Mutsenap ou les forcenés de l'espoir

Ecrit par
drouin jean-claude
mutsen

MAX DROUIN

MUTSENAP (MÜTZ EN AB)
ou

Les forcenés de l'espoir





AVANT-PROPOS



Depuis mon enfance j'ai toujours aimé raconter................


Juillet 1986 : écrire ma déportation sitôt venue ma retraite !
Je me l'étais promis et mes amis m'y conviaient, mais, d'abord, saurai-je rendre mon récit acceptable, je veux dire par là plus bénéfique que déprimant, malgré l'horreur de nombre de scènes qu'il convenait de décrire sans restrictions ! Et puis, quarante ans après, n'était-ce pas de toute façon une gageure ?
Soutenu, encouragé notamment par ma femme, j'ai tenu le pari.
De mes souvenirs, je ne possédais que quelques notes griffonnées au hasard des jours, les temps forts restant toutefois gravés en moi comme au fer rouge.
Allais-je pouvoir tout rassembler, tout rejoindre et tout ressentir de nouveau, faisant appel non seulement à la mémoire des faits, mais aussi à celle du cœur et plus prosaïquement à celle des tripes ?
En écrivant, j'eus la surprise de constater à quel point ces vécus revenaient intacts, ramenant avec eux, parfois au jour le jour, le déroulement de l'action. Comment l'émotion retrouvée faisait resurgir les images, imposant les mots.
La vie concentrationnaire ! Ecole des damnés !
Ecole aux bancs si meurtriers ! Avec un dernier recours, le jugement des étoiles, à chacun la sienne ! J'y ai connu ma part d'enfer, restant toutefois un forcené de l'espoir, d'où le second titre de cet ouvrage !
Beaucoup d'étoiles ont sombré entraînant avec elles beaucoup de mes compagnons. Je leur dédie ce livre, dont le ton, loin d'être toujours morose, ne fait par là que ressembler à la vie et aux jeunes que nous étions. Dans cet esprit j'invite le lecteur à revivre avec moi ces moments si intenses de notre parcours, où le tragique et le comique, la beauté et l'horreur, furent si souvent mêlés.
MUTSENAP : contraction francisée de l'expression allemande 'Mützen ab' (chapeau bas) commandement qui revint chaque jour comme un leit-motiv de notre vie, quand, alignés pour être passés en revue et comptés, nous devions nous découvrir à l'arrivée du SS.
Cet écrit est strictement autobiographique et son déroulement chronologique. Tous les faits consignés sont réels. Seules, les longues conversations et discussions ont été reconstituées avec le souci d'en restituer l'essentiel dans des pages intitulées FORUM.
J'ai voulu y montrer les raisons du moment ; aussi, les opinions développées n'y sont elles pas présentées comme vérités intrinsèques. Ce n'est pas la vérité qui fait agir les hommes, c'est ce qu'ils croient vrai. Les
convictions d'une époque rejoignent ainsi l'histoire.
L 'Epilogue qui suit ce récit montre dans quelle mesure je n'ai pas moi-même, après la guerre, échappé à ce mouvement des choses.
Venons en maintenant aux événements de l'avant-guerre tels que je les ai traversés.




PROLOGUE


Né en 1920, j'appartiens aux générations de 'l'entre deux guerres'. Cette appellation suggère la précarité de ces vingt années durant lesquelles les fracas de deux conflagrations mondiales laissent tout juste l'intervalle d'une crise économique sans précédent.
En 1936, j'obtiens à Paris mon diplômé d'horloger. En situation de gagner ma vie, j'entre dans le monde des adultes.
1936 ! C'est aussi l'année où, brusquement, tout s'arrête ! Dans le Faubourg St-Antoine et dans mon quartier de la Bastille, les fenêtres des ateliers se hérissent de drapeaux ouvriers.
Pourquoi ?
Parce que la crise économique se prolonge et, avec elle, le dénuement !
Parce que des scandales financiers ont détruit la confiance et relativement déstabilisé l'Etat.
Parce que, dans le pays, des millions de gens n'ont encore jamais pu voir la mer !
Parce que les mœurs propres à notre histoire font que, souvent, les Français n'ont pu obtenir que par l'insurrection ce que des gouvernements étrangers, plus réalistes, avaient
accordé par raison !
Et c'est le Front populaire ; vécu comme une joie immense par les uns et comme une calamité par les autres car, déjà depuis 1934, l'unité nationale s'est fêlée.
Cela s'est produit quand deux manifestations successives, l'une de droite, l'autre de gauche, ont tour à tour été réprimées, avec morts et blessés, par un pouvoir dépassé.
Anciens combattants, d'opinions opposées, deux de mes professeurs y avaient réciproquement participé.
Depuis, deux moitiés de la France se défient, et, peu à peu se haïssent. Après la victoire de la Gauche en 1930, la fêlure devient fossé. Mais pour nous, les jeunes, le Front populaire, c'est surtout l'augmentation massive des salaires et un développement correspondant des loisirs avec les quarante heures et les congés payés. 'La machine au service de l'homme'. 'Travailler pour vivre et non vivre pour travailler' !
Ils vont la voir la mer, les Français, en tandem, en train, en stop ! Ma génération exulte.
Libérés, les jeunes citadins se lancent sur les routes et moi avec eux ! 1937. Les Auberges de la Jeunesse, déjà créées chez nous par Marc Sangnier, Chrétien Démocrate, compagnon d'Aristide Briand, se développent fortement sous l'impulsion de Léo Lagrange.
C'es t au sein de ce mouvement enthousiaste, mélangeant étudiants, ouvriers, chrétiens et athées, où toutes les opinions
religieuses ou politiques se côtoient, que je tente de me faire une vision du monde d'alors.
Jusqu 'au moment de Munich en 1938, et même un peu plus tard, la population connaît un essor, une joie de vivre incontestables !
Une sécurité aussi !
Dans nos Auberges de Jeunesse, le vol n'existe pas !
Une jeune fille peut, la nuit, traverser une ville sans être inquiétée !
On revient chez soi sans la crainte d'avoir été cambriolé !
Porté, lui aussi, par son époque, Charles Trénet a immortalisé la joie de vivre et l'insouciance du moment !
Mai 1938, Munich, première mobilisation, le spectre de la guerre grandit.
1939 . Gauche-Droite. Ça les accapare les Français, cette lutte d'opinion devenue lutte des classes, ça les annihile et les désarme devant la guerre qui vient.
Septembre 1939. La guerre commence dans l'immobilisme. La fêlure puis le fossé sont devenus brèche de Roland par laquelle risque de s'engouffrer la forêt marchante, verte et brune, des Allemands (pour lesquels gauche-droite c'est d'abord marcher au pas !)
Et que disent les Français d'alors dans leurs opinions extrêmes, de la Gauche à la Droite ?
"Qu'ir ions-nous nous faire tuer, nous qui n'avons plus rien à perdre" disent un certain nombre de gens de gauche, ulcérés devant l'échec du Front populaire.
"Po urquoi jeter le Parti dans la bataille pour
défendre une bourgeoisie qui ne rêve et ne suppute que croisade mondiale contre l'URSS" disent un certain nombre de communistes, depuis le fiasco des pourparlers d'Helsinki dont le pacte Germano-Russe leur apparaît être une conséquence logique quasiment inévitable.
"P lutôt Hitler que le Front populaire" s'écrient un certain nombre de gens de droite ulcérés depuis 1934.
D'autres ne vont pas aussi loin, mais font passer avant tout l'anti-communisme, l'ennemi principal étant, pour eux, à l'intérieur.
E ntre toutes ces oppositions, il y a des militaires et des patriotes inconditionnels, tous ces gens souvent héroïques, puis il y a la France profonde, mais désabusée, désorientée, dépassée, fataliste.
Au milieu de toutes ces contradictions, au milieu de sa joie d'exister, de son désir de savoir, de comprendre, ma génération est jetée dans la guerre, bientôt dans la débâcle.
Dissout par la défaite, l'Etat se reconstitue à Vichy, mais sa nature même et sa dépendance le frappent de suspicion. Par la défaite, les valeurs traditionnelles se sont discréditées. Débrouillez-vous les jeunes ! Nous on ne sait plus.
Depuis Londres, De Gaulle lance bien la Résistance, mais, de son côté on ne nous propose aucune explication claire des désastres périodiques, tant économiques que militaires, qui frappent l'Occident. Dans nos auberges de la Jeunesse, on y discute, on y
refait le monde, on est un peu là pour ça ! Non ?
Pour beaucoup d'économistes, le régime capitaliste est responsable devant l'histoire de deux conflagrations mondiales, ainsi que de la crise économique qui les a séparées.
"Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage" a dit Jaurès.
Quoi alors ? Qui ? Le Socialisme ? Lénine ? Trotski ? Bakounine ? Staline ?
Des maîtres à penser de l'époque : Georges Duhamel, André Gide, ont rejoint le communisme. "Nathanaël, je t'appellerai maintenant camarade" s'écrie Gide dans ses "Nouvelles nourritures" écrites après les 'Nourritures terrestres'. Malraux lui-même soutient l'Espagne républicaine dans 'L'espoir ' puis illustre les révolutionnaires dans 'La condition humaine' et 'Le temps du mépris', tandis que Duhamel écrit 'La possession du monde'.
Marx bénéficie d'une curiosité compréhensible. Il explique les mécanismes de l'économie définissant les classes sociales et leur rapports.
Dans aucun pays le Socialisme n'a encore été expérimenté, à l'exception de la Russie dont, depuis 1917, on ne sait rien ou si peu, à part ce que nous a montré le Pavillon russe de l'exposition de 1938.On ne sait rien des exactions de Staline et rien des goulags. Le Socialisme jouit donc d'un préjugé favorable. Cet
engouement surprendra bien des lecteurs aujourd'hui. Ce qui était absolument logique cinquante ans avant déconcerte à présent, devant la mauvaise image et le manque de démocratie qu'on a pu attribuer à la plupart des pays socialistes. C'est que la roue de l'histoire à tourné !
Le Socialisme, oui, mais quelles voies y conduisaient ?
Et ces Partis communistes dirigés par des gens dont le mandat était sans limite ? Quels dangers de conservatisme ou de corruption inhérents à leur nature comportaient-ils ? Voilà ce qu'une jeunesse imbue d'humanisme et de romantisme révolutionnaire pouvait difficilement imaginer.
Plus clairvoyants sur ce plan, les Trotskistes dénoncent âprement ces dangers, mais la guerre survient et clos les discussions, laissant la parole aux armes.
1940. Après la débâcle, l'occupation. Mon contingent n'a pas été mobilisé.
D'abord se libérer ! Donc la Résistance ! Des réseaux gaullistes se forment sur le territoire, mais on ne peut les toucher que par Londres. Je rejoins la Résistance à Paris en mai 1941, dans ses formations groupées sous le titre du 'Front National' comprenant des hommes de différentes appartenances, dont les Communistes. Quelle sera la société de demain ? Dans la clandestinité, on discute bien encore, mais la Résistance nous cloisonne, nous isole, nous manquons de références et, comme dit mon amie France Hamelin :
"On ne peut pas réfléchir, discuter et se battre en même temps". Alors fonçons ! Après on verra !
En 1943, j'échappe de justesse à la Gestapo de Paris.
Arrêté à Orange en tant que maquisard le 17 février 1944, je serai déporté le 25 juin et ne reviendrai que le 29 mai 1945.

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MUTSENAP (MÜ TZEN-AB) ou
Les forcenés de l'espoir



LE DEPART

"Alors, Max, on la visite cette Allemagne ?" Pierrot me le propose comme si nous avions le choix ! Au fond, il a raison ; tenir le pari ; accepter la situation en remontant nos manches, c'est bien tout ce qui reste à faire, car, depuis peu, nous savons !
Huit jours que nous étions arrivés, transférés de Nîmes dans ce bâtiment pénitentiaire lyonnais, quasiment hors d'usage depuis le dernier bombardement. Rejoint pourtant tout au long de la semaine par des convois venus d'autres prisons, plein à craquer, cet œuf fêlé, ne pouvait être qu'un lieu de transit.
Ça c'est passé hier, à la 'récréation039 ;... Réclamant l'attention, bras levés, un gradé s'avance. Il est suivi d'autres gardiens qui, trop nombreux pour n'être qu'une garde d'accompagnement, constituent plutôt un état-major, et ça donne un tour solennel à la déclaration.
- "Demain, tous les détenus Seront transférés... probablement vers l'Allemagne ...
Prenez vos dispositions en conséquence," ajoute-t-il un ton plus bas ; façon d'éviter l'expression sinistre : "Prévenez les familles."
Ain si, la menace jusqu'alors éludée se concrétise. Le sort en est jeté ! ... Silence ... Un aigle plane au-dessus de notre cour, les serres en forme de croix gammée !
Et puis tout le monde se met à parler à la fois. Rumeur d'un accent qui ne s'oublie pas ! Un joli cocktail ! Surprise, angoisse, colère, résignation, bravades, tout ça secoué avec aussi quelques paroles sensées qui resteront en surface une fois le breuvage décanté.
Apparemment, la plupart d'entre nous évitons le pire, qui eût été d'être jugés et condamnés ici, en France, selon les lois de l'occupant, c'est-à-dire fusillés. Mieux vaut avoir affaire à la condition de prisonnier qu'au peloton d'exécution !
Interrogé, le gradé déclare n'en savoir pas plus sur notre destination, il s'en tient à exécuter des ordres qu'il n'est pas en mesure de discuter. Nous partirons sans bagages, dans les vêtements civils que nous portons.
Depuis l'annonce de notre prochain exode, nous avons conscience de n'être plus de simples détenus aux yeux de nos gardiens ; les circonstances nous désignent différemment, et les regards qu'ils nous jettent ne sont plus de routine.
De même parmi les nôtres ;
certains visages ont changé, que, tel un burin, l'angoisse déjà façonné. Les comportements aussi se sont modifiés, les uns ralentis, les autres, au contraire, surexcités. Longue pour tous a été cette nuit ! Balancés entre l'appréhension et l'espoir ! Emmenés en Allemagne pour les derniers mois de la guerre, tout est possible.


LYON - 25 JUIN 1944

Rassemblés dans la cour de la prison Saint-Paul pour le voyage 'probablement vers l'Allemagne#039 ;, nous sommes attentifs aux mouvements de nos gardiens et des gardes-mobiles qui les renforcent.
Il fait beau. Autour de nous, les casquettes à galon d'argent, les lourds trousseaux de clés, les fusils et les casques s'en donnent à cœur joie. Ordres brefs, fébrilité dans les voix, due sans doute au trouble des consciences ? Leur excitation évoque la meute. Au fil des minutes, la pression monte. Visiblement, on a hâte de se débarrasser de nous.
Soudain, on nous entoure, tandis que nos gardes dégagent la sortie, on nous canalise : "Allez-y, en avant" ! Les hautes portes se sont ouvertes ; celles du bâtiment d'abord, puis, à quelques mètres, celles du mur d'enceinte.
Le revoilà ce monde extérieur ! Avec sa liberté ! Avec son ciel qui descend maintenant jusque dans les rues ! Avec son espace et ses perspectives... dont une très courte, la nôtre ! ... qui conduit tout droit à un convoi de camions gris à croix gammée !
L'aigle a atterri !
Nous avons beau être prévenus, un instant l'angoisse nous saisit ! A chaque véhicule, quelques soldats de la Wehrmacht, un peu à l'écart, d'autres armés de mitraillettes qu'ils braquent.
De la prison, on nous guide. Des Français font la haie pour contraindre d'autres Français. Nous sommes incités vers les camions comme des bovins vers une bétaillère. Les Allemands s'en tiennent à quelques gestes sans doute habituels. Leur calme contraste avec la surexcitation de nos gardes.
Une fraction de seconde, Pierrot se trouve en face d'un jeune exécutant : "Ça vous fait plaisir ?" L'autre détourne les yeux comme s'il y avait reçu du poivre. "Ça doit chauffer sous son casque".
Il faut de tout pour faire un monde, et aussi pour faire une escouade de gardes-mobiles en 1944 ; depuis celui qui pense "Autant de salopards en moins" jusqu'à celui qui se dit " C'était ça ou déserter ! Nous, on exécute. Mauvais moment à passer ! Après, il faudra l'oublier, en espérant que les Français aussi oublient."
Nou s quitterons la ville par un de ces matins de chaleur où l'on voit l'asphalte trembler sous le soleil. Lumineux, le ciel invite, contrastant avec le sombre de notre situation. Nous sommes mille cinq-cents hommes environ, pour la plupart Résistants ou Maquisards. Convoyés non plus par des
gendarmes français, mais par des soldats de la Wehrmacht, nous nous sentons pris dans la mâchoire de fer du 3e Reich. Cette fois, ça y est !
Nous sommes aux mains des Allemands ! Livrés par Vichy sous la condition que nos dossiers soient confondus dans un anonymat de masse, nous serons tous considérés au même titre : prisonniers politiques. Les jours prochains feront de nous des déportés politiques.
Le convoi démarre. Les avenues sont désertes, hormis de rares passants longeant, furtifs, les façades. - Silence - occupé seulement par le bruit des moteurs. Juchés sur les ridelles, des dos verts barrés de fusils et surmontés de lourds casques, se profilent, héraldiques, sur fond bleu azur. Notre itinéraire, balisé de part et d'autre, d'abord par des soldats de la Wehrmacht, mitraillette suspendue à l'épaule et maintenue braquée sur le convoi, se trouve maintenant surveillé, dans la même disposition, par des Waffen SS * à l'uniforme brun-vert. Deux rangées, à raison d'un homme tous les quinze mètres, ça fait beaucoup de soldats. Quelles précautions !
Vue sous cet angle, la double haie qu'ils forment serait d'honneur pour les Résistants que nous sommes ; mais un symbole tout autre s'en dégage ; quelque chose d'inéluctable, que tous nous ressentons, même Aimé, ce Maquisard d'habitude si insouciant, qui me regarde. Nous changeons d'avenue. Sombres et tristes malgré le soleil, les immeubles de
la ville tournent lentement, comme tourne peut-être ici notre destin.
Lourdes, ces minutes qui passent, inexorables ! Le camion du temps n'as pas de marche arrière ! Je m'efforce de ne pas me laisser submerger par l'ambiance, quand, adossé au panneau arrière, Fernand me fait un clin d'œil, inconditionnel qui veut dire : "Je suis là, où qu'on aille on verra bien !" Pourtant, il est inquiet pour sa femme, enceinte. Après un coup audacieux, ne pouvant s'éloigner sans la mettre en péril, il a été arrêté, mais avec la Gestapo on ne sait jamais ! Et malgré tout, il espère, comme nous nous reprendrons tous à espérer, une fois passée l'impression du moment.
Là-bas, la gare grossit, noire, endommagée, sinistre. Nous y voila."Alle absteigen. Schnell". (Tout le monde descend. Vite). Pressés par nos gardes, nous commençons à sauter des camions. Dans l'instant, j'observe l'un d'eux : bourru sous son casque, dans son uniforme râpé, fatigué comme celui de ses collègues - Entre deux âges - Evite de nous regarder individuellement - Dans la vie, pourrait être père de famille - Paysan peut-être - Que la corvée emmerde - Mais préfère être là qu'en Russie ! "Schnell, schnell !" il nous faut sauter et nous aligner serrés.
Deux groupes de responsables militaires s'avancent l'un vers l'autre. Salut hitlérien. Echange de documents.
Nous sommes transmis par nos convoyeurs à une Compagnie de Feldgendarmes. A notre surprise, ces grands gaillards vêtus de vert clair, avec chaine et plaque de poitrine, sont tous des jeunes. Ils nous emmènent dans la gare. Contrairement aux soldats de la Wehrmacht, préoccupés, lointains, ou bien aux Waffen SS, d'une impassibilité minérale, ces hommes se montrent vivants et gais, bavardant entre eux sans plus nous regarder que si nous étions de simples usagers du réseau. " Tu les vois !" dit Pierrot. "Etonnant !" Leur pendule ne semble pas être à l'heure de la défaite prochaine ! Existerait-il d'anachroniques îlots d'insouciance dans la débâcle de l'Allemagne nazie ? La bonne humeur de ces hommes nous inquiète "Après tout, reprend-il, c'est nous qui devrions être gais !" Les cinq ou six dernières semaines de la guerre nous permettront tout juste de visiter l'Allemagne ! Certains prisonniers y sont depuis des années, on tiendra bien pour si peu de temps"... Il me regarde, cherchant mon approbation, et l'obtient. Car nous Maquisards qui avons vécu ensemble durant plusieurs mois dans les prisons de Nîmes ou d'Alès, portons, quelles que soient nos opinions, un regard semblable sur la situation militaire : la victoire des Alliés est imminente, la fin de la guerre et le retour à la vie civile s'ensuivront tôt après ! Et revient cet optimisme têtu, propre à notre
jeunesse. Déjà s'estompe la sensation désagréable du départ. La bonne humeur de nos gardiens serait-elle en partie feinte, amplifiée, utilisée comme élément psychologique de leur fonction ? Ce serait gagné, car elle semble contagieuse si on en juge par le bruit de nos voix.
Ainsi, vingt-cinq ans après, aussi confiants dans la fin proche de la guerre que l'étaient les appelés de 14-18, aussi naïfs, quoique dans un contexte différent, nous partons pour l'Allemagne, pour Dachau sans le savoir, et non plus rien savoir des camps.
Les malheureux déportés en transport plombé dès le départ de Compiègne ou Drancy auront, bien avant nous, une autre optique !
Nous voilà donc dans cette gare, sous des verrières noircies, au cœur de l'été, au cœur de l'événement. La perspective grise des quais s'enfuit vers un halo de lumière. Très peu de gens circulent. Tout ici semble attendre, nous attendre... Tandis que des soldats s'alignent sur les quais.
Avant le départ, un homme nous harangue, massif dans sa gabardine grise - la cinquantaine bistrée du proxénète méridional – chapeau légèrement sur l'arrière - le regard administratif et vaste du maquignon en hommes. Il semble pressé. "Vous serez bien traités durant ce voyage, mais si vous tentez de vous évader, je vous sécherai ! Ça, je vous le promets". L'expression est d'époque et bien française, employée dans les maquis.
"Si l'un de vous s'évade, ceux du compartiment seront fusillés comme complices". Son œil devenu luisant regarde alentour. "Un homme averti en vaut deux", conclut-il.
On nous répartit le long du train qui nous est destiné. Il s'agit de wagons de voyageurs avec compartiments et couloir. Transportant des gens habillés en civil, confiés à ces joyeux gardiens, notre convoi aurait quelque chose de touristique, n'était, à l'arrière, un wagon de bois fermé, type '40 hommes 8 chevaux', au toit équipé de projecteurs et de mitrailleuses. On devine par la forme que ce matériel est plutôt de vocation anti-évasion qu'anti-aérienne. r
Coup de sifflet. "Einsteigen, schnell, schnell". Nous devons monter. Devant le marchepied, René, le Marseillais, plaisante : "Après toi, mon cher". Nous nous installons à huit par compartiment, tels des voyageurs en temps de paix. Vitres baissées, les couloirs nous sont interdits. Nous voilà à bavarder, à prendre la mesure de ce qui nous arrive : les commentaires vont bon train. Les isolés se présentent. "Je suis mineur de Saint-Etienne, Centrale d'Alès" ( Prison centrale d'Alès ), "Et moi, cheminot, d'Alès aussi", "Moi de Clermont-Ferrand, où je suis mécanicien garagiste", "Je suis alsacien, de Paris, je finissais mes études..."
Sec ousse. Coup de sifflet cette fois irrémédiable. Le
convoi s'ébranle. De nouveau les cœurs se serrent. Derrière nous rapetisse la ligne brune des soldats restes en position sur le quai.
Sitôt le départ, nous devons, en bon ordre, gagner l'extrémité du wagon pour y être fouillés ; ce qui permet à certains de nos gardes d'inspecter dans le même temps nos places laissées vides.
Nos Feldgendarmes, qui ne parlent qu'allemand, se font comprendre par gestes, sans mauvaise humeur ni impatience. Aucun objet en métal n'est toléré.

* Waffen SS : ceux que nous, prisonniers, désignions ainsi, étaient, pour la plupart des étrangers (non allemands) engagés sous l'uniforme brun-vert. Leurs brigades jouaient un rôle subalterne au service des SS. Nous serons presque toujours gardés par ces Waffen SS.


L'I MPRUDENCE

Sur le point d'être fouillé à mon tour, naïvement satisfait de parler une cinquantaine de mots allemands : "Ich habe kein metal" dis-je (je n'ai aucun métal). L'effet est immédiat. "Du sprichst deutsch ! Dukommst mit" (Tu parles allemand ! Viens avec moi). Celui qui semble être le brigadier me ramène devant mon compartiment et là, me tient un discours bien senti, auquel je ne comprends pas un traître mot.
"Verstehs t-Du ?" (Comprends-tu ?). J'hésite à répondre. Le discours recommence, plus appuyé. L'homme menace du doigt. "Verstehst-Du ?" - "Ja,
ja", dis-je conciliant pour avoir la paix. Il me regarde, incrédule. Mes amis suivent la scène, intrigués, inquiets. Le brigadier échange quelques mots avec un collègue qui s'était rapproché. Celui-ci me désigne en montrant sa tempe du doigt. Le brigadier me regarde gravement. Encore quelques mots prononcés calmement, bien détachés. La phrase finit par "kaput". Ça, je comprends ! "Ja. Ja" répondis-je cette fois, d'une voix mal assurée. De guerre lasse il m'indique ma place en secouant la tête et s'en va. La traduction intégrale, fort simple, m'est fournie immédiatement par l'étudiant alsacien plus malin que moi, et consterné. "Si un seul homme du wagon tente de s'évader, tu seras fusillé le premier". La nouvelle m'étrangle ! Le monde change de couleur. Voilà ce qu'il en coûte de montrer imprudemment le très peu que l'on sait ! Les minutes suivantes, je m'adresserai à part moi les reproches voire les injures qu'on imagine. Ainsi, dès le départ, je compromets mes chances !
Le décor habituel des voies ferrées défile devant une banlieue poussiéreuse et ensoleillée. Le train accélère au rythme saccadé de la traction vapeur. Chuintement lointain de la locomotive. Cadence assourdie des roues. Maintenant, c'est la campagne. Nous sommes réinstallés. Par les fenêtres des couloirs s'engouffre un vent au parfum de prairie chauffée. Tous les regards vont au dehors.
"Regar dons-la bien la France", dit le vieux cheminot d'Alès, comme s'il pensait tout haut. Un silence lui répond. Ces collines qui tournent et s'enroulent, multicolores dans les tendres tapis de leurs champs ! Ça et là, ces toits roses qui s'éloignent abritant le secret de leurs vies ! Et ce village qui sombre derrière l'arrondi verdoyant d'un coteau ! Le clocher s'enfonce en dernier, droit, ardent. Remué par le vent, le coq scintille comme un dernier au revoir, un adieu peut-être ? Tout ça, c'est la France qui fout l'camp !
Une angoisse collective survient, irrépressible, comme un mouvement de foule des consciences. La réalité nous relève la tête, nous oblige à regarder en face la grande incertitude ! Quand la reverrons-nous et la reverrons-nous cette France ?... Qui jamais ne nous a paru plus belle, plus attirante... Nous nous taisons. L'ange qui passe porte un suaire. Alors, Aimé, l'Espagnol, lance dans son accent méridional :"Vous n'avez jamais vu une vache maigre regarder passer un train ?". Il désigne en contrebas une bête étique, isolée dans son champ. "Elle a dû se coincer dans la porte en entrant !" ajoute-t-il. Nous rions gris, mais le maléfice est rompu. Peu à peu, la jeunesse reprend ses droits. Huit paires d'yeux se retrouvent, les conversations se renouent.
Le cheminot sourit en hochant la tête.
René demande : -"Alors, Max, que penses-tu de la situation ? On va bientôt revoir tout ça ?"
Il désigne du menton une chaîne de montagnes mauve, découpant finement le ciel par-dessus les brumes du lointain. "Oui, je le crois. La fin de la guerre est proche, l'armée allemande est en déroute, au point que personne, même Hitler, n'est assez fou pour continuer" -"Alors, on reviendra avec toutes nos dents ?" - "Je crois. Vaincus, les Allemands ont le plus grand intérêt à nous épargner."
Tou s autant que nous sommes, ne savons encore rien du génocide de six millions de juifs, des chambres à gaz ni des charniers. Nous ignorons qu'à cause de cela, Hitler ne peut pas plus demander à l'Ouest une paix séparée que traiter à l'Est où son agression a déjà causé la mort de millions de Russes.
Et me voilà à mon tour chantre de l'optimisme, malgré le danger imminent qui pèse sur mes épaules ! Surprenant ! Ce danger, durant de longs moments, avant que la nuit vienne, je j'oublierai. Je l'oublierai comme ces réalités insupportables que l'inconscient refuse. Par instants seulement, ça me remontera à la gorge ! Un de ces accès, d'une intensité particulière, se saisit de moi. Bougre d'idiot, d'imbécile, de faire des conneries pareilles ! Ça commence au dedans comme un premier coup de tonnerre. Une révolte contre moi-même !
La fièvre me monte aux joues, et cela me surprend. Pourquoi m'irriter à ce point quand la bêtise est faite ? Ah, je sais ! J'ai faim ! Tant il est vrai que l'estomac incline et amplifie les pensées.
D'ail leurs, nous avons tous faim, depuis notre incarcération dans les prisons de Vichy, mais, cette faim, nous avons appris à la discipliner, à la tenir comme en vitesse de croisière. Par moments seulement, l'estomac se révolte, s'indigne, se tord.
Par manque de moyens, d'organisation ou simplement de compétence, rien au départ de Lyon n'a été prévu, côté français, relativement à notre nourriture. Les Allemands, ne se sentant concernés qu à partir de Karlsruhe, nous ne mangeons pas pendant les quarante-huit heures qui nous séparent de cette frontière administrative.
Quelq ues colis alimentaires destinés à certains d'entre nous ont bien suivi, mais, entreposés souvent en plein soleil, ils seront finalement distribués hors d'état, fondus, pourris, séchés ! Ayant promis à ses camarades de partager le festin, un mineur de Saint-Etienne pleure devant un lapin grouillant de vers préparé et envoyé par sa femme, au prix de quelles difficultés, de quels sacrifices !
Nous voici donc, huit compagnons, dans ce compartiment tour à tour, embrasé puis sombre, suivant l'orientation du convoi : huit compagnons bercés par de faux espoirs, bercés par les mouvements d'un train serpentant au soleil couchant dans une vallée du Jura.
Bien sûr, la nuit apportera, sous son manteau, l'idée de l'évasion. Un drame collectif risque de se vivre, dans lequel je serai le premier concerné. Je les regarde ces compagnons, devenus soudain si proches, comme une ultime famille !
Il y a Pierrot, de Pantin, fils de restaurateur. De haute taille, intelligent, enjoué ; un idéaliste à la verve parisienne, rehaussée par une distinction naturelle.
Il y a ce vieux cheminot d'Ales. trente années de travail dans les ateliers et sur les voies. Une solidité intérieure avec une gentillesse à fleur de peau. Amèrement amusé d'être déporté sur son propre outil de travail.
Aussi ce mineur de Saint-Etienne, mal remis de l'arrachement à sa famille. Deux touffes de cheveux roux flanquent un crâne lisse, cause de quoi son nez parait plus long, plus préoccupé, entre ses yeux bleus fixés sur son tourment.
Il y a Aimé, jeune Espagnol de Bédarieux, un de mes compagnons de maquis, à la chevelure exubérante, farfelu et courageux, fidèle dans ses amitiés. Un nez aplati de boxeur ne dépare pas de beaux traits sombres de méditerranéen.
René, de Marseille, plus âgé, atteint par une vie difficile aux multiples emplois. La faconde méridionale : "Toi, pour trouver ton plus con !" disait-il à un interlocuteur têtu. Le dos voûté, le front plissé, une usure apparente démentie par la jeunesse du regard.
Il y a Diébold, cet Alsacien de Paris, trapu, de petite
taille, blond, blanc de peau, silencieux dans un angle de banquette, comme s'il était dans un contexte différent. Est-ce sa qualité d'Alsacien ? Est-ce sa nature ? Je partagerai bientôt son secret.
Il y a Jacques, de Montferrand, fils de garagiste, grand gaillard aux yeux gris, réservé, qui semble lui aussi domine par la nostalgie de sa ville, de sa famille, d'une fiancée peut-être.
Et enfin moi-même, horloger parisien, Résistant en ville, puis Maquisard, entrainé par les courants de son époque qu'il vit intensément. "Garçon attachant, en ceci qu'il ne fait jamais de petites bêtises", disait ironiquement un excellent professeur de l'Ecole d'Horlogerie de Paris ! Ah ! Comme il vient d'avoir raison ! Confiant dans mon étoile, ce matin encore, je me voyais déjà revenu à Paris vivre les évènements de l'après-guerre. Un facteur imprévu vient fausser les équations de ma logique. La conjoncture me rend muet, préoccupe par la venue de cette nuit propice à l'action, dans cette vallée de plus en plus sombre, assurément des plus sombres du Jura si on la regarde à travers mon souci.
Le sujet est abordé 'bille en tête' par Aimé et Pierrot.
-"Qu 'est-ce que tu regardes dehors ? Tu penses comme moi ? Ça pourrait bientôt être le moment de foutre le camp de là-dedans !" Nous nous regardons tous. L'attention de quelques-uns se porte sur moi.
L'évasion ! J'y pense depuis des heures !
Accroché là, comme une invitation, un marteau rouge de secours SNCF est disponible. Compte tenu de ma conviction, quant à la fin prochaine des hostilités, je n'ai pas le sentiment que ça vaille le coup de prendre de tels risques ; mais du fait de ma récente promotion de candidat à la fusillade, je ne me sens aucun droit de dissuader mes camarades, non plus que de les inciter. Que penserait-on de moi ? Je n'en mène pas large. Et les autres compartiments ?
Sur l'ensemble du wagon, l'idée d'une tentative me parait quasiment inéluctable. Mes chances s'amenuisent. On me regarde. "Si vous voulez essayer... je serai obligé de sauter le premier" m'entends-je dire d'une voix qui se veut câline.
"Bien sûr", me répond-on. "Attention les gars" dit alors le vieux cheminot. "Je vous parle en connaisseur : si par malheur vous tombez sur un crocodile ou un sémaphore, vous êtes morts. Sauter de nuit sur un ballast, c'est déjà très risque ; mais plus encore par la fenêtre. Il faudrait pouvoir se laisser rouler d'un marchepied. Presque forcement blessés dans la chute, si vous êtes repérés, vous serez repris, et alors ?... Moi je suis vieux, je ferai comme vous voudrez et comme je pourrai. En tout cas, je vous aurai prévenus."
Com me cheminot, il se considère, d'une certaine façon, responsable.
Il n'a plus sa casquette, mais jamais elle n'a pesé aussi lourd sur sa tête.
René fait remarquer que seule une forêt ou des bois touffus offrent des chances. Il faudrait attendre de rouler lentement. "Trop lentement, objecte Aimé, c'est mauvais aussi parce que le train s'arrêtera sur cinquante mètres, la mitrailleuse sera trop près et ils nous fonceront dessus aussitôt : deux ou trois cents mètres seraient préférables pour gagner le couvert".
A cet instant, un Feldgendarm revient sur ses pas et me demande par gestes pourquoi je ne parcours pas le couloir. Ils voudraient me faire faire à leur place leur travail de surveillance !.. Ça, je ne le ferai pas quoiqu'il pointe son doigt vers moi comme un revolver. Une seule fois, alors qu'il m'avait obligé à sortir en me montrant le bout du wagon, j'ai fait le trajet en regardant mes pieds. Plutôt risquer d'être fusillé que d'encourir le mépris des autres et le mien propre !
Le Feldgendarm repasse. Nous avons observé qu'ils font une ronde tous les quarts d'heure. Il ne me dit plus rien, le regard indifférent. Je pressens qu'il va me laisser tranquille. Dans chaque wagon et à chaque transport, ils doivent procéder de la sorte.
"En somme, il s'agira de sauter vite et tous" reprend Pierrot dont le regard interroge. Toujours enclin à l'action. Aimé, l'Espagnol, est 'pour'.
Jacques est optimiste sur nos chances. Pierrot est 'pour' lui aussi, mais les chances sont-elles acceptables pour tous ? Et, le jeu en vaut-il la chandelle, vu la fin proche des combats ? C'est la question que nous nous posons, sans la formuler. Diébold, l'Alsacien, semble vouloir essayer de toute façon. René, plus âgé, doute probablement de ses chances, mais sautera quand-même, parce qu'il est marseillais et que là-bas on ne se dégonfle pas. Peut-être aussi parce qu'une certaine lassitude lui donne le détachement nécessaire. Pour le mineur, pas d'hésitation ; il est dans l'équipe, si on y va, il y va. Le vieux cheminot doute visiblement, mais beaucoup de ses camarades Résistants de la SNCF sont déjà tombés. Lui aussi peut finir comme ca. On lit une douce résignation dans son regard.
De nouveau règne une tension commune. Nous avons parlé de l'évasion avec excitation. Comme dans toute action ou l'on met sa vie en jeu, au moment de passer à l'acte, on va un instant se demander ce qu'on fait là, et puis dans un déchaînement collectif, il faudra bien sauter.
Nous regardons défiler une succession de masses sombres et d'espaces dégarnis, vaguement éclairés par la lune montante. La vitesse est le plus souvent supérieure à ce qu'il serait souhaitable. Puis inférieure, le convoi ralentissant pour rouler de longs moments au pas. Dans les courbes, on voit le
faisceau des projecteurs arrière traîner sur la voie. Il faut que se présentent à la fois un couvert et une allure convenables.
Une forêt survient. La vitesse est encore élevée ; cinquante à soixante peut-être ? Au marteau ! Tous nous nous levons, on hésite... on discute... et la forêt passe ! Laissant place à un coteau peu boisé. Le train ralentit. Nous pourrions sauter, mais maintenant les taillis sont très clairsemés. De nouveau le train roule au pas. Des lumières surgissent, le convoi s'arrête. Il s'immobilisera pour la nuit. C'est la fin de notre espoir d'évasion !
Une telle occasion manquée, faute de cohésion, de commandement peut-être, ne se représentera pas. L'excitation retombe. Regret de n'avoir pas fait ce qu'on avait projeté ! On minimise les risques du moment et on s'en veut de n'avoir pas agi. Dans un vide humiliant, on se cherche des excuses. Le cheminot répète que sauter de nuit parla fenêtre laissait à chacun très peu de chances. Quelqu'un rappelle que les ventres creux depuis vingt-quatre heures eussent lourdement handicapé notre fuite. Alors on se console, presque satisfaits, d'avoir probablement évité le pire ! Personne d'ailleurs, sur l'ensemble du convoi, n'aura tenté l'évasion.
Il est minuit. Nous sommes de nouveau huit prisonniers, dans le silence presque total d'un wagon arrêté contre un quai désert, sous des lumières pâles
environnées de papillons fous.


CROISEMENT DE CHEMINS

Sifflet dans la nuit, bruit de glissement, une vibration du sol se répercute, un train passe lentement dans le sens opposé au nôtre, puis s'arrête. Les wagons sont de bois, type '40 hommes 8 chevaux' intercalés avec des plateaux de matériel bâché. Un des wagons se trouve, portes ouvertes, juste en face de nous. Sous une lumière intérieure verdâtre, qui pourrait être d'acétylène, des militaires allemands en uniforme de la Wehrmacht, entassés dans la paille, appuyés les uns sur les autres, couchés, assis, mi-couchés, mi-assis, couverts de pansements tachés de sang, à la tête, aux mains, aux jambes. Leur épiderme est gris, comme couvert de cendre. Quelle fatigue sur les visages ! Dans leurs yeux quelle lassitude ! Un radeau de la Méduse peint par la guerre, peint par le Front russe, avec ses gelures, ses brûlures et ses privations. Ils nous regardent avec un mépris indifférent. Les voir dans cet état devrait me réjouir. Cela m'attriste au contraire. Tous ces jeunes hommes usés, quelle connerie la guerre ! Leurs cheveux blonds étaient faits bien plutôt pour les filles de leur pays ! Nous sommes des victimes qui se croisent. Nous allons peut-être nous faire tuer à l'Est et eux à l'Ouest. Après avoir été follement conviés à massacrer des millions de Russes, ils reviennent épuisés, battant en retraite à un contre cinq, désabusés, démoralisés, et maintenant, on les envoie en renfort, dans leurs uniformes abîmés de forçats de la défaite.
Pour notre part, dans notre train de voyageurs, habillés en civil, vêtus encore de nos illusions, nous avons l'impression en les voyant, d'être maintenant du bon côté de la cognée. Innocents que nous sommes !
Leur train glisse lentement, reprend sa marche. Nous voyons défiler une vingtaine de ces Radeaux de la Méduse, puis c'est le silence.
Nous nous endormons fatigués, sur une faim par moments aiguë. Le rêve nous emporte sous des drapeaux aux couleurs inconnues. Des secousses balancées réveillent notre estomac et nous avec. La crampe du matin est particulièrement douloureuse.
Le convoi est reparti. Le petit jour s'accroche aux vitres ouatées de brouillard. Les bois et les champs reprennent leur valse lente, derrière la bavures ombre des fossés. Nous roulerons encore tout le jour. La faim est devenue si accaparante, si vive, que nous ne pouvons penser à rien d'autre ! Depuis le départ de Lyon, les Feldgendarmes se faisant aider par quelques-uns d'entre nous, nous ont apporté des seaux d'eau autant qu'il a fallu. Nous n'avons donc pas soif, mais buvons toujours plus pour calmer notre faim.
Nous questionnons par gestes un Feldgendarm. -"Manger ?" -"Ja, ja, essen... morgen fruh Karlsruhe" répond-il (oui, oui, manger...Karlsruhe demain matin). Douloureusement surpris de devoir attendre toute
cette journée et toute la nuit prochaine, un instant furieux, nous nous résignons. Nous ne parlons plus. Chacun se referme sur sa crampe. Quelqu'un s'est évanoui dans le compartiment voisin. Plusieurs mois de privations dans les prisons françaises nous ont affaiblis et certains supportent mal ce jeûne.
A présent passent de jolies campagnes où le soleil levant s'en donne à enflammer les bois, à inonder les champs et creuser le vallonnement des coteaux. Rien n'arrive à nous distraire de notre faim. Pas plus ces troupeaux que ces maisons si gracieuses avec leur toit pointu. Tout le jour, le soleil passera dans le ciel, éclairant nos visages creusés. Particulièrement douloureux les arrêts, quand, dans le silence et l'immobilité, on entend et on sent remuer son estomac.
De plus en plus décontractés, nos Feldgendarmes ne nous surveillent guère. L'Alsace, pour eux, c'est l'Allemagne. Ils respirent l'air du pays, s'apostrophant avec des gestes de grands enfants ; leurs accents et leurs rires sonnent clair. Sur les maisons et les hangars, tout est écrit en allemand, souvent à fioritures gothiques.
Soleil couchant sur l'Alsace. Superbe ! Cette traînée de ciel vert jade entre deux nappes de feu. En premier plan, ce clocher à bulbe sculpté par la lumière. Et ces mélèzes ! Et ces sapins ! Majestueux, en foules immobiles et sombres, dont les sommets encore rouges basculent, emportés dans la fuite des
collines. Et ces bouleaux si légers, si fins, si FAIM ! ...
Le train ralentit, s'arrête. Le convoi prend ses quartiers de nuit. Halètement de la locomotive que l'on recharge en eau. Bruits de voix. Puis plus rien. Un parfum de résine flotte.
Cette nuit d'au-revoir à la France, d'adieu pour beaucoup d'entre nous, nous la passerons tenaillés par la faim, d'un assoupissement à l'autre. Interminable !
Le train repart dans la pâleur bleue du petit matin. Des sapins ornés de brouillard blanc. Bientôt, plusieurs appels stridents ; nous arrivons dans une gare. "Karlsruhe" disent nos gardiens.
Vus de loin, les quais, en plein air, sont occupés par quelque chose de gris-bleu clair. Cela se précise. Un groupe de jeunes femmes, gracieuses dans leur uniforme, avec leur bonnet à croix rouge sur leur cheveux blonds. Elles nous sourient, probablement habituées à ravitailler les trains de cette ancienne gare frontière. Ni pressés, ni bousculés, traités comme de simples voyageurs, nous descendons en ordre vers leur cantine roulante et fumante, pour recevoir mie ration de pain noir et de margarine accompagnée d'un bouillon chaud servi dans un quart brillant neuf. Quel changement avec certaines prisons françaises où, pour le même usage, nous avions des boîtes de conserves avec, pour anse, une ficelle !
Quelques bâtiments démolis mais impeccablement déblayés. Cette gare n'évoque à vrai dire ni la
défaite ni la misère. Tout y respire l'ordre et la propreté avec, de la part de la Croix Rouge, un entrain qui côtoie la gaieté. Ces demoiselles ne devaient pas savoir exactement qui se trouvait dans notre train. La fatigue et les privations se lisant sur nos traits tirés, elles questionnent nos convoyeurs. On voit alors sur leurs visages des expressions variables, allant de la compassion à l'indifférence, parfois à l'hostilité. Les Feldgendarmes bavardent galamment pendant que nous montons regagner nos places. Le soleil s'est levé, le vent apporte cette fraîcheur résineuse que nous avions sentie cette nuit. Nous repartons. Les filles de la Croix Rouge agitent les mains vers nos gardiens. L'ambiance du compartiment s'est modifiée. Les bruits de voix passent sur un mode majeur. Plus d'obsession, plus d'exaspération silencieuse, plus de regards douloureux. Le soulagement de chacun devient bien-être collectif. Dans l'instant, nous éprouvons pour la Croix Rouge allemande la reconnaissance du ventre, ayant été abandonnés depuis quarante-huit heures - à partir de Lyon ! - par l'administration française.
A nos dépens, nous apprendrons vite que là où nous allons, la faim n'est jamais due à un manque d'organisation, mais au contraire, très organisée, planifiée.


L 'ALLEMAGNE

N ous avons franchi le Rhin, un instant entrevu dans sa nappe d'argent. Nous redescendons
vers le Sud, entre le fleuve et une forêt brune, compacte. C'est la Forêt Noire. Nous en avons beaucoup entendu parler par ces jeunes Allemands du Mouvement 'Die Blume am Hut' (La fleur au Chapeau), que nous rencontrions avec intérêt dans nos Auberges de Jeunesse de l'avant-guerre. Derrière le masque expirant du nazisme, il doit bien rester quelque chose de cette Allemagne de Goethe, de Leibniz, de Kant et de Schiller !
La ligne s'écarte de la vallée pour entrer au cœur de cette forêt dont les sapins fuient de chaque côté de nous, canyon rectiligne ouvert dans la masse vert sombre. Perspective des cimes ensoleillées auxquelles la fumée du train accroche des flocons de lumière. Le bruit du convoi résonne et revient en écho. L'odeur, la fraîcheur de l'air ! Nous nous laissons prendre à l'envoûtement. Toujours persuadés que nous vivons les dernières semaines de la guerre, oubliant les menaces de demain, nous vivons dans le présent, disponibles, prompts à nous étonner. Ouvertes dans la forêt, ces clairières avec leurs cultures sages, ces villages avec leurs maisons aigües, serrées autour du clocher à bulbe, à la fois lourd et gracieux !
Pierrot se penche vers moi. "Nous sommes des explorateurs mon vieux Max : assez aventureux pour nous être foutus dans le maquis, comme d'autres dans le maquis équatorial ; nous saurons bien, comme eux, avoir assez de chance et de santé pour nous en sortir"...
Il a ce sourire convaincant par lequel il souligne souvent ses phrases."Il y a de ça" répondis-je, séduit par cette optique de l'aventure.


BADEN-BADEN

Bercés, nous regardons, sans plus les voir, défiler les arbres. Depuis quelques heures le train roule. Rien que la forêt.
Tout à coup, sans avoir aperçu ni usine, ni hangar, ni terrain vague, ni triage ferroviaire annonçant une agglomération, nous nous trouvons en pleine ville. Une ville imposante et belle, avec ses maisons de six étages, aux salles à manger vitrées à l'anglaise ens aillant des façades. Nous parcourons un ballast courbe, surélevé par rapport à l'environnement immédiat. Nous admirons ce front continu des immeubles, semblables dans leur architecture confortable avec, aux balcons, les fleurs qu'il faut. C'est Baden-Baden, dans sa quiétude balnéaire, dans le sourire de ses fontaines et de ses squares, un des fleurons de la Rhénanie.
Soudain, c'est l'étonnement de voir à quantité de fenêtres s'agiter des mouchoirs, des drapeaux, des foulards. On acclame notre train, ou plus exactement l'armée allemande représentée par nos jeunes et beaux Feldgendarmes, lesquels répondent aussitôt.
Incroyable ! En fin juin 1944, on acclame l'armée comme si la victoire était imminente ! Notre allant touristique fait place à l'expectative. Ils sont fous ! Conclura-t-on tous ensemble, pour nous rassurer.
La forêt nous reprend la ville qui disparaît, comme irréelle. L'interrogation posée reste en nous plantée comme une épine.
Interminable ! Toujours des arbres ! Cette fois, quelques signes précurseurs nous annoncent une ville. Nous entrons en gare de Stuttgart. Il doit être aux environs de midi. Nous resterons longtemps là, rangés contre un quai. Plusieurs trains passent en sens inverse, avec du matériel bâché et des wagons de toutes sortes. Ici, les gens semblent plus affaires, moins communicatifs. On sent planer le souffle de la guerre. Nous repartons.
La forêt maintenant se clairsème. La locomotive crache avec effort. Nous devons monter. La chaleur solaire est intense. Le bruit du convoi n'a plus d'écho. Un parfum de foin remplace celui des sapins. La campagne s'étire, dénudée, au gré des inflexions de la voie. De loin en loin, de rares bouquets d'arbres se courent après, se dépassent, bientôt effacés dans la brume de chaleur qui noie l'horizon. Plus près, les équipements de la voie surgissent puis disparaissent, happés par l'espace. Nous suivons maintenant une grande courbe. On peut voir, à l'avant, la locomotive cracher gaiement sa couture de flocons blancs, sous un ciel nacré, éblouissant. Il y a dans ce spectacle quelque chose d'altier. Comme une affiche d'incitation au voyage. Par exemple : "Visitez l'Allemagne!" "Visitez la Bavière!" Notre jeunesse se laisse
séduire au point que certains fredonnent des refrains agréables. Il nous est maintenant permis d'aller, de temps à autre, aux fenêtres ouvertes du couloir. Un Feldgendarm nous entend chanter à deux voix. Il nous invite à la modération quoique souriant d'un air complice.
Le paysage est devenu un vaste plateau désertique, d'aspect parfois marécageux. Le soleil couchant cuivre tout. Nous nous arrêtons en rase campagne, sans doute pour la nuit. Ça et là des taches bleues. Des herbes se renversent sur des morceaux de ciel reflétés.
Une nuit d'incertitude. Le vieux cheminot sourit dans son sommeil. Ragaillardi, le mineur ronfle tranquillement. Aimé et René chuchotent. Resté longtemps éveillé, Jacques s'endort sans incliner la tête. Diébold ne dort pas. Je vois ses yeux ouverts dans le halo nocturne du wagon. Pour ma part, cette nuit restera dans ma mémoire comme une sorte de veille d'armes. Où allons-nous ? Serons-nous séparés ? L'aigle qui trônait au sommet du Pavillon allemand de l'Expo de 38 (face au Pavillon Russe), cet aigle-là va-t-il desserrer si facilement ses serres et nous laisser rentrer chez nous ? C'est à la fois logique et improbable, mais, puisque nous sommes des explorateurs...
Tôt le matin, nous recevons notre ration journalière, puis nous repartons. Cette fois, nous y allons. Nous roulons depuis une heure. Accoudé à une fenêtre du couloir, je suis sur le point d'appeler Pierrot
lorsque Diébold revient de l'extrémité du wagon. "Je les ai entendu parler ; ils ne savent pas que je parle allemand".
Qu 'a-t-il donc entendu pour être aussi pâle, transfiguré. Il ne regarde pas devant lui, mais au-dedans. -"Qu'est-ce que tu as ?", "Qu'est-ce qui se passe ?". Il met un moment à répondre, me regardant avec une expression que je n'oublierai pas.
-"Nous allons à Dachau, un camp en Bavière". -"Qu'est-ce qu'ils en ont dit ?" -"Eux, rien de particulier, mais des gens de ma famille en ont entendu parler par des soldats. On ne s'en évade pas, tu sais ; il y a un réseau de barbelés électrifiés et des chiens-loups dressés à vous mordre les parties. Il paraît qu'un jour ils ont pendu sur la place d'appel le seul évadé qu'il y ait eu... après l'avoir ramené dans une cage, et en musique. Beaucoup de gens y meurent et finissent dans les crématoires. Il paraît même que dans certains camps, il y a des gaz asphyxiants, comme en 14, pour tuer les gens tout de suite ! Non, les cousins n'ont rien inventé, c'étaient eux les soldats mobilisés dans la Wehrmacht ; c'est possible ! C'est vrai ! Je le sens !" Je le rassure encore. Tout ça me paraît peu vraisemblable, mais maintenant Diébold ne sera plus seul à porter son secret.
L'affiche " Visitez la Bavière " s'altère d'inquiétantes couleurs.



MUNICH

Nous roulons. La plaine tremble sous l'incendie transparent de l'air. La valse à quatre-temps scandée par les roues ralentit. Nous entrons en gare se Munich. Bruit métallique des attelages qui répercutent leurs heurts. La locomotive souffle comme un sportif après l'effort. Silence. Les voix prennent alors un relief extraordinaire. Le haut-parleur domine de son accent gothique et monotone. Traces de bombardements. La carcasse de la gare partiellement éventrée et noircie.
Des civils parcourent les quais. Petits chapeaux verts munis de blaireau. Gabardines vertes ou noires, valises de cuir. Des femmes bien mises dans leur tailleur, sous leur chapeau seyant. Tout le monde est silencieux, à peine quelques bruits de voix du service.
Magnifique uniforme ! Casquette somptueuse ! De haute taille, le personnage arpente le quai, vient vers nous, impressionnant. Une femme ! Une femme chef de gare. Superbe. Jeune (1,80m environ).Blonde, la démarche d'une souplesse contrôlée. Hautaine, elle passe le long du train. Elle est armée. Elle passe sans nous voir, très au-dessus, dans la gloire de son uniforme d'officier de la Reichbahn du IIIe Reich ! Ses yeux bleus étincellent. Elle est à la fois la fierté de sa race et l'expression du régime. Sa sérénité arrogante nous apparaît comme un défi à l'actualité. Y aurait-il d'insoupçonnables ressources
dans le moral allemand ? Notre chef de gare siffle. Le train démarre. Nous nous regardons, Diébold et moi. Assis maintenant avec les autres, nous avons finalement jugé préférable de ne rien dire. Nous roulons encore au milieu du plateau marécageux ; gorgées d'eau, les herbes se dédoublent toujours dans de furtifs miroirs. Devant nous, l'horizon d'un ciel multicolore, tout en nuances, laisse s'affirmer une ligne gris clair. Ça pourrait être une gare de plein air. Le train ralentit. Nos gardiens s'agitent. Diébold me prend le bras. "Ecoute" souffle-t-il. Apportée par le vent, une rumeur nous parvient en rafales. Quelque chose comme un long hurlement. C'est Dachau ! Les chiens, c'était vrai !".


ARR IVEE EN GARE DE DACHAU

Le train glisse à présent entre deux quais, puis s'arrête. Tous les dix mètres, un Waffen immobile, fusil braqué sur nous. Parfaite et implacable géométrie. Nous attendons. Descendus, nos Feldgendarmes transmettent des documents à une escouade de SS. Jusqu'alors, nous n'avons eu affaire qu'à des soldats verts ou bruns : Wehrmacht ou Feldgendarm, gais ou bourrus, appuyés par des Waffen, mercenaires au regard impavide. Ici, nous voyons des SS vêtus de noir. Quelque chose de plus grave, de plus menaçant.
Encore habillés en civil, nous sommes pris en charge par des hommes habillés en fatalité historique. Ils ont le regard vif, parfois
étincelant, comme le veut leur uniforme. Ne sont-ils pas le fer de lance du régime ? Le fer rouge que les nazis entendent porter dans ces plaies de l'Europe que nous sommes. Un instant, nos dos se glacent.
Vêtu de noir lui aussi, le chef SS est massif, puissant ; ceinturé, botté, ganté, le teint sanguin des hommes de terrain. Alliée à son uniforme, une démarche lente donne à ce spadassin une allure noble.
De l'autre extrémité du quai s'avance une troupe vert clair. Peut-être des représentants de la Wehrmacht commandant la région. Leur chef passe assez près de nous pour que je puisse l'observer. Certainement haut gradé, il est jeune, mince, pâle, extrêmement élégant dans son uniforme à longue capote bleu ciel. Pâle aussi son regard bleu, un peu délavé, de poète malade. Le sourire est lointain. Hamlet sous la casquette à croix gammée !
Qui est-il celui là ? Un archange exterminateur, dignitaire du Parti en même temps que de l'armée ? Ou simplement un officier supérieur de la Wehrmacht, qui a laisse sa santé sur le Front russe et qu'on envoie ici en repos ?
Les deux hommes se sont arrêtés face à face. Salut hitlérien sous le ciel. Le spadassin aux allures de prince salue l'archange au regard de poète. Ils échangent des documents, puis se retournent vers les Waffen, qui eux se ruent sur nos wagons. "Schnell ! Schnell !" Ils nous font descendre à la hâte et nous former en rangs par cinq.
"Worvärts marsh!" (en avant marche). Notre colonne s'ébranle. Répartis de part et d'autre, à raison d'un Waffen chaque dix rangs nos gardiens marchent le fusil horizontal. Derrière suit le groupe de SS. Certains, la mitraillette suspendue, maintenant également horizontale, d'autres, l'arme à l'épaule, tenant en laisse des bergers allemand dociles et attentifs. Nous occupons la chaussée, laissant les trottoirs libres. Nous traversons une partie de la petite ville. Les rues sont désertes et propres. Les maisons avenantes, souvent peintes de couleur pastel. Les fenêtres blanches, fleuries, beaucoup sont à petits carreaux. Etrange cohorte dont les pas font un bruit de roulement dans le calme de cette ville fringante.
Vient à notre rencontre, une jeune fille dans l'uniforme gris des femmes rattachées à l'armée, une souris grise, comme on les appelle chez nous. Elle est belle, le visage est carré dans ses proportions, mais les traits sont arrondis et le nez retroussé. Les yeux clairs, les cheveux blonds, la peau dorée de l'été. L'allure sportive, avec ce léger embonpoint qui sied si bien aux jeunes filles. Tous la regardent. En la croisant, nos têtes se tournent tout comme celles d'un défilé militaire passant devant les tribunes ; tous, nous regardons la jolie souris. Nos rangs se déforment, ce qui nous vaut la menace d'un fusil en même temps qu'une bordée d'injures
teutoniques aboyées par un sous-officier Waffen ; un type au profil sans menton, ce qui lui fait, quand il vocifère, une tête de marteau-piqueur en action. Le jeune fille passe indifférente, mais elle restera dans nos mémoires. "On ne nous en montrera que des chouettes ! Comme pour nous foutre le cafard" dit Pierrot d'un air entendu. "T'en fais pas ! Bientôt on ira revoir les nôtres". Plus loin, quelques scouts de la Hitler-Junge, impeccablement vêtus, sains et joyeux, passent eux aussi sans nous voir, occupés à parler. Puis les maisons se clairsèment. La rue s'infléchit, devient une route. Le hurlement confus entendu dans le vent aux abords de la gare, se précise, s'amplifie...
P lusieurs centaines de bergers allemands dressés, à la gueule noire, aux yeux de feu, font à l'approche des convois, une aubade à leur manière. La route aboutit sur un bâtiment d'un étage, surmonté d'une terrasse d'observation armée de mitrailleuses et projecteurs, avec au centre un mât portant haut dans le ciel la croix gammée. Le rez-de-chaussée est percé d'une très large entrée, laissant voir l'espace intérieur du camp. C'est Dachau ! Nous devons passer en rangs par cinq sous cette sorte de pont vitré. Passer là-dessous, c'est symbolique de la damnation, c'est comme un arc de triomphe à l'envers ! Ça nous le comprendrons bientôt ! Les chiens hurlent, les grilles sont
largement ouvertes, on nous attendait.
Entrons ! Inconscients, ignorants que nous sommes de l'avenir, par cet après-midi ensoleillé de fin Juin 1944. Rentrons en colonnes par cinq ; nous ne savons pas l'acharnement qu'Hitler mettra à poursuivre la guerre, fût-ce avec des garçons de quatorze ans ! Nous ne savons pas, dans un avenir plus proche, l'offensive de von Rundsted, incroyable ressource du moral allemand. Nous ne savons pas que, Paris libéré, les Parisiens en délire grimpant sur les chars, les Parisiennes allant au bal danser avec les vainqueurs, nous devrons attendre encore neuf mois dans les camps, à travailler, à maigrir à crever ! Entrons, en colonnes par cinq, à l'appel, à la douche, au travail, en colonnes par cinq, à bout de forces, à l'impossible, au crématoire, au paradis... Entrons, passons en colonnes par cinq sous la Tour ; c'est ainsi qu'on appelle le bâtiment d'entrée des camps.


DACHAU r

Sitôt passé la Tour, nous débouchons sur une grande place, mais, tout de suite, un alignement de tables volantes nous attend.
Là, les gens du Secrétariat appelé ici 'Schreibstube0 39; nous invitent à leur remettre nos pièces d'identité, (qu'on nous avait rendues au départ de Lyon). Insidieux désagrément d'avoir à troquer son nom contre un numéro matricule que nous recevrons demain et qui sera dès lors notre unique référence.
On nous dépouille de notre conscience de citoyen
avant de nous dépouiller de nos vêtements. Nous serons alors prêts à endosser tout à la fois notre tenue rayée et notre condition de 'Haeftling' (prisonnier des camps).
Après le tumulte monotone des formalités, nous voici de nouveau à attendre. Sans le savoir encore, je suis devenu le 76209.
Entrés pour la plupart sans trop d'appréhension, plus affamés que fatigués, plus curieux que craintifs, nous voici rassemblés sur cette très grande place cimentée, parfaitement propre, bordée de bâtiments ornés de géraniums. Tout là-bas, tout autour, on aperçoit un haut réseau de barbelés, crénelé de miradors, par-dessus cet ensemble, un ciel au soleil déclinant, un ciel merveilleux qui conserve ses droits, avec ses écharpes d'or et ses montagnes de lumière.
Aucun mouvement dans le camp. Nous commençons à bavarder, échangeant des propos plaisants ou chagrins, suivant les gens. Près de nous, deux grands bâtiments imposants par leur dimension. Sur toute la longueur d'un des toits, une inscription en lettres gothiques traduite par l'un des nôtres : "Ici sont deux chemins. Le premier mène à la mort. Le second à la liberté. Les bornes en sont l'obéissance, le courage, la propreté, le travail, la patience, l'honnêtetéquot ;. Suivent encore quelques qualités évidentes...


MEHANSARIAN

"Crois pas ça, mon vieux, on entre ici par la porte et on en sort par la cheminée".
C'est dit avec une ironie blasée par un homme au costume rayé qui s'est approché comme ça, familièrement, sans se présenter, et qui parle un français de chez nous. On l'entoure. Il demande doucement si on a des objets à cacher, car on va nous prendre nos vêtements. Il dit que la guerre ne va pas durer bien longtemps, que nous allons bientôt rentrer chez nous. Il rassure. Il écoute aussi avec un bon sourire. Quelqu'un lui demande s'il y a ici des juifs. "Il y en a six mille qui dansent là-haut". Il lève un doigt vers le ciel. De plus en plus on l'entoure. Nous apprendrons que beaucoup de ces juifs 'dansent' également en-dessous ! Ils ont été incorporés dans le ciment constituant la dalle du camp, lequel se trouve construit sur le marais. Pour l'instant, on l'interroge et on répond aux questions tranquilles qu'il pose. Il demande à l'un de nous de lui donner la carte routière qu'il vient d'apercevoir, débordant d'une poche. Il dit que le règlement du camp l'interdit. Le porteur refuse de s'en séparer. Alors une gifle formidable ! Surpris, le récalcitrant est tombé assis, il en pleure. L'inconnu s'est métamorphosé. Devenu pâle, cireux avec des yeux de serpent, il menace maintenant. Au bruit de la gifle, deux hommes en rayé, munis de matraques, sont accourus à la rescousse de leur chef ; ce sont les deux premiers kapos que nous voyons.
Alors quoi ! Des prisonniers en matraquent d autres ici !
C'est avec le chef du camp que nous venons de faire connaissance ! Le plus haut gradé dans la hiérarchie des détenus. C'est Méhansarian. Arménien, prisonnier de droit commun, il parle, paraît il, neuf langues. Nous saurons qu'il recommence son manège à chaque convoi, apprenant ce qu'il peut Sur les nouveaux venus, s'appropriant les objets précieux. Les dents en or lui échappent à l'entrée, mais déjà il les repère. Il hait cordialement les Français. D'une haine jamais en défaut, frappant à la moindre occasion et au besoin gratuitement. Sans doute, a-t-il eu des démêlés avec la France, nous n'en saurons jamais la nature.
Un Français l'abattra à la libération, mais ca, c'est beaucoup plus tard ! Notre homme s'éloigne, flanqué de ses deux kapos. L'homme à la carte routière en pleure encore de rage, ses camarades le calment de leur mieux.
Passe alors devant nous un groupe en rayé conduit par des kapos ; une trentaine d'hommes environ. Ils sont d'une maigreur surprenante. Qu'ont-ils fait ? A quel régime les a-t-on soumis ? Ils font en marchant un cliquetis dû aux claquettes de bois dont ils sont chaussés, mais il s'en faut de peu que ce cliquetis ne soit grossi par celui de leurs os ! Malheureuse, inquiétante cohorte ! Sont-ils des exceptions ou bien est-ce nous qui le sommes à notre arrivée ?
Ils disparaissent entre deux bâtiments.
Nous sommes seuls, comme on peut l'être à mille cinq cents ! Il faut un bien grand espace et ce brutal dépaysement pour que tant de gens rassemblés se sentent seuls ! Nous constituons entre Résistants, Maquisards, Otages, personnes arrêtées par erreur, provenant de toutes les régions et de toutes les classes sociales, un échantillon à peu près complet de la société française. Un échantillon avec ses intellectuels - dont beaucoup d'enseignants - avec ses artisans, ses hommes du travail, de la ville et des champs, ses marins, ses artistes, ses commerçants et ses aventuriers du profit illégal ! Nous nous sommes en effet, au départ de Lyon, trouvés augmentés d'un petit groupe de gens arrêtés pour des infractions mineures. Nous voici tous différents par le passé, tous semblables par le présent... mais pas encore soudés dans l'épreuve.
Figurent également parmi nous des 'invités d'honneur', à savoir un général et un comte. Il y a aussi quelques pasteurs, prêtres et quelques penseurs marginaux objecteurs de conscience. Cela suppose tous les accoutrements, toutes les allures ; depuis le professeur aux grosses lunettes d'écaille jusqu'au typographe anarchiste à la chevelure explosive, arrêté sur sa Ronéo ; depuis le prêtre tonsuré, en soutane, jusqu'au marin-pêcheur en vareuse et casquette.
Beaucoup de garçons des 'chantiers de jeunesse',
en uniforme vert foncé, beaucoup de cheminots, de postiers, de militaires, bien sûr en civil, de tous les grades, depuis les jeunes Saint-Cyriens jusqu'aux anciens de 14-18 ! Une telle palette d'hommes, quand ça n'a rien d'autre à faire et qu'en plus ça a pour ancêtres des Gaulois, ça finit par discuter ferme, dans ce beau soir du mois de juin, sur cette place empourprée par le soleil, devenu une grosse cerise posée sur l'enceinte du camp. Lentement la cerise s'enfonce, le feu s'apaise. Bientôt ce sera l'heure crépusculaire.
Tout à coup, les conversations cessent. Silence. Tout autour de nous, lentement et simultanément, des projecteurs de l'enceinte, dirigés vers l'intérieur, des projecteurs à éclairage progressif, transforment peu à peu la place où nous sommes en théâtre. Cernés par une rampe circulaire ! L'art d'emprisonner par la lumière ! Le camp s'impose à nous comme un autre monde. Ces feux agressent plus que nos yeux, il n'est personne parmi nous qui ne le ressente. Les discussions ont repris, mais le ton général est changé. Nous nous sentons scrutés par des yeux de cyclopes !
On vient vers nous. Du fond de la place arrive un groupe de détenus en rayé, portant et roulant du matériel. Surprise ! Loin d'être maigres, ceux-là sont puissants, souvent gras, certains sont même des mastodontes. La hiérarchie se manifesterait-elle aussi par la corpulence ?
C'est une des premières règles concentrationnaires que nous apprendrons. Chacun de ces athlètes est porteur d'un tabouret, d'un seau garni d'un gros pinceau et roule un groupe d'accus alimentant une tondeuse électrique ; sans oublier le bidon de crésyl posé sur le plateau. Tout comme avant un festin, on présente les plats, on nous présente les outils. C'est le commando des coiffeurs-désinfecteurs. Ils se répartissent le long de nos rangs, avec quelques mètres de recul. Ils s'installent tranquillement et s'assoient sur leurs tabourets qui disparaissent sous leurs larges croupes. Certains, trop musclés et gros, écartent les jambes de telle façon qu'on dirait des crabes assis. Leur œil est goguenard. "Tout le monde à poil". Le commandement est donne au porte-voix, en français, avec un accent indéfinissable.
Mille cinq cents hommes qui se déshabillent, cela fait un beau mouvement de foule, un gros tas de vêtements qu'on abandonne. Un gros tas de regrets, de rires parfois jaunes, de crâneries, de philosophades. Un gros tas de regrets disais-je ! Adieu mon agréable veston jaune ! Jeune et sportif, coupé avec bonheur chez Fashionable ! Porté à travers les aventures de la Résistance et du Maquis, jusque même dans les cours de prison ! Mêlé si fidèlement à ma vie, il était devenu partie de moi-même.
Nous sommes tous tondus avec art. La tête et tout le reste. Place nette.
Plus un poil. Pas de rescapés. Et puis c'est le grand coup de pinceau au crésyl appliqué en va-et-vient avec une générosité sentencieuse, sous les bras et sur le sexe. Mille cinq cents hommes dépersonnalisés en quelques instants. Des crânes auparavant si noblement chevelus révèlent des trous et des asymétries insoupçonnés. Des sexes si crânement poilus prennent un aspect enfantin. Nous en rions car la vie est ainsi faite que le comique et le tragique sont souvent mêlés. Notre moral appuyé sur un fragile et naïf optimisme, est encore acceptable. Puis, voila que peu à peu nous sentons la brûlure du crésyl, que nos tondeurs espiègles se sont divertis à employer pur ! Frissonnements douloureux, brûlures intolérables, report d'un pied sur l'autre, ca brûle sous les bras, mais plus encore ailleurs. Alors, portant inutilement les mains sur la partie en feu, on se l'attrape et on danse.
Mille cinq cents hommes qui dansent, ca fait un joli ballet ! Les tondeurs se marrent ! C'était prévu, préparé, c'est l'Opéra comique de Dachau ! Précisons que, pour certains homosexuels qui se trouvent parmi eux, ce serait plus précisément les Folies bergères ! Déjà on y repère. Nous prenons conscience qu'on se fout de nous. Alors serrant les dents, nous nous arrêtons. Anonyme, spontané, l'ordre de s'arrêter a circulé dans les rangs. Dans un quart d'heure, nous commencerons à en rire nous-mêmes. Dépoilés, à vif,
les sexes font penser à ces volailles au cou rouge et dégarni au bout duquel la tête de l'animal prend parfois des accents si pathétiques ! Par leur réaction, les Français ont abrégé la séance. L'Opéra comique est terminé. Nos tondeurs s'en vont toujours goguenards, discutant entre eux, sans doute au sujet de la mise en scène et peut-être aussi de ces acteurs qui s'arrêtent plus tôt que prévu, ces jeunots qui ne comprennent pas leur bizutage. De nous vers eux, quelques regards hostiles charges de colère, comme des éclairs entre nuages, dans ce soir d'été. Les derniers rougeoiements du ciel ont laissé place aux projecteurs. Leur lumière est devenue plus crue, plus froide. Nous attendons.


