Traversée du Canada à pied (Partie 1)

Ecrit par
Simon Walls
simonwalls

La traversée du Canada à pied


Le voyageur et la peur
« Le voyageur sait que la peur est une forme d’essence, le charbon qu’a besoin le train. Il l’a regarde droit dans les yeux pour l’évaluer et s’en sert quand il n’a plus la force de continuer. La peur est toujours là pour annoncer un signe que quelque chose d’inhabituel est sur le point d’arriver, il vient de franchir une barrière vers un terrain inconnu. Le voyageur ne se sent pas lâche de sentir la peur, c’est seulement un obstacle à passer. Quand il se sent incapable de la surmonter, il recule seulement d’un pas en arrière, évalue et y retourne avec plus de confiance. C’est de cette façon qu’il réussi à vaincre les défis que la vie lui lance et à se redonner le plein de force. Sans la peur, il ne serait pas l’être qu’il est aujourd’hui. »


nAprès mes premiers 6 mois de marche, j’ai beaucoup pensé aux premiers mots que j’ailais dire à mon spectacle de retour. Le café L’Escalier était plein, surtout de gens que j’aime. J’avais imaginé ce moment depuis déjà quelques mois. Qu’est-ce que je vais leur dire? Quelles paroles de sagesse vais-je sortir? J’ai eu 6 mois pour y réfléchir, peser chaque mot, pour montrer à quel point j’ai grandi et je suis devenu zen. « Le Canada c’est grand… c’est grand en cr***… »

La préparation semble toujours plus laborieuse que le voyage en tant que tel. Tout ce qu’il y a à préparer me fait douter du « pourquoi » je veux partir. L’aventure de la préparation est
aussi dangereuse que ce que je m’en vais entreprendre, et la liste du « to do » sur mon mur s’allonge jour après jour. Ce qu’il y a de complexe, c’est de préparer une marche qui va durer un total de 12 mois, d’enregistrer les chansons pour la promotion, pratiquer avec le groupe pour le spectacle de départ, rejoindre des commanditaires absents au bout du fil, déménager, peinturer mon appartement en blanc, m’entraîner, travailler pour me financer,… et la liste continue encore et encore…

C’est paradoxal de comparer la vie que je vis présentement à celle que je m’apprête à vivre dans moins d’un mois et demi. Du chaos à la simplicité, de la turbulence au calme, de l’ordre à l’improvisation, de l’énergie mécanique à l’énergie humaine.

C’est un rêve que je contemple depuis maintenant un an. Le jour que je suis revenu de l’aventure Compostelle, j’ai acheté une carte géante du Canada qui fait le mur complet de mon salon, c’était clair dans ma tête. Depuis que ma compagnie de disque et mon gérant Jordon ont accepté de suivre mon délire, que ma famille est au courant et que j’ai avisé mon emploi, c’est officiel. Un voyage qui ira loin, un rêve qui m’en apportera un autre, une musique qui voyagera au rythme des anciens, une marche pour un monde meilleur.

Pourquoi ? Si ce n’est pas la première question qu’on m’a posé, c’est assurément la deuxième. C’est en revenant d’Espagne, après avoir marché 1050 km qui séparent la frontière de la France à la côte ouest du pays
espagnol, que j’ai eu l’idée. Traverser le Canada, d’un océan à l’autre, en utilisant que mes pieds, seulement, guitare sur le dos et en jouant dans les villes et villages au long de ma route. J’essayais depuis quelques années de venir avec un plan pour faire parler de ma musique, mais j’ai vite compris que l’on peut penser aux meilleurs idées, ce qu’il faut absolument, c’est le courage de les mettre en œuvre.

Après l’Espagne, je sentais que j’avais brisé les barrières nécessaires pour entreprendre cette traversée en solitaire. La vie ne me semblait plus un chemin déjà tracé mais plutôt une page blanche à tous les matins.

Le temps de partir approche, je peux le sentir jusqu’aux bouts de mes doigts. J’ai l’attitude qui vient avec les évènements. Il y a une sorte de frénésie qui se déroule dans ma tête juste avant les départs, quelque chose que j’ai remarquée chez les autres qui partent vers de nouveaux horizons. Je ne fais pas l’exception. La démesure, le trop plein d’énergie qui veut être dépensé dans tous les moyens possibles. J’ai besoin de défier la force humaine et d’y connaître sa limite, qui me semble toujours un puits sans fond malgré tous les kilomètres parcourus. Un peu comme un mirage que l’on voit au loin, on le voit venir tranquillement mais sans jamais y toucher réellement. Il faut que je combatte l’hypocrisie qui peut se cacher au fond de nous en touchant à la fraternité humaine. J’ai besoin de comprendre le monde dans lequel je
vis.

L’humain est une drôle de machine qui marche souvent à reculons, même si nous le savons bien. Je sens que je suis une machine à l’imperfection qui tente de trouver l’équilibre au bon fonctionnement de la vie, trouver le juste et le bon en chacun de nous.

Je me suis rendu compte que ce besoin de voyager est un besoin vital au bon fonctionnement de ma vie. J’ai l’impression de synchroniser mon horloge physique avec le pivotement de la terre. Pour certains c’est une échappatoire de la routine, pour d’autres un réel mode de vie. Je me trouve définitivement en plein milieu, autant d’un côté que de l’autre. J’ai besoin de me sentir en vie, pleinement. Depuis que j’ai conscience de cette option et que j’ai cette liberté de le faire, j’y fonce tête première.

Les jours sont comptés. Moins de 48 heures avant mon vol et je me retrouve dans mon appartement vide, où je me sens à l’aise, où j’ai la liberté de me concentrer sur un côté plus créatif de ma vie, où mon emploi d’intervenant dans une maison des jeunes me convient parfaitement. Moins de 48 heures et je me retrouverai sans logement, sans emplois et sans ville fixe.

