Réunion du matin...

Ecrit par
vincinantes

8h30. Cergy. La porte de la salle de réunion se ferme. J’avais été prévenu : les horaires sont tenus plutôt rigoureusement dans la profession. 8h33. J’arrive au pied des bureaux. Intérieurement, je refais la liste des arguments pour me justifier de mon retard : deux heures de trajet le matin, deux heures de trajet le soir, métro, RER, bus, et à pied. Ne manquent que l’avion et le bateau. Avec tout ça, s’ils ne voient pas que je me donne du mal pour ce stage… Mais il est bien 8h34 maintenant ; j’ouvre la porte d’entrée, je cours vers le couloir du département des Ressources Humaines. Personne. Ah si, la secrétaire, Alice, que je n’ai même pas le temps de saluer, alors que c’est son moment préféré de la journée les salutations du matin. Mais là, je suis en retard pour LA réunion où l’on m’avait demandé d’être à l’heure, alors les salutations d’usage, cela va bien pouvoir attendre !
Je monte le plus vite possible les marches des trois étages qui m’amènent à la salle de réunion. Je frappe à la porte. Rien, pas de réponse. Commence alors un grand moment de solitude et d’inquiétude, ces grands moments où vous hésitez, où vous avez l’impression que qu’elle que soit votre décision, de toute façon elle va être mauvaise. Des moments tels que personne ne les aime, des moments que personne n’est sensé recherché, et pourtant ce sont des moments dans lesquels vous vous retrouvez tôt ou tard. Il s’agit donc de se décider : je frappe à nouveau à la porte, on me répond d’entrer. Face à moi, une table avec autour de laquelle sont assise une trentaine de personnes, le directeur du site de production, le directeur de la logistique, le directeur des ressources humaines, le directeur des relations syndicales, et trois représentants de chacun des syndicats. L’ambiance est manifestement tendue, j’ai du mal à sourire. « Vincent est un de nos stagiaires pour quelques mois, est-ce que cela vous dérange qu’il assiste à notre réunion ? » lance M. Guinet ? Des murmures se font entendre, manifestement ils acquiescent, plus ou moins convaincus, mais ils acquiescent. Je trouve une place, sort mes papiers, un stylo, et c’est parti.
J’assiste au grand déballage, à cette guerre institutionnelle entre la direction et les syndicats. Chaque syndicat énumère ses propositions, qui ont normalement déjà dues être mentionnées sur l’ordre du jour. Il y en a plus d’une centaine, certaines complètement farfelues, d’autres tout à fait envisageables. Cela va du syndicat qui demande, en pleine période de crise, une prime de mille euros par ouvrier, soit une augmentation d’environ 80%, au syndicat qui demande qu’un distributeur d’eau soit installé à la sortie des chaines du bâtiment C. Les échanges sont globalement peu aimables, je m’aperçois rapidement que certains syndicalistes ont visiblement du métier, c’est presque toute leur fierté de chercher à mettre en difficulté sans cesse la direction. Celle-ci répond comme elle peut, elle doit de toute façon répondre une à une à toutes les revendications, c’est ainsi, c’est fixé par l’ordre du jour. Les plus anciens à la direction ont l’air de s’en sortir, en ne répondant pas vraiment aux questions, ou en laissant le syndicaliste s’emmêler dans ses questions ; les plus jeunes fatiguent, sont plus facilement déstabilisés, ce que les syndicats ont bien sûr remarqué.
C’est donc au beau milieu de cette guerre des mots, des propositions, des intimidations, des démonstrations, alors que la question « Faut-il que nous nous mettions en grève pour que vous compreniez ? » vient d’être posée par un de ceux de la CGT, que celui-ci se tourne vers moi et me demande, bien clairement : « Et vous, vous en pensez quoi ? ». Second grand moment de solitude de la journée. Grand moment de solitude, très grand je dirais même. Tous savent que je suis bien jeune dans le métier, celui qui m’a posé la question savait très bien ce qu’il faisait. Instinctivement, je le maudis intérieurement. Je ne m’attendais pas à ce que je les intéresse tout d’un coup, moi qui depuis le début déployait toute ma créativité pour me faire le plus discret possible. Manifestement cela n’a pas marché. Et je peux m’en vouloir : mon arrivée en retard leur a permis de bien me situer, de voir l’intrus qui osait se mêler à cette réunion qui est LEUR réunion. Un peu comme si maintenant était venu le temps de payer ma place, de la défendre, bref, ma crédibilité était en jeu. L’hésitation n’étant pas de mise, je commençais ainsi : « Cela serait dommage. Oui, il serait dommage de ralentir l’activité alors que l’entreprise connaît déjà de sérieuses difficultés. La grève est un moyen de pression, mais c’est l’ultime recours ! Même si cela fait plus de 6h que nous discutons autour de cette table, ce n’est pas le moment de venir enterrer tout ce travail. » Silence. Silence pour tout le monde et peut être encore plus pour moi : ai-je dis quelque chose d’intelligent, d’intéressant ? Le directeur du site ajoute : « Nous sommes là pour travailler ensemble. Une grève ne serait bénéfique pour aucun d’entre nous. Je propose de m’engager à tenir fermement les améliorations qui ont été décidées ensemble, en échange de quoi vous ne faîtes pas grève, en me donnant un délai d’un mois, pas plus, pour que ces propositions soient mises en place. » Silence à nouveau dans la salle. Quelques secondes s’écoulent, le temps de la concertation, de la décision, même si étrangement cela se fait ici dans le silence ; peut être que les six heures de réunion sans pause commencent à faire leurs effets… La responsable CGT, au caractère bien trempé, semblant s’être autoproclamée déléguée générale du personnel, répond à la direction : « Un mois, ok. Pas plus, pas moins. De toute façon, passé ce délai, nous avons votre bénédiction pour lancer une grève, une vraie ! ».
La réunion se termine sur ces mots, la pression demeure, elle repose nettement sur les épaules de la direction qui sait ce qu’il lui reste à faire… « Vincent, tu les as surpris, mais bien joué en tout cas, au moins la réunion se termine sur ta proposition. Et pour la grève, on verra… Merci en tout cas ». Le directeur me fait son plus beau sourire. « C’est fait » me dis-je, « me voilà lancé dans le métier ! ».
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