LA DOUCHE

Les hautes portes du bâtiment le plus proche s'ouvrent sur une clarté intense. "Tous à la douche". On nous distribue des savons. Les hommes de ce service ne sont pas aussi gros, ils doivent être moins élevés dans la hiérarchie ; ils sont aussi plus proches par le regard et l'attitude. Nous devons entrer par groupes. Notre attention se fixe sur les portes ; des portes blindées à feuillure étanche, des portes roulantes énormes, garnies de hublots, avec fermeture par volants circulaires, comme dans les sous-marins ! Etonnement admiratif ; puis vient un petit soupçon qui vous pousse comme un poil sous la peau. Pourquoi ces hublots ? Ces volants ? Et puis ca vous vient à l'esprit, ça éclate comme une bombe !
Qu'est-ce qui va sortir de ces innombrables poires à douche (180), géométriquement réparties sous le plafond ? Un homme du service saisit notre préoccupation. "Qu'est-ce que vous regardez ?" dit-il dans un bon français. "Qu'est-ce qui va sortir ?" lui répond l'un de nous, avec l'air de celui qui est inquiet, sans vouloir le paraître, mais qui voudrait diablement bien être rassuré. "Ne vous en faite pas, allez ! Depuis longtemps ceux qui passent là n'ont plus rien a craindre". Il s'en va. Son visage et sa voix semblent sincères. Les lourdes portes se ferment. Trente secondes qui paraissent longues, très longues ! L'impossible paraît de nouveau possible ; il serait trop tard ! Et c'est un torrent d'eau chaude dans un nuage de vapeur. En quelques secondes on ne se voit plus. Des cris de satisfaction comme à la piscine. Ça tombe dru, on s'ébroue, un instant de joie animale, parce que c'est bon de se laver enfin ! Parce que ça détend de prendre cette douche magistrale, une douche industrielle comme jamais nous n'en avons vu ! L'eau s'arrête, elle est désinfectante, rien que nos mains pour nous essuyer. Nous nous hélons en nous voyant resurgir de la vapeur. Après que le convoi entier soit douché, des chariots à pneus amènent des tenus rayées sortant de l'étuve, comprenant, outre une veste, une chemise, un pantalon et la coiffure,
coiffure, sorte de béret circulaire à fond plat. Ajoutons à cela les semelles en bois munies seulement d'un arceau porteur, telles qu'on pourrait en voir au bord des piscines. Nous voila tous, raclés, tondus, désinfectés, dépersonnalisés, habillés, chaussés et coiffés. Nous partons vers notre bloc. Il fait nuit, des nappes d'étoiles scintillent. Nous avons tous faim, n'ayant rien mangé depuis le petit matin. En colonnes par cinq, nous arrivons à notre bloc (n° 19). Une longue cabane sans étage, semblable aux autres, bordée elle aussi de géraniums. L'éclairage intérieur laisse voir une alternance d'entrées vides et de dortoirs à châlits comportant trois étages, ce qui fait quatre plans avec celui installé au sol.
Méhansarian, toujours lui, nous annonce que nous allons être nourris avant le coucher. Nous allons faire une quarantaine sanitaire pendant laquelle nous n'aurons pas à travailler, isolés du reste du camp, principalement à cause du risque de typhus. Nous serons tout le jour rassemblés dans la rue comprise entre notre bloc et le bloc voisin."Vous serez mieux traités que les détenus l'ont été dans le passé", nous dit-il, ajoutant avec mépris : "Vous, avec votre faiblesse française, n'auriez pas tenu un mois ; on vous indiquera demain comment se comporter dans le camp". "Et si le typhus se déclare ?" demande imprudemment l'un des nôtres.
"Dans ce cas, le bloc sera verrouillé par les SS et vous serez tous liquidés à la mitrailleuse. Là-dessus, Méhansarian tourne le dos et s'en va. Décidément, il y a de quoi attraper un chaud et froid au moral. Un moment alertés, nous finissons par penser qu'il y a un risque infime que ce malheur survienne, le typhus étant rarissime en France. La nourriture arrive un litre de soupe épaisse d'orge perlée. C'est tout pour ce soir. C'est bien assez pour nous qui sommes sortis licenciés es-faim des prisons de Vichy. L'air est tiède, parfumé. Tranquilles pour quarante jours ! Jusqu'à la fin de la guerre quoi ! Un extraordinaire sentiment de relaxe s'empare de nous. Nous sommes en week-end prolonge. Nous ne nous sentons plus qu'à moitié concernés. Et c'est en spectateurs curieux que nous regardons la lune s'élever au-dessus du camp, faisant surgir sous elle les miradors ourlés de lumière pâle.
Nous nous glissons dans nos dortoirs. Nous occupons les châlits depuis le haut vers le bas, par ordre d'entrée. Le troisième étage est le plus confortable. La hauteur libre sous plafond ne doit cependant pas dépasser soixante-dix centimètres, ce qui interdit de s'asseoir sans se plier ; les autres étages permettant seulement de s'accouder. Les allées entre châlits sont aussi étroites que possible, l'art consistant à caser le maximum de gens dans un minimum d'espace. Obtenue à l'aide d'ouvertures
canalisées comparables aux manches à air des bateaux, la circulation d'air semble satisfaisante. Les paillasses sont dures mais propres. Installes dans une pièce à part, les lavabos et WC sont en parfait état. Les WC méritent une description : dans une même pièce, un double alignement de sièges non cloisonnés, accotés dos à dos à un muret d'un mètre de hauteur : faïences et carrelages en état de neuf. Nous pourrons ainsi y philosopher à l'aise.
Le chef de bloc est allemand. Une sorte de gnome manchot et vociférant. Une tête carrée et un front bombé tombant droit sur un nez aplati de boxeur lui font un profil de camion à cabine avancée. Les sourcils gris, broussailleux, la peau du visage sillonnée à la façon d'une pelote de ficelle. Il faut des années de vie dure et de brutalité pour faire une tête comme celle-la. Détail important : il est un des rares responsables que j'aie vus à Dachau, porteur du triangle rouge des 'Politiques039 ;. Ce doit être quelque vieux rebelle au régime, devenu ce qu'il est, après peut-être dix ans de camp. Tous fatigués, nous nous endormons. Des respirations, des ronflements, des plaintes mêlées de mots inachevés font un bruit confus et régulier. C'est l'humanité qui dort pendant que certains veillent, les yeux ouverts sur les couloirs indéchiffrables de l'avenir.
Six heures du matin. Réveillés au sifflet ! Le soleil filtre partout.
Le manchot est en action, flanqué de deux kapos ukrainiens armés de matraques. Ceux-là montrent envers nous un mépris menaçant."Schnell ! Schnell !". Il faut se bousculer pour aller se laver à l'eau froide et revenir toucher la boule de pain ainsi que la ration de 'Tafelmargarine ' qui l'accompagne. Les boules sont disposées sur une table. Les kapos sont là, prêts à intervenir à la moindre sollicitation du manchot, qui nous stimule de sa voix éraillée. Finalement, tout ca se passe bien et nous voici expulsés dans la cour nous séparant du bloc voisin. Le brouillard se dissipe. Temps magnifique ! Des gouttes de rosée brillent au bord des toits. La chaussée est cimentée de larges plaques. Les trottoirs sont en terre fraichement remuée, aux reliefs inégaux, que l'humidité du matin rend glissants. Dans ce décor nous devrons passer les quarante jours prochains, qui seront quarante jours de beau temps. Nous mangerons au soleil.
Les groupes se forment par connaissances et par affinités."Camarad e" entend-on dans l'un deux. "Messieurs" dans un autre."Mon pote" ailleurs. "Ça, mon cher" ailleurs encore... Quelque chose est évident, que tous ne sentent pas aujourd'hui. Un régime concentrationnaire commun va planifier les classes sociales. Ici, ne subsisteront que les distinctions culturelles. Extraordinaire occasion de rapprochement ! Obligés à l'inactivité
cloitrée de la quarantaine sanitaire, nous n'aurons qu'a échanger des idées. Se formeront ici ce que plus tard on appellera des séminaires, l'ensemble constituant un forum. Ainsi on pourra écouter un cours magistral donné par quelque enseignant. On assistera à d'excellentes discussions entre initiés d'une même discipline, entourés d'un auditoire attentif. Des parties d'échec seront jouées avec des figurines pétries dans la mie de pain (il faut bien de la passion pour sacrifier de son pain à ce jeu !). On entendra une chorale à trois ou parfois quatre voix dont je serai l'initiateur !Pour nous qui avons acquis dans les prisons de Vichy, l'habitude d'une vie ascétique, la nourriture, ici, permet de subsister à condition de n'avoir pas froid et de ne pas travailler. Par chance, ces conditions seront celles de notre quarantaine. Exceptionnellement, par rapport à la vie concentrationnaire, nous ne serons, ici, ni hantés par le froid, ni tenaillés en permanence par la faim. En cinq mois d'internement et durant mon transfert de France, j'ai perdu six kilos ! Je ferai ici un palier de quarante jours pendant lequel je ne maigrirai pas. (Ce qui ne m'empêchera pas d'avoir faim à mes heures, comme nous tous).
Une expérience communautaire originale nous attend donc. Arrivés au point de ce récit, plutôt qu'une chronologie journalière, observons maintenant par
flashes cette période, avec ses brutalités d'encadrement, ses impressions collectives et ses discussions (d'où parfois jaillit la lumière !).


LES INSTRUCTIONS

On nous rassemble pour les premières instructions. "Ici vous perdez votre identité. Vous n'êtes plus qu'un Haeftling représenté par votre matricule. Ainsi, si on vous demande qui vous êtes, vous devez répondre : je suis le Haeftling 76209... Sur vos vestes, on va coudre des triangles qui, par leur couleur, diront votre qualité, ce pour quoi vous êtes là. Triangle rouge : politique ; vert : droit commun ; noir :assassin ; rose : homosexuel ; violet : objecteur de conscience. Sur le triangle figure la lettre de votre nationalité. En dessous, en noir sur blanc, le matricule. Il ne reste plus qu'à apprendre à nous tenir. D'abord le garde-à-vous allemand ; celui-là même pratiqué dans l'armée allemande, à observer devant tout militaire : le corps droit, penché depuis les pieds au maximum vers l'avant, les chevilles jointes, les coudes tendus vers l'arrière, les doigts serrés sur les flancs, reculés jusqu'à l'appui des hanches, la tête droite, le regard à la fois modeste et franc. Jawohl ! doit être la réponse à tout ordre. Ça veut dire plus que oui. Ça veut dire : oui, vous avez raison, oui, je vous obéis de tout cœur."
La hiérarchie : en bas, le simple Haeftling puis les Haeftlinge responsables soit d'un box (groupe
de châlits), soit d'une fonction(coiffeur, service d'entretien, infirmier, service de voirie, etc). Puis viennent les Kapos ; ils ont le droit de frapper si cela leur paraît juste. Ils sont les garants de l'ordre et les aides des chefs de blocs et des responsables de service. Puis viennent les chefs de bloc sur lesquels nous aurons à revenir plus précisément. Au-dessus des chefs de blocs, un petit groupe de Haeftlinge ayant à sa tête le chef Haeftling du camp, le plus haut place dans la hiérarchie. L'encadrement militaire comprend d'abord les Waffen SS et leurs gradés, qui sont le plus souvent des étrangers engagés par la SS, puis viennent les SS et leurs gradés jusqu'au chef militaire SS du camp. Le premier Haeftling qui voit un SS entrer dans un bloc doit crier "Achtung !!!" à partir de quoi chacun doit rester figé dans la position et à la place qu'il occupait ; jusqu'à ce que le SS donne l'ordre de rompre ou de se mettre au garde-à-vous.


LE SAVOIR-VIVRE

Comm ent être battu par un SS (savoir-vivre indispensable) : s'il arrive qu'un SS vous batte : vous devez vous tenir au garde-à-vous et recevoir les coups sans vous protéger et sans non plus les accompagner par un fléchissement. Il faut regarder franchement en face, sans insolence, disant avec le regard "Jawohl", "je mérite vos coups et les reçois comme un juste châtiment".
Si on vacille, il faut immédiatement reprendre la position, cela jusqu'à la limite de ses forces. Alors seulement on a des chances que le SS s'arrête, satisfait. Si un SS vous fait signe de venir à lui, vous devez vous arrêter d'abord à six mètres et n'avancer de nouveau que sur sa demande, en maintenant toutefois une distance minimum de trois mètres.
Nous voici maintenant prêts à vivre l'expérience concentrationnaire.



LEVER DE SOLEIL SUR DACHAU

Sortis des torpeurs lunaires, les marais d'alentour se réchauffent au soleil du matin. Ça et là, où qu'on porte le regard, des buées légères se lèvent, nuancées selon leur altitude. Ciel nacre, incroyablement multicolore avec ses trouées bleu-mauve et ses transparences vert-jade. Par-dessus cela, tout là-haut, passent parfois des cumulus dont l'ombre fait que tout s'éteint puis de nouveau s'illumine.
In épuisables ressources de la nature ! Féerie ! Fantasia de lumière ! Puissante invitation à la Liberté.
Au-dessous, le camp s'étend, indifférent, différent, inexorable, ancré dans le ciel par ses miradors équidistants, dans la géométrie brune de ses blocs, plaqués sur le clair de sa dalle, avec ses Haeftlinge et leurs combats, leurs craintes et leurs espoirs.


LES 'BRONTOSAURES'

A l'exception du camp de Buchenwald dont le cas sera évoqué par la suite, l'administration nazie a toujours
laissé la direction intérieure des camps aux mains d'une hiérarchie de prisonniers de "Droit commun" (triangle vert). Placer à ces postes des assassins (noir) ou des homosexuels (rose) eût été par trop contraire à la morale officielle. Les objecteurs de conscience (violet) eussent refusé. Pour des raisons évidentes, y placer des 'Politiques039 ; eût été risqué. Seuls les verts pouvaient maintenir la discipline et le respect des règlements intérieurs sans pour autant susciter un esprit de résistance organisée. Voilà donc à la direction des camps un type d'individu profondément caractéristique parce qu'interné depuis longtemps et forgé à la vie concentrationnaire. Entre nous, nous appelons ces gens les 'brontosaures0 39;.
Le brontosaure en a vu de dures ; il est là depuis les années où on gazait, où on torturait, où on pendait couramment.
Il a dû, pour survivre dans cet enfer, et surtout pour arriver là ou il est, montrer non seulement plusieurs des qualités qu'en entrant nous avions remarquées inscrites sur le toit (courage, propreté obéissance, discipline) mais aussi quelques dispositions personnelles, à savoir : la brutalité, la servilité, l'intrigue, la flatterie, au besoin pour certains la délation ; de quoi remplir l'autre versant du toit. Ajoutons à cela être doté d'une santé à toute épreuve. Et voilà défini le brontosaure. Il a le culte de la force physique.
Bien nourri, car il est placé dans le circuit alimentaire, il est le plus souvent très puissant de musculature, n'ayant par ailleurs pas d'occasion de gaspiller son énergie.
Il est maladivement propre, tant sur sa personne que dans le milieu où il vit. La propreté grâce à laquelle il a pu éviter les épidémies destructrices est devenue pour lui une religion. Il hait instinctivement tout ce qui est sale, et par extension tous ceux qui sont malades ou faibles. Convaincu par l'expérience d'être physiquement un surhomme, ce qui souvent n'est pas loin d'être le cas, il est pénétré du culte du courage, que la mystique concentrationnaire établie par les nazis a toujours placé au sommet des vertus. Pour lui, le courage est la condition sine qua non qui peut tout ; il en est une preuve vivante : il a tenu le coup ! Ajoutez au courage et à la force du lion la ruse du serpent et voilà notre brontosaure à plein sa peau. Sorte de souverain, il dispense ses faveurs : alimentaires, vestimentaires, ou de fonction à qui il l'entend ; aussi, les kapos, qui gravitent autour de lui, exécutent-ils ses ordres avec enthousiasme.
Son habitacle est, le plus souvent, une petite pièce garnie de tapis et de livres, une incroyable oasis où il reçoit qui il veut, où tout est accordé ou refusé. Non homosexuel d'origine, il le sera souvent devenu par la force des choses. Ainsi on verra de jeunes garçons, parfois à peine adolescents, fascinés par la nourriture
comme l'insecte par la lumière, venir le soir, papillons épinglés pour un litre de soupe, battre des ailes au rythme du brontosaure.
Jugé sur le physique, le nouvel arrivant au camp est pour lui du menu fretin, malheureux gibier de crématoire et il en a tant vu ! Aussi garde-t-il ses distances : irrité, ses coups de matraque volent bas. Il lui a aussi fallu une certaine intelligence pour être là ; de cela il est conscient et cela explique son assurance. Un contentement de soi, poussé souvent jusqu'à la coquetterie, complète le personnage. Voici campés ces brontosaures avec lesquels la plupart des camps ont fonctionné.


FORUM - On philosophe

Selon les habitudes du camp, c'est souvent durant les stages aux WC que se nouent les conversations élevées ! Assis côte à côte, chacun sur sa lunette, deux hommes conversent. Placé dos à dos par rapport à l'un d'eux, j'entends sans le vouloir !
"Comprenez, mon cher, leur mystique, ça découle de la philosophie de Hegel, pour qui la pensée est la source première, la matière en étant un produit : produit de la pensée de Dieu pour les croyants, et d'une pensée universelle pour d'autres". r
Dans la relation pensée-matière, ce sera donc toujours la pensée qui sera la cause et la matière l'effet. Dans le concert de la vie, les vertus morales et intellectuelles seront donc les éléments déterminants.
Courage , ténacité, intelligence,
auront raison des conditions matérielles à l'échelle de l'individu, auront raison des conditions économiques à l'échelle de la Nation. L'esprit dominera le corps. L'esprit et les vertus d'une société domineront son devenir.
Entre parenthèses, retournez tout ça et vous aurez Marx, pour qui la pensée étant un produit de la matière, produit supérieur mais produit tout de même, toutes les conclusions inverses s'imposent. Conditions de vie et conditions économiques deviennent les causes, les éléments déterminants. Mais revenons à nos Allemands d'aujourd'h ui, avec leur philosophie hégélienne appliquée aux conflits entre Nations.
Le vainqueur sera celui qui se sera montré le plus vertueux et le plus intelligent. Son intelligence lui aura permis de forger les meilleures armes et ses vertus la meilleure armée au combat.
Ici la force ne prime pas seulement le droit, elle le porte en son sein, elle l'implique. Le fait que nous ayons gagné prouve que nous sommes supérieurs, que nous pouvons donc faire progresser les vaincus en leur apportant un ordre nouveau ; une civilisation supérieure à la leur. L'agression apparaît alors non seulement comme un droit, mais comme un devoir. 'L'Allemagn e se doit de diriger le monde afin de l'élever à toute noblesse et toute perfection' disaient déjà des pangermanistes du siècle passé. Cette démarche ne date pas d'hier, elle a toujours existé
comme prétexte à toutes sortes de conflits, y compris ceux du monde chrétien brandissant ses étendards, depuis les chevaliers teutoniques jusqu'à l'évangélisation des Indiens sous les conquistadores de Cortès et de Pizarro ; mais elle atteint son paroxysme aux mains des nazis, parce que, par eux, la doctrine est poussée à son ultime conséquence et servie par une organisation scientifique moderne.
L'inc onvénient est qu'une telle philosophie ne peut se nourrir que de victoires. Une défaite renverse tout, culpabilise, condamne moralement et intellectuellement ceux qui l'ont essuyée. D'aussi haut qu'il est monté, l'aigle s'effondre. Ce sera le drame qu'auront à surmonter bien des Allemands au moment de la reddition."
- "Et vous, vous tranchez entre Hegel et Marx ? La pensée ou la matière ?" -"Qui est la cause première, la poule ou l'œuf ? Je ne suis pas parvenu, je dois l'avouer, à résoudre cette question, dont peut-être la synthèse me dépasse. Hégélien dans le succès - dû à mes seuls mérites! - Marxiste dans l'échec - dû aux conditions matérielles - quoi de plus pratique !".
Les deux hommes rient de la boutade tandis qu'un bruit de chasse met fin à leur entretien.


APP ELPLATZ - DACHAU

Une grande place d'appel... qui semble immense, parce que cernée de longs baraquements bas sans
étage, séparés par de larges allées qu'on voit, dans leurs perspectives brunes ourlées de géraniums, s'enfuir jusqu'aux miradors lointains. Qui semble immense parce que la lumière d'un ciel immense s'y repose, s'y soude, formant avec le camp un tout indivisible. Mille cinq cents hommes en rayé, figés, au garde-à-vous, dans la géométrie respectueuse de l'Appelplatz. Silence total, n'était le murmure extrêmement léger du vent. On attend ! On l'attend le surhomme ! Tout là-haut, des nuages nacrés, fragmentés, dérivent lentement à la façon d'une banquise. Un couple de hérons suit à grands coup d'ailes calmes un trajet rectiligne.
"M ützen ab !" (chapeau bas). Les alignements de mille cinq cents calottes rayées s'abaissent, découvrant mille cinq cents crânes rasés sur mille cinq cents nuques maigres. Une solennité mystique se dégage. C'est l'Appelplatz dans sa cathédrale de lumière.
Le voilà ! Il arrive ! Martial, ganté, botté, serein, dans l'élégance noire et implacable de l'uniforme SS. Le voila ! suivi de quelques subordonnés et kapos, comme un monarque l'est de sa suite, ou un toréador de ses aficionados. Mais le monarque ou le toréador saluent alentour enivrés par le destin de leur vie (le toréador surtout, qui va jouer la sienne !). Le SS, lui, ne salue qu'une fois, à la présentation du rapport. Il ne joue pas sa vie qu'il a déjà donnée au führer.
Il n'a pas non plus comme le monarque à soigner sa popularité ; désintéressé pour lui-même, il a déjà tout gravi, tout dépassé. Marchant altier devant les rangs blêmes, il regarde comme au-delà, méprisant et protecteur, puis il s'en va. "Mützen auf"! Les mille cinq cents calottes remontent sur les mille cinq cents crânes. L'office est parfaitement réussi. La place se vide, le ciel reste seul en piste.


FORUM

L'été rayonne par cet après-midi de juillet. Le calme de la nature est contagieux. Nous marchons peu, stationnant par groupes tout au long de notre cour. Quelques géraniums aidant, l'ambiance évoquerait un lieu public du temps de paix.
Assis au sol face a face, deux hommes discutent posément. Le plus âgé est, paraît-il professeur de lycée.
Installés autour d'eux, des auditeurs forment cercle. Quand je m'approche, on me fait place. sans me regarder, comme à l'amphithéâtre. "Bien des gens vous diront, jeune homme, qu'on ne peut réduire les humains à des chiffres, que gérer la société n'est pas si simple et que la politique ne se mène pas aussi rigoureusement qu'on résout une équation ; ce serait trop beau ! Et, vu à l'échelle de l'Europe, vous et moi ne serions sans doute pas ici".
Le ton est mesuré, le professeur semble accorder à son jeune interlocuteur assez de crédit pour voir en lui un partenaire.
Un moment concentré, le plus jeune reprend : "Une des fonctions essentielles de la société est, vous en conviendrez, de répartir entre les citoyens les richesses produites, et cela le plus équitablement possible".
- "Oui, si l'on veut, je vous suis, encore que le mot 'équitablement ' mérite à lui seul un débat, mais continuez, je vous prie".
-quo t;Il se trouve que la société produit deux sortes de richesses, que l'on peut distinguer, précisément, par la difficulté qu'il y a à les répartir ;en premier les richesses spirituelles, en second les richesses matérielles. Aucun mal à répartir les premières, il n'y a pas à les diviser pour les partager ; elles se multiplient au contraire, franchissant montagnes, océans et frontières, enrichissant la société humaine toute entière, sans pour autant appauvrir le donateur.
Les secondes, les richesses matérielles, ne peuvent, elles, être partagées sans être divisées, appauvrissant d'autant le donateur. La fonction qui revient à la société de répartir les richesses produites est donc une préoccupation essentiellement matérielle. Lorsque vous passez une frontière ce ne sont pas vos richesses spirituelles mais bien votre valise qui intéresse le douanier". -"Vu sous cet angle, oui ! Il me semble d'ailleurs avoir lu une partie de ce que vous dites dans Georges Duhamel. Mais poursuivez."
- "Le recensement des besoins, la fabrication des produits, leur transport, leur distribution, tout cela reste du domaine des mathématiques, science exacte ! La politique, qui n'est en fait qu'une discussion permanente, concernant la répartition, le partage du gâteau, en quelque sorte, doit donc rester quelque chose de très clair. Compliquer les choses en invoquant des valeurs morales ou des considérations philosophiques serait brouiller les cartes en mélangeant les genres, prêtant à des appétits matériels le masque la spiritualité. De cette façon, des milliers d'hommes qu'on bénissait de part et d'autre des frontières se sont, depuis des siècles, massacrés sous toutes sortes de bannières, pour servir en fait des intérêts privés. La guerre de 14 nous fournit un exemple dramatique et l'Histoire montrera bien qu'il en est de même pour celle que nous vivons aujourd'hui. Hitler a pu développer le Nazisme en Allemagne parce que des conditions économiques découlant en partie du Traité de Versailles en avaient creusé le berceau. Les hommes illustres ne font pas l'Histoire, ils sont au contraire portés par elle."
Le professeur acquiesce de la tête, invitant son partenaire à poursuivre.
"L es luttes politiques internes, propres à chaque pays n'échappent pas non plus à ce subterfuge ; ce qui permit à des Français de s'entretuer de bonne foi les 6 et 12 février 1934."
Le jeune Haeftling marque une pause.
Un front bombé, des yeux à fleur de tête, des traits arrondis. Le regard appliqué et l'élocution douce suggèrent une conviction tranquille. Il reprend :
"La confusion a d'autres aspects ; par exemple des Constitutions idéalistes empreintes de justice, mais dont les lois ne sont jamais appliquées à tous ! Ici la tromperie se réalise au niveau de l'Exécutif dont la corruption est assurée. On pourrait juger la qualité d'une société, non pas seulement à ses lois, mais surtout à la rigueur et l'équité avec lesquelles elles sont appliquées. Mais j'en reviens à mon propos. Considérer la politique comme un domaine mystérieux réservé à des initiés revient à en écarter les citoyens au profit d'intérêts privés et de privilèges."
L à, l'orateur s'arrête comme pour dire, "à vous". Face à lui, le professeur assis dans le même position, les traits burinés, le nez droit, le sourcil épais surplombant un regard blasé. Un rictus amer interrompu de temps à autre par de malicieux sourires.
-"Pavotre soif de rigueur et de clarté, vous me faites penser à Saint Just, lequel a mal fini, mais dont on doit reconnaître l'intelligence et le désintéressement. Selon lui, les lois doivent être si bien appliquées que la société fonctionne comme un rouage bien huilé dans lequel l'homme n'a plus à intervenir. Je pense qu'il y a beaucoup de vrai dans ce que vous
dites ; notre système connaît des crises économiques qui semblent cycliques et aboutissent à des conflits internationaux. Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage me direz-vous." Je pense, quant à moi, qu'une meilleure analyse des mécanismes de l'économie et une clarification du système politique sont nécessaires. Je reconnais avec vous l'imperfection de certaines démocraties, dont la nôtre qui, à cause de la puissance de l'argent et ses multiples moyens de pression, se trouve souvent plus formelle que réelle. Mais, l'améliorer doit être le souci de tous les hommes raisonnables. Comme dit Churchill : "La démocratie est un régime exécrable, malheureusement, on n'en a jamais trouvé de meilleur."
Mur mures dans l'auditoire.
L e professeur reprend.
"Mais vous, si je comprends bien, vous souhaitez une société planifiée, régie avec rigueur par des mathématiciens bien sûr fonctionnaires, à la solde d'un Etat Socialiste où sera appliquée la dictature du prolétariat, représenté lui-même par un Parti unique. Dites-moi si je me trompe ! La voilà cette société où le poète devra chanter comme un rossignol en cage la louange du régime ! Mais encore une fois, que faites-vous de l'individu là-dedans ? Croyez-vous que le bonheur se puisse mettre en équation ? - murmures - Et qui dit bonheur dit liberté de penser et d'agir.
Quelle place ferez-vous ces indisciplinés que sont les novateurs ? Ceux qui osent aller et penser à contre-courant, ceux-là même à qui nous devons toujours les progrès décisifs. Votre monde planifié voudra placer chacun dans un tiroir correspondant à ses normes, mais, attention jeune homme, au moment de refermer ce tiroir, il y aura toujours une tête qui dépassera ! Que ferez-vous de cette tête ? Murmures. Rires. L'auditoire se passionne. Pause. Ça marche le forum! Le plus jeune reprend :
-"Après avoir dit pourquoi, selon moi, la politique doit rester une science exacte, je dois maintenant répondre à votre question ! Que devient l'homme dans la société Socialiste. Je pense comme vous qu'en effet, on ne met pas le bonheur en équation ; votre formule me plaît et j'y souscris ! Mais l'Etat ne doit gérer que des quantités, que le cadre matériel des choses. Par exemple, les livres ont un prix de revient, un poids, qui en sont les éléments quantitatifs et n'impliquent en rien le contenu qui, lui, est qualitatif. Le rôle de l'Etat est de créer les meilleures conditions possibles pour leur fabrication ; leur contenu, c'est l'affaire des écrivains. Les mouvements de l'esprit, ses créations, les arts, la littérature, en général tout ce qui est qualitatif doit rester sans contrainte ! Je le répète, l'Etat ne doit gérer que les quantités, que le cadre matériel des choses. Si vous voulez, on pourrait comparer l'être humain à une plante ;
on doit veiller à ce qu'elle reçoive au mieux la lumière et l'eau, sur une terre en bon état. Une fois ces conditions réunies, il faut lui foutre la paix et lui faire confiance, elle saura bien elle-même où diriger ses racines et comment disposer ses feuilles."
- "Ah, jeune homme, si vous pouviez dire vrai ! Craignons qu'un tel Etat ne fasse du zèle, ne devienne jardinier pressant et oppressant, enfonçant au pied de chaque plante le même gros tuteur, mais, en tant que telle, votre image ne me déplaît pas, impétueux botaniste que vous êtes ! Et j'y souscris à mon tour."
L03 9;assistance s'amuse, se passionne. Un coup de sifflet nous rappelle au bloc, c'est la fin du forum. Nous n'avons pas vu passer le temps. Tout au long de la cour, de nombreux groupes se relèvent. Quant à nos deux interlocuteurs, ils s'en vont côte à côte.
-"Je vous ai entendu avec plaisir, si vous voulez, à demain." Dit le professeur.- -"Volontiers.q uot;
-"Vous m'expliquerez ce que vous entendez par 'équitablement '. Bonsoir, mais au fait, comment vous appelez-vous ?"
- "Edmond" - "Et moi Charles."
Ils se quittent en se serrant la main.


L'ETIQUETTE AU GROS ORTEIL

Aujourd 'hui, je termine une partie d'échec. Nous jouons sur un échiquier en papier kraft,
les cases noires étant simplement hachurées au crayon. Les pièces sont en mie de pain pétrie, à peine ébauchées, vaguement teintées pour ce qui concerne les noires et pourtant d'une saisissante expression. Le pétrisseur est un artiste en même temps qu'un joueur passionné. Nous sommes, lui et moi, assis. Autour de nous un cercle de spectateurs s'est peu à peu formé, puis un second cercle de gens, qui accroupis, qui pliés sur un genou, qui penchés en avant, les mains en appui sur les cuisses. Silence. De quoi foutre le trac au joueur modeste que je suis.
Ayant eu la bonne fortune de remporter la première partie, face à un adversaire qui vaut sûrement mieux que moi, je vais perdre la revanche à moins que je n'obtienne un pat. Mon partenaire réfléchit. Tombera-t-il dans le piège que je lui tends ? Il réfléchit toujours.
Cela m'amène à observer le bloc d'en face qui présente son arrière à notre rue. Peu d'ouvertures y sont pratiquées, toutes, à l'exception d'une seule, sont obstruées par des vitres dépolies. Au loin un petit avion civil broute laborieusement son coin de ciel, puis vire et se rapproche du camp. Il plonge sur le marais, disparaît derrière un mirador, puis resurgit dans le vacarme de sa reprise, dressant un instant sa carcasse en croix, puis vire encore longeant l'enceinte et s'éloigne ; que cherche-t-il cet oiseau de liberté ?
La main de mon partenaire s'avance lentement.
Pris ! Le pion que j'offrais en pâture. Il ne me reste plus qu'à faire échec, obligeant l'homme à prendre mon fou et je suis pat. Me voilà tiré d'affaire pour aujourd'hui. Je suis joyeux. On s'amuse autour de nous. Il ramasse le jeu tout en me menaçant du doigt. Mon partenaire rit, amical, hochant le pain de sucre studieux qui lui sert de tête.
Me voilà seul, je vais pouvoir regarder à cette fenêtre du bloc voisin. Je traverse, franchis le bourrelet de terre fraiche, je dois me hisser difficilement jusqu'au carreau ; on n'a rien sans mal et la curiosité s'aiguise avec l'effort. Une pièce carrelée avec un lavabo collectif en gouttière. Ah quoi ! Qu'est-ce-que c'est ! Je reste interdit. Allongé sur le sol, bien plus interdit que moi, un cadavre blême, déposé nu à même le ciment, avec une étiquette accrochée au gros orteil. La bouche et les yeux ouverts dans l'angoisse figée de la mort. La peau d'un jaune-vert cireux. Le crâne surtout, ce crâne rasé qui semble plus nu encore !Je reste fasciné : la transition est foudroyante. Alors quoi ? Deux mondes se heurtent ! Lequel est illusoire ? Lequel est anachronique ? Au moment où la fin de la guerre approche, il y a encore ici des gens qui meurent comme ça ; la bouche ouverte, avec une étiquette au gros orteil. Je descends de ma fenêtre. Cette fois encore le monde change de couleur. Ma tenue rayée
s'impose dans sa signification. Je suis un Haeftling, rien qu'un Haeftling parmi tant d'autres, avec son matricule cousu sous le triangle rouge portant le F des Français.
Et pourtant, ce matin, du bout de notre rue, j'ai observé un bloc perpendiculaire au nôtre : celui affecté aux tuberculeux. Il est occupé. Toutes les fenêtres sont ouvertes, les lits sont mobiles et basculent vers l'avant afin d'être mieux exposés au soleil : comme on l'imaginerait pour un sanatorium moderne. Quelle contradiction ! Où sommes-nous ? Dans une usine, machine polyvalente équipée à soigner ou à tuer indistinctement ! Il y a comme ça des machines complexes, qui absorbent divers matériaux, les digèrent dans les vibrations huilées de leurs organes, pour finalement cracher à la sortie un produit fini auquel il ne reste plus qu'à mettre une étiquettte... une étiquette ! Je rencontre Pierrot, Aimé et René qui se promènent. Je leur dis ma découverte ; ils savent, ils ont regardé avant moi. Il me semble que nous nous promenons à présent plus proches, plus solidaires, nous avons pris la mesure de Dachau. Voilà que l'avion de tout à l'heure revient, mais il n'est plus seul. D'autres, tous civils, l'accompagnent. Cela devient un carrousel, quelque chose comme une fête dans le ciel où une dizaine d'avions évoluent. Où sommes-nous ? Mais c'est évident ! Dans un monde concentrationnaire qui vit sa vie, complètement indépendant dans son
organisation, avec un décalage sur les événements, comme une grande machine qu'on a mise en marche et qui, de toute façon, continuera sur sa lancée à exposer ses tuberculeux au soleil et à produire ses cadavres avec leur étiquette.

P.S. : J'apprendrai plus tard que ce jour, un officier allemand déposait aux pieds d'Hitler une valise qui eût pu changer le cours de l'Histoire et donner raison à notre optimisme.


FORUM

Le cercle s'est reconstitué, grandi de nouveaux venus."Edmond (ils s'appellent maintenant par leur prénom), nous avons fini hier sur votre comparaison de l'homme avec une plante." Intervient alors un auditeur de la première heure :
-"Si vous permettez."
Le s têtes se tournent vers lui.
"J039 ;y Crois, moi, à cette plante-là. Je veux seulement souligner que pour pousser il lui faut non seulement les éléments de la nature et le reste, mais il lui faut du temps. A l'homme aussi il faut du temps ! Du temps libre pour s'instruire, et, avec le sport, se faire moralement et physiquement. Tout ça pour profiter de la vie.
Le temps libre, c'est aussi important, aussi nécessaire que le salaire ! Aujourd'hui, je veux dire avant la guerre, nos quarante heures c'était déjà merveilleux, comparé au passé. Par exemple, en ce qui me concerne, on finissait à cinq heures ; ça me
permettait enfin d'après-midi d'aller tourner sur le stade avec les copains et d'arriver quand même en bon état au cours du soir. Généralement, ça permettait à chacun d'y trouver son compte, ne serait-ce qu'en emmenant, chaque week-end, sa famille à la campagne.
Puisque la machine prend le relais, demain notre société travaillera trente-cinq heures, dans l'avenir trente heures et sans doute la retraite plus tôt. Si tout va comme je l'espère, nos enfants travailleront pour vivre au lieu de vivre pour travailler. Et on ne sera pas venu ici pour rien, mes camarades" dit-il en regardant à la ronde.
Approbation générale (amusée dans quelques regards). Tous ne voient pas les choses aussi simples, mais c'était dit avec un tel enthousiasme, une telle conviction, ça vous attrape aux cheveux (façon de parler !).
"Voilà ce que je voulais dire, reprend l'intervenant, mais je ne veux pas vous retarder plus longtemps, je vous écoute ." Pause.
L'atten tion se porte maintenant sur Charles, puisque c'est le nom du professeur. Il acquiesce.
-"C 'est un plaisir de vous entendre, vous, au moins, vous êtes optimiste quant à l'avenir." Silence.
Pendant ce temps, les miradors scandent le ciel, ils sont un langage absolu.
Charles reprend :
- "Donc, Edmond, suite à notre discussion d'hier, pouvez-vous m'expliquer ce que vous entendez par
'équitablement ' ? Mais auparavant, posons, si vous le voulez, qu'une autre fonction essentielle de la société est, en même temps que celle de la répartition,à laquelle vous faisiez allusion, de définir les droits et les devoirs que les citoyens se doivent reconnaître les uns envers les autres, ainsi qu'envers l'Etat. Pas de société possible sans organisation. Pas d'organisation sans hiérarchie ; La hiérarchie des pouvoirs correspondant à celles des capacités, confiant aux meilleurs la responsabilité d'exploiter cette planète que la providence nous offre. C'est à quoi doivent aboutir République et Démocratie.
Pour en revenir à l'expression 'équitablement ', il semble logique que s'établisse une hiérarchie dans la répartition des richesses, correspondant à celle des responsabilités ; plus la fonction est importante, plus la société se sent obligée à la rémunérer."
C 'est dit avec une malice sous-jacente, poussé comme un pion qu'on avance, jeté comme une noix sous la dent de son partenaire. Edmond reprend :
-"Admettre que notre République et notre Démocratie conduisent à donner le pouvoir et les responsabilités aux meilleurs est, à mon sens, en brosser un tableau flatteur. L'expression 'les meilleurs' mériterait à elle seule un débat (Charles sourit). Les plus malins, les mieux placés, les plus intelligents et les plus
diplômés ne sont pas pour autant les meilleurs ! Leurs qualités sont respectables mais insuffisantes pour qu'on leur donne carte blanche. La générosité, le désintéressement, la bienveillance et l'amour d'autrui sont des qualités tout aussi nécessaires, mais que malheureusement aucun examen ne sanctionne ! Mais, pour simplifier, admettons que notre République et notre Démocratie parviennent un jour au résultat que vous dites.
Concernant la répartition, le statut d‘une telle société aurait alors pour principe 'De chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail'. C'est le principe de la société socialiste. Cette définition manque toutefois de précision concernant le rapport entre les revenus, parce qu'elle énonce un principe général alors que ce rapport est ponctuel, variable, et doit, selon la doctrine, diminuer à mesure de l'enrichissement général.
Revenons à votre logique. Elle propose une hiérarchie dans la répartition des richesses, sans non plus donner de précisions quant au rapport entre les revenus. Abordons la question des salaires. Combien, dans notre société actuelle, une heure de travail intellectuel vaut-elle... d'heures de travail manuel ? Deux, trois, dix, trente ? Et ce sont bien de telles proportions que l'on rencontre dans la réalité. Sent-on ce qu'il y a d'arbitraire et de présomptueux dans une telle évaluation ? laquelle a toujours été établie et
entérinée par des intellectuels et des détenteurs du pouvoir. Ils se sont, on doit le reconnaître, taillé la part du lion !" - Murmures - "Si une disposition n'intervient pas, établissant des limites raisonnables au rapport des revenus entre les citoyens, des limites compatibles avec la dignité humaine, si on se réfère uniquement à la loi de l'offre et de la demande, considérant le travail, et par là le travailleur comme une marchandise, la société se fera de plus en plus inégalitaire et nous aboutirons à une explosion.
La différence de revenus est comparable à la différence de potentiel électrique. Parvenu à un certain point, c'est l'étincelle et la foudre !"
L'au ditoire réagit, se passionne.
"J 'ai souvent entendu dire que pour que fonctionne un régime socialiste, il faudrait que les gens fussent des saints !
Ne croyez-vous pas qu'ils devraient être plus saints encore pour que le régime capitaliste n'aboutisse pas périodiquement à des crises économiques et à la guerre, étant donné les intérêts en jeu ?
Le capitalisme est un cheval qui a 'pris la main ', comme disent les cavaliers pour exprimer la situation de celui qui ne peut plus ni commander ni arrêter sa monture".
Paus e – Murmures.
-"Ch arles, Je vous concède encore que le capitalisme comporte de gros dangers et qu'il serait souhaitable d'éviter ces crises et ces guerres ; mais le
principe même de la démocratie permet de penser que le régime est perfectible. Au fil des années, de grands progrès ont déjà été réalisés et rien ne permet de penser qu'il n'en surviendra pas d'autres. Mais vous, Edmond - dites-moi si je me trompe – vous voulez établir comme suite normale à la société socialiste, qui dit :'De chacun selon ses capacités, à chacun selon son travail', une société communiste qui suppose l'abondance et dit alors : 'De chacun ses capacités, à chacun selon ses besoins', aboutissant à une société égalitaire. Vous savez pourtant bien que les hommes ne sont pas égaux." Edmond :
-"Certaineme nt, c'est vrai, les hommes ne sont pas égaux ! Ils sont même profondément inégaux : en intelligence, en dons, en santé, en force physique, et c'est pourquoi ils doivent d'abord être rigoureusement égaux en droit ; c'est pourquoi les plus désarmés doivent être protégés, car, je le disais, il se trouve que les plus capables, les plus intelligents et les plus forts ne sont pas forcément les meilleurs ! C'est là le dilemme ! Sinon, ce serait trop simple et, sans doute, vous et moi ne serions pas ici."
Charles rit de se voir ainsi renvoyer la balle, Edmond poursuit :
"Sans doute à cause de sa structure et du caractère de son régime, tout se passe malheureusement comme si notre société n'était capable de sécréter que des élites correspondant au système !
En même temps qu'incapable d'empêcher les plus démunis et les plus faibles d'être exploités."
- "Ce qui amène à dire qu'une révolution est nécessaire pour que se révèlent les élites de demain" conclut Charles ! qui poursuit :
"Je vous concède encore qu'il faut apporter des progrès dans nos lois et dans leur application, mais de là à tout renverser pour établir la dictature du prolétariat et remettre le pouvoir à un Parti unique, comme par exemple on le voit en Russie !...
Du fait d'un tel bouleversement, un pays perd la presque totalité de ses élites qu'on sera obligé de remplacer 'au pied levé' comme on dit, par des gens sortis du rang et triés sur d'autres critères que ceux de l'instruction.
Quel que soit leur bon vouloir, ces nouveaux promus, manquant d'expérience auront un mauvais rendement dans la gestion. Il faut trois générations pour remédier à une telle situation. Devant ces médiocres résultats, ils se montreront sourcilleux, craintifs du pouvoir central et finalement conservateurs, parce que s'accrochant à quelques avantages qu'on aura bien été obligés de leur accorder, car là, pas plus qu'ailleurs, les hommes ne sont des saints ! Cela me conduit, si vous le voulez, à faire un aparté concernant classicisme et romantisme, qui nous ramènera au sujet dont nous débattons.
A l'époque féodale, à partir de laquelle l'Eglise tend à se fondre avec le pouvoir temporel, alliant l'Evêque et le Seigneur, la morale classique attribue toutes les vertus au prince, le 'Droit divin' représentant l'affirmation de ce principe.
La force, la vertu et le droit réunis, quoi de plus rassurant ! Le pauvre, au contraire, est coupable présumé du seul fait qu'il est pauvre, invité à toujours plus d'humilité, on lui rappelle sans cesse le pêché originel, son complexe de culpabilité est tel qu'on le trouve entre deux travaux harassants, courbé devant toutes les croix. Toutes les vertus au prince, tous les vices au pauvre !
Le romantisme issu de J.J. Rousseau, Saint-Simon et Voltaire, ce ferment de la vague révolutionnaire de 1789, porté ensuite par la grande vague syndicaliste et populaire du 19ème siècle, attribue cette fois tous les vices aux riches, aux puissants, et toutes les vertus aux pauvres.
Eh bien, ces deux conceptions sont outrées et je les renvoie dos à dos. Les hommes sont les mêmes, ni plus mauvais ni meilleurs, du haut en bas de la pyramide sociale. C'est le résultat de leurs actions qui les différencie. Le pauvre ne peut, par sa vertu ou ses vices, que faire du bien ou du mal à son entourage immédiat, tandis que le puissant peut lui, par les pouvoirs qui lui sont conférés, faire du bien ou du mal à des groupes humains, à des régions, parfois à des peuples entiers ; Hitler nous en fournit
un exemple dramatique ! De Staline on ne sait rien que d'inquiétant !
'Non' à ces deux conceptions ! Les hommes restent des hommes de quelque bord qu'ils soient. On ne peut placer personne au-dessus de la démocratie, même le Parti, aussi valeureux soit-il !
'Non' avec le prince ou sa représentation moderne par l'extrême Droite alliée au Capital : la violence et l'injustice.
A vec le pauvre ou sa représentation moderne par un Parti unique, d'extrême Gauche, allié a un syndicat unique : la lourdeur et la médiocrité pour des générations.
Non ! ni les uns ni les autres ! Mais tous ensemble dans un Radicalisme tolérant envers les idées, rigoureux dans l'application des lois, voila ce que je souhaite à notre société de demain.
Pause. Tous bavardent en aparté, puis le silence revient.
Edmond reprend :
-"Charles, je remarque que vous parlez du Parti comme s'il n'était pas démocratique et ressemblait par là à une église ou à une armée ;alors, oui, il finirait par devenir ce que vous dites. Mais rien ne permet de supposer ce manque de démocratie, tout est là ! Pour l'instant le Parti est clandestin, en guerre, et la démocratie n'y est pas possible.
-"Tr ouvez-vous naturel qu'un dirigeant reste vingt ans au pouvoir, écartant et parfois supprimant ses anciens compagnons ?" demande Charles. Edmond acquiesce de la tête.
-"Vous voulez parler de Staline ? C'est vrai que son personnage est entouré de mystère, mais il est en train de sauver la Russie et nous avec. J'attendrai donc l'après-guerre pour porter un jugement. Pour moi, je suis français et je fais confiance au Parti français. Nous serons d'ailleurs là, après la clandestinité, pour en contrôler la démocratie et le bon fonctionnement."

Les deux hommes se lèvent. Le forum, aujourd'hui, est terminé.


LA BAGARRE

Ce matin, installé derrière la table à pain, le manchot semble en forme, sous sa casquette marine. Assis, il préside la distribution, flanqué de deux Kapos ukrainiens debout, avec lesquels il plaisante, levant alternativement la tête vers chacun. Quand il rit, quelques dents en or apparaissent qui éclairent le chaos marron-beige d'une denture bousculée par l'érosion. Etonnant ! comme parfois le rire peut malgré tout embellir les visages les plus baroques. Et puis des muscles roulent encore sous cette peau ridée ; il reste de la vigueur dans ce vieux gnome germanique qui invite à se hâter avec la main qui lui reste.
Soudain, les choses se gâtent ; l'un des nôtres, trop empressé à saisir sa ration, a heurté un pied de la table et fait tomber une boule ou deux. Bordée d'injures du manchot. La distribution est bâclée, les derniers à sortir, propulsés dans la rue par les Kapos, jurant, eux, en ukrainien. Plusieurs des nôtres
trébuchent. Bruits de voix. Tout le monde se retourne pour protester ; alors on voit un troisième Kapo ukrainien venu à la rescousse, une sorte de gorille à peau blanche, avec son crâne rasé, son faciès à pommettes bombées et mâchoire saillante, ses yeux bleus encastrés sous une arcade accusée. Il est là, dans l'encadrement de la porte. Le cou descend, pyramidal, sur les lourdes épaules. Le maillot de corps blanc tombant triangulaire dans le pantalon rayé achève la silhouette athlétique. Imposant ! Le gabarit de cette brute de vingt ans peut-être, qui défait son ceinturon et le fait balancer en regardant les Français à la ronde, c'est comme une invite. Un monologue orné d'insultes accompagne son geste. C'est à ce moment que je fais connaissance avec Toly, un Parisien de mon âge qui, du fait qu'il parle russe, va se trouver une heure plus tard être l'acteur principal d'une bagarre mémorable.
"Il dit qu'il n'aurait pas peur de cent Français ! Qu'est-ce qu'il croit ? Mais regardez-le !" -"Tu comprends le russe" lui dis-je. "Oui, ma mère est russe." Les deux autres Kapos s'efforcent de calmer leur collègue qui, n'ayant pas de Français à se mettre sous le ceinturon, sera juste en bombant le torse. Toly secoue la tête. "Si on n'était pas ici, il verrait."
Donc , une heure après, nous marchions par petits
groupes, attendant pour nous asseoir que la rosée se dissipe. A plein la rue, sur soixante mètres environ, ça fait beaucoup de gens qui se croisent, se rencontrent et se donnent des nouvelles des Fronts. "Il parait que...d'après deux Waffen qui se parlaient, les Américains seraient à...Russes auraient repris... seraient déjà à... !" Quand on arrive au bout de la rue, on se retourne vers l'autre bout. Les mêmes groupes se croisent ainsi plusieurs fois. On confirme, on précise, on embellit les nouvelles. On pourrait appeler notre rue le 'boulevard de l'Optimisme039 ; ; d'autant que le temps est doux et qu'un soleil jaune inonde les brouillards.
Ainsi les trois Kapos ukrainiens se promènent. Fraîchement retournée par des travaux, la terre des trottoirs est glissante, il est malaisé d'y marcher sans prêter attention au sol. Le gorille à peau blanche marche sur la chaussée, rasant le trottoir, Lorsque quelqu'un se trouve ou passe près de lui, il repousse avec violence et menaces. Toly est poussé mais ne veut pas d'histoire. Il dit en russe quelque chose de familier comme "Bon, ça va, je ne t'ai pas gêné exprès". Le gorille revient sur ses pas ; -"Quoi, tu parles russe ?" -"Oui ma mère est russe!" -"Alors qu'est-ce que tu fous avec eux ?" Toly n'aura pas le temps de se justifier ; poussé de nouveau il recule et
l'Ukrainien lui relève le nez avec l'index. "T'en veux ? T'es pas content, morveux ?" -"Mais arrête, fous-moi la paix" dit Toly. "Je ne veux pas m'engueuler avec toi" ; mais le Kapo frappe.
Les deux autres Kapos regardent.
Toly, qui a esquivé ou accompagné les premiers coups, comprend qu'il faut se battre. Il frappe au menton, sans trop appuyer, comme un dernier avertissement ; surpris, accoté au trottoir, l'Ukrainien, qui n'attendait pas de réplique, tombe assis sur la terre fraîche. Il devient livide et se relève, prenant en main une de ses chaussures de bois.
Il tombe mal l'Ukrainien ! Le hasard a parfois des malices. Toly, de taille moyenne, lui rend bien dix kilos, mais il n'est pas n'importe qui. Fils de trapézistes professionnels, trapéziste et jongleur lui-même, il est comme on dit, un enfant de la balle. Ça veut dire des milliers d'heures d'exercice. Il est d'une force hors de proportion avec sa taille, et puis, il a rencontré dans les gymnases des boxeurs qui l'ont entraîné au noble art. Jugeant imprudent de se battre sur un trottoir, il a gagné le milieu de la rue. Croyant qu'il fuit, l'Ukrainien le rejoint. Un cercle se forme autour d'eux. Les deux autres Kapos n'interviennent pas, se bornant à faire respecter le combat. Alors Toly se déchaîne, beaucoup plus rapide et précis que son adversaire.
Une série finale à l'estomac laissera l'Ukrainien à quatre pattes, à demi KO. Les deux autres Kapos ne sont pas intervenus. Ils relèvent leur camarade, mais leur sympathie inavouée va au vainqueur. D'abord il parle russe lui aussi et puis la force est toujours admirée chez les gens rustiques. Je n'étais pas présent au moment de l'altercation. J'arrive juste à temps pour voir relever l'Ukrainien, cette fois pâle comme une assiette. Toly, à peine essoufflé, me raconte en concluant ; "Je lui ai foutu une tisane devant ses copains, il va être vexé, ça lui apprendra."
Je n'aurais peut-être pas relaté tout au long cette bagarre sans l'incident qui devait se produire un quart d'heure plus tard.
Remis, l'Ukrainien marchait de nouveau avec les siens ; il avait déjà plusieurs fois croisé Toly sans paraître l'apercevoir quand, l'ayant croisé de nouveau, il se retourne, bondit derrière le Français et lui déchire l'oreille d'un coup de dent. Le sang gicle. Fendue du haut en bas, l'oreille est en partie décollée. Les deux Kapos se précipitent. Ils emmènent Toly à l'infirmerie du camp. La loi de la quarantaine sera enfreinte. Toly se trouve soigné par des médecins tchèques qui, apprenant sa profession, s'appliquent à faire la cicatrice la moins visible possible. Plusieurs points de suture seront nécessaires.
Quand Toly reviendra pansé, l'Ukrainien aura été déplacé vers un autre bloc.
Avec le motif porté à la connaissance des SS, le Kapo eût sans doute payé cher son agression ; le règlement étant formel en cas de blessures de cette importance. Un moment démoralisé par l'état de son oreille, Toly, touché par les soins et la gentillesse des médecins tchèques, reprendra le dessus. Il se trouvera tout à fait bien deux semaines après. Heureusement pour lui d'ailleurs, car alors c'est avec le manchot en personne qu'il aura à débattre.


FORU M (Alex)

Charles et Edmond se sont retrouvés. Le groupe d'auditeurs s'est reconstitué et bavarde au hasard.
Intervient alors un homme, jusque là silencieux. "Je me présente, je suis prêtre ; on m'appelle Alex. Si vous le permettez, j'aimerais vous dire ma réflexion concernant l'éventail des revenus dont vous parliez."
Les regards se sont concentrés. Nez busqué, lèvres minces sur un menton carré, orbites creusées sur un regard rayonnant, tel que j'imaginais Savonarole, ce Saint-Just de l'Eglise. "Partant de ma foi et de la morale qui en découle, je propose d'abord un principe qui, je crois, peut convenir à tous, croyants ou pas : le fait que des hommes puissent être plus forts, plus doués et plus intelligents que d'autres ne leur donne sur ces derniers aucun droit, mais seulement des devoirs" - Silence -
"Aucun droit de se tailler la part du lion, comme vous disiez."
- Murmures- "Chaque être humain peut légitimement tenter de se différencier des es semblables afin d'affirmer son existence propre et sa personnalité.
Toutefois, une morale, non seulement chrétienne, mais plus généralement humaniste, basée sur légalité des droits et des chances, préférerait voir les hommes tenter de se différencier non par la quantité, c'est-à-dire par le revenu, mais bien plutôt par la qualité de l'usage qu'on peut en faire.
A peu de frais, on peut lire, s'instruire et se cultiver. Apprendre à dessiner, à peindre, à jouer d'un instrument est à la portée de qui le veut. Faire du sport est possible à tous ; tout cela à condition que le travail laisse le temps et l'énergie nécessaires, et là, je rejoins ce qui s'est dit ici." L'orateur fait une pause, puis reprend. "Oui, se différencier d'abord par la qualité de l'usage !
Dans cette optique, l'idée de justice demanderait même que les moins doués reçoivent plus en quantité, mais ce serait exiger des hommes plus qu'ils ne sont capables d'accepter" - Murmures de l'auditoire - "Demander aux plus forts et aux plus doués de ne pas profiter de leur avantage serait leur demander d'être des saints. Le Christ, qu'on croit ou non dans sa Divinité, est un personnage idéal dont l'exemple brille
comme un fanal, représentant ce vers quoi on doit tendre, alors même qu'on sait n'y pouvoir jamais parvenir dans l'absolu.
Sous cet angle, même l'égalité des revenus est une conception idéale que la société n'atteindra sans doute jamais, mais n'en reste pas moins ce vers quoi on doit tendre.
Trop d'inégalité déshonore physiquement les plus pauvres en les faisant vivre en dessous de la dignité humaine et déshonore moralement les plus riches, globalement responsables de cet état de choses." - Approbations - "La qualité de l'usage, voilà sur quoi, dans l'avenir, on devra mettre l'accent. Malheureusement, notre société, de par sa structure économique, incline les hommes vers la voie de la quantité.
Depuis toujours, beaucoup de gens ont tenté de se définir à travers ce qu'ils possèdent, ce qui se montre, privilégiant 'l'avoir ' au détriment de 'l'être '. Pour eux, le critère par lequel on juge est le revenu. 'Dis-moi ce que tu possèdes, je te dirai ce que tu vaux'.
Mais une nouvelle industrie se développe, qui vient renforcer cette tendance : c'est la publicité à travers les objets qu'elle désigne et les modes qu'elle lance.
Vers les années 30, une publicité montrait un couple de jeunes gens accoudés devant un panorama grandiose. La légende inscrite en-dessous de l'image disait :
'Elle ne lui dit rien, mais elle lui offre la cigarette Z'.
L'objet offert tenait lieu de comportement, remplaçait les paroles, tenait lieu de personnalité, voire même de culture ! N'importe qui n'eût pas eu le bon goût d'offrir à cet instant la cigarette Z ! Cela renforce l'incitation à se personnaliser à travers les objets et les modes. La publicité étant au service du profit, cela revient à la fin du compte à se hisser à la hauteur de ses revenus. Et voilà le triomphe de la quantité au détriment de la qualité, le triomphe de 'l'avoir ' au détriment de 'l'être ' ; le triomphe du matérialisme, le mot étant employé au mauvais sens du terme"
Là, Alex se tourne vers Edmond qui sourit. "Se différencier par la qualité de l'usage, prendre le temps de la culture, prendre la voie de la réflexion et peut-être celle de la foi pour ceux qui pressentent la lumière intérieure.
Se différencier par la qualité, réduisant au mieux la différence. Des revenus ; voilà ce qui me semble souhaitable, voilà pa conviction."
I l s'en faut de peu qu'on ne l'applaudisse. On le félicite. Il représente ce type d'homme achevé pour qui la qualité de la vie et la relation humaine sont primordiales. "Où on est, est moins important qu'avec qui on est" dira-t-il à Fernand.
"On empêchera difficilement un primitif,
courageux et bien portant, de se crever au travail pour combler son handicap par le revenu" me dit Pierrot en aparté. "D'ailleurs , serait-il moralement condamnable" ajoute-t-il. Il soulève là un lièvre aux dents longues, au pelage de liberté, prédateur intempestif dans le jardin à la française d'Alex.
Au moment de se séparer Edmond rejoint Alex.
-" Vous vous trouvez très éloigné des conceptions de l'Eglise officielle !"
-"Ou i, peut-être, si on se réfère à certains aspects de l'Eglise de Pie XII ; éloigné des conceptions chrétiennes, je ne le pense pas. Tout en conservant son unité, l'Eglise se doit d'être multiple, afin de répondre aux multiples aspects du monde chrétien. En ce qui me concerne, j'aimerais, si Dieu me permet de sortir d'ici, exercer mon sacerdoce, par exemple en qualité d'ouvrier dans une usine ; ne serait-ce que pour donner un sens plus concret à ma mission. Il faudra un jour faire admettre ça à Rome ; mais après tout, pourquoi pas ? Le propre du Chrétien et particulièrement du prêtre, n'est-il pas d'espérer ?"


LES SECRETAIRES MEDICALES

Ce matin nous sommes emmenés à une inspection médicale organisée dans un bloc spécialisé. Ça ressemble à un conseil de révision en cela que nous sommes nus depuis un long moment, à faire la queue, longeant des bureaux administratifs.
L'inattendu est que ces bureaux sont occupés par des demoiselles habillées en civil qui ne nous portent pas plus d'attention que si nous étions des babouins ! Peut-être moins, parce que les babouins... on s'en méfie. Nous en ressentons une certaine humiliation. Le sentiment qu'être de l'autre côté de la barrière fait de nous des sous-hommes, quelque chose comme du bétail humain. Si au moins il arrivait que l'un des nôtres présentât l'arme à Vénus, afin de montrer à ces péronnelles germaniques de quel bois les Gaulois se chauffent !
Eh bien ! Le phénomène se produit. D'abord modeste, puis incontestable ! Et nous rions sous cape. Timide au départ, le courageux défenseur de la dignité nationale, se sentant porté par les siens, assure de mieux en mieux. La prudence l'incitant à la modestie, c'est le dos légèrement courbé et le regard innocent qu'il passe à proximité d'une secrétaire. Expectative. Nous retenons nos souffles. Faisant mine de ne rien voir, elle n'en interrompt pas moins sa frappe et doit avoir recours à la gomme ! Le coup d'œil venimeux qu'elle lui lance quand, l'ayant dépassée, il ne lui montre plus que ses fesses, confirme que notre camarade a fait mouche.
Les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures, il s'agit maintenant que le Lyonnais - puisque c'en est un et de Villeurbanne ! - n'arrive pas aussi expressif devant le Waffen et le major ;
avec ces gens-là, les coups de nerf de bœuf volent bas ! A notre soulagement, la hampe de l'étendard s'abaisse comme à la parade et c'est sans encombres qu'il peut passer la visite.


MEHANSARIAN SE PROMENE

Après avoir été appelés sous une douche collective nous marchions en colonne, de nuit, sur le chemin du retour.
Les yeux cyclopéens de l'enceinte avaient diminué d'intensité. Le poignet de force était maintenant clouté de lumière rousse. Les étoiles étaient de la partie. Sur l'horizon, la lune faisait le gros dos, profilant en noir un mirador. Le bruissement des claquettes se mêlait au bruit des respirations.
Tout à coup, sortant de l'ombre, quelque chose comme une bête nocturne fonce sur les rangs. Bousculade. Coups de matraques fouettants. Trois Haeftlinge tombent, dont deux devront être relevés et soutenus. "Fumiers de Français" hurle Méhansarian, qui passait par là, humant la fraîcheur du soir. Trois Kapos qui l'accompagnent sortent à leur tour de l'ombre, prêts à intervenir. Mais Méhansarian abaisse sa matraque et les rejoint tranquillement, comme il l'eût fait s'il s'était attardé à relacer sa chaussure. Il s'éloigne satisfait, sa matraque a eu son dos quotidien.


LES DEUX SAINT-CYRIENS

Assis au sol, tout au bout de notre cour, deux Haeftlinge causent. Face à face, leurs silhouettes se
découpent sur un décor à base de terre durcie, de bois et de ciment, avec une coulure de ciel entre deux blocs. Composée d'allers et retours rectilignes, ma promenade solitaire me ramène vers eux.
Quand nous marchions dans les cellules de Vichy, nos volte-face se faisaient tout contre les murs, afin de ne rien perdre du parcours. Ici, c'est beaucoup plus grand, mais le réflexe est acquis. On va jusqu'au bout du trajet ; ce qui me fait m'approcher des deux hommes un peu plus que de convenance, au point d'entendre un fragment de leur conversation, en même temps que je les identifie comme deux Saint-Cyriens sous-lieutenants, que je connais seulement de vue.
"Nous avons donc là un concept transcendantal et non fondamental, précise l'un d'eux".
Ayant reconnu le verbiage de Kant, je ne peux m'empêcher de ralentir mon pas, sans toutefois regarder vers eux. Leur entretien ne s'en arrête pas moins, je me retourne, hésitant puis confus, car ils me toisent. De quoi se mêle cet importun, ce mal éduqué ? Semblent-ils penser.
Je prends parti de battre en retraite sur un jeu de mot qui me vient : "Excusez-moi, je vous ai entendus par hasard, je ne voulais pas être indiscret ; à chacun son 'Kant-à-soi039 ;, dis-je en m'éloignant.quo t;
Je n'ai pas fait dix mètres. "Oh, tu connais Kant ? "Ils me sourient."oui, un peu" - "Ça change tout". Ils
m'invitent à m'asseoir. Ils m'ont tutoyé, ce que j'interprète comme une marque de confiance. Je n'ai, jusqu'alors, pas eu de relations avec des officiers de carrière et ressens à l'égard de leur monde une certaine défiance.
Je serai surpris de trouver deux hommes éminemment sympathiques. Un esprit ouvert - sincérité - modestie et ce grand appétit qu'ils ont de la vie ; comme d'autant plus appréciée que leur statut les engage à la risquer (ce dernier trait partagé avec des alpinistes côtoyés au maquis). A dater de cette rencontre, eux et moi parlerons souvent. Nous vivons un temps où les valeurs traditionnelles, les leurs plus encore que les miennes, se sont écroulées. Ils ont été instruits et encadrés dans l'esprit Hégélien. Les vertus et l'intelligence sont les éléments déterminants propres à dominer les conditions matérielles ou économiques. Leurs aînés leur ont inculqué la confiance dans l'intelligence de la Nation et dans les vertus de l'Armée.
Comme nt alors expliquer cette défaite impensable et pourtant vraie. Les deux hommes ne peuvent que remettre tout en cause. Leur curiosité est grande et s'ils savent bien exprimer ce qu'ils pensent, ils savent aussi écouter.
Me voilà, je ne dis pas réconcilié, la défiance n'étant pas une discorde, mais devenu plus objectif envers des gens que je connaissais mal. Chaque fois
d'ailleurs que j'aurai, durant ma captivité, à côtoyer des militaires, je trouverai en eux des compagnons sûrs. Il est vrai qu'être militaire et Résistant sous-entend un certain nombre de qualités complémentaires dont la réunion est heureuse.
Ils situent l'armée en regard du patriotisme.
D'un coté, les aristocrates, les privilégiés et en général les gens de l'extrême Droite, ne reconnaissent la Nation que si, en retour, elle reconnaît leurs titres, leurs privilèges et leurs aspirations.
A l'autre bord, les gens de la Gauche et de l'extrême Gauche ne prennent la Nation en compte qu'à la condition qu'ils aient le sentiment de participer à son devenir, avec l'esprit de l'emporter un jour, conscients qu'ils représentent la majorité des citoyens.
Les militaires sont, eux, des patriotes inconditionnels. Ils sont prêts à servir le pouvoir quel qu'il soit, à partir du moment ou ce pouvoir est légal, acceptant de lier leur vie au sort de la Nation ; qu'ils approuvent ou non le leader au pouvoir.
C'est peut-être là une vision un peu absolue, un peu idéale, mais il y atout de même beaucoup de vrai là-dedans.
Nous avons aussi évoqué le cas des gendarmes et des agents de ville sous Vichy. Ce n'est pas toujours facile de se placer hors la loi et de déserter, d'être passible du Conseil de guerre, de renoncer à toucher un salaire et de devoir se cacher sans savoir
combien de temps cette situation peut durer, d'autant plus lorsqu'on est chef de famille. Alors, on continue et plus l'occupation se durcit plus on se sent mal à l'aise. Evidemment, il faudra un jour faire le grand saut, mais quand ?Chacun espère que ça viendra par la hiérarchie. Certains gendarmes renseignent ou aident la Résistance. Beaucoup font ce qu'ils peuvent au niveau de leur fonction, mais pour tous l'éventualité de la mutinerie se pose. Il s'agira de déserter son service et peut-être de retourner son arme contre son chef, même si on le côtoie depuis vingt ans. Vu sous cet angle, le drame psychologique vécu par ces hommes est aigu.
Je me souviens du regard de ces gendarmes français qui nous convoyaient en train, de Nîmes à Lyon. Aussi près de la libération du sol national, n'était-il pas possible pour eux de passer de l'autre côté et de libérer le convoi, sauvant ainsi des centaines de vies humaines ?
Je me souviens de l'expression de certains ; j'ai alors préféré ma place à la leur. Nous les avons engueulés d'être encore en fonction. Il se défendaient mal, ils étaient pitoyables. Seul leur jeune adjudant semblait content de lui. Avait-il ses raisons ou, se sentant la clef d'une bien mauvaise voûte, adoptait-il une attitude de circonstance ?
Nous avons aussi évoqué Dieu : pas d'horloge sans horloger ?
l'horloger repose la question.
Kant dit alors que le cerveau humain n'est pas doté d'une structure qui lui permette d'appréhender l'infini.
On ne peut donc ni situer Dieu qui est infini dans le temps et dans l'espace, ni le définir du fait qu'infini il échappe à nos systèmes de raisonnement. La plus grande preuve de son existence est la conscience profonde que nous en avons. Là, croyants et non croyants se séparent dans un respect et une tolérance mutuels, concluons-nous.
Il y a aussi Darwin : la fonction crée l'organe (la girafe ne dira pas le contraire !). Puis il apparaît que l'évolution se ferait par mutations successives (le processus apparaîtrait plus dialectique). Mais ces mutations sembleraient anarchiques en regard d'une adaptation aux changements du climat. Ainsi, des millions d'espèces disparaissent. Il s'agirait de millions d'essais en tous sens que ferait la nature. Seules subsisteraient les espèces adaptées.
Un immense Loto universel en quelque sorte, étendu sur des millions d'années, mais après tout, il y a bien des millions de spermatozoïdes éliminés à chaque constitution d'un œuf. Notre mère nourricière est généreuse ! Il n'en reste pas moins que la science n'a pu encore expliquer le mystère de la vie. Jusque-là, croyants et athées resteront sur leurs marques.


LA PELOTE

Dans une transparence cristalline de l'air, la lumière du matin inonde le camp.
Revenant d'une douche, vite séchés, nous sommes sur le chemin du retour. Nous éprouvons sous la chaleur solaire un bien-être de l'épiderme que se communique à tout le corps. Le cours de nos pensées s'en trouve exhaussé. C'est souvent à ces instants que survient un rappel à l'ordre. Personne cette fois ne sien prend à nous ;c'est seulement un spectacle ; seulement ce SS qui, là-bas, marche son revolver à la main. Quel est, devant lui, ce troupeau qui tressaute ? Quels sont ces êtres tour à tour sauterelles, grenouilles, serpents ? Ce sont des hommes, torse nu. Ils font la 'pelote'.
Ce sont des déserteurs de l'armée allemande : couché, debout, rampez, sautez, rampez, debout, couché, sautez... Le SS peut prolonger l'exercice sur cinq cents mètres et revenir, puis repartir... S'il décide qu'il y a un homme en trop, il peut, par exemple, lui ôter son béret -qu'il estime sale- et l'envoyer au-delà de la limite autorisée. "Va le chercher". S'il refuse, l'homme est tué pour insubordination ; s'il y va, il sera tué pour tentative d'évasion. Et le SS marche et les forçats tressautent... Leur groupe s'éloigne. Combien d'entre eux survivront ?