La solitude à elle seul me fait penser une bonne partie de la soirée, elle me semble tout d’un coup un principe difficile à gérer. J’essaie de maitriser ma tête pour ne plus paniquer pendant ces moments seuls. Quand nous sommes capables d’apprivoiser ces instants vides, qui a-t-il de plus beau au monde? Quand le vide autour de nous
devient une richesse, plus que l’or, qu’est-ce qu’il y a de plus incroyable? C’est le moment où la peur ne nous fait plus peur, elle ne fait que nous rassurer que nous sommes bel et bien vivant.
Le départ


Le voyageur et le transport
« Le voyageur utilise le transport qui l’aidera le mieux à cultiver son rêve et voir le monde. Il sait toute fois que le meilleur reste ses deux pieds, le centre de ses déplacements. Sans eux, il ne pourrait sauter un train en marche, enfourcher sa bicyclette vers les montagnes, garder son équilibre sur son cheval à la course ou tout simplement couvrir la distance à pied au rythme des pèlerins.
Quelque fois, il sortira son pouce, sans crainte, car il sait que celui qui s’arrêtera est probablement comme lui, un être voulant en rencontrer un autre. Le lendemain, il sautera sur un train pour voir le pays hors des autoroutes. Un autre jour, il aura économisé pour prendre l’avion et pousser sa connaissance plus loin.
Quoi qu’il prenne, le voyageur utilise le moyen de transport pour découvrir et rencontrer, l’ultime but de sa vie. »


Le 16 avril, je me tiens dans l’entrée chez ma mère, qui me regarde avec des yeux rougis, mon père m’attend dans l’auto pour aller me porter à l’aéroport. Je n’appréhendais pas ce moment, dire « bye bye », c’est plate… « Tu sais, c’est correct de se tromper parfois, me dit-elle. Si ça ne fonctionne pas, tu peux revenir sans problème. » On s’est embrassé et j’ai filé, avant que je puisse
avoir le temps d’avoir la moindre pensée d’abandon. Je remémore le paysage de mon village pour une dernière fois, les petits détails que je reverrai, sans le moindre changement à mon retour, Montréal qui me montre ses rues qui auront, espérons-le, quelques mètres d’asphalte neuve en plus, des cônes oranges en moins.

J’ai un sentiment de déjà vu, c’est mon père qui est venu me porter à l’aéroport il y a 2 ans pour l’Espagne, et nous mangeons le même déjeuner de Burger King. Du gras réconfortant. Je dis mes « bye bye » à mon père et je passe les portes. L’avion décolle.

Mon vol m’inquiète et me rassure en même temps. Il n’y avait presqu’aucun nuage, ce qui laissait place à un panoramique des milliers de lacs de l’Ontario, le plat du Manitoba, le plat de la Saskatchewan, le plat de l’Alberta, le plat qui ne finissait plus et qui me fait atterrir sur mon appétit à Calgary. J’ai de la misère à croire que ces quelques 4 heures d’avion allaient me prendre plusieurs mois de marche.

Alexandre, un entraineur de snowboard assis à côté de moi, m’a par contre apporté un sentiment de réconfort en me contant l’histoire de son ami, Fox Fraser. Assez dure à croire, mais il a eu une subvention du gouvernement pour produire son premier album, après avoir passé 3 ans de composition. Cette soirée là, il a appelé Alexandre dans son auto, ensuite, plus rien. Accident d’auto, mort sur le coup. Le jour de son décès, la blonde d’Alexandre a perdu son enfant, « probablement dût
au choc émotionnel » me dit-il. Un an plus tard, jour pour jour, elle accoucha d’une petite fille. Il ne pouvait s’empêcher de voir le regard de Fox quand elle rit, elle joue, elle court. La mort et la naissance, deux extrêmes réunis en un seul être.

Un deuxième avion m’attendait pour me rendre à Victoria. Déjà, je sens la vitesse des gens avoir descendu de quelques kilomètres à l’heure. Ça fait du bien et ça va me prendre quelques jours avant de m’y habituer.
Colombie-Bri tannique
Les plus belles filles du Canada se trouvent au Québec, c’est un fait. Je ne sais pas si c’est prouvé mais ça devrait l’être. Par contre, je dois le dire, Victoria a un petit quelque chose, un je-ne-sais-quoi. Il faudra inclure l’ile de Vancouver dans cette thèse avant d’en venir à une conclusion parce que c’est ici, en me promenant dans les rues de la petite ville en compagnie de deux gars rencontrés à l’auberge de jeunesse, que me tête tournait d’un côté et de l’autre.

« Regarde à gauche, et à droite. Non, retourne à gauche… » La bouche ouverte, ne comprenant pas trop si j’ai vraiment atterri où j’étais sensé. Je croyais me promener un samedi soir sur St-Laurent, fois 10. J’ai souhaité secrètement de voir un petit Victoria dans chaque province, juste pour le fun, tsé…

J’ai tout suite eu un avant goût de ce que la province allait m’offrir comme accueille. Installé à un café, mettant à jour mon site Internet, un homme est venu me déposé un 5$ sur ma table après avoir
lu sur mon sac « Walking across Canada ». C’était peut-être seulement la chance du débutant, ou une question d’énergie que je dégage, comme l’explique le livre « Blink ». Il est encore trop tôt pour répondre à mes questionnements et mon podomètre affiche encore 0. Je n’ai pas prévu partir avant le 19, ce qui me laisse deux jours à passer chez Justin, l’ami d’un ami, que j’avais vu seulement une fois il y a quelques années. Sa blonde Kayla, son ami Craig et lui m’ont réservé un accueil inoubliable en me trimbalant dans leur party d’amis et leur excursion en montagne, en plus du lit qu’ils m’ont donné. Des gens incroyables.

19 avril 2010 :
Jour 1, 0 km, total : 0 km


Le voyageur et l’équilibre
« La tête du voyageur et son sac sont directement liés ensemble. Il doit emporter avec lui que les choses nécessaires, sinon le poids sur ses épaules devient un vrai fardeau. C’est aussi vrai pour les choses matériels que pour ses pensés.
Avant de mettre un objet dans son sac, il se dit : «En ai-je vraiment besoin?» et quand une pensé de trop vient circuler dans sa tête, il se pose la même question : «En ai-je vraiment besoin?». De cette façon, il s’assure que son sac soit aussi léger que sa tête.
Les jours de pluie, quand tout est mouillé et que son sac est plus lourd qu’à l’habitude, il allège un peu plus sa tête pour équilibrer son corps, sinon la colère ou l’impatience prend aussitôt possession de ses moyens. Quand sa tête déborde d’émotions et de
nouvelles idées, c’est son sac qui est plus léger, question de laisser ses pensés bouger librement.
Chaque jour, le voyageur doit trouver l’équilibre entre sa tête et son sac, il a ainsi l’impression de voler au-dessus de la route et de goûter le paysage de tous ses sens. Il a compris que sans eux, le voyage n’est tout simplement pas. »


Je me lance, tête devant, dans ma première journée de marche, prêt à affronter chaque obstacle. Levé à 6 heure, je réveille Craig, chez qui je dormais, et ce n’est qu’après 2 heures de marche que je me suis aperçu de mon oubli, mon bâton de marche, laissé à côté du frigo. Ça commence bien. En piétinant l’asphalte de la route 17A, je ne m’attendais pas à y croiser la gentillesse en personne. En fait, ma tête était remplie de préjugés, de mots comme « Maudits anglais » et « tête carrée ». Même mes oreilles s’attendaient à entendre « Fu**ing separatists » et « Quebeckers » à la pelleté. Quand je me suis rendu au traversier à Brentwood Bay et qu’une dame à insisté à payer mon billet, c’est avec surprise que je l’ai regardé, surtout le capitaine du bateau qui m’a donné un billet de 20$ avant que je reprenne la route. J’ai encore la tête de quelqu’un qui pense que tout ce qui ce passe dans le monde, c’est ce qu’ils présentent aux nouvelles TVA.

Assis à l’extérieur d’une épicerie, une dame s’approche de moi en me lançant :
« So you’re the walking guy?
- Yup that’s me, dis-je surpris
-Coming to our place tomorrow?
»
J’ai compris qu’il s’agissait de mon hôte trouvé sur « warmshowers.org » (une communauté de cyclistes qui offre l’hébergement à leur domicile), ce n’est pas demain que j’avais prévu arriver, mais bien ce soir. Elle appelle aussitôt son mari pour lui dire de dégeler la sauce à spag, « The walking guy is coming tonight! »

Une journée chaude où les premiers kilomètres se font sentir dans le poids du sac et dans mes bottes de marche. Même si je suis arrivé en douleur à la fin de la journée, mon corps dégage une toxine euphorique, gardant assez d’énergie pour manger le festin qu’on m’a préparé et tomber dans un profond sommeil.

Je savais ce qui m’attendait le lendemain, la première journée n’est pas la plus dure, mais bien la deuxième, et la troisième, parfois la quatrième. Dans mon cas, j’ai senti qu’il y avait un problème avec un de mes pieds dès que je me suis levé. Toutes mes journées d’entrainement me sont venues en tête, tout le temps que j’ai pris pour éviter les blessures comme celle-ci. Est-ce que j’ai perdu mon temps à marcher toutes les rues de Montréal, les allers-retours du Mont-Royal, monter et descendre le mont St-Hilaire, sans compter mes escapades dans les Adirondacks. Il a fallu que j’arrête de force à Duncan avec moins de 20 kilomètres au compteur. Mon pied est devenu bleu avec une teinte de noir à la cheville et sur le dessus du pied, ça ressemble drôlement à une foulure. Je sors mon arsenal médical, la petite crème et ma trousse
anti-ampoule. Les bulles sortent de tous les côtés du pied. Seulement deux jours et l’état de mes pieds m’inquiètent déjà, qu’est-ce que ce sera dans un mois?

En Espagne, j’ai rencontré un allemand qui a mit fin à mes douleurs aux pieds, alors que je marchais sur des ampoules grosses comme des 2 « piasses ». Il insistait à ce que je passe un fil à travers à l’aide d’une aiguille en laissant le fil à l’intérieur et en couvrant le tout d’un pansement. Pour certains, c’est de la médecine, pour moi, c’est de la magie. Ce soir là à Duncan, j’ai utilisé le truc allemand sur mes 4 ampoules, sur chaque pied.

21 avril 2010 :
Jour 3, 30 km, Total : 79,04 km

La douleur a diminué, au-moins je n’ai plus l’air de Terry Fox quand je marche. Je me suis acheté un bâton de peinture au « Home Hardwear » pour me soutenir et je me suis bourré de médicaments, dépassé la prescription recommandée. Je n’ai pas l’habitude de me guérir avec des pilules mais mon amie Justine l’infirmière m’a fortement suggéré le mélange Tylenol et Advil. Pendant un arrêt Cheeseburger, une dame prend une photo avec moi en me disant que c’était son cadeau de fête. Un peu poilu comme cadeau…

Les routes longent le bord de l’eau et me guident tranquillement vers Ladysmith, où une journaliste m’attend pour faire le topo de mon aventure. Mon plan pour la nuit est de dormir chez un certain Paul rencontré sur « Couchsurfing » mais il n’a jamais répondu à mon e-mail pour me donné son adresse. Même
son numéro de téléphone n’est pas bon. Le plan B est de prendre l’autobus jusqu’à la maison d’une amie à Nanaimo et de revenir le lendemain pour reprendre la route où je l’ai quitté. L’autobus ne s’est jamais pointé. Plan C : dormir dehors.

J’hésite de camper si tôt dans l’année, les nuits étant très froide et je ne suis équipé d’aucun matelas de sol pour couper l’humidité. J’attends que la nuit vienne au Tim Horton’s où je suis devenu le centre d’attraction assez rapidement. Je trouve finalement une belle place juste derrière le marbre d’un terrain de baseball, loin des yeux. Tout rentre parfaitement dans ma petite tente à une personne, ou deux très amoureux. Malgré la fatigue, le bruit des camions me réveille à 2h30, le froid me transperce les os et mon corps tremble. 3 heures à essayer chaque côté de mon corps, le droit plus confortable que la gauche, c’est finalement le ventre qui l’emporte, comme à chaque fois. Je passe le reste de la nuit au Tim à dégeler mes doigts.

Seul dans la nuit, je réfléchis. Il y a une différence entre avoir une attitude positive et se laisser emporter par son côté plus négatif. Les blessures surviennent quand ma tête brasse du noir au lieu de bien profiter de ma journée et d’écouter la vraie voix qui me parle. Le lien se fait automatiquement entre mon attitude et ma blessure.

5h30, je pars. Je devais rejoindre une journaliste à la limite de Nanaimo qui voulait marcher avec moi dans le cadre d’un reportage. Elle ne sait
jamais montré le bout du bec. En passant devant un petit marchant de légume, l’homme derrière la caisse insiste pour payer mon déjeuner.
« I’ve seen people biking and hitch hiking across Canada, but never walking... “

C’est au tour de Kevin de la station CHLY à m’attendre dans ses studios pour une série de questions directe et profonde. Il est la première personne à faire le lien ouvertement entre mon voyage et le suicide d’un ami proche, l’élément déclencheur de tous mes départs et de ma rage de vivre. Juste avant de quitter la station de radio, il m’a offert 20$ pour m’acheter un livre en me confiant qu’à mon âge, il avait déjà rêvé de parcourir le Canada du sud au nord, de la civilisation aux zones désolées, pour vivre et sentir le changement d’environnement. Le partage des rêves connecte les gens, c’est maintenant prouvé.