LE MANCHOT

Le manchot est irascible, ça fait partie de son personnage. Lorsqu'il frappe, ses coups, peu
efficaces, sont le plus souvent, reçus par les Haeftlinge avec une placidité frôlant la complaisance. Cela, eu égard à sa fonction, mais aussi à son âge. Cette attitude ulcère le vieil homme, qui traite parfois les Haeftlinge de lâches.
Lorsqu039 ;il frappe Toly sans autre explication que des injures, ce dernier ne réagit que très peu, accompagnant les coups tout en se protégeant de l'avant-bras mais, lorsque le manchot, contournant l'obstacle, l'attaque côté oreille (encore bandée et douloureuse), il reçoit en pleine face un coup de poing qui le fait culbuter comme un bilboquet. Attirés par le bruit, les Kapos ukrainiens surgissent munis de planches, mais le manchot, quoiqu'il saigne abondamment du nez, s'empressera de se relever pour les arrêter.
Ça ne se voit pas tout de suite, mais il est ravi ! Ravi d'avoir été traité comme un homme. Il a été descendu, non pas méprisé. A dater de ce jour, il manifestera à Toly une sympathie sans failles, lui donnant des rations supplémentaires, lui parlant avec enjouement et bourrades de connivence. Psychothérapeute sans le savoir, Toly venait d'administrer par voie nasale, un traitement dont l'effet s'était avéré salvateur.


AIM E ET LA CAMISOLE

Aimé aussi a fait de la boxe ; son nez aplati en atteste. Poids-plume amateur, il ne refuse le coup de poing à personne si ça lui est bien demandé. Il se trouve à l'infirmerie, venu prendre un désinfectant pour la gorge.
Un Kapo le bouscule. Il proteste. Le Kapo le pousse violemment vers la porte. Coup de poing d'Aimé. Le Kapo tombe assis sur un lit. Un autre Kapo se précipite. Second coup de poing d'Aimé. Cette fois, pas de lit, le Kapo tombe au sol. Les voilà à quatre sur lui, alors Aimé prend peur et tape à tort et à travers. A sa plus grande stupeur, il se retrouve dans la camisole de force. Il s'est si bien battu qu'on l'a pris pour un forcené ! Heureusement, il n'est pas le fou qu'on aurait cru. Alors, un à un, les Kapos viendront parler ou mimer la boxe avec lui. Le voilà bien vu de tous, si bien vu qu'après l'avoir libéré de la camisole, on le gardera à l'infirmerie, comme ça, par sympathie, parce que des lits sont disponibles ! Autant qu'il soit là qu'ailleurs, on y mange mieux et on y est beaucoup moins serré.
Ça y est ! On nous annonce la fin de la quarantaine ! Nous allons quitter Dachau pour travailler dans des commandos extérieurs. Adieu forum, adieu l'inaction ensoleillée ! L'aventure nous attend. Deux commandos doivent nous absorber à parts égales. Le premier, aux usines Siemens, au bord du lac de Constance. Le second, en montagne, dans le Tyrol autrichien.
Travailler chez Siemens correspond mieux à ma profession d'horloger. Travailler en montagne, mieux à mes goûts sportifs. Entraîné depuis des années à camper par tous les temps, entraîné aux efforts physiques du maquis, la montagne me tente.
Toutefois, si j'y suis mal nourri, comme c'est quasiment certain, je regretterai un emploi sédentaire au bord du lac. J'hésite.


LE MICROMETRE

Nous voilà groupés dans une cour entre deux blocs. A droite le commando montagne, à gauche le lac. Pour nous départager, un Kapo nous présente un micromètre, instrument des ajusteurs et de la métallurgie fine. Un à un, nous devons interpréter la graduation double ; celle, circulaire du tambour et celle, linéaire du bâti. Seuls les hommes ayant touché à la mécanique font cela sans hésiter. Nous n'avons pas le temps de nous concerter entre amis. Je me trouve devant le micromètre avant d'avoir pris ma décision. Pris de court, je lis correctement. Je suis dirigé à gauche, pour Siemens. C'en est fait, à moi le lac !
Le soleil décline, les commandos se forment, nous échangeons des impressions, des pronostics. Ceux de Siemens se félicitent. Je m'aperçois que tous mes amis sont à la montagne, à l'exception de René qui, plus âgé, a préféré Siemens. Aimé, retardé par sa sortie de l'infirmerie, n'est pas encore là. Ceux de la montagne me font signe. On est en train de leur distribuer des protège-oreilles, deux ronds de feutre réunis par un ressort. C'est la haute montagne ! Mon cœur seserre, je suis brusquement désolé. Comme toute chose perdue, dont on ne retient que les
avantages, je regrette les pics neigeux, les roches et les glaciers emmêlés dans un chaos de lumière. Je vois mes amis parler avec entrain. Ils m'appellent. J'ai l'impression d'être un oiseau tombé du nid. La nuit vient. C'est l'heure des actions clandestines. L'idée me tenaille de passer d'un groupe à l'autre. On ne nous a pas encore inscrits ni comptés. Voilà les Kapos distraits à s'occuper d'un document ; vingt-cinq mètres à parcourir à découvert ; c'est le moment ; je me force à marcher tranquillement, m‘attendant à chaque instant à être rappelé. Rien ! Personne ne prête attention à moi, sauf quelques Haeftlinge du groupe Siemens dont René. Il hausse les épaules. Quel fou d'aller se geler les oreilles ! Réussi ! Me voici à la montagne.
Pierrot, Jacques et Fernand accueillent joyeusement le revenant. Vite, va chercher un protège-oreilles. Je m'empresse. Je me fais engueuler, mais sans être soupçonné. Bien sûr, il y aura le froid, mais la guerre ne doit pas s'éterniser. A nous le Tyrol !
Nous repassons sous la Tour. Sur la terrasse près des mitrailleuses deux sentinelles nous observent. Quelques hurlements côté chenil. Sorti, je me retourne, histoire de fixer dans ma rétine une dernière image. Probablement, la fin de la guerre nous surprendra-t-elle en haute montagne. Peut-être ne repasserons-nous pas par ici. Notre moral est au beau, comme le temps. Là-bas Fernand et
Pierrot bavardent, je vois leurs profils s'animer alternativement.
La petite ville s'étire dans la propreté et la grâce de ses balcons fleuris. La gare - ses quais ensoleillés.

P.S. - Je viens sans le savoir, de sauver ma vie. Il n'y aura aucun survivant du commando Siemens, dont les usines seront totalement détruites par un bombardement de l'aviation alliée. René et Aimé y disparaîtront. Cela, je ne le saurai qu'à mon retour en France, dans longtemps ! Dans très longtemps ! Si on mesure le temps au nombre et à la violence des événements.


DACHAU - WEISS-SEE

Cette fois, il s'agit d'un train de wagons de bois (40 hommes 8 chevaux). Nous roulons portes ouvertes, nos deux soldats-gardiens assis au plancher, les jambes pendantes à l'extérieur. Nous, couchés, assis, accroupis dans un très peu de paille laissée au sol. Nous parlons peu, tout au spectacle de la nature. Paresseuse sous la caresse de l'été, la campagne s'étire dans ses flocons de brume, ses fermes et ses villages fleuris. Nous roulons vers le Sud. La locomotive peine vers ces majestueux contreforts des Alpes bavaroises au pied desquelles nous arrivons. Au loin, la chaîne des cimes découpe des pans de lumière ; la vallée se rétrécit.
Nous nous arrêtons dans une petite station en plein air. Le train souffle, s'immobilise. Nous descendons par groupes. Avares de gestes et de paroles, nos gardiens sont engourdis dans un bien être routinier.
"Pisser en écoutant chanter les alouettes" me dit Pierrot. Nous repartons, engagés dans les replis d'une vallée plus sombre. Peu à peu la montagne nous absorbe. Dans sa crinière de nuage, le sphynx nous regarde nous insinuer entre ses griffes. Il ne prendra que quelques-unes de nos vies, par contre, beaucoup de nos kilos ! Mais, n'anticipons pas...
Près de moi, une conversation s'envenime. Un médecin français, chirurgien connu au plan national, admoneste un carabin dont les propos lui ont paru insolents. Dans l'avenir, cet homme courageux et bon, saura s'adapter à sa condition particulière de Haeftling. Il deviendra le médecin providentiel de notre commando. J'aurai avec lui d'excellents rapports et recevrai de lui d'excellentes agrafes. Mais revenons au présent.
Après une nuit sans incident, nous traversons à l'aube le village de Zell-am-See, pour nous arrêter enfin à celui d'Uttendorf, situé à l'extrémité Est de la vallée du Tyrol, au pied du Grossglockners Spitze, le plus haut sommet de la chaîne. Majestueux, il hausse sa cagoule étincelante à 3790 mètres. C'est à ses flancs que nous sommes destinés. Quand nous montons, serrant nos cols, à bord de camions bâchés, le village dort encore dans un cocon de brouillard. Le bulbe du clocher semble flotter, irréel. Nos camions traversent la vallée vers l'entrée de la route d'Einsicherboden,
premier palier de notre ascension. Imposante cette route dont la pente atteint souvent 20% ! On se sent d'une humilité de fourmi. A l'entrée, une stèle est élevée à la mémoire de ceux qui sont morts au cours des travaux de construction. Le sacrifice humain au travail commémoré, sanctifié, comme s'il s'agissait d'une guerre ou d'une calamité naturelle. Il ne doit pas y avoir beaucoup de place pour les oisifs dans cette vallée ! Ça promet !
Nous montons lentement. Dans les virages, la cabine et le capot se profilent dans le ciel. Après notre passage la poussière vole, parfois scintillante dans le soleil. Les flancs abrupts se resserrent, tournoient menaçants sur nos têtes. L'air frais porte une odeur de pierre mouillée et de pins. Nous serpentons au fond d'une brèche verts ombre rayée de lumières obliques. Parfois, dans l'alignement du canyon, surgit au loin l'éblouissement virginal de la glace. Quoiqu'il fasse encore froid, quelque chose communique de la vigueur. Alors nous desserrons nos capotes, nous respirons à pleins poumons. Notre jeunesse parle un langage universel. On a envie de la prendre à bras le corps, cette nature ! Pour ça, nous allons être comblés !
Nous nous arrêtons devant des cabanes qui ressemblent à un campement de commando. C'est Schneiderhau. Perdu dans les sapins, le village n'est pas visible, mais des cris d'enfants nous parviennent.
Non loin, une station de téléphérique fonctionne. Descendus à quatre du camion pour porter des caisses, nous nous approchons. De petites bennes basculantes grandes comme des baignoires s'accumulent - débrayées du câble tracteur - sur un rail suspendu. Après un demi-tour parcouru, de nouveau embrayées elles s'en retournent dans les arbres.
Un homme surveille : petit chapeau vert à blaireau, chemise blanche, manches retroussées sur des avant-bras généreux, short sombre suspendu à des bretelles tyroliennes, bottes maculées de boue claire. De temps à autre, il écarte ou secoue une benne. En voilà une qui descend occupée. Assis sur le rebord, accroché à l'arceau de suspension, épaules et bassin contrariés, donnant une silhouette athlétique, il arrive, il saute de sa baignoire de tôle ce Tyrolien plus vrai que nature. Même short à bretelles, même chapeau, même chemise, les mollets ronds dans leurs chaussettes blanches. Porteur d'une hache luisante, tranchante comme son accent, il tape sur l'épaule de l'homme de service en montrant l'amont. Les sapins eux-mêmes doivent parler allemand dans ce bled. Le bûcheron fait au revoir de la main et s'éloigne la hache sur l'épaule.
Nous arrivons dans une région fermée, profondément caractéristique. L'écho ne transmet pas seulement les bruits particuliers à la montagne, mais en même temps, des coups de hache, des rires, des chants,
des jurons dans les accents de la langue. Un groupe de Tyroliens doit travailler à la ligne téléphérique. Aux bruits qu'ils font, ils ne peuvent être que jeunes, forts et joyeux. Quel travail va nous être destiné ? Dans quelles conditions ? On verra bien.
Nous repartons. Un rapace noir et frangé plane, tournoie au-dessus de nous - Quelle aisance ! A peine un frémissement des ailes pour infléchir son vol ! Aperçoit-il notre convoi, chenille articulant ses anneaux au gré des contours ? Regardant vers l'arrière, je vois en premier plan mes camarades : Fernand, Toly, Pierrot, Marcus, attentifs sous leurs capotes et bérets rayés. Le décor sylvestre défile, se resserre derrière eux. Le camion suivant se balance dans le champ visuel. On distingue les mains du conducteur passant et repassant au sommet du volant. Par éclairs, le pare-brise renvoie le ciel. Roulez Haeftlinge vers vos lendemains de roches et de neiges !
La vallée s'élargit, nous arrivons dans un cirque cerné de sapins. Des fumées légères flottent au-dessus de toits pastel. Un alignement de beaux chalets clairs flanqués de pins noirs renverse son image dans un miroir immobile. Ce lac vert sombre, c'est Einsicherboden. Par endroits, le soleil jette un tulle de lumière sur l'émeraude pure de l'eau. Le silence serait total si notre convoi ne troublait la sérénité endormie de ce lieu. Après un demi-tour de lac, nous arrivons au départ d'une ligne téléphérique qui, parmi les sapins,
monte tout droit vers les cimes. La route ne va pas plus loin. Nous allons connaître de plus près ces petites bennes que l'on voit monter légères comme des nacelles, puis basculer au-dessus de la crête pour disparaitre dans le repli suivant. La ligne suit alors les inflexions de la montagne pendant plusieurs kilomètres.
Descendus des camions, nous voici tous rassemblés et comptés à l'appel. Notre commando est cosmopolite. Les Français en constituent la moitié ; Les Ukrainiens, les Polonais, quelques Yougoslaves et quelques Grecs représentent l'autre moitié. Bruit de ferraille, secousse, c'est parti !
A deux par benne, nous sommes assis sur le bord de notre esquif, les jambes à l'intérieur, les bras cramponnés à l'arceau de suspension. Mon compagnon est un Morvandiau authentique, livré avec accent et malice. "Qu'est-ce qu'on va fout'là-haut ? Mais d'abord, y va falloir y arriver". Il cligne de l'œil, au fond peu rassuré. Assis face à face sur les bords de notre baignoire-nacelle nous glissons entre les mélèzes. Pour une bonne compréhension de notre voyage aérien, il faut préciser que les bennes roulent suspendues sous un câble porteur fixe jouant le rôle d'un rail et sont entraînées par un câble parallèle courant appelé câble-tracteur. Rassurant, le ronron feutré que fait notre suspension sur la tresse graissée du câble-porteur ! On s'habitue tout de suite à la
vibration qui en résulte.
Tout va bien à bord, comme on dit. Ça vous sent une odeur de fer rouillé et de graisse qui s'intègre au décor. Arrivés au sommet d'un premier éperon boisé, nous plongeons et survolons la dépression jusqu'à une autre crête. Plus de deux cents mètres de portée sans pylône. Brusquement nous sommes secoués sur nos rebords, Un vacarme à la fois aigu et sourd (le câble porteur vibre dans sa longueur). Nous venons de passer un raccord. Décidément ce téléphérique n'est pas fait pour les cardiaques. "Est-ce qui-z-ont bien verrouillé l'machin qui fait basculer la benne au moins ?" "Arrête" dis-je. Le Morvandiau rit franchement. J'en déduis que le Morvan est un pays où l'on sait rire dans les moments difficiles ! La seconde crête arrive. Nous franchissons, nous plongeons. Ah ! A cet endroit, il y a plus de quatre cents mètres sans pylône ! C'est, paraît-il, un record pour l'époque, d'autant plus qu'ils sont en bois !
Nous sommes bien cette fois à plus de cent mètres du sol ! Quelle est donc, à la verticale, en dessous de nous, cette minuscule musaraigne à cornes qu'on aperçoit sur une tâche verte, entre deux roches ? Mais une vache, bien sûr ! "Ça va de mal en pis" dis-je pour causer. Voilà un autre raccord. Cramponnons-nous ! Bruit de ferraille aigu et sourd. Nous sommes passés, le raccord s'éloigne. Combien de temps ça va durer ?
"Quant tu r'gardes la poulie avec le ciel au-dessus, ça t'fait pas comme une petite douleur dans les breloques ?" questionne mon compagnon dans son accent du terroir. Puis nous descendons et passons plusieurs fois près du sol, dans une station où un aiguillage permet de laisser filer les bennes ou de les capter. Cette station dessert les quelques fermes ou scieries du coin. Ici le téléphérique est le seul lien avec le monde. Par exemple, nous saurons qu'un troupeau de chèvres chamoisées aperçues en lisière d'un bois vit en liberté, appartenant collectivement aux fermes de la vallée. En altitude l'été, le troupeau redescend à mesure qu'arrive l'hiver. Chaque Jour, de lui-même, il entre pour la traite dans la ferme la plus proche. Le lait sera alors expédié vers la vallée par la station. Pour autant qu'ils sont des hommes organisés, les montagnards d'ici n'oublient pas qu'ils sont Tyroliens. Leurs chalets abondent en décorations. Fers forgés de toutes sortes, chaises contournées, à dossier ajouré. Les fenêtres doubles et souvent triples sont à petits carreaux. Balcons fleuris, tout respire la propreté et le goût à bien vivre. La vigueur de la population est évidente.
Nous avons passé cette station sous l'œil impassible d'un homme à bretelles campé droit sur le compas botté de ses jambes. Seule la tête suivait notre mouvement. Pas le moindre signe.
N'espérons tout de même pas qu'on nous souhaite la bienvenue ! A chaque crête que nous avons franchie, le Grossglokner Spitze a surgi, montant vers le ciel pour s'enfoncer progressivement et resurgir à la crête suivante. Auc ours du trajet, nous avons dépassé deux petits lacs, dont l'un s'appelle Grünsee (Lac vert). Béryl, sombre, oublié dans un désordre rocheux. Cette fois, nous arrivons enfin. Le pic se dresse devant nous, de toute sa hauteur. On en voit le pied neigeux se refléter dans un lac glaciaire. Nous sommes à Weiss-See (Lac blanc). Serti là-bas dans le flanc du pic, puis, jusqu'à nous, dans une moraine garnie de névés ensoleillés, le lac capte le ciel d'un bleu lumineux, y renversant neiges et roches, dans une image d'une pureté absolue ! Nous descendons de notre benne. Autour de nous la plate-forme d'arrivée, le terminus !
Ronronnement puissant des moteurs et du câble. Vent produit par les volants en rotation. Vibration que nous communique le plancher. Bruits de bennes déchargées que l'on envoie se heurter à l'attente. Il règne, plus encore ici, cette odeur de fer rouillé et de graisse ; s'y ajoute l'odeur d'ozone dégagée par les moteurs électriques. Tout cela sous le soleil d'été qui rebondit çà et là sur les neiges éblouissantes d'alentour. Tout cela dans ce vent qui ne connaît pas de frontière.


WEI SS-SEE

Nous sommes tous regroupés. Quelques Waffen, fusil horizontal suspendu à l'épaule. Un gradé arrive, un SS. Sur le flanc gauche du lac, un peu en dessus de nous, le camp nous attend avec sa place d'appel et ses blocs disséminés dans la pente. Un simple grillage cerne l'ensemble. Dès notre entrée. Appel. "Mützen ab !" Nous sommes comptés. Etant triés dans l'instant d'arrivée, nous n'avons pas eu le temps de nous regrouper entre camarades. Juste le temps d'apercevoir une étoile qui perce sous le croissant délavé de la lune. Juste le temps d'apercevoir les choucas voler autour du pic, tout là-haut à la cime. Le temps aussi de nous rendre compte que nous allons être séparés.
"Mutz en auf !" Le gradé nous répartit de sa main gantée. Les Waffen nous convoient jusqu'au Bloc. Le nôtre se trouve être situe le plus haut. A l'extérieur, dominant nos Blocs, un chalet. Au balcon, un officier SS accoudé observe le site. C'est le capitaine commandant de notre camp.
Notre Bloc comporte deux dortoirs. Seuls Fernand et le Morvandiau se trouvent de mon côté. Une pièce rectangulaire d'environ douze mètres sur six, garnie de châlits à trois étages, fixés aux cloisons dans leur longueur. Dans l'intervalle, deux petites fenêtres carrées. Au plafond, la triangulation des poutres ; pour éclairage, à chaque extrémité du dortoir, une ampoule nue au bout de son fil. Au centre, un petit poêle à
trois pieds avec son tuyau dédoublé en carré. Du plancher monte une odeur de crésyl. A chaque place une paillasse avec, pliée en bout, une couverture. Nous sommes là, trente-deux hommes, dont environ un tiers de Français pour deux tiers d'Ukrainiens parmi lesquels quelques Polonais. Nous allons devoir cohabiter et nous chauffer autour d'un même poêle ; une rencontre internationale en somme ! Nous saluons nos compagnons étrangers.


LES UKRAINIENS

Pour toute réponse, de la part de deux ou trois d'entre eux, un mouvement de tête au regard méprisant. Un autre s'entendant appeler camarade, devient hilare, puis menaçant ! "Ah ! Franzose!" Quoi ? Ces Ukrainiens savent tout de même que dans le grand drame de la guerre, nous sommes leurs alliés ! Ils ne sont pas non plus sans savoir que beaucoup de déportés français sont communistes ? Alors ? Mais ce n'est certes pas le moment de se demander la raison de leur attitude. Il faut se répartir les lits ; ceux du haut étant privilégiés pour la chaleur, la lumière, la propreté, ainsi que pour la hauteur habitable. Dix Français + vingt-cinq Ukrainiens et Polonais, ça doit faire, en pareille circonstance, beaucoup de bruit, dira-t-on ; ah oui ! Les Français surtout, qui discutent entre eux à se distribuer les places qui devraient globalement leur revenir, qui discutent tant et si bien qu'en moins de rien, il ne reste plus à leur disposition que les places du bas !
On est refaits ! Il fallait faire comme eux qui se sont précipités dès leur arrivée ! Et voilà que nous nous reprochons mutuellement notre indécision. Ça fait encore un beau vacarme, mais cette fois, seulement en français.
"Fra nzose ruhe" (Français, du calme) crie un Ukrainien dont la voix puissante s'impose ; "Franzose ruhe" répète-t-il doucement, faisant avec ses mains le geste d'aplanir le relief de nos vociférations, lui-même assis les jambes pendantes, perché dans les premiers sur un lit supérieur. Alors nous nous adressons à lui, disant ce qui semble être notre bon droit, à savoir quelques places du haut. Les Polonais ayant occupé les places médianes suivent, indifférents. L'Ukrainien nous regarde. "Vertig" (fini), affirme-t-il, l'air fermé, déniant de la tête. Quelques-uns, perchés à ses côtés, ricanent. D'autres, vers lesquels nous nous tournons, montrent le poing pour bien montrer à ces agités de Français que les dés sont jetés.
Voilà comment, dès les premiers instants, nous faisons, déçus et stupéfaits, connaissance avec nos compagnons dont il faut dire que, parmi eux, très majoritaires, les Ukrainiens s'imposent. Fernand serre les dents et moi je pense que dans nos relations avec eux, tout est à faire. Dans le mois qui vient, la tension sera montée jusqu'à constituer une part non négligeable de nos souffrances. Un monde nous sépare, ou peut-être simplement un demi-siècle,
ou plus simplement encore l'habitude de manger trois fois par jour. Au fil du temps, prenant du recul, je comprendrai mieux leur attitude.
Pourquoi agressifs et anti-français ? D'abord pourquoi agressifs : la jeunesse d'un pays reflète la société dont elle est issue et nous nous trompons sur l'état de la Russie. Nous savons comme tout le monde les difficultés venant de l'extérieur, que connurent les soviets, obligés pendant des années à combattre sur leur sol des interventions militaires étrangères et se voyant en outre infliger un blocus économique total appelé alors 'cordon sanitaire'. Nous savons aussi que du fait de la révolution, la Russie s'est trouvée en 1917 privée de la majeure partie des ses élites et de ses cadres. Nous savons la famine meurtrière des années 30 mais, comme le suggéraient les kolkhozes florissants présentés au pavillon russe de l'exposition de 1938, avec ces deux jeunes gens, ce couple érigé au sommet, brandissant d'un même élan faucille et marteau, nous pensons que la Russie contemporaine a pu établir partout des conditions de vie supportables.
Nous ignorons les difficultés internes d'organisation et de rendement inhérentes au système, et particulièrement au système agricole. Nous ignorons qu'une situation de famine persiste à l'état endémique dans la campagne et particulièrement en Ukraine où il n'a pas encore été possible de
sédentariser ni même de recenser les hordes de jeunes vivant dans les forêts. Ils y mènent une vie d'aventure extrêmement meurtrière où, par des froids de -40°, l'élimination naturelle n'épargne que les sujets forts. Telle est encore la situation à l'approche de la guerre. Une jeunesse de survie instinctive et farouche en est le produit. Tels sont pour beaucoup nos nouveaux compagnons. Noyés dans la masse, ceux qui échappent à ce schéma ne se révéleront que peu à peu.
Pour l'instant, ils sont là. Presque tous portent le triangle vert des 'Droit commun', mais quelle signification cela a-t-il quand on lutte pour sauver sa vie ? Combien sont morts pour le peu que nous voyons ici ? Ceux-là, qui ont pu subsister, ont acquis les défauts et les qualités qui feront d'eux des compagnons difficiles. Brutaux et agressifs, solidaires et aguerris dans les conflits quoique pour la plupart enfantins - ils se montreront rusés, voire même géniaux dans la rouerie. Ils ont au plus haut point l'esprit du groupe, de la horde, capables de la plus parfaite mauvaise foi lorsqu'il s'agit de défendre l'un des leurs, avec, à l'occasion, un énorme aplomb, faisant du faux témoignage un jeu de bon aloi. Par exemple, au vu de tous, on s'empare par surprise d'un morceau de pain, pris dans la poche ou même dans la main. A l'interrogation du Kapo, la réponse est invariable autant que naïve :
"dnié po nié mai" (j'y comprends rien !). Inconditionnellement chauvins, ils méprisent tout ce qui n'est pas russe.
Et maintenant, pourquoi particulièrement anti-français ? Que savent-ils de nous ? Rien que des slogans ; d'abord Staline nous a, pendant des années, dénoncés comme exploiteurs, capitalistes et colonialistes. Et puis, le spectre de Napoléon venu faire que l'armée russe s'obligera à brûler Moscou est encore dans les consciences. Celui aussi des armées Wrangel et Denikine, soutenues par les anglo-français et qui devaient, après la révolution, coûter aux Russes des centaines de milliers d'hommes. "Franzose gross bandit" me dit, clignant de l'œil, un Ukrainien à la mâchoire proéminente. "Franzose comme-ci, comme-ca" ajoute-t-il, accompagnant sa sentence d'un geste agile de la main. A nôtre grande surprise, voler, dérober, se dit en employant l'expression française "comme-ci, comme-ca" ! C'est ici l'apport de la France au langage international !
Et puis Hitler est venu ensuite dépeindre les Français comme des dégénérés, jouisseurs, syphilitiques et tuberculeux ; de quoi fignoler l'image de Marianne. Tout cela explique que notre amabilité des premiers instants est mal interprétée. Parmi les populations rustiques, on ne s'aborde pas ainsi, entre gens qui ne se connaissent pas ; on se méfie, on se toise, on se
mesure, on se défie, on se gonflerait plutôt comme le poisson-lune ! L'amabilité ne semble alors qu'une sorte de veulerie, de soumission à priori ou de bêtise. Plusieurs des nôtres devront en venir aux mains sur les chantiers ou dans les blocs. Seule la force sera respectée et souvent saluée. Par exemple, un excellent boxeur-amateur de Saint-Etienne se verra, après une brillante démonstration contre un groupe de Russes, applaudi et pris sur le champ en sympathie par ses adversaires étonnés.
Par ailleurs, de son côté, Toly qui parle russe aura la paix dans son dortoir, sans toutefois parvenir à modifier la méfiance envers les Français. Les Polonais nous sont moins hostiles, mais, se sentant ici trop minoritaires, n'interviendront pas dans nos différends avec les Ukrainiens. Revenons à ce premier jour à Weiss-See. Nous voilà installés tant bien que mal, éprouvant le sentiment d'être plus avec des adversaires qu'avec des compagnons. Bruit avec déplacement d'air de la porte. Entre un grand gaillard blond. Tchèque, 'Politique' à la couleur de son triangle. Il se présente comme notre chef de bloc. Ancien des Brigades Internationales à la guerre d'Espagne, encore jeune, il en impose par son passé ainsi que par sa stature. Nous découvrirons qu'il garde rancune aux Français à cause du camp d'Argelès où, expliquera-t-il plus tard, (dans un excellent français), des milliers d'Espagnols, femmes,
enfants, combattants, sortis à peu près indemnes de 'l'Enfer ', sont venus mourir en France, victimes de la carence et de la malveillance des autorités locales ! Il n'oublie pas non plus le lâchage de Munich, nouveaux coups de burin au visage déjà tuméfié de Marianne. Cependant, il se montrera juste envers nous, se bornant à exprimer son ressentiment par une attitude hautaine.
Il indique les horaires. "Ici on se lève à cinq heures". Café, toilette, appel à cinq heure trente. Travail à six heures autour du lac, dont nous devons équiper un bord et y faire un barrage de retenue. On travaille onze heures par jour. A midi, on remonte au camp pour manger. Reprise de 13 heures à 18 heures. Au Bloc, extinction des feux à 21 heures. On ne travaille pas le dimanche après-midi. "Vous recevrez chaque jour sur les chantiers des outils dont vous serez responsables. Bonsoir." Il s'en va à grandes enjambées. Nous sommes renseignés. L'ambiance est lourde après son départ. Personne ne viendra parler ou se chauffer autour du poêle.
Ainsi commence Weiss-See, le second des quatre camps que je connaîtrai. Après la soupe, nous gagnons nos châlits. "Nous voilà des gens de bas étage, mais attends..." plaisante à demi Fernand, en gagnant sa couche. Alors nous causons entre les stalactites que forment les jambes de nos voisins du dessus. C'est curieux comme la voix porte dans ces étages inférieurs. Elle
y est enfermée comme l'était celle des premiers Chrétiens dans les cryptes. Un signe de main de Fernand, qui s'enroule dans sa couverture ; un clin d'œil du Morvandiau, c'est l'extinction du soir. Par instants, le feu du poêle fait courir sur les poutres de furtives lueurs rousses.


LE NEVE

Cinq heures du matin. Au cœur de nos rêves, un sifflet strident, irrémédiable. "Aufstehen" (debout) ! Ceux qui ne se lèvent pas instantanément sont vidés manu militari par le chef de bloc en personne, flanqué de deux Kapos nouvellement nommés. Un Tchèque et un Ukrainien. Toilette collective dans un lavabo en gouttière. L eau est glacée, mais le réduit bien chauffé. Habitué à des conditions plutôt inverses, je prendrai goût à ce moment vivifiant. Brouhaha des langages mélangés où toutefois le russe domine. Au moment de nous habiller, nous recevons des chaussures montantes en cuir. Indispensables pour le travail en montagne, elles sont acceptables. Coup de sifflet.
Appel. Nous sommes en rang au petit jour, sous nos bérets et nos capotes, munis des protège-oreilles que nous avions reçus au départ de Dachau. Il fait un froid vif. Acajou vers l'Est, le ciel est encore chargé d'étoiles à l'Ouest où la lune achève son naufrage dans un imprécis brumeux. C'est à cet appel qu'au bout d'un quart d'heure d'immobilité, je ressentirai les premiers
frissons dus au froid ; premiers de la longue série de frissons que j'allais connaître au cours de ma déportation.
" Mützen ab!" Nous enlevons nos bérets ainsi que les protège-oreilles. L'adjudant Waffen, comme toujours impeccable, le sourire distant, le col ouvert, arrive, semblant humer avec délices l'air glacé du matin. Il nous compte. "Mützen auf!" Il s'éloigne, regardant la montagne en connaisseur.
Nous descendons en bon ordre vers le lac jusqu'à un impressionnant rassemblement de pelles et de pioches derrière lequel nous attendent nos meisters (chefs de chantier). C'est la distribution. Ces gens sont des civils allemands employés à conduire les travaux. Bourrus en groupe, ils se montreront parfois conciliants, pris à part. "Ces outils sont propres", nous font-ils dire, "et vous avez tout intérêt à les rendre propres." J'ai reçu une pelle. Nous sommes une quinzaine de 'pellards' désignés pour déblayer un névé. Les névés sont ces restes de neige non encore fondus qui subsistent après l'hiver. Nous sommes amenés sur le chantier. Ce névé-là doit bien mesurer 70 mètres de long sur 25 au plus large, 4 ou 5 m de profondeur, si on en juge par la courbe de la moraine. On nous donne un travail de fourmi, comparable à celui des pyramides, mais faire ça ou autre chose !...
Et nous voici tous alignés à pelleter ; nous allons au moins nous réchauffer. Disséminés, assis
dans les rochers surplombants, nos Waffen surveillants ont pris place. Le soleil se lève, allumant les neiges d'un rose irréel. Suffisamment tassée pour être porteuse, cette neige se pénètre aisément. Nous pouvons, vu le peu de densité, en soulever de gros blocs. On n'entend plus que le bruit de nos pelles, et plus bas, le bruit écrasé de nos projections. De loin nous parvient, atténué, un bruit métallique et nous voyons des camarades affairés à pousser des wagonnets. Multicolore sous le soleil, une fine poussière de neige vole autour de nous. On attrape une cadence, comme un chef d'orchestre qui ferait, soulevant sa baguette, voler des accords lumineux. C'est un plaisir de se réchauffer à pelleter ; mais ce plaisir va devoir durer onze heures, et de cela je ne me rends pas encore très bien compte. J'ai mangé le matin la margarine avec le pain. Je suis en bonne forme. Je soulève d'énormes blocs. Innocent ! "Chargez-moi du fardeau le plus pesant afin que ma force s'en réjouisse. Ainsi parle le chameau" disait Nietzsche.
Près de moi travaille un Ukrainien, je saurai qu'il s'appelle Dimitri. Il fait partie de ceux qui ne nous ont pas manifesté d'hostilité particulière. Il est puissant, massif, entre ses mains le manche de la pelle paraît grêle. Par la morphologie, il ressemblerait au Kapo agressif de Dachau. Mais le teint est rose sombre et le regard intelligent et calme.
Il me jette par moments un coup d'œil curieux. Je remarque que lui, s'il remue sa pelle, n'enlève pas le quart de ce que je soulève moi-même. Mieux ! Par moments, il pique le bout de l'outil sans rien extraire. Il me regarde bienveillant. "Langsam, Franzose, langsam" (doucement Français, doucement). Poussé par le vent, un lambeau de nuage nous envahit. Le froid devient vif et pénétrant ; piquant même. Calmé depuis un moment par mon voisin, je me réchauffe de nouveau à pelleter. Lui. Non. Conscient de n'être pas vu dans le brouillard, il s'arrête. Il n'a pas froid. "Langsam Franzose", répète-t-il sans me regarder.
Le nuage est passé mais le vent subsiste. Les Waffen qui s'étaient rapprochés pour ne pas trop nous perdre de vue se sont réinstallés où ils étaient.
Depuis trois heures nous travaillons. Je commence à ressentir la faim. A ce moment un des nôtres, fatigué, se prend à s'appuyer un instantsur le manche de son outil. Un coup de feu claque ! On entend siffler la balle dans le rocher voisin. Là-bas, le Waffen vocifère, menaçant : "Bewegum, bewegum" (mouvement, mouvement). Nous n'avons pas le droit de nous arrêter. Il faut faire comme Dimitri : économiser l'effort sans diminuer l'ampleur du geste. Il hoche la tête en me regardant. "Verstehest du Franzose ?" (comprends- tu Français ?). Ah ! Comme je comprends ! "Ja, ja, danke" répondis-je.
Ainsi s'imposent les limites dans lesquelles on doit se tenir. Pas assez d'efforts conduirait à la pleurésie ; trop à l'amaigrissement. Et Dimitri continue tranquillement à piquer sans rien soulever.
C'est midi, j'ai une faim de loup, la sirène nous appelle. Nous arrivons tous en bloc plus ou moins affamés. Manger dans ces conditions devient une joie animale que beaucoup de gens ignorent. Le litre de bouillon aux courges et le pain noir sont un festin que nous allons terminer au soleil, à l'abri du vent contre une paroi du bloc. Ça sent fort le crésyl, mais l'instant est malgré tout délicieux. Il ne durera qu'un quart d'heure. Chaque soir nous verra remonter au bloc plus affamés encore et fatigués.
Le fin de cette première semaine harassante nous la tenons ! Demain c'est dimanche !


LES VOLONTAIRES DU DIMANCHE

Après vingt minutes d'attente à l'appel du matin, ce Dimanche nous descendons au travail, transis mais contents ! Cet après-midi, repos ! La voilà cette oasis tant attendue ! Depuis une semaine nous nous dépensons en efforts physiques et dans la lutte contre le froid, de telle façon que les temps de repos ne nous permettent pas de récupérer nos forces. La nourriture, non plus, ne le permet pas ; comme on dit, l'intendance ne suit pas. Certains d'entre nous se traînent, démoralisés. Les premières heures de la
matinée n'en finissent pas.
Tous nous sommes rompus et affamés quand sonne la sirène de midi. Toutefois, aussitôt après que nous aurons nettoyé et déposé nos outils, cette boule de pain, cette soupe et cet après-midi de repos qui nous attendent là-haut nous serviront d'ascenseur ; emportés par je ne sais quelle vigueur de survie, nous montons comme des automates, fascinés par la silhouette des cabanes, tels des naufragés accomplissant les dernières brasses avant le rivage. Vite à manger ? Vite au lit ou au soleil assis le long du bloc à l'abri du vent, avec cette odeur de crésyl qui par association d'idées devient maintenant aussi agréable qu'un parfum classé ! Je me retourne. La colonne s'est allongée. Tandis que Fernand, Toly et moi montons groupés, Marcuset Robert le Morvandiau (je sais maintenant son prénom) sont à quelque distance. Ils sont en ce moment doublés par les Ukrainiens, dont un groupe est sur nos talons. Nous n'allons tout de même pas être assez irréfléchis pour nous laisser prendre à faire la course ! Mais si, mais si ! Nous arriverons congestionnés, mais dans le même ordre à l'entrée du camp. Coup d'œil dé défi décoché par deux Ukrainiens, de surprise par Dimitri qui les accompagne. Les Franzoski ne seraient-ils pas tout à fait aussi dégénérés qu'on le leur avait dit ? De toute façon, ils sont si bêtes ces Français et peu rusés, car c'est cela aussi qu'ils pensent de nous. Parlant avec
les siens, Dimitri nous désigné d'un regard dont je ne saisis par la signification. La boule de pain au cumin, la soupé servie le dimanche avec, en suspension, de minces filets de viande nous paraissent un délice. Après cela la récompense de tous nos efforts : le repos ! Un nuage passager mais froid nous a fait manger au bloc. Revenu au bleu, le ciel s'assombrit de nouveau. Allons voir ce qu'il en est. Fernand et moi nous apprêtons à sortir. J'ouvre la porte. Tout est devenu gris-jaune, la neige ! Les premiers flocons tournoient, épais. Pas de farniente à l'extérieur ! Au lit ! Refermons vite cette porte. Mais je n'en aurai pas le temps. Un maudit Kapo tchèque à lunettes, nouvellement nommé et que j'avais remarqué par sa vivacité despotique, arrive en trombe. Comme le chef de bloc, il parle le français. "Deux volontaires pour travailler tantôt sur les wagonnets : toi et toi, les premiers que je trouve ici." Nous restons incrédules. "Y a-t-il des volontaires pour travailler cet après-midi ?" lance-t-il à la ronde, en français et en russe. Pas de réponse, le bloc s'est transformé en musé Grévin."Vous voyez, dit-il triomphant, comme de toute façon il en faut deux, je vous emmène. Habillez-vous en vitesse." Sa main invite à sortir. Maudit soit-il entre tous les maudits !!!
Abasourdis, nous devons nous rendre à la réalité, protester ne servirait à rien. Ah, le ciel m'est
témoin que cette fois, je n'ai pourtant fait aucune sottise qui me vaille de me voir encore épinglé ! Ecœuré, Fernand a remis sa capote, enfonçant son béret jusqu'aux yeux, puis a relevé son col sur ses mâchoires serrées.
Nous descendons, la neige tombe oblique et drue, un radoucissement léger me fait craindre qu'elle fonde sur nous. Nous arrivons à un auvent de tôle ondulée abritant des sacs de ciment. Assis sur une pile, un soldat immobile, serré dans sa capote. son fusil entre les genoux. Le Kapo nous le désigne du menton. Vous devrez transporter le tas de pierres en parties égales au bout des deux voies ; vous êtes sous sa garde. Le Kapo s'en retourne.
Le soldat n'a pas plus bougé qu'une statue. Nous approchons. Son uniforme n'est pas celui des Waffen. La capote au moins est de la Wehrmacht. Il est de notre âge. La goutte au nez, les joues rouges, le regard triste, il a l'air malade ; sans doute un gars du front russe en repos ici pour blessure. Lui aussi est un paria du dimanche. Nous le saluons. Il répond de la tête sans presque bouger. Mauvais temps disons-nous en montrant la neige. "Ne vous plaignez pas, ce n'est pas la Russie" nous répond-il doucement, en français. "Vous en venez ?", "Ja, ja" répond-il laconique, tout en désignant le tas de pierres. "Allez, au travail, schnell, schnell" ajoute-t-il sans hargne, ne désirant pas en dire plus.
Nous chargeons chacun notre wagonnet. Les deux voies sont, au départ, un tronc commun ; après quoi se trouve un aiguillage que nous devrons actionner, à chacun sa ligne ; deux cents mètres environ.
Ma voie descend légèrement pour remonter ensuite et finir à plat. Il faut prendre de l'élan pour remonter sans trop de mal. La neige tombe dans les yeux, imprègne les vêtements et recouvre les croûte de glace. Poser par erreur le pied entre deux traverses, c'est une fois sur trois défoncer la croûte et s'enfoncer jusqu'à mi-mollet dans l'eau glacée. Déjà deux fois dans la descente je me suis enfoncé. Ralenti, je ne suis pas parvenu à remonter la pente quand je m'enfonce à nouveau. Le wagonnet recule sur moi, je patauge pour l'arrêter et repars épuisé. Le froid de l'eau fait comme une brûlure puis vous glace les chevilles et les pieds. Alors je pense à qui je ne devrais pas. Je pense aux autres qui dorment ou se reposent, réparant leurs forces au chaud, et je me sens le plus malheureux, le plus injustement malheureux ! Pour la première et la dernière fois durant ma déportation, pendant un instant je pleure, quoique ma situation soit bien moins dramatique qu'elle ne le deviendra plus tard ; ce qui prouve que l'appréciation que l'on porte sur son malheur s'établit souvent, et à tort, par simple comparaison avec la situation des autres.
Or donc, je renifle mes larmes, au point que le
paysage en semble incurvé, malgré que je me frotte les yeux avec mes revers de manches neigeux et mes doigts glacés. Et puis, j'aperçois une forme trapue, c'est Fernand qui pousse la-bas, arc-bouté sur son wagonnet ; plus loin, la tache imprécise du garde figé. Au rapprochement de nos voies, abandonnant, un instant son travail, Fernand s'arrête et vient me serrer aux épaules "T'en fais pas Max, on les aura" puis il reprend son chemin. De loin, il a du saisir ma peine ! Ça réchauffe d'avoir un ami !
Je repars de mon côté. Sursaut. "ça n'est tout de même pas la Russie" pensai-je puis répétai-je a haute voix. Alors, une colère énergétique s'empare de moi, je ne sens même plus le froid quand je m'enfonce ; d'ailleurs maintenant, j'apprécie mieux la cadence des traverses recouvertes. Chose incroyable quelques instants auparavant, je me retrouve poussant mon wagonnet en chantant : "Ah qu'il fait bon d'avoir notre âge, ah! qu'il fait bon d'avoir vingt ans ! Et de marcher le cœur content ! Vers le clocher de son village!"...Défi dérisoire quoi qu'indispensable !
Le moral est revenu.
Au dernier chargement, je retrouve Fernand. A des moments différents nous avons connu les mêmes difficultés. Surprenante réaction de l'organisme humain, nous terminons le travail en état de grâce. Il faut dire que nos ressources ne sont pas encore
profondément épuisées par le manque de nourriture car, tout au bout de la vie, à l'ultime fatigue, plus de réserves, plus de moral. Cela, l'avenir me le montrera. La neige a cessé. Le froid revient. La-bas, le soldat nous montre son poignet. C'est l'heure. Dimanche pas de sirène. Il se lève, rajuste son fusil à l'épaule et nous montre le camp de la tête. Il nous suit un moment sur le sentier du retour, puis nous hèle et nous montre nos cabanes qu'un soleil déclinant dore à travers un déchirement lumineux des nuages.
Nous rentrons juste avant la soupe du soir, le temps d'aller accrocher nos vêtements au séchoir. Le dimanche suivant, à raison de soixante-dix heures par semaine, nous aurons fini de déblayer le névé. Une partie du dimanche après-midi sera employée à nettoyer notre bloc au crésyl ! Nous qui nous sommes battus pour la semaine de quarante heures !
Vers la fin de cette seconde semaine Pierrot est venu un midi nous rendre visite et nous a trouvés là contre le bloc, à l'endroit habituel. Nous avons échangé nos impressions : "Vous en faites pas les amis, on s'habituera ici, on est encore jeunes et beaux ! Non ? " Il prend une pose avantageuse. "Croyez-moi, on tiendra bien jusqu'à la fin du stage !"
Pierrot sourit. Son entrain rassure et nous ne demandons qu'à être convaincus. Et c'est vrai, notre jeunesse se défend et nous maintient. Il y a
accoutumance à l'effort et ce qui semblait infaisable à fini par se réaliser. Ce travail de fourmi aura donc été terminé en quinze jours durant lesquels nous n'aurons vu que la neige, le ciel et les rochers, nous n'aurons entendu que le bruit feutré de nos outils mêlé à celui de notre respiration, pendant lesquels nous n'aurons ressenti que les morsures du vent mêlées à celles du soleil. Pas de lunettes de montagne. Un tiers des nôtres à peu près auront un œdème facial accompagné d'un aveuglement de quelques jours.
Nous sommes là depuis trois semaines. Adaptés à la région, en même temps qu'aux nouveaux travaux de plein air. Par exemple. Nous aurons appris à pelleter, à droite comme à gauche, en balançant, sans efforts inutiles, de façon que le contenu de la pelle atterrisse où l'on veut, sans être dégroupé durant sa trajectoire. Nous prenant au jeu, nous nous amusions de nos progrès. Achevant un terrassement, un soir que le soleil filtrait à travers les nuages, construisant et défaisant des palais nacrés, que des parfums traînaient dans le vent, se mêlant à l'odeur de la terre remuée, qu'un banc de nuages bas serrait, au ras des crêtes, une ligne lumineuse jonquille, je conclus que, bien payé, et dans les horaires raisonnables, le métier de terrassier en montagne serait l'un des plus beaux du monde ; non seulement à cause du décor et de la santé physique qu'on y peut atteindre, mais aussi parce que ce travail laisse l'esprit totalement disponible.
En vérité, je le pensais alors, un des métiers les plus beaux.


LES UKRAINIENS JOUENT

C'est dimanche. Quel est ce bruit, quels sont ces rires ? Pierrot, Fernand et moi nous empressons afin de ne rien perdre du spectacle. En fait nous avons le temps, les Ukrainiens jouent à un de leurs jeux favoris, et cela dure, en général, un bon quart d'heure. L'un d'eux se protège la tête en croisant les doigts sur la nuque, les poignets serrés sur les oreilles, les coudes vers l'avant. Il se tient courbé, les pieds un peu écartés, prêt à rétablir l'équilibre. Les autres se placent derrière lui en file indienne et, chacun à son tour va donner un coup de poing maximum à plat sur une des oreilles du patient ; tantôt la droite, tantôt la gauche, c'est là la surprise.
Le patient doit reconnaître le frappeur, sous peine de recevoir le coup du joueur suivant, et ainsi de suite jusqu'à épuisement de la file, ou de lui-même !
Reconnu, le frappeur devra prendre la place du patient. Et on rit ! Et on se tape sur les cuisses ! Et on beugle de douleur ! Et on se tient les côtes ! Et on geint sous le coup ! On se plie ! Et on s'écroule à demi-assommé et on en pleure !... de rire.
Jeu primitif s'il en fut. D'un règlement simple, ne nécessitant aucun accessoire.
Jeu bon marché où on s'amuse à peu de frais. Jeu qui
atteste l'énorme santé et l'énorme rusticité de ce peuple !


LES POMMES DE TERRE

Une dizaine de Russes et Français. Désignés comme volontaires nous devons monter à dos des sacs de pommes de terre depuis la station du téléphérique jusqu'à l'entrepôt du camp. Le sentier qui d'abord descend puis remonte en lacets, coupe successivement deux chantiers le premier occupé par des Russes, et l'autre par les Français. Maltraités ou usés, certains sacs, troues, laissent de temps à autre échapper une pomme de terre. Inexplicablement, les sacs portés par les Russes fuient en traversant leur chantier, et réciproquement en ce qui concerne les Français.
Ici interviennent les relations humaines pensai-je. Et curieusement, mon sac fuit aussi en traversant le chantier russe ; certes un peu moins, mais tout de même ! Croyant d'abord à une maladresse, les Russes se gaussent : mais à mesure de mes passages, ils doivent se rendre à l'évidence ; un Franzose leur passe des pommes de terre ! C'est bien la première fois que je vois des Ukrainiens se réjouir de me voir arriver ! "Franzose", disent-ils approbateurs, et les pommes de terre tombées disparaissent en un tournemain. Tous les transporteurs de sacs seront changés dès que le stratagème sera éventé. Je n'aurai pu m'en prendre qu'à moi-même, si, porteur d'un des sacs les plus atteints, je m'étais encore une fois fait épingler !
Par chance, un malheureux distrait, petit poucet rêveur qui me précédait, se classe champion avec un sac à moitié vide, et cela sans malice aucune. Ça lui vaut de voir le Waffen lui retirer délicatement son béret, lui susurrant à l'oreille une punition alimentaire, puis, lui asséner, sur le crâne, deux grands coups de nerf de bœuf, après quoi, le couvre-chef sera rajusté, avec soin, comme on replace le couvercle sur une marmite prometteuse ; action dramatique pendant laquelle je me suis empressé de me débarrasser de mon sac. Sur les deux chantiers, les bénéficiaires des pommes de terre seront fouillés... mais en vain ! Le butin est soigneusement caché sous des rochers ! Cela fera qu'une délicieuse odeur de pommes de terre cuite s'échappera, le soir venu, de notre petit poêle à trois pieds. C'était un jalon planté : pour la première fois, Russes et Français avaient quelque chose en commun.
De nouveau désignés pour transporter des pommes de terre, nous sommes fouillés, mais cette fois par l'adjudant SS en personne, commandant militaire en second de notre camp (précisons qu'adjudant SS correspond bien au grade de capitaine dans une armée classique). Se réservant de nous fouiller personnellement, il arrive sur nous après avoir écarté les Waffen. Cinquante-cinq à soixante ans environ : grande allure sous son uniforme ; le visage est resté martial malgré le vieillissement des traits. Certains ont
pris le risque de glisser une pomme de terre ou deux dans leur capote. Chacun d'eux est battu. Indigné, l'homme frappe à coups de poing, à coups de botte, cela sous le regard lointain du capitaine SS qu'on aperçoit là-haut à son balcon. L'adjudant en a quitté sa casquette, les pans de sa veste volent. A bien observer, quoiqu'il soit rouge de colère, il frappe sans vice, sans vraie méchanceté, des coups à plat ; plutôt comme un directeur de collège à l'ancienne manière, corrigeant des garnements qui l'auraient outragé. Le SS qui frappe méthodiquement en souriant est bien plus dangereux, pensai-je. Pour beaucoup de Haeftlinge, cet homme devient une hantise, car sa vigilance ne se relâchera plus. Je remarque toutefois qu'aucune sanction ne suit ses sentences. Battus, les délinquants en sont quitte.
Qui est cet adjudant SS ? Quel est cet homme dont je ne parviens pas à détester le visage. Placé sous l'autorité du capitaine, fait-il du zèle en intervenant personnellement dans des contrôles qui pourraient être laissés à des subordonnés ? Est-il, comme on le dit, un maniaque aimant se réchauffer le sang à frapper ? Veut-il, au contraire, nous éviter des punitions plus brutales accompagnées de sanctions alimentaires ou de pénitences tête nue en plein soleil, comme cela se pratique au camp ? Industriel de Dresde, dit-on, versé dans la SS. Ancien officier de la guerre de 14. Ayant perdu deux fils sur le front russe. Manifeste-t-il ainsi son ressentiment ?
Telle est pour le moment la personnalité énigmatique de cet homme, qui devra jouer un rôle si important dans notre proche avenir.


LES TRAVAUX

Le tapis remuant. Les pierres
Après avoir déblayé le névé et fait de la terrasse, nous descendons à présent travailler sur la moraine. Là est installée une curieuse gouttière de tôle, d'une cinquantaine de mètres de longueur, constituée par des morceaux emboîtés les uns sous les autres, secouée mécaniquement sur tout le parcours. Il suffit d'y déposer les blocs de pierre, alors véhiculés par les secousses et la y pente. Je n'ai jamais vu ailleurs ce système. Le bruit fait par les blocs tombant puis tressautant sur la tôle est énorme. S'y ajoute le bruit de la machinerie, animée par un compresseur, entraîné lui-même par une petite machine à vapeur placée en bout de ligne. Le bruit devient alors l'élément principal, on s'y incorpore assourdi, les oreilles douloureuses, et puis on s'habitue. A raison d'un homme tous les cinq mètres, répartis de part et d'autre du conduit, nous constituons le commando des pierres. Là encore, durant les premières heures, notre jeunesse se laisse prendre au plaisir de l'effort. Je soulève des blocs de plus en plus lourds, jusqu'à ce que le meister, qui n'en demande pas tant, intervienne, surtout pour protéger sa machine. "Langsam zu schwer" (doucement, trop lourd).
Il désigne un bloc que je viens de placer. Là encore, il va falloir tenir onze heures par jour. Dans ce bruit assourdissant, une alternative de pierres, de tôles, de neige et de ciel entrevus... de pierres, de tôles, de neige et de ciel entrevus...
Les mains s'écorchent et le commando ne dispose que de quelques paires de gants de chantier que nous nous repassons. La dépense musculaire est importante et nous devons ralentir la cadence, n'ayant bien sûr pas le droit de nous arrêter, ne fût-ce qu'un instant. La faim se fait cruellement sentir et la dernière heure à travailler affamés, plus épuisante à elle seule que toutes les autres. Après s'être plaint que les blocs étaient trop lourds, le meister s'irrite qu'ils soient trop légers. Ce chantier nous occupera une semaine, après quoi nous serons relevés et dirigés sur celui des voies à poser (wagonnets de chantier).


LES RAILS

Comme pour les portages d'objets longs à porteurs nombreux, nous devons être coordonnés au sifflet. D'abord soulever, puis marcher, puis déposer. Cramoisi, sautant d'un rocher à l'autre avec l'agilité d'un singe, le meister s'en donne à cœur joie. Sur le terrain, suivant la largeur du chemin préparé, nous marchons, parfois répartis de part et d'autre, parfois placés entre les rails que nous portons. Au moment de déposer, il faut faire attention aux mains et ne pas lâcher en retard, sous peine d'être coincé.
Les aiguillages, plus courts et plus larges, sont plus faciles à déposer mais plus difficiles à transporter. Tout cela peut paraître relativement simple, mais quand la neige vous aveugle, qu'on se gèle les mains, qu'on patauge dans la boue glacée et que le vent vous siffle aux oreilles, tenir une demi-journée devient abrutissant. L'attention se relâche. On agit par réflexe conditionné, comme des automates. La plupart des accidents de mains et de pieds sont dus à l'inattention causée par la fatigue. Marchez en cadence Haeftlinge, marchez sous le vent, porteurs de vos rails ! Combien vous en faudrait-il mettre bout à bout pour rentrer chez vous ? Affamé, halluciné, on voit en filigrane, derrière les montages, la carte de France avec, couché sur l'Auvergne, un énorme jambon, debout sur la Bourgogne une bouteille de Beaujolais, recouvrant la Normandie, un merveilleux camembert... Aïe !... J'ai failli me faire coincer ! Mais le rêve en valait la peine. Cette vision, je la dis le soir à un Français de Rouen. Ayant commencé d'en rire, il finit par en pleurer et je regrette ma confidence.


LE KOMSOMOL DE TOULA

Un soir, avant le couvre-feu, au moment où nous sommes assis sur le rebord de notre châlit, un Russe vient à nous. Son attitude est aimable. "Bonjour" dit-il. Surprise ! Il est affable à tel point que parlant avec lui, moitié allemand, moitié français, nous avons, au
bout de quelques instants, l'impression d'être avec un des nôtres ; un Russe qui aurait vécu à Paris. Il n'en est rien. Il a, jusqu'à la guerre, habité à Toula où il était étudiant. Il porte le triangle rouge. Il dit être des Komsomols (jeunesse communiste). Les clichés anti-français ne semblent pas l'avoir influencé. Il sait, lui, que dans cette guerre la France compte parmi les alliés de son pays. C'est vrai qu'il est sans doute plus instruit que la plupart des Ukrainiens qui l'entourent. Il est aussi d'une autre région et d'une autre culture. Cela montre que l'ignorance est bien ce qui sépare le plus sûrement les hommes. Nous avons devant nous un ami. Nous parlons de la situation et aussi de l'avenir. Il viendra, s'il peut, voir Paris. Il nous parle de sa famille. Il est l'aîné. Il mime ses frères et sœurs avec assez de drôlerie. Cela suggère l'affection qui sans doute les unit. Il revient de temps en temps, vers la même heure, parler avec nous. De cela les autres semblent le désapprouver. Ce que sans doute il leur dit de nous, ne modifie en rien leur attitude à notre égard.


FERNAND

Ce matin nous sommes revenus à notre commando des pierres. Le vacarme s'arrête. C'est midi. Fernand retire ses gants en regardant le ciel. Je l'observe. Il est, à mes yeux, méridional au sens noble du terme. Belle, la nature de notre Midi incite à l'harmonie et la
réflexion, tandis que rocailleuse et sèche, sa terre exige l'effort.
Des générations de 'savoir-bien-vivre ' dans ce contexte, pour produire ce caractère bienveillant envers autrui, en même temps que rigoureux envers lui-même. Et puis Fernand est 'brave', comme ont dit là-bas. Embellissant le décor, le bien habite en lui comme la lumière dans un phare. 'Idéaliste en quête de cause' pourrait-on inscrire sous son personnage, et c'est bien ce qui lui vaut d'être parmi nous.
Ironie du sort, pour éviter de partir en Allemagne, il avait trouvé à s'engager comme gardien de pénitencier. Un prisonnier politique italien (assez éloquent il faut le dire) a pu lui parler chaque jour quelques moments, à travers le mitard, ne réclamant rien moins que la liberté pour lui et ses camarades, bien sûr sans autre contrepartie que la satisfaction d'accomplir un beau geste. Entreprise psychologique déraisonnable en regard des risques encourus par le gardien libérateur, mais par ailleurs, l'Italien a la chance de prêcher en pays conquis. Fernand accepte !
Deux gardiens sont nécessaires pour cette entreprise : l'un à la porte principale du mur d'enceinte, l'autre à celle du bâtiment. Résistant lui-même, un second gardien prête son concours. Synchroniser leur tour de garde demande quinze jours. Au dernier moment, un contretemps survient dans la répartition des
gardiens. Fernand est obligé, sous un prétexte anodin, de proposer à un collègue de permuter avec lui. Sans méfiance aucune, l'autre accepte.
Coup réussi ! La prison est ouverte à un commando de Maquisards. Vingt et un prisonniers politiques s'échappent, dont l'Italien qui, plus tard, jouera dans son pays un rôle prépondérant. Mais un autre contretemps s'est produit. Les maquisards n'étaient pas, comme convenu, habillés en gendarmes. Ça rend suspects aux enquêteurs le comportement des gardiens et plus encore la permutation de Fernand. Arrêté, gardé par ses propres collègues, il se fait ouvrir le cuir chevelu à coups de clefs par l'un d'eux.Et le voilà Haeftling, avec le poids de cette condition et cet avenir indéchiffrable, comme ces hiéroglyphes que la lumière inscrit dans ces images qu'il regarde.


LES PEAUX DE POMMES DE TERRE

C'es t le soir, avant le coucher. Entrés par les fenêtres embraser poutres et châlits, les feux du couchant ont peu à peu fait place au bleu crépusculaire du soir. Rachitiques, au bout de leur fil, les ampoules ont pris le relais, puis diminué d'intensité. Le centre du dortoir est maintenant dans l'ombre ; seul le poêle y jette quelques lueurs.
Trois Ukrainiens et moi nous y affairons à rôtir des peaux de pommes de terre, récupérées à la cuisine au cours d'un transport de sacs ; des peaux et rien d'autre, la machine à éplucher ne
badine pas. Constituées par un fil de fer à l'extrémité recourbée, permettant de les suspendre à l'orifice du poêle, nos brochettes - chacun la sienne - cuisent à même le foyer. Ce système permet de refermer le couvercle, dissimulant ainsi l'opération. Cela commence à dégager un fumet délicat.
De temps à autre, l'un de nous soulève le couvercle. Durant cet instant les flammes tournoient, éclairant la scène du dessous comme dans un 'de La Tour'. Toutefois, ce n'est pas à l'instar du tableau, un doux et attentif visage féminin qui sort de l'ombre, mais bien les trois regards malveillants de mes compagnons. Espérer partager avec eux sans heurts ce quart du festin ne me semble pas réaliste ; aussi, quoique ma brochette ne soit pas tout à fait à point, tentai-je de la récupérer. A peine ai-je ouvert d'une main et avancé prudemment l'autre, je suis repoussé par l'Ukrainien à la mâchoire proéminente ; Boris, celui-là même qui m'est le plus opposé. Fort de mon bon droit je le repousse à mon tour. Une bousculade s'ensuit et j'ai à faire face aux trois Russes convergeant sur moi, solidaires.
Commence une bagarre dans la pénombre. Quelques bourrades puis quelques coups s'échangent, quand, gêné par un pilier, je ne vois pas arriver la casserole en fonte dont l'un d'eux s'est armé. Je sens bien une secousse, j'entends bien un bruit dans la
tête mais, emporté par l'action, je ne ressens encore aucune douleur quand mon sang m'aveugle. Les Ukrainiens hésitent d'autant plus que le chef de bloc vient d'apparaître à l'entrée du bâtiment. Il n'a pas tout vu, mais ça lui suffit. Attirés par le bruit de la dispute, mes amis sortent à ce moment de leur bas de châlit. Les Russes reculent dans l'ombre. Voyant le sang, le Tchèque m'emmène au bloc-infirmerie non sans avoir soulevé, puis refermé le couvercle du poêle. "Tu ne trouves pas que c'est con de se bagarrer pour des peaux de pommes de terre ?" -"Avec les Ukrainiens, dis-je, les choses les plus simples peuvent prêter à se battre" - "Oui, je sais, ils ne sont pas faciles, mais tu dois comprendre, toi Français, qu'il n'y a pas de place ici pour les enfants de chœur ; pourquoi es-tu là, Politique, Résistant ?" - "Résistant maquisard" dis-je - "Justement, tu dois avoir appris à te défendre, pas vrai ?" J'essaie en marchant de contenir mon sang en appliquant les mains sur la blessure. Je suis partiellement aveuglé quand nous arrivons. Le Tchèque ouvre la porte : "Allez, entre... un blessé" dit-il ; " Je vous le laisse". Et il s'en va sans autre commentaire.
Le chirurgien français que j'avais remarqué lors de notre transport depuis Dachau est devant moi. "Par
ici". Il m'entraîne et me fait asseoir. Il essuie et scrute la blessure. Je vois qu'il regarde ma nationalité. "Qu'est·-ce qu'il vous arrive mon vieux ?" - "J'ai bavardé avec des Ukrainiens" dis-je calmement - "Je vois ça". Il esquisse un léger sourire. Mon calme, tout affecté qu'il soit, semble lui plaire. "On va mettre des agrafes, c'est le cuir chevelu, rien de grave, mais ça saigne toujours bien". " D'où êtes-vous ?" - " De Paris, Résistant, maquisard dans la Drôme". - " Moi je suis de Laval, résistant avec ça entre autres (il montre son scalpel). Ça pique, la pose des agrafes, mais il n'est pas question de bouger. Ici, mon vieux, pas de médicaments, à part l'alcool à 90° et l'aspirine, pas d'instruments si ce n'est une petite trousse de campagne qu'on ma laissée ; avec ça, 'allume ta pipe à la pompe' comme disent les gens de chez nous ; enfin, quand on a trente ans de métier derrière soi, on se débrouille ; quel métier faites-vous ?" - "Horloger. Et sans comparer mes difficultés avec les vôtres, il m'est arrivé, en prison, de réparer des montres avec un canif affûté en tournevis, des pinces à épiler en guise de précelles et des allumettes pour remplacer nos chevilles de fusain ! Pas de loupe, pas de lampe, avec ça je devais, moi aussi, allumer ma pipe ou je pouvais !".
Il rit. " Nous avons quelque chose en commun ; voila, comme ça, ça ira ? Il m'applique un pansement. C'est fini. "Revenez tout de même me montrer ça ce soir, on bavardera un brin s'il n'y a pas d'urgence." Il me tend la main. Ainsi s'établit une sympathie qui se prolongera tant que nous aurons l'occasion de nous rencontrer.
Je rentre au bloc pour me coucher, tout est silencieux. Je donne de mes nouvelles à Fernand et Robert. Je parviens à dormir par intermittence, sous la cuisson de mon cuir chevelu.
Ce matin 6 heures, c'est la tête bandée que je rejoins ma gouttière secouante, le froid a, sur mon crâne, un effet bienfaisant. Peut-être influencé par mon pansement, le meister me lance des gants de chantier. Je soulève mes premières pierres avec reconnaissance, après quoi le bruit, le mouvement et l'effort répétés m'entrainent jusqu'à midi. De temps à autre, je perçois le regard des Ukrainiens, plus hostile que compatissant. J'aperçois Dimitri, discutant avec les siens, dans une attitude qui me semble maussade. Est-ce à mon sujet ? La sirène de midi, à peine audible à travers l'énorme bruit de ferraille que font les roches tressautant sur la tôle. Le meister arrête la machine infernale. Les derniers jets de vapeur s'évadent. Gardant l'écho, les oreilles bourdonnent encore. Tout comme hier, Fernand
retire ses gants en regardant le ciel. Autour de nous, le monde se recompose. De nouveau, le bruit des ruissellements lointains de la montagne nous parvient. Nous remontons la moraine, enjambant, sautant parmi les blocs de granit. De tous les chantiers, les Haeftlinge convergent vers le chemin du camp. Ça fait une masse gris-bleu qui se resserre et se précise. Sur le chemin, Fernand et moi remarquons que, dans les affrontements humains, les cuirs chevelus paient un lourd tribu. "C'est, qu'en plus, dessous il y a les idées, ce qui attire les coups de caractère symbolique" ajoute plaisamment Fernand.


LA DECISION

Remonté au camp, je vois venir vers moi le chef de bloc. Il tient papier à la main. "Veux-tu que le motif soit porté au SS ? C'est toi qui décides. Si le motif est porté, celui qui t'a blessé sera puni par le SS lui-même. C'est le règlement du camp." "Battu, demandai-je ? " - "Ah ça le SS ne se dérangera pas pour rien ! Alors ?" Il attend ma réponse sans marquer d'impatience. Je vois une occasion inespérée de prouver à ces Russes que dans cette guerre, nous sommes tout de même leurs alliés, ce que décidément, ils semblent presque tous ignorer. Non, dis-je, pas de motif au SS. Je ne veux pas qu'à cause de moi un Allemand batte un Russe ; même si ce Russe est, pour sa part, un 'salopard'. Le Tchèque parait surpris.
Pour la première fois, il me sourit. "Et tu comptes bien sûr que je leur répète ça ?" - "Oui, si ça peut améliorer nos relations" - Silence - "Alors je leur dis ça ?" - "Oui." En répétant sa question, le Tchèque pensait probablement au risque qu'il y aurait de voir ma déclaration rapportée au SS. Mais ça, je ne le comprendrai que plus tard. Sur le grand champ de course d'obstacles de la vie, j'avais encore une fois endossé la casaque du jockey, sans imaginer les conséquences possibles. Heureusement, il n'en fut rien. L'effet de ma déclaration fut foudroyant. J'eus le plaisir, je dois le dire, assez vif, de voir les Ukrainiens nous sourire et me faire des signes amicaux. Parmi eux, un garçon aux yeux sombres, poète -parait-il connu dans sa région- nous considère maintenant avec bienveillance. Fernand et Robert, ainsi que les autres Français du dortoir, répondent sans hésiter au changement d'attitude des Russes. L'ambiance est enfin bonne.
Seul le Russe qui m'a blessé me gardera rancune. Il s'est fait désapprouver par ses camarades et puis du fond de son orgueil il accepte mal qu'une grâce lui soit faite. Il faut en outre reconnaitre que si la fin de ma phrase "même si ce Russe est un salopard !" donnait plus de force à ma déclaration, elle pouvait sembler une condamnation profonde, alors qu'il ne s'agissait que d'une invective du moment.
Le surlendemain, je vais de nouveau présenter mon crâne au bloc hôpital. J'y trouve notre chirurgien encore vibrant et maintenant satisfait d'une intervention qu'il vient de réussir. Un malade. 40° de fièvre. Diagnostic : pleurésie à l'état purulent. Aucun appareil pour situer l'abcès intérieur au niveau de la plèvre. Obligé d'enfoncer une énorme aiguille jouant le rôle d'une canule, d'un drain, véritable coup de poignard. Pas de droit à l'erreur vu l'état du malade. Le docteur Lebasser, puisque c'est son nom, palpe, repère, ausculte l'épiderme. Cet examen, lié à sa connaissance de l'anatomie, le décide à situer son intervention. La certitude et le doute alternent. Il doit réussir. La certitude s'impose. Il enfonce. Le pus jaillit, victoire ! Une parmi les milliers de sa carrière, mais celle-là n'est plus de routine, elle est spéciale ; il me dit ça simplement et je partage sa joie. Puis nous parlons de son service. Une chose l'agace et on le comprend aisément : l'appel du matin donne lieu quotidiennement à l'exhibition du sergent SS ou, quand ce n'est pas lui, du sergent Waffen. Par des froids allant jusqu'à -15°, tous deux, chemise ouverte, sourire éclatant, la démarche lente et facile, l'œil étincelant du surhomme pour qui le froid est une jouissance physique. Or, un jeune Polonais de 17 ans,
postulant infirmier s'est vu confier le soin de faire un rapport sur l'état du bloc nouvellement affecté à ce service sanitaire. A l'appel, sitôt les hommes comptés, le jeune homme s'avance papier en main, blond quoique rasé, peau rose vif sous le froid, lui aussi col ouvert, sourire éclatant, découvrant des dents à servir de cliché publicitaire. Arrivé à bonne distance, il s'arrête au garde-à-vous dans un respect joyeux propre à sa jeunesse et à sa santé. Le sergent SS le considère un instant non sans un léger sourire. Après l'appel, le Polonais se verra confier la responsabilité du bloc hôpital. Cette décision place Lebasser sous les ordres administratifs d'un garçon de 17 ans. Heureusement, ce dernier fera régner dans le bloc une justice absolue, ne mangeant pas plus que ses malades (avant chaque distribution, chambre après chambre, le bouteillon sera brassé à la louche sous l'œil fulgurant du Polonais). Cette méfiance, due à des expériences antérieures, amène à évoquer le devenir du bouteillon de soupe arrivant dans certains blocs dont des 'droits communs' ont la direction. Confié d'abord aux responsables, il est, à l'aide d'une louche à long manche, débarrassé du fond, plus substantiel. Confié ensuite aux subalternes, il est alors raclé en surface et débarrassé de sa matière grasse. Il ne restera aux hommes qu'un bouillon clairet à la surface duquel de minuscules yeux et grains
d'orge rescapés secourent après. Ici, les précautions du Polonais sont superflues. Lebasser qui n'eut pas autrement réparti la nourriture, s'amuse de cette rigueur mais supporte mal d'avoir, par ailleurs, à rendre des comptes à ce jeune coq au visage d'épervier.