J’ai été rejoindre mon amie Elle à son travail à Nanaimo. Une amie de longue de date qui faisait partie de mon groupe Katimavik il y a 7 ans. Nous avons beaucoup grandit pendant cette période, côte à côte, entouré d’encouragement, elle fait partie de ces personnes dans ma vie qui resteront gravées, peu importe le nombre d’année qui passe entre chaque conversation, il semble toujours que nous nous sommes laissé la veille. De vrais amis.

C’est le temps de prendre le traversier pour me rendre à Vancouver. Les paysages sont flamboyants pour les yeux, les montagnes ont encore leur pointe blanche, je me demande si elles restent ainsi
toute l’année. La ville est magnifique, mais la solitude règne. Peut-être que c’est une allusion personnelle, autant de monde et se sentir seul, ça n’a presque pas de sens. Une bien triste réalité. Il faut que je prenne quelques jours à me reposer, mon pied n’est pas encore guérit et mon corps est bourré de médicament. Il ne reste qu’un seul lit de disponible à l’auberge de jeunesse et j’ai eu un spectacle le soir même. L’accueil est chaleureux et j’ai même droit à des personnes qui veulent prendre des photos avec moi.

J’ai rencontré Evan sur Couchsurfing, où j’étais supposé rester seulement une nuit mais nos esprits connectent tellement bien que je décide de rester une journée de plus, voyant l’état de mon pied qui ne s’améliore pas. Il est le genre de gars « Life is a vacation », une belle rencontre que nous apprécions encore aujourd’hui. Evan me fait visiter son coin en sortant dans un club social africain. Sans vouloir paraître raciste avec cette remarque mais… un blanc, ça dance mal. Je suis blanc, je dance mal, je ne fait pas l’exception, et je ne fais surtout pas exprès. Nous terminons la soirée dans un autre club, cette fois occupé par l’équipe canadienne d’ « Ultimate Freesbie » féminine qui célèbre leur départ pour l’Ukraine. Des japonaises, nouvelle-zélandaise, européen, mais aucune canadienne. Vancouver se termine autour d’une pizza et d’une cigarette. Sweet Vancouver.

26 avril 2010
Jour 8, 30 km, Total : 135,63 km

Je traverse la ville en
piquant à travers l’université Simon-Frazer. Complètement déboussolé, je ne prends plus la penne de suivre les routes, je fais mon propre chemin entre les arbres et les collines. Ne pensant pas rencontrer personne sur ma route improvisée, je croise un vieux monsieur, torse nu, deux bâtons aux mains, qui monte d’une agilité peu commune aux 65 ans. Il m’aborde en premier.
- Tu as seulement un bâton!?! Tu devrais plutôt en prendre deux, comme moi.
Il commence ses démonstrations de mouvements extrêmes peu convaincantes. Son accent latino donne encore plus de caractère au personnage.
- Regarde comment j’ai l’air jeune, seulement en mangeant des produits naturels, dit-il en se tapant sur la poitrine pour me montrer ses muscles. Nous sommes tous des graines qui germent dans le sol, tu savais? Si nous mangeons un poulet mort sur l’adrénaline, nous risquons de nous empoisonner et regarde ça.
Il dessine un chandelier avec sa forme symétrique en dessous, qui ressemblait aussi à un arbre et ses racines.

- En bas, c’est notre estomac, où l’on se nourrit. Le milieu c’est nos poumons, la terre, le centre de tout, notre respiration, notre centre de vie. En haut, c’est notre cerveau, le fruit de notre métabolisme, de notre arbre.
Le fou devenait moins fou. Il a ensuite dessiné un cercle par terre avec son bâton.

- En mettant nos deux pieds à l’intérieur, nous devrions penser seulement à ce qu’il y a à l’intérieur, limiter nos pensées au maximum pour vivre
pleinement. Essaie pour voir. Tout ce qui est à l’extérieur ne compte plus. Regarde tes pieds, pense à ta respiration et tes émotions, remarque les détails du sol et surtout, ne pense pas plus loin.
À l’écouter parler, le fou n’était plus fou, , je me rends compte que les fous, ce sont peut-être nous.

La pluie tombe, je suis lavé. Je m’arrête au Boston Pizza pour regarder les Habs, les séries ont commencés. Avec le 3 heures de décalage horaire, mes journées se terminent donc à 4h, mon horloge sera réglé en fonction du hockey le temps que les Canadiens gagnent la coupe. Ce soir je me fais hébergé par Gordon Mu, un asiatique d’une quarantaine d’année rencontré sur Couch Surfing. Les discussions sont limitées, mais d’une hilarité rare. Je ne comprends rien à leur télé série de cambodgiens déguisés en chevalier, les graines de tournesol aux saveurs inconnus ne me font que voyager plus loin. Ce soir, je suis tombé en amour avec cette culture, sur un troisième étage à Port Coquitlam. Phénomène culturel peut-être, c’est la première fois que je voyais un siège de toilette en minou. Ce n’est jamais froid quand nous sommes le premier à s’assoir le matin, mais côté propreté, une certaine partie à l’arrière change de couleur à force de ramasser de la saleté… Si vous voyez ce que je veux dire!

Une dame à un kiosk d’information me donne 2 badges de la ville, et les serveuses dans les cafés sont belles. Marcher est une vraie partie de plaisir quand nous avons de beaux
yeux qui nous attendent avec un café. Celle qui vient me voir à Maple Ridge s’appelle Christine, un grand sourire Crest et des yeux entre le bleu et le vert. Elle me tend le téléphone et me dit que quelqu’un veut me parler. C’est une dame que j’ai rencontré ici il y a une demie heure, me disant qu’elle avait passé un moment difficile et que j’étais une belle source d’inspiration pour elle. Elle a donc acheté mon cd par Internet et voulait absolument m’en informé. Ces petits cadeaux donnent un sens nouveau à ma traversée. Un projet qui semble être au départ une initiative personnelle et qui finit par avoir une répercussion dans la vie d’inconnus. Sommes-nous vraiment tous des inconnus ou seulement des gens qui n’ont pas encore pris le temps de se parler?


28 avril 2010
Jour 10, 35,5 km, Total : 189,94 km

En sortant de chez Alexandre, mon hôte de la nuit, je me suis rappelé l’inconfort d’habiter chez les autres, sentiment très présent de la nuit dernière qui se dissipe avec les mots. J’ai sauté immédiatement dans la douche car souvent, c’est le moyen d’enlever la gêne entre deux personnes, comme une sorte de saleté. Avec leurs trois enfants, j’ai compris que ce n’est pas reposant d’être parent. Arrive de travailler, fait à souper, devoir, rester patient, activité de la soirée, se préparer pour aller au lit, brosser les dents, brosse tes dents j’ai dit! rester patient. En entrant, j’étais surpris de voir autant de choses trainés, en sortant, j’étais
surpris d’en avoir vu si peu finalement.

Je me suis fié à mon iPhone pour trouver une épicerie pour déjeuner. Résultat; une seule station-service, chocolat au lait et une danoise au gras, ou du gras à la danoise, difficile à dire. La dame derrière la caisse n’arrête pas de crier en voyant où j’allais à pied. Au diner, je m’aperçois que mon iPhone ne marche plus, même branché dans le mur. Souvent chanceux dans ma malchance, juste à côté, il y a… un Rogers. Rien à faire, l’engin ne répond plus. Toutes mes cartes sont à l’intérieur, ainsi que mon GPS. Tant pis, j’y vais au pif. Je dois passer 4 jours dans les montagnes après Hope, ce qui risque d’être un peu suicidaire sans mes cartes. Je laisse la bonne fortune me guider.

Avant l’arrivé à Abbotsford, je m’arrête dans un marché pour grignoter. Trois gars dans la mi-vingtaine m’observent.
- Hey, that’s your bag?
- Yeah dude.
- Wow, that’s awesome!
Ils continuent de manger leur viande à la sandwich (une idée volée à la compagnie de danoise, c’est évident) et je continue la conversation.
- So what do you do for living?
- You know, selling stuff and shit.
- Cool...
- Do you smoke? You know, pot and shit?
- No man, sorry.
- Ok, d’you need a ride and shit?
- No, I’m walking the whole thing.
- Yeah, you’re right, or you’d be a cheater and shit like that.
Il était temps de partir.

Les premiers pas dans Abbotsford se font difficilement, c’est au tour de mon pied droit à faire
le moue. Je me retrouve le soir chez Tyler, rencontré sur Couch surfing, qui habite dans un ancien motel « slash » bordel « slash » place à junky, complètement rénové en commune pour 24 jeunes. Un endroit de rêve, des gens incroyables. Je me fais inviter par deux filles pour aller voir un spectacle ce soir là, dans une petite église où performait « Haiden Knight » et « We are the cities », deux groupes que j’entendrai plusieurs fois à la radio dans les mois qui suivent.

L’accueil à la commune est envoutante, je me laisse tenter pour dormir une journée de plus dans le confort d’un bon lit et d’une chambre privée. Tyler m’invite à son studio d’enregistrement pour taper deux chansons, c’est quoi la chance de tomber sur un producteur de musique par le billet de couchsurfing? Je parle de musique toute la journée avec lui, le soir, c’est avec Elizabeth que je parle d’amour, de la mort, la religion, les amis et la famille, notre mode de vie, notre implication social, nos rêves et nos attentes, le sexe et j’en passe. Le vin coulait, nos paroles se buvaient aussi bien.

Les départs sont difficiles, chaque récit de voyage le mentionne. Voyager, c’est partir, toujours partir, rencontrer et laisser derrière, comme ces 24 personnes tous plus incroyables les unes que les autres, qui n’attendent qu’à partager un brin de leur histoire, semer une graine de leur pensé. La route m’attire, tel un aimant, je dois partir, c’est évident. Je m’arrête dans un petit resto au côté de 5
gars, plus âgé que moi, me demandant de faire une prière en mon nom pour me donner la force de continuer.

- God bless this food and bla bla bla and this man on his journey bla bla bla thank you thank you thank you bla bla bla everything is gonna go well for Simon, Amen!

Les bons samaritains ont payé mon déjeuner avant de partir et sans que je puisse les remercier.

- AMEN!

Les champs poussent entre les montagnes de la région, les vaches ont l’air à s’y plaire, elles ne rouspètent pas beaucoup. Pour la suite, c’est ma première diarrhée de « bord de route » qui remporte la palme d’or de la journée. L’inconfort à un niveau supérieur, j’essaie de me caché et je pense voir chaque voiture ralentir, je n’ai pas pu me rendre plus loin. La honte. Je trouve des feuilles et je continue. Une fille m’attend ce soir dans sa maison complètement vide pour m’héberger. Elle a déménagé et s’apprête à la vendre, je passe donc la soirée seul dans une grande maison, vide. La confiance des gens m’impressionne beaucoup. Je me demande si j’aurais fait pareil…

1 mai 2010
Jour 13 , 28,7 km, Total : 253,48 km

J’entre dans un restaurant pour déjeuner. La serveuse regarde mon sac de la même façon qu’elle regarderait un fantôme.
- Are you really walking across Canada?
- Yeah, I started in Victoria, 2 weeks ago...
- Shut up!
- ... and I’m going to Agassiz tonight...
- Shut Your Mouth!?!
- It supposed to take me a year...
- You’re
nuts!

Un petit peu trop familier à mon goût. Les nuits sont encore très froides, je dois attendre 2 heures de marche pour que mes mains se réchauffent enfin. J’entre dans un camping le soir venu et la dame, une autre asiatique immigrée en Colombie-Britannique parmi tant d’autres, refuse de me laisser dormir dehors, par peur de me retrouver mort de froid le lendemain matin. Elle me laisse une petite chambre avec télé et douche pour des « Peanuts », ce qui me permet de revoir pour la trentième fois Cœur Vaillant.
- FREEEEEEEEEEDOOOOOOMMMMMM M!!!!!! Slash, la tête se fait couper (Désolé pour ceux qui n’ont pas vu le film, il meurt à la fin)

Je me lance ce matin, tête baissée, en écoutant la radio, pour me rendre compte 5 kilomètres plus loin que je me suis trompé de route. Aucun détour possible, je rebrousse chemin, ce qui donnera mon premier 45 km à mon podomètre. Je me fais dépasser par la droite par un gars en patin à roues alignées, habillé d’un maillot orange fluo et suivi par un motorisé. Je le salut de la main, ne comprenant pas trop ce que je suis en train de voir. C’est en voyant le derrière du véhicule que je comprends tout. « Roller-blading across Canada for Cancer »

- Ah ben Cri**, j’vienne de me faire dépasser par un gars en roller-blade.