SIX FRANCAIS S'EVADENT

Grande effervescence ce matin à l'appel. Les Kapos discutent entre eux et les Waffen s'affairent. Six Français se sont évadés durant la nuit, ouvrant une partie du grillage d'enceinte avec des outils rapportés du chantier. Ils ont aussi emmené quelques provisions dérobées au magasin. La vallée n'est pas encore très enneigée, on peut facilement descendre ; plus difficile est de monter le flanc du Grossglockner en direction de l'Italie ; c'est s'obliger à traverser une région déboisée, couverte de glace. Les jumelles des Waffen scrutent jusqu'au passage où les fugitifs n'ont pu encore parvenir. Rien. Ils concluent que les six hommes sont descendus vers la vallée.
En effet, cinq d'entre-eux seront repris le jour même et le lendemain. Ils sont battus à coups de nerf de bœuf et à coups de poing puis consignés tête nue en plein soleil, le crâne totalement rasé, cela pendant les longues heures que dure le travail, et la punition durera deux jours. "Que va-t-il leur arriver à ces Français ? Que va-t-il nous arriver à nous qui n'y
sommes pour rien ?" demandent les étrangers. Mis à part les leurs, les fugitifs sont en plus désavoués par les Haeftlinge. Nous les encourageons en passant devant eux lors de notre remontée au chantier.
Le deuxième jour, leur vue est difficilement soutenable ; ils sont là tous les cinq au garde-à-vous, avec leur œdème facial ; ils sont là, le crâne et la face déformés, boursouflés, les yeux au fond de trous profonds, incroyables têtes-baudruches, gris-rose, en équilibre sur de maigres corps ! Deux d'entre-eux se sont affaissés. On les emmène. Les trois autres ne valent guère mieux quand sonne la sirène du soir. Tous finiront par se remettre, mais cette escapade risque de leur coûter une partie de leur vitalité, pourtant si nécessaire dans les semaines qui viennent. Pour notre part, nous Français, aurons tous, sur le crâne, une bande centrale tondue à ras, d'avant en arrière, dans nos brosses déjà courtes. Cette bande rase est, pour les Waffen et les meisters, une invitation à nous surveiller plus sévèrement. Elle est comme un dernier avertissement ; nous sommes les réprouvés du moment.
Il reste encore le sixième évadé, introuvable. Les chiens des Feldgendarmes ont perdu sa trace. Il ne nous rejoindra qu'au bout d'une semaine. Arrivé dans la vallée, il l'a suivie vers l'Ouest en se cachant dans les champs ; il a pu se restaurer aux bidons de lait que les fermiers laissent sur la route pour le ramassage du matin. Il s'est caché jusqu'au soir.
Epuisé après une nuit glaciale, il a fini, désespéré, par demander de l'aide à une maison. La femme l'a reçu, ravitaillé et caché. Elle vit seule. L'homme est absent depuis longtemps, disparu sur le front russe. Elle lui propose de le garder quelques jours, jusqu'à ce qu'il soit en état. Il accepte. A quelques mots près, ils ne parlent pas la même langue. Risquant d'être fusillée s'il est pris chez elle, elle est prête pourtant à le garder aussi longtemps qu'il faudra. Il devra vivre caché le jour, parfois sous un plancher. Au bout d'une semaine, il n'y tient plus et quitte son refuge, malgré les efforts de sa bienfaitrice. Il n'oubliera jamais.
Il rejoint la route, le ciel et les arbres. Repris presque aussitôt, il sera moins puni que les autres quoique sa cavale ait duré plus longtemps. Sans doute la satisfaction d'avoir récupéré le dernier a-t-elle calmé les esprits à la direction du camp. "Fou que tu es, s'entend-il dire en rejoignant ses camarades, il fallait rester". Je pense, moi, que seul celui qui a vécu une telle conjoncture est en mesure de juger ; a-t-il eu raison ? L'avenir n'éclairera jamais que le chemin choisi.


L'EMPOISONNEMENT

Décidé ment les pommes de terre, encore elles, devaient jouer un rôle important dans mon séjour à Weiss-See ! En ayant de nouveau ramassé des peaux
provenant d'un nouvel arrivage, nous nous entendons, quelques Russes, Polonais, Robert et moi, à les faire cuire sans nous quereller, une meilleure compréhension s'étant établie. Mal disposé, Fernand s'est abstenu. Mes agresseurs de l'autre fois semblent m'ignorer. Boris, celui avec lequel j'avais commencé à me quereller, l'homme à la mâchoire proéminente, me considère sans aménité. Il semble même s'intéresser à moi. Il me sourit, mais dans son sourire, je distingue 80% de moquerie niaise, et 10% seulement de curiosité sincère. "Et les 10% qui restent ?" me demandera-t-on. "Eh bien, disons 10% de bêtise inemployée mais disponible."
C e que nous, les mangeurs de peau, ne pouvions savoir, mais que nos estomacs indignés n'allaient pas tarder à nous faire sentir, c'est que les pommes de terre avaient été conservées à l'arsenic. Maux d'estomac ! Coliques insupportables. On fait signe à Robert qu'il est mal ajusté "La braguette !" - "C'est l'petit oiseau qui s'use le bec sur les barreaux d'sa cage" trouve-t-il le cœur à répondre entre deux grimaces. Nous nous trouvons une dizaine, très pâles à l'appel, et pliés en deux dans la descente au travail. Reconnus inaptes, nous sommes renvoyés par nos meisters surpris et vaguement inquiets. Demi-évanoui, un des nôtres vient d'être adossé à une palissade.
Exempts de travail, nous sommes cependant interdits au bloc pour cause de vomissements, et le froid n'arrange pas les choses.
Le chef de bloc, enquêtant, ne tarde pas à trouver la raison de nos maux. Il va consulter à l'infirmerie. "Vu la quantité absorbée, ça sera douloureux, mais ça devrait leur passer dans les vingt-quatre heures", a-t-il été répondu. Nous voilà donc à attendre dehors, chacun plié de son côté, rassurés par la vue des autres, qui fait qu'on se sent moins seul ; au bout de trois ou quatre heures de souffrance durant lesquelles j'ai essayé toutes sortes de positions, je commence à me sentir mieux. Je suis toutefois encore appuyé contre un grillage ; non loin de moi, Boris appuyé lui aussi. Voilà qu'il s'approche, tout sourire, comme s'il avait à me dire quelque chose de gentil. Une mésaventure commune l'inciterait-il à la fraternité ? Cette colique nous aurait-elle rapprochés ? Il avance la tête, confidentiel. Dans les meilleures conditions d'esprit, je tends l'oreille : "Du krematorium" (toi au crématoire !) dit-il, tout satisfait de sa trouvaille. Il est hilare, attendant ma réaction. "Ja, ja", répondis-je à l'Ukrainien, sans retenir ma voix. "Krematorium, ja, ja, aber du auch ; zusammen ins krematorium !" (crématoire, oui, oui ! mais toi aussi, ensemble au crématoire !). Colère du Russe qui ne s'attendait pas à
cette réponse et s'éloigne en maugréant. De l'autre côté du grillage, un Waffen en faction nous regarde intrigué.
Notre santé organique est telle que nous, les empoisonnés, nous retrouvons tous à la queue pour la distribution de la soupe de midi. Le chef de bloc nous demande si nous nous croyons au cirque... et nous expulse à coups de pieds vers l'extérieur ! La faim qui s'ensuivra tout au long de l'après-midi nous punira aussi durement que l'arsenic. Je note que, lors de mes rêves de nourriture se rapportant au pays, qui ont surtout lieu lorsque vient le soir, je vois plutôt ces jours-ci la carte de France recouverte par un énorme croupion de canard rissolé. Sans doute évoque-t-il plus précisément ma fringale !


LES SACS DE CIMENT

Au départ, rien de plus banal que de prendre en charge un sac de ciment qu'on vous dépose sur l'épaule ou la nuque, Voilà le sac bien à cheval, et le cheval c'est moi ! Il faut alors descendre cent mètres sur le flanc de la moraine, jusqu'au barrage qui se construit à la sortie du lac. A peine tracé, le sentier parfois s'interrompt. Il faut regarder ses pieds et choisir son trajet avec soin. Faire tomber un sac serait s'obliger à le reprendre au sol et, depuis deux mois que nous sommes là à maigrir, nos forces ont diminué au point de rendre l'exercice aléatoire. En outre, il ne faut pas que le sac arrive crevé, sous peine
d'encourir les foudres du meister. C'est fou comme en bas, à l'arrivée, on se sent léger dès l'instant où on a déposé sa charge ! Une curieuse impression de s'envoler, qui dure pendant les premiers mètres de la remontée. Cependant, au fur et à mesure que le temps passe, nous voyons se dégrader la mine et la démarche des nôtres.
Les traits se tirent, les yeux s'échauffent ; poudrés de ciment gris, les visages se minéralisent, la cadence des fourmis gris-bleu diminue, mais, aller plus lentement, c'est porter plus longtemps. Le trafic se fait en silence, dans le seul bruit de notre essoufflement, mêlé à celui des pierres qu'on dérange. Tout en haut du champ visuel, le ciel bleu se balance, immuable. Tout à coup, les épaules et la nuque brûlent à crier. Pour gagner du temps on se raconte bien à soi-même des histoires, on imagine... mais elles finissent toujours à table, ou même allongé sur un coude à la manière des Romains ; ces gars qui étaient assez intelligents et rusés pour goûter simultanément les joies du festin, du bain et de la relaxe ! C'est alors qu'on se tord la cheville. Aïe ! On est ramené à la réalité comme la brebis égarée, mordue par le chien de garde.
Fernand et moi nous sommes placés opposés dans la ronde, de façon que le remontant puisse, au besoin, prêter main forte au descendant. Notre commando ne s'en sortira pas sans quelques foulures et écorchures.
Heureusement, ni Fernand ni moi ne ferons tomber le sac. C'est harassés mais indemnes, que nous atteignons le dernier transport de cette journée du commando-ciment. Comme ivres, nous déposons notre dernière charge. Fugace impression de s'envoler, mais botté de plomb, l'oiseau est rivé au sol. C'est à ce moment que nous faisons connaissance avec Marc.


MARC LE FELDLAGER*

Seul, immobile, un Haeftling se profile, un genou levé, appuyé au rebord de cette terrasse naturelle où nous venons de décharger. Il observe en contrebas le barrage où on coffre, à grand renfort de coups de marteau dédoublés par l'écho.
A l'exception de demi-bottes rousses, rien dans sa tenue ne le distingue de nous. Descendu compter les sacs, un Kapo Tchèque vient de le désigner : "C'est un nouveau chef de camp ; il est Français." Nous nous approchons. Il se retourne d'un coup. "Alors les gars, ça va ici ?" L'homme est petit, musclé, la taille bien découpée. Exprimant l'énergie, l'arcade sourcilière bombée, ourlée de sourcils explosifs, surplombe un regard intelligent, d'une extraordinaire vitalité. Marc, c'est un cas, parce que, Français, il a le grade de Feldlager.
Promotion peut-être unique dans l'histoire concentrationnaire. Cela tient au fait qu'il est un des rares rescapés du grand appel de Dachau, lequel a eu lieu bien avant ma déportation.
Cet appel meurtrier avait vu les Haeftlinge alignés au garde-à-vous pendant plus de 48 heures, et qui plus est, l'hiver. On dit que les tirs en enfilade mitrailleuses SS, pratiqués au ras des poitrines et des dos, touchaient quiconque se laissait fléchir. Connu on ne sait comment des services de la Croix-Rouge suisse, cet appel avait fait scandale. Pendant toute sa durée, des protestations avaient été émises par la radio helvétique, à la grande fureur des SS.
Commencé avec plus de mille hommes, cet appel s'était terminé avec moins de vingt ! Ces quelques hommes, après avoir, aussitôt que permis, été secourus, hospitalisés et soignés par les infirmiers Haeftlinge, s'étaient vu féliciter par les SS en personne et, dans l'instant, avaient été promus à des responsabilités exceptionnelles. Une fois de plus, la résistance physique et le courage qu'elle impliquait aux yeux des nazis, avaient payé. Tel est cet homme avec qui nous il causons maintenant, mais nous ne connaissons pas encore son histoire. Marc est alsacien. D'après sa personnalité, je pense qu'il est peut-être juif mais ne lui demanderai jamais. Il doit avoir un peu moins de trente ans. Il était officier de renseignements dans la Résistance.
J' aimerais le connaître mieux, et si possible le compter parmi mes amis, mais il est chef de camp et sa fonction fait qu'il se méfie des sympathies souvent intéressées. Je m'efforcerai donc de ne me plaindre
de rien en sa présence ; cela me mettrait hors de sa curiosité. Je ne solliciterai jamais rien de sa part ; cela surtout serait mal venu. Il ne m'accordera son attention puis son amitié qu'après que j'aie fait mes preuves. Pour l'instant, abordé par le Kapo, il répond tout en déplaçant lui-même des sacs, semble-t-il avec aisance. Peut-être veut-il montrer qu'à l'occasion, il n'hésite pas à travailler. De temps à autre, il nous regarde puis revient et reprend la conversation.
Et nous voilà, quatre ou cinq autour de lui, à parler de la France ; et particulièrement de l'Alsace, du Riesling, de la choucroute et du kougelhof, comme si nous étions attablés à la terrasse d'une brasserie. Ma nuque qui me tiraille n'en croit pas ses douleurs. Un meister l'aborde à son tour. Le rideau un instant entrouvert est tiré. Je vois qu'il parle l'allemand à une vitesse surprenante. Le ton monte et devient nasal dans la controverse, pour s'adoucir ensuite, mais la rapidité d'élocution reste constante. Je ne sais pas encore que lui et moi apprendrons ensemble à jouer au bridge. Mais cela c'est pour plus tard.

* Feldlager : chef de camp Haeftlinge


KAR ACHO

Ce fut un épisode haut en couleurs ! Un matin, à l'appel, on s'aperçoit qu'il manque un Russe, colère du commandant SS et des Waffen. Vociférations des Kapos qui, eux, ne veulent pas
être tenus pour complices. On cherche et on trouve. Une partie du grillage a été soulevée dans la nuit, des traces de pas s'inscrivent dans la neige pour devenir rapidement une traînée vers la vallée. Impossible de marcher sans raquettes dans les pentes. Alors le Russe a pris une planche, dont on voit clairement la trace. D'abord furieux, les Waffen rient. Ils vont chausser leurs skis et se payer une chasse à l'homme qui va leur permettre de dérouiller leurs spatules. Il n'a pas pu aller loin ce fou ! On va lui coller une bonne raclée sur place, à ce jean-foutre, et on le ramènera ficelé sur le traîneau ! Après quoi, on lui fera une grosse tête et on le foutra au cachot. Le sergent SS en fera ce qu'il voudra.
Oui ! Le scénario semble achevé, mais le fugitif n'est pas n'importe qui ; c'est Dimitri ! Et le scénario sera tout autre. Les Waffen partent à trois, commandés par le sergent SS en personne, qui a sauté sur l'occasion de chausser. Il convient de décrire ce sergent. Il se trouve sous les ordres directs de l'adjudant SS qui fouille et châtie lui-même les Haeftlinge. Le sergent est affecté au tabassage concernant toutes les autres fautes sanctionnées. Il n'est pas avare de ses coups et frappe beaucoup plus fort que son supérieur. Aussi est-il le plus redouté !
D'origine ukrainienne, de famille noble, blond, de pur type 'aryen', il mesure 1m 90 (ce qui, quarante ans
plus tard deviendra banal, mais représente pour nous une taille exceptionnelle). Ancien lieutenant SS sur le Front russe (il faut à un étranger avoir accompli de nombreux exploits militaires pour accéder à ce grade), il a, une nuit de beuverie, dégainé et joué dans l'obscurité à 'coucou-pan-pan '* avec des camarades officiers aussi saouls que lui ! L'un d'eux est mort.
Les autres se sont vus dégradés ; lui-même, ramené pour sa part au grade de sergent. De longues jambes légèrement en X, lui valent une démarche balancée, majestueuse et menaçante, avec le mauser qu'il porte à la ceinture. Une petite casquette anguleuse à longue visière surplombant un beau visage d'aigle complète le personnage. Sans oublier quelques dents en or sur le devant, qui lui confèrent un rire particulier.
Donc, nos quatre poursuivants chaussent ensemble. On entend leur voix excitées. Ça fait penser à des chiens de chasse. Ils ont leur sac à dos et leurs armes. Ils ont pris le traîneau de secours, l'homme doit être ramené mort ou vif. Sur le traîneau, une paire de skis supplémentaire en cas de casse. Le Grossglockner Spitz se profile, sombre sur le rougeoiement du levant. Le sergent SS flaire le vent comme un prédateur. "Vorwärts" (En avant). Déjà sa haute silhouette s'éloigne à l'avant-garde. Ils suivent sans peine la traînée, se demandant encore comment on peut être assez naïf pour tenter de s'enfuir
par ce moyen. Ils ne doutent pas un seul instant qu'au bout d'une heure tout au plus ils vont trouver leur homme épuisé, peut-être à demi-gelé. Mais la trace continue et gagne le couvert. De plus en plus étonnés, ils descendent maintenant dans la forêt où la progression est malaisée. Ils feront ainsi dix-huit kilomètres avant de trouver le Russe. Il est là, assis sur sa planche, stoïque quoique épuisé. Sous la menace des armes, il se redresse calmement. "Ja, ja". Son exploit désarme ses poursuivants de plus en plus admiratifs de ce qu'ils eussent cru impossible.
Jusqu 'alors furieux d'être tenus en échec, ils sentent leur colère tomber dès qu'ils voient leur mission réussie. Pour une partie de ski, ç'en a été une bonne ! Et puis le sergent SS est lui-même Ukrainien. Une fraternité silencieuse s'établit peut-être, car on ne bat pas le Russe. Le ramener ficelé serait exténuant étant donné la distance et le dénivelé. Alors on lui fait chausser les skis disponibles, et tant bien que mal, tout le monde remonte. Partis au petit matin, les poursuivants ne ramèneront leur fuyard que le soir. Pendant des heures, ils ont presque oublié la raison du voyage, devenus inconsciemment des compagnons de route.
Mais voilà le camp. On ne peut pas le laisser retourner à son bloc ce Russe. Alors, on l'enferme dans une cabane de pierre carrée (non chauffée) servant de cachot, où on le boucle pour la nuit.
Le lendemain matin, vis-à-vis du commandement, il faut bien le battre ce phénomène : le sergent SS et les Waffen sentent que l'homme va se défendre et il semble particulièrement fort. Encore une partie de sport ! Ils enlèvent leur veste car, être frappé porteur de l'uniforme les obligerait à tuer le Russe.
Lorsqu' ils entrent dans le cachot, Dimitri s'est réfugié dans un coin et les attend.
Les quatre hommes mettront plus d'un quart d'heure à l'extraire de là. Ils lui feront la grosse tête ; mais là encore, sortiront étonnés, convaincus que le Russe ne s'est pas donné à fond. Le soir, malgré le règlement, ils lui passeront à manger par la fenêtre du cachot. Toutefois, le scénario n'est pas terminé ; il manque le dernier acte, le meilleur.
L'us age est que, lorsqu'un Haeftling tente de s'enfuir, on le présente repris, puni, battu, en exemple pour tous. Pour cela, rien de mieux que la place d'appel. Après l'inspection et le compte des hommes effectué par le sergent SS, on fait passer le fugitif devant les rangs et il se produit l'inattendu. Précisons que l'adjudant SS qui ferme la marche, n'a pas exigé que le fugitif apparaisse les poignets liés, traîné et poussé par ses gardes, comme cela se fait le plus souvent dans les autres camps.
Dimitri apparaît donc seul, marchant une vingtaine de mètres, devant l'adjudant. Sa démarche est normale
mais le visage est entièrement tuméfié. Il régnait déjà un silence impressionnant, mais dès qu'il apparaît, tous les Russes resserrent leur garde-à-vous et ça fait un bruit singulier, donnant au silence qui suit quelque chose de solennel. Il se produit ce paradoxe que c'est Dimitri qui semble faire l'appel. Il marche regardant droit devant lui, mais au milieu de la distance, tournant la tête vers les siens il dit simplement "Karacho" (bien)... "karacho" répondent-ils tous d'une seule voix. Si jamais chœur parlé fut impressionnant, ce fut à cet instant. Il sembla que la nation russe tout entière répondait "karacho". Comprenant le renversement de situation, l'adjudant SS, agacé, donna l'ordre de dispersion. Voilà comment Dimitri le fugitif passa un soir les Haeftlinge en revue !

* Coucou pan pan : (sorte de duel).Jeu d'obscurité qui se dispute au revolver, obligeant, chaque protagoniste à son tour, à crier "coucou" de façon que son ou ses adversaires puissent le situer et tirer sur lui ( deux balles consécutives maximum).


LE CAPITAINE SS

Et le capitaine SS commandant Weiss-See, dira-t-on ! Eh bien, je l'ai vu deux fois de près, et peut-être une fois ou deux faire l'appel.
La première fois, c'est lorsque nous nous sommes trouvés face à face sur le court escalier de bois donnant accès au bloc-infirmerie. Il en sortait après
inspection. J'y allais Voir mon ami chirurgien. Habitué à trouver son trajet libre, il s'était arrêté, comme surpris, par une erreur de protocole. Stupéfait de me trouver dans cette situation, j'en avais oublié de reculer et me mettre au garde-à-vous aussi vite qu'il l'eût fallu. Un capitaine SS et un Haeftling ainsi face à face : impensable ! Un Kapo tchèque, arrivé en courant, m'avait tiré d'affaires en m'administrant une large bourrade, hurlant après moi une invective. Le trajet était libre, le capitaine ne m'ayant pas encore regardé ou n'ayant pas voulu le faire avait passé son chemin.
La seconde fois, décidément je n'ai pas de chance avec lui, c'est alors que j'étais assis, attablé, penché sur une montre de poignet de femme, confiée par un meister à un Waffen yougoslave qui me l'avait transmise. Du fait de ma concentration, je n'entends pas le "achtung !" crié à l'entrée, demandant que chacun reste figé dans sa position, et ne perçois pas plus la réponse du capitaine, permettant à chacun de se mettre au garde-à-vous. Là encore l'officier s'arrête surpris, le silence a pris un poids anormal. C'est seulement à ce moment que je réalise et me lève. De petite taille, trapu avec une grosse tête, l'homme ressemble par ses traits à Wagner. Peut-être le nez est-il plus busqué encore. Ce visage est fréquent dans la région de Nuremberg, en Franconie,
où les Francs séjournèrent avant d'envahir la Gaulle.
Je me lève donc et me mets au garde-à-vous mais tranquillement, sans précipitation, ce qui pourtant eût été, en dernier lieu, une manière d'excuse. Inconsciemment, ma qualité d'horloger avait repris ses droits. Fût-ce abordé par Dieu le Père, un horloger dérangé n'a pas à se précipiter, n'est-ce pas ? Mieux ! J'eusse trouvé naturel que l'officier s'intéressât à mon travail et m'en fît compliment. L'homme me considère, son œil bleu va des pièces de la montre groupées sur un papier à ce Haeftling qui, "par Saint-Adolphe", se croit dans sa boutique d'artisan ! Puis le capitaine passe sans manifester d'autre sentiment qu'un léger mouvement de tête, sans doute un peu de surprise. "Tu n'es pas fou " me dit après coup un Kapo. "Tu veux nous faire punir tous !" En sortant, le Capitaine dit au chef de bloc son étonnement et sa désapprobation, mais sans toutefois ordonner de sanction. Je pensai à ce visage qu'on verrait plutôt penché sur une partition. Quel est cet homme ? Un tigre SS aux griffes usées ou simplement lui aussi un ancien combattant que l'âge a fait verser dans la SS ?


UN DEMI-LITRE DE MARGARINE FONDUE

Pour ma part, je vins à bout de ma montre. Travailler sans loupe, avec une pince à épiler, une brosse à
dents venue je ne sais d'où et un morceau d'allumette pour nettoyer les rouages n'est pas une mince affaire ! Mais comme disait Napoléon : "Impossible n'est pas français." Ce succès me valut qu'un soir le Waffen me fait signe de le suivre. Il m'entraîne aux cuisines. Ce vieux Yougoslave s'est jusqu'alors montré placide et débonnaire et j'augure bien de son invite. Il s'approche de l'autoclave où cent litres de soupe viennent de cuire, se saisit d'une louche, racle en surface un bon demi-litre de margarine fondue et me la tend. Merveille ! Je m'en saisis comme du Saint-Sacrement ! Pour la refroidir, j'en trempe le dos dans l'eau et j'avale goulûment le contenu, malgré la température encore élevée ! La faim profonde, organique, viscérale, suscite un tel appétit que ce qui ferait vomir quiconque me semble délectable et sera parfaitement assimilé.


LE SERGENT ET LE POLONAIS

Cette réparation que je viens de faire est alors connue d'un Haeftling polonais qui se place en intermédiaire pour m'en procurer une seconde ; une grosse montre de poche appartenant à un fermier. Jeune officier de cavalerie (ayant combattu les Allemands à l'arme blanche), le Polonais est fringant, affable et parle assez bien le français, mieux encore l'allemand si on en juge par ses échanges verbaux avec les meisters.
Cette fois, j'ai la chance de refaire un crochet de ressort avec, pour tout moyen de chauffer l'acier, une allumette ! Prélever d'abord un petit fragment qui fera arc-boutant ;chauffer ensuite et plier à la limite du bleui. Le Robinson Crusoë de l'horlogerie ! La montre rendue, je reçois les félicitations du Polonais, accompagnées d'une tranche de pain.
Il se trouve que le sergent SS a eu vent de la transaction. Il apprend que le Polonais a, pour sa part, retenu la plus grande partie de ce qui m'était destiné ; à savoir de cette monnaie-papier interne, fournie par l'administration du camp, avec laquelle nous pouvions nous acheter de petits savons et ce qu'il fallait bien appeler des cigarettes. L'intermédiaire s'est taillé la part du lion. Un capitalisme intérieur renaît, embryonnaire. Irrité, le sergent SS convoque le Polonais. Amené comme témoin, ou plutôt pièce à charge, je n'ai pas un mot à dire. J'ai du moins l'avantage d'assister à l'interrogatoire. Ne parlant pas assez bien l'allemand pour comprendre le dialogue, je suis entraîné à en saisir le sens par l'intonation et les attitudes. D'abord le SS parle doucement et le Polonais répond de même ; puis, c'est une série de questions et de réponses au cours desquelles le ton, d'abord sobre, dérive vers la gaieté. Le ton du SS semble de plus en plus allègre, mais en même temps s'enfle et devient légèrement nasal.
De toute évidence, pour qui connaît les mœurs SS, le signal est au rouge. Le Polonais sent fort bien le piège. Par un ton badin, lui faire croire à la connivence et par une attitude familière, l'entraîner jusqu'à l'irrespect.
R eculant brusquement de deux pas, le Polonais se met au garde-à-vous en hurlant : "Jawohl !". La violence de son cri ressemble à un défi. Mise à part la taille, les deux hommes se ressemblent ; deux blonds de pur type 'aryen' quoique aucun d'eux ne soit allemand ; deux visages d'aigle face à face ; celui du Polonais pourrait servir d'effigie sur une monnaie royale. Deux regards étincelants s'opposent. Le combat de coqs sous-jacent va-t-il tourner mal pour le Polonais ? Tout est à craindre. Le sergent dit lentement quelque chose qui ressemble à une mise en garde. Un face à face silencieux de quelques secondes. Puis le SS tourne lentement les épaules et s'éloigne. Le Polonais se retrouve seul au garde-à-vous. Je ne doute pas qu'intérieurement, il soit à cheval, sabre au clair. Il ne me dit rien et s'éloigne à son tour. La seule sanction dont il est frappé est de devoir restituer la monnaie-papier, dont, cependant, je ne verrai trace. J'ai, en compensation, le sentiment d'acquérir une notoriété horlogère qui vaut bien cet investissement.


LES CABANES

Ce soir, au bloc, on ne parle que des cabanes ; celles montées par morceaux à l'aide du téléphérique et qu'il s'agissait d'assembler, chaque jonction étant numérotée. Il fallait ensuite aménager l'intérieur. On a pris à l'essai un groupe de Français. Ils ont compris que monter rapidement l'extérieur leur permettait de faire, à l'abri du froid, traîner l'aménagement intérieur. Mais voilà ! En toute chose il faut de la mesure ! Le meister a saisi le manège et vient de nommer en titre, avec ses félicitations, les Français monteurs des extérieurs. Il confiera à un commando de Russes les aménagements intérieurs. On imagine le ricanement des uns et le mauvais rictus des autres !


APRES DEUX MOIS

Ainsi fonctionne, depuis deux mois, notre camp de Weiss-See, avec ses équipes harassées sur des chantiers sans cesse prolongés à mesure de l'aménagement du lac ; avec ses meisters pressants et ses gardes postés dans les rochers ; avec son téléphérique, araignée besogneuse tirant son fil dans le ronronnement de ses poulies ; avec ses brusques bourrasques de neige et ses ciels soudain absous ; avec ses SS bottés, gantés ; avec ses rapaces tournant autour des cimes ; avec, ancrées au sol sous des câbles tendus, ses longues cabanes sombres qu'on voit la nuit cracher des étoiles par-dessus leurs yeux jaunes.
Ainsi. vivons-nous, sur les flancs du Grossglockner Spitze, notre condition de Haeftlinge voués à l'amaigrissement progressif. A chacun de nos
passages sur la balance, la montagne, ce sphynx qui nous regardait nous insinuer entre ses griffes, et dont je disais qu'il prendrait peu de nos vies mais beaucoup de nos kilos, ce sphynx vient réclamer sa part de notre chair.
Ah ! Si nous mangions seulement la moitié en plus ! Sans doute ne maigririons-nous pas. Et puis, il y a le froid. Une chemise, une veste, une capote, pas de pull-over, pas de maillot de corps. Nos vêtements en ortie tissée, réussite technique pour la solidité, ne sont pas chauds. Nous n'avons non plus rien d'imperméable. Quelques-uns des nôtres ont tenté de dissimuler sous leur capote un sac de ciment vide, mais, trahis par les craquements, ils ont dû le restituer en échange d'un coup de nerf de bœuf ou de matraque. Enfin, il y a l'appel où, dans la nuit, à cinq heures trente du matin, nous devons par tous les temps rester immobiles, parfois une demi-heure.
Le travail nous emprisonne entre le froid et la faim comme entre marteau et enclume. Evoquons mon poids qui semble représentatif de la moyenne des Français d'ici. Interné en février 1944, je pesais 66 kilos. La vie de maquisard m'avait développé les muscles, et comme l'époque le suggère, démuni de graisse. Après cinq mois d'internement et de faim dans les prisons de Vichy, j'avais perdu cinq kilos ; plus un durant mon transfert vers l'Allemagne. C'est donc à soixante kilos que j'ai commencé le camp
de Weiss-See. J'ai, au cours des deux mois passés, perdu cinq kilos ! Combien en perdrai-je encore au cours des mois à venir ? Il va falloir tenir jusqu'à la fin de cette guerre ! Cette guerre dont les nouvelles nous parviennent incertaines et parfois contradictoires. Les alliés et les Russes avancent bien, mais nous ne sentons aucun renoncement collectif, aucun désarroi chez les militaires allemands qu'il nous est donné d'observer.
No tre survie est une course contre la montre commencée dans les prisons de Vichy. L'avenir, incertain, s'assombrit. Dans notre nuit, à défaut des sorcières dansant sur le Mont Chauve, ce sont des squelettes qui dansent sur nos crânes rasés.


KOHL

Enigmatique, Kohl. Ce Kapo allemand, triangle rouge, sous la surveillance duquel nous devons tracer un chemin dans la moraine. D'abord le vêtement fait exception. Sa tenue rayée se limitant au pantalon, Kohl porte un blazer râpé beige sombre bordé de noir ainsi qu'un béret gris fer à fond plat et bord brodé évoquant plutôt l'universitaire pauvre. D'où sort-il ? Par quel raccourci est-il arrivé là ? Une certaine raideur dans le maintien lui donne de la distinction, mais son attitude nous déconcerte. D'une amabilité réservée, il passe brusquement à l'admonestation gesticulée, accompagnée d'accents de voix étranglés proférés comme des aboiements. Concentré de longs
moments, soudain il se réveille et ses imprécations tombent mal à propos. Hier, j'ai franchement refusé une exhortation à me presser, lui déclarant peut-être imprudemment que j'étais prisonnier. Kohl s'est approché, m'a considéré un instant puis m'a répondu que lui aussi était prisonnier. Il s'inscrivait ainsi à nos côtés, mais pour déclarer quelques instants après que j'étais une forte tête et qu'il m'aurait à l'œil. Je reste perplexe à son sujet. Quand il gueule, l'expression n'y est pas, son personnage est à la limite du jeu, comme s'il s'amusait sous cape. Je l'observe à son insu, assis sur un rocher, le regard fixé sur ses mains croisées. Non, ce type n'est pas facile à situer.
Ce matin, il grognait de temps à autre, comme d'habitude, quand il s'est arrêté devant moi disant à brûle pourpoint qu'il nous réserve pour bientôt une surprise. Intrigué, j'allais acquiescer quand, repris par on ne sait quelle hostilité, il s'est durci et il a tourné les talons. Cet après-midi, au moment de commencer le travail, Kohl nous fait signe de nous approcher, Robert, Pierrot et moi. Il sort une liste de sa poche: "Je vous ai inscrits tous les trois dans le commando des fortes têtes, vous y serez très bien !" Il sourit, content de lui. Est-ce une mauvaise farce ? La liste est là, dans ses mains. Une dizaine de matricules y figurent déjà.
"C'est un commando pour Schneiderhau ", précise-t-il. Schneiderhau, on connaît ! Nous y sommes passés en arrivant. "Je serai débarrassé de vous" dit-il content, comme s'il se félicitait d'une promotion. Nous saurons ce soir que le commando, c'est pour la fin de la semaine. Le commandant militaire ne sera autre que notre adjudant SS en personne ! Avec pour second, le sergent ukrainien. Le tandem semble redoutable. Comme chef de camp Haeftling : Marc, qui vient lui-même nous annoncer notre départ. Par ailleurs, on demande trois volontaires pour descendre avec trois jours d'avance faire au lac d'Einsicherboden un travail encore indéterminé, mais... avec supplément de nourriture ! Toujours aventureux, Robert, Pierrot et moi sautons sur l'occasion ! "Ne jamais s'engager pour un travail indéterminé" me sussure mon ange gardien, mais quoi, après tout ce que nous avons déjà fait ! Nous vivons ici notre dixième semaine, au terme de laquelle nous aurons encore perdu du poids. C'est donc déjà fort maigres que nous quitterons ce camp. Il semblerait superflu d'évoquer à nouveau cet aspect des choses, si le poids n'était devenu notre principale préoccupation, le cadran sur lequel s'inscrivent les chances qui nous restent. J'aurai, depuis mon arrestation, perdu douze kilos.


LES POUX

Il paraît nécessaire d'évoquer, ne serait-ce
qu'une fois, les poux, ces compagnons tenaces. Au plein du travail, quel que soit notre emploi, à onze heures, comme s'ils avaient l'heure, les poux attaquent ! Des piqûres, des démangeaisons aigües, intolérables, principalement autour de la taille, là où la ceinture plaque au corps chemise et pantalon. Des dizaines de poux agissant simultanément ! On n'arrive plus à faire face, d'autant que le froid est trop vif pour qu'il soit possible de desserrer et d'extirper nos vêtements ; les Waffen ne nous en laisseraient d'ailleurs pas le loisir : "Schnell, schnell, beiwegum " ! Alors on se frappe, on se pince, on se gratte à travers le tissu, on se contorsionne et, au fil des minutes, on devient furieux. "C est à devenir dingue" s'écrie un Haeftling à bout. "Y zont l'plat d'résistance sous la ceinture et pour le dessert y vous bouffent les breloques" s'écrie Robert qui se démène. D'autres, moins communicatifs, se grattent excédés en serrant les dents, certains au bord des larmes. Epouvantail besogneux, le Haeftling doit en plus s'offrir des préoccupations et des attitudes de singe !
Il existe pourtant une chambre-étuve où, montés sur des vestiaires roulants, les vêtements sont introduits, mais, agglutinées aux coutures, les lentes résistent à tout ! Tant celles du gros pou noir semblable à une graine de cumin que celle du petit beige
montrant un point rose au milieu du corps. Rien n'y fait !
La capture des animaux adultes à laquelle nous nous appliquons après le travail parvient tout juste à freiner le fléau. Ainsi vont les poux, ajoutant leurs morsures comme en prime aux souffrances du Haeftling.


LES CAISSES (mon dernier travail à Weiss-See)

Des caisses sont arrivées ; des caisses de bois cubiques, d'environ cinquante kilos chacune. Nous les portons à deux. Pour les attraper, seulement deux lattes de bois clouées en pont sur deux faces opposées. Il faut se pencher, glisser les doigts sous la latte, soulever et avancer tournés l'un vers l'autre, ce qui est malaisé. Nous avons à parcourir environ cinquante mètres entre le téléphérique et le dépôt que nous constituons. J'ai, pour faire équipe, retrouvé Pierrot. Depuis des heures, nous nous affairons. Nous peinons aussi parce que nous sommes affaiblis.
Pierrot me regarde : "Tu vois, ici, on n'est pas féroce avec nous, On nous fait crever naturellement, comme par hasard, en nous faisant maigrir petit à petit. T'as vu nos avant-bras ? Et pourtant on bosse !" Il remonte sa manche et je fais de même. Ça n'est pas brillant ! "Pourtant tu vois, on tient ! et on tiendra bien jusqu'au bout, mon vieux Max" ; il me tape l'épaule ; repris par son optimisme il sourit à présent. Nous nous réconfortons en évoquant, une fois de plus,
l'impossibilité que la guerre puisse durer encore longtemps ! Les temps qui viennent nous montreront avec l'offensive Von Rundstedt que, si 'impossible#039 ; n'est pas français, ça n'est guère allemand non plus ! Nous reprenons nos caisses, mais les doigts font mal avec ces conneries de lattes et les reins fatiguent. A l'arrivée, nous mettons de plus en plus de temps à nous redresser pour hisser notre caisse sur la pile. Il flotte une sorte de brouillard glacé dont l'humidité tenaille les épaules par douleurs vives, comme si nous étions fouillés par quelque champ magnétique. Un Waffen nous regarde désabusé. Au bout d'un moment, agacé, il nous écarte du bras, saisit notre caisse et la juche lui-même, sans efforts apparents. "Bist du schwach" (es-tu faible !) me dit-il. Il voit bien que notre faiblesse n'est pas feinte. Il reprend sa faction en secouant la tête, jugeant sans doute notre situation sans issue. "Alors, à deux, nous en valons à peine un !" - "T'en fais pas, ça finit demain ces saloperies de caisses". Pierrot regarde la montagne.
Apportant notre dernière caisse, nous rencontrons Kohl. Il nous salue aimable "Bonjour ! C'est bien où vous allez ! On s'occupera de vous ! Les fortes têtes", dit-il malicieux, montrant vers le bas la fuite du câble, puis il nous serre la main et s'en va. La perplexité
demeure.
Chuintement des poulies, une benne approche. Seul, assis sur le rebord, une main gantée tenant la barre de suspension, épaules et bassin croisés par la position, superbe dans sa nacelle, l'adjudant SS arrive. Il enjambe en levant ses bottes et saute de sa benne comme un jeune homme. Il plisse les yeux sous sa casquette à galon d'argent. La peau du cou est un peu détendue, mais, sous l'uniforme, l'âge lui confère une indéniable noblesse. Il ne manque plus que le monocle. Sans doute revient-il de Schneiderhau, visiblement il est satisfait du voyage. Les deux hommes de service à la réception des bennes et nous-mêmes esquissons un garde-à-vous qu'il arrête de la main. Il prend le chemin du camp, les pierres sonnent sous ses pas. Encore une fois, quel est cet homme, bon ou mauvais ? Lequel sera-t-il avec nous, les 'fortes têtes'.
Aujour d'hui : c'est le départ. Nous devons tous trois nous retrouver à quatre heures au téléphérique. Après le repas du midi, je suis allé à l'infirmerie dire au revoir à notre médecin-chirurgien et j'ai eu le plaisir d'apprendre que lui aussi était désigné pour Schneiderhau. Je dis au revoir à Fernand, hospitalisé depuis deux jours pour ce qu'on ne parvient pas a définir comme un empoisonnement, mais qui le laisse sans appétit ni ressort. Angoissant de dire au revoir à un ami dans de telles circonstances ! Fernand s'efforce de sourire,
mais il cache mal son inquiétude et sa tristesse.


LA DESCENTE VERS SCHNEIDERHAU

Avec donc trois jours d'avance sur le commando, nous, les trois volontaires, quittons notre bloc et descendons vers la station où un Waffen montant d'Einsicherboden doit nous prendre en charge.
L'hivedéjà s'annonce. Des bourrasques de neige s'abattent que le soleil, une fois revenu, ne parvient plus à faire fondre. Peu à peu, tout devient blanc. Les chèvres chamoisées, ces animaux de liberté, dont on voyait les troupeaux s'écouler entre les roches, sont réparties vers l'aval. Les bords du lac se figent et les chantiers doivent chaque matin être déneigés, Dans un mois, ce camp sera entièrement vidé de ses effectifs. Destinés à être recouvertes sous plusieurs mètres de neige, seules trois cabanes groupées près de la station resteront occupées durant l'hiver, communiquant entre elles par des tunnels étayés. Rattachés au monde par le seul téléphérique, quelques montagnards y passeront l'hiver, assurant l'entretien du matériel.
Quand nous arrivons, tout est silencieux, c'est la panne ! Nous devons emprunter une de ces bennes en bois rectangulaires, destinées au gros matériel ou a six hommes maximum. Pour l'instant, nous nous asseyons au soleil, adossés contre une cabane. Repos inattendu !
"Toujours ça que les Prussiens n'auront pas, comme disait ma grand-mère" dit Pierrot.
Nous parlons de choses et d'autres. Le froid ne tarde pas à nous faire lever. Il faut marcher ; à cette condition, il fait encore bon. Après trois quarts d'heure d'arrêt, les poulies repartent, la station reprend vie. Notre benne arrive, on l'aperçoit là-bas. A le voir serré dans sa capote, notre Waffen a dû avoir froid à se balancer entre deux pylônes, quelque part sur la ligne. Il sort en effet d'une mer de nuage aux reliefs frangés soulevés par le soleil, quelque chose comme une tempête figée dans sa lumière.
L'hom me saute maladroitement sur le plancher. "Verflucht!quot ; Il se fouette le buste à grands battements de bras, il tape des pieds. Le meister sort de son réduit et l'invite, mais le Waffen préfère marcher. Il nous lance un regard maussade ; c'est à cause de nous tout ca ! Après quelques minutes il nous fait signe. Nous nous asseyons groupés sur le plancher. Lui, en face de nous, le fusil entre les pieds. Le meister pousse notre suspension. La benne tressaille saisie par la traction. Un dernier regard à ce lac où nous avons souffert et travaillé, au point que nous le sentons un peu nôtre. Dépoli sur les bords, son miroir est barré de larges risées. Léger serrement de cœur. Pour les camarades qu'on laisse, Fernand surtout ! Peut-être aussi pour cette cuvette glaciaire de Weiss-See ; avec ses chutes de pierres dont l'écho roulait lointain ; avec ses bruits d'écoulements liquides
et ses névés étincelants ; avec ses cabanes aux toits porteurs de stalactites.
La couleur du soleil est passée à l'orange. Lentement, le Grosslockner Spitze s'enfonce incandescent avec, autour du sommet, les vols croisés de ses choucas. Il ne sera bientôt plus qu'un cairn lumineux posé quelque part dans le désordre de la moraine. Comme soulevés sous le pylone, nous franchissons le premier repli, puis nous plongeons. Nous atteignons les premiers piliers, les premières spirales, les premières écharpes de vapeurs colorées. Féerie ! Nous glissons dans un enchantement lumineux ! Premiers lambeaux de brouillard compact. Notre Waffen s'estompe, puis reparaît. Le froid prend aux épaules. Tout est orange puis lentement devient gris. A ce moment se produit un phénomène ; de minuscules étincelles crépitent et courent le long de notre câble. Une odeur d'ozone se dégage. Un sentiment oppressant d'insécurité nous laisse muets. Quelque chose d'infiniment puissant menace ! Pierrot m'a saisi le coude et observe. Le Waffen, lui aussi, fasciné, murmure "Kreuzifix" .
Attentifs, quatre hommes en sursis glissent entre ciel et terre. Peu à peu, le phénomène cesse. Nous ralentissons. Soubresaut ! Nous sommes passés sur un raccord. Le meister doit savoir là-haut. La cadence reprend, puis ralentit de nouveau, et tout s'arrête. Notre benne se balance dans un silence ouaté.
"Sakrament !" Le Waffen regarde le chariot de suspension. Nous nous rapprochons tous les trois. En quelques instants, l'enchantement féerique s'est transformé en angoisse. Combien de temps ?... La semaine dernière, il a fallu emmener à l'infirmerie quatre Ukrainiens et un Waffen, restés ainsi plus de deux heures dans une tempête. Coups de lance dans la nuque et les épaules. On se réchauffe, on remue comme on peut. Pierrot, émacié, ne perd cependant pas le moral et conserve cette morgue potentielle qui lui est propre. Il regarde le Waffen ; ça semble dire "alors, malheureux serviteur du pouvoir ?" Se sentant interpellé, le Waffen murmure entre ses dents : "Krieg Scheisse!" (guerre de merde!). Robert a remonté son col et s'est enfoui la tête dans les bras ;il attend, tout en remuant d'une fesse sur l'autre. Moi, je m'efforce de calmer mon ange gardien qui me dit : "Tu vois, avant même ce fameux travail indéterminé !" ... Alors je m'en prends à moi-même et ça réchauffe, à condition de se frotter en même temps le dos contre la ridelle. Quatre forçats du froid se balancent puis s'immobilisent. Dix minutes qui semblent longues. Et puis tout repart. Il était temps ! Nous sommes trop amaigris pour affronter longtemps le sphynx dans une nacelle de plein vent. Nous serions heureux si nous n'avions peur de nous arrêter de nouveau.
Enfin notre ligne s'abaisse. Elle fend maintenant des mélèzes dont les mâtures brunes surgissent et se chevauchent. Des yeux jaunes dans le brouillard. C'est Schneiderhau. Le Waffen nous regarde, satisfait : pour un peu il nous taperait dans le dos, comme si nous étions des copains sortis du même pétrin. Nous arrivons.
En plus du meister attaché au télé, deux autres nous attendent. A notre tour de sortir maladroitement de la benne. On nous emmène dans un chalet. On nous donne du café sucré. Le paradis en poutres claires et fenêtres triples. Le paradis en balcon sculpté et vieille pendule qu'on entend sonner quelque part. Le paradis ! que nous sommes en train de boire. Et même nous coucher dans le sous-sol de ce chalet : des paillasses rudimentaires ont été apportées. Nous avons sur nous notre ration de pain et de tafel margarine ; nous bénéficierons du reste d'un bouteillon de soupe ! Dehors le vent se lève et balaie le brouillard ; la nuit s'installe dans sa cohorte d'étoiles. Nous nous sentons bien. A travers les murs, nous entendons de nouveau sonner cette pendule. Des gens vivent là ! Dans le chaud d'une vie civile, à quelques mètres de nous ! Carrefour imprévu des destinées ! La quiétude de la maison nous gagne. On verra demain pour le travail, le sommeil nous emporte...
"Au fstehen!"... La lumière électrique surgit. Accompagné de notre Waffen, un meister se tient dans l'encadrement de la porte.
"Schnell, schnell..." Le travail ne commence qu'à sept heures du matin ! Pour nous c'est la grasse matinée ! Le Waffen s'en est allé après que nous ayons bu le café et reçu notre boule. Puis le meister nous a conduits près d'un autre chalet. Dans le petit jour nous attendons sur le bord de la chaussée. Nous n'allons pas au travail ; c'est, paraît-il, le travail qui vient à nous... sous la forme de ce qui s'avance sur le chemin et qu'on ne peut pas encore distinguer. "Die Maschine kommt" (la machine arrive) dit le meister.


LA POMPE

En effet, un étrange véhicule garni de rouages, de leviers, de courroies, d'une sorte de balancier horizontal et de tuyaux s'avance, se précise, s'impose dans toute sa réalité... "Mais c'est une pompe à merde !" m'écriai-je. Pas d'erreur possible, nous voilà engagés dans un 'puant' commando.
Quoique proprement tenue, la machine exhale ! Trois jours sur une pompe à merde ! Nous sommes refaits ! Mon ange gardien ne me dit rien, mais s'est curieusement muni d'une pince à linge. Sous les ordres d'un meister spécialiste, plus large que haut dans sa canadienne de couleur indéfinissable, devenue si raide et si empesée qu'elle fait penser à un blindage, nous devons brancher, et débrancher les tuyaux, actionner le balancier, fermer et ouvrir les
robinets, occupant par roulement les fonctions les plus pointues. On se fait à tout. De fosse en fosse, prodige mécanique, la machine fait son office, 'Victoire de l'esprit sur la matière'.
Ce qui cependant, à l'improviste, soulève le cœur, c'est la mousse ! Mais quittons ces 'lieux' pour évoquer un incident qui se produit à notre retour au chalet.
Nous passons dans la cave, Au moment où- nous y sommes tous les trois seuls, une porte s'ouvre. Une très jolie jeune femme nous dit bonjour. Pour nous, Haeftlinge, cela semble. une apparition. Heureusement surpris, nous lui répondons souriants. Mais. Notre sourire n'est pas seulement de politesse admirative ; il s inscrit dans une aura de sensualité potentielle. Oubliant notre condition, nous sommes dans l'instant trois jeunes mâles, trois jeunes paons susceptibles de faire la roue devant une jolie comparse ! Les femmes sentent bien cela et, le plus souvent, amusées, disposent à leur guise de cet hommage. Celle-là, si gracieuse, se met à pleurer. Réponse involontaire mais foudroyante qui nous ramène sur terre. Elle s'approche et glisse dans nos poches des pommes, du pain, quelques morceaux de sucre. Elle ne cesse de pleurer en nous regardant. Ainsi nous sommes pitoyables ! Nos cous maigres et nos yeux creusés font pitié ! Touchés par son geste et par sa peine, nous remercions de notre mieux. Mais nous sommes tristes tout au dedans. Les rayures de notre capote surgissent de l'ombre.
Notre commando prend fin durant la matinée du troisième jour. La machine s'en retourne. Avec elle l'homme à la veste blindée. Pas de danger qu'il la retourne jamais celle-là ! Le temps est au beau. Le télé tourne depuis le matin. Le commando est au complet ; hommes environ. Imprégnés d'une odeur nauséabonde, nous sommes proscrits parmi les proscrits. Proscrits au carré, dirait un matheux. Nous tentons de nous intégrer, mais, au repas, un vide sanitaire s'établit. Seulement quelques-uns s'approchent : Toly, Jacques, Marcus et autres. C'est dans l'adversité qu'on reconnait ses amis ! L'après-midi nous voit tous quitter en camion le lac d'Einsicherboden paré encore de ses couleurs d'automne. Nous descendons à petite vitesse, souvent freins serrés, la route que nous avions gravie à l'aller. Comme la nature se renouvelle, vue dans l'autre sens ! Ça y est ! Nous sautons des camions. Partout des sapins. Non loin de nous, la station téléphérique aperçue lors de notre arrivée.


SCHNE IDERHAU

Installée s au cœur de la vallée, de l'autre côté d'une rivière qu'un pont de rondins franchit, une dizaine de cabanes : c'est le camp. A proximité, une petite prairie garnie de vaches et d'arbres fruitiers. Dans ce décor bucolique, l'enceinte barbelée semble superflue ;
rafraichis au passage par le bouillonnement du torrent, nous entrons. Règne une odeur de résine. A peu de distance, derrière des sapins, on aperçoit les toits des premières maisons du hameau. Nous sommes rassemblés pour l'appel. Il fait doux ! L'hiver, c'est pour là-haut. C'est comme un printemps retrouvé qu'on respire à pleins poumons.
D'emb lée va se produire un incident qui met en jeu un Russe, une sorte de géant, commandant de cavalerie capturé à Smolensk, un des très rares officiers russes à se trouver parmi nous. Il a tenté de s'évader d'un premier camp ce qui lui a valu ce point rouge marqué au centre du dos de la veste, incitation à tirer sans sommation en cas de récidive : n'importe qui - fût-ce un chasseur - étant autorisé à intervenir.
Cet officier russe est aguerri et rustique, au point de reconnaître pour comestibles des racines et des tubercules qu'aucun de nous n'eût songé à ramasser. N'oublions pas qu'au cours de ses avances, l'Armée rouge se passe souvent de ravitaillement. Les soldats russes pratiquent alors ce que, plus tard, on nommera la survie. Ainsi notre homme, sur le seul trajet qu'il a fait à pied pour entrer dans le camp, s'est-il bourré les poches de racines.


L 'OFFICIER RUSSE

Nous voilà placés pour l'appel, le Russe au premier rang. Arrive le commandant, notre adjudant SS de Weiss-See. "Mützen ab !"
Un Kapo zélé désigne alors les poches gonflées du Russe, obligeant ce dernier à les vider.
Sans bien regarder, le commandant croit à un vol et se met à battre ce resquilleur qui le domine d'une tête. De nouveau les pans de sa veste volent. A quelque distance, le Sergent SS a sorti son mauser, Le Russe ne rompt pas son garde à vous. Il reçoit la punition sans broncher. Son regard est effrayant. Sa stature et son maintien impassibles font que, là encore, il symbolise son peuple et son armée. Ses yeux dilatés ne quittent pas ceux de son agresseur. Je crains un instant que cette manière d'insolence ne lui coûte la vie, mais l'Allemand agit comme sans apercevoir le regard flamboyant du Russe. La raclée dure un moment qui semble long à tous, puis les coups ralentissent et, las de frapper, le commandant s'en va. On nous fait mettre au repos sans nous disperser. Nous attendons près d'un quart d'heure, sans doute le temps qu'il se calme, car il veut, paraît-il, faire un discours marquant sa prise de commandement du camp. Que va-t-il nous dire ? Nous ne présageons rien de bon !
"Mützen ab !" Notre commandant revient souriant. Le sergent SS l'accompagne. Derrière eux, Marc, notre chef de camp Haeftling. L'officier russe n'est plus au premier rang, le commandant ayant fait savoir qu'il ne voulait plus apercevoir le géant. Les sapins eux-mêmes semblent au garde à vous... Silence.

LE DISCOURS

Le commandant prend son temps et regarde longuement à la ronde avant de commencer. Près de lui, Marc, prêt à interpréter. Le commandant parle. L'accent est familier. Il finit fréquemment ses phrases par " no ?" (pas vrai ?). Cette demande d'approbation par son auditoire n'est rien moins qu'insolite. Puis il se tait et tous les regards vont au traducteur, lequel fronce le sourcil, embarrassé et commence : "Mes enfants, je ferai tout pour vous ." Une surprise incrédule parcourt les rangs. Serait-ce une boutade SS destinée au commando des fortes têtes ? Mais le regard manifestement bienveillant, rassure. "Je vous demande une seule chose : ne tentez pas de vous évader. Le moment serait mal choisi et cela ne pourrait que nous causer des ennuis à tous. Vous aurez ici à faire des travaux forestiers. Estimez-vous heureux d'être redescendus là où nous sommes. Si vous travaillez normalement, tout ira bien ; j'y veillerai personnellement. Ne trahissez pas la confiance que je vous accorde. A ces conditions soyez ici les bienvenus". Voici à peu près quant au sens, mais assez condensé, le discours que nous entendons dans le silence solennel et ensoleillé de l'appel, au moment où les derniers rayons allument encore la cime des sapins. La méfiance subsiste chez beaucoup d'entre nous. Pour ma part, je crois à la sincérité du commandant, malgré la désagréable
impression que j'ai éprouvée à le voir frapper le Russe.
Nous occupons nos cabanes ; des châlits à deux étages. Confortable, comparé à ce que nous avons connu jusqu'alors ! Marc nous envoie tous les trois au magasin chercher d'autres tenues. Nous pouvons de nouveau côtoyer les nôtres. Nous sommes entre Français et cela nous donne l'impression bizarre d'être en vacances. J'occupe l'étage supérieur. L'ambiance est bonne, d'autant plus que la soupe du soir est servie plus épaisse et meilleure qu'à l'ordinaire. La nuit commence par quelques plaisanteries de collégien dont nous avions perdu l'habitude. Un hibou se fait entendre. Son cri me ramène chez nous et j'en ai le cœur serré. L'entendrai-je de nouveau bientôt dans nos forêts ? Cependant, le lieu où nous nous trouvons incline à l'espoir. Aurions-nous la chance d'être arrivés dans une oasis, même précaire ?...
Les jours qui viennent nous le diront.
Ce matin nous apprécions. Lever à six heures, au lieu de cinq à Weiss-See ! Egalement, la durée de l'appel est réduite. Le sergent SS – cet Ukrainien redoutable - accompagne notre commandant. Il est son second. Curieusement, il semble transformé. Le chasseur d'hommes au regard de prédateur a changé de tête. Décontracté, de bonne humeur, il plaisante avec un Kapo, mais, cette fois, c'est sincère, un rire franc découvre ses dents en or.

LA SCHLITTE

Après l'appel, nous sommes dix affectés au commando de la schlitte. A pas réguliers, un vieux meister ouvre le chemin. Le sentier serpente vers le haut de la forêt. Les épines craquent doucement sous nos pas.
Fusil à l'épaule, canon levé, un Waffen ferme la marche, regardant les arbres où de furtifs chants d'oiseaux se répondent. L'odeur forte dé résine, la fraîcheur du matin et la lumière diffusée de l'aube font une sorte d'enchantement sylvestre auquel personne n'est insensible. Après une demi-heure, une clairière, sorte d'observatoire naturel d'où l'on peut découvrir tout le versant Nord. Satinés de points brillants, de gros rochers de granit donnent au lieu de la puissance, tandis que des pins trapus, au tronc tortueux, en suggèrent la pérennité. A quelques mètres de la pente se profile un bloc de plus d'un mètre cube que le meister désigne du doigt :"weg".
Sur les premiers dix mètres de l'aval, la schlitte, sorte de gouttière faite à l'aide de troncs couchés dans le sens de la pente sur lesquels nous devons amener notre rocher. Pour déplacer cette masse, des barres à mine. A deux ou trois, nous devons introduire nos barres en dessous, soulever et maintenir afin que d'autres puissent engager les leurs plus loin et soulever plus avant. Libérés, nous prenons le relais, et ainsi de suite, jusqu'à ce que notre bloc bascule sur la
schlitte. Avant la poussée finale, nous devons, à l'aide d'une trompe, prévenir la vallée. Voir le vieux meister, en short tyrolien, souffler dans la trompe, est un spectacle saisissant. Glissant le long de son conduit, notre bloc atteindra assez de vitesse pour basculer puis rouler jusqu'en bas. Une fois lancé, on l'entend bondir, fracasser du bois et bondir encore. Ses coups sourds nous arrivent transmis autant par le sol que par l'air. L'écho répercute et donne de la profondeur. Après un rocher, un autre ! D'abord maladroits, nous commençons à nous prendre au jeu. Les coups de trompe et les roulements éveillent la montagne. Des busards s'envolent et tournoient sans fin. Bruits gutturaux de nos efforts. Heurts sonores de nos barres. Et le soleil qui surgit là-dessus !
Mieux nourris ce matin, nous n'avons pas vu passer le temps, mais la fatigue des semaines précédentes se fait sentir et la faim revient. Les barres à mine se font lourdes. Le meister sort sa montre d'argent ; le Waffen regarde la sienne, c'est l'heure. "Halte weiter unten". Nous déposons nos outils, le meister ramasse son sac et le Waffen son fusil. Des coups de hache nous parviennent de l'autre versant. Sans doute ces bûcherons que nous avions entendus lors de notre arrivée dans la région. Nous descendons dans un monde bleu, vert et brun avec, ça là, des taches de soleil.
Les coups de hache ont cessé. Troublée au travail des hommes, la forêt à présent silencieuse se réchauffe au feu du midi, seul subsiste le bruit du torrent. Sous le pont de rondins, l'eau blanche bouillonne entre les roches. A l'entrée du camp, une odeur de cuisine nous saisit. L'amélioration de l'ordinaire se précise, à la satisfaction de tous. "Si ça continue comme ça, ça pourra peut-être aller mieux." Robert soupèse sa gamelle où fume une soupe épaisse accompagnée de filaments de viande. "Là-haut, sous la neige, on crevait de faim", dit-il en lançant vers la montagne un regard rancunier. "Ici, c'est encore l'automne et on est foutu de trouver des champignons de sapins !"
Ce commando de la schlitte dure une semaine. Mieux nourris, travaillant moins longtemps, dans une meilleure température, nous sentons nos forces se reconstituer. La barre à mine est soulevée avec plus de vigueur. Mon moral en hausse et la bonne humeur qui en découle me valent la petite mésaventure qui suit.


LE COUP DE PIED AU CUL

Par ce matin d'automne, nous remontons le sentier serpentant parmi les mélèzes puis les pins sylvestres. Toujours cet odeur vivifiante de résine mouillée. Des cris brefs d'oiseaux disent la forêt du matin. La vallée s'éveille. Des brouillards porteurs de furtifs arcs-en-ciel laissent surgir de leur ouate des candélabres verts chargés de rosée. Nous montons,
accompagnés cette fois par un soldat de la Wehrmacht trapu, blond, jeune. Il doit en avoir vu de très dures pour être là ! Il nous suit silencieux, inexpressif, fusil à l'épaule. Par un étrange mouvement de la vie, nous sommes plus gais que lui ; trop gais sans doute, au moins pour ma part, car je me prends distraitement à siffler un air de marche, et qui plus est, les mains dans les poches ! Je me perds dans des pensées agréables. C'en est trop ! Tout à coup, sous moi et jusque dans la tête une déflagration ! Une fraction de seconde, je me sens libéré de la pesanteur. Le monde vacille et je me retrouve, marchant comme en rêve, avec l'impression douloureuse d'être assis sur quelque chose de carré. Je viens de recevoir le plus beau coup de pied au cul de ma carrière. Sec, puissant, bien ajusté, envoyé pour rappeler à un insolent Haeftling qu'ici, c'est lui le prisonnier. Je me retourne, lançant au soldat un regard venimeux qui, adressé à un SS, eût pu me valoir de gros ennuis ; mais c'est un gars de la Wehrmacht ; il en a vu d'autres ; il s'en fout ; il a fait son boulot ! C'est arrivé de bas en haut, en sens inverse de la manne céleste, mais dans le même esprit d'assistance.
"Il t'a fait mal ?" me demande mon compagnon. "Non, pas trop, ça va". Je le regarde. Il a l'œil chaud et constipé de celui qui, tout en vous plaignant sincèrement, a une grosse envie de rire.
Il reste un moment silencieux, alors, pour dédramatiser et le mettre à l'aise, j'ajoute ; "Voilà ce qui s'appelle se faire couper le sifflet." " Ah ! ça! pour sûr " acquiesce-t-il hilare. Je tente d'en rire moi-même malgré la douleur !...Pour l'instant, je n'y parviens guère !... Demain seulement !


LE BRIDGE

Je n'avais pas encore de relations amicales avec Marc notre chef de camp. Nous n'avions eu ensemble que des contacts de groupe. Le soir, après le repas et avant le couvre-feu, nous disposions d'un peu de temps. Servant à la distribution des rations, il y a dans le bloc une grande table qui, une fois libérée, sert à tout. Autour, on discute, dessus, on répare un lacet, on recoud un bouton.
Ce soir là, ayant trouvé une feuille de papier, nous dessinions à chacun notre tour des rébus et des facéties diverses. J'avais fait un dessin intitulé : 'Soldat et sa guérite'. Le soldat ne figure pas puisqu'il est en train de pisser derrière, et c'est là la plaisanterie, assez connue, d'ailleurs, mais jamais de tous. Marc qui passait par là s'intéresse, veut savoir et tombe dans le piège. Il en rit et de ce moment, nous nous connaissons mieux. "Puisque tu dessines si bien, me dit-il, saurais-tu faire des cartes à jouer ? Il y a des cartons et des crayons de couleur." La proposition me tente et j'accepte.
" Ce serait pour jouer au bridge, le toubib veut m'apprendre.quo t; Je suis d'autant plus intéressé que travailler pour ce nouvel ami me plaît, et je commence aussitôt.
J'en viens à me demander pourquoi l'idée de cet amusement ne m'était encore jamais venue. Une fois accepté les impératifs : partage en diagonale pour deux figures symétriques et nécessité de différencier suffisamment les dessins pour qu'ils soient immédiatement reconnus, quel libre champ à la fantaisie ! Sans oublier toutefois que le bridge, jeu sérieux, demande des images raisonnables. La proposition de dessiner un roi de cœur à la barbe fleurie fréquentée par des petits oiseaux, amuse beaucoup Marc mais n'est pas mise à exécution pour la raison de sérieux citée plus haut. Après la réalisation de ce travail qui m'aura accaparé plusieurs soirées, je suis invité à participer et donc à apprendre moi-même le bridge. Le quatrième participant sera un Haeftling qui, dans le civil, est directeur de banque.
Se produira alors cette situation à peine concevable de voir réunis régulièrement dans le petit local du chef de bloc, quatre joueurs de bridge avec - s'il vous plaît - le thé, que, je ne sais comment, Marc s'est procuré ! Invraisemblable quiétude dans cet oasis si fragile qu'était le commando de Schneiderhau ; lequel ne devait malheureusement durer que cinq à six semaines.


LE MEISTER

De taille moyenne. Short et chapeau réglementaires. Mollets d'haltérophile à plein ses chaussettes blanches. Bras qui ne laissaient aucun doute. L'homme me considère, dubitatif. Le visage est patiné montagne, l'œil bleu rusé et la moustache rousse. Il demande si je suis bien l'aide qu'il a réclamée pour construire des pylônes (sa spécialité). "Mais oui, c'est lui" répond Marc qui, faisant l'article, me présente comme un travailleur sérieux, épris de technique. Le Tyrolien hoche la tête de haut en bas. "Ja, ja" Quelques secondes se passent, puis il s'adresse à moi. "Ihr name ?" (votre nom ?). Je suis accepté ! Mon nom : DROUIN Max. "Ah ! Max ! Gut Max... Also kommen sie mit" (alors venez avec moi).
Nous descendons un bout de route. Le meister ouvre la marche. Un Waffen pâle, que je crois yougoslave, nous suit. Marc a flairé pour moi un bon travail. Le maître d'œuvre l'avait conquis par sa pondération et sa bonne humeur ; laquelle se confirme, car il se met à siffler doucement un air de marche que je connais bien par les Auberges de Jeunesse. Je me risque à siffler le contre-chant. Il tourne la tête. "Ja, ja." Et nous continuons à descendre le chemin, sifflant à deux parties, suivis du Waffen impassible, vers lequel je jette toutefois quelques coups d'œil prudents, vu ma récente expérience.
Nous suivons à présent un sentier. Ici, la
montagne se fait plus âpre. L'armée vert sombre des pins d'Autriche monte à l'assaut des pentes. Dans la combe, on entend chuinter un torrent. Le sentier débouche sur une clairière dégagée sur un plan horizontal. Là, va se dresser un pylône (Turmpfeiler). Seul responsable de son travail, le meister ne reçoit que des directives générales concernant le tracé de la ligne. Des troncs d'arbres couchés, une petite forge de campagne avec son soufflet. Des poulies, des chaînes, des crics, dont il m'apprend le nom allemand (Winde). Puis, s'asseyant sur un tronc, tout en bourrant sa pipe, me fait signe de m'asseoir moi-même. Un travail qui commence bien, pensai-je.
Bras arrondis, tête et poignets concentrés, il tire les premières bouffées rougeoyantes. Curieux, comme en cet instant une pipe devient le centre du monde ! "Was machen sie für eine Arbeit in Frankreich ?" (Quel travail faites-vous en France ?) - "Uhrmacher" (horloger) répondis-je. "Ha, ha ! dit-il en riant. "einen Uhrmacher, gibt man mir !" (on me donne un horloger !). Il regarde les troncs, considérant ma musculature avec une bienveillance amusée. "Ein Uhrmacher !", il secoue la tête puis se lève. "Winde mit" (le cric avec) dit-il en me montrant l'engin posé dans l'herbe et me faisant signe de le suivre. Ce foutu cric pèse bien ses vingt kilos et, dans l'état où je me trouve encore, mal remis de
Weiss-See, le seul effort de porter l'outil me fait arriver essoufflé sur le lieu du travail, distant d'une trentaine de mètres ! Il me regarde perplexe, puis me fait signe de m'asseoir sur un rocher proche. Sans plus se soucier de moi, il commence à entreprendre ce que jamais je n'aurai cru possible : construire seul, avec des troncs d'arbres, un pylône dont le sommet s'élèvera jusqu'à dix-huit mètres du sol !
Il s'agit d'abord de dresser quatre troncs formant l'ébauche d'une carcasse pyramidale à base carrée. Les quatre troncs ont été disposés au sol, convergeant dans l'orientation voulue. Le long et à côté de chacun est creusée une rigole de profondeur progressive jusqu'à l'extrémité du tronc, destinée à l'implantation. Roulé, basculé dedans, le tronc se trouve oblique, le pied calé au plus profond, la tête dépassant du sol d'environ deux mètres (le tronc étant plus long que sa rigole). Il sera dressé à l'aide de deux chaînes ancrées au sol, jouant le rôle de haubans. Le levage sera opéré en tirant alternativement sur les chaînes à l'aide d'un cric. Lorsque le tronc sera jugé en position convenable, on passera au suivant. Les quatre troncs seront ainsi levés dans la matinée. La carcasse pyramidale étant ébauchée, on formera le premier cadre horizontal à l'aide de quatre troncs ancrés sur les premiers, à environ un mètre du sol,
à l'aide de longs fers en forme de U, enfoncés à la masse.
Ces fers, très employés dans la région, sont nommés 'Klammer'. On formera un second cadre horizontal en hissant de nouveaux troncs à la hauteur voulue (7 à 8 mètres du sol). L'ensemble devenu rigide puisque pyramidal, on enlèvera les haubans devenus inutiles, puis on terminera le cadre supérieur par un plancher. Ce sera la première plate-forme de l'édifice. Le prolongement vers le haut formera une seconde pyramide. L'édifice finira en pointe, les troncs solidement reliés au sommet. Sous cette jonction terminale seront installées les poulies soutenant les câbles porteur et tracteur. Des échelles montagnardes à un seul montant central termineront l'édifice. Pour l'achèvement de la construction, tous les 'Klammer' seront successivement enlevés et remplacés par une broche métallique boulonnée, traversant les troncs à réunir. Le percement sera effectué par une broche portée au rouge à l'aide de la forge citée plus haut.
Comme on le voit, tout ça est enfantin ! A condition que les enfants aient de très gros biceps et ce savoir-faire qui fait paraître les choses faciles, comme allant de soi ! Jamais le meister ne s'irritera contre son travail. Toutes ses actions seront entreprises et réussies dans le calme et la bonne humeur. Ainsi, en douze jours, le meister... et moi... aurons exécuté un travail
considérable ! A la vérité, cet homme conciliant n'exigera qu'une assistance compatible avec le peu de chevaux-vapeur que je représente ! Jusqu'au terme de ce commando, je pourrai, auprès de lui, continuer à me refaire quelques forces.