Cett e course là, je l’ai perdu d’avance, pas la peine de courir. Bien que nous traversions le pays en même temps, nous sommes vraisemblablement sur 2 trips
différents. Il amasse de l’argent pour une cause, pas moi. Il a une place où dormir au chaud à tous les soirs et quelqu’un avec qui parler, pas moi. Ça lui prendra 3 mois, moi 12.

J’arrive à Hope, complètement épuisé par la route, mais comment abandonner avec un nom de ville pareil? Je rencontre mes premiers cyclistes de traversée à l’épicerie, 4 filles très sympathiques. Elles m’avouent avoir vu le gars en roller-blades tricher en embarquant dans son véhicule pour aller plus vite, « oui, oui, promis, je garderai le secret… » Ah!

Au centre d’information, je vais prendre des renseignements sur la route que je dois emprunter. À première vue sur mes cartes, il y a beaucoup de montagnes et les villes se font très rares avec presque aucun point de ravitaillement pour l’eau. Cette partie, je l’attendais, elle me rendait fébrile avant même que je prenne l’avion à Montréal. La dame m’explique que le sentier n’est pas praticable à cause du froid et de la neige, à moins d’être équipé de raquette et d’avoir de l’équipement pour l’hiver, ce que je n’ai pas. Plutôt septique, elle confirme ma déception en me montrant des images vidéo de la région. Blanc, du blanc partout, je crois avoir aperçu un arbre un moment donné mais lui aussi, il était blanc. La seule option envisageable est de suivre l’autoroute 1 vers le nord, ce qui change complètement le cour de mon trajet. Je rêvais d’avaler les montagnes du sud, une à la fois mais avec la neige, c’est de la pure
folie.

Bien déçu, je retourne à mon petit motel, l’air débiné. Mon voisin de chambre veut faire la conversation, avec sa cigarette et son visage ravagé par l’alcool. Questions habituelles, tu fais quoi, tu vas où, tu viens d’où…
-Montréal
-Oh Montréal, I’ve been there! I’ve met some Acadians once when I was in Alberta, those fuckers. They were just speaking French those mother fuckers cock suckers. When you’re in an English province, speak English! (Et c’est seulement un très bref résumé de la conversation)
À entendre son vocabulaire Shakespearien, je me demande s’il parlait français quand il est venu à Montréal.

4 mai 2010
Jour 16, 36,2 k, Total : 335,24 km

J’improvise mon chemin vers le nord, en espérant trouver villages ou réserves amérindiennes pour m’alimenter. Je me nourris en majorité de gruau le matin, de saucisson le midi et un mélange de spaghetti et de bouillon de poulet le soir, ce n’est pas assez pour compenser mes pertes caloriques et je suis juste à la limite de récupérer mon sodium sué pendant la journée. Je suis littéralement en train de flotter sur la Trans Canadienne vers des montagnes plus hautes les unes aux autres, oubliant les petites douleurs quotidiennes. La transmission de mon cellulaire est coupée, ce qui, à m’a grande surprise, m’allège l’esprit. Seul au milieu du monde. Je dépasse Yale avec quelques provisions en plus, je décide de pousser plus loin. C’est chaque jour pareil, pousser plus loin, voir ce que le
prochain tournant nous cache en surprise, trouver un endroit encore mieux que celui où nous sommes, espérer que les jambes tiennent le coup pour quelques kilomètres de plus, prendre de l’avance pour demain, peut-être qu’il y a un trésor plus loin.

C’est loin du paradis ce soir, ma jambe me torture de douleur, elle m’enjambe l’esprit, il faut arrêter. À gauche, c’est une pente raide qui monte, à droite un chemin de fer et une pente raide qui descend. À droite ce sera, entre les camions et les trains, obligations faites. Le premier train me réveille à 1 heure, d’une intensité que je n’attendais pas. Les yeux en paniques, fixant l’obscurité de ma tente, j’hallucine le train me fonçant directement dessus. Je suis pris d’une peur incontrôlable soudaine, ma tête ne comprend plus, mon corps veut sortir pour ne pas se faire écraser. C’est en sortant de mon cocon et que j’aperçois le train glisser tout bonnement sur les rails, que je me souviens où j’ai mit ma tente la veille. À côté d’un chemin de fer. L’expérience se reproduit 5 fois pendant la nuit, je vois le matin de travers, les yeux cernés et mouillés par la pluie. Je pense à l’enfer et me dis que j’y serais sûrement plus au chaud. Je blasphème, mais ça ne me rapproche pas.

Une auto s’arrête et deux sexagénaires m’interpellent, voulant plus d’information sur ma destination.

- You should find a girl to walk with you, me dit l’homme à la barbichette blanche.
- Why?
- So when you’ll meet a bear, you’ll
run faster and be sure to be alive.
- Mmm... I’ll think about it

Je débouche sur un restaurant à l’effigie d’Elvis. La musique, la déco, le serveur, tout y est, un retour en arrière de 60 ans en plein milieu des montagnes. J’y rencontre deux cyclistes qui se dirigent vers Lethbridge en Alberta. Le temps d’une photo et de quelques échanges, nous sommes déjà repartie, tous vers l’est, avec une destination différente.

Étrang ement, il y a des restos chinois partout, ou presque. Je peux avoir des rouleaux de printemps, de la sauce soya, du riz avec des baguettes, de la friture et du poulet général tao à toute heure de la journée, mais des fruits… c’est plus dure. Je dois me fier sur mes surplus en vitamine. En me donnant mon plat de frites, la petite serveuse vietnamienne m’a lancé un gros « WHAAAAAAATTT! » avec des gros yeux et une voix très aigue comme dans un film de Kung Fu quand elle a aperçu le dessus de mon sac.

Je me fais indiquer un restaurant à tous les 5 minutes, mais j’ai vite compris que les distances à pied ne sont pas les même quand je demande aux automobilistes. J’ai donc fait m’a propre charte des distances (qui varie selon le terrain, je l’appelle « l’échelle de Simon »)
20 minutes d’auto – une journée de marche
Une demi heure – deux jours, une si je pousse fort
1 heure – possiblement 3 jours
2 heures – au-moins une semaine
Plus de deux heures – J’essaie de ne pas y penser

Les nuits sont froides malgré le climat
sec, mon podomètre est gelé à tous les matins et ne calculent pas tous mes pas, je dois y aller à la mitaine comme on dit. Meghan, rencontré sur couchsurfing, m’offre un lit à Lytton pour deux nuits, le temps que je récupère de ma journée de 50 km d’hier. Mon regard voulait sûrement tout dire quand je suis arrivé à sa porte, je n’ai pas eu besoin de la supplier pour rester une journée de plus. Elle me laisse seul dans sa maison, comme si nous avions construis un lien de confiance depuis des années. Pendant qu’elle fait des heures pour la compagnie de Rafting de ses parents, je m’amuse à gratter ses nombreuses guitares dans son salon transformé en studio de pratique. Je jubile, tout simplement, d’avoir trouvé un endroit comme celui-ci. J’ai fait connaissance de toute sa famille, dont un de ses frères qui ne faisait que raconter des histoires du coin.

- You know, me and my friend, one night, after couple beers, decided to run to Boston Bar (à 50 km) to party there. After 15 minutes, my friend started to puke and our feet started to bleed. So we changed shoes with each other so our feet would bleed on different spots. We ended up in a bush sleeping on carton board and newspapers. We didn’t make it.

Mes 2 jours à Lytton me permettent de connaitre le petit village en profondeur. À part qu’elle est la place la plus chaude au Canada (on l’appelle aussi le « Hot Spot », un titre débattu avec le village de Spences Bridge, juste à côté), Lytton ressemble aux autres
petits villages. Tout le monde s’appelle par son prénom et le taux d’alcoolisme est élevé, surtout quand il y a une majorité d’amérindien. En parlant avec Daniel, le gars qui organise tout dans la ville, j’ai pu me glisser comme première partie de Ryan Masters, un musicien en tournée qui arrêtait le soir même à Lytton et le lendemain, à Spences Bridge, exactement où je me dirigeais. J’ai donc joué pour un publique majoritairement amérindien qui, je dois l’avouer, raconte les meilleurs blagues crues.

Très sympathique comme gars, ce Ryan. Depuis des années, il a son rituel avant chaque spectacle. Se diriger vers les toilettes, vomir ses trippes et embarquer sur la scène, ce qui donne une drôle d’odeur au micro quand on joue juste après lui.

- Puke-O-rama, me lance-t-il juste avant d’aller chanter ses premières chansons. Il venait de vomir tout ce qu’il n’avait pas encore mangé.

Je me suis beaucoup questionné sur la qualité de la musique quand j’ai écouté ses chansons. Et c’est sans vouloir prétendre qu’un est meilleur que l’autre. Seulement différent. Pour différents goûts. Mais je ne différenciais pas les chansons l’une des autres. J’ai eu la mauvaise impression que le publique devait être choyé de le voir performer sur la scène, quand je pense le contraire. Un musicien doit être choyé d’avoir devant lui quelques oreilles pour écouter ses compositions, apprécier et critiquer le travail qu’il a entrepris, pour le perfectionner et l’améliorer. Ce n’est pas
toujours le musicien qui a choisi de faire de la musique, mais plutôt la musique qui le choisi. Dans un moment de vulnérabilité, elle le prend sous ses ailes et lui montre ses vertus, jusqu’où ils peuvent aller ensemble. Le musicien est pris au piège, voulant aller toujours plus loin. C’est une relation qui n’a jamais de limite.

À Spences Bridge, je couche chez le frère du propriétaire du café où je joue avec Ryan, qui est marié avec la sœur de la femme du même propriétaire en question, vous me suivez? Les deux sœurs sont mariées avec les deux frères. Petit monde.

9 mai 2010
Jour 21, 40,4 km, Total : 502,31 km


Le voyageur et les rencontres
« Le voyageur sait que, peut importe où il va, il y aura des gens comme lui. Quand il est chez eux, il laisse sa porte ouverte à ceux qui en ont besoin et donne la première moitié de son souper à l’étranger. Il sait que s’il le fait chez lui, d’autres le feront ailleurs.
Si la personne semble fermée, d’autres seront plus ouverts. Le voyageur tourne le dos et recherche une nouvelle rencontre sans maudire la dernière. »


Le soleil a à peine montré le bout de son nez que je me lance sur la route, en oubliant mon bâton derrière. C’est mon hôte et sa femme qui viennent me le donner 15 km plus loin, surpris de me voir si loin en si peu de temps. « You’re a quick one, I’m sure you’re gonna make it ». Ils m’ont même emporté un peu de bouffe et un bâton de marche qu’il a fait lui-même de ses mains, avec
une branche de cerisier et qui a une sorte de suspension naturelle. Je suis loin de mon rouleau de peinture.

Je traverse une zone désertique, « le désert de Kamloops » qu’on l’appelle. Le contraste est plutôt surprenant et loin de ce à quoi je m’attendais. La température monte jusqu’à 40 Celsius le jour, la vie est presque inexistante entre chaque ville à l’exception de quelques champs, des taureaux et des arbustes qui roulent au milieu du chemin. Il ne manquerait que John Wayne sur son cheval et je me retrouverais en plein Far West. Je sens la solitude planer en ces lieux et rend la marche lourde pour les pieds. Je traine sur la route, ou me laisse trainer par elle, un des deux. Je me fait hypnotiser par les vapeurs qui se dégagent de la route vers un endroit avec de l’eau.

Incapable de me rendre au point que je m’étais fixé, j’arrête dans un petit restaurant et profite du spécial de la fête des mères. Ils me chargent 13$ pour me laisser piquer ma tente sur leur terrain, sans l’option douche. Trop fatiguer pour crier à l’arnaque, je m’endors presque dans mon pain de viande.

Je marche les dix kilomètres qui me relient à Cache Creek pour finalement m’écraser dans un petit motel qui valait bien les 30 dollars négociés durement. Je recule de 50 ans, avec des tapis en minou vert fluo et une télé qui diffuse des films pornos des années 60, 24 sur 24. Qu’est-ce que vous pensez que les camionneurs font dans cette chambre? C’est exactement ce que je me suis dit
quand je me suis endormi dans mon sac de couchage, m’assurant qu’aucune partie de ma peau ne touche le lit. L’expression « être dans la dèche » prenait tout son sens…

Il me reste 95 km avant d’atteindre Kamloops, que je devrai faire en 2 jours. Il n’y a absolument rien entre les deux. Les muscles et la tête font bonne équipe, ils suivent le rythme, s’écoutent et communiquent ensemble. C’est tout mon corps qui en profite, je n’ai pas sortie mes écouteurs une seule fois de la journée. Sans musique, j’ai trouvé que j’avais une plus grande paix d’esprit, que mes pensées restent en place et ne montent pas sur leurs grands chevaux. Prendre le temps de ne pas penser, faire le vide, marcher et profiter, ou tout simplement vivre. Appeler ça comme vous voulez, une fois que le corps communique bien avec ses organes, c’est l’état zen qui se matérialise, sans qu’on le force. Je prends le temps de regarder le décor changer tranquillement et les animaux m’observer. « Mais qu’est-ce qu’il fait ce fou » se disent-ils sûrement.