LES SOLDATS RUSSES

L'i mplantation d'un nouveau pylône nécessitant du renfort, nous sommes, ce matin, partis à trois, accompagnés seulement du Waffen yougoslave, le meister doit nous rejoindre au travail. Nous l'attendons sur le chantier. A cinquante mètres de là, on aperçoit un grillage que notre gardien nous désigne en regardant sa montre. "Voulez-vous rencontrer Ruski militari" dit-il. La proposition nous surprend. Serait-ce un piège ? Il y a de quoi hésiter. Notre gardien semble sincère et de nouveau nous propose : "Wollen sie den Ruski Sehen ? Aber schnell !" Nous savons qu'il était prisonnier dans un camp et qu'il s'est trouvé, comme plusieurs des siens, devant l'alternative de mourir de faim ou s'engager dans la Waffen SS. Nous décidons de nous approcher du grillage, non sans méfiance ; mais de loin, il nous regarde, confirmant par gestes sa proposition.
Au grillage, des silhouettes se précisent. On nous observe. Des soldats russes. Les cheveux blonds, presque blancs. Dix-sept à vingt ans tout au plus. Tous du Nord, nous dira le Yougoslave. Ils sont tous maigres et leurs vestes sont en loques.
Je n'oublierai pas leur expression, faite de curiosité et de sympathie ; avec aussi cette brillance du regard que je connais bien, due aux privations qu'ils doivent endurer. Nous ne parlons pas la même langue et, paradoxalement, cela fait notre rencontre plus pathétique. Nous nous sourions en silence, les mains accrochées à l'encontre du même grillage. Peu à peu, ils se rassemblent près de nous. A la façon dont ils s'adressent les uns aux autres, on devine la douceur et l'amitié dans leur relations. Voilà des Russes, comme j'en imaginais, comme je les souhaitais ! C'est un autre monde ! A les voir tous ensemble, on constate qu'une certaine sérénité les unit. Renoncement ! Certitude dans la victoire des leurs, ressentie comme une justification de leur sacrifice ? Le Waffen nous rappelle pressant. "Au revoir Ruski", "Auf Wiedersehen Franzoski".quot ; Bientôt la guerre finie ." "Da, da." Voilà tout le message que nous parviendrons à échanger. Nous nous éloignons. Les Russes restent à nous regarder. Il y a toutes sortes de gens dans une armée, ceux-là sont sans doute au niveau des meilleurs. Vision dramatique ! En réchappera-t-il un seul de ces hommes dont certains sont des adolescents ? Envers et contre tout : bonne chance, camarades !


LE COMMANDO DU CABLE

Heureusemen t pour moi, car j'aurai pu y perdre une partie des réserves que je commence à
reconstituer, je ne participerai que deux jours au commando du câble.
Il s'agit de tirer au sol le câble porteur de la nouvelle ligne téléphérique ; jusqu'à le déposer au pied des pylônes, au sommet desquels il doit être hissé. Le poids considérable implique que les porteurs soient nombreux et que la manœuvre soit cadencée au sifflet. Je nous revois, arc-boutés sous le câble glacé, peinant dans les pierriers, sous les imprécations de meisters moins patients que le 'mien'. Je m'entends crier lorsque mes deux voisins ayant glissé au même instant, je me trouvais accablé sous le poids. La ligne ayant été commencée par le bas, la manœuvre se faisait vers le haut. Il fallait parfois passer au profond des ravines. Je nous revois, enfoncés jusqu'au ventre dans l'eau glacée, ou surpris dans le brouillard, l'épaule transie sous la pression du métal ! Je nous revois peinant sous la neige, car c'est à la fin de cette seconde journée que l'hiver nous rattrape.
Les meisters n'hésitaient pas à se mettre eux-mêmes au portage et, pas plus que nous ne ménageaient leurs efforts, conscients qu'il fallait finir au plus vite. Si la construction du téléphérique exigeait beaucoup de capacités, son entretien nécessitait beaucoup de constance. Par exemple en ce qui concerne le graissage.
Il faut évoquer le meister graisseur de câbles. Le câble de traction étant courant, il suffit à la station de le faire
passer dans un paquet de graisse tenu dans une sorte d'entonnoir. Tout autre chose est de graisser le câble porteur qui, tel un rail, est fixe. C'est le paquet de graisse qui doit courir dessus. Pour cela, le meister spécialiste s'installe avec sa réserve dans sa benne de travail. Grimpant à la suspension, il place son entonnoir sur le câble porteur, l'autre main étant raccrochée au câble courant. L'homme est alors suspendu parles bras à deux mètres au-dessus de sa benne ! On met en route, et notre homme parcourt ainsi toute la ligne ne s'arrêtant que pour renouveler sa graisse. A cette occasion, il manœuvre avec l'agilité d'un gibbon. Il est très maigre et tout vêtu de noir, ce qui le fait ressembler à un pantin volant crucifié mais le singulier de la silhouette n'enlève rien à l'exploit, exécuté par tous les temps.
Nous en avons fini avec le commando du câble. Cette tâche ingrate nous laisse quelques douleurs. Nous redescendons à une trentaine, accompagnés de notre Yougoslave. Il a bien fallu, l'autre jour qu'il ait parlé avec les militaires russes avant de nous envoyer les voir ; comment aurait-il pu savoir leur provenance du Nord ? Nous le jugeons plus proche de nous que de l'armée où il s'est engagé. Comment sortira-t-il du mauvais pas où il s'est placé ? Notre discussion en est là lorsque les flocons se mettent à tomber drus, verticaux, nous sommes à cet instant rejoints
dans la descente par d'autres commandos. On ne voit plus que la neige. On a, par différence, l'impression fugace de monter dans des flocons immobiles; ceux-là mouillent, fondant au contact de nos vêtements. Les Waffen nous font serrer les rangs. Remontant le fusil, ils placent les avant-bras en prolongement de leur visière. Nous descendons à demi aveugles perdant la notion de la verticale ; on ne voit pas à un mètre. "Schnell, schnell !" Nos gardes sont pressés... et nous donc ! Cinq cents mètres restent à faire. La difficulté de reconnaître le chemin retarde notre progression. Beaucoup tombent. On entend jurer dans toutes les langues. L'eau commence à s'insinuer aux poignets et dans le cou. Nous arrivons en bonshommes de neige. Le pont de rondins semble lui-même de neige. De toutes parts, les commandos affluent. Nous sommes tous heureux de rentrer. Cette neige ne s'arrêtera plus durant une semaine.


LES JOUETS EN BOIS

Jugeant qu'il n'est pas possible de travailler dans ces conditions, notre commandant décide que nous resterons au bloc. Il a l'idée de nous faire fabriquer des jouets en bois pour les enfants du hameau. Munis de couteaux, de scies égoïnes, de râpes, de papier de verre et de pinceaux, les blocs sont transformés en manufacture. Les jouets s'entassent, récoltés par les meisters. Un concours est organisé à qui construira le plus bel avion.
Un Kapo, allemand des Sudètes, une sorte de fier-à-bras qui aime à se battre et, par ailleurs, a probablement fait de l'aviation civile, construit avec beaucoup de fidélité et d'application un biplan d'acrobatie avec train d'atterrissage et hélice mobiles. Participant au concours, j'ai plutôt l'idée de sculpter dans un morceau de bois dur, que je crois être du merisier, un avion à deux queues et carlingue centrale, inspiré par un modèle récent de Fokker.
Une fois taillé au couteau en touches régulières, mon avion, auquel j'ai pu restituer la forme majestueuse du grand courrier, ne demande plus qu'à se situer dans l'espace. Je l'imagine plus décoratif suspendu. Cherchant le centre de gravité, j'installe à la verticale un crochet sur la carlingue. L'avion peut maintenant planer, tournant lentement au gré des mouvements de l'air.
Quoique j'aie bien moins de mérite que l'industrieux Sudète, qui a fait entrer plusieurs matériaux et beaucoup d'heures de travail dans sa version, j'ai la surprise de me voir décerner le premier prix ! A la vérité, mon avion est moins un jouet qu'un mobile décoratif ; plutôt pour adulte ; et je lis l'irritation dans le regard du Sudète. Je viens de me faire un ennemi. Il me garde, comme on dit, " un petit chien de sa chienne "... qui se concrétisera par un bon décilitre de mon sang...
Mais ça, c'est pour plus tard.
Marc pense qu'il est dommage de mettre cet avion dans les jouets. Je lui propose alors de le lui donner. "Tu es fou, Max, merci. Mais j 'en connais un qui l'a apprécié et qui lui, du moins, saura où le suspendre." Il s'agit d'un Haeftling particulier, du fait qu'il est citoyen américain, un des seuls dont j'aie jamais entendu parler dans les camps, particulier aussi du fait de sa fonction ; c'est le responsable du magasin alimentaire. Voilà qui me met, sans l'avoir prémédité, sur le trajet de la manne céleste ! L'avion lui est donc transmis. Non sans une légère tristesse, je me sépare de mon 'œuvre'. Je suis, en fin de soirée, remercié par un pavé d'un kilo de margarine, ce qui représente une aubaine incroyable, un présent des mille et une nuits ! Le volume m'en effraie, comme quelque chose d'un peu scandaleux. Bien sûr, j'en donnerai, et puis l'idée de le partager avec les quelques camarades qui me sont les plus proches s'impose.
La porte s'ouvre. Tiens ! Voilà notre jeune Polonais responsable à Weiss-See du bloc hôpital ! J'apprends qu'il est de passage et remonte ce soir même. Quelle occasion ! Je pense à Fernand que nous avons laissé malade ! Je lui envoie la moitié de mon 'trésor' et partagerai le reste. Je dois demander au Polonais de se charger de la commission. Il me regarde
un peu surpris, puis accepte. Avec lui, je suis tranquille. Fernand recevra la totalité. Pour nous, ce sera un régal que nous mettrons plusieurs jours à consommer !


LES DEUX OFFICIERS RUSSES

Toly a, dans son bloc, conversé avec deux officiers russes. Il leur a sans doute parlé de moi car il les amène après le repas du soir et nous présente. Je reconnais le géant, commandant de cavalerie capturé à Smolensk, celui-là même qui avait eu à supporter les coups de notre commandant. Son compagnon est un capitaine de chars capturé, lui, à Stalingrad. Impressionnant de se voir salué militairement par ces deux hommes ! Je réponds par un salut français puis nous nous serrons la main. Pourquoi Toly leur a-t-il particulièrement parlé de moi ? Je l'ignore mais nous voilà sur un banc et les deux Russes sur deux sièges que nous leur avons tendus.
Le commandant parle français. Il connaît assez bien notre langue pour citer dans leurs meilleurs mots nos auteurs nationaux (Maupassant - Flaubert - Gide...). Il est, dans sa jeunesse, venu à Paris qu'il évoque avec chaleur. Questionné, il parle de lui-même avec une certaine réserve. Il évoque son passé et sa vie en quelques phrases, comme un peintre impressionniste procédant par touches. Entre les phrases, il se tait un moment, gardant ce sourire lointain qui lui est propre. C'est pathétique, parce que maintenant, il est ici avec son point rouge au dos de sa veste. Toly profite de ces
silences pour traduire au capitaine, après quoi le commandant se tourne, cherchant l'approbation de son ami qui la lui donne des yeux et de la tête. Un personnage ce commandant ! L'art et la manière de sembler parcourir la steppe sur sa monture alors qu'il est assis là. La stature : une certaine 'assiette' dans la façon de chevaucher son siège, un regard qui évoque l'espace, et puis des rides, droites profondes avec un teint qu'on n'acquiert pas autrement que sur la steppe. De moins grande taille et plus âgé, le capitaine porte au visage des cicatrices de Stalingrad. Le regard est jeune mais le corps doit être éprouvé par ce qu'il a vécu.
Le commandant évoque ses difficultés lors de son arrivée ici. Il hausse les épaules. "Il m'a pris pour un 'resquilleur03 9; comme vous dites ." Ça n'était que des racines ramassées dans le bois. Il se dresse sur son siège majestueux. "Je touche ici la ration ordinaire. Ma faim est proportionnelle à ma taille." Il rit. "Je veux rentrer chez moi et pour ça je fais mon possible. Vous aussi je pense", ajoute-t-il, et il rit encore. A mon tour questionné sur les maquis français, je comprends alors que Toly, pour justifier son invitation, m'a peut-être un peu monté en grade en tant que résistant.
Dûe le plus souvent à des problèmes de ravitaillement en armes et de subsistance, l'opposition parfois vive
entre les maquis français (cela avant même que commence la libération du territoire) intéresse et surprend le commandant. Nous offrons du café, après quoi, voyant entrer Marc, qu'ils connaissent mal, les deux Russes se lèvent et prennent congé. "Tôt ou tard la victoire" dit le commandant. Il se penche vers nous, confidentiel. "Maintenant c'est bientôt."
Les deux visiteurs nous quittent sur un salut militaire.


LE CINEMA

Au bloc, la vie s'est organisée. J'ai, par chance, une mémoire fidèle et me souviens de certains films avec assez de précision pour pouvoir les raconter à mes compagnons. Aujourd'hui, on m'a - comme à l'habitude - demandé : "Qu'est-ce que tu joues ce soir ?" - "Les visiteurs du Soir" ai-je dit. Les récits cinéma ont lieu après le repas du soir, dans le dortoir où chacun s'allonge, disponible à l'écoute. On éteint la lumière. "Tu est prêt ?" me souffle Pierrot. "Oui" dis-je. Alors il frappe trois coups et c'est à moi de jouer...
En l'an de grâce 1176, le diable dépêcha sur terre deux de ses créatures afin de désespérer les humains... Un paysage torturé, un ciel nuageux aux lumières basses qui tombent par flaques sur la lande. Perdus dans ce décor, deux jeunes cavaliers chevauchent entre les roches, maniant leur monture avec une étonnante aisance. Sur leurs chevaux
racés, ce sont la beauté et la jeunesse qui s'avancent, avec leur pouvoir de séduction diabolique. C'est le couple choisi : joué par Arletty et Alain Cuny. Vêtus en baladins, portant au dos ; l'un flèche et carquois, l'autre un luth.
Au loin, on aperçoit le château avec tours et remparts où - sortis du néant - nos voyageurs doivent accomplir leur mission. J'ai comme ça commencé mon récit et je crois m'en être tiré à peu près jusqu'au dénouement... où l'on voit le Diable Jules Berry, dans son prestigieux costume noir, contempler satisfait un couple enlacé qu'il vient de changer en pierre. Désobéissant, son héros s'est pris à aimer une mortelle et Lucifer ne supporte pas l'amour. Et puis on entend des coups sourds. Intrigué, le Diable s'approche, colle l'oreille à son œuvre. Mais c'est leur cœur ! s'écrie-t-il scandant à coups furieux de sa lanière, mais c'est leur cœur ! qui bat ! qui bat ! L'action finit ainsi.
Applaudissemen ts. Je bois dans l'ombre un verre d'eau bien gagné. Jusqu'à maintenant, j'ai joué ainsi : "Le lit à colonnes", "Le baron fantôme", "Gungadin", "Le bout de la route" et "Que ma joie demeure" de Giono. En plus du cinéma, il y a les exposés, qui ont lieu après le repas du soir, autour de notre table commune.
Quelques-uns d'entre nous connaissons quelques rudiments sur un certain nombre de matières et chacun à son tour exposera son sujet après l'avoir clarifié, écrit et mis au point. Nous constituons un public en or. Comme je l'ai déjà dit, les travaux de plein air laissent l'esprit disponible et plus encore la fabrication de jouets durant cette semaine. Rien d'autre n'est proposé qui pourrait disperser l'auditoire.
A utodidacte, assez éclectique dans mes goûts j'ai parfois fréquenté les philosophes : Nietzsche avec grand plaisir, Kant avec grand courage, Spinoza avec grand intérêt et Bacon avec grande imprudence plaisantais-je. J'ai bien sûr - comme tout le monde – lu Marx, et, puisque j'étais sollicité de le faire, j'ai présenté un exposé sur le thème matérialiste : "la pensée est un produit supérieur de la matière" ; puis, le lendemain, un autre sur la plus-value (basée sur l'étalon de mesure : l'heure de travail. Faire une telle prestation lorsqu'on n'est pas affilié au Parti Communiste, c'est risquer le froncement des sourcils des camarades 'en carte'.
Milita nt chevronné, D. de Bordeaux en a eu vent et s'est présenté comme c'était prévisible. Déjà, ma fréquentation du "dernier salon où l'on joue" révélait à ses yeux une fâcheuse tendance à l'embourgeoisement , ainsi qu'à briguer les faveurs.
Mon exposé sera qualifié d'incomplet et mon goût pour le bridge blâmé. Me voilà épinglé dans le grand éventaire des 'petits-bourgeoisu s-vulgaris'comme dit Maïakowski. J'aurai beau expliquer qu'entraîné à fabriquer des cartes, tout s'était enchaîné logiquement ; quoique restant amical, mon censeur - sourcilleux et tenace - ne reviendra pas sur son reproche.


NOUS CHANTONS A TROIS VOIX

Vers la fin de cette semaine providentielle, nous étions parvenus à chanter à trois voix un chant de la Renaissance. Mis au courant, le commandant dit à Marc qu'il nous écouterait volontiers. Il vint lui-même au bloc sous le prétexte d'une inspection et, chose incroyable, alla jusqu'à laisser sa veste et sa casquette sur la table de Marc, puis à circuler en bretelles, avec toutefois pantalon de cheval et bottes ! C'est dans cette tenue que je le rencontrai, sortant d'un dortoir qu'il visitait. Je faillis me heurter à lui et restai saisi. Il ne me laissa pas le temps de m'excuser "Et alors !" dit-il en français, me rassurant d'un geste. Le commandant nous écouta jusqu'à la fin, puis nous félicita. "Gut... schone, alte franzosische Lieder". Puis il s'en alla reprendre sa tenue non sans avoir complimenté Marc sur l'état du bloc. Ce moment représente l'apogée de ce bien-être si fragile qui, malheureusement devra se terminer
bientôt. La neige a cessé, nous reprenons le travail demain ; le bruit court d'un retour général à Dachau dans les semaines qui viennent.


LA MORT DU DENTISTE

A Schneiderhau, nous avions un dentiste ; incorporé par hasard dans notre commando ; grand homme brun entre deux âges, qui avait beaucoup de mal à s'écarter de l'idée que la guerre n'en finirait pas, et que de toute façon, la fin nous en serait fatale. Quand, pour un moment, nous étions parvenus à le rassurer, à le libérer de sa hantise, c'était pour nous un plaisir d'écouter cet homme intelligent et spirituel. Il avait fait ses études et exercé à Plymouth. Il avait poussé sa fantaisie dans l'art dentaire jusqu'à se payer le luxe de mettre une dent en or à son chien, ce qu'apparemment aucune loi n'interdisait. Au cours de promenades dans les jardins publics, l'animal, arborant un sourire coquet, faisait des attroupements, d'abord incrédules, puis convaincus. Notre homme devait alors faire face à la vindicte publique, et s'en sortait généralement assez bien. Notre dentiste se plaignait en outre avec assez de drôlerie que les Russes et les Polonais eussent des mâchoires puissantes, sans commune mesure avec les nôtres, d'où des extractions dont le récit mimé était savoureux. Et puis il revenait à sa névrose, et nous devions recommencer à le rassurer, parfois tout autant pour nous convaincre et nous rassurer
nous-mêmes. Ce matin, en partant au travail, nous avons appris le suicide au gardénal de cet homme qui n'avait pas supporté la vie concentrationnaire dans l'incertitude de son devenir ! Cette mort nous touche. Cet homme sensible et doux est une victime immolée à l'absurdité de la guerre.


LA MORT DU WAFFEN SS

Ce matin, par beau temps, nous sommes repartis au travail. Jamais, je crois, ciel bleu n'avait été aussi peu souhaité. Le froid reviendrait-il ? Des stalactites pendent des toits, translucides, à chacune sa goutte de lumière. Nous sommes montés sur le chantier du téléphérique, accompagnés de notre Waffen yougoslave, aujourd'hui soucieux et renfrogné. Au retour, sans que rien ne justifie son geste, il nous crie de nous dépêcher, allant jusqu'à braquer son fusil sur nous. Deviendrait-il fou ? Nous nous empressons de redescendre vers le camp tandis qu'il nous suit comme anxieux, exaspéré. Ce soir, notre docteur m'a appris que le Yougoslave était mort d'une crise cardiaque au moment de rentrer à son bloc. Le commandant est désolé de perdre un de ses hommes ; et nous d'avoir perdu... comment le nommer ? Un presque compagnon de peine ? Uun bienveillant adversaire ? Un malheureux en tout cas, broyé lui aussi dans l'engrenage de la guerre.


LA FIN APPROCHE

Un frisson de défaitisme - ou plus simplement de réalisme - semble parcourir les militaires du camp.
Phénomène nouveau pour la région, deux bombardiers américains ont, au-dessus de nous, rayé le ciel de deux trainées blanches, si haut qu'ils semblaient deux comètes venues du fond de l'horizon, du fond de l'azur, du fond du temps, de ce temps qui nous paraît si long ! La perspective optique faisait que, quoique parallèles, les deux trainées blanches traçaient dans le ciel comme un immense V de la Victoire. Nous étions en train de travailler sur une clairière. Soudain, toutes les têtes se sont levées. Notre gardien, resté médusé, admiratif malgré lui, murmure : "Sakramente.quo t; Assistant à notre joie, il oppose un simple geste de modération, puis il hoche la tête : "der krieg ist nicht gut" ajoute-t-il pour tout commentaire. Le V grandit, allongeant ses deux branches. Phénomène de condensation de l'air, dira-t-on plus tard. Pour le moment, phénomène aux allures surnaturelles, symbolique ! "Ils arrivent !". Un coup à se mettre à danser en pleine nature. A danser le tango ou la valse, ou le swing comme les aviateurs américains, ou même la gigue comme Hitler après Dunkerque... à chacun son tour ! Le V se dissout mais reste planté dans les cœurs. Par ailleurs, lentement mais sûrement, les Russes approchent de l'Allemagne. Des Divisions entières disparaissent sur le Front de l'Est. Lorsqu'il parle avec Marc, le commandant se montre soucieux. Il est de Dresde. Que va-t-il advenir de sa ville ?
De sa maison ? De ce qui lui reste de famille ? Ni lui, ni Marc, n'évoquent la défaite de l'armée allemande, mais elle apparaît en arrière plan dans leurs conversations.
Le sergent Waffen assez redoutable, d'une agressivité souriante, à la nazi, celui-là même qui, par -10° passait à l'appel à Weiss-See, la chemise ouverte, ce candidat surhomme marche maintenant en regardant ses bottes. Ce midi, nous revenions d'un chantier que nous avions atteint par la route. Sous le soleil, cette fin d'automne a des douceurs de printemps. Absence de vent. Parfum d'humus. Comme un écrin, la forêt résonne au moindre craquement de branchage, au moindre cri d'oiseau, tout incite à la paix. Pris au charme de l'instant, nous descendons insouciants, et voilà qu'au détour de la route, nous voyons en dessous de nous le sergent SS. Toujours la démarche balancée sous sa casquette à longue visière étroite, mais cette fois le mauser braqué. Marchant à dix mètres devant lui, tenu en joue, ce Kapo autrichien avec lequel il avait l'habitude de bavarder, l'homme va sans se retourner, comme indifférent, les mains dans les poches. Lever les mains, c'était trop. "Tue-moi plutôt" avait dit l'Autrichien. Le sergent ne voulait pas le tuer, le ramener simplement. "Je t'empêche de faire une bêtise" avait-il répondu. Les dix mètres qui les séparent sont maintenus par le SS. Dix mètres,
c'est trop pour risquer d'être attaqué et pas assez pour manquer son homme s'il s'enfuit. La routine, quoi ! L'Autrichien a tenté de s'évader ; après tout il est dans son pays. A quoi pense l'Ukrainien ? Ainsi, l'absurdité sépare maintenant les deux hommes. Après qu'il aura ramené l'Autrichien, le sergent aura perdu sa gaieté. Lui aussi allait parfois en bretelles aux alentours de nos blocs. On ne l'y verra plus. Il a revêtu la chape de plomb gris-vert, son teint même en semble changé.
Le vent de l'évasion s'empare des Kapos de langue allemande. Ils pensent avoir des chances d'être à présent aidés par les paysans de la vallée, jusqu'alors hésitants et craintifs, parfois terrorisés par la feldgendarmerie.
Dans le même temps, un Kapo Tchèque, grand et maigre, au visage sympathique sous sa casquette marine qu'il sort on ne sait d'où, a dit à Marc, qu'il aimerait me parler. Surpris, j'ai accepté. Pour cet entretien, il m'a fait venir de nuit, après le couvre-feu, dans la zone interdite, auprès des barbelés. Voulait-il mesurer mon audace ? Nous avons parlé en allemand avec difficulté et à voix basse. Il m'a demandé mon métier et mon rôle dans la Résistance française, puis il est reparti à son bloc après s'être assuré que je rentrais au mien sans encombre. Je pensais qu'il songeait probablement à s'évader
vers la France. J'ai passé une nuit agitée. Le lendemain, il m'a fait demander si je savais skier. Je ne savais pas, et notre relation n'a pas eu de lendemain. Je suis cependant reconnaissant à Marc de son entremise et de sa confiance.
Plus que jamais la fin logique de la guerre semble proche. Beaucoup des nôtres pensent qu'à cause de cela une évasion en saison froide, dans une région enneigée où on ne peut passer la nuit en forêt, constituerait un trop gros risque alors même que l'occasion s'en présenterait. Pour nous, simples Haeftlinge, elle ne se présente d'ailleurs pas, à la différence des Kapos dont la liberté de mouvement est plus grande. Par exemple, Walter, le cuisinier, qui est allemand et berlinois, s'est vu autorisé par le commandant à chercher seul des champignons dans les bois environnants.
Visible ment les gardiens de nuit Waffen laissent certains Kapos circuler après le couvre-feu. C'est dans cette ambiance d'incertitude que nous abordons les derniers jours de Schneiderhau.
Un dernier drame. Quelques Haeftlinge grecs occupent un dortoir, soit la moitié d'un bloc, l'autre moitié étant occupée par des Français. Au cours d'une violente dispute, un Grec, fou de colère, envoie de toutes ses forces un tisonnier vers un des siens. L'homme visé esquive et le tisonnier va se planter dans la nuque d'un jeune Français qui sortait du bloc à cet instant.
Il s'agit d'un paysan vendéen que j'avais remarqué pour sa bonne humeur et sa gentillesse. Nous sommes consternés. La torsade nerveuse a été touchée. Le garçon est paralysé d'une moitié du corps et de l'autre moitié du visage. Incapable de parler, il nous sourit. Lebasser juge qu'avec les instruments dont il dispose, il ne peut rien. Le commandant ordonne qu'on descende le malade à l'hôpital de Zel-am-Zee. Nous n'aurons plus de ses nouvelles. Considéré comme fou, le Grec est soigné à l'infirmerie. Un camion civil emporte le blessé. La bâche grise sur quoi passe l'ombre des arbres disparaît à nos yeux. Aussi loin de son village, de ses champs, des siens !


LE DERNIER COMMANDO

Et c'est notre dernier commando. Les officiers de la Wehrmacht responsables de la Reischbahn sont venus demander des hommes pour un tunnel en construction. Nous montons au petit matin quand le bleu du jour fait surgir de l'ombre la cime des arbres. Le froid est vif. Là-bas quelques Waffen et meisters attendent. C'est le tunnel, dont l'orifice obscur nous absorbe par groupes. Dès l'entrée, une pente légère conduit à une mare d'eau grise stagnante. Déjà des Haeftlinge y travaillent. Nous devons entrer là-dedans sans bottes. En avançant, chacune de nos jambes fait son sillage. Un meister nous tend des outils ; pour moi une pelle, "Schnell, schnell !"
Il s'agit de déblayer des tas de pierres.
Au plafond rocheux, des ampoules de faible voltage font un halo dans le brouillard. Une odeur de terre mouillée et de glaise. Le raclement des outils, le clapotis de l'eau remuée, le bruit sourd d'un compresseur, les voix de meisters, tous ces bruits trouvent ici un écho caractéristique que les mineurs connaissent bien. Enfermé dans le vacarme besogneux du monde souterrain, le temps s'écoule, rectiligne. Chaque quart d'heure ressemble exactement au quart d'heure précédent. Saisi d'abord par le froid de l'eau qui prend aux chevilles, on ne tarde pas à s'habituer, et pour peu que le pompage fasse baisser le niveau, on se sentirait presque bien, à l'abri du froid vif de l'extérieur ! Peut-être un instinct profond venu des cavernes ? Et puis, avec le temps, la fatigue s'insinue et la faim se réveille. Les jambes s'engourdissent et ça devient hallucinant comme un mauvais rêve. Dans le prolongement de la galerie, des wagonnets grincent sur leurs rails. Des Haeftlinge s'y arc-boutent, crapahutant dans les boues grises. Un mineur de la Grand Combe nous encourage, Pierrot et moi. "Allez les Parisiens, vous en faites pas, c'est pas loin de midi". Quoi ! Comment sait-il l'heure ? Non, il a dit ça, façon de parler. Le mauvais rêve continue. Enfin un coup de sifflet. Tout s'arrête à l'exception du
compresseur. On entend des gouttes tomber du plafond dans la mare."Allez les Parisiens, on vide les godasses, on tord les chaussettes si on en a, les pieds c'est sacré". Le mineur est plein d'entrain, il en a vu d'autres. Son exemple nous réconforte. "Schnell, schnell". Les meisters nous montrent la sortie. Le soleil est là mais nos pieds essuyés à la hâte y sont insensibles. Manger en dansant est alors une solution qui s'impose.
Le soir, il n'est plus question de bridge. Je gagne mon lit aussitôt rentré, me relevant seulement pour manger. Heureusement, ce commando du tunnel ne durera que trois jours. Le commandant s'oppose aux officiers responsables de la Reischbahn qui nous dirigent. Le différend porte sur les conditions de travail. La sortie au froid du tunnel où le taux d'humidité est extrême, provoque des accidents pulmonaires. Beaucoup toussent. Un cas de pleurésie s'est manifesté.
Il est cependant difficile au commandant de soustraire ses Haeftlinge. En tant qu'adjudant SS, il n'a pas à plier devant les officiers de laWehrmacht, mais il peut craindre un rapport à ses propres supérieurs. Un matin, nous ne remontons pas au tunnel. Il paraît que nous n'y remonterons plus. Soulagement ! Le lendemain un ordre vient mettre un terme à toute controverse. Tous les Haeftlinge, y compris ceux restés à Weiss-See, doivent rejoindre Dachau. Une lourde
chape tombe sur notre moral. C'est la consternation. Le spectre de l'amaigrissement revient en force.
Depuis plusieurs semaines, l'hiver nous a rattrapés. A notre départ du camp, la neige tombe verticale, silencieuse. Les Waffen, en tenue hivernale, font la haie, le fusil pointé vers nos rangs. Parmi eux, le sergent SS, immobile sous sa cape de pluie, le teint gris, sans expression, le fusil pointé à l'unisson. Nous ne le reverrons pas, pas plus que notre commandant parti en compagnie du capitaine SS descendu de Weiss-See.


ADI EU SCHNEIDERHAU

Nous remontons dans les camions bâchés. "Schnell, schnell !" A nous qui sommes si peu pressés ! Ce n'est pas sans regret que nous voyons le village de Schneiderhau s'éloigner dans la ganse enneigée de ses sapins. Schneiderhau ! Ce commando 'oasis' que nous devons à un homme courageux, car il faut l'être pour agir ainsi à contre-courant !Ce commando providentiel qui m'a rendu deux kilos ! Service inestimable ! C'est donc mes cinquante-six kilos qui vont affronter la fin de cette guerre ! Cette fin imminente, qui depuis des mois recule, comme sur la mer recule sans fin la ligne d'horizon !
Demi-obscurité sous la bâche. Balancement vibré du camion. Bruits mouillés de la neige soulevée. Derrière, les mélèzes qui s'enfuient. A côté, dans l'ombre, les yeux des copains. Je me prends à penser
aux Parisiens, aux Parisiennes accrochées au cou des soldats alliés, tout au long de ce 22 Août qui a dû être fabuleux ! Libres ! Chocolat, cigarettes, chewing-gum, l'abondance retrouvée ! Et des baisers au poids ! Eh ! Laissez-en pour nous ! On rentre bientôt ! "Schnell, schnell, absteigen" (Vite, on descend). Je saute de mon rêve en même temps que je saute du camion. Je tombe comme parachuté devant la gare d'Utendorf, proche de celle de Zell-am-Zee. Nous sommes surpris de constater que Marc n'est pas avec nous au moment de l'embarquement. Notre train quitte la montagne. Par chance, des wagons de voyageurs. La vallée se déroule dans son habit blanc piqueté de vert sombre. Le sphynx dans sa tenue hivernale nous regarde sortir de ses griffes mais, comme on dit, c'est tomber de Charybde en Scylla. Demain nous repassons sous la tour de Dachau.
Dans le compartiment, six Français dont Pierrot, Toly, Jacques, Julien, Robert le Morvandiau et moi. De nous six, c'est Toly le moins atteint par l'amaigrissement. Resté à Weiss-See, il n'a pas connu Schneiderhau, mais, dès le début de son séjour, une otite opportune lui a permis de rester au bloc, exempté de travail. Certes, son oreille coule, ça sent le tigre et c'est douloureux au froid : mais Toly, d'un tempérament exceptionnel, ne développera jamais plus loin l'infection. Dramatique pour tout autre, ce mal sera pour lui un bienfait.
C'est curieux comme les situations se renouvellent ! Sans doute y a-t-il un terrain favorable. Toly s'est encore battu et cette fois avec son chef de bloc, qui prétendait le faire descendre de son lit. Il lui a proprement cassé ses lunettes sur les yeux, et l'homme, les paupières sanguinolentes, a, tout comme cela s'était produit à Dachau, empêché des Kapos - cette fois armés de planches à clous - de lui faire un mauvais sort ! Bien sûr, Toly a dès lors, bénéficié d'une sorte d'estime mêlée de sympathie, ce qui lui a permis de couler son otite et ses journées dans la tiédeur calme de son châlit. Aussi, n'a t-il rien perdu de sa vigueur.
Jacques, grand et corpulent, souffre plus encore de la famine et son moral s'en ressent. Evoquant "la fin proche des hostilités", je le vois acquiescer, plus conciliant que convaincu (au fond, je commence moi-même, à désespérer du 'vraisemblable '). Plus grave. Il m'apparaît que Jacques perd peu à peu confiance en lui-même. Pierrot, lui, c'est tout le contraire, amaigri, menacé comme nous tous, il oppose une confiance inébranlable à la précarité de notre situation. Son entrain, sa faconde naturelle, vif argent auprès de quoi on aime à se trouver, ne désarment pas.
Julien, un Normand de taille moyenne, aux épaules massives, est lui un intellectuel de discipline mathématique (sorti le plus jeune licencié de sa province). Sceptique, calme et réservé,
il n'accepte que ce qui s'intègre dans une logique rigoureuse, ironisant sur ce qu'il juge exagéré ou gratuit. Son moral est intact. Il serait, je crois, un ami sûr pour qui saurait l'approcher.
D e petit taille, Robert le Morvandiau, a bien résisté. Mais sa province manque cruellement à ce paysan courageux. Pris dans l'action, il montre cependant de la gaieté. Ses dictons régionaux, fort appréciés, diluent les mélancolies les plus tenaces. Quoique sa pâleur surprenne, rien ne laisse à penser qu'il soit malade et son moral est solide.
Depuis des heures le train roule à petit vitesse. Dehors, une neige oblique file le long des vitres. Nous nous taisons. Je me souviens de vers que j'écrivais à vingt ans. Il n'y a que quatre ans de cela, mais depuis : la débâcle, l'exode, la Résistance à Paris, le maquis, la prison, puis Dachau (où je retourne), puis Weiss-See. Il me semble qu'il y a longtemps, très longtemps, qu'un jeune garçon, dans un autre train (Bastille - Saint Maur), griffonnait sur un calepin tenu au creux de la main...

Le train

Dehors siffle le vent et le train qui m'emporte
De l'arrière à l'avant fume sous toutes ses portes
Transi le décor blanc défile monotone
Courbés de noirs passants sur la neige détonnent.

Devant moi une vieille au sourire ébloui
En tricotant surveille un enfant endormi
Et ses doigts bosselés agiles sur l'ouvrage
Oubli ent comme exaucés les années de servage.

Secouant son chignon une fille amusée
Donne à son compagnon ses mains apprivoisées
Et les deux jeunes gens murmurent face à face
Tandis qu'indifférents les arbres se dépassent.

Et le convoi balance dessus sa voie unique
Crachant sous le silence d'un ciel en céramique
Des fumées en flocons que le soleil accroche
Comme autant de lampions qui montent et s'effilochent.

Droite comme une épée, belle comme un mirage
Près de moi installée une fille au visage
De quelque ange studieux se penche sur son livre
Ramenant ses cheveux dont le parfum m'enivre

Et je me perds bercé en un rêve érotique
Au ronron cadencé de deux roues rachitiques
Le convoi s'en balance dessus sa voie unique
Crachant sous le silence du ciel en céramique.

Dehors siffle le vent et le train qui m'emporte
De l'arrière à l'avant fume sous toutes ses portes.

Devant moi, plus de vieille, plus de fille amusée, mais des camarades plus ou moins angoissés à l'idée de retourner à Dachau. Car cette fois, plus de quarantaine, plus de jeu d'échec, plus de forums, au contraire, un commando, probablement des plus pénibles, réservé aux groupes satellites.
Insoucian ts à l'aller, nos convoyeurs se montrent écrasés par la fatalité. Pour eux aussi, l'avenir est menaçant.
Pour nous, si j'avais à dessiner l'ambiance de ce retour, je l'exprimerais par un squelette de la taille d'un immeuble, assis à la place de la Tour, nous invitant à passer sous l'arche de son bassin. La somnolence cauchemardesque de notre transport m'inspire cette image... Le temps de Schneiderhau n'a pas suffi pour nous remettre à flot. Quel que soit le moral, l'amaigrissement nous a atteints. La faim a pris une autre dimension. De l'estomac, elle irradie jusqu'au fond de l'être.
Long arrêt de nuit. Quand le convoi repart, le jour se lève. Le froid nous assaille. 'Munchen' écrit sur les panneaux blafards d'une gare fantôme aux ouvrages ébréchés. Puis, Dachau, terminus. "Schnell, schnell... Antreten zu fünf " (vite, vite, rassemblement par cinq). Il s'avère que Marc n'est pas du transport. Nous ne le reverrons plus ; au fil du temps nous nous inquièterons pour lui.
Devant moi, les épaules se chevauchent. La colonne se dépêche dans le froid. Voilà que nous avons hâte d'être au camp ! Tant il est vrai que les besoins de l'immédiat prévalent ! Des maisons toujours coquettes mais enneigées, puis un bout de route, et voila la Tour avec son entrée largement ouverte. Les chiens hurlent. Sur la terrasse, la croix gammée flotte au bout du mât. Dépêche-toi de flotter, toi ! Ton temps est compté.

RETOUR A DACHAU

Le squelette est bien là, mais sous la forme d'un Haeftling étique dont les traits émaciés laissent deviner le mort qu'il fera. A l'aide d'une pelle, il s'emploie à faire entrer ses balayures dans un seau.
L'Appelp latz. Impression de glacis moucheté de rose. Des plaques de neige reflètent le couchant. Ouaté de brume, le soleil descend là-dessus, diffus, morcelé, dans une mollesse d'orange éclatée. Seuls les miradors donnent limite et rythme à ce chaos.
Nous retrouvons le grand bâtiment garni d'inscriptions quand la ceinture cloutée des projecteurs s'allume.
La douche. Joie animale sous l'eau chaude. Nous voilà tondus, lavés, désinfectés, cette fois avec une dose normale de crésyl. Nos chaussures de la Reischbahn sont échangées contre les claquettes en bois du camp. Nos vêtements passés à l'étuve, nous portons des tenues provisoires. Nous sommes dirigés vers le bloc 19 que nous connaissons bien. De nouveau, le bruissement des claquettes. A l'ouest, les forges du couchant embrasent encore le ciel. Nous retrouvons le bâtiment de notre quarantaine. Immuable, notre manchot à la casquette marine distribue le pain, flanqué de ses deux Kapos ukrainiens, mais... quelles sont, empilées sur la table à côté des boules, ces boîtes en carton gris, marquées d'un F et d'une croix rouge ? Presque invraisemblable, la nouvelle éclate : un colis de la Croix rouge suisse a pu être adressé aux Français
! Stupéfaits, nous nous regardons, tandis que notre reconnaissance s'envole, vers les quatre cantons. Ces Suisses ! Quelle diplomatie et quelle ténacité ont-ils dû employer pour faire accepter ça à la Direction des Camps ? Mais, assez discute, rangeons-nous dans la file, car nos estomacs frappent du talon tandis qu'autour des Français des yeux flamboient. Bientôt notre contentement se teinte d'une certaine gêne en même temps que d'une certaine inquiétude.


L 'ESSAI

Pres sentant le danger de désordre découlant d'une distribution de colis faite dans la cour à la nuit tombante, le manchot a jugé bon qu'elle ait lieu au moment de l'entrée au dortoir. Mais, vu l'étroitesse des lieux nous ne pouvons entrer qu'un par un et, sitôt franchie la porte, les premiers mètres à parcourir sont hérissés de bras et de mains comme si nombre de bouddhas nous y attendaient ! C'est que des Ukrainiens se sont empressés d'occuper les lits situés à cette position stratégique ! Trois mètres plus loin, les Français déjà installés nous attendent, eux aussi, nous encourageant du geste et de la voix. La situation nous apparaît dans sa difficulté. Il va falloir, sous les incitations à se presser criées par les Kapos, matraque en main, saisir chacun son tour sa boule et son colis, sans oublier sa Tafelmargarine et, serrant son bien sur sa poitrine, foncer, tête baissée, marquer
l'essai dans les bras des nôtres. Les colis sont aisés à tenir, mais les boules sont rondes ; un coup bien dirigé peut les faire jaillir.
Ainsi on voit les moins forts ou les moins adroits se faire voler leur boule... qui disparaît, jonglée un instant par les mains multiples des bouddhas. Des vieux crient, en pleurent ! Mais dans un temps de presse, trop de bruit et de désordre entraînent la levée des matraques. Les Kapos menacent "Schnell, schnell ! Ruhe !" répètent-ils sans vouloir entrer dans les différends.
Mon tour arrive. Me voilà 'chargé', véritable arbre de Noël ambulant aux yeux des bouddhas dont je vois remuer les bras dans le passage. J'arrive doucement puis fonce, tête baissée. Des mains m'agrippent sans pouvoir m'arrêter. D'un écart involontaire du coude, j'ai heurté au passage une tête imprudemment avancée. Un juron russe fuse ! J'arrive parmi les nôtres. Je reconnais Pierrot."Bravo ! Bien fait !" La tête du bouddha à heurté le montant du châlit et il se tient la nuque, vociférant comme révolté de ma maladresse. "Gueule, mon vieux" reprend Pierrot. "Bien joué, Max! " Etre félicité pour quelque chose qu'on n'a pas fait exprès est alors un plaisir délicat qu'on garde pour soi. Mais la tragédie continue.
Incroyable ! Les Ukrainiens de l'entrée rient et s'encouragent comme s'il s'agissait d'une farce !
Ce qui est tragique pour les uns, est amusement pour les autres ! Une jungle avec des fauves hilares et des gazelles affolées ! Parmi les bouddhas, j'en reconnais un seul, c'est Boris. L'homme à la mâchoire proéminente. Nos regards se croisent. Il rit. Quêterait-il ma connivence, m'incitant à apprécier la suite du spectacle ? De la tête bosselée de son voisin, il s'esclaffe de même ! Toly arrive à son tour. Invectives en russe. Les bouddhas restent inertes. Tous les Français sont maintenant en place dans leurs châlits.
C'est seulement à cet instant qu'on entend parler à voix basse du contenu de nos colis. Biscuits compacts chocolatés, farine lactée genre Ovomaltine, pâte de fruits et un paquet de cigarettes 'Laurens'. r


LES RUSSES SOUS LE LIT

Un Français suggère de consommer notre colis avant l'extinction des feux ; prudence élémentaire à laquelle je me rallie. Malheureusement, les "vieux " (ceux de 45 ans) ne peuvent, pour la plupart, absorber tout d'un coup. Aussi dissimulent-ils au mieux leur nourriture dans leur carton qu'ils intègrent à leur oreiller. Les plus faibles préfèrent ;l'étage inférieur (25 centimètres environ au-dessus du plancher). Personne ne saurait se glisser là-dessous! Aussi s'endorment-ils dès le couvre-feu, confiants, la tête reposant sur leur trésor. Détrompez-vous, malheureux ! Le matin verra encore
des désespoirs et des pleurs ! Ce qui paraissait impossible s'est produit. Des Ukrainiens se sont, durant la nuit, glissés sous les châlits. A l'aide de cuillères affûtées, ils sont parvenus à découper par les interstices laissés entre les planches, puis à vider, les boîtes de carton sur lesquelles vous dormiez ! Cela sans même vous réveiller ! L'exploit est remarquable tant il demande de contorsions, d'adresse et de patience.
Cette fois, attiré par les cris, le manchot se fâche. "Les Russes sous les lits" crie-t-on dans le dortoir. Deux audacieux maraudeurs de parquet seront tirés de là-dessous et proprement matraqués par les Kapos qui, en l'occurrence, se montreront insensibles à toute compassion nationale. On doit préciser que, dans l'état de faiblesse ou se trouvent certains, le vol de leur ration d'un jour peut les vouer à la mort ; soit qu'un malaise se produise au froid, soit encore qu'un coup de matraque asséné pour mauvaise allure ou maladresse leur cause un traumatisme fatal (rappelons-nous Méhansarian se ruant sur nos rangs sans raison) ! Désespéré de s'être vu dérober sa nourriture, un homme pleure comme un enfant. L'étau de la faim se resserre, mais cela resserre aussi nos rangs. La solidarité va jouer. Les rations dérobées seront restituées en pain, chacun donnant un fragment de sa boule. En cas d'agression, les Français réagiront plus groupés ; ils apprennent à vivre à
l'heure concentrationnaire.
R ien de particulier durant cette semaine passée au bloc 19. Les sorties dans la cour seront aux couleurs de l'hiver ; des Haeftlinge neigeux, agglutinés à la porte du bloc, attendent d'y rentrer. Des nouvelles circulent ! Les Fronts se rapprochent, mais rien de décisif. Quant à nous, nous attendons notre affectation à un commando extérieur, pour après-demain. Je fais la connaissance de Louis, un Parisien, sous-lieutenant d'aviation, radio dans la Résistance. Il évoque sa vie de citadin, sa vie sportive, puis sa carrière d'aviateur décidée dans le civil, à Toussus-le-Noble. Je l'observe pendant qu'il parle dans la pénombre du châlit, son regard est un peu brillant. On sent une tension de tout son être. Il évoque ses souvenirs avec un peu trop de véhémence, comme pour s'affirmer à lui-même sa propre identité. Rongé par un début de dysenterie, le malheureux sent qu'insidieusement le bateau prend l'eau et glisse vers le naufrage. Il s'épuise dans une fièvre, toutefois insuffisante pour lui valoir l'hospitalisation. Miné, il s'évanouit durant l'appel, le jour de notre départ. Ramassé, il est porté dans une bâche par deux Haeftlinge. D'une pâleur de cire, il est déposé, assis contre un bloc. On le voit remuer. Il revient à lui juste à temps pour nous adresser un geste d'au-revoir. Des Kapos reviennent et l'emportent.
Où...Espérons à l'infirmerie... Un dernier mouvement de tête dans notre direction et Louis disparaît derrière un bloc.
La neige tombe sur les rangs de l'appel. Tous nos bérets alignés, devenus blancs sur nos nuques de plus en plus creusées. " Mützen ab." Les bérets basculent. Ce sont maintenant nos crânes qui blanchissent. La géométrie de l'appel s'estompe sous la bourrasque. Rien n'est plus silencieux que la neige ! Le SS passe sans hâte." Mutzen auf." Nous partons, nous franchissons une dernière fois l'arc de malédiction, mais pour faire bientôt connaissance avec celui de Buchenwald, si l'on en croit la rumeur qui parcourt nos rangs.
Nous prenons conscience que Robert le Morvandiau n'est pas parmi nous. Que s'est-il passé ? Il n'était pas malade et se trouvait dans un bloc ce matin encore. A-t-il trouvé à rester au camp employé dans un service ? Ce serait bien pour lui. Nous ne le reverrons probablement pas d'ici longtemps avec son œil malicieux et son bon sourire. C'est par la pensée que nous lui souhaitons bonne chance en nous éloignant de la Tour.
De nouveau la ville. Notre colonne la laisse indifférente, comme un train qui passe avec la fumée en moins, le bruit régulier de nos semelles remplaçant la cadence des roues. Un grand trou de bleu dans le ciel. L'écharpe jaunâtre se disloque. La gare. Là encore nous disposons des wagons de
voyageurs.


LES RUSSES CHANTENT

En attendant le départ, une fois installés dans leurs wagons, profitant que leurs gardes sont à l'écart sur le quai, les Russes chantent.
D'abord, on ne sait pourquoi, l'un d'eux commence. Une première phrase poussée comme quelque chose qu'on propose. Ah ! Moi qui ai tant de mal, dans mes chorales, à obtenir que les gens ouvrent la bouche et placent leurs voix ! Là, c'est instinctif. Le chanteur ouvre largement, découvrant ses dents, et gueule son entrée de cette voix cuivrée propre aux gens du Sud et aux Slaves. C'est aussitôt repris par plusieurs hommes et à plusieurs voix, puis tous chantent et ça vous fout le frisson, parce que ça vient du fond des âges et du fond de leurs tripes. C'est harmonieux et puissant parce que tous chantent juste et naturellement.
Il a fallu les déserts et les steppes de l'Oural, il a fallu les plaines de l'Ukraine, la profondeur des forêts de l'Ouest russe, l'immensité des ciels, les rages du vent et aussi les silences de la neige pour inspirer de tels chants, restituant la puissance du peuple et l'immensité du pays.
Un soir, dans un bloc, dans un commando dépendant de Dachau, les Ukrainiens se sont mis à chanter. On savait bien qu'un jour ou l'autre, l'armée russe déboucherait dans la plaine de Hongrie puis dans celle de l'Autriche. Alors, les Waffen de garde ont
senti froid dans le dos. Ils sont entrés pour commander de se taire, mais les Russes étaient déchainés. Même les coups de lanière ou de nerf de bœuf n'y faisaient rien ! Ça faisait vingt minutes que ça durait. Las de frapper, les gardes avaient cessé, décontenancés. Il a fallu qu'arrivés en renfort leurs officiers sortent les armes et hurlent d'arrêter. Les Russes ont cessé, mais les officiers Waffen et les SS eux-mêmes, venus à leur tour, ont dû sentir, eux aussi, froid dans le dos.
C'était comme une première vague de l'armée russe qui déferlait.
Aujourd 'hui on arrêtait celle-là, mais demain, les autres, les vraies ?
Le train roule maintenant sur le plateau bavarois. Ironie d'un ciel devenu chatoyant, avec ses étages de lumière filtrée entre les montagnes éclatées de ses nuages. Peintre fou, génial au couchant, avec ses marées d'oxyde et ses rivages de feu !
Minuscule là-dessous, le train nous emporte tous ; tous vers Buchenwald. Un Haeftling tchèque avec lequel nous venons de faire connaissance, nous le confirme dans un français parfait : "Oui, Messieurs, je peux vous dire que ce camp est situé dans le Thuringe, province centrale et forestière qu'on a coutume d'appeler 'le cœur vert de l'Allemagne#039 ;. J'ai entendu dire aussi que la vie est meilleure à Buchenwald que dans les autres camps. Et j'ajoute, si vous le permettez, qu'à mon avis,
c'est la que nous assisterons à la fin de cette guerre !" L'homme nous sourit derrière ses lunettes d'acier. La fin de cette guerre ! Et le serpent de mer aux fascinantes écailles ressort ! Et comme toujours, nous nous laissons séduire... et ce sont presque des touristes qui regardent le soleil empourprer tour à tour les premiers coteaux boisés de Thuringe.
Chargé d'une chaire d'histoire à Prague, notre Tchèque nous fournit, en grand nombre, des détails géographiques et ethniques. Ayant ainsi étanché notre soif de savoir, nous nous endormons sur notre faim. C'est la un art délicat que tous nous cultivons. Heures froides que celles pendant lesquelles un convoi s'immobilise ! De temps à autre, des frissons vous parcourent par vague. A demi conscient, on se retourne, on se rajuste comme on peut dans sa chaleur.
Le train repart. Il a neigé durant la nuit, le bleu du petit jour se découpe au-dessus des brumes, puis s'insinue peu à peu, réfléchi en tous sens. Les arbres se profilent imprécis. On regarde d'un œil, on essaie de ne pas bouger afin de ne pas réveiller la faim. Le train ralentit et s'arrête en forêt. Puis repart, puis s'arrête... C'est midi passé. Une gare en plein air. Une gare de terminus, sans bâtiment. Une gare de bout du monde. Derrière les butoirs, la forêt. "Aussteigen.quo t; Tout le monde descend ! C'est Buchenwald. Une route
monte entre les arbres ; au bout la Tour ! Marquant l'entrée d'une grande clairière ; c'est le camp.


BUCHENWALD

Passage sous 'l'arche ' semblable en tous points à ce qu'on attendait; pont vitré, plate-forme, mitrailleuses et croix gammée.
A la différence de Dachau, la place d'appel domine le site du camp. Le plat dénude du marais bavarois a fait place à l'ondulation boisée de Thuringe.
Les miradors ne se profilent pas sur le ciel mais s'adossent à la forêt. L'alignement des blocs se prête aux inflexions du terrain. Quelques uns sont en dur.'Appelplatz '. Les nuques sont toujours aussi maigres et, sous les capotes rayées, les épaules aussi plates et osseuses, mais tout ca se tient droit avec on ne sait quoi de solide, la solidarité peut-être, ce ciment invisible qui fait qu'on n'aligne plus les Haeftlinge, mais qu'ils s'alignent eux-mêmes dans un ordre convenu, par groupes, par clans, les plus faibles encadrés par les plus forts. Au vent de la famine et du froid, ils ont appris à tenir. L'appel est long, interminable. Tenez le coup camarades ! Tenez le coup messieurs ! Tenez le coup les amis ! Ici, plus de FTP, plus d'AS (Armée secrète), plus de Gaullistes, tous des Haeftlinge ! Clignant des yeux sous les flocons. "Mutzen ab !" Le SS passe devant les rangs, que son gant compte d'un geste à peine perceptible.
Il a fini mais revient sur ses pas et s'arrête devant un grand voûté. L'homme rajuste sa capote et son garde-à-vous, parvenant avec peine à se redresser ; mais il se tient ferme et ses yeux savent dire " Jawohl." C'est un vieux grognard à sa façon. Au bout d'un instant, le SS détourne le regard et s'en va. "Wegtreten, Antreten zu fünf" (dispersion, rassemblement par cinq). Nos colonnes sont dirigées vers le 'camp moyen', réservé aux commandos de passage.
Buchenwald est divisé en trois parties appelées respectivement : 'grand camp' , 'camp moyen' et 'petit camp', séparées par des cloisons intérieures, barbelées, non électrifiées. Les portes de communication entre ces parties sont gardées par des policiers Haeftlinge portant le triangle rouge. Nous remarquons leur longue capote bleu-vert uni, leur toque de fourrure et leurs bottes. Le moins qu'on puisse dire est que Buchenwald habille bien ses responsables Haeftlinge. Il est vrai que ceux-là doivent passer leurs journées dehors, par tous les temps ; ils sont aussi munis d'une matraque. Policiers du camp, on les appelle les Lagerschutz.


L E CAMP MOYEN

De hauts blocs où l'on entre par les extrémités. Ici, c'est plus serré, moins harmonieux quoiqu'aussi propre que dans le grand camp. Quelque chose comme une banlieue tenue sévèrement. Des l'entrée,
une perspective de châlits à cinq étages si on comprend celui installé au sol. Voici notre 'résidence' . Nous y coucherons à près de six cents, le reste du convoi logé dans un bloc semblable. Le chef de bloc est une sorte de molosse humain. Pyramidal lui aussi du sommet du crâne aux épaules, athlétique, très à l'aise dans sa tenue d'intérieur : maillot de corps et pantalon de toile blanc.
Aussitôt les châlits occupés, le sol entièrement dégagé et le silence installé, il nous fait une courte allocution d'entrée. En quelques mots : "dans l'intérêt vital de tous, j'attends de chacun le respect du règlement intérieur, dans la discipline. Pas de bousculades, une propreté rigoureuse, aucun bruit après le couvre-feu ; montrez-vous ici dignes de cette liberté à laquelle nous aspirons tous. Sous ces conditions, soyez les bienvenus dans mon bloc." Il est accompagné de deux Kapos dont l'un, à notre contentement, est français. L'allocution est traduite aussitôt en plusieurs langues : français, russe tchèque, et italien. Notre chef de bloc est allemand, il porte le triangle rouge des politiques, il en est à la onzième année de camp. Il s'agit probablement d'un député socialiste ou communiste, arrêté par Göering au moment de l'incendie du Reischtag. Ce qui frappe chez lui, c'est la propreté corporelle poussée à l'extrême (il est tondu à ras), poussée même jusqu'à
la coquetterie. Il semble bien que ses ongles soient faits ! Il a aussi une élocution qui doit être brillante pour qui en saisit les accents. Il rentre dans sa pièce sans s'être retourné. On apporte la nourriture, servie dans des cuvettes appelées 'misky' par les Kapos ukrainiens qui tiennent la cantine (un chariot garni de bouteillons). La soupe d'orge perlée est compacte et le goût en est acceptable. Buchenwald tiendrait-il les promesses du professeur tchèque ? Pas de travail tant que durera notre séjour dans ce bloc de transit. Nous sommes en sursis. Mais n'y pensons pas, apprenons à vivre au jour le jour, blotissons nous dans le présent au plus profond de notre châlit. La nuit vient à propos. Jacques, Toly et moi sommes ensemble. Pierrot et Julien sont proches. "Bonne nuit les amis".
Trois jours que nous sommes ici. Ce matin, peu de nouvelles du Front. Il semble que les alliés ont atteint les Ardennes mais que l'hiver les y retarde. L'Armée Rouge serait proche du territoire de l'Allemagne, mais rien de précis, seulement des bruits. Julien et moi rendons chaque jour visite au Kapo français du bloc : minuscule réduit d'à peu près 3 m². Un tapis au sol. Des étagères garnies de livres. Une lampe avec abat-jour. Ça respire le calme, l'ordre et un certain raffinement dans l'art de vivre. C'est un garçon du Nord, environ vingt-cinq ans, beau visage, une douceur
de voix qui cadre avec le décor.
L'accueil est à la fois fraternel et prudent. Il doit avoir l'habitude d'être sollicité et interrogé. Il est résistant Communiste FTP, responsable syndical dans sa région minière. Nous remarquons qu'il reçoit la visite de Kapos d'autres blocs et se rend lui-même à des réunions.
Tout laisse à penser qu'il n'est pas isolé, mais au contraire intégré à une organisation interne du camp.
Nous avons vu que les Kapos du camp moyen, tous des Politiques, passent sans difficulté dans le grand camp, bavardant au passage avec les Haeftlinge policiers de garde, qui sont eux-mêmes des Politiques et sans doute tous de l'Organisation. Une vérité nous apparaît. Ici, ce ne sont pas, comme à Dachau, les Droit Commun qui ont mainmise sur le camp, mais les Politiques. Cela explique certaines différences annoncées par 'notre' professeur tchèque. Il paraît que dans le grand camp, le vol n'existe pas et la matraque n'y est jamais employée.
Le grand camp, partie de loin la plus importante par sa surface et ses effectifs, est réservé aux Haeftlinge définitivement affectés à Buchenwald, tandis que le camp moyen est destiné aux commandos en transit, attendant leur affectation vers d'autres camps ou commandos. Ah ! Si nous pouvions être affectés ici ! Mais n'y pensons pas, pourquoi nous ?
Aujourd'hui, nous avons rencontré chez notre Kapo français, mon censeur de Schneiderhau,
ce camarade communiste qui avait désapprouvé mon bridge. Sans doute l'Organisation recrute-t-elle parmi les responsables notoires, et c'est bien naturel. Nous avons bavardé aimablement.
Nous sommes ici depuis huit jours. Tous ceux qui peuvent saisir l'occasion de rester au camp le font. Infirmier, cuisinier, coiffeur, ou tout autre emploi vaquant auquel on s'adaptera, on se cramponnera avec l'énergie du naufragé.
Notre Kapo français s'est montré rassurant. "Tout l'effectif ne sera peut-être pas réquisitionné tout de suite vers l'extérieur.quo t; De toute façon, il fera son possible. "Si on ne s'aidait pas entre Français."
Ce matin, ça y est, nous sommes tous nommés à 'S 3', commando situé à Ohrdruf, paraît-il dans une caserne SS désaffectée. Nous n'avons pu voir notre ami Kapo absent, tout s'est fait si vite ! Nous passons à la schreistube (le bureau des écritures) dire nos noms et recevoir nos nouveaux matricules : Max Drouin. Hundert-Siebzehn tausend vierhundert zwei und fünfzig soit 117.452.


LE GLAS

Etrange ! Les Haeftlinge affectes aux écritures, sorte de fonctionnaires, d'habitude assez lointains et indifférents, nous serrent la main à chacun. Ma parole, on se comporte avec nous comme avec ceux qui vont accomplir un exploit ou subir une terrible épreuve ! Il y a également dans l'attitude de ces hommes comme
de la reconnaissance; celle qu'on accorde à ceux qui se sacrifient ? Nous étions donc volontaires sans le savoir ? La poignée de main franche et le regard fraternel de cet homme que je ne connais pas resteront dans ma mémoire.
Il sait qu'il s'agit d'un camp d'extermination jusqu'alors réservé surtout aux juifs. Il sait, lui, que presque personne ne revient de 'S 3' (Ohrdruf) et, quoiqu'il cache sa pitié derrière son sourire, comme le toréador sa lame derrière sa cape, je lis dans son regard quelque chose d'inéluctable comme une grimace du destin.
Mes camarades partagent mon impression. L'étau se resserre, auquel nous ne croyions plus, l'étau démentiel qu'une Allemagne écrasée continue à maintenir parce qu'une mécanique aussi bien organisée, aussi bien rodée, conduite par un fou, ça ne s'arrête pas.
En colonnes par cinq, nous quittons le camp en début d'après-midi, sous un ciel jaune, chargé. Des brumes déchiquetées traînent lentement leur herse sur les sapins immobiles. La gare. Ses quais dénudés où des wagons de bois '40 hommes 8 chevaux' nous attendent, ouverts, dans le silence de ce terminus à l'aspect irréel. Une heure d'attente. Nous sommes comptés puis embarqués.
'Qu arante hommes' : nous y monterons à quatre-vingts (nous ferons beaucoup mieux encore par la suite !).
Le train s'ébranle. Deux gardes par wagon, ce qui nous permet de voyager porte entrouverte. Nous sommes mélangés avec des Russes que nous ne connaissons pas. Nous observons nos nouveaux compagnons. Assis face à face, de chaque côté de l'ouverture, nos gardes, silencieux, ne tolèrent pas d'être approchés. Le ciel se dégage à mesure que le soir tombe. Me sentant adossé à quelqu'un, je me retourne. Un Russe, aimable, trapu, les mâchoires puissantes, la tranquillité de celui qui, malgré ou peut-être à cause de ce qu'il a subi, semble croire dans son étoile. Nous échangeons, d'abord par gestes, puis dans un langage rudimentaire, des impressions générales. Il s'exprime dans un allemand coupé de mots français que je salue au passage. Il me dit qu'il a déjà fait des transports fermés (dits plombés), que c'est terrible! Il me parle d'un de ses camarades mort au cours d'un transport de ce genre, et je ne comprends pas très bien, je n'ose comprendre ; alors il s'adresse à Julien qui est près de moi ; nous nous regardons, nous avons compris la même chose ; le Russe acquiesce : "Oui, oui, c'est ça." Au cours d'un transport plombé, son camarade se sentant mourir, lui a dit "mange le foie, c'est le meilleur ." Il l'a mangé, n'ayant pas été nourri pendant plusieurs jours ! Tout chez ce Russe, nous indique qu'il dit vrai ; ça lui
paraît naturel. Nous comprenons alors que là où nous allons, bien des choses doivent paraître naturelles !


OHRDRUF

Au loin, en premier plan, sur un couchant sanglant, se découpe en noir le profil d'une ville avec ses clochers. C'est Ohrdruf ! La nuit tombe.
Le convoi s'arrête contre un quai. Une demi-heure d'attente environ, puis nos gardes s'agitent, comme furieux. "Schnell ! schnell !" Nous devons courir jusqu'aux abords de la ville. Il fait nuit. Les lumières crues de la gare éclairent sous leur faisceaux obliques une cohorte courant pour franchir les quais avec des replis de troupeau, les plus lents matraqués par les gardes "Schnell, schnell ! Schneller !Schneller !" (plus vite). Nos Waffen inquiets se démènent comme si leur sort était lié au nôtre. Sans doute un commandement implacable, des ordres précis et la crainte d'être en retard rendent furieux ces forçats de la défaite, dans la conscience desquels le Front russe flotte, menaçant. Je me retourne. Un homme est tombé, un des nôtres ! Un Waffen le frappe ; les deux camarades les plus proches reviennent, le relèvent sous les imprécations et l'entraînent, le soutenant sous les bras ; d'autres tombent ; même scénario. Je soutiens un instant un Polonais que ses compatriotes reprennent aussitôt. " Danke Franzose ". "Schnell ! Schnell ! Schnell !" Nous
avons couru et marché alternativement deux à trois kilomètres, nous sommes à bout.
En meilleur ordre, rassemblés et menés à une allure plus raisonnable, nous traversons cette petite ville où tout est obstrué. Puis c'est le camp. A l'entrée, pas de Tour. C'est bien une ancienne caserne SS. De grandes portes en grillage ouvertes. Des rues intérieures en terre battue durcie par le gel, bordées de trottoirs. Des baraquements, puis un espace qu'on devine plus large, planté d'arbres, à la façon d'une cour d'école. A chaque arbre que la nuit nous laisse entrevoir, un homme assis, adossé, tranquille en somme ! quoi ? La discipline ici le permet ? Et dehors par ce temps ?... Nous verrons bientôt qu'ils sont morts de froid, en rêvant, souriants comme c'est presque toujours le cas dans ces conditions. Ils font ainsi à leur façon une haie d'honneur silencieuse aux arrivants que nous sommes.
Nous traversons la place. Nous voilà enfin arrêtés devant un baraquement faiblement éclairé. Nous crevons de soif, n'ayant rien bu depuis vingt-quatre heures. Contre le mur, un robinet. Nous nous y précipitons. Quelques boîtes de conserves vides sont ramassés à la hâte. Les Ukrainiens maintenant rassasiés sont bloqués autour du robinet par l'entassement général, alors ils distribuent l'eau alentour."Davaï, davai Ruski, davai issouda" (donne, Russe, ici). Des yeux fiévreux, des boîtes qu'on remplit,
des mains qui se tendent, on boit, on boit ! En un quart d'heure, j'en bois bien plus d'un litre pour mon compte. Arrivés depuis quelques instants, des Kapos du camp nous disent que l'eau est mauvaise, qu'il ne faut en boire que bouillie. On s'en fout ! C'est fait. On est rassasié, on verra bien.
On nous emmène vers notre bloc. Nous ne serons nourris que demain matin. Nos baraques sont austères mais bien équipées, avec des vestiaires métalliques. Nous sommes, ne l'oublions pas, dans une caserne SS. Nous couchons sur des châlits à deux étages seulement, garnis de paillasses. J'essaie de m'endormir avec à l'estomac, la faim qui est devenue une vieille compagne. J'essaie de m'endormir malgré ses coups de griffes, et je lui joue la farce d'y parvenir. Alors, fair play, elle m'offre un festin au cours duquel j'engloutis comme en transparence, des choses exquises. Puis, réveillé par cette chienne, déçu, je tente de repartir dans le sommeil. Avec des rêves flottant dans l'infini, des rêves à contretemps, à contre-espace, à contre-violence, avec des visages heureux de filles, avec des gosses, des fontaines et des prés tachés de soleil... Coup de sifflet strident ! Cinq heures du matin. "Aufstehen!quot ; Dehors dans le velours de la nuit, les étoiles dardent comme des cristaux. Il fait moins l0°. Dans une demi-heure l'appel.
Après la toilette, nous nous retrouvons en rangs pour l'Appelplatz. Bien alignés, nous attendons dans la nuit. Ça vous prend les pieds, les mains, la nuque, puis les épaules, d'où descendent de grands frissons. Nous nous regardons pour nous sentir moins seuls, mais celui qui a froid dans les rangs de l'appel doit tenir seul. On a faim aussi. A tel point qu'on devient furieux, exaspéré d'être là. Et toujours on attend. Ça fait maintenant deux heures, par moins l0°. On attend toujours. La colère nous anime, à défaut de nous réchauffer. On en arrive à détester jusqu'aux étoiles, qui se foutent de nous dans leur éternité. Ça ne peut pas, ça ne doit pas durer ! Ça fait deux heures et demi. Certains se sont pliés dans les rangs. On les a assis contre un mur proche. S'ils s'endorment, ils sont perdus.
Un quart d'heure encore. Quelques-uns de ceux qui étaient assis se sont écroulés. Deux d'entre nous sont autorisés à essayer de les ranimer à coup de gifles, de frottements désespérés, puis, quel que soit le résultat, doivent regagner les rangs sous l'œil impatient des Waffen. Ceux qu'on n'a pas pu relever seront ramassés après l'appel, emmenés dans un enclos spécial et soignés, pensons-nous. En réalité, ils seront déshabillés, morts ou vifs, par le commando du sterbau (croque-mort). Ils seront ensuite envoyés à la fosse ou au crématoire. Voilà ce qui hantera notre
séjour à Ohrdruf (ville où naquit Jean-Sébastien Bach, qui grandit à Eisenhart).
Nous attendons toujours. "Mutzen ab !" Le SS arrive ! Délivrance ! Hourrah, crions-nous intérieurement ! Habile paradoxe, il arrive en sauveur ! Comme le Messie ! Il représente la fin du froid... et bientôt la nourriture. Salut hitlérien. Il prend son rapport et nous compte. Comme ceux de Weiss-See, il est en veste, le col ouvert. Des dents d'un blanc éclatant qu'on distingue dans le jour naissant. Comme toujours il semble fier d'être là, content de vivre et parfaitement à l'aise. Nous devrions avoir honte d'être aussi mal en point devant ce surhomme ! "Wegtreten.quot ; C'est fini, on s'en retourne au bloc, entraînant ceux de nos malades qui peuvent encore marcher. On va rentrer. Julien, Pierrot, Toly et moi échangeons des regards heureux de rescapés. On va avoir chaud, on va manger. Nous sommes sauvés. On ne voit pas plus loin.
Au bloc, nous recevrons notre ration avec le contentement habituel. Nous buvons le 'café'. Peu à peu, tout va mieux, tout va bien. Nous parlons, nous rendons visite aux malades de l'appel que nous avons pu soutenir jusqu'au bloc. Nous ne sommes pas pour l'instant, affectés à un commando, donc pas de travail jusqu'à midi. A midi, Appelplatz. Ça recommence, mais au soleil. Cette fois, beaucoup mois pénible et moins long. Une heure seulement. Nous ne serons pas affectés avant le lendemain.
Nous avons donc l'après-midi pour nous promener dans la cour avec Pierrot, Julien et quelques autres. Les Russes et les Polonais ont été dirigés vers d'autres blocs, à l'autre extrémité du camp. Avec eux, notre ami Toly que nous reverrons bientôt. Nous sommes dans la cour, entre Français, Belges, Hollandais et Yougoslaves. Les groupes se constituent et marchent tout en parlant. La buée des respirations entoure les visages.
Deux souvenirs marquants : d'abord un grand gaillard, en tenue de cuisinier en chef, ce qui lui confère l'importance qu'on imagine, nous déclare à Pierrot et moi, qui marchons côte a côte : "Si vous êtes gentils avec moi, vous ne manquerez de rien", cela dit avec un parfait accent parisien. Nous le regardons, nous avons compris. Nous hésitons quant à la forme à donner à notre refus. Ce type a un ou deux Kapos à sa solde, l'offenser pourrait être dangereux. "Nous n'envisageons pas pour l'instant d'accepter votre offre ." Il hoche la tête, toujours aimable. "Enfin, vous saurez ou me trouver ; quand vous voudrez ." Il pense que le temps travaille pour lui et nous à ce qu'il en coûte de préserver son anatomie.