4 personnes se sont arrêtées pour m’offrir de me déposer plus loin. Ils ont entendu parler de moi dans les villes où je suis passé et ils espéraient être ceux qui allaient me faire tricher. C’est trop facile, je les remercie quand même et je continue de mon côté de la rue. Je profite de la marche, mais surtout de ma réussite d’avoir d’y non. C’est une petite victoire personnelle à chaque fois, un point de plus pour l’estime et la conviction. Pour
compenser de la nuit dernière, je me trouve un bel endroit proche d’une rivière et entouré de montagne pour placer ma tente. Un paradis, loin des yeux, loin du trouble, je m’endors en m’imaginant ce que le levé du soleil aura l’air demain matin. C’est une petite lueur et les oiseaux qui me tirent de mon sommeil, la moitié d’un soleil qui flotte au dessus du lac, un train qui passe à la base de la montagne au loin. Comme je disais, un paradis, loin des yeux, loin du trouble. C’est peut-être une bien triste réalisation mais où l’humain n’est pas, la paix y est. Ici, la terre appartient à tout le monde.

En partant, je me rends compte que j’ai perdu mon foulard. Une autre chose de perdu, je me trouve complètement ridicule, si peu à m’occuper et je m’arrange pour en égarer quand même. Un homme s’arrête pour m’offrir de couvrir les 45 km jusqu’à Kamloops. Je refuse, j’ai mes principes. Je le verrai dans un restaurant le lendemain où il me crie « Hey! You made it! » Il m’avoua qu’il était revenu en arrière plus tard dans la journée pour me donner un Gatorade et de l’eau mais qu’il ne pouvait s’arrêter sur l’autre côté de l’autoroute où je me trouvais… Et où c’était illégal de marcher… La chaleur est intense et je n’ai que mon coton ouaté à me mettre sur la tête pour me protéger du soleil, à défaut d’avoir perdu ce satané foulard.

J’arrive juste à temps dans un restaurant à la limite de Kamloops pour la partie de hockey. On nous annonce la folie à Montréal, des images
d’autos en feu, la foule qui gueule et qui sacre, déambulant dans les rues. C’est toujours pire à la télé, enfin, c’est ce que je me dis. C’est comme si j’avais le regard de tous mes voisins de table qui me regardent, déçus, découragés, essayant de comprendre le comportement du monde de mon « pays ». « Je comprends pas les gars, j’vous jure, j’suis pas d’même moi. » M’auraient-ils vraiment cru? J’en doute, et je m’en fou. J’irai mettre l’auto de police en feu quand j’aurai moi-même bu dans la coupe, à Montréal. D’ici là…

On m’indique l’endroit le moins cher pour me reposer, l’auberge de jeunesse étant transformé en hébergement pour sans abris, je me retrouve dans un petit motel, où toutes les chambres sont occupées par des clients réguliers, tous dans la cinquantaine. Une vraie famille. Ils vivent dans le même environnement depuis des années et travaillent dans le domaine de la pêche, une fois de temps en temps. Je suis le seul inconnu de la place. On m’a « spoter » assez vite.

- So where’s home for you?
- Montréal
- So you’re french?
- A 100% french.
- You should talk with one on the guy outside, Michel, he’s from there. HEY MICHEL! THE KID IS FRENCH LIKE YOU!

Tout content d’avoir trouvé quelqu’un avec qui parler français, Michel me saute dessus.
- Hey salut, moé c’est Michel. J’viens de Chibougamau. Pis, tu fumes tu toé? Tu viendras m’voir si t’en veux man.
Parle parle, jase jase, il me donne son point vue sur les ours, étant une de
mes craintes quand je vais atteindre les rocheuses.
- Inquiète toé pas man, en autant qu’tu fasses du bruit pis là, t’attaches ta bouffe après une corde, pis tu l’attaches din airs pis tu vas être correct. Pis check ça.
Il me montre une grosse cicatrice sur son bras, traversant chacun de ses tatous.
- J’étais dans l’bois pis j’me suis ouvert le bras avec ma chainsaw. Fac là y’a un hélicoptère qui est venu me chercher en plein milieu des montagnes pis y’a fallu que j’attendes tout seul pendant 2 heures à pisser le sang. C’était cool man!


On dirait que je suis en plein milieu de la classe social. Tout le monde me parle, que ce soit le gars à cravate et la valise, ou le gars dans la rue qui ne s’est pas lavé du mois, ou la famille qui se promène avec leurs gamins, peu importe l’âge. J’ai l’impression que le voyageur à pied peut se promener partout et rencontrer n’importe qui. Il est parmi tous, un peu comme si tout le monde reconnaissait une partie d’eux-mêmes caché en lui, en le voyant libre et sans barrière. Peut-être que nous reconnaissons, pendant cette fraction de seconde, que nous avons qu’une seule vie, qu’il serait peut-être temps d’en profiter.

Voir un voyageur avec son gros sac-à-dos, le teint bronzé et le sourire de la liberté, ça l’inspire. Ça nous rappelle que le monde est grand. Pas seulement un petit endroit entre l’appartement, le travail et les vacances jamais assez longues. Voir un marcheur transporter son sac, sa carapace de
tortue, nous rappelle que nous devrions peut-être recommencer notre jogging le matin ou rentabiliser notre abonnement au gym, que nous avons un corps plus ou moins en santé et qu’il serait temps qu’il serve un moment donné.

De l’autre côté, le voyageur voudrait bien retourné les deux pieds dans sa routine et dans sa maison où il habitait quand il pleut depuis une semaine, qu’il n’a pas parlé à personne depuis et qu’il doit encore une fois camper sous la pluie et s’endormir, les vêtements mouillés et les pieds ratatinés. C’est seulement le lendemain, quand il voit finalement le soleil se lever pour la première fois depuis une semaine, qu’il comprend pourquoi il est
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