LE HONGROIS

Du second fait, la vision me restera très précise. Un aide-cuisinier -pauvre bougre- âgé pour être dans un camp (45 a 50 ans), grand, maigre, courbé, le visage raviné, des yeux gris délavés,
globuleux, le teint cireux, un nez en lame de couteau complétant cette tête d'aigle écorché. Il transporte à pleins bras un plateau surchargé de morceaux de viande. A peine sorti du bâtiment, notre homme glisse sur du verglas ; le plateau verse, tombe ; bruit métallique ; affolé, l'homme s'affaire à ramasser son désordre de viande. Le malheur est sur son visage, il pourrait être renvoyé, donc, vu son âge, condamné à mort. Il peut être battu. Il profère à voix basse, en magyar, des imprécations confuses. Attiré par le bruit, un SS est arrivé et s'arrête à un pas de lui. Sortant une petite matraque molle faite sans doute avec un torchon armé, il attend que le plateau soit reconstitué. C'est maintenant fait. Péniblement, l'homme se redresse et se tient là, immobile avec sa charge. Le SS lui donne alors un violent coup au visage... puis un autre... puis un autre... Entre chaque coup, il laisse sa matraque balancer quelques secondes au bout de son poignet qu'il maintient à hauteur de frappe. Le visage tuméfié, l'homme vacille, défendant sa vie ; il sait que s'il tombe il sera achevé. Quatre, cinq, six coups, il tient ! Le SS souriant, balance encore sa matraque et, comme quelqu'un que ça n'amuse plus, pivote et s en va. Tel un cheval battu, l'homme titubant, emporte son plateau, comme halluciné.


LE FEU AU VENTRE

Le soir, à l'appel, je ressens les premières attaques dues à l'eau polluée de la veille.
Je me trouve mal en point ainsi que beaucoup de camarades. Je suis un des plus atteints parmi les Français. Coliques, douleurs. Qu'est-ce qui m'arrive ! "Achtung ! Mützen ab !" Le SS, toujours souriant, casquette altière, gants blancs, bottes luisantes, nous compte. Je redresse à grand peine ma colique lorsqu'il passe devant moi. " Wegtreten." Nous retournons au bloc. Mon ventre tiraille. Quel fou ! Quel fou ai-je été de boire autant de cette eau ? Dans quel pétrin me suis-je mis ? Maudite colique ? ... que je chevauche douloureusement jusqu'aux WC.
Me voilà sur ma paillasse, à épier les sanctions de mon organisme. Je lui cause même. "Tu ne vas pas me faire ça. Tu ne vas pas faire de moi un malade ?" Mais la réponse est une chaleur au front, accompagnée de frissons. J'ai la fièvre. D'autres l'ont aussi. Nom de Dieu ! Qu'est-ce qui va nous arriver ? Je mange sans faim une soupe sans goût. La fièvre monte, je dois avoir au moins 39°. Cette eau maudite ! Je ne sais pas encore que, contrairement à toute vraisemblance, elle contribuera à me sauver." mais à quel prix ! Pour l'instant, j'attends la nuit.
Coup de sifflet. "Antreten." Quoi ? Rassemblement avant le coucher ? Nous devons passer à la douche. Nous voilà en rangs, la nuit tombée. Nous attendons sous des lumières nimbées de brouillard, puis
"Schnell, schnell ", il nous faut marcher rapidement, sortir du camp que nous longeons, ensuite continuer jusqu'à un bâtiment bas en ciment, à peine éclairé. C'est là. Nous restons groupés. A quelques mètres, des officiers allemands, dont certains de la Wehrmacht discutent. Ils sont joyeux, ils rient, se tapant amicalement, qui sur l'épaule, qui dans le dos. Nous apprenons qu'il y a une offensive allemande victorieuse dans les Ardennes, et nous sommes navrés !Alors ! ça n'est pas encore prêt de finir ! "Schnell ! Schnell ! "


LE CLOWN HAGARD

On nous pousse dans la douche. Une salle cubique en ciment, humide, encore plus faiblement éclairée que l'extérieur : c'est le vestiaire. Tout le monde doit s'y déshabiller et entasser les vêtements dans cette pièce d'environ douze mètres carrés. Nous devrons passer là par groupe de cent; deux fois cinquante ! Désordre. Chacun veut ranger dans un coin. Chacun comprend l'importance de retrouver ses vêtements, ses chaussures, aussi rudimentaires soient-ils ! Des imprécations dans toutes les langues. Des gens déjà nus, serrant leurs vêtements, qui s'invectivent, se bousculent, crient. " Schnell, schnell! " Les cinquante premiers déshabillés passent à la douche dans la pièce voisine. Je frissonne. Rendu malhabile par la fièvre, je suis dans les cinquante derniers. La douche est brûlante, je m'y complais.
Je me sens réchauffé en profondeur.
C' est délicieux, puis trop chaud. La vapeur nous aveugle. Le cœur me bat jusque dans la tête. La douche s'arrête. "Schnell ! Schnell !" Je suis étourdi quand nous devons nous rhabiller. En quelques instants, quarante-neuf hommes se sont vêtus. Un seul est encore nu et c'est moi. Je ramasse alors ce qui reste : pantalon et veste déchirés ; une chaussure en cuir percée et l'autre en bois ; un incroyable chapeau, cône de feutre durci et cabossé à force de désinfections et de passages sous la presse, lequel, tiré en tous sens, finit par évoquer une casquette à longue visière qu'on pourrait, pour sa raideur, croire entôle ! Me voilà prêt, fin prêt. C'est un clown hagard qui sort de là. Deux de mes camarades m'appellent. Ils s'étonnent de mon accoutrement.
quot ;Qu'est-ce que tu fabriques ? Qu'est-ce que tu fous avec ça ? "
Réveillé par le froid, je me rebiffe. "Je suis malade, je fais ce que je peux." "Allez, ne t'en fais pas, tu trouveras bien à t'habiller autrement." Toly et Julien m'encadrent dans les rangs. Nous retournons vers le camp. Je ris alors moi-même de mes hardes ; je ne suis plus seul. La marche est aussi rapide qu'à l'aller. Mon cœur bat toujours aussi vite, mais je sens en moi une certaine vigueur qui vient de je ne sais où.


JOYEUX SS

L'entrée du camp. On nous compte en rangs par cinq. Ça fait dix hommes pour deux rangs. Un rang sur deux est matraqué au passage par deux SS placés de part et d'autre de l'entrée, en même temps que le nombre est scandé joyeusement par les deux compères qui saluent ainsi à leur manière l'offensive Von Rundstedt. Achtzig ! Neunzig !Hundert ! Hundert zehn ! etc. Il s'agit de recevoir le coup en accompagnant, en amortissant. Esquiver tout à fait risquerait de troubler le calcul et d'altérer la bonne humeur des SS. Les hommes du bord gauche sont les plus exposés, le SS correspondant étant le plus excité. La matraque est pour le rang de devant, mais le destinataire a trop esquivé ; un grand coup de rattrapage s'abat sur Toly ; rapide, il a levé l'avant-bras ; juste ce qu'il fallait ; il a accompagné. "Hunde rt-dreizing !" a clame le SS. Pour traverser le camp, la colonne est moins alerte, emplie de plaintes et de jurons. Toly a été touché à l'épaule, mais sans gravité ; un bleu bon teint, sans dommages au ligament. Nous rentrons au bloc. Après cet intermède hygiénique et sportif, je me retrouve seul avec ma nuit.


LE REVE

Les rêves sont comme les jours, ils se suivent et ne se ressemblent pas. Je me souviendrai de celui-là. Je suis sur un étang gris sale. Muni d'une pagaïe double, je tente de m'évader dans un canoë. Je suis si égaré, cherchant mon chemin
parmi des lianes flottantes que ma pagaïe soulève avec difficulté. Je sens autour de moi un danger indéfinissable. Je m'aperçois alors que les lianes bougent, pas seulement à cause des remous de l'eau ; on dirait qu'elles vivent d'une vie animale ; d'ailleurs, elles commencent à se dresser par paquets, hors de l'eau, de ci de là ; je prends conscience qu'elles font mouvement vers moi ; dans un sursaut d'énergie, je tente d'échapper, mais un barrage végétal se dresse ; les lianes forment une masse qui se concrétise en un chien vert encore rattaché à l'eau glauque par l'extrémité de ses membres ; l'œil est extrêmement perçant ; le 'chien' se jette sur moi et me mord au ventre ; je dois crier et me réveille. Mon horrible chien végétal s'est transformé en colique. Je respire, malgré la fièvre j'ai la sueur au front. Je lutte contre le sommeil dans la crainte de retrouver mon chien. Par la fenêtre, les étoiles veillent sur l'infini. Je me rendors. "Aufstehen !" Ça recommence, cinq heures du matin. Toilette. Ça ne va pas trop mal pour un malade. Je prends le temps d'aller auprès du Kapo récupérer une tenue plus 'classique' . Heureusement, il y avait quelques surplus mais l'incroyable casquette me reste ! Je demande en outre qu'on tienne compte de ma température pour être exempté de l'appel.
Quelques minutes dans un coin avec le thermomètre sous le bras, 39,2°. "Personne ne peut être exempté de l'appel" dit le Kapo.
A partir de 39°, on a le droit d'emporter une couverture. Au-dessus de 39,5, et avec la dysenterie, un tabouret.
Me voici dans les rangs de l'Appelplatz, muni de ma couverture. Au bout de deux heures le SS arrive ; après quoi nous sommes, contrairement à l'habitude, maintenus en rangs. Côté ventre, ça va mieux, mais j'ai mal au poumon droit quand je respire à fond. C'est l'aube. J'aperçois mon Kapo des Sudètes (mon rival malheureux dans les maquettes d'avion) en compagnie d'un jeune Ukrainien, l'inséparable de celui qui, à Weiss-See m'avait ouvert le crâne d'un coup de gamelle ; il est habillé d'un superbe pardessus en poil de chameau ! Scandaleux! Anachronique ! Invraisemblable dans ce camp ! Il sourit comme une star devant les caméras, tandis que le Sudète le regarde amoureusement ! Je comprends. Mon regard croise un instant celui de l'Ukrainien. Il parle au Sudète, me désignant de la tête. Alors ce dernier quitte son rang, s'avance vers moi, me décoche un coup de poing en pleine face puis s'en retourne paisiblement tandis que j'aperçois quelques chandelles. Nullement en position de riposter, j'encaisse ; et par ce froid, ça fait mal. Je saigne du nez ; du sang gèle aussitôt au sol ; un bon décilitre ! je me
serais bien passé de cette ponction ! L'Ukrainien rit avec son Kapo. Un peu étourdi, je suis pris par le froid et réagis furieusement en remuant sur place. Aujourd'hui, nous devons aller au travail. Onze heures par jour, comme à Weiss-See. Je n'y pourrai pas tenir très longtemps. J'ai mal au poumon droit. Je comprends, je sens que ma vie est en jeu ! Je ne pourrai pas travailler onze heures dans cet état ! Disséminés dans les rangs, les dysentériques, livides dans leur couverture, se tiennent blottis sur leur tabouret. Un Kapo s'avance, il est muni d'une matraque.


LE TABOURET

" Tous ceux qui ont un tabouret, le long du mur ; tous les autres au travail."
Je me sens perdu. Fasciné, je regarde les dysentériques. J'observe qu'à cet instant, le Kapo nous tourne le dos, marchant vers un Waffen. En une seconde, la solution s'impose comme une évidence. Cette même seconde, Jacques de Montferrand, m'a regardé. Il a lui aussi une couverture et, comme moi, pas de tabouret. Il fixe le mur comme pour dire "on y va." Que va-t-il arriver à ceux qui ont un tabouret ? La plupart d'entre eux sont déjà contre le mur. Est-il possible de les rejoindre ? Oui, il le faut ! Tout ce drame se vit dans ces quelques secondes, où ni le Kapo, ni le Waffen ne regardent dans notre direction. Sans parler, Jacques et moi avons, au même instant, décidé de jouer notre vie.
Quelques enjambées... Nous nous adossons au mur, assis dans le vide, comme sur un tabouret, la couverture arrondie masquant les jambes jusqu'au sol. Nous risquons d'être battus à mort, mais c'est la mort certaine si nous allons au travail ! Le Kapo revient et se dirige vers nous. Malheur ! Jacques s'est mal adossé, plus faible que moi sans doute, il ne se tient pas assez bas. "Plus bas" murmurai-je, "laisse-toi glisser un peu plus contre le mur." Mais Jacques ne peut pas. Le Kapo est là, remarque son attitude et soulève la couverture du bout de sa matraque. Jacques essaie alors de s'enfuir et de regagner les rangs, mais il reçoit un terrible coup de matraque au milieu du dos ! Un bruit sec de morceau de bois qu'on casse ! Un cri aigu, animal !
Jacques s'immobilise, devient livide et s'écroule. Il vient d'être tué sous mes yeux ! En un instant, il est comme stratifié.
Le Kapo jette encore un coup d'œil sur ceux du mur, puis s'éloigne. J'étais prêt à bondir avec toute l'énergie du désespoir, mais la chance me poursuit, les commandos partent ; nous restons au mur. Un Kapo russe vient pour nous ramener au bloc. Il voit que je n'ai pas de tabouret ; il ferme à moitié les yeux, secoue la tête et sourit."Franzose. " Il me menace du doigt mais d'un doigt complice ; il trouve naturel qu'un homme essaye de sauver sa peau.
Nous arrivons au bloc. La joie qui devrait être la mienne est complètement recouverte par l'image de Jacques, dont je n'arrive pas à me séparer ! J'ai mal quand je respire, ça me griffe à un point précis, mais je suis vivant ! Il s'agit d'être encore vivant demain et surtout ne pas penser à après demain ! Un explorateur a traversé comme ça le désert de Gobi ; chaque matin il se donnait d'arriver vivant le soir à un point qui fût visible d'où il partait. Surtout, il ne pensait jamais à ce qu'il lui restait à parcourir ; sans cette sagesse, il se serait suicidé. En deux années, il réussit ! C'est pareil pour nous. Il ne faut pas penser au-delà du danger immédiat. Poussé par un désespoir lucide, par la certitude qu'il n'y a pas le choix, on peut alors, dans une seconde, sauver ou perdre sa vie.
J'ai appris à Pierrot et à Julien la mort de Jacques. Nous restons sans parler. Je revois Jacques, mal adossé au mur, ne pouvant faire mieux, et je revis sa fin.
Sur mon lit, je me réjouis d'être tranquille jusqu'à demain. Nous avons reçu la nourriture après l'appel du matin ; deux cent cinquante grammes de pain et quinze grammes de margarine (ne contenant elle-même que quinze pour cent de matières grasses). C'est tout jusqu'à demain matin.
Ce soir, Pierrot et Julien, après leur journée de travail sont rentrés épuisés. Leur chantier se trouve à six
kilomètres !... à parcourir deux fois en plus des onze heures de terrassement ! Pour eux non plus ça ne pourra pas durer longtemps ! La disparition de Jacques les fascine.
Nous sommes informés que, des demain matin, les fiévreux et les dysentériques, exemptés d'appel, devront se présenter au bloc-hôpital nouvellement constitué. Quelle chance ! L'occasion saisie ce matin est de celles qui ne se renouvellent pas ! Mon départ au chantier eût été dramatique car, si la colique disparaît, la douleur pulmonaire s'avive encore et la fièvre reste constante.
Ce matin, les 'exemptés d'appel', devons nous présenter à l'entrée du bloc-hôpital, accompagnés d'un Kapo. Je vais donc frapper à la porte de l'un d'eux. Pourvu qu'il ne s'agisse pas du Sudète ! Je frappe, je frappe encore. J'entends un bruit léger mais pas de réponse. J'attends, puis timidement, j'ouvre la porte. C'est bien le Sudète !... Et avec un Haeftling sur les genoux !... Un autre que le jeune Ukrainien. Enlacés, les deux hommes s'embrassent. M'ayant entendu, le Haeftling se dégage doucement. Je le connais, c'est un Français. Le moins qu'on puisse dire est que j'en reste coi. Ce qu'on peut faire pour quelques litres de soupe ! Ne voulant pas mortifier inutilement ce garçon, je m'efforce de réprimer ma surprise. Je demande au Kapo de nous accompagner au bloc-hôpital.
Il refuse, maussade, mais nullement gêné. Il n'a reçu aucun ordre à ce sujet. Laissant les deux hommes à leur occupation, je m'en retourne, contrarié du spectacle. Je confierai ma surprise à Pierrot ; selon nous, l'homosexualité ne concerne que les protagonistes, lorsqu'elle a lieu par inclination. Dans le cas présent, il s'agit de prostitution et c'est ce qui est attristant.
Un infirmier, venu du bloc-hôpital, nous apporte les billets d'entrée. Verts pour les malades qui ont moins de 39,5° et roses pour les autres. Je regagne mon lit évaluant mes chances. Peut-être va-t-on encore envoyer les 'verts' au travail. Nous saurons cela cet après-midi.


LE BILLET VERT

C'est midi. Coup de sifflet. Appelplatz. Quoi, non ! Pas pour nous ? Si ! "Schnell, schnell." Appel devant le bloc infirmerie. Cette fois, ils nous font courir. Jamais mon cœur n'a battu aussi vite, à tel point que je me demande comment c'est possible. Matraque en main, un Waffen et un Kapo nous poussent ; le décor brinquebale, je cours éperdu parmi d'autres ; enfin nous arrivons ! Nous voilà en rangs, quarante peut-être, alignés au soleil de l'hiver ; il fait moins 5° environ. Les battements fous de mon cœur s'apaisent peu à peu. J'ai le sentiment que nous risquons d'être triés. Pourquoi ces deux couleurs ? Tandis que notre Waffen 'accompagnateur '
s'en retourne, un SS arrive comme une réponse. Il fait signe au Kapo : "Tous les roses à droite, tous les verts à gauche pour le travail", Je suis perdu ! Ça recommence ! J'ai mon billet vert à la main et me place avec les 'verts'. Nous formons deux rangs parallèles à peu près égaux. Trois mètres nous séparent. C'est un instant, un très court instant, une seconde peut-être, peut-être deux, tout comme hier le SS et le Kapo se trouvent face à face, placés de telle façon qu'aucun d'eux ne nous voit. Le sang me monte aux joues. Incroyablement, la situation d'hier se reproduit ! Mu par un instant irrésistible, je change de rang ; je risque tout ; et tout comme hier, un autre, cette fois un Polonais, l'a fait en même temps que moi. Nous n'avons pas été vus et, merveilleuse solidarité, personne ne bronche parmi les 'verts', qui tous nous ont observés. A son tour, le SS s'en va. Le Kapo revient et, sans vérifier, emmène les 'verts' vers le centre du camp. Un infirmier sort du bloc et nous fait signe.
Chance inouïe, cet 'hôpital' n'existe que depuis trois jours ! Avant, il n'y avait rien. Quiconque ne supportait pas le travail était condamné. Je saurai bientôt que le médecin-chef de Buchenwald, supérieur hiérarchique de celui d'Ohrdruf, vient d'en ordonner la création. La providence me tend ce frêle radeau. La porte
s'ouvre. "Entrez", c'est le médecin Haeftling d'ici, un Français alsacien, qui pour le moment ne parle qu'allemand. Il voit la couleur de mon billet mais n'en tient pas compte. Au contraire, il commence par moi. Il m'applique son stéthoscope. Je respire à fond. Le poumon droit s'accroche douloureusement, ça brûle. Le médecin écoute puis crie. "Sein name, sein numero" (son nom, son numéro). Ça veut dire que je fais partie de ses malades ! Nos regards se croisent ; je le remercie silencieusement. C'est gagné !!! Je viens pour la seconde fois de sauver ma vie ! Je suis tranquille pour l'instant. Par la fenêtre, j'aperçois encore les billets verts. Là-bas la buée de leurs respirations accroche le soleil. Certains marchent courbés, leur rang disparaît au détour d'un bloc. J'ai le cœur serré.
Tout le monde a été ausculté. Nous n'avons plus qu'a être admis dans les chambres, mais avant cela, il y a, outre le rasage électrique, la douche ! Qui descend drue, salvatrice. Ça se passe bien. Vingt-cinq hommes. Vingt-cinq rescapés provisoires qui s'ébrouent sous une douche brûlante ; qui voudraient en cet instant expulser tout le froid entré en eux. Mais les cœurs battent la chamade et beaucoup sont obligés de se retirer avant la fin. On vient nous chercher dans notre nuage. L'eau de la douche étant
désinfectante, il n'y a rien pour s'essuyer. Des Kapos infirmiers nous introduisent à la hâte dans un local glacé où plusieurs vitres manquent aux fenêtres. Ah ! C'était bon quand même.
La vapeur de nos corps se condense aussitôt. Leurs carreaux portent des fleurs de givre. Nous sommes là, de toutes nationalités, nus, rasés, désinfectés, maintenant transis. Quoiqu'aussi malades que les autres, les six ou sept Ukrainiens retrouvent aussitôt leur esprit de groupe, leur entrain, pour certains leur arrogance. Nous sommes tous contents d'être entrés ici, mais eux manifestent leur joie bruyamment. Le temps passe.
Le seul moyen de ne pas tomber de froid est de se tasser tous dans un coin de la salle, jusqu'à ce qu'on nous en fasse sortir. Serrés nus, les uns contre les autres ; le premier rang est le plus exposé au froid. Nous, les Français, peut-être moins enclins à la promiscuité, venus nous entasser en dernier, sommes, bien entendu, devant. Placés derrière nous, les Ukrainiens veulent s'amuser à nos dépens. Aux dépens des Franzoski ! En tentant d'abuser de la situation ! Nous qui tenions nos bras serrés sur la poitrine, sommes obligés de mettre une garde en les croisant dans le dos, plaçant ainsi entre eux et nous une entretoise musclée (et surtout osseuse), devenue indispensable.
Et ils rient, et ils s'amusent ! Réaction invraisemblable dans les circonstances où nous nous trouvons ! Explicable seulement par leur jeunesse et leur
rusticité. Ils manifestent ainsi leur joie, non encore épuisée, d'avoir pu entrer ici. Ah ! comme amusement et angoisse peuvent être mêlés !
Nous resterons plusieurs heures, oubliés dans ce local ! Tombée en même temps que l'euphorie générale, la gaieté des Ukrainiens se dissipe, faisant place à cette agressivité qui leur est propre. Combien de temps faudra-t-il tenir ? Pas un bruit. Dehors le soleil encore vif entre à plein par les croisées sans vitres, tandis que sa lumière illumine en éclatements translucides l'ensemble des carreaux. Nous serions silencieux si nos dents n'avaient imaginé de se réchauffer. La mâchoire échappe au self-contrôle ; le bruit s'en répercute dans le crâne ; on se saisit le menton pour arrêter
ça ! Moi, qui me plaisais à diriger des chorales, en voilà une singulière ! Et puis tout le corps s'y met. Trop serrés pour sauter sur place, on se contente de mouvements contenus, crispés, de tous les membres et on attend ! Trois hommes qui ne pouvaient plus tenir, sont assis, dos au mur, à demi-évanouis. Ces heures d'attente nous ont vu passer de l'euphorie à la colère puis à la résignation. Il faut tenir. Sur les vitres, les fleurs de givre sont devenus vieil or. Au premier rang nous avons été remplacés par d'autres ; Français, Belges, Polonais et même un Ukrainien ; la situation n'est plus à plaisanter. Soudain un grand bruit. La porte s'ouvre. "Schnell, schnell :"
Trois Kapos infirmiers nous lancent à chacun une couverture si étroite qu'on se demande comment s'en servir. "Schnell, schnell !" Il faut maintenant bondir dehors.
Ce bloc hôpital est une baraque classique de soixante à soixante-dix mètres de long pour neuf à dix mètres de large. On y accède par les extrémités. Bizarrement, une cloison sans ouverture sépare le bâtiment en deux parties d'inégales longueurs, la plus courte réservée à l'admission et la douche, l'autre à l'hospitalisation. Il nous faut donc sortir et parcourir toute la longueur du bâtiment pour entrer à l'autre extrémité. Impossible de me placer dans cette couverture étroite. Pressé, bousculé par les Kapos, je l'enroule autour du cou comme un foulard ; et je dois ainsi courir quasiment nu.


LE PETIT CHEVAL

Je suis seul ; on nous a contenus au départ, nous lâchant un par un, afin que nous arrivions a une cadence raisonnable. Et me voila, mon écharpe volant, petit cheval à crinière de feutre, galopant dans l'air glacé ! La fonction glandulaire produisant l'adrénaline décuple les forces en cas de danger, c'est sans doute ce qui me permet de courir aussi vite. Une fois de plus, mon cœur est à l'épreuve. Je vois, image dansante au rythme de ma course, se rapprocher l'extrémité du bloc, située à quelques mètres seulement de la clôture grillagée du camp. Cette clôture, je la longe un instant, au cours du virage final.
J'aperçois, de l'autre côté du grillage, une jeune femme qui, tranquillement pousse sa voiture d'enfant. En toile de fond, les maisons aimables de la ville. Plus près, la propreté rigoureuse de l'avenue aux arbres dénudés. Tout cela dans une lumière orangée de fin d'après-midi. Vision de paix, vision d'un autre monde, dont deux mètres seulement me séparent ! La jeune femme me voit sans me regarder vraiment, comme on voit un daim derrière la clôture du parc zoologique auprès duquel on habite.


L'EPREUVE SOLITAIRE

La porte est entrouverte. J'entre essoufflé, épuisé. Il fait chaud. Ça sent la soupe de semoule. Je suis à bout, mais ravi. Un infirmier s'assure de mon nom et de mon matricule. Il me donne un pantalon de lit et une chemise. Il me conduit à la pièce antichambre consacrée à la médecine générale. Il me désigne un châlit dont je partage l'étage supérieur avec un Tchèque, garçon affable qui me salue en me disant : "Français" . Nous coucherons tête bêche. La soupe arrive. Je mange malgré ma fièvre. La poitrine me fait de plus en plus mal. La tête brûlante, je m'endors, allongé sur le dos. Je me souviendrai d'avoir eu la sensation d'être attaché sur une roue ; comme une roue de moulin, qui tend à me renverser vers l'arrière. Ça n'en finit plus ! J'entends sans fin le bruit de l'eau
qui bat, et cette roue qui m'entraine ! Je me réveille ; il fait jour ; j'ai déliré toute la nuit. Un infirmier me dit en français le mal qu'a eu mon compagnon à m'empêcher de tomber du lit. Il a dû sans cesse s'occuper de moi. Je redresse la tête. Content de me voir reprendre connaissance, le Tchèque s'anime. Le visage tiré, il me dit, amical, quelque chose que je ne comprends pas, puis me prend aux épaules et m'encourage. Je le remercie de mon mieux. Cet inconnu a veillé sur moi comme un frère.
Je suis dirigé dans la chambre réservée aux pulmonaires, après qu'un vieux médecin hongrois soit venu écouter ma respiration. Cinq châlits plus le bureau du médecin, un Polonais au teint pâle, avec de grands yeux tristes sous la brosse noire de ses cheveux. Il s'arrête d'écrire pour m'ausculter. Il me désigne la partie supérieure d'un châlit ou je serai seul. Presque tous les autres lits sont occupés par deux hommes. Le vieux médecin hongrois (qui joue ici le rôle d'infirmier) prend ma température : 40°5. Il hoche la tête et me fait un geste apaisant.
Tout l'après-midi se passera dans un climat ouaté. Faibles bruits d'ustensiles qu'on remue ; paroles dites à voix basse, portes qu'on ouvre et referme doucement. Silencieux aussi le soleil qui a fait lentement tourner les ombres, éclairant tout à tour les châlits avec leurs occupants aux têtes rasées, aux
avant-bras maigres, aux yeux brillants ou fermes, aux rêves dispersés aux quatre coins de l'Europe. La nuit tombe. Je n'ai pas pu avaler ma soupe. Je somnole. Le médecin écrit. Le vieux hongrois se tient assis sur une chaise. Réveillé par une douleur au poumon, je veux respirer. Je m'aperçois à ma grande stupeur que mon poumon droit est totalement bloqué ; impossible d'y faire entrer de l'air ! C'est comme si on l'avait cousu ! Et la douleur est vive à chaque tentative de le dilater. J'essaie d'alerter le vieux Hongrois et lui expliquer par gestes. Je n'obtiens de lui qu'un signe apaisant. Il s'éloigne non sans avoir dit quelques mots au médecin, lequel jette un coup d'œil dans ma direction. J'espère fermement qu'on va me soigner, qu'on va faire quelque chose ! Mais rien ! On m'a seulement administré de l'aspirine à mon arrivée.
Le médecin ferme soigneusement son carnet, range son stéthoscope et prend ses dispositions pour la nuit. Je suis affolé. Certitude que, si on ne fait rien, je serai mort demain matin. Personne ici ne parle français. Tous les malades sont tchèques, yougoslaves, ou polonais. De l'autre côte du bloc, j'ai entendu parler un infirmier qui doit être français. Mu par je ne sais quelle énergie de survie, je saute de mon châlit plutôt que je n'en descends, criant sans m'en rendre compte, traverse en trombe le couloir
et me jette contre lui. Je crie "mon poumon est complètement bloqué, je ne tiendrai pas toute la nuit sans être soigné". Ma fièvre et mon aspect doivent dire mon état ; il m'écoute, m'incite à me calmer : mon comportement est une fausse note dans la tenue de l'hôpital !
Affolé à son tour par la perturbation de son service, le vieux Hongrois m'a poursuivi. Il s'entretient difficilement avec l'infirmier français, je suis ramené par les deux hommes devant le médecin de ma chambre. Il me désigne mon lit. "Ein moment ". Je suis de nouveau allongé. Le médecin arrive muni d'une seringue, qui m'apparaît comme une planche de salut. Il me fait une piqûre de camphre, me redonne de l'aspirine et me parle de sa voix douce dont je ne perçois que l'intonation rassurante. Ma nuit la plus dure est devant moi. J'ai fait tout ce qui était possible. J'ai obtenu des soins sans lesquels je serais probablement perdu. A présent, je suis seul avec mon poumon verrouillé ; c'est à moi de jouer. Si je n'ai pas raison de ce poumon d'ici demain matin, je mourrai. J'en suis aussi sûr que je le suis d'être encore vivant !
M'enfermer sous les draps jusqu'à ce que je transpire. Je ne pense plus qu'à cela. Je me confine dans ma propre respiration. Cette chaleur brûlante m'encourage puis, au bout d'un moment, m'étouffe, me suffoque ;
mais seul un évanouissement saurait me faire quitter cette posture. Encore le torrent du sang dans les tempes. Furieux dans ma détermination, je resterai coûte que coûte sous mon drap. De temps en temps, j'essaie de forcer mon poumon. Une douleur aiguë me répond, mais rien ne me décourage. Je reste ainsi depuis l'heure du couvre-feu jusque vers quatre heures du matin. Je n'ai pas dormi. La fureur m'a tenu en éveil. A ce moment, je sens la première transpiration ; je n'ose pas y croire ; mais c'est bien vrai, cela s'affirme peu à peu. Mon cœur ralentit son rythme ; la pression dans la tête diminue aussi. Après quelques tentatives infructueuses de décoller mon poumon, une demi-heure s'est encore écoulée en transpiration ; j'essaie cette fois de toutes mes forces. Un claquement douloureux, déchirant ; mon poumon a cédé ; il s'est gonflé, il respire ! Faisant entrer un peu plus d'air sous ce drap, je sors la tête et m'essuie.


LE SALUT

Tout va bien. Malgré l'air frais, la transpiration subsiste. Alors seulement, bercé par le ressac de ma respiration retrouvée, je m'endors.
Réveillé par le café du matin, comme une odeur de vie qui s'insinue. Le vieux Hongrois me visite ; mon état le surprend ; il sourit si gentiment que cela me touche. Ma température est tombée à 36°5. Le médecin s'en réjouit.
Après avoir bu, je me sens revivre ! Les chambres sont bien chauffées mais le couloir est froid, ainsi que le lavabo qui se trouve au bout. Je décline l'invitation de me lever pour aller m'y laver, mais dès demain matin je le ferai. Je sais que ceux qui ne peuvent pas se laver sont condamnés. C'est le critère, le signe du naufrage. L'infirmier français vient me voir. Nous parlons un peu de sa Normandie. Je lui suis reconnaissant de son soutien ; sans lui, sans son intervention auprès de mon docteur, je n'aurai pas eu cette nuit.
Dans la matinée, de nouveaux malades arrivent. Les châlits sont à présent occupés à raison de trois hommes par lit ! Je partage le mien avec deux Yougoslaves. Trois hommes par lit, cela veut dire deux hommes couchés dans le même sens, avec entre eux, un troisième couché tête bêche. Ou bien on est serré à deux, avec une paire de pieds comme entretoise, ou bien on est plus à l'aise, mais flanqué de deux paires de pieds ! A choisir ! Chaque cas étant un cas d'espèce... !
Un seul incident au cours de la journée : le vieux Hongrois casse son thermomètre ; c'est gênant dans un hôpital où les instruments sont comptés. Le vieux se lamente, il pleure dans sa langue magyar. D'abord contrarié, le médecin lui tape doucement sur l'épaule ; mais il faudra un moment pour calmer le vieil homme ; les coudes sur les genoux, les mains serrées sur ses cheveux blancs presque rasés.
J'ai retrouvé l'appétit. Je descends au lavabo. Là, deux cadavres nus, allongés sur le dos, jaunes, verdâtres, cireux ; avec chacun son étiquette au gros orteil ! "On a chacun la sienne … Et les bras ballants..." Monstrueuse métaphore jaillie de mon cerveau devant l'insoutenable !!!
Des morts dans ce lavabo, on en trouvera chaque jour, deux à quatre, selon les nuits ! Je retourne au lit, pensif. Je contemple mes pieds dépassant au bout du drap. Fixant mon gros orteil droit, je me fais le serment ! On n'y mettra pas d'étiquette à celui-là ; serment que je renouvellerai plusieurs fois au fil des jours.
"Achtun g !". Plus rien ne bouge. Un SS est entré. Repos. Le personnel soignant est debout. Le SS inspecte partout, du plafond au parquet, en passant par les yeux sombres du médecin polonais ; puis il regarde les malades. Un Hongrois, les yeux exorbités, se dresse sur son lit et se met à se désigner lui-même du doigt en criant son nom. "Je m'appelle Volkej Pahl" et il répète en frappant son drap, criant de plus en plus fort "Volkej Pahl". Il menace le SS du poing. "Volkej Pahl, Volkej Pahl" hurle-t-il. Le SS le regarde impassible et sort de la chambre en haussant les épaules. On épargne les fous dans les camps, paradoxe que j'ai plusieurs fois observé. Pour dix fois moins, un Haeftling sain d'esprit eût été battu à mort.
L'incident n'aura pas de suite. Le forcené se calmera.
On a mis ceux qui ont la dysenterie sur les lits inférieurs, à cause de leur état de faiblesse et des écoulements contagieux, toujours à craindre. Attraper la dysenterie, c'est signer presque sûrement son arrêt de mort. J'ai maintenant assez de force pour aider un peu ; passer un pistolet, remettre une couverture. Je fais attention et me lave souvent les mains. Toutes les nuits, on entend râler en bas des châlits. Le grand squelette affûte sa faux d'agronome en vue de sa moisson du matin !
Et pourtant, aujourd'hui c'est Noël. La journée s'est déroulée sans que personne n'y fasse allusion. Je pense aux familles chantant de parle monde autour des bougies. "Achtung !" Un SS vient encore troubler ce radeau de la Méduse. Mais qu'est-ce ? A sa suite, un petit Hongrois en caleçon, muni d'un violon, qui se met aussitôt à jouer des airs populaires ! A ne pas en croire nos oreilles ! Il joue même, entre autres, la chanson russe connue en France : "Allons au devant de la vie." Ahurissant ! Un à un, nous nous dressons sur nos lits, nous demandant à quelle plaisanterie féroce va aboutir cette démonstration. Mais rien ! Le SS paraît joyeux. Le petit homme joue avec application et entrain, puis ce tandem irréel passe dans toutes les autres chambres. Le bruit du violon arrive, feutré. C'était Noël. Ils ont voulu marquer le coup. Nous n'en
finissons pas de nous remettre de la surprise. La fin de la guerre avaient pensé certains. Non c'était Noël : c'est tout ! Ce matin, le médecin vient me féliciter de mon bon état et me signifie ma sortie pour après-demain. Place aux plus malades, c'est la vie. Sur la fin de la matinée, "Achtung !", un SS entre. Encore un. Pas celui maudit par Volkej Pahl, ni celui du violon ; un autre. Silence ! Heureusement, le forcené sommeille. Le SS semble inspecter plus les lieux que les hommes. Avant de sortir, il se hausse sur la pointe des bottes et passe son gant blanc, tout là-haut sur une poutre. Rien. Il s'en va inspecter les autres chambres. Quelque chose claque. C'est un coup de nerf de bœuf, en plein visage d'un Kapo yougoslave ; un doigt du gant a été empoussiéré ; un second coup, puis un troisième retentissent. Le silence entre les coups suspend nos respirations ! "Je te conseille qu'il n'y ait pas de prochaine fois" dit le SS en sortant. Au gré de leur humeur, les SS, se suivent mais ne se ressemblent pas. N'étant pas seul responsable, le Kapo a payé pour tous et tous lui en sauront gré.
Je dois sortir à midi. Quelques mots à mes compagnons yougoslaves (mes quatre pieds !!!!) ; ils vont mieux, mais l'un d'eux est triste, et c'est toujours mauvais signe. Je les exhorte à aller se laver. Ils y vont avec peine, l'un entraînant l'autre.
Il y a eu cette nuit un mort en-dessous de nous. Je l'ai trouvé étiqueté dans les lavabos. Onze heures. Je m'apprête. Le soleil est de la partie. Le médecin polonais parle avec le Hongrois. Leurs visages s'animent, je les vois sourire pour la première fois. Médecins et infirmiers forment ici une famille. Les malades passent, eux restent. Impression d'être un oiseau chassé du nid. Mais de quoi me plaindrais-je ? Un point de pleurite décollé et guéri en si peu de temps, avec aussi peu de médicaments ! Un de ces miracles médicaux propres aux camps de concentration. Cependant, j'ai maigri et ne pèse plus que cinquante-trois kilos.


LE BLOC SCHONUNG

Je suis dirigé, en convalescence, sur le bloc 'schonung' (ménagement, bien-être). Sa création date de celle du bloc hôpital, dont il est complémentaire. Si je savais que l'existence de ce bloc a été imposée par l'autorité médicale de Buchenwald, contre la direction d'Ohrdruf, je me rendrais compte de la précarité de ma nouvelle situation.
J'y retrouve Julien qui, sans passer par l'hôpital, a pu se faire admettre (gros abcès au talon), ainsi que Toly de nouveau reconnu pour son otite et exempté de travail. Je partage la couchette supérieure d'un châlit avec un italien, nommé Fascino. Brûlé aux mains, qu'il a couvertes de bandages, il est momentanément inapte au travail. Par ses attentions et sa sociabilité il
sera pour moi d'un précieux secours dans les journées qui vont suivre. Pour le moment nous nous réjouissons tous de cet endroit qui nous apparaît comme une sorte d'Eden. Nous passerons ainsi deux journées idylliques, à supputer sur notre sort, invoquant la fin des combats, l'offensive de von Rundstedt semblant faire long feu.
Notre chef de bloc et nos Kapos s'étonnent et se réjouissent de n'être jamais visités par un SS. Trop c'est trop ! Le matin du troisième jour, il en arrive un ! L'œil surpris, bientôt menaçant, il s'avance à pas lents regardant autour de lui, comme s'il se croyait le jouet d'une illusion. Tout le monde s'est figé. "Was ist das hier" (qu'est-ce que c'est ici ?) - Aucune réponse. Le SS, que ses pas conduisent devant le responsable, reprend en enflant la voix "Was ist das hier ?" - "Das ist ein..." Le responsable hésite à qualifier son Block - "Was ist das ?" crie le SS, les mains sur les hanches, rapprochant la tête, l'œil maintenant étincelant "Das ist ein Schonblock mein Unterscharfuhrer" sussure l'interrogé, de plus en plus mal à l'aise."Ein Block schonung ?" - "Tu veux dire une villa de plaisance !" hurle-t-il dans sa langue. "Alle an die Arbeit !" (tous au travail) hurle-t-il encore, en sortant son arme. Il se produit un indescriptible remue-ménage.
Les Kapos sortent les matraques et dans un vacarme fait d'imprécations et de coups, entreprennent de sortir tout le monde et former au dehors des rangs par cinq. C'est la catastrophe ! Je ne me sens toujours pas capable de travailler onze heures par ce froid, avec en plus les six kilomètres aller et retour, qui nous séparent du chantier. Enhardi par mes deux audaces précédentes, (quand, changeant de rang, j'avais sauvé ma vie), on verra bien ! Je plonge littéralement sous un lit ; l'avant-dernier, près de la sortie. Je glisse si bien sur le parquet que je disparais entièrement. On fait dans ces cas-là ce qu'on ne saurait faire à froid. J'ai plongé comme un rugbyman chevronné ; assez à plat pour n'accrocher ni bousculer le lit, je ramasse les jambes et me voilà tapi, à regarder de tous mes veux la suite des évènements. J'observe maintenant la scène par les pieds. Les chaussures de cuir des Kapos poursuivent les claquettes en bois des Haeftlinge... deux pieds nus qui courent... l'homme tombe... des mains puissantes doivent le relever car, d'où je suis, j'ai l'impression qu'il s'envole... bruits fouettés des matraques... jurons dans toutes les langues... Peu à peu, le tumulte diminue. Aurais-je gagné ? Je m'aperçois alors que la seule partie non conforme de ma tenue – cette casquette à longue visière pas encore échangée contre le béret de
rigueur, s'est littéralement envolée au cours du plongeon. J'ai beau regarder tout autour, elle a disparu. Le tumulte a cessé.
Que va-t-il se passer maintenant ? Silence troublé par les derniers bruits d'une porte qu'on ferme, d'un dernier cri, d'une dernière bourrade, dernières gouttes après l'orage. Silence total.


LE BALLON

C'e st dans cette ambiance, dans ce calme angoissant, que, comble de l'horreur, je vois glisser au ras du lit une tête renversée, qui descend lentement, légère comme un ballon d'enfant ; une tête aux cheveux blonds rasés, aux yeux bleu pâle, une tête qui s'immobilise et me regarde. C'est un Kapo ! Est-il ukrainien, polonais, tchèque, allemand, je ne le saurai jamais. Au bout d'un poignet musclé, sa main descend à son tour, me saisit et me tire de dessous le lit ! Mon sang s'affole ; là encore, l'adrénaline joue son rôle. Je le vois s'éloigner de quelques mètres pour appeler ses camarades à venir voir sa trouvaille. Mu par une énergie soudaine, moi qui m'étais laissé tirer en geignant, faisant le moribond, je bondis littéralement dehors où la nuit me sauve, me cache à mes poursuivants distancés.
Je me suis glissé dans les rangs près de Julien, étonné de me voir. Je me rappelle alors que je n'ai pas de casquette ; me voici tête nue. A deux mètres de nous, au sol, traine une bande de tissu provenant
sans doute d'une toile de sac. Je m'en saisis. Je l'enroule, tant bien que mal autour de ma tête en passant sous le menton ; plusieurs tours, qui me font ressembler à un œuf de Pâques, nœud sur le dessus, s'il vous plait ! Mais je n'ai pas le cœur à rire, je vais devoir dans cet accoutrement jouer une très dure partie. Mon audace n'a servi qu'à me rendre ridicule. Pas de chance ! J'aurais pu réussir ! Je devais essayer ! Je vois alors un groupe d'hommes, tous tête nue. Julien m'explique que ce sont ces pauvres juifs arrivés de Hongrie durant la nuit. Beaucoup ont les pieds nus, ensanglantés. Leurs yeux brillants et fiévreux expriment l'extrême souffrance.
Trois quarts d'heure à frissonner en tapant des pieds sous les étoiles "Achtung ! Miitzen ab." J'ai glissé dans ma poche mon nœud de toile. Le SS passe. "Mützen auf." En rangs par cinq, nous nous dirigeons vers la sortie, renforcés des juifs, dont on voit la colonne marcher derrière la nôtre. Ils ont été chaussés mais restent tous nu-tête.
Avant de passer la porte, nous longeons cette sorte de hangar-lavoir, ou morts et moribonds sont déshabillés par un commando d'Ukrainiens. Quelques-uns gisent au sol ; une poitrine nue se soulève encore. On dit qu'un Haeftling amené là, s'est débattu au moment d'être dévêtu. En l'absence de tout Waffen ou SS, les Ukrainiens l'ont laissé repartir.
laissé repartir. Cela représente peut-être la chance ultime pour qui aurait la certitude de ne pas tenir onze heures au travail ?
Parvenus à cette conclusion, Julien et moi nous éloignons du camp au moment où les portes se referment. J'ai refait mon nœud de toile. Il fait nuit ; aucune lumière aux fenêtres de la ville ; tous les volets fermés, le décor est muet. Il gèle à -l0° environ. Après quelques kilomètres de route dans une campagne plate, sans arbres, déserte à perte de vue, un château aux lignes lourdes se découpe sur la ligne d'horizon imprécise de l'aube, inattendu comme un de théâtre. Existe-t-il encore des princes du sang, à l'époque des bataillons bruns ?


LA ROCADE

Nous arrivons sur le chantier. Un commencement de chaussée, de rocade, taillée dans une terre gelée, extrêmement dure. Julien et moi nous promettons aide réciproque en cas de nécessité. Chacun a pris un outil et s'en sert de son mieux, ce qui revient comme d'habitude à négocier son effort entre le froid et la faim, faisant en outre impression par le mouvement. J'ai pour ma part une pioche. "Bewegum, bewegum !" crient les Waffen et le meister. Un vent se lève qui attise le froid. Derrière moi, la ligne veloutée, bleue et orange de l'aube. Au-dessus, les étoiles s'éteignent une à une, fondues dans la lueur turquoise naissante du ciel. Perdant la notion du temps, on vit dans
l'espace limité au trajet de l'outil. Les coups résonnent dans tout le corps et tiennent compagnie, scandant l'existence du moment.
Remis en place sitôt passé l'appel, mon nœud de Bécassine fait comme un salut à chaque coup de mon pic. Soudain, au milieu du dos, un point de chaleur discret mais certain. Je me retourne. Le soleil ! Posé comme une cerise sur l'horizon. Salut ami ! Salut sauveur ! On comprend le culte des Anciens ! Il ne doit pas me trouver beau avec un œuf de Pâques en guise de tête, mais, aussi baroque que ce soit, ça tient chaud !
A côté de moi, travaille un juif tête nue, un petit homme qui a le rictus de la souffrance et l'œil rouge du désespoir. Regardant droit devant lui, il manie son outil comme le ferait un automate mal réglé. De temps en temps, il s'arrête, tourne la tête pour s'assurer que tout est bien là, que tout est bien vrai, puis reprend, murmurant des paroles inachevées. Je comprends qu'il rêve à moitié. Il ne pourra pas tenir longtemps. En effet, après un quart d'heure, je le vois poser l'outil, s'asseoir et s'immobiliser. Il sourit, il rêve tout à fait maintenant, il est en train de mourir de froid ! Je me précipite sur lui, le frappe de mon mieux, lui crie dans l'oreille : "Aufstehen oder kaput !" (debout ou mort). Je lui frotte le dos, le frappe de nouveau. "Du muss leben" (tu dois vivre). L'homme revient au présent et me
regarde. A mon accoutrement, il sait que celui qui le malmène le fait pour son bien,"ja, ja, ja, danke" dit-il. Je l'ai relevé, lui ai mis son pic entre les mains. Il répète "Ja, ja, es gehet, danke" (oui, oui, ça va, merci), il reprend le travail et moi de même.
Très penché, je pioche à petits coups secs, quand deux bottes noires s'avancent vers mon pic pour s'arrêter juste contre. Un sergent Waffen s'intéresse à moi ! Je lève la tête, prêt à me redresser aug arde-à-vous ; mais dans le même temps, il a saisi délicatement ma bande, dont j'avais fini par oublier l'aspect. Il en déroule tous les tours, sans brusquerie. Me voici tête nue, la toile tombée en spirales sur le pic ; je ne bouge plus, levant seulement les yeux vers lui. " Das Wetter ist kalt " (le temps est froid) dit-il doucement. Il sourit. "Ja, ja." J'acquiesce en accompagnant d'un mouvement de tête, avec un sourire destiné à répondre poliment au sien. Alors, avec une sorte de badine flexible ou de nerf de bœuf très fin, sorti de sa poche droite, il me frappe sur le crâne à coups rapides. Ça fait dans la tête un bruit de mitrailleuse ; je ne bouge toujours pas ; me protéger serait fatal. Au bout d'un court moment - qui m'a paru fort long - il s'arrête et demande "Und jetzt geht es besser ?" (et maintenant, ça va mieux ?). Je réponds : "Jawohl, jetzt geht es."
(oui, ca va maintenant). Suit un silence. Pendant qu'il me frappait, j'ai compris : il me prend pour un juif qui vient d'en aider un autre ; ma bande le lui prouve : pas de chapeau ! Tête nue ; ça doit être une brimade imposée aux juifs, brimade qu'à ses yeux je conteste ! Je suis perdu si ça l'amuse de continuer avec moi. Alors je précise ; "Ich bin kein Jude" (je ne suis pas juif). Je me dis que s'il veut en voir la preuve, même par -l0°, mieux vaut la montrer que me faire tuer. Puis j'ajoute instinctivement "Ich bin von Paris" (je suis de Paris). Cette précision va-t-elle infléchir son attitude, son humeur ? J'ai le sentiment de risquer gros, car il sourit toujours. Il est frais et rose ; son visage me rappelle garçon-crémier de mon quartier ; sa badine à la main, il se met à hocher la tête de bas en haut. "Von Paris" dit-il enfin ! Puis il ajoute "Paris... ma-de-moi-se-lle !" Là-dessus, regardant le ciel d'un air entendu, il tourne les talons et s'éloigne. Une réplique de cinéma ! Et j'en suis quitte ! J'ai eu chaud.
L'épilogue heureux de cet incident me donne au travail une ardeur incontrôlée. "Doucement, doucement, mon vieux Max, il faut tenir la distance" me dis-je. C'est aussi ce que semble dire Julien qui, ayant cru ma dernière heure arrivée, me fait un signe d'apaisement, sans cesser de travailler.
Chacun dans sa bulle. C'est reparti jusqu'à la pause de midi, après laquelle mon juif est retourné piocher parmi les siens, puis nous avons repris jusqu'au soir. Harassés, transis, nous déposons les outils tandis que, dans cette immensité déserte et plate, le soleil s'enfonce lentement comme sur la mer. Le froid, intense, est revenu. Nous prenons le chemin du camp. J'ai tenu et j'en suis surpris, mais pourrai-je renouveler ? Quatre ou cinq hommes sont morts durant le travail. Ils doivent être ramenés et seront transportés sur les épaules de quelques-uns d'entre nous : quatre porteurs par cadavre, désignés par les Kapos. Je n'ai pas été choisi ; ni Julien ; heureusement ! Nous ne sommes guère en état d'accomplir cet effort supplémentaire. Je n'ai pas reconnu 'mon' juif parmi les morts et me réjouis de sa survie, mais, pour combien de temps ? Notre colonne se hâte dans la nuit. Ballotés, bras en croix, les cadavres raidis regardent les étoiles de leurs yeux morts. Nous retraversons la ville. Cette fois les fenêtres devraient être éclairées, elles le sont, mais toutes persiennes fermées. Le couvre-feu, et puis, surtout, on ne veut pas nous voir. Personne dans les rues ; en passant devant une maison, nous entendons pleurer derrière les volets ; est-ce à cause de nous ? Si oui, merci inconnue, mademoiselle ou madame, c'est tout ce que vous pouvez faire pour nous.
La lumière blafarde du camp. L'entrée. Dans le lavoir des morts, plus personne, ils ont été ramassés. Combien a-t-on déshabillé de gens encore vivants ? Nous faisons les derniers mètres en courant. Vite le refuge ! On nous a changé de place. Me voilà au premier étage du bloc, occupant le dessus d'un châlit, mais toujours avec mon compagnon italien Fascino. "Oh, Max !" appelle-t-il. Je grimpe et me recroqueville, lui tournant le dos. Il me réchauffe comme il peut avec ses poignets et ses mains bandées. Il me faudra une demi-heure pour cesser de claquer des dents ! L'Italien est content de me voir mieux. Cette attention, de la part d'un étranger, me touche profondément. (Quand je dis étranger, je veux dire à ma famille, à mes amis, pas à mon pays. Français et Italiens, sommes, pour moi, du même cru ! Nous parlons simplement deux langues voisines).
Le lendemain sera sans incidents. C'est dimanche. Nous ne sommes pas allés au chantier le matin, dirigés sur des travaux intérieurs. L'après-midi : repos. Nous retrouvons Pierrot ; il a été inscrit dans un commando en partance pour Dora. Triste perspective de séparation
Il n'en dit rien, mais il voit bien que j'ai encore maigri, lui aussi d'ailleurs. Nous parlons du pays, de l'avenir. Au moment de nous quitter, Pierrot me saisit aux épaules : "T'en fais pas Max, on s'en sortira !" dit-il, avec son sourire si convaincant !
"Et maintenant, situ le permets, on va s'embrasser.quo t; Ce que nous faisons, comme deux frères. Il s'en retourne vers son bloc. Longtemps je le suis des yeux. Je ne sais pas qu'il s'en va vers la mort. Je ne le reverrai jamais...
Rentrés au dortoir, nous retrouvons Toly, de nouveau exempté de travail, à cause de son otite. Il sent toujours le tigre. Ce soir, avant le couvre-feu, le chef de bloc m'a donné un béret réglementaire. Le bruit court parmi les Ukrainiens que notre commandant allemand de Schneiderhau, cet adjudant SS de Dresde, aurait été arrêté par des SS. L'humanité de cet homme lui aura-t-elle coûté la disgrâce et peut-être la vie ?


CARNET DE BORD DU DESESPOIR

Ce matin, repartis au travail après un de ces appels interminables, voulus sans doute pour faire bonne mesure - supplément de froid – par quoi on assure notre anéantissement.
Rien à signaler concernant cette journée, non plus que les deux suivantes, si ce n'est notre affaiblissement progressif. Nous ne récupérons chaque nuit qu'une partie des forces dépensées la veille. Ainsi mes limites que je croyais atteintes reculent-elles sans cesse. Toujours cette rocade où la faim vous tenaille et le carcan du froid vous enserre.
Chaque soir voit notre cohorte plus épuisée, reformer ses rangs en ramassant ses morts que, par chance, Julien et moi n'avons pas encore été requis à
porter.
Toujours cette ville aveugle retraversée après le raclement des pelles et le crépitement hallucinant des pics.
Comme convenu, Julien et moi, nous avons travaillé et marché côte à côte. Et nous sommes à présent côte à côte dans le désarroi. Le sentiment que si rien n'arrive qui modifie notre condition, le grand squelette et sa faux nous attendent un jour prochain sur la route ou le chantier.
L'ul time recours : simuler l'évanouissement au sortir du camp s'impose - et pour très bientôt ! - Quoiqu'il envisage cette éventualité, je sens Julien plus réservé que moi quant aux chances de réussite. Ce serait chacun pour soi - Action trop aléatoire pour que celui de nous qui s'y risquera le premier y entraine l'autre. Nous en sommes ce soir à cette restriction lorsqu'en entrant au bloc, la chance de salut se présente, inespérée !
Effervescence. Je reconnais, installé à une table, le médecin alsacien du bloc hôpital. Des ordres seraient venus de Buchenwald, d'avoir à constituer un convoi de malades comprenant quinze cents hommes. Le médecin est en train d'en dresser la liste. Il a commencé par son hôpital ; il continue par notre bloc, anciennement 'schonung' et terminera, si nécessaire, dans les autres blocs. Nous voilà en file d'attente pour la visite. Nous observons qu'il inscrit sur deux colonnes : vraisemblablement celle des évacués et celle des "encore valides ".
Arrive mon tour. Je sais qu'alsacien, il parle français. Il me regarde. "Ce sont les appels qui nous tuent" lui dis-je simplement. Il réfléchit une seconde puis porte mon nom sur la colonne de gauche ; la bonne ! Julien et Toly s'y trouveront aussi. Mais quand ce transport va-t-il avoir lieu ? Nous avons le temps de succomber d'ici là ! L'espoir retombe devant la menace imminente.
Ce matin, l'appel a duré plus d'une heure. Encore une journée ! Cette fois, la limite de ma résistance est atteinte. J'ai eu mal à l'endroit poumon collait. Ah ! Non ! Quand j'ai senti ça, j'ai cru chialer sur mon pic ! Depuis, la douleur subsiste. Rentré ce soir dans un désespoir lucide. Plus épuisé que mon compagnon, je devrai sans doute avant lui prendre le grand risque. Très long à me réchauffer cette nuit, je ne dors guère, j'envie Fascino, tant que ses mains seront bandées, il ne risque rien et fait lui aussi partie du futur convoi. Pour moi, c'est différent, je vais devoir jouer une fois de plus ma vie et puis et puis...
Fascino et moi sommes tous deux assoupis au coup de sifflet de cinq heures. Le cauchemar recommence ! Quand je respire à fond, je sens toujours la douleur. Je me prépare et préviens Julien que je suis décidé à saisir n'importe quelle occasion.
"Fai s bien attention à toi Max ! Attention à l'irrémédiable ! Moi aussi peut-être,
mais pas forcément aujourd'hui. Le convoi, c'est peut-être l'affaire d'un jour ou deux. De toute façon, souhaitons nous bonne chance." Nous nous serrons les mains. Sitôt revenus de nous laver, à peine somme nous habillés, des Kapos surviennent et commencent à vider le bloc. "Schnell, schnell." Tumulte. Je suis parmi les derniers à rester. Les Kapos sortent. Je dispose d'une seconde. Mu par l'instinct de survie, je récidive ; je plonge sous un lit. Un seul homme me voit, mon ami italien, m'encourage à présent du regard. Je me ramasse sur moi-même au maximum. Réussirai-je cette fois ? Ça a failli me coûter cher l'autre jour ! Extraordinaire renouvellement des situations ! Mais bien sûr, c'est moi qui le provoque, prenant deux fois de suite les mêmes risques. Est-ce fou ? Fallait-il tenter encore ? Je pense tout cela sous mon lit de fortune. Tout comme l'autre fois, le tumulte et les bousculades s'apaisent. Les Kapos reviennent et parlent entre eux au centre de la salle. Je ne peux me ramasser assez pour n'être pas visible. Si l'un deux porte son attention dans ma direction, c'est perdu ! je retiens mon souffle. Je vois mon ami Fascino qui, pour moi, retient le sien. Et cela arrive. Un Kapo regarde. Il m'a vu. Il s'avance, que va-t-il advenir ? Je suis extirpé, tiré entre deux lits. Il tente de me relever. Je fais le malade, celui qui ne peut pas.
"Herzkrank" (malade du cœur) dis-je. Alors il me frappe. Coups de pied, coups de poings, visiblement il ne m'a pas cru et continue à me frapper ! Incroyable ! Je ne sens rien ou presque, tout comme, lorsqu'on se bat, emporté par le feu de l'action. Là, je ne fais que recevoir, mais je suis dans un tel état nerveux que la réaction est identique. Alors, devant mon immobilité, le Kapo se baisse, se penche sur moi ; je vois son regard pris de doute et ses sourcils froncés. "Was hast du ?" Je répète "Herzkrank" (malade, cœur). Il me lâche, va parler aux autres, faisant un signe dans ma direction, puis sort du dortoir. Consterné, Fascino regarde la scène. Cette sortie du Kapo a-t-elle un rapport avec moi ? Oui ! Deux minutes plus tard, un médecin hongrois, muni d'un stéthoscope, vient m'ausculter. Pour cela, on me traîne, étendu, au milieu de la salle. J'aperçois la-bas le visage tendu de l'Italien ;autour, les jambes des kapos et leurs visages que je vois au-dessus. Le médecin se penche sur moi ; nos regards se croisent malgré que je tienne les yeux à demi-fermés. Les siens n'expriment pas de compassion ; seulement une attention professionnelle. Il relève la tête en disant : "Il n'a rien", puis se retire.
Je suis alors saisi, pêché en quelque sorte par plusieurs poignes ; à cet instant, trompant par ma vigueur la vigilance de mes tortionnaires, je me
secoue follement, leur échappe des mains, et pour ma plus grande chance, je retombe au sol dans la position d'un départ de cent mètres. Je bondis. Des mains me touchent, mais glissent, lâchent prise. Et me voilà descendant l'escalier. Je ne me souviens pas d'être jamais descendu aussi vite ! Les Kapos s'esclaffent ! J'entends des cris, des rires ! Notamment un "fumier !!!" - bien de chez nous - ce qui m'apprend qu'il y avait au moins un Français parmi eux. Je me rue vers les rangs de la nuit.
Julien s'écarte : "Qu'est-ce que tu faisais ?" - "Encore une fois !"- murmure-t-il. Je sors mon béret que, par précaution, j'avais glissé au fond de ma poche. Semblable aux autres, difficile à identifier, je ne serai pas poursuivi au-delà du seuil.
Aussitôt passé ce danger immédiat et la joie d'un instant d'y avoir échappé, le plus mauvais m'assaille et nous attend. Ce matin, curieusement, pas d'appelplatz. Comptés à la sortie du bloc et, directement au travail. Voilà maintenant qu'ils se presseraient ?
Nous approchons de la sortie. Pour moi, c'est la fin, le désespoir absolu, celui qui oblige.
Décidé de me laisser tomber devant la porte si les circonstances le permettent, je vais jouer le tout pour le tout avec le commando ukrainien. C'est plus grave que se jeter sous un lit, ça bouillonne dans ma tête ! Je vois Julien marcher à mon côté mais, si je passe à l'acte, je serai seul. Vais-je pouvoir m'assurer qu'il n'y a pas de SS. Mon cœur bat !
LA CHANCE, UNE FOIS ENCORE

A cet instant, le miracle !! Ah, les carrefours de la vie me surprennent ! Dans cette nuit de glace où le brouillard diffuse, ouatées, les lumières du camp, nous distinguons, marchant à notre rencontre, un officier allemand. Il paraît immense. Cela se comprend, car il mesure en fait près de deux mètres et lève ses bras écartés. Ce n'est pas une hallucination, la silhouette se précise, il est là, contre nos rangs."Halt ! Zurück Zurn Block !" (Halte, retour au bloc). Le miracle ! Le salut ! La joie habillée en médecin officier. Julien et moi revenons de loin.
C'est le médecin-chef de Buchenwald qui vient rapatrier son convoi. La chance qu'il ne fallait pas laisser passer ! La venue de cet homme était logique mais, ayant appris à désespérer des choses logiques nous ne l'attendions plus.
Voila sans doute pourquoi d'autres se hâtaient de nous envoyer au travail.
Matinée d'attente au bloc empreinte de sérénité. Sur le point de nous écraser, l'étau se desserre. Vers midi, la liste des évacués est confirmée. julien, Toly et moi y sommes bien inscrits. Fascino aussi. Nous voici transférés dans une partie du camp réservée au convoi. Nouveau bloc également d'un étage. En face, des juifs hongrois venus si mal en point de Budapest, puis peinant à nos côtés sur la rocade. Ils seront aussi du voyage.
Trois jours de repos ! Trois jours pour se refaire ! C'est peu et pourtant essentiel. La vie au bloc s'organise. Pris à parti à la suite d'un malentendu avec un Kapo yougoslave, nous sommes inconditionnellement défendus par un Kapo polonais, francophile qui, lorsqu'il intervient, ne sait pas encore de quoi il s'agit. L'incident clos, quand nous le remercions, il nous dit le plus grand bien de la France. Cela nous fait chaud au cœur après tous les reproches que nous avons entendu proférer contre notre pays ! Cet homme, qui n'est jamais venu chez nous, parle parfaitement notre langue et se comporte comme un ami de toujours.



DIMITRI SE BAT POUR NOUS

C'est l'appel. Mis à part nos estomacs, rien ne bouge. Silence, pas de vent. Le ciel lui-même prête au tableau ses nuages figés.
Alignés face à l'effectif d'un bloc de Russes, nous reconnaissons Dimitri et son compagnon qu'on dit poète. Il va de soi que, seule l'arrivée du SS pourrait rompre l'immobilité des rangs. Eh bien non !Ce qui n'arrive jamais à l'appel : un russe se détache et vient vers nous. Quelle audace ! Où se croit-il, celui-là ! C'est un Ukrainien que j'avais remarqué pour son arrogance. Il traverse l'espace libre et vient toiser sous le nez, l'un après l'autre, les Français du premier rang, exprimant son mépris par un rictus de dégoût accompagné d'un va-et-vient vertical de la tête. Il se déplace avec la démarche balancée d'un fier à bras. Aucun Kapo n'intervient et aucun Français 'visité' ne réagit. Ça me surprend puis m'exaspère. Alors, ça recommence ! Ce n'est pourtant pas un colosse cet Ukrainien.
Lorsqu'il s'approche de moi (dix centimètres environ), je le repousse des deux mains. "Bist du verrückt ?" (es-tu fou ?). Surpris, il recule puis sourit comme s'il venait de faire une trouvaille, heureux d'avoir à se battre. Fonçant sur moi, il me lance un coup de poing que j'esquive de justesse et sens glisser contre ma tempe. ACHTUNG ! L'Ukrainien se précipite vers ses rangs et se trouve aligné en même temps que le SS arrive.
Sitôt l'appel passé, on voit Dimitri et son camarade se disputer visiblement avec les leurs en nous désignant, puis une bagarre éclate. Ils se battent à notre sujet ! Ils se souviennent de Weiss-See. Les coups pleuvent. Ils ont bientôt le dessus et le calme revient chez les Russes lesquels commencent à réintégrer leur bloc. Les deux hommes se retournent vers nous et nous adressent des signes amicaux. Nous ne serons plus agressés.
Leur intervention me fait très plaisir. Dimitri et son camarade représentent pour moi leur pays dans sa profondeur. Leurs adversaires d'un instant ne sont à mes yeux que l'écume des vagues humaines.
LE TRANSPORT PLOMBE

Par un après-midi hivernal, nous allons quitter Ohrdruf. Un soleil diffus perce encore mal le brouillard. Longue attente sur la place, en rangs pour l'appel. Poussée par le vent, une neige extrêmement fine, éblouissante envahit le ciel. La bourrasque descend sur nos rangs, y promène ses griffes, se vautre, se retourne sur le camp comme une bête de neige préparant sa couche. En un instant, tout est blanc. C'est à la neige normale ce que le crachin est à la pluie. Ça vous oblige à fermer les yeux. Dans cette ouate, les sons sont déformés ; tout semble lointain ; le monde se cloisonne en îlots neigeux. Nous attendons.
Reçue tôt le matin, notre ration quotidienne - 250 grammes de pain et 15 grammes de margarine - a été, par sécurité, consommée sur le champ. La faim commence à nous creuser ! D'autant plus qu'on ne bouge pas ! Seuls les 'vieux' en serrent les restes sous leur capote. De temps en temps, ils en sortent un petit morceau. On détourne les yeux pour ne pas voir. Sans modifier l'alignement, nous dansons d'un pied sur l'autre ; non seulement ça réchauffe, mais aussi, ça calme un peu la faim. Danse, convoi ! Danse pendant que tu le peux encore ! "Mützen ab !" Le SS arrive pour le dernier appel. Nous distinguons sa silhouette dans la brume. On a l'impression de prendre un bain forcé dans quelque chose de glacé qui n'est pas encore de l'eau. Le vent nous offre une trouée de ciel bleu vif avec, sur ses bords, des éclats diamantés et de minuscules arcs-en-ciel ; fugitif cadeau du soleil. "Zu fünft antreten. Vorwärts marsch !" (rassemblement par cinq, en avant marche!).
Il doit être à peu près onze heures quand nous quittons le camp. Adieu Ohrdruf. Adieu camp maudit ! Où nous laisserons tant des nôtres ! Nous appréhendons le transport, mais, espoir quand même ! Espoir toujours. "N'est-ce pas Julien ?" qui me sourit. La terre promise, la terre de survie, pour nous, en ce moment c'est Buchenwald !
Une dernière fois la ville d'Ohrdruf. La neige ourle gracieusement les fenêtres à petits carreaux éclairés de l'intérieur, garnit les toits, s'accroche aux fils électriques. Notre cohorte fait un bruit feutré. Marchent à nos côtés les Waffen, fusil horizontal. Quelques passants nous croisent, indifférents. La ville, à son tour, s'éloigne, se dissout. La route sur cette plaine de terre durcie. La neige inégale épouse de vagues reliefs, sur lesquels le soleil rebondit depuis sa trouée de lumière. Nous voici revenus de jour dans cette gare qui nous avait vus la nuit, franchissant ses quais à la hâte. Ce ne sont plus les mêmes hommes. Tant d'eux sont restés, qu'on ne reverra plus ! C'est toutefois le même troupeau, moins pressé, mais plus faible, plus menacé. Les mêmes wagons maigres, wagons de bois '40 hommes 8 chevaux', nous y attendent, immobiles, inexorables. Nous y montons, poussés par nos gardes. On croit qu'ils n'en pourront faire entrer plus ! Alors on crie ! Alors-ils nous bousculent, nous matraquent ; nous y entrerons à cent vingt, tassés par les Waffen, qui se servent, pour nous presser, de leur fusil tenu aux deux extrémités, tandis que d'autres nous menacent de leurs mitraillettes.
C'est à la fois comique et tragique d'être entassés pêle-mêle, au-delà du possible. Nous devons négocier la position de chacun de nos membres. Nous sommes si serrés que la nuit vient jusqu'à la hauteur des épaules. Se baisser, en supposant que ce soit possible, serait plonger dans une grotte obscure aux deux-cent-quarante piliers de chair ! Seules nos têtes sont mobiles ! Des Haeftlinge trouvent le cœur à plaisanter ; bien sûr pour masquer leur angoisse ! Nous sommes à peu près groupés par nationalités. Entre Français, nous nous sommes hélés en montant. S'est en suivie une cacophonie polyglotte aux accents furieux. Puis le bruit des voix s'est apaisé. Brusquement, les gardes glissent les panneaux devant les ouvertures et verrouillent de l'extérieur. C'est la nuit. La sonorité des voix se modifie aussitôt. Aucun garde n'étant monté dans le wagon, nous allons faire un transport plombé ! Dernière vengeance du fou qui dirige Ohrdruf.
Tenaillés par la faim, ceux plus âgés qui n'ont pas consommé toute leur ration se verront dans l'impossibilité d'en extraire la moindre parcelle de leur poche ; et la margarine fond sur eux ! De profil avec Julien, je me trouve dos à dos avec Toly. Les yeux se font peu à peu aux rais de lumière filtrant par les interstices des parois et la jointure des portes. Nous sommes si serrés que même sans l'aide de nos jambes, nous tiendrions debout ! La température ne tarde pas à monter, bienfaisante d'abord, puis humide, désoxygénée, suffocante. Ceux qui ont le visage près des fentes sont privilégiés. Au prix d'efforts désespérés, nous parviendrons, par la suite, à y placer les plus faibles. Le bruit des voix augmente crescendo, disant l'inquiétude collective. Encore, là, une vibration s'établit qui précède les mouvements de foule. Une voix assurée s'élève.
"Silence, camarades! Essayons de nous organiser. Ne nous agitons pas. Ne criez pas, restez calmes. Restons le plus possible immobiles pour limiter la consommation d'oxygène. Essayons de faire allonger les malades". Si l'instant n'était tragique, ce souhait prêterait à rire étant donné notre situation ! J'ai reconnu la voix d'un responsable Communiste avec lequel j'avais eu l'occasion d'échanger quelques mots. C'est bien sûr impossible d'allonger les malades, mais après tout, c'était bien d'en lancer l'idée. Ainsi, aux moments cruciaux, aux carrefours du destin collectif, le Parti sera presque toujours présent, sous une forme ou sous une autre. Quoique les trois quarts ne comprennent pas le français, le responsable a été écouté par tous. Le simple son d'une voix, sa détermination, parlent un langage universel ! Le calme s'est rétabli. Nous attendons le départ. Nous ne sommes pas très éloignés de Buchenwald, mais, avec des convois, sait-on jamais ?
La situation s'éternise. Nous attendons sur place depuis plusieurs heures. Pourquoi ne partons-nous pas ? Il n'y a pas de raison que nous restions là ! Le départ est logique ! Certain !! Comme toutes les choses logiques et prévues, il doit avoir lieu !! La raison même nous le doit, n'est-ce pas ?... Mais la réponse est le silence, meublé seulement par le murmure extrêmement léger du wagon d'à côté. Plus aucun bruit extérieur. De toute évidence, nous sommes seuls. Nos gardes sont partis après nous avoir bouclés. Nous sommes peut-être là pour plus longtemps que nous ne pensions ! Les esprits travaillent. Peut-être nous a-t-on amenés là pour nous y laisser crever ! Impossible ! Ça ne doit pas, ça ne peut pas nous arriver ! Après tout ce que nous avons enduré, c'est impossible !!!
Le soir tombe au dehors. Julien pense que peut-être ils ont renoncé à nous faire voyager la nuit. Il faut bien se raccrocher à quelque chose ! Jusqu'à la fin du jour prochain qui nous verra toujours, là, au paroxysme du désespoir.
La différence de température avec l'extérieur a établi une circulation d'air, malgré l'obstacle de nos corps serrés. De l'air glacé entre en bas ; de l'air pur ! C'est le haut du wagon qui est toxique. Des poings désespérés frappent les parois. Leurs appels étant restés sans réponse, les dysentériques, à demi-évanouis, maintenus debout, n'ont pu se retenir. D'autres n'ont fait que pisser. Ce sont les premières odeurs. Alors, on s'interpelle, on s'agite, on s'exaspère, on tape à nouveau contre les parois bardées de fer ; quitte à être matraqués ; on ne veut pas piétiner les déjections ! Qu'on nous ouvre ! Combat furieux et dérisoire contre le silence. Un silence agressif, à la fois une réponse et une condamnation. L'agitation est à son comble. Des vagues de poings déferlent contre les parois comme la mer contre les rochers. L'affolement, dans les conditions où nous nous trouvons, c'est l'asphyxie et la mort ! Alors, des voix incitant au calme se font encore entendre ; cette fois dans toutes les langues. Il devient évident qu'on nous a laissés là exprès. Calmons-nous. Ne leur donnons pas ce plaisir de nous voir nous tuer nous-mêmes.
Nuit noire. Les rares lumières de la gare filtrent. Tous mêlés : des Ukrainiens, des Juifs harassés, la plupart désespérés jusqu'au consentement, des Polonais, des Tchèques en petit nombre. Le mélange de Juifs et non Juifs est rare dans les convois, puisque destinés réciproquement à des camps différents. Arrivés quelques jours avant, les Juifs hongrois, mis à part les claquettes de bois qu'ils ont reçues, ne sont pas encore 'habillés'. Certains, parlant le français, ont décousu l'étoile dont ils étaient porteurs et se sont cousu le triangle rouge marqué F. Montés parmi nous, ils ne seront plus identifiés comme Juifs. Je me trouve adossé à l'un d'eux, grand et gros homme en veston civil que j'avais remarqué à la gare. Il tourne la tête vers moi, je m'en rends compte à son souffle. "Savez-vous, Monsieur, je parle le français." Je tente de me retourner vers lui et n'y parviens qu'à moitié. Nos têtes font presque le reste du chemin. "Ah, bien" dis-je, attendant qu'il reprenne.
"Mais ! Mais !...excusez-moi, Monsieur..." Il pleure en silence. Je sens son dos qui se secoue, puis s'arrête. Rappelé par ses congénères, il leur parle en magyar. De nouveau il tourne la tête : "Excusez-moi, Monsieur ". Il est plus malheureux que moi, plus vulnérable, pensai-je. Tout cela est pour lui nouveau, foudroyant. "Ah, Monsieur, comme nous nous voulons de nous être crus en sécurité, sous prétexte que nous vivions à Budapest, malgré tous les exemples fournis par les nôtres, de l'étranger ! Ah, Monsieur, comme nous avons été naïfs !" L'homme se retourne, il ne peut plus parler. Oui, plus malheureux que moi, qui en ai assez vu pour savoir vivre dans le présent ou l'avenir immédiat, limité au plus à la journée ! Plus malheureux que moi, quoique pour l'instant le même sort semble nous être réservé ! Je ne vais pas bien ! La fièvre est revenue, que je sens battre dans ma tête. A mon côté, Julien ne vaut guère mieux ! Toly est près de nous ; entre nous et les Ukrainiens avec lesquels il échange quelques paroles. Il a mal à l'oreille et, grimace. Ça sent toujours le tigre !
Après un moment, le Hongrois se tourne à nouveau vers moi : "Cinq jours, Monsieur, nous vivons un cauchemar ; on nous a arrêtés, séparés, battus, et nous voilà ! Ceux qui restent en vie ! Fous que nous étions, Monsieur. Mais c'était avant qu'il fallait penser !" - "Qu'est devenue votre famille ?" demandai-je, plus par compassion que par curiosité ; à son récit, il est facile d'en imaginer le sort ! "La famille, ah, Monsieur ! C'est ma faute." Le gros homme pleure. "Et quelle occupation aviez-vous à Budapest ?" dis-je au bout d'un moment." "Je suis banquier, Monsieur ; depuis très longtemps, ma famille est installée à Budapest ; ma femme et moi vivions dans l'insouciance, avec nos enfants ; nous vivions 'bien', comme vous dites à Paris." Dans mon dos, ce ne sont plus des sanglots, mais une sorte de halètement.
Entassés pêle-mêle au départ, les cent vingt hommes ont fini, au fil des heures par se desserrer très légèrement ; c'était donc encore possible !
Plus fort, plus agressifs, les Ukrainiens ont alors jugé qu'ils pouvaient s'asseoir ! C'est moins fatigant et plus sain ; l'air y est meilleur. Brusque mouvement, bruits, bousculade, cris, coups dans l'obscurité. Nous sommes de nouveau serrés au maximum ! Tous les Ukrainiens se sont assis en même temps. Quiconque tombe sur eux est refoulé à coups de poings et de pieds. Tombé de tout son long, un malheureux est frappé, assommé, son cadavre finira par servir d'accoudoir. Ceux qui sont debout contre eux ne doivent en aucun cas tomber. Je suis du nombre, obligé à une vigilance et des efforts permanents auxquels mes forces se dépensent. J'ai des frissons, j'ai sommeil. Je m'assoupis une seconde, pour m'éveiller aussitôt et rétablir mon équilibre. Lui aussi, tout contre les Ukrainiens, invité par eux à s'asseoir, Toly, en position doublement inconfortable, a fini par accepter, mais il veille sur moi. Ce sera la partie du voyage durant laquelle je réagirai en somnambule ; moitié inconscient, dans un état second, averti de ne pas tomber par ce qui reste en moi d'instinct de conservation. Par exemple, je ne me suis pas aperçu que le train roule. Nous sommes, partis ! Cet évènement décisif, qui devait ramener l'espoir, s'intègre pour moi dans le cauchemar. Combien de temps se passe-t-il alors ...? Au moment où nous arrivons à proximité d'une lumière, je subis une pression vers les Ukrainiens. Deux mains m'ont poussé ! Sans doute un homme ayant perdu l'équilibre s'est rattrapé. Mais un nouveau raide lumière balaie et, pendant une fraction de seconde, je vois surgir de l'ombre un visage aux traits creusés, aux yeux hagards, haineux ; des mains maigres, tendues, prêtes à me pousser encore ; je ne connais pas cet homme. Est-il fou ? Fait-il une crise ? Je me sens menacé. J'ai le sentiment qu'il attend l'obscurité pour recommencer. Des lumières que le train dépasse continuent à faire surgir des flashes. Chaque fois, je vois ses mains dirigées vers moi ; puis c'est la nuit.
Averti par on ne sait quel instinct tactile, je me penche vite, les mains sur les genoux ; juste a temps car l'homme qui a de nouveau tenté de me pousser, trouve le vide et tombe sur mon dos. D'un sursaut je me dégage et le forcené, emporté par son élan se trouve projeté à ma place sur les Russes. Cris. Coups sourds. L'homme disparaît ainsi. Aussitôt je me baisse pour en parler à Toly. Il n'a rien senti, rien vu, assoupi lui-même. J'en parle à Julien ; il a senti la secousse sans se l'expliquer. Le train ralentit, s'arrête. Obscurité totale. Puanteurs. Grincements métalliques. Hoquet du convoi, puis silence. Seule nous parvient la respiration de la locomotive. Puis tout s'immobilise pour une autre nuit. Le cauchemar continue. Je suis de moins en moins conscient. Julien me secoue, m'exhorte à ne pas m'endormir, puis s'endort à demi lui-même. Quand je m'éveille, le train roule. Je suis assis sur quelque chose, mais n'ai pas assez de conscience pour m'inquiéter de savoir sur quoi. Je retombe dans l'assoupissement. Combien de temps s'est-il écoulé ?... Lorsqu'une secousse et des bruits extérieurs me réveillent, nous approchons du terme de notre voyage. Le jour se lève. Des lumières de gare tournent sur nous puis ralentissent. Arrêt. Maintenant fixe, l'une d'elles nous éclaire. Il me vient à l'idée de regarder sur quoi je suis assis. La scène m'apparaît dans toute son horreur ! Je me lève d'un bond, je crie ! J'étais installé sur un homme ! immobile, couché sur le côté, asphyxié ?!! Comble de l'horreur, je reconnais mon banquier hongrois !! Nouveau cri !! Julien me regarde et me prend le bras. "Ne t'en fais pas, tu n'y es pour rien, on dormait tous, il est mort debout et il a glissé." Comment est-ce possible ?... Longtemps après, je me reverrai assis inconscient, assis confortablement, assis horriblement sur le gros homme mort ! Des ordres sont criés. On entend courir le long des wagons. Les portes s'ouvrent. Le froid et l'air vif achèvent de nous réveiller. Nous descendons, éblouis.
A pleines ouvertures, les wagons fument abondamment en même temps qu'ils vomissent leurs hommes. Le troupeau des mille cinq cents Haeftlinge bascule dans la neige, s'y déverse ; les uns sautent, les autres glissent, les autres s'écroulent. Les wagons se vident. Il y a, en moyenne, vingt morts par wagon, ce qui représente deux-cent-quarante hommes pour une douzaine de wagons. Ceux-là ont cessé de vivre. Mais il y a ceux qu'on ne dénombre pas encore, qui ont épuisé leurs dernières réserves et se traînent, d'autres qu'il faut soutenir. Combien d'entre-eux seront capables d'atteindre la place d'appel et d'y rester debout ? Combien d'entre les rescapés d'aujourd'hui tomberont dans les jours qui viennent ? Sortis vivants des wagons, cent soixante malheureux ne survivront pas à l'Appelplatz.
Les gardes sont moins brutaux qu'au départ. Nous sommes rassemblés, incités, invectivés, non brutalisés. C'est que le commandement et les ordres sont différents, Nous montons la route qui conduit au camp. Etonnantes ressources de l'être humain : demi-inconscient une partie de la nuit, en proie à une fièvre grandissante, affaibli par l'atmosphère viciée du transport, tenaillé par la faim et plus encore par la soif depuis ma sortie du wagon, je sens revenir des forces en montant sur cette route, de telle façon que je passe sous la Tour en condition de pouvoir tenir debout sur la place, mais pas trop longtemps, si la Providence veut bien encore de moi ! J'aperçois Julien, Toly, Fascino même, qui a rejoint les siens.
BUCHENWALD, TERRE PROMISE

La place d'appel. Immense. Glacée. Brouillardeuse. J'apprends qu'il est près de midi, je croyais être le matin. Nous voilà tous à attendre. Nous y resterons trois heures. Le froid est vif. Comme il était à craindre, des hommes tombent, presque aussi nombreux que dans les wagons ; comme je l'ai dit, cent soixante malheureux achèveront là leur voyage, dont beaucoup de Hongrois, plus épuisés que les autres. Il est toléré que les infirmiers viennent nous donner à boire chaud ; discrètement, ça ne doit pas constituer un mouvement visible de la Tour, mais apparaître comme des actions individuelles. Toujours la lutte occulte entre le médecin-chef et le commandement militaire. Tout le monde appelle. Un infirmier tchèque se dirige vers moi et me tend une tasse de thé fumant. Miracle, merveille, c'est chaud, chaud aussi le regard compatissant de cet inconnu ! Je bois de tout mon être, si heureux que j'en suis au bord des larmes. Ça brûle et c'est délicieux. Peut-être dois-je la vie à cette tasse de thé. Car chaque calorie absorbée compte dans le bilan.
Enfin nous quittons cette Place de malheur ! Des brancardiers s'approchent des hommes étendus, le visage exsangue, mourants. Sur mille cinq cents hommes du convoi, environ quatre cents n'auront pas pu entrer dans la salle de douches où nous arrivons, carré d'à peu près vingt-cinq mètres de côté où nous allons être parqués. C'est la fin du froid. Mais à peine les portes fermées, arrive l'inévitable : les fenêtres étant placées dans des excavations élevées, les Ukrainiens, plus rapides, s'y précipitent, y grimpent et les referment, faisant passer tout juste assez d'air pour leur convenance. De cette façon, ils respireront sans avoir froid. Les autres groupes, les Hongrois d'abord, accablés physiquement et moralement, se rapprochent des murs, s'assoient, se laissant tomber, s'allongent, constituant une couronne ininterrompue de gens à demi-étendus, les membres imbriqués au hasard. Des lamentations sourdes, des manteaux en loques qu'on essaie de refermer, des papiers gras que l'on déplie, des musettes misérables sur lesquelles on appuie la tête.
L'ETOUFFOIR

Placés en queue - comme toujours - nous, Français, arrivons lorsque seul le centre de la salle - moins salubre - est encore libre. Nous nous y tassons, debout. Fenêtres presque fermées, l'air ne tarde pas à manquer. Nous nous retrouvons progressivement dans une atmosphère viciée, irrespirable. Aucune protestation, aucune invective ne parviendront à faire ouvrir les fenêtres par leurs occupants abusifs. Nous, Français, sommes une trentaine à contempler ce spectacle, cette tragédie de la sottise ou de l'inconscience. Attaquer les Ukrainiens ! C'est le seul moyen, nous le comprenons. Peu nombreux à chaque fenêtre, ils ne pourront les tenir toutes. Nous expliquons cela aux Hongrois, par gestes, en même temps que nous tentons de franchir le lamentable anneau qu'ils forment. Pauvres gens ! Ils veulent mourir là. Ils ne veulent plus être dérangés. Et vient ce spectacle hallucinant des Hongrois moribonds s'accrochant à nos jarrets, nous griffant, nous frappant les chevilles, s'agrippant de tout leur désespoir pour nous empêcher de fendre leur espace il nous faudra nous arracher, parfois frapper à notre tour ! Notre progression se fait vers deux des fenêtres. Lorsque nous sommes assez rapprochés, prêts à nous battre, leurs occupants ouvrent et abandonnent. Cette absurde tragédie a duré une heure. Quatre-vingts hommes resteront sur le carreau de la douche, asphyxiés, épuisés, morts pour toutes sortes de raisons ! Partis à mille cinq-cents, nous aurons donc perdu environ cinq cents hommes, seulement pour entrer à Buchenwald, terre promise ! Après avoir enfin reçu nourriture et café, nous sommes triés et répartis entre deux blocs du camp moyen, que nous retrouvons après y avoir séjourné lors de notre arrivée de Dachau.
Je crois avoir évoqué le chef d'un de ces blocs, le rapprochant de ceux qu'à Dachau nous appelions les brontosaures, avec toutefois cette différence fondamentale qu'il est 'Politique' et donc venu ici il y a longtemps, par idéalisme. L'homme est toujours là. Toujours là aussi les châlits à cinq étages qui, une fois les hommes grimpés, rentrés, glissés, calés, donnent en perspective intérieure l'impression d'une étrange galerie de singes ! Le soir tombe, la lumière vient. Tous ont été aux lavabos et au WC du camp. L'heure du coucher est venue. Matraque en main, le chef promène lentement sa puissante mécanique humaine. Un halo de silence l'accompagne. A présent seul au sol, il avance, attentionné, menaçant les châlits du regard. Il s'arrête. Le silence, cette fois, est total. II parle dans sa langue : l'allemand. Le traduction se chuchote d'un étage à l'autre. L'allocution de bienvenue est cette fois embryonnaire et finit par : "Celui qui fera du bruit après le couvre-feu sera battu à mort." Faisant éteindre les lumières, le colosse roux entre dans sa pièce privée. Il ne faut pas longtemps pour qu'un Hongrois, descendu en retard aux WC, rentré sans bruit, juge qu'il peut escalader les châlits et regagner sa place. Le malheureux entreprend, chaussures de bois en mains, une ascension facile pour un homme en bon état, mais bien scabreuse pour lui. Le presque inévitable se produit : une chaussure tombe du troisième étage ; le bruit prend un relief dramatique ; la porte du chef s'ouvre, le voilà ! Il accourt matraque en main, rejoint le Hongrois, le tire par son pantalon puis par les pans de sa veste, le fait retomber, lui assénant un formidable coup de matraque dans le dos.
Après un cri strident : "Yohh", le malheureux s'écroule et reste là. Ainsi, ce même homme, chef de bloc qui - nous le saurons par la suite - risque sa vie chaque jour pour l'Organisation militaire clandestine du camp, cet homme, issu des rangs Socialistes ou Communistes de l'Allemagne de Weimar, cet homme incarcéré depuis onze ans, est capable, dans le même temps, de tuer un autre homme sur un mouvement de colère, comme on écrase la mouche qui dérange.
Si l'humanisme, ce pour quoi il lutte, ce pour quoi il mourra avant la libération du camp, si cet humanisme est resté au fond de sa raison, l'univers concentrationnaire a fait de lui un homme qui par auto-défense, puis par habitude, puis par culture, est devenu aussi brutal qu'un 'brontosaure'.
Interrogés, plusieurs dirigeants politiques allemands, servant l'Organisation militaire clandestine, seront, sans avoir parlé, torturés puis pendus par les SS. Cela donne à réfléchir sur le sens de la vie ; sur la valeur des hommes, qu'il est souvent plus facile de condamner que de comprendre.
Le Hongrois git. Le silence figé gravit encore un degré. Il monte comme un hymne ; ce sera son requiem ! Le sommeil vient. La vie du bloc continue dans la nuit menaçante.
C'est le matin. Les morts de la nuit sont portés au dehors et non entassés à couvert, comme c'était le cas à l'hôpital d'Ohrdurf. Levés au cou de sifflet, nous nous lavons à l'eau glacée, dans une pièce chauffée, puis c'est le café délavé ; mais ça désaltère et ça réchauffe. Sur le coup de dix heures, c'est la ration quotidienne de pain : 250 grammes, qui diminuera au fil des mois pour atteindre à la fin 125grammes. Nous recevons aussi, comme partout, nos 15 grammes de margarine. A midi, un litre de bouillon et plus rien jusqu'au lendemain matin. La faiblesse et la maigreur sont telles que la vue de ce bloc est saisissante. Déjà perçue, la ressemblance avec des singes se précise ;les angles pris par certains visages creusés s'inclinant sur un cou maigre, la façon qu'ont certains hommes de se saisir d'une gamelle. Quelque chose de profondément animal, manifestation extrême de la misère ! Dans ce camp moyen réservé au transit nous ne sommes heureusement pas astreints au travail, que la quasi-totalité d'entre nous serions incapables de supporter. Quelques mois avant seulement, nous eussions tous été bons pour le crématoire, mais à chaque temps ses données. Le médecin-chef de Buchenwald est parvenu à faire affecter le petit camp aux 'invalides définitifs', appellation jusqu'alors impensable ! Nouvelle identité de notre salut.
Ma fièvre est revenue ; je dois avoir environ 39°. Nous partageons ma travée à dix. Nous sommes allongés, alignés comme des petits pains ; cela facilite les conversations qui vont bon train. Cette promiscuité a ses avantages. Enfermés dans un volume restreint ; l'intervalle en hauteur étant de soixante centimètres environ, il nous est facile de bavarder tous ensemble, à voix basse. Il se dégage alors une chaleur du groupe, autant psychologique que physique. Je crois avoir déjà comparé cet espace aux cryptes des premiers chrétiens. On peut imaginer que des pingouins serrés sur leur banquise - ou tous autres animaux qui se rassemblent - ressentent intensément cette chaleur du groupe. Nous, les humains, y trouvons, y forgeons collectivement notre espoir, grâce à quoi, envers et contre tout, la plupart d'entre nous sommes encore capables de rire. N 'est-ce pas là, après tout, le propre de l'homme ?


L'INFIRMERIE VOLANTE DU CAMP MOYEN

Constituée par un commando d'Ukrainiens, son intervention survient, le plus souvent, l'après-midi.
A l'extrémité du bloc, les portes s'ouvrent à grand fracas et surgit le 'groupe'. Cinq à six hommes, munis de cuvettes, de bandes, d'alcool à 90, de pinces et de ciseaux. On installe d'abord, dès l'entrée, barrant le bloc dans sa largeur, deux bancs qu'on poussera, au fur et à mesure des soins. Les malades devront descendre s'y asseoir dès que les bancs seront à l'aplomb de leur châlit. Ainsi commence le ballet. Des Haeftlinge descendent, anxieux, pendant que d'autres, assis, crient sous la pince ou le ciseau ; tandis que les premiers venus remontent sanglants, ouverts, grattés, désinfectés, pansés. Pas de médicaments ! Rien pour insensibiliser ! Le sang coule dare dare dans les cuvettes que les Ukrainiens poussent du pied à mesure de leur progression.
Ça fait un beau vacarme, aboyé dans toutes les langues. Ils sont gais et rapides ces infirmiers. Et je dois personnellement le reconnaître, adroits ; malgré le concert et les convulsifs soubresauts des malades !On peut voir des phalanges débarrassées de leur peau, laissant l'os à vif sur tout le tour ; des abcès gicler dru ; des régions gangrénées ouvertes au ciseau, la partie inférieure de l'instrument progressant sous la peau ; des testicules rougeâtres, lisses, gonflées comme un ballon, attaqués au bistouri. Tout cela accompli dans la gaieté virile d'un commando ; peut-être un rien sadique, mais efficace en même temps que nécessaire.
C'est alors que je descends, serrant les dents, pour me faire soigner trois anthrax (dont aujourd'hui encore je porte crânement les cicatrices !). Un Ukrainien me tient la tête ; l'autre approche son visage du mien et me menace du doigt calmement en prononçant des paroles en russe, qu'il n'est pas besoin de traduire. Je ne dois ni bouger ni crier, je sens alors une brûlure supportable, mais pénétrant très profondément, puis une légère secousse résonnant bizarrement au cerveau ; l'Ukrainien brandit victorieusement quelque chose comme une petite carotte blanche extirpée par sa pince. Il me sourit en faisant oui de la tête, puis recommence. Deuxième carotte, deuxième secousse au cerveau. Deuxième sourire affirmatif. Le troisième anthrax est sur le devant du cou. Je verrai de près la pince et l'extraction. Brûlure de l'alcool. Les deux Ukrainiens me félicitent, me tapent amicalement sur l'épaule. Etre félicité par les Ukrainiens infirmiers ! Quel évènement, quasi-impensable ! L'explication me sera fournie par un médecin des nôtres ; pourris juste à point comme de bons fromages, extraits au moment favorable, mes anthrax étaient peu sensibles. Je ne revendique donc aucun mérite, mais reste fier d'avoir étonné ces vieux 'routiers' de la cuvette sanglante !
Dès que j'aurai enlevé mes pansements, je constaterai avec stupeur des trous d'une profondeur telle que la première phalange du pouce y disparaît ! Lesquels mettront d'ailleurs longtemps à se combler.
Vient alors un temps des plus pénibles pour mon moral. Au cours du dernier passage du commando infirmier, on a pris ma température. J'ai 39,2. Mes anthrax sèchent sous le sparadrap, mais le point de pleurite me fait de nouveau un peu mal au poumon. J'ai encore maigri et j'ai mauvaise mine. Je ne pèse plus que 51 kilos. Serais-je tuberculeux ? Je ne le pense pas, mais, inévitablement, mes amis doivent se poser la question. La promiscuité peut alors être un danger mortel. Le sujet est évoqué entre nous à propos d'un autre cas ; je ne peux m'empêcher de me sentir en cause. Devrais-je descendre à l'étage inférieur, celui des dysentériques ? Ce serait pour moi la presque certitude d'être contaminé, ce qui ne pardonne pas, dans l'état où je suis.
En outre, j'ai, au niveau du biceps, juste avant le coude gauche, une enflure rouge depuis laquelle descend, sous la peau, un filament semblable à une corde de piano qui, franchissant l'articulation, aboutit sur l'avant-bras à un point également rouge. Ce phlegmon en évolution sera remarqué à la visite hebdomadaire du médecin. Je suis admis pour 'l'antichambre' de l'hôpital, où j'entrerai après-demain. Cela me sauve et calme mon inquiétude vis-à-vis de mes amis. Plus qu'un jour. je m'endors sur ma fièvre, mais le moral remonte.
LE JURASSIEN

Ce matin, un nouveau drame dans le bloc. Il s'agit d'un Jurassien. Isolé par son état malgré la promiscuité, le regard tourné vers le dedans, le moribond ne parle plus, n'écoute plus, ne participe plus. De tout son corps il entend monter l'avertissement de sa fin. Il est bien incapable de se lever. Sa boule de pain vient de lui être distribuée. A demi-conscient, il la serre contre sa poitrine. Dehors, c'est l'appel. Tous descendent, beaucoup passent près de lui, le bloc se vide... Quand tous reviennent, le Jurassien a le regard fixe de la mort. Sa,boule de pain a disparu. Il est congestionné ; ce qui fait douter d'une mort naturelle. Il a dû être discrètement étranglé au passage ; c'est vraisemblable, quelques secondes ont suffi. Les Kapos en discutent entre eux. Geste atroce, crime de survie, animal ! De toutes nationalités, de toutes provenances, nous côtoyons journellement et, souvent, déplaçons des cadavres. Les boules de pain sont alors récupérées. Mais achever un moribond !... Qui a osé ? L'incident est classé devant le manque de certitude et la difficulté d'une enquête.


LES THERMOMETRES

"Drouguine... Drouguine...". C'est moi qu'on appelle, avec l'accent russe. Un infirmier m'attend pour le transfert. Je dis au-revoir à Julien et Toly. Chacun d'eux me juge mal en point, mais rien n'en paraît. Il fait froid. Heureusement 'l'antichambre' est proche : sorte de marabout ou de cabane mobile, pas de châlit. Chacun son lit. Je somnole sous les courbes entoilées du plafond. Les deux infirmiers s'occupant de mon secteur sont respectivement ukrainien et yougoslave. Le médecin permanent est belge et le médecin-chef allemand.
Il fait bon ici, la matinée s'est bien passée. Ce séjour est une chance inespérée, un petit paradis en comparaison du bloc ; mais là encore, il y a la barre à franchir, sous peine de se trouver refoulé : être visiblement très malade, ou dépasser 39,5. L'infirmier ukrainien s'approche et me place un thermomètre sous le bras. Comment monter à 39,5 sans que cela soit visible ? C'est la question difficile que je me pose. La réponse surgit de mon instruction primaire ; tout frottement produit de la chaleur ! Lumineux ! Je vais donc glisser la main de l'autre bras et frotter doucement l'extrémité de l'instrument entre pouce et index. Mais attention, tout en bavardant, les infirmiers nous observent. L'Ukrainien relève les thermomètres. Mon action va-t-elle s'avérer efficace ? Trop efficace ! Ses sourcils se lèvent ; je suis monté à 41,5 ! Il me regarde, soupçonneux, persuadé que j'ai fait quelque chose qu'il ne comprend pas, car il ne m'a guère quitté des yeux, non plus que les deux autres malades dont il s'occupe. Je le vois s'entretenir avec son collègue yougoslave ; l'un dénie de la tête, l'autre sourit ; il revient avec deux thermomètres... tel le toréro avec ses banderilles ! Que va-t-il m'arriver ? Une fois de plus, mon initiative sera très près de me coûter cher ! On retire les instruments : horreur, je suis redescendu à 39,2 ! L'Ukrainien rit et me menace familièrement. La débrouillardise est un des génies de son peuple et ne l'irrite guère ; mais il s'entretient à mon sujet avec le médecin belge. Ce dernier s'approche, sérieux, l'œil chaud, courroucé, avec au bas du visage, le rictus amer de l'écœurement. J'ai beau montrer mon bras enflé, rouge, ma peau tendue et douloureuse, rien n'y fait. Commence, pour n'en plus finir, une engueulade, une semonce faisant appel aux canons les plus élevés de la morale. "Salaud ! Tu voles un lit !" (Je n'avais pas vu aussi loin). "C'est une honte !"
Il est si persuasif qu'au bout d'un moment, affaibli par la maladie, j'en ai moi-même la larme à l'œil ; en outre, mon avenir immédiat m'afflige.
LE MEDECIN-CHEF ARRIVE A TEMPS

"Achtung !" Le médecin-chef allemand (Haeftling) entre, visite les lits un par un, regarde mon bras, appuie dessus. A l'autre extrémité du filament lymphatique, sur le point rouge de l'avant-bras, le pus jaillit comme d'un geyser. Il retire ses mains et se retourne. "Sofort ins Lazarett" (L'hôpital tout de suite). Le médecin belge semble surpris. Je lui adresse un regard vainqueur qui veut dire : "Tu vois que le 'salaud' avait tout de même de quoi être hospitalisé." Il reste impavide. Je ne lui en veux pas ; écarté de sa fonction par l'indignation, il était sincère, et d'une certaine manière, moi aussi. N'en parlons plus !


L'HOPITAL

Une salle claire, garnie de châlits ; toutefois, un seul homme par lit. Je suis sur le dessus, près du plafond ; mon moral aussi. La pression monte dans le bras. Je pense que la fièvre est provoquée par le phlegmon. Je vais être opéré cet après-midi. La matinée se passe bien. On m'a donné une tenue d'hospitalisé, veste et pantalon blancs. Le pantalon est grand, si grand que pour un peu et dans des temps plus mondains, je pourrais recevoir dedans ! Mais soyons sérieux ! Mes compagnons sont, pour la plupart, des Scandinaves (Danois, Norvégiens). Ils sont tristes, mal portants, couverts d'abcès et d'anthrax. Ces hommes bénéficient pourtant, par leur nationalité, d'une convention leur accordant un régime spécial. Ils peuvent recevoir tous les colis qu'on leur envoie de leur pays. Ce qui serait pour nous un soutien extraordinaire ne semble pas améliorer leur moral, ni leur santé. Ces grands gaillards, habitués à consommer beurre, lait et poisson, ne reçoivent rien de ce genre et supportent mal leur sort. Dehors il fait beau ; le soleil entre, faisant paraître plus blonds et plus pâles encore mes nouveaux compagnons. Aucun ne parle français. Ils communiquent très peu entre eux. C'est une tristesse silencieuse et ensoleillée qui règne ici. On vient me chercher. Je vais être opéré.
L'OPERATION

Dans la salle servant de bloc opératoire, deux hommes m'accueillent.Ils me sourient et s'assurent de mon matricule. Le premier, un étudiant russe, blond, son calot de carabin légèrement de travers, comme à la française. J'apprendrai qu'il n'a qu'un an d'études en médecine. C'est pourtant le chirurgien. L'aide qui se trouve avec lui, spécialisé dans les plâtres, est un maçon polonais ; le 'Bâtiment' conduit parfois à des emplois logiques quoiqu'inattendus ! Le Russe me demande si je veux être endormi. Il précise : "Aujourd'hui, le vieux médecin SS est absent. Faites-vous plutôt anesthésier ; vous ne risquez pas qu'il me prenne le bistouri des mains pour continuer à ma place comme ça lui arrive souvent avec les malades endormis." Tout cela exprimé avec des mots français, allemands, renchéris de gestes. J'accepte et serai aussitôt endormi au pentothal, le tout début de ce produit.
Suivant le règlement du camp, le chirurgien doit, pour un phlegmon, pratiquer une seule ouverture de douze centimètres. En l'absence du médecin SS, le Russe m'en fera deux petites, de part et d'autre, afin de préserver au mieux mon bras. Ce sera parfaitement réussi. Je me réveille entre deux hommes joyeux. Je les embrasserais volontiers tant je suis content de me retrouver aussi bien opéré et sans souffrir d'aucune façon.
Reconduit à mon lit, la famine commence à reprendre ses droits, jamais tout-à-fait abandonnés. C'est la convalescence. Ces quelques jours seront ceux durant lesquels j'aurai le plus faim de ma vie ! Moi qui pourtant me croyais orfèvre en la matière !
Pourquoi aussi faim ? D'abord, la fièvre est tombée et la santé revient ; ensuite, le régime est encore plus rationné qu'au bloc : moins de pain (175 grammes par jour seulement), distribué comme toujours le matin, avec les 15 grammes rituels de margarine.
Un bouillon clairet le midi, du café à 4 heures, et plus rien jusqu'au lendemain matin ! Il y a aussi l'immobilité, qui fait qu'on écoute sa faim comme une partition de violoncelle. Ce n'est plus un petit chat qui me griffe l'estomac, mais un gros chat furieux, pour la raison supplémentaire qu'à midi, mes compagnons se font cuire de la semoule au lait sucrée - odeur délicieuse ! - qui me fait baver comme un chien de chasse ! Et ce n'est pas fini ! Loin de là ! Le soir, il se font griller sur le poêle des rondelles de saucisson, dont l'odeur restera gravée à jamais dans mes entrailles !
Une seule fois, mon compagnon de dessous me tendra un biscuit malingre, dont je le remercierai bien.
EN TRANSFERT

Trois jours après, je sors de là un peu ébloui, faible, léger comme un zéphyr, l'équilibre à peine assuré, par ce froid vif. Je suis affecté au petit camp, où j'espère retrouver mes camarades. Mais avant cela, il faut aller attendre dans un bloc du camp moyen l'ordre de transfert écrit. J'y retrouve trois Français, sortis d'hospitalisation, et, comme moi en transfert. Nous voici quatre sur un banc, encore transis, vaguement craintifs, serrés à la façon de petits oiseaux abandonnés sur une branche, notre Kapo convoyeur étant parti chercher l'ordre à la 'schreibstube'. Il n'est pas sain de se trouver dans un bloc où l'on n'est pas affecté, sans pouvoir expliquer rapidement et
clairement pourquoi on est là. C'est précisément l'instant choisi par le chef de bloc pour l'inspection.

INTERMEDE

Jailli de son antre, il avance, matraque en main, dans sa tenue de maître-nageur, balayant les châlits du regard. Toujours autour de lui une bulle d silence. Gare à qui bougerait dans son collimateur. Parti d'abord à l'autre extrémité du bloc il revient vers nous. Malheur ! L'un d'entre-nous, malade, n'a pu retenir une flatulence nauséabonde. Quelle va être la réaction du colosse ? Il approche, l'anxiété devient panique ! Par chance, un subtil déplacement de l'air rend le 'méfait' impersonnel ! Sûr de lui, l'homme s'avance sans méfiance. Soudain, "Aaach !!" un beuglement de bœuf égorgé. L'homme s'arrête comme pétrifié, les yeux exorbités, le naseau frémissant de colère, les veines du cou gonflées. "Aaach ! Scheisse !" (merde) hurle-t-il ! "Scheisse Mensch ! (merde humaine), Scheisse !" répète-t-il en se ruant sur le châlit le plus proche, scandant ses jurons à coups puissants de sa matraque ; ça sonne clair sur les montants ! Plus morts que vifs, les Hongrois qui l'habitent se sont pelotonnés au fond de leur travée que l'on pourrait croire vide, (si ce n'est que, pour un brontosaure avisé, à l'instar d'un tonneau, un châlit ne sonne pas vide comme plein). Emporté par une fureur absolue, enfantine, le forcené se retourne tour à tour sur les châlits en vis-à-vis ; légèrement différents par la résonance, ses coups évoquent la série d'une batterie de jazz. Une fraction de seconde, un moulinet de sa matraque lui fait une rapide auréole ; puis l'orage s'apaise, la colère tombe ; mais un mastodonte ne s'arrête pas si vite ; deux ou trois coups distribués dans la foulée ; puis l'homme s'immobilise et, précisément, nous aperçoit.
Le regard innocent de l'agneau pascal, nous restons absolument pétrifiés ; un taureau ne fonce que sur ce qui bouge !
Heureusement, notre Kapo vient d'entrer ! Il voit le regard encore fulminant. "Marchant sur des œufs", il apporte l'ordre. Le colosse regarde le papier, nous jette un regard absent et rentre dans sa tanière. Aussitôt sortis du bloc, nous ne nous privons pas de rire, et notre convoyeur s'en étonne, mais, traduire ça...
VERS LE PETIT CAMP

Tous les quatre, affamés mais satisfaits, le rire vaut, paraît-il un bifteck, satisfaits surtout à l'idée de retrouver les nôtres en même temps qu'une affectation stable, nous marchons vers la porte du petit camp. Dans sa longue capote, le Lagerschutz arpente le sol. On voit sa respiration se perdre dans le bleu du ciel hivernal. Il porte, lui aussi, le triangle rouge. Cordial, il dit au passage quelques mots à notre Kapo, puis, s'adressant à nous : "Allez, vous serez bien là". Etonnante, l'affabilité de ce Polonais qui parle français. Décidément, ici, les choses ne se passent pas comme dans les autres camps. Enfin affecté permanent à Buchenwald ! Qui plus est en qualité d'invalide définitif. C'est heureux, mes 49 kilos ne me permettent pas de faire mieux !Enfin au petit camp par cette matinée de mi-janvier !


BUCHENWALD - L'ORGANISATION

Puisque-c'est à Buchenwald que je passerai les derniers mois de la guerre, il est important - quitte à me répéter - de décrire le camp dans son ensemble et son environnement, ainsi que de faire l'historique deson organisation intérieure si spécifique.
Buchenwald est situé dans la province de Thuringe, centre géographique de l'Allemagne, non loin de la ville de Weimar. La région est un vaste plateau vallonné, constitué par des collines boisées de conifères se chevauchant entre cinq cents et sept cents mètres d'altitude. Soixante mille Haeftlinge sont concentrés dans le camp. Seize mille SS occupent des casernes environnantes. Un réseau électrifié, garni de miradors, bordé intérieurement d'un chemin de ronde, également grillagé, rend l'enceinte quasiment infranchissable. Plusieurs centaines de chiens policiers, dressés sous la main des spécialistes, en complètent la garde.
Comme dans tous les camps importants, la direction est située dans la 'Tour', bâtiment constitué de deux ailes, reliées entre elles par un étage formant pont au-dessus de l'entrée. L'ensemble est surmonté d'une terrasse d'observation avec son haut mât porteur du drapeau à croix gammée, son antenne radio et son armement. Implantée sur la partie la plus élevée du site, unique accès du camp, la Tour est un symbole en même temps qu'une réalité menaçante.
Comme dans tous les camps, l'organisation intérieure, l'exécutif, l'on peut dire, est laissée à une hiérarchie de Haeftlinge, les SS se réservant un rôle de surveillance. Très peu d'entre eux pénètrent quotidiennement dans le camp. Ils sont comptables des entrées et sorties en hommes, en matériel et denrées. Les différents secteurs sont répertoriés par eux et tenus à jour. Le camp est divisé en trois parties complémentaires appelées respectivement 'Grand', 'Moyen', et 'Petit camp'.
Le grand camp est de loin la partie la plus étendue et contient le plus grand nombre d'hommes. Il est affecté aux Haeftlinge inscrits comme permanents. Ceux d'entre-eux qui sortent le matin en commando y reviennent le soir.
Le grand camp comprend aussi la place d'appel ainsi que les parties fonctionnelles : cuisines, hôpital, magasin, morgue, crématoire. L'accès de ces parties est contrôlé par les Lagerschutz, Haeftlinge affectés à la surveillance des déplacements intérieurs.
Le camp moyen est, comme on l'a vu, situé légèrement en contrebas. Cloisonné par un grillage, sa communication avec le grand camp se fait par des issues également contrôlées. Il est réservé à des commandos de passage séjournant rarement plus d'une semaine avant leur départ vers d'autres camps.
Situé tout en bas, nouvellement défini dans son appellation, le petit camp est, lui, affecté aux invalides définitifs. Comment est-ce imaginable que des
hommes reconnus inaptes au travail soient tolérés vivants, dans les conditions concentrationnaires ? Cela n'existe que depuis peu. Vraisemblablement depuis que le médecin militaire commandant à Buchenwald a pu affirmer son autorité devant certains responsables nazis devenus prudents en raison de la situation militaire de l'Allemagne. Le bloc hôpital d'Ohrdruf ne venait-il pas d'être créé sur son ordre lorsque j'y suis entré ? Ce petit camp d'invalides arrive à temps pour nous ! Moins encore qu'à Ohrdruf, je ne serais capable de tenir onze heures par jour. Une chance de survie nous est offerte. Nous la devons à la situation ; nous la devons à tous ceux qui combattent sur tous les Fronts, ou qui résistent à l'intérieur ; et bien sûr, en particulier, à ce médecin-chef qui relève la tête. N'oublions pas non plus le rôle essentiel joué par la Direction Haeftlinge, dont il convient à présent de parler.


HISTORIQUE DE L'ORGANISATION

Comme je l'ai dit, la Direction des camps a toujours été laissée à une hiérarchie Haeftlinge. Pour des raisons évidentes, les Politiques en ont toujours été évincés, à l'exception toutefois du camp de Buchenwald. En effet, depuis l'origine, s'est trouvé groupé ici, un noyau d'opposants au régime, socialistes et communistes allemands, arrêtés, pour beaucoup d'entre eux, lors de l'incendie de Reichstag par Goëring (plusieurs y étaient députés). Rares survivants d'une hécatombe, ces vétérans ont constitué un groupe solidaire. Tolérés, conservés comme à titre de monuments historiques, relativement estimés de l'autorité militaire parce qu'ils ont pu survivre, et aussi parce qu'ils sont allemands, ils se sont vu confier les plus hautes responsabilités. Ils ont au fil du temps, songé à créer une organisation politique et militaire capable de bien gérer le camp, et surtout de faire face à ses derniers moments.
Organisation militaire, parce qu'il est clair que c'est militairement que les Haeftlinge auront alors à défendre leur vie ; politique, parce qu'une telle organisation implique que toute responsabilité soit enlevée aux 'Droits communs', ce noyau d'hommes sûrs n'avait, toutefois, pas eu à sa disposition assez d'éléments pour contrôler les postes subalternes.
Cet état-major sans armée allait trouver ses premières troupes sous la forme d'un convoi de mille cinq cents Français arrivés au cours de l'année 44, renforcé aussitôt de convois polonais et yougoslaves, ce qui allait donner à l'Organisation son caractère international. Ce convoi français est composé, en majorité, de Résistants F.T.P. avec, à leur tête, Marcel Paul. Il comprend aussi un nombre non négligeable de Résistants d'autres provenances, avec des militaires de carrière, des prêtres, des pasteurs, des Résistants de l'Armée Gaulliste et des Résistants de l'Armée Secrète (dirigée directement par Londres).
L'armature clandestine de l'Organisation sera internationale et majoritairement communiste. L'apport français sera décisif. Deux mots sur la situation intérieure du camp : jusqu'à l'arrivée du convoi français suivi des deux autres convois yougoslaves et polonais, les postes subalternes, Kapos et notamment Lagerschutz, sont encore occupés par des Droits communs ; on vole, on brutalise, on trafique... Un soir, à la même heure dans tout le camp, les Lagerschutz se verront dépossédés sur place, avec ou sans violence, de leur uniforme et de leur fonction. Ce sera, peu de temps après, le tour des Kapos. Les prétextes ne manquent pas à leur destitution ; la Direction militaire n'en percevra pas le sens organisé. Les gardes, placés dans les miradors, auront bien remarqué une effervescence dans le camp ; mais cela se passe de nuit, et rien ne concernant leur zone d'enceinte, ils laisseront les Haeftlinge s'expliquer entre eux. Le lendemain, tout étant rentré dans l'ordre, commence l'ère de l'organisation.
D'abord, on s'attaque au vol. La hantise permanente d'avoir à préserver sa nourriture est un facteur de démoralisation qui contribue à l'épuisement. Par ailleurs, le manque d'une seule ration quotidienne de pain peut faire basculer l'économie vitale de certains malades qui risquent alors d'atteindre un point de non retour. Il en coûte ainsi chaque jour des vies humaines.
Le vol de pain est déclaré punissable de mort et chacun sait que l'Organisation ne plaisante pas. La société concentrationnaire est trop pauvre et la vie y est trop menacée pour qu'on puisse s'offrir le luxe de la mansuétude. Sous la menace de mort, le vol disparaît. Dès lors, chacun pourra, ayant laissé sur la table sa ration de pain, être certain de la retrouver au retour. Aucune violence ni aucun trafic ne sont plus exercés par les Kapos. Cela fait de Buchenwald ce camp privilégié dont le professeur tchèque nous avait parlé.


A L'ARRIVEE DU CONVOI FRANCAIS

Un mot encore concernant particulièrement le convoi des Français à son arrivée. Une surprise les attend : outre que les Français ont une mauvaise réputation - ombre portée des propagandes hitlérienne et stalinienne - leur prêtant une fâcheuse tendance tuberculeuse, syphilitique et capitaliste. Ils ont ici la réputation d'être de mœurs dissolues, perverties, à faire rougir Cupidon sur ses socles de pierre ! S'adressant à eux, les étrangers exécutent, hilares, des mimiques obscènes avec clin d'œil complice à l'appui ! Que se passe-t-il ? Il se passe qu'un peintre de talent, arrivé antérieurement (un Hongrois vivant à Paris) a, en échange d'un supplément de soupe, passé contrat pour les trente-deux positions de l'amour 'à la française' a-t-il dit !
Ses œuvres circulent sous la capote, au grand plaisir de beaucoup de gens... et au grand préjudice de l'image de marque française ! Déjà tuméfié, le visage de Marianne vous attrape un air de petite vertu. La production sera stoppée et l'artiste dédommagé. Mais il faudra au groupe français faire ses preuves dans tous les domaines.
Cette précision sur l'évolution dans l'art de peindre à Buchenwald complète ce décor ordonné, organisé et, somme toute, rassurant, dans lequel je vivrai les trois derniers mois de ma déportation.
Me voilà donc entré au bloc 66 (le dernier du camp). J'y retrouve mes amis Julien et Toly. Je m'installe à leurs côtés, au deuxième étage, dans une travée de dix, une place venant d'être libérée par un dysentérique descendu à l'étage inférieur. Ça sent le crésyl, mais l'odeur n'est pas faite pour me déplaire. Quoique je sois maigre, mes amis me trouvent bonne mine. Les trous profonds laissés par mes anthrax et l'opération du phlegmon se cicatrisent bien. C'est bon d'être réintégré parmi les siens.


LE PETIT CAMP

Le petit camp comprend quatre blocs ; ils sont différents de ceux du camp moyen ; la façade est dans la longueur, on y entre par le milieu. Le chef de bloc occupe une pièce contiguë à l'entrée. Dans chacune des deux ailes (flügel), le Kapo responsable occupe un très petit réduit,également contigu à l'entrée. Chaque flügel comporte sept châlits à quatre étages (cinq plans) appelés boxes ; dix hommes par plan ; cinquante hommes par box ; trois cent cinquante par flügel ; sept cents dans le bloc !
Durant l'appel concernant souvent deux cabanes, nous serons mille quatre cents. Il semble impossible que tous ces gens puissent entrer là-dedans ; on croirait à un subterfuge.
Mise à part l'obligation de se laver, de se nourrir et d'assister aux appels, l'inactivité laisse ici beaucoup de temps. Nous aurons donc un forum un peu analogue à celui que nous avons connu pendant la quarantaine à Dachau. Toutefois, l'ambiance en sera différente ; plus âpre, plus réaliste, plus concrète. L'existence de l'Organisation, ses mots d'ordre, son activité politique et ses réunions créent un climat particulier ; déjà l'armée intérieure de la Libération se constitue. On jauge les hommes, on prépare sans rien dévoiler. L'Organisation songe à ses soldats de demain. Précisons que l'armement est déjà dans le camp ; comment y est-il arrivé ? Comment y est-il caché ?


SITUATION MILITAIRE DE L'ORGANISATION CLANDESTINE

Je ne serai renseigné à ce sujet qu'après la Libération, mais, pour une meilleure compréhension, il me semble préférable d'apporter maintenant ces précisions.
Le 24 août 1944, un bombardement par l'aviation alliée de la Gustlaff et de la D.A.W. fabriques d'armes proches de Buchenwald dans lesquelles travaillent de nombreux Haeftlinge, cause d'énormes destructions et de grandes pertes en hommes.
Parmi les détenus, on comptera quatre cent cinquante morts et environ deux mille blessés dont un grand nombre ne survivront pas. On parlera de six à sept cents morts parmi les Allemands militaires et civils. Les fabriques et les casernes SS environnantes seront détruites. "C'était l'enfer ! Les bombes incendiaires faisaient courir au sol des vagues de feu. L'atmosphère était irrespirable. Des silhouettes enflammées s'entrecroisaient en hurlant dans la fournaise !" dira un Haeftling lui-même blessé. Durant l'action, plus de gardiens, plus de prisonniers, sauve-qui-peut général sous les bombes. Sitôt les avions partis, on voit des hommes hébétés, Haeftlinge et allemands compter leurs morts et emporter leurs blessés. Devant un tel désordre et un tel désastre, la Direction du camp accorde aux Haeftlinge vingt-quatre heures pour réintégrer, fût-ce individuellement. Passé ce délai, tout retardataire sera fusillé. Exceptionnellement, il est toléré que les Haeftlinge passent pêle-mêle sous la Tour. Les commandos sont informés de ces dispositions et se révèle alors l'efficacité l'organisation clandestine. Occasion unique ! Sans perdre un instant, ses hommes s'efforcent de retourner sur les lieux afin de s'emparer de toutes les armes qu'ils peuvent. Leur groupe passera sous la Tour, dissimulant son butin. Les armes dont disposeront les Haeftlinge aux derniers moments du camp ne sont pas toutes entrées par cette voie. Il y eut sans doute d'autres occasions, sur lesquelles je n'aurai pas de précisions. L'arsenal final comprendra un fusil-mitrailleur, environ cent mousquetons avec leurs munitions, des grenades à manche, des pistolets, des grenades de fabrication artisanale, des cocktails Molotov et des tubes antichars allemands semblables aux bazoukas des Russes. Le matériel sera caché avec d'énormes précautions sous le plancher de certains blocs et dans la cave à charbon du crématoire.
Les Allemands qui, dès le lendemain, découvrent qu'il manque des armes, ne parviendront jamais à les retrouver dans le camp. Il va sans dire qu'à l'intérieur de l'organisation générale, l'organisation militaire est construite avec le même principe triangulaire de sécurité que celui employé dans la Résistance.
Rendus responsables, plusieurs Allemands situés au sommet de la hiérarchie Haeftling, subiront la torture et la pendaison plutôt que de parler.
Bien des Haeftlinge - dont moi-même - devrons le salut à ces vétérans, devenus souvent brutaux par la vie concentrationnaire, mais restés des héros pour leur idéal et leur incroyable force de caractère.
Quand on pense à ces hommes, enfermés pour certains depuis onze ans, et finissant ainsi ! Aussi près du but ! Les mots manquent ! Merci, camarades ! Merci à jamais !!
Mais j'en reviens à mon entrée au petit camp. Juste le temps, juste la joie d'un instant, celle de retrouver mais amis ! En tant que nouvel arrivant, je suis appelé à la douche. "Vous ne m'accompagnez pas ?" dis-je en plaisantant à Toly et Julien. "Non. Mais toi, tu te sens bien ? " demande Julien. "Oui, pourquoi ? C'est une épreuve ?" - "Quelque chose comme ca, oui, La vapeur, Enfin, tu verras. Bonne chance" ajoute-t-il.


LA DOUCHE

Nous nous trouvons par moitié avec un groupe d'Ukrainiens. Nous sommes nus, environ quarante, dans un couloir carrelé. Les portes ont été fermées derrière nous. Devant, barrant le trajet, trois tondeurs, trois 'mastards' trapus sur leur tabouret, nous attendent. Ils n'ont pas de désinfectant ; visiblement, ils sont pressés ; ils nous font signe d'une main, la tondeuse électrique tenue dans l'autre. Je remarque qu'ils portent le triangle vert. Leur fonction de toiletteurs n'a pas encore été investie par l'Organisation.
Nus, les Ukrainiens sont toujours aussi joueurs, fût-ce dans la taquinerie primaire. Je me trouve au dernier rang des Français et parle alternativement avec mes deux voisins ; les rangs se resserrent. Nous ne tardons pas à nous apercevoir que là, comme à Ohrdruf, nous avons intérêt à croiser les bras dans le dos ; quelques jurons russes, que nous avons fini par apprendre, seront en plus nécessaires. C'est à notre rang de passer. Le hasard veut que, juste au moment où mon tondeur m'appelle, je regarde mon voisin. Je ne vois pas plus l'invite que je n'entends l'invective, le bruit ambiant étant important. Alors le tondeur - grossier, cet impudent personnage ! - voyant mes bras croisés dans le dos, me saisit pas la seule partie de mon individu préhensible et à sa hauteur ! Douleur, surprise, indignation !!! Il tire ce salopard, comme s'il s'agissait d'une bride, au bout de laquelle serait un âne. Mais l'âne, lui, peut se payer le luxe de résister ; moi pas ! Ricanements des Ukrainiens. J'entends même un quolibet à peu près comme "Te plains pas, vieux, un centimètre en plus, ça s'refuse pas !" Rire des Français, auquel cette fois je me joins, mais en jaune canari. Je suis, de plus, tondu brutalement, et c'est un peu ulcéré que je me retrouve devant la douche.
Ça va maintenant aller très vite. Vingt-cinq à la fois. Buée tiède puis déluge. On ne voit plus son voisin. Impression de respirer de l'eau. Ça dépasse ce que les poumons peuvent supporter. On écarte les pieds pour défendre son équilibre, des hommes s'agrippent, se soutiennent sans se voir.
Le déluge cesse. On vacille ; plusieurs sont tombés qu'il faut tirer jusqu'au mur et tenter de ranimer. Comme d'habitude douche désinfectante, séchage manuel. "Schnell, Schnell !" Des Kapos nous expulsent, humides. Habillés à la hâte, étourdis, nous parcourons en grelottant le chemin du retour. A l 'entrée du petit camp, notre Kapo convoyeur signale au Lagerschutz qu'il manque deux hommes, pas encore ranimés. L'homme laisse échapper un juron. L'Organisation sera prévenue. Il faut faire quelque chose ! Ce qui serait supportable pour des gens bien portants est ici, pour certains, un danger mortel.
Ciel hivernal. Soleil gelé pris dans la brume. Je reviens dans mon bloc, sa tiédeur et son bruit. On y discute, on y joue aux échecs. C'est le forum. Mais aussi on y transporte des hommes à demi-évanouis. Il me reste l'après-midi pour prendre la mesure et apprécier l'ambiance de ma nouvelle résidence.
Les revoilà mes amis, mes camarades français groupés dans un box où je suis aussi. Dans un autre, je reconnais ce montagnard des Vosges et ce mineur du Nord. Je passe à chaque étage serrer des mains. Ici, tout recommence. Je suis un Haeftling parmi les siens.


L'ETAT DE SANTE

Des mois de déportation nous ont éprouvés ; notre santé à tous est devenue précaire. Le travail par le froid, et l'ombre portée du transport plombé planent encore sur nous. Sur les mille et quelques survivants, de nombreux Haeftlinge, touchés de façon irréversibles, achèvent leur vie ici. A partir d'un certain degré de maigreur, les malheureux prennent ce teint verdâtre, ces gestes ralentis et ce regard fixe qui leur valent l'appellation de 'musulmans'.
En dépit des efforts sanitaires, la dysenterie existe ici à l'état latent. Les 'musulmans' finissent généralement par cette maladie dégradante. Il faut alors les placer à l'étage inférieur. Au sol, c'est, comme on l'a déjà dit, l'antichambre de la mort. Au sol, on y râle la nuit, on y meurt à l'aube. A chaque matin sa moisson ! Transportés dans les lavabos faisant office de frigidaire, les morts sont ici empilés et recouverts d'une bâche. Là ils raidissent rapidement et deviennent des cadavres. Le spectacle est habituel : lorsqu'on va se laver, on ne fait plus attention à la bâche. (Par exemple, un Kapo y dépose une caisse afin de la saisir dans l'autre sens. On y dépose un tabouret le temps de nettoyer le parquet).



LE COMMANDO DE LA MORT

Les cadavres sont pris en charge par le 'commando de la mort' (Totenkommando). Il s'agit d'un grand chariot sur pneus, bordé de hautes ridelles et tiré à main d'homme. Cinq ou six Ukrainiens munis de gants d'amiante, constituent l'équipage de ce sinistre navire. Les cadavres sont déshabillés ; le numéro matricule est alors écrit au crayon-encre, sur l'abdomen préalablement mouillé ; le matricule est également reproduit sur une étiquette accrochée, comme on s'end oute, au gros orteil ; les cadavres, ainsi préparés, sont groupés à l'entrée du bloc ; le chariot est approché, chargé déjà des morts ramassés dans les blocs précédents. Saisi par deux hommes, l'un prenant les poignets, l'autre les chevilles, chaque cadavre est balancé : "Ein, zwei, drei..."
Le cadavre monte, verdâtre, dans un vol silencieux, passe par dessus les ridelles et retombe sur ceux déjà accumulés. L'un, dos d'abord tourné vers le ciel, s'incline et bascule, bras légèrement écartés, comme en bénissant. Un autre montre les poings aux nuages, pour redescendre debout. Moins bien envoyé, tête en bas, plongeant comme maladroitement pressé, un autre encore semble dire "attendez-moi." Lorsque le chariot est estimé plein, il est tiré par les hommes aux gants d'amiante. Terrifiante ! Inattendue cette incroyable élasticité que possède un amas de cadavres ! Les élasticités s'additionnent. Secoué, le chariot à pneus répercute les accidents de la chaussée. On voit des cadavres remonter jusqu'au-dessus des ridelles, comme s'ils étaient projetés à l'aide d'un drap. On est fasciné à l'idée de reconnaître quelqu'un dans ce ballet macabre. Je pense, en regardant s'éloigner le chariot, à ce marin-pêcheur du lac de Genève, que je connaissais bien et que nous avons cessé de voir...
Retournons à l'intérieur du bloc, dans le forum, c'est le seul moyen d'oublier... de vivre !
FORUM

En passant, j'entends citer le nom de Spinoza. On discute en carré. Une place vide sur un banc me tente.
- "Je poursuivais mon Droit, dans l'idée d'être plus tard juriste" dit un Haeftling à son voisin. "Et la position de Spinoza ne peut laisser indifférent : il considère que l'homme n'est pas libre. Déterminé d'abord par son acquis héréditaire, il le sera ensuite étroitement parle milieu et la société où il vivra. Sa liberté n'est en fin de compte qu'une illusion entretenue entre autres par la tradition chrétienne.
Incapable de choisir entre bien et mal, il ne peut, n'étant pas libre, être tenu pour responsable et non plus pour coupable. S'il cause du tort, on lui demandera strictement réparation. S'il commet des actes graves, on le privera au besoin de liberté ; on l'enfermera, mais à seule fin de protéger la société. On le fera comme à regret, sans esprit de vengeance ni animosité, le considérant seulement comme dangereux parce que mal éduqué ou malade, suivant la nature de ses infractions.
Dans cette optique, les prisons tendront à devenir des écoles ou des hôpitaux."
- "Il semble bien que ce soit là le sens de l'histoire ; et déjà, dans les pays riches, on peut voir des prisons ressembler à des écoles ; tandis que dans les pays pauvres, certaines écoles ressemblent encore à des prisons.
- J'en conviens, cette conception généreuse et humaniste a quelque chose de séduisant, mais que devient la récidive ? Le prévenu n'étant pas responsable, il n'y a pas de raison d'envisager différemment la sanction en cas de récidive. Et puis, n'est-il pas à craindre que ça coûte fort cher à la société ?
- C'est vrai qu'éduquer, instruire et soigner les délinquants ne représente pas une mince affaire.
- A la limite, on arriverait à la prison-université où il serait plus aisé de vivre et de s'instruire que dans les secteurs déshérités de la vie civile ! Ce qui serait perçu comme une injustice par le monde du travail "! " Oui, à la limite comme vous dites, mais nous sommes encore très loin d'atteindre cet état, laissons si vous voulez pour l'avenir cette éventualité. Pour revenir à cette conception : elle conduira le plus souvent à conclure que ce sont les lois qu'il faut accuser avant les hommes ; ces derniers n'étant pas responsables, c'est forcément la société qui sera coupable de les avoir déterminés à mal faire. Quelle mauvaise conscience pour les procureurs et quel beau jeu pour les avocats !"
- " Et pourtant, vous comme moi savons bien qu'il y a beaucoup de vrai dans la pensée de Spinoza. Sans doute mon cher, venez-vous de mettre en lumière le porte-à-faux dans lequel ne manque pas de se trouver parfois la justice et se trouvera plus souvent encore la justice de demain ? Des non responsables jugés par une société coupable ou tout au moins responsable !
Mais il faudra bien que la société se préserve. Alors, que les sanctions soient prononcées comme à regret, il faudra bien que malgré tout elles le soient. Je reste cependant optimiste en ce qui concerne les dépenses de justice et l'entretien des prisons. La société de demain ne pourra être que plus juste, plus intelligente et plus raisonnable ; elle engendrera donc beaucoup moins de délinquants. Les dépenses n'augmenteront pas."
- " Sous un angle plus général je voulais vous poser cette question : et les Marxistes qui prétendent aussi que l'homme est déterminé ;quelle liberté, quelle possibilité d'évoluer lui accordent-ils ?
- Ils lui apportent la liberté de modifier collectivement le milieu qui les détermine. Faire évoluer d'abord le milieu, les conditions, et l'homme suivra...
- Dans cette optique, pas de solution individuelle ?
- Non, sauf celle de s'en aller ailleurs, vers un milieu différent jugé plus favorable, mais pour la plupart des marxistes que je fréquente ce serait la une désertion, tout à fait contraire à leur idéal !"
Personne n'est intervenu dans cette conversation. les deux hommes se lèvent.
LE PEINTRE HONGROIS

Ce matin, des amis m'ont appelé pour me présenter à ce fameux peintre hongrois qui avait si crûment représenté l'amour à la française. Le nez d'aigle, les yeux rapprochés et perçants, les pommettes hautes et le menton buriné, les joues creuses, soulignées par de profondes rides d'expression. Impressionnant ! L'homme s'incline pour me serrer la main. "Alors, vous êtes parisien !" Suivent de sa part quelques considérations adroites et drôles sur la vie a Paris. Tout-à-coup, l'homme, sans cesser de s'adresser à moi, se recule un instant puis se rapproche. Il me jauge. "Monsieur, peut-être aurai-je bientôt l'occasion de faire votre portrait", scande-t-il, détachant chaque syllabe avec son fort accent. "Si vous le voulez bien" ajoute-t-il. "Votre visage m'intéresse." Quel honneur pour moi ! Je sens de petites ailes s'agiter dans mon dos. Silence. Il m'observe en artisan : "le haut du visage est in-tel-lec-tuel" scande- t-il encore, cette fois sentencieux. Les petites ailes s'affolent. "Et le bas est légèrement dégénéré, comme c'est souvent le cas chez les gens de votre race", ajoute-t-il doucement, toujours aussi aimable ! Les ailes retombent, flasques. Tout ça est si bien dit que, subjugué, j'acquiesce timidement, quelque peu désorienté. Là-dessus, on l'appelle. "A bientôt, j'espère" me dit-il en s'inclinant.
Les mouvements de la vie feront que je ne reverrai pas le Hongrois. Non qu'il ira mal, mais il sera accaparé, sans doute, par d'autres tâches ou d'autres portraits !
LES W.C. DU PETIT CAMP

L'originalité des 'lieux' des petit et moyen camps mérite une description. Ils sont situés à deux cents mètres environ des blocs. Quand je m'y rends pour la première fois, il fait nuit noire. Les lumières du camp éclairent de loin en loin le chemin glacé et croûteux. Rien qu'aller et venir est une épreuve. Apparaît un halo dentelé. Un alignement de lampes fait descendre des cônes de lumière pâle sur ce qui ressemble à un lavoir, mais dont on hume déjà qu'ici il ne s'agit pas de linge. Nous y voilà.
Garnie dans le fond de chaux vive, une longue et profonde rigole à ciel ouvert sépare deux trottoirs couverts. Elle est bordée sur toute sa longueur de rebords de bois continus et rectilignes, faisant office de siège collectif. C'est un endroit à grande circulation (seulement des hommes, pas des idées) ; vu la température. On y entre et ressort parla même extrémité, mais un sens unique oblige à faire le tour intérieur. Cela fait passer en revue une saisissante perspective de postérieurs pointus. La nuit, ça se résume à un feston, mais le jour le feston se précise et devient guirlande.
Particulièrement modestes et plaintifs dans leur expression, les sexes suscitent tour à tour compassion et moquerie. "Rien n'est plus triste que la quéquette d'un pauvre homme" conclut, sentencieux, un Parisien. "Il paraît que je les ai en oreilles de cocker" - "T'en fais pas, on ne te les attachera pas sur la tête pour manger la soupe, celles-là !"
Finissons sur cette incroyable exposition de fesses, les unes en stalactites, les autres plissées en toupies, d'autres encore lisses et diaphanes sur l'os telles des boules de billard en sac, pour citer cet échange entre deux hommes, l'un attendant l'autre qui sera juste. "Oh ! Ami ! Que cherches-tu comme ça dans ton pantalon ?" -"Pour ne rien te cacher : mes fesses, mon vieux ! Insaisissables, ridées comme des pommes cuites." - "Tu vois, moi, tes fesses - dit l'autre - je les verrais plutôt en rideaux de théâtre" - Rires - "Toujours lyrique ! Et flatteur ! Je n'en attendais pas moins de toi, mon vieux camarade." Le sujet sera repris à la sortie. "Tu sais, à propos de théâtre, pour la Première, je cherche un souffleur...
Ici encore, le rire appartient à l'homme, et ils en ont bien le droit ces Haeftlinge, puisque chacun à son tour est acteur et spectateur, mais il faut aussi dire le côté lamentable et tragique. On doit soutenir les dysentériques afin qu'ils ne basculent pas dans la rigole. Des sexes gangrénés apparaissent comme des baudruches rouge brique, prêts à éclater. Ajoutons les bruits divers, le danger de contagion, l'odeur parfois suffocante, composée de chaux vive et d'excréments. C'est aussi cela les W.C. des petit et moyen camps de Buchenwald !
Et plaignons surtout ceux qui ne peuvent plus s'y rendre ! Ils sont aidés le jour par les Services sanitaires du camp, mais rien n'est prévu de nuit. Trop abattu pour sortir, un homme est surpris à pisser dans sa chaussure qu'il vide par la fenêtre. Des hommes tentent clandestinement d'utiliser les poubelles et, pris par le froid, meurent sur place.
Escomptant une récompense alimentaire de la part des moribonds, certains se font porteurs de nuit, ce qui entraîne des spectacles navrants !
L'Organisation intérieure Haeftling, qui n'avait pas eu encore à secourir autant de malades à la fois, se préoccupe de cette situation.


PIERRE S.

On me présente au responsable de mon flügel (aile de bloc). C'est Français. Grande allure ! D'abord par le physique. On le verrait volontiers en jeune premier. Rayonnant, le regard sous cette arcade volontaire ! Cette fois, le peintre hongrois serait sans restriction. Grande allure aussi par l'accueil dont la fraternité, la courtoisie et l'aisance laissent deviner un personnage hors du commun. "Je m'appelle Pierre, veux-tu t'asseoir un instant." Nous bavardons un moment sur la France et Paris. Je saurai par la suite qu'avocat dans vie civile, Pierre est lieutenant d'aviation. Tout porte à croire qu'il avait des fonctions élevées dans la Résistance, mais le sujet ne sera abordé que plus tard. je pense qu'un tel homme doit être un ami précieux. Il le sera pour moi plus encore que je ne l'imagine.
LES QUATRE LARCINS

Vers la fin de ma première semaine au petit camp, je suis victime d'un vol, une bavure, puisque nous n'en connaîtrons pas d'autres ! Les bonnes mœurs sont de vieilles dames auxquelles il faut laisser le temps de s'installer.
Ce larcin est le dernier d'une série de quatre que j'ai voulu relater, quoique trois des vols aient eu lieu en France. Ils illustrent en effet les malheurs du pays, en même temps que la dégradation progressive de mes moyens de transport personnels sur lesquels les voleurs semblent vouloir s'acharner. Une courte parenthèse nous ramène en 1940, dans le Paris d'avant l'occupation, durant cette période trouble appelée la 'drôle de guerre'. Réquisitionné en qualité d'horloger dans une usine d'aviation, j'y gagne bien ma vie. Cela me permet de m'acheter une moto 500 cm3, de marque Saroléa, très estimée à l'époque. Le roi n'est pas mon cousin lorsque, après un coup de kick heureux, j'entends sous moi se déchaîner le bruit puissant du moteur. Je pars alors, cheveux au vent (guère de casques à cette époque). C'est grisant devoir le monde glisser de part et d'autre de mon engin, s'incliner, se redresser et défiler à ma guise. Quand, par surcroît, il m'arrive de prendre quelque jeune fille en tan-sad, ça devient une sorte de paradis à moteur !
Juin 1940. Les choses se gâtent. Parti en moto vers Bordeaux où mon usine doit se réinstaller, à bout de carburant, je fais escale sur les bords de la Sèvre Niortaise où je dresse ma tente. L'endroit est désert et bucolique ; le murmure de l'eau ignore le fracas de la guerre. Un soir, je trouve par chance de l'essence. Je partirai à l'aube. Quelques heures à dormir. Dans cet endroit tranquille, pour si peu de temps, je néglige de mettre l'antivol. Quelles ne sont pas, au lever, ma stupeur, puis ma peine !
La merveille a disparu !!! Par ailleurs, aucun signe de vie de mon usine. Je vais devoir revenir vers Paris à pied, sac au dos. Et quel sac ! Vingt-quatre kilos, si mes souvenirs sont bons ! Je croise à Thouars mes premiers Allemands, tous jeunes, tous blonds, tous heureux qui chantent en chœur le soir, aux terrasses. Ils roulent, eux ! Et moi je marche, ma tristesse et ma honte en travers du sac (la conjoncture de l'après-guerre fera que je devrai attendre douze ans pour chevaucher un autre engin !!!) Mais voyons le second larcin. Rentrant sur Paris, je reviens par la Sarthe, berceau de ma famille. Chez un vieil oncle, un vélo neuf m'attend. Sollicité par une liquidation, je l'ai, à tout hasard, acheté lors de mon passage à l'aller, une semaine avant. Bien m'en a pris ! Maigre consolation ! Mais tout de même, je le trouve gracieux, ce demi-course bleu ciel, et bien ajusté ! Il possède cette qualité - rare à mes yeux - de ne faire aucun bruit en roulant sur les pavés alors fréquents. La grâce et la rigueur alliées ! Ce nouveau coursier me ramène sur Paris ; malgré la route et ses à-coups, il reste silencieux ! Pas aussi silencieux que l'enfant de salop qui, deux semaines après, le volera de nuit sur mon palier du sixième étage (malgré l'antivol dans les rayons !!!)
Vient le troisième larcin. Pas question cette fois de remplacer mon vélo. Mes revenus ont changé. Sans travail, je me suis mis à l'artisanat dans lequel je débute sans clients ni fournitures. Je suis devenu pauvre, très pauvre. Je dois faire à pied mes approvisionnements en horlogerie et suis à même de mesurer toute la différence de standing entre le piéton et le cycliste ; époque pitoyable où, au fil des années, ce dernier prendra des allures de parvenu !
Ecœuré, abattu, je me souviens que j'appartiens aux Auberges de la Jeunesse et reprends le dessus en pensant que, somme toute, la plus saine façon de se distraire est d'aller à pied par champs et forêts, y plantant au besoin sa tente. Les chaussures de marche coûtent alors fort cher ! Elles sont montantes, en cuir, munies sur les rebords des semelles de ces fameux crochets d'acier (terreur des parquets) appelés 'ailes de mouche'. Le fin du fin est fabriqué par un artisan plus fin encore, un bottier spécialisé, qui vend son produit un prix fou. Il s'agit de chaussures de montagne en peau de phoque tannée à l'huile ! L'apothéose du genre ! Plus que des chaussures, elles sont une invitation au voyage, une façon de voir les choses. La totalité de mes économies et une partie de mes cartes d'alimentation sont englouties dans l'affaire. Je les étrennerai par un beau week-end d'automne, à l'Auberge de Jeunesse de Suresnes, dont le parc garni de cèdres unit grâce et majesté. J'y dresse ma tente. J'y chante avec mes camarades. J'y joue avec entrain, puis vais me laver au courant d'un ruisseau. Quand je reviens à ma tente, mes chaussures ont disparu. D'abord persuadé d'une plaisanterie, je dois me rendre à l'évidence. Ô rage ! Ô damnation ! Qui a pu ! Le vol est totalement inconnu dans nos Auberges de Jeunesse, et d'ailleurs, personne n'a quitté les lieux ; hormis un doux jardinier, qu'on a vu s'en aller tranquille, sa tâche accomplie, poussant devant lui sa brouette, recouverte par le travers d'un sac de pommes de terre vide. Ah ! Comment ! Se pourrait-il ? Le pauvre bonhomme ! Le salop ! Le pourri ! Le porc ! Renseignements pris, il ne s'agit évidemment pas du jardinier attaché au parc, mais bien d'un tâcheron improvisé !
Le quatrième larcin dont je devais être victime nous ramène ici, au petit camp de Buchenwald.
Coup de sifflet strident de chaque matin "Aufstein." Imprécis, blafards sous la lumière de l'aube, les châlits reprennent leur couleur bois-misère. M'appuyant au plafond de l'étage supérieur, je me courbe pour atteindre mes claquettes rangées à mes pieds, contre le rebord de bois. Rien ! Les aurais-je poussées en dormant ? Je les cherche en vain. Ah ! Ce n'est pas possible ! Pas ça ! Ce serait dérisoire et fou ! Mais si, mais si !! On m'a bel et bien volé mes claquettes en bois, mes claquettes concentrationnaires !!! Ah ! Voilà bien l'acharnement de la fatalité. Mais cherchons encore. De retour du lavabo, mes amis m'aident un instant dans mes investigations fébriles ; mais on siffle l'appel, et c'est ainsi que le matricule 117.452 devra assister pieds nus à la cérémonie, par une température bien inférieure à zéro ! De violentes crampes lui montant aux chevilles.
Après l'appel, me voila sur ma couche, cherchant, dans la douleur, à 'récupérer' mes pieds. Dans les moments difficiles, n'y a-t-il pas parfois une bonne âme qui compatit et vous aide ? Mes amis me plaignent, mais ne peuvent rien. Sans que je le sache encore, mon 'sauveur' s'approche, sous la forme d'un doux Ukrainien qui cherche mon regard au fond du châlit. Il veut me parler, c'est sûr. Je m'approche sur un coude et le regarde. Le visage même de la compassion. "Tovaritch." Il hoche la tête, il sourit, montre successivement ses yeux, mes pieds, et se souffle sur les doigts. Ça veut dire : "J'ai vu à l'appel que tu étais sans chaussures." "Ja, ja" répondis-je. Il dit quelques mots en russe en regardant partout. Ça veut dire : "Tu les a cherchées, vraiment perdues ?" - "Ja, ja" affirmai-je. Il hoche de nouveau la tête "Schade" (dommage). Silence. Il se désigne du doigt. " Vielleicht, ich kenne. Ein kamarade hat schuhe" (Peut-être je connais. Un camarade a des chaussures).
Cet Ukrainien n'est pas de mon bloc, ce qui rend peu probable qu'il puisse être dans le coup. Comment, alors, aurait-il des claquettes disponibles ? Mais ces gens-là sont si débrouillards ! "Ja" dis-je, intéressé. Il hésite, il me regarde navré. "Ja, ja, aber" (oui, oui, mais), il balance les mains. "Vielleicht, Schuhe-brot" (Peut-être chaussures-pain). Il continue à mimer l'échange par le va-et-vient des mains. "Quoi ? Il faudrait donner ma boule ?" Il fait un geste d'impuissance. C'est à mon tour de hocher la tête. A peine revenus à eux, mes pieds manifestent ! Alors je dis oui. Il s'incline et s'en va sur un geste rassurant. Mon estomac proteste, j'enrage. Je me ravise et partage ma ration en deux. Après tout, comme au poker, la moitié pour voir ... tout-à-fait par hasard, si les claquettes ne seraient pas les miennes !
J'attends mon homme. Tout-à-coup surgissent deux mains ; une tendue vide, l'autre tenant les claquettes ; l'homme est là, surgi je ne sais d'où. Je place la demi-boule dans la main vide et agrippe solidement la contrepartie. Ça tire ferme de part et d'autre. "Je veux les voir de près", dis-je, élevant la voix. Voyant la situation s'échauffer, l'Ukrainien lâche les claquettes et disparaît, emportant en maugréant ma demi-boule. Après examen, ce sont bien les miennes. Je les identifie à des écorchures. Quelqu'un était donc venu la nuit dans notre bloc ; lui ou un autre, le vaurien !
LE FORUM

Ici, tout comme à Dachau en quarantaine, le forum bat son plein. Les gens discutent par groupes ; c'est comme un cinéma à plusieurs salles. Ici on parle philosophie ; Diderot et Descartes sont en lice. Ici on parle des Cathares, de leur origine bulgare et de la région de Mazamet. Là on discute sur le Marxisme. Ici encore on parle de mœurs et de traditions régionales. Le flâneur s'approche ; s'il est tenté par le sujet, il reste ; parfois il participe.
Certaines conversations ont lieu entre gens allongés dans la même travée de châlits ; c'est plus discret, et l'invité n'hésite pas à grimper. Parfois il reste debout et les gens allongés se retournent alors, mettant la tête en bordure. D'autres conversations ont lieu entre gens assis ; d'autres entre gens debout, mais l'espace ne permet pas les allées et venues, comme on ferait dehors où il fait maintenant trop froid pour arpenter la terre croûteuse de l'hiver.
Ce qui, par ailleurs, est tout à fait saisissant, c'est l'influence de l'horaire sur les sujets évoqués. L'après-midi, vers cinq heures, après le café, la faim se fait sentir. On n'a pas mangé depuis le matin, et on ne mangera rien jusqu'au lendemain ; alors les conversations inclinent vers le temporel.
Ici, c'est un vol-au-vent, là un coq au vin, ici une purée mousseline. Là un canard au sang, ici un gratin dauphinois, là une raie au beurre noir ! On n'a que le choix. On écoute un moment, de quoi se rassasier l'esprit. La représentation qu'on se fait du festin est si forte que, presque, on en sentirait l'odeur ! Puis on s'écarte, sous peine que l'estomac, ce Saint Thomas du ventre, n'apporte durement sa sanction.
Mêlés à ce forum, il y a aussi les joueurs d'échecs. Un Tchèque s'est approché de moi, tenant un échiquier, et m'a simplement demandé en français : "Monsieur, on dit que vous jouez." - "Oui" répondis-je. Il me présente le jeu. "Avec ou sans plaisir ?" - "Avec" dis-je en m'asseyant. Ce Tchèque connaît très peu de mots français, et cela donne un agrément inattendu à son approche. A dater de ce jour, il renouvellera chaque fois sa question, s'inclinant pour continuer son chemin en cas d'empêchement de ma part.
Ce soir, j'observe, un peu à l'écart, en bout de banc, immobile, un homme assis. Le regard fixé droit devant lui, les coudes sur les genoux. On voit seulement, à intervalles réguliers, se contracter les muscles de sa mâchoire. Il rumine sans doute de mauvaises pensées. Quelqu'un s'arrête un instant et s'assied tout près, lui parlant derrière l'épaule. L'homme ne bouge que pour dénier ; d'abord discrètement, puis à grands mouvements de tête. Visiblement, il s'enfonce dans son idée. "Non, non, non, je te dis qu'au dernier moment on y passera tous ." L'autre continue aussi tranquillement que s'il n'était pas lui-même concerné. Au bout d'un moment, le désespéré se retourne vers son interlocuteur qui recule et enfourche le banc. L'autre enfourche à contresens et les voilà face à face. Le ton change. C'est gagné ! L'homme de l'Organisation a redonné espoir. Il ne sait pas lui-même comment, au dernier moment, on fera face (un nombre infime de gens savent alors que des armes sont cachées), mais il sait qu'il faut maintenir le moral des camarades, et ça lui suffit. Pour le reste, il a absolument confiance dans l'Organisation, comme il avait confiance dans le Parti. La discipline militaire à laquelle il est habitué depuis la Résistance ne lui a-t-elle pas enseigné qu'il faut s'occuper à fond de chaque chose, mais en son temps.
FORUM - LA DIALECTIQUE

Un cercle s'est constitué autour d'un membre de l'Organisation qui, visiblement, s'apprête à prendre la parole. - "Nous allons aujourd'hui parler de la dialectique qui est une méthode de raisonnement, en quelque sorte un outil de travail.
Employée en philosophie matérialiste, cette méthode donne le matérialisme dialectique, qui, lui-même, appliqué à l'étude de l'histoire aboutit au matérialisme dialectique et historique. Terrain d'étude essentiel du marxisme.
Mais la dialectique pourrait aussi bien être employée par les adversaires du matérialisme ou par des philosophes de toute autre orientation. Elle n'est, je le répète, qu'une méthode de raisonnement d'ailleurs bien antérieure au marxisme.
Son principe général consiste à confronter deux idées opposées afin d'en établir une synthèse et d'accéder par là à un plan supérieur de l'entendement. 'De la discussion jaillit la lumière' en est l'expression populaire. Depuis longtemps en butte au phénomène concernant les corps flottants, Archimède s'écrie "EUREKA" et, passant sur un plan supérieur de l'entendement, énonce le Principe qui portera son nom."
Le silence laissé entre chaque phrase laisse à l'auditoire le temps de suivre et si besoin de questionner. L'orateur reprend. "Le matérialisme dialectique comporte cinq principes essentiels :
1 - Tout est en mouvement, le monde ne connaît pas d'éternel retour mais au contraire un perpétuel devenir.
Même l'équilibre cosmique n'est pas éternel. Il a seulement l'apparence de l'éternité du fait que nos vies ne se mesurent pas sur la même échelle. Le retour des feuilles au printemps n'est pas non plus éternel, car l'arbre meurt et même les forêts se modifient. Dans l'histoire de l'humanité, pas d'éternel retour ; rien non plus n'est inéluctable ; pas plus les guerres que la pauvreté, pas plus la disparité des conditions que le morcellement du monde en Etats. Nous sommes en effet, confrontés à des conditions économiques quine se sont jamais produites et ne se reproduiront jamais, toutes les composantes étant elles-mêmes en perpétuel de venir. A travers les siècles, la science humaine est cumulative du fait de l'écriture, en perpétuel progrès ; elle suscite sans cesse des conditions économiques nouvelles qui exigent de nouvelles structures de la société.
2 - Tout est lié tout se tient.
Dans un ensemble fonctionnel équilibré, composé de plusieurs éléments, toutes les fonctions internes agissent et réagissent les unes sur les autres. Tout changement d'une seule peut modifier le fonctionnement de l'ensemble. Touchez à une composante du milieu naturel et tout peut en être compromis. Touchez à un organe ou une glande du corps humain et tout l'organisme peut en être affecté. Touchez à une composante de l'équilibre social ou économique et il s'en trouve altéré. On ne doit donc rien modifier sans tenir compte du contexte et prévoir les conséquences. Sur le plan du raisonnement, on ne peut tirer des conclusions d'un fait sans tenir compte de ce même contexte, ni extraire une partie d'un texte pour lui prêter une signification d'opportunité, ce qui serait passer de l'objectif au subjectif. (L'orateur marque un temps d'arrêt) – Murmures -
3 - Le mouvement, c'est la lutte des contraires.
Tout mouvement est le fruit du déséquilibre de forces opposées. Sur le plan physique, quelle que soit l'énergie en jeu : dynamique thermique, électrique. La poussée de la vapeur dépasse la force d'inertie opposée par les pistons et la locomotive démarre. - La force ascensionnelle de l'air réchauffé l'oppose à l'air froid et fait le vent. - Le courant produit parla dynamo dépasse celui produit par la batterie et l'inverseur fonctionne. - Jusqu'à l'explosif, auquel on oppose la résistance de son enveloppe quelle qu'en soit la forme... etc... Sur le plan social : tout Parti ou 'Mouvement', (et là, la rencontre des mots n'est pas due au hasard), est la réunion de citoyens en vue de lutter contre ce qui leur est opposé ; le plus souvent afin d'améliorer les statuts ou les lois les concernant, modifiant alors la législation. Ainsi la poussée victorieuse de l'humanisme contre l'obscurantisme et le servage aboutit-elle à la Déclaration des Droits de l'homme. Elargissons l'exemple : les succès de l'esprit humain dans sa lutte contre l'ignorance, dans sa lutte pour saisir les secrets et les lois de la nature, pour situer l'homme dans le temps et dans l'espace, puis pour lui permettre de se définir lui-même, tout cela représente le mouvement de la pensée humaine.
4 - Tout mouvement étant dû au déséquilibre de forces opposées,
il s'ensuit qu'une inversion dans le rapport de ces forces aboutit au mouvement contraire. On peut donc dire que : l'immobilité n'est que l'équilibre momentané de forces opposées. Et ce corollaire que l'expérience conclut, la matière vivante et les choses humaines étant en perpétuel mouvement : tout ce qui ne se développe pas décroît et meurt.
5 - Le cinquième principe est peut-être le plus remarquable. De lentes évolutions quantitatives aboutissent à de brusques phénomènes de révolution qualitative.
Un exemple physique : on refroidit progressivement de l'eau (la température d'un corps est le degré de son agitation moléculaire). En refroidissant, on opère un changement quantitatif de cette agitation. Arrivé à zéro degré, brusque changement dans la structure des molécules. L'eau devient de la glace, phénomène de révolution qualitative.
La foudre pourrait fournir un exemple similaire concernant les charges électriques. Précisons que dans le processus, les phénomènes de révolution qualitative sont des effets, les causes étant la réalisation quantitative d'un ou de plusieurs éléments réunis.
Ainsi tous les phénomènes de révolution qualitatifs sont l'aboutissement de changements quantitatifs d'un ou plusieurs éléments en présence.
Le Docteur Claude Bernard résumait : "Réunissez les éléments quantitatifs propres à l'éclosion d'un phénomène et il se produira toujours." Fantastique ! Providentielle obéissance de la nature, quelle puissance aux mains de l'homme ! Quel facteur d'espoir ! Alors même que le mécanisme profond d'un phénomène nous échappe, nous n'en sommes pas moins maîtres si nous savons en déterminer et doser les éléments. Dans cet esprit, les anciens se sont acharnés sur la pierre philosophale ; ils pressentaient ainsi la transmutation de la matière ; notre vingtième siècle y parviendra vraisemblablement.
Là, j'ouvre une parenthèse qui n'engage que moi. Il serait séduisant de considérer la vie comme un phénomène qualitatif. Quand la science aura découvert les éléments qui la composent, il sera possible de la produire. - Murmures de l'entourage ! - Alors même que le mécanisme profond de la vie nous échappe, fournissons l'élément quantitatif qui manque à un organisme menacé et il survit. C'est une des gloires de la médecine. Là où jadis l'ignorant se mettait à genoux, le savant sort son microscope et tout devient possible. Mais fermons cette parenthèse sans manquer de voir à quel point les fenêtres de la science sont largement ouvertes sur l'avenir."
L'orateur reprend : "Prenez un couple : une dispute ; divorce ; brusque révolution ! C'est souvent l'aboutissement d'une lente accumulation de ressentiments ; là aussi le processus apparaît. La démocratie elle-même n'est-elle pas la projection du même processus : un lent changement quantitatif de la minorité aboutit à ce qu'elle devient brusquement la majorité. Le pouvoir change de camp, révolution qualitative.
Les révolutions elles-mêmes n'y échappent pas : ceux qui infléchissent la marche des sociétés sont rarement les tribuns ou les héros ayant servi de catalyseurs, mais bien plutôt ceux qui ont su reconnaître puis, au fil du temps, prendre à leur compte et mener à bien les changements quantitatifs.
Réaffirmons enfin, quitte à nous répéter, que ces phénomènes de révolution qualitative, pour spectaculaires qu'ils sont, ne sont que des causes étant la réalisation quantitative d'un ou de plusieurs éléments réunis. Voilà, camarades, je vous ai fourni quelques exemples à travers lesquels chacun aura, je l'espère, saisi dans ses grandes lignes ce qu'est le raisonnement dialectique."
FEVRIER

Par chance, la providence nous offre un mois de février exceptionnellement doux. Sans doute bien des Haeftlinge devront-ils la vie à ce sursis de l'hiver.
Durant le jour, des groupes se promènent dans la cour du petit camp. Le temps est si clément qu'en d'autres circonstances, on pourrait dormir dehors. Cette douceur, quasiment inconnue à cette époque, suggère comme une annonciation de la paix. La nature semble renier le cauchemar. Les nouvelles vont bon train. L'optimisme revient.
Quand le mois de février touche à sa fin, les Alliés ont repris l'offensive et avancent vers le Rhin. Les Russes, de leur côté, annoncent chaque semaine la destruction de corps d'armée entiers, dont ils précisent le nom. Ils sont en Slovaquie et avancent en Pologne, vers le territoire de l'Allemagne.


SANTE COLLECTIVE

L'amaigrissement se poursuit malgré l'inactivité. Il est vrai que la ration journalière diminue à mesure que la guerre se prolonge. Je me demande si les destructions de toutes sortes, provoquées par les bombardements sur l'Allemagne, n'aboutiront pas un jour à priver totalement le camp de ravitaillement. Aussi peu que consomme chaque homme, nous sommes tout de même soixante mille, plus les casernes environnantes. Comment font les Allemands, avec une grande partie de leur réseau ferroviaire atteint ? Je pense à nous Français, qui en temps de paix, avons si mal su ravitailler le camp d'Argelès ou tant de réfugiés espagnols sont morts. Ainsi ce génie allemand de l'organisation pourrait-il jouer dans les deux sens. Savoir nourrir le camp aujourd'hui et peut-être savoir le détruire demain !
SANTE PERSONNELLE

Ma vie est à pile ou face. Côté face, le moral est bon et l'espoir de tenir jusqu'au bout paraît raisonnable. Côté pile, comme je l'ai dit, l'intendance ne suit pas ! Je pèse maintenant 48 kilos. Je n'ai mal nulle part, mais je sens mes capacités physiques diminuer.
Le retour de la neige et du froid début mars rend ma situation difficile. Il m'en coûte d'effectuer le déplacement jusqu'aux W.C. Du camp. Cela demande en calories une partie non négligeable de celles que nous absorbons chaque jour. J'évite, pour la même raison, d'aller à la douche, me limitant aux lavabos du bloc.


LA CRISE DE RHUMATISMES ARTICULAIRES

Ce soir en rentrant, la nuit m'a empêché de voir une poubelle. Je m'y suis heurté le genou. C'est assez douloureux et ça me gêne pour grimper au châlit.
Voilà deux jours que mon genou enfle. Le camarade médecin de campagne qui partage ma travée regarde l'enflure et semble inquiet. "N'as-tu rien aux autres articulations ?" En effet, je me suis aperçu que l'autre genou et les deux coudes sont douloureux au toucher.
Ce matin, je m'éveille avec les deux coudes et les deux genoux enflés. Quoiqu'ils tentent de cacher leur inquiétude, je vois bien que Julien et Toly sont pessimistes en ce qui me concerne. Notre ami diagnostique une crise de rhumatismes articulaires aigus. Je vais trouver Pierre et lui fais part de mes difficultés. Il juge insuffisant de s'adresser au système médical très rudimentaire du petit camp. Il me promet de faire son possible du coté du grand camp ou il a des amitiés.
Aujourd'hui-le moral est bas ; bas comme le premier étage où j'ai choisi de m'installer vu la difficulté que j'éprouve à grimper. Me voilà à l'entresol de la mort ; juste au-dessus des dysentériques.
C'est curieux comme tout change, même les bruits, même les couleurs, quand on est dans cet état. La vie se rétrécit, se condense, suspendue comme la note tenue d'un violon. On ne peut plus guère penser à autre chose qu'à soi-même. Des lambeaux de ma vie passée surgissent. J'ai la fièvre.
Comment ferai-je demain pour faire le trajet des W.C. ? Vais-je devoir m'arranger de nuit avec le sol ou les poubelles du camp ?
Il est environ sept heures du soir. Je parle avec Julien et Toly, venus me voir à mon étage, et je m'entends parler. C'est comme un dédoublement, un cauchemar vécu par un autre. Logiquement, je suis une épave, mais en même temps, il ne s'agit pas tout à fait de moi. Je n'ai pas encore accepté ma situation.
J'en suis là de mes pensées et j'essaye de dormir ; ça sera toujours ça de pris. Après... après... ? "Salut, Max, qu'est-ce que tu fous là, toi ?" Je suis du coup tiré de ma torpeur.


LUCIEN

Une haute silhouette coiffée d'une toque fourrée s'est penchée surmoi. La voix m'est familière et j'en reste interdit. Lucien Hamelin ! Un ami arrêté à Paris au moment où je quittais la ville pour le maquis. Un ami des Auberges de la Jeunesse et aussi un compagnon de Résistance. Nos réseaux avaient un point d'intersection passant précisément par nous deux. J'ignorais s'il avait été déporté, mais je craignais, où qu'il fût, qu'il y soit mal en point. En effet, chimiste chez Péchiney au moment de la guerre, Lucien a été sérieusement touché aux poumons par un accident du travail.
Un matin, entré le premier à l'atelier, il s'aperçoit que des tambours rotatifs porteurs de gaz toxiques plus lourds que l'air ont été arrêtés en mauvaise position. Il n'hésite pas à traverser le local dans sa longueur afin d'y effectuer les manœuvres nécessaires à préserver ses collègues arrivant sur ses talons. Par cet acte, Lucien reçoit les honneurs du travail, mais perd beaucoup de sa capacité pulmonaire. Sa santé lui permettra-t-elle de tenir après son arrestation ?
Et je le vois là, devant moi ! En apparence bien portant ! Je me lève et il m'attire dans ses bras. Je le trouve même vigoureux si on en juge par l'accolade et les tapes dans le dos qu'il m'administre. Quelle joie de se retrouver, fût-ce ici ! "J'ai entendu parler de toi, ou plutôt j'ai vu ton nom sur un papier qu'on nous a passé au bloc 31." Le 31 est un bloc français du grand camp des plus actifs. Je comprends qu'on leur a sans doute communiqué mon nom. Bien organisés, les Haeftlinge de ce bloc s'informent régulièrement des nouveaux arrivants, afin d'y retrouver éventuellement d'anciens compagnons d'armes. Le crochet par l'hôpital du camp moyen a fait que j'ai échappé au recensement. Pierre a heureusement pallié cette lacune. Je dis à Lucien mes inquiétudes. Mon état le contrarie. Il va voir immédiatement s'il y a une place à l'hôpital du grand camp. Nous parlons des amis dispersés, arrêtés, en fuite. Sa femme, France, internée à la Petite Roquette, s'en est évadée, enceinte. Je sens chez Lucien un moral à toute épreuve. L'ambiance du bloc 31 doit être extraordinaire, et il en est un élément. Il me quitte sur la promesse de me sortir de là.
Je passe une nuit agitée : l'espoir et l'angoisse se succèdent. Mes coudes et mes genoux sont devenus énormes et durs. Comment est-il possible que ces os enflés à ce point puissent jamais revenir ? Alors même que j'entrerai à l'hôpital, pourra-t-on me soigner ? Pourrai-je en sortir en état de reprendre la vie au bloc ? J'imagine que les lits sont comptés et qu'il n'est guère possible d'être hospitalisé plus d'une semaine ou deux. Des morceaux de ma vie reviennent encore. Je les ramasse, je les groupe pour leur donner plus de réalité, plus de force. Non ! Il n'est pas possible que tout ça disparaisse ! Le sommeil m'emporte jusqu'au petit jour.
Le moral revient ; vivons dans l'instant ! Le tout est d'y entrer à cet hôpital ! Après, on verra. Notre camarade médecin regarde mes articulations. "Ne t'en fais pas pour ça, c'est spectaculaire, mais ça revient après la crise. Ce qu'il faut, c'est te soigner." Pierre vient me dire qu'on s'occupe de moi. A son avis, il n'y aurait pas longtemps à attendre. "C'est heureux, dis-je, mon état empire" - "Ne t'en fais pas, Max, cet hôpital est surprenant, tu y seras bien soigné. Des médecins de tous les pays de l'Europe s'y trouvent, et certains d'entre eux sont français." Pierre s'en va, appelé à son réduit. J'attends. Mes genoux et mes coudes, eux, n'attendent pas, mais, dans ces cas extrêmes, la douleur occupe, fait passer le temps. Un peu avant midi, Lucien vient me confirmer que je suis pris en charge par le grand camp. Un Haeftling allemand viendra me prendre au bloc dans l'après-midi. Je le remercie ; ce qui me vaut une bourrade. Je devrai également remercier Pierre, dont l'intervention a été décisive. Je n'ai pas pu manger. La fièvre monte. Je somnole malgré le désir de voir arriver mon convoyeur. Le voilà sans doute ! Un gaillard aussi grand que Lucien, plus grand peut-être, le sourcil roux et la démarche énergique, tenant un papier à la main, se dirige vers le réduit de Pierre puis vient vers moi. "Drouin ? Kommst du mit." Il me tend la main pour m'aider à me lever.
L'environnement me paraît rose ; je me sens mal à l'aise lorsque le froid me saisit, mais ça passe et me voilà marchant à côté de l'Allemand. Il porte le triangle rouge avec le D. Le Lagerschutz le salue, nous traversons le camp moyen ; encore un Lagerschutz, c'est le grand camp. Je me sens fiévreux, le cœur bat, mais je marche.
Une porte s'ouvre, un papier change de main, mon convoyeur me dit au-revoir de la tête. Tout est blanc ; un infirmier m'amène jusqu'à un lit.


L'HOPITAL DU GRAND CAMP

Je me déshabille difficilement à cause des genoux et des coudes, toujours énormes. Je me couche dans ma fièvre. Je suis confiant. Pour l'instant, je n'ai plus qu'à lutter à l'intérieur de moi ; l'extérieur ça va. Je m'endors.
Me cognant aux oreilles, le flux du sang me réveille. C'est la nuit. Lors de mon arrivée, je n'ai prêté aucune attention au local, non plus qu'à mes compagnons. Les lits sont sans étages ; nous devons être une dizaine. La pièce s'ouvre largement sur une autre où il doit y avoir d'autres lits que les veilleuses de nuit éclairent trop faiblement pour que je les voie. Quelque part, dans l'ombre, on râle. Toujours le cœur qui bat et le sang qui s'en donne dans les oreilles. Je me souviens qu'on m'a fait prendre quelque chose comme de la quinine, au moment de l'extinction des feux.
C'est le matin. J'ai refusé la soupe qu'on me proposait. L'infirmier l'a donnée à un autre malade ; il est polonais l'infirmier ; il traite les gens avec douceur. Je m'endors dans une demi-inconscience. La journée s'écoule par fragments. Seulement les bruits du service.
C'est la distribution du matin. Je ne peux pas encore manger aujourd'hui. On m'oblige à boire le café. Un infirmier que je ne connais pas s'avance, menaçant. Une phrase en russe qui, d'après l'intonation, est une question qui finit par 'tovaritch'. Je ne sais que répondre. "Ça va toi ?" dit-il en riant. C'était une blague, il est français. "Un infirmier français ?" dis-je. - "Oui, mon vieux, pour te servir ; et parisien, de Pontoise, mais c'est pareil, pas vrai ?" Il s'assied sur mon lit. Tu sais, ici c'est une gare de triage" dit-il à voix basse. "Deux ou trois jours, c'est le temps, après quoi tu manges, tu bouges, tu t'en sors ; sinon, nous, on ne peut pas se bagarrer à ta place ; compris ?" - "Compris."
Un visage attentionné se penche sur moi, c'est le médecin. "Tu as une belle crise de rhumatismes articulaires. Ne t'en fais pas, on va soigner ça" - "Vous êtes français ?" - "Oui, et même breton si tu veux le savoir§." Il sourit, jovial. Mon cœur bat toujours, mais plus lentement ; je me sens moins fiévreux. Cet homme inspire confiance ; les traits sont arrondis, le nez un peu retroussé. Le visage large aux yeux écartés, les pommettes rondes et le menton fendu me rappellent les gens de Brest. "C'est le troisième jour que tu es ici" dit-il. Je n'ai donc pas vu passer le temps." Ta formule sanguine n'est pas fameuse; il faut l'améliorer ; à partir de maintenant, il va falloir manger, et tout ce qu'on va te donner !
On va te soigner avec ça. Il désigne un autre lit sur lequel je vois un dôme de bois demi-cylindrique ; des extrémités s'échappe de la lumière ; le malade est là-dessus ; tout-à-l'heure, ce sera mon tour. "Tu vas te lever, qu'on te pèse ; viens avec moi." Je me lève sans trop de peine et suis le médecin. Il y a un bureau, d'autres lits ; il y a une balance avec, derrière, une glace qui permet de se voir 'en pied', comme on dit.
Horreur ! Est-ce bien moi ce squelette aux genoux et aux coudes gros comme des têtes d'enfant ! La fonte musculaire est totale aux jambes et aux bras ; des cannes ! Des côtes à jouer du xylophone ! Les orbites creusées, le cou maigre à faire peur ! La balance accuse 46 kilos. Un gibier de crématoire, pensai-je amèrement. Le Breton saisit la surprise et l'anxiété de mon regard. "Quoi ? Tu ne t'attendais tout de même pas à voir un Apollon ! Depuis trois jours que tu ne manges pas ! Il va falloir remonter la pente, mon vieux !" Il me renvoie à mon lit. L'infirmier m'accompagne. Je m'endors comme on fuit, parce que je ne veux pas penser. Il y a un temps pour chaque chose.
Je suis aussitôt réveillé ; c'est le moment d'être sous le dôme. Trente ampoules électriques éclairent et chauffent. Une couverture obture les extrémités et me tombe sur le cou. Je la soulève pour regarder. C'est un peu féérique. Ça rappelle Noël aux Galeries Lafayette. C'est bon d'être chauffé là-dessous ; et puis tout ça pour moi ! C'est en effet surprenant cet hôpital ! Il y a plusieurs médecins ; certains semblent spécialisés. L'infirmier vient me voir ; nous parlons. Il y a ici des patrons en chirurgie, provenant de tous les pays de l'Europe. Les opérations importantes sont expliquées en cours d'exécution, et peuvent être traduites en quatorze langues. Quelle école pour les jeunes médecins ! On dispose de très peu de médicaments, de peu de matériel médical, mais quel matériel humain ! De tout ça, on tire le maximum.
C'est fini, l'infirmier emporte le dôme. Je transpire abondamment. Depuis hier, on me fait des piqûres intraveineuses de salicylate.


RESURRECTION

Six heures du matin. Cette fois, une faim de loup m'éveille. La délicieuse odeur de la roulante flotte dans la chambre. Les matins précédents j'y étais insensible. Aujourd'hui, plus de fièvre : 36,2 au thermomètre. Je dévore le peu qui m'arrive. Le litre de soupe est absorbé en moins de rien. "Tiens, va là-bas, le toubib t'appelle." Le Breton me regarde intensément me menaçant du doigt et renouvelle sa recommandation d'hier.
"Tu vas me promettre de manger TOUT ce qu'on va te donner." Le 'tout' est appuyé. "C'est promis ?" - "Promis" répondis-je, impressionné et ravi. Quelles agapes vont m'arriver ! Par Dieu oui, je les mangerai jusqu'au dernier morceau !! A moi l'abondance ! Tant de fois je me suis vu en rêve avec, non pas un collier de fleurs comme à Tahiti, mais avec un collier de saucisses ! Ne voyant rien arriver dans la journée et non plus le lendemain matin, en dehors de la maigre ration journalière, je me hasarde à aller trouver le Breton. Serais-je l'objet d'un oubli ?" Alors quoi, tonne-t-il, tu te crois au Ritz ! "La méprise est évidente. Il demandait seulement la promesse de ne rien laisser. Je me sens gêné et m'éloigne tout maigre dans ma chemise avec la faim en sautoir. L'infirmier me propose une soupe laissée par un malade. "Tu la veux ?" - "Oui, merci, ça fait tout-à-fait mon affaire." La soupe est absorbée avec le même appétit que la précédente. "Bravo, dit-il, continue comme ça, on sera d'accord." Aujourd'hui, je passerai de nouveau sous le dôme et aux piqûres.
Là commence pour moi une période d'incroyable résurrection. Mes articulations désenflent. Je me sens en bonne forme, n'était une faim insatiable. L'infirmier me propose de l'aider. Ça l'arrange, car il doit assurer sa fonction dans deux services différents, et il a beaucoup à faire. A mon tour de distribuer la nourriture et de reprendre les gamelles ; de manipuler les seaux hygiéniques et parfois aussi les pistolets ; mais je ne dois pas en faire trop, dit-il. Sortir un malade de l'inaction en se faisant aider ne doit pas apparaître comme une facilité de sa part ; de la mesure en toute chose.
Maintenant, je me lave à l'eau froide le matin et je ne pense plus trop à moi ; c'est bon signe. Je regarde les autres. C'est vrai que dans cette chambre, on y ressuscite ou on y meurt. La gare de triage évoquée par l'infirmier partage les hommes. Bien des malheureux, parce que leur organisme n'en peut plus, ne réagissent pas, après le délai d'entrée. Ils prennent ce regard brillant et fixe, tourné vers le dedans, ils ne tardent pas à entrer dans le coma ; ils râlent tout en 'ramenant', remontant inconsciemment leur couverture ; ce geste indéfiniment répété, est le signe avant-coureur de la mort ; le malade se sent devenir froid par l'intérieur. Je pense à ce jeune Dunkerquois ; vingt ans, Norbert, je crois ; je lui ai remonté le moral de mon mieux ; il parlait de sa vie si naturellement ! Souvent avec gaieté. On ne pouvait deviner quelle voie il allait prendre. Je le voyais bientôt guéri quoi qu'il mangeât avec difficulté. Hier, il n'a pu se nourrir. Aujourd'hui, il a le 'regard' ; il titube un peu entre les lits et sa démarche a quelque chose d'automatique. Je comprends qu'il est perdu.
Il y a eu aussi ce malade aux yeux exorbités, arrivé alors que j'étais parti à la toilette. Il m'a tendu sa gamelle après avoir essayé de manger et, il faut le dire, un peu bavé dedans. C'était le second jour où je commençais à me nourrir et à m'occuper des autres. J'avais absorbé sa soupe sans manière. Quand on a faim à ce point, on ne fait pas le difficile. "T'es pas fou !" s'écrie l'infirmier, "tu sais d'où il vient celui-la ?" - "Ça n'est pas un rhumatisant comme tout le monde ici ?" - "Non, malheureux, c'est un tubard au dernier degré. On l'a envoyé finir chez nous faute de place. " Malédiction ! J'en reste confondu. Il y a des moments où l'on voudrait rembobiner le fil du temps de quelques minutes, mais le temps, c'est comme une peau de phoque, ça ne va pas à l'envers. N'ayant rien attrapé, je conclurai plus tard que je dois être réfractaire à la tuberculose. La chance sourit aux innocents.
Je pense encore à ce même malade échappant à toute vigilance de l'entourage, se levant brusquement, son pot de chambre plein à la main, avec l'idée fixe d'aller le vider lui-même. L'homme titube, slalome entre les lits que son pot de chambre survole avec de grandes glissades, de grands virages sur l'anse. Les malades réagissent anxieux, et le plus affreux comique s'introduit dans ce qui est tragique à l'extrême.
Ma situation s'améliore. La nourriture devient abondante. Pendant trois jours j'ai abandonné mes soupes à d'autres ; maintenant, c'est le contraire. J'arrive ainsi à absorber jusqu'à cinq à six litres d'orge perlée par jour. C'est de la boulimie. Un bonheur n'arrive jamais seul, dit-on. Aujourd'hui, un cuisinier vient à mon lit me donner un œuf. Miracle ! Comment un œuf a-t-il pu arriver jusqu'ici, et jusqu'à moi ? C'est un délice ! Ça confirme une fois de plus que les choses les plus simples sont parfois les meilleures ! Le voila mon Ritz ! En même temps arrive à Buchenwald le colis 'de Gaulle' comme on l'appelle. Un colis collectif destiné aux Français, et que l'administration allemande a transmis au camp. Le second et le dernier colis que nous recevons ! C'est un évènement ! D'autant plus que le collectif français a, sous l'impulsion de Marcel Paul, décidé de partager avec nos camarades étrangers. Les Français achèvent là de remonter la pente. Marianne s'est refait une beauté. L'attitude des étrangers à notre égard en sera définitivement modifiée. Il n'échappe a personne le sacrifice que représente ce partage pour les Français. Jamais encore une telle chose ne s'était produite au camp. L'hôpital reçoit sa part. Sans doute cela explique-t-il indirectement l'œuf. On ne savait plus comment remercier les Français.
La part reçue par l'hôpital augmente encore ma boulimique ration. J'arrive à me trouver rond comme un boudin au moment de me coucher ; le ventre et l'estomac se sont rejoints dans une apothéose ! Pour assimiler sans indigestion, il me faut rester assis sur mon lit jusqu'à trois heures du matin ; je mets une couverture sur ma tête, à la façon d'un toit à deux pentes, m'enveloppant de mon mieux avec le reste. Dans sa garde de nuit, l'infirmier vient me regarder de près pour s'assurer que je vais bien ; il secoue la tête, ça l'amuse. Quand je peux enfin m'allonger, je dors jusqu'au matin et la vie recommence. Je sens mes forces se reconstituer. Alors que je pouvais, encerclant de la main la cuisse au-dessus du genou (quand il n'était pas enflé) faire toucher le pouce et l'index, je sens maintenant le muscle se refaire.
Je battrai dans cet hôpital un record biologique. Voir un malade reprendre huit kilos en sept jours semblait impossible, mais encore là, Napoléon l'avait bien dit, impossible n'est pas français ! Un médecin tchèque se penche sur ma nouvelle formule sanguine. "Oh, oh, Drou-inn", dit-il admiratif. Ça va trop bien, pensai-je, on ne va pas tarder à me renvoyer au bloc. Je ne me trompe pas. Demain, après dix jours d'hospitalisation, je serai expulsé. C'est la vie. "Que veux-tu ", me dit le docteur breton, "tu as encore un souffle au cœur, mais on peut espérer qu'il est fonctionnel. Nous avons fait tout ce que nous avons pu pour toi, et je pense que ce n'est pas en vain." Je le remercie et à travers lui tout le corps médical de Buchenwald qui a y su faire des miracles.
L'OBSERVATEUR RUSSE

Pour mon dernier jour à l'hôpital, nous avons ce matin, une visite tout à fait insolite. Arrive un homme en civil, lunettes abondantes, blond, assez jeune, parfaitement habillé dans son complet noir, style intellectuel. Il est traité comme un visiteur de marque. Il serait un observateur soviétique venu obtenir l'admission d'un Haeftling poète russe malade. Comment cet homme est-il entré ici, au nez et à la barbe des SS de la Tour, c'est ce que je ne pourrai savoir ni comprendre, même longtemps après. Venait-il intercéder en faveur du poète Ukrainien, ami de Dimitri ? Peut-être : lui et moi aurons nous encore croisé ici nos chemins ! Si oui, bonne chance ! ami aux yeux sombres.
Me voilà pour ma part appelé aux formalités de sortie. Et c'est un jeune éphèbe de 54 kg qui, un après-midi de mars, retourne à son bloc. Je dis cela en pensant à cette réflexion d'un ami à propos des prisons. "Entré en consul romain, j'en suis sorti en éphèbe grec."
Je retrouve mes camarades, on imagine avec quel plaisir !


DOUCHE APRES L'HOPITAL DU GRAND CAMP

Comme tout revenant, je dois - une fois de plus ! - passer à la douche. Il paraît qu'on n'y étouffe plus ; le système serait changé. "Tu verras" me dit Julien, malicieux.
Les tondeurs n'ont rien perdu de leur agilité, mais cette fois je suis prudent ; d'ailleurs, pas besoin de garde arrière. Les Ukrainiens, semblent plus calmes, plus disciplinés. Me voilà devant la douche, ou tout au moins devant une pièce formant antichambre, où nous sommes admis un par un. Que va-t-il y avoir derrière cette porte ? Quelle innovation ! Elle s'ouvre, c'est mon tour.
La porte se referme derrière moi. Dans une vapeur tiède, on distingue une petite pièce faiblement éclairée, ce qui donne à ce réduit l'aspect d'une alcôve. Au mur opposé, une baignoire emplie d'un liquide roux. Forte odeur de crésyl. Devant moi, s'avance un colosse qui doit bien peser ses cent vingt kilos, à l'aise ! Bardé d'un tablier de caoutchouc sombre lui descendant jusqu'aux tibias, le regard maternel, sans un mot, il se baisse m'attrape délicatement une cheville, et dans le même temps le poignet correspondant. Me voilà chaviré, soulevé en douceur, transporté comme par un engin au-dessus de la baignoire puis plongé dans le désinfectant, secoué dedans, touillé, comme on dit chez nous ! Pendant que j'étais suspendu, le colosse a grogné en fermant les yeux, ce qui voulait dire que je ferme les miens. C'est donc en aveugle que je subis l'immersion, puis l'autre porte s'ouvre, et me voilà balancé dans la douche. La salle est chauffée, mais il n'arrive qu'une douche-éclair, limitée à quelques secondes. Là encore, on doit se sécher en s'essuyant avec les mains. Par expérience, je me hâte, tout en faisant jouer ma nouvelle musculature ! "Au royaume des aveugles...". Ça me fait penser à cette apostrophe de mes amis gouailleurs, alors qu'à dix-sept ans j'entrais au vestiaire du stade pour y passer le maillot : "Eh Max ! N'oublie pas tes muscles !" criaient ces insolents. "Schnell, schnell !" Me voilà ramené au présent ; bien m'en a pris de me presser. Secs ou pas, suivant la vigueur ou la promptitude, nous voilà dans le couloir conduisant aux vêtements. Au moins, avec ce système, on n'étouffe plus sous la vapeur, mais il faut toujours aller vite. Le nombre considérable des gens à passer ici ne permet sans doute pas qu'on s'y attarde. Trajet glacial du retour. Il fait beau depuis ce matin. Enneigé, le sol craque sous les claquettes. Le ciel scintille. Des cristaux légers volent encore.
Je supporte bien la température et respire à pleins poumons. C'est bon d'avoir retrouvé la santé. Pourvu que ça dure ! Quelle va être ma faim, revenu à la ration ?
Dans le bloc, un bruit de voix, un bourdonnement général de bon aloi ; mais, tout en même temps, on y meurt toujours. Des 'musulmans' aux gestes ralentis, des dysentériques couchés à l'étage du sol. Deux mondes coexistent. Je reconnais le Polonais que j'avais eu l'occasion de soutenir, quand nous courions à la gare vers le camp d'Ohrdruf. Devenu 'musulman' après avoir attrapé la dysenterie, il se remet. Il est remonté à l'étage avec ses camarades. Je lui fais signe. Il me répond de la tête. Je suis content pour lui. Son cas est très rare ; je crois le seul que j'aie vu dans notre bloc. Son organisme a su remonter la pente. Je retrouve mes camarades de châlit. Il y a ce changement dans l'attitude des étrangers, depuis le colis français. Des regards chaleureux nous entourent. C'est bien ainsi. Cela resserre la cohésion et ne peut qu'être favorable au moment du combat final qui nous attend tous. L'Organisation sait bien ce qu'elle fait. Je rends visite à Pierre. Il se réjouit et se montre surpris de me voir changé en aussi peu de temps. Il m'avoue après coup l'inquiétude que je lui inspirais. Nous parlons de la situation. Toujours la course contre la montre, et sur tous les plans.
D'abord celle concernant les Allemands. D'une part, les Fronts de l'Est et de l'Ouest se rapprochent, le territoire de l'Allemagne est investi : les Alliés ont franchi le Rhin et les Russes sont en Silésie. D'autre part, le bruit court ici qu'à Dora se construisent des fusées prodigieuses, d'une vingtaine de mètres de longueur, les V 3, destinés à toucher directement les Etats-Unis. Cela expliquerait en partie l'entêtement d'Hitler, qui placerait là son dernier espoir. N'a-t-il pas dit "Que Dieu me pardonne les huit derniers jours de la guerre ?" Ainsi, le gigantesque drame, engloutissant des dizaines de millions d'êtres humains, augmenterait-il en intensité.
Course contre la montre aussi pour nous. Les Fronts se rapprochent, mais la santé collective des Haeftlinge s'altère, le tonus diminue encore. La ration de pain a été portée à 175 grammes par jour. L'amaigrissement général se poursuit. Beaucoup des nôtres ne peuvent plus courir sans être aussitôt étourdis. Le volume insuffisant du sang, heureusement fluide, et sa pauvreté sont compensés tant bien que mal par des rythmes cardiaques élevés ne permettant pas d'efforts sérieux. Quand un Haeftling atteint 55 kilos, on dit qu'il est 'beau'.
Il convient de citer deux exceptions. Je pense à un représentant en vin avec lequel j'ai travaillé sur les chantiers de Weiss-See. Entré dans les prisons françaises au poids de 120 kilos, il en pesait encore 63 quand nous étions déjà fort maigres. Ayant eu la chance de ne contracter aucune maladie, il s'était en quelque sorte 'auto-digéré'. Il se portait bien. Son épiderme s'est resserré au lieu de se détendre. Il conserve des réserves que nous n'avons plus. Citons aussi un médecin belge qui pesait, lui, 130 kilos au moment de son arrestation. Il ne pouvait plus enfourcher la bicyclette lui servant à visiter ses clients. Il pèse maintenant 65 kilos et se réjouit à l'idée de reprendre un jour sa vie de médecin-traitant.
Mais ces deux exceptions confirment la règle et cela nous ramène à notre sante à tous, qui ne laisse pas d'inquiéter. Dans quel état l'Organisation trouvera-t-elle ses troupes le moment venu ?


LA MARSEILLAISE

Un après-midi, on demande dans le bloc que les Français chantent la Marseillaise. Des hommes provenant d'autres blocs sont venus pour cette occasion. Il s'agit pour moi de faire répéter, et surtout commencer dans un ton qui convienne à tous.
Lorsqu'éclate notre Marseillaise, les étrangers écoutent religieusement, puis certains se mettent à chanter avec nous, dans leur langue, et parfois même en français. Un courant passe, une chaleur, un enthousiasme incroyable. Des chanteurs d'Opéra n'eussent pas été applaudis avec plus de ferveur. Nous en sommes un eu stupéfaits. Il nous faut recommencer pour finir sous des tonnerres d'applaudissements. C'est qu'à l'étranger, la Marseillaise est restée le chant proclamant les droits de l'homme et l'abolition du servage. Il n'a pas, comme chez nous, été choisi pour antidote de l'Internationale et ressenti par les Partis conservateurs comme symbole de leur idéal politique.
Surpris et presque confus, nous redécouvrons notre hymne national et retrouvons ce rayonnement de la France, encore si vivace.
EXPEDITION AU CAMP MOYEN

Par ce bel après-midi, Toly et moi ayant, comme à l'habitude, dévoré notre boule de pain dès le matin, promenons nos crampes d'estomac tout au long de notre cour. Le soleil aussi s'y promène, surgissant entre des écharpes de brume poussées par le vent. Ces retours de lumière seraient-ils propices à l'éclosion des idées ? Arrêtant notre marche, Toly me saisit au coude : "Et si on allait dire bonjour à Latinus, il aurait peut-être quelque-chose à manger ?"
Il nous doit bien ça, à nous les (volontaires) d'Ohrdruf !" (Latinus est ce Kapo français qui s'était montré aimable, sans toutefois nous avoir aidés au moment du départ pour Ohrdruf)...
Certes, lui rendre visite paraît logique, quoique l'expédition semble risquée. "Mais, dis-je, comment sortir du petit Camp ? Et si on y parvient, comment expliquer notre présence, si le Chef sort de sa tanière ?" "T'en fais pas pour le passage, je connais le Lagerschutz, il parle russe. Pour le Bloc, on sera mélangé aux autres, et ça n'est pas l'heure des inspections, ça serait bien un miracle ! Et puis qui ne risquer ien n'a rien, pas vrai ?" Vu sous cet angle, la faim aidant, j'accepte l'aventure. Nous voilà donc aux barbelés. Le Lagerschutz s'avance,impressionnant dans sa longue capote bleu-vert, avec ses bottes et sa toque de fourrure. Il n'a pas l'habitude de voir des Haeftlinge se présenter sans un Kapo. Toly l'aborde avec l'enjouement et la gaieté qu'il faut. Vite déridé, il nous laisse entrer, mais pour une heure seulement, après quoi il doit transmettre son tour de garde.
Le revoilà, ce Bloc, avec sa longue galerie à quatre étages, où les châlits, pleins, évoquent une exposition de singes, où l'infirmerie volante des Ukrainiens m'a entrainé dans le ballet des cuvettes sanglantes avec sono à l'appui, où le Chef de Bloc promène sa matraque dans une bulle de silence. Les Haeftlinge sont encore là pour une semaine. C'est donc l'agitation coutumière sans bousculades ni invectives.
Attachés définitifs au Camp, nous avons Toly et moi, le sentiment d'être ici des privilégiés ! Parvenus au réduit du Kapo, nous apprenons qu'il ne reviendra que ce soir. "Une réunion de l'Organisation", pensons nous ! Il ne reste plus qu'à regagner la sortie au plus vite, sait-on jamais ? Nos estomacs en sont consternés !
Nous n'en sommes plus qu'a dix mètres, "ACHTUNG." Malédiction ! L'ours est sorti de sa tanière pour une inspection ! Deux kapos condamnent aussitôt l'issue du Bloc. Selon son habitude, le Chef va d'abord au fond. Il revient maintenant, matraque en main, l'œil bleu scrutateur, toujours dans son halo de silence. De privilégiés que nous étions, nous voila gibier de matraque ! Il ne reste plus devant la porte que les deux Kapos et nous.
Atterré, je regarde Toly, que va-t-il nous arriver ? A mon grand étonnement je le vois s'avancer main tendue. Surpris de se voir ainsi abordé par un Haeftling qu'il ne connaît pas, l'homme reste sur place sourcils levés. Toly qui, sous la pression du moment, s'est souvenu que l'ours parle russe, se présente souriant, tout comme quand il jongle ! Sans doute aussi, ce visage agréable, l'assurance physique et la force que Toly a conservées ; cette apparence va faire basculer une situation pour le moins scabreuse. "Mon ami et moi avons séjourné dans votre Bloc, nous y étions bien et en gardons un bon souvenir. Nous sommes venus vous saluer et vous remercier du temps passé avec vous."
Hors d'un court instant, cette déclaration tiendrait du gag. Un peu médusé, attiré dans la bonne humeur de son visiteur, le Chef serre subjugué, la main qui lui est offerte. Toly a su garder la superbe de l'artiste ; tout Haeftling, laid, malingre ou mal assuré, eût été déjoué et matraqué, l'audace a payé, l'inattendu a masqué l'invraisemblable. Quelque chose d'étranger aux mœurs des Camps vient de se produire, qui ramène cet homme bien en arrière, hors de sa carapace de brontosaure. Alors il se retourne, nous invitant à le suivre dans son réduit, il nous tait entrer avant lui. Curieusement, vu de près, il nous apparaît un peu moins corpulent en même temps que plus âgé ; devenu amical, le guerrier a déposé son armure. "Pourquoi êtes-vous ici ?" demande-t-il montrant nos triangles rouges. "Partisans montagne " répond Toly, m'associant du regard. "Ah oui, partisans." L'homme hoche la tête. Silence. "Et moi je n'ai pas accepté de franchir certaines limites, j'ai préféré franchir celles du camp, et ça depuis onze ans " ajoute-t-il. A nous de hocher la tête. Jusqu'alors, il s'est exprimé en russe.
Sans doute sous l'emprise d'une certaine émotion, s'exprime-t-il maintenant en allemand. C'est comme un discours, ce n'est plus à nous qu'il parle, son regard va plus loin, vers quelque assemblée ; il se prend à son jeu, ses phrases s'enchaînent, restituant les accents pathétiques de sa langue. On imagine l'orateur qu'il devait être. Après un temps qui nous a semblé long, il s'arrête et nous sourit. "Vous ne deviez pas comprendre grand-chose, mais ça m'a fait plaisir" achève-t-il.
Durant sa tirade, il a parfois cherché du regard notre compréhension, pourtant pleins de bonne volonté, nos acquiescements n'ont pas dû le convaincre. Il regarde sa montre. "Je dois vous quitter." Tenez, prenez ça, je ne veux pas que vous soyez venus sans emporter un souvenir de moi. Se retournant vers son armoire, il en extrait deux superbes pardessus, avec fourrures et brandebourgs. Il nous tend la main en riant. "Je vous dis au revoir maintenant, après, vous serez encombrés." Nous voilà un peu ahuris, avec nos pardessus en travers des bras.
Il nous reconduit jusqu'à la porte, assurant notre sortie, sous le regard hostile des Kapos. Toly et lui échangent quelques mots en russe, puis nous partons. "Nous avons eu chaud" dis-je après quelques pas. "Ma mère, trapéziste comme tu le sais, dit qu'après le danger, la vie a un parfum de violette" répond Toly malicieux. Nous voilà devant la porte. Le Lagerschutz s'étonne, sifflant admiratif. Toly s'explique et le remercie en bavardant un moment, écourtant ainsi la solitude de sa fonction.
De retour, nous n'avons d'autre solution que d'offrir au Chef de notre Bloc nos deux pardessus, lesquels seront employés pour deux soupes justement acquises, vu les risques encourus. Cette soupe, tombée du ciel, élève nos pensées, nous inclinant à admirer la résistance de l'espèce humaine à travers celle de nos anciens. "C'est vrai qu'elle a un parfum de violette" dis-je à Toly en finissant la merveille.
FORUM

Il fait encore froid le matin mais le temps s'adoucit. Après une promenade vivifiante, nous réintégrons le bloc. Une odeur de crésyl flotte.
Un groupe d'hommes s'est assis sur des bancs disposés en carré. L'un d'eux s apprête à faire un exposé. Un auditeur commence.
"Ce que j'aime bien avec toi, c'est qu'en même temps qu'on s'instruit, on s'amuse" - "Camarade, ce qui compte pour moi c'est d'être compris. La gaieté ne me déplaît pas, au contraire. Nous allons aujourd'hui développer le thème suivant : l'histoire nous enseigne que la forme d'une société, c'est-à-dire ses lois, ses mœurs, sa morale, est déterminée par ses conditions de vie, autrement dit conditions économiques."
Pause.
- "Ses conditions économiques découlent elles-mêmes de ses formes de production, c'est-à-dire de la forme de ses outils" - Pause - "Oui, camarades, on peut dire que l'histoire de la société humaine, c'est celle des outils ! Quand on dit L'âge de la pierre taillée - L'âge du feu - L'âge du fer, on entend bien qu'après, on n'a plus vécu comme avant ces conquêtes. A travers les siècles, de nouveaux outils ont ainsi engendré de nouvelles formes de production qui ont exigé de nouvelles formes de sociétés."
Pause
"Parlons des mœurs.
Dans la nuit des temps, à l'époque glaciaire, les cavernes. Les hommes s'occupent, s'épuisent et se blessent à forcer l'auroch, si bien qu'ils rentrent hors d'état à la caverne qui est la cité d alors. Les hommes déclarant forfait, les femmes y font la loi. Elles transmettent d'ailleurs leur nom aux enfants ; c'est le matriarcat. L'outil est primitif, son emploi épuisant, le climat aidant, un mode de société en découle." - "Et les malheureux, fallait encore qu'ils s'occupent des bonnes femmes" - "D'autant qu'elles avaient du poil un peu partout" ajoute-t-on. Rires. L'orateur attend."On peut en rire et on peut aussi les admirer, ne serait-ce que par ces dessins saisissants de vérité qu'ils nous ont laissés ! Et puis, sans eux, nous ne serions pas là ; pas vrai ?
Autre exemple, concernant les mœurs, celui du Tibet, où à plus de cinq mille mètres d'altitude, par des froids extrêmes, dans des régions quasi-désertiques, il faut le travail de plusieurs hommes pour entretenir un feu. Là, la coutume admet qu'une femme vive avec plusieurs hommes à la fois. La morale établie et les mœurs répondent aux conditions de vie ; c'est la polyandrie."
- "C'est drôle de constater que là où par contre il fait très chaud, comme en Afrique du Nord, ce sont les hommes qui ont plusieurs femmes", remarque un auditeur.
- "C'est loin ton bled ?" - Rires - "Là encore, nous verrons que les mœurs correspondent à des conditions de vie particulières. Tant d'hommes se font tuer dans des combats incessants qu'il y a beaucoup de femmes en surnombre. Des mœurs correspondantes s'établissent, accréditées par la religion. C'est la polygamie."
- "Ce qui m'étonne, c'est la passivité des femmes."
- "Peut-être ça vient de ce que les hommes qui, lorsqu'ils ne se battent pas, ne se tuent pas non plus au travail, sont d'autant disponibles la nuit pour s'acquitter ! mieux que nous ! "Il faudrait creuser cette idée" concède l'orateur. - Rires - Il ajoute "N'oublions pas non plus les fellah, qui savent aussi s'acharner à pousser la charrue."
Il poursuit : "Par exemple, la circoncision que juifs et arabes pratiquent, avait pour but de préserver les enfants d'infections permanentes du prépuce. Les religions avaient répondu à une nécessité par un acte devenu rituel par la suite.
Mais quittons les mœurs pour en revenir aux formes économiques. Après la société matriarcale des cavernes apparaissent les sociétés nomades d'éleveurs. Le climat s'est modifié et permet la vie en plein air. Devenu l'objet principal, le troupeau fournit vêtements et nourriture, mais à cause des saisons et des exigences du pâturage, il exige la transhumance. On se dispute des points d'eau, on se dispute des régions mal définies ; on se bat. L'homme prend le commandement ; l'outil n'est plus destiné à vaincre l'animal mais à vaincre l'homme, l'ennemi. Au cours des engagements, on fait des prisonniers qui deviennent des esclaves. Leur maître a sur eux droit de vie et de mort, droit aussi de les vendre ou de les échanger. C'est l'esclavagisme. Il se constitue des Etats guerriers qui font exécuter tous les travaux, y compris ceux de la terre - qu'on commence à cultiver - par des esclaves. Sparte constitue un exemple. L'esclavagisme a duré des millénaires.
Puis apparaît une découverte qui va modifier la vie des esclaves et par là leur statut ; en même temps qu'elle va faire du nomade un sédentaire. Je veux parler du collier du cheval, changement fondamental de l'outil. Le cheval tire, l'homme suit et creuse le sillon. Nourri sur place, le troupeau est passé au second plan. On délimite avec précision le sol qu'on cultive. On se bat pour le défendre. C'est lui maintenant qui est convoité.
C'est la société agraire, qui suit la société esclavagiste. Mais les invasions et les razzias font aussi partie des conditions de vie. Pour survivre, les cultivateurs se regroupent autour des châteaux fortifiés ; le seigneur les défend, mais, en échange, les prive de la propriété de la terre.
C'est la société féodale, c'est le servage. L'esclave est devenu serf. On n'a plus, sur lui, en principe, le droit de vie ou de mort. On ne le vend plus au marché mais il est 'taillable et corvéable à merci'. Il ne possède que son corps. Le droit de cuissage, qui voulait qu'une jeune mariée passe sa première nuit dans le lit du seigneur, est une survivance de l'esclavage."
- Murmures -
"Y'avait quand même des gens qui s'ennuyaient pas" - Rires - "Ah, c'est malin"
Pause
"Pendant des siècles, les hommes vivront sans grands changements,à travers les invasions et les épidémies. Puis, c'est la grande révolution technique de l'outil. D'abord la vapeur, peu après l'électricité. D'abord la manufacture, puis l'usine, c'est l'ère industrielle. Le serf est devenu prolétaire. Il a maintenant les droits du citoyen, pour vivre il fournit des heures de travail en échange de quoi il reçoit un salaire ; mais de cela nous reparlerons plus tard ".
Revenons à notre idée avec cette précision : chaque nouvelle forme de société répond à de nouvelles conditions économiques, mais voilà Camarades, pendant un temps, ces sociétés coexistent, se détrônant l'une l'autre, souvent avec violence, marquant la lutte d'un système en déclin basé sur des formes de production périmées, contre un nouveau système, une nouvelle société rendus nécessaires par une nouvelle forme de production.
Et ce sont toujours les travailleurs qui en font les frais, en perdant leur emploi ou en se trouvant entraînés dans des guerres.
Par exemple, la guerre de Sécession, aux Etats-Unis : un curieux retour de l'esclavagisme qui se développe au dix-neuvième siècle dans le sud de l'Amérique du Nord. Là plus de collier du cheval. Le gros des cultures se fait à la main. La société bourgeoise industrielle du Nord va s'opposer par la guerre à la société agraire de type esclavagiste du Sud. Combat fratricide implacable !
Le prétexte invoqué, c'est l'abolition de l'esclavage ; d'ailleurs sincèrement souhaitée par la grande majorité des Americains du Nord. Mais leurs industriels voient surtout que le Sud ne peut ni ne veut acheter leurs machines. Détruire l'outil de travail, brûler les plantations afin de ruiner l'économie du Sud et forcer la mutation, c'est le mot d'ordre caché sous la bannière de l'anti-esclavagisme. L'outil de travail détruit. Les esclaves libérés mais sans travail, connaissent une grande misère : beaucoup s'expatrient. La mutation a été imposée comme un fer rouge dans une plaie. Il faudra des décennies pour que certains Etats du Sud s'en remettent !
C'est, camarades, qu'une mutation de société, ça doit être fait dans l'intérêt de tous et non dans celui du plus fort. Ces luttes de systèmes différents dans leurs formes de production sont le véritable moteur de l'histoire, et cela sur toute la planète.
Par ailleurs, on observe que les progrès de la science s'accélèrent sans cesse. On réalise plus de progrès en vingt ans que dans deux siècles passés. L'histoire de l'homme se précipite avec celle de ses outils.
Il y a gros à parier que la société de demain aura pour tâches essentielle de s'adapter sans cesse aux nouvelles formes de production que la science apportera.
Seul notre Parti sera capable d'organiser cette mutation permanente. Seul il sera capable de faire que le progrès ne profite pas seulement aux plus forts, mais à tous. Voilà, j'en ai terminé pour aujourd'hui. J 'espère avoir été 'clair'." Des applaudissements répondent.
L'ORCHESTRE HAEFTLING

Aujourd'hui, un orchestre formé par des Haeftlinge du grand camp descend chez nous animer un après-midi. Guitare, batterie (rudimentaire), banjo, accordéon et violon. Beaucoup de Hongrois jouent merveilleusement du violon. L'un d'eux se sert de deux à la fois, l'un faisant fonction d'archet. Un instant, il joue dans son dos. Quelle aisance ! Quel métier et quelle nostalgie aussi dans ces accents! Le poète dira plus tard : "Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare." C'est terriblement vrai pour un air de violon tzigane, dont le peuple sera anéanti à 90%. Puis l'orchestre éclate : "O-ba-ba-ba-ba-ô, ce soir c'est la fiesta gaucho." Les paroles sont d'inspiration sud-américaine, mais le rythme est de jazz ; une façon de transgresser l'interdiction de la musique anglo-saxone ! Tout le bloc reprend en chœur ; guitare et batterie sont à l'honneur.
Un accordéon chante Montmartre. Un instant plane l'ombre de Bruant. Enfin un tango ! Ça vous ramène au bon temps ! Une main qu'on soutient, un regard qu'on croise, des lumières qui tournent, une chaleur qu'on enlace ! La musique, ça vous efface le temps ! Ça vous foutrait le bourdon si l'orchestre n'était là comme un défi, une puissante invitation à l'espoir !
TOLY JONGLE

Toly a trouvé cinq boules de bois, à peu près de la grosseur de nos boules de pétanque. L'idée de jongler lui vient aussitôt. Le jet des boules s'élève. Toly ne regarde pas ses mains ; il lève les yeux pour contrôler la montée de son jeu. Un cercle de curieux, et bientôt d'admirateurs, s'est constitué, pour la plupart des Hongrois. C'est aérien et régulier comme une mécanique bien huilée. Tous les regards montent, descendent aux mains qu'on distingue difficilement, vu la vitesse, puis remontent. Toly prend un plaisir évident qui se lit sur son visage. Il n'est plus Haeftling, il est jongleur. La facilité obtenue après des milliers d'heures d'exercice réapparaît. Il se permet de regarder autour de lui tout en continuant de jongler. Il vient de nous faire un clin d'œil. Dans le cercle se trouve un large crâne, oblique et chauve ;un véritable aérodrome pense sans doute Toly, car une boule espiègle se détache, atterrit exactement dessus, en retombe, se trouve rattrapée au vol et remise en course parmi les autres ! On pourrait croire à une illusion, si ce n'est que l'homme se tient la tête en criant "Yo !" Cri exprimant la douleur chez nos amis Hongrois. Ça a été si bien fait que tous rient, même les camarades du 'patient' ! Il en rira lui-même dans quelques minutes, lorsqu'il montrera à Toly l'aimable bosse qu'il emporte en souvenir.
LE BORDEL

Aussi insolite que cela puisse paraître, il y a à Buchenwald un bloc qui tient heu de maison close. Nous ignorons sous quel statut les femmes s'y trouvent, mais la literie coquette que parfois on voit aux fenêtres laisse à penser qu'au moins matériellement, on vit beaucoup mieux chez elles que chez nous. Cet endroit n'est pas destiné aux simples Haeftlinge et les gens de l'Organisation se l'interdisent. Seuls des SS, des Waffen et des 'Droit commun' Haeftlinge, partageant le fruit de trafics échappant encore à la vigilance de l'Organisation, sont susceptibles d'y venir. Il s'agit d'un bâtiment d'un étage, dont on aperçoit la façade par la fenêtre de Pierre. L'autre matin, nous le regardions sans le voir, tout en parlant de Paris ; il faisait beau et bon;un chaud soleil, succédant au froid du début mars, s'était des l'aube levé sur le camp. Depuis quelques instants, il jouait avec de petits nuages, revenant sur notre quartier par intermittence. A un retour de la clarté, on vit à une fenêtre, s'éclairer peu à peu une superbe et provocante poitrine gainée de satin bleu vif ; jusqu'à devenir éclatante sous le feu de la rampe céleste. Nous nous taisions. Partiellement dans l'ombre, sa propriétaire laissait voir une peau blanche et un flot de cheveux noirs dont les mèches tombaient en cascade sur la rampe d'appui. "C'est beau la nature" dit mon compagnon en feignant de ne regarder que les nuages. J'en convins sans peine et nous nous mîmes à rire. Après coup, on en ressentait un léger serrement de cœur. Paris, dont nous parlions juste avant, revenait en filigrane, imprécis, mouvant, chatoyant et multiple. Quand reverrons-nous notre ville ?
DRESDE

Durant presque vingt-quatre heures, nous avons entendu des vagues de bombardiers alliés passer sans relâche. Nous saurons qu'il s'agit de l'anéantissement de la ville de Dresde. On dira plus tard que la température a pu atteindre 2000 degrés dans les rues, tant les explosions étaient continues. Il y aura une infime poignée de survivants. Je pense à notre commandant de Schneiderhau.
La folie d'Hitler et la volonté qu'avait le commandement allié de faire un exemple, auront valu cet Hiroshima aux Allemands. Il doit y avoir dans le camp des postes de radio cachés pour capter les émissions de la B.B.C. Les nouvelles circulent, mais sous le manteau, ou plus exactement sous la capote.


TOLY QUITTE LE BLOC

Aujourd'hui, Toly a quitté le bloc après une bagarre avec un Kapo yougoslave. Il n'y était pour rien. Une série de coups au corps ont mis le Kapo hors d'état de continuer à se battre. Il a demandé au chef de bloc que Toly soit envoyé ailleurs. Ce dernier a choisi de rejoindre le bloc des Ukrainiens parmi lesquels il a des amis.
C'est curieux comme Toly, qui est aimable, gai, jamais agressif ni moqueur, attire les bagarres comme le paratonnerre attire la foudre ! C'est sans doute qu'étant beaucoup plus fort que sa taille ne le laisse supposer, il arbore une assurance tranquille, perçue par les gens dominateurs et brutaux, comme une provocation. Nous regrettons son départ. Nous le rencontrons cependant souvent à l'extérieur du bloc, et son moral est bon. Cet incident va indirectement être très près de lui coûter la vie. Mais pour l'instant, ni lui ni nous ne le savons.
RESPONSABLE DES POUX

Ce matin, un Kapo de l'Organisation me demande si je peux accepter une responsabilité. "Bien sûr, dis-je intrigué, de quoi s'agit-il ?" "C'est sérieux mon vieux ! On a besoin pour chaque box d'un responsable aux poux." Surprise. "Tu comprends, c'est important !" Après la 'pompe à merde' de Schneiderhau, pensai-je ! Mais au moins, ici, m'annonce-t-on la couleur ! Refuser ne serait pas de mise ! "Comme tu sais, les poux doivent être ramassés et soumis à l'analyse. Tu sais aussi ce qui risque de nous arriver en cas de typhus. Bien sûr, nous les faisons analyser d'abord pour notre compte. En cas de coup dur, il vaut mieux qu'on le sache avant. Compris ? Ton rôle c'est aussi de surveiller les vêtements, surtout aux coutures. Enfin tu connais. Tu dois envoyer les porteurs de poux à la douche et leurs fringues à l'étuve. Je sais, beaucoup ne sont pas chauds, mais il y va de notre sécurité à tous. Débrouille-toi au mieux. Tiens, voilà une petite boîte pour la collecte. Salut."
Je reste pensif, ma petite boîte à la main. Nous devons, bien sûr, ramasser assez de poux pour prouver notre vigilance aux observateurs allemands. Me voilà investi d'une fonction peu agréable et assez délicate. Je devrai passer en revue des capotes, des vestes et des pantalons, afin d'y surprendre les lentes (particulièrement coriaces). Je devrai fréquenter le gros pou noir ; celui qui ressemble à une graine de cumin et vous dévore la taille vers les onze heures du matin ainsi que le petit pou beige clair, avec un point rose au milieu et des pattes disposées en étoile ; moins percutant celui-là, mais goulu à toute heure.
Je devrai, malgré leurs réticences, envoyer à la douche de pauvre gens, prenant soin toutefois de ne pas y obliger les trop faibles. Cette fonction me vaudra cependant un avantage. Celui de porter un brassard montrant mon appartenance aux services sanitaires du camp. J'en ressens une légère fierté. L'ombre d'Hippocrate ne plane-t-elle pas sur mon humble fonction ?
L'EVACUATION MENACE

Le milieu du mois de mars a ramené le beau temps. Chauffée sous le soleil, la forêt fume, tissant ses brouillards dans la grande tapisserie du printemps. Des oiseaux se répondent. L'écho est porteur d'aboiements joyeux, de coups de hache et de bruits secs de branchages que l'on casse. Non loin de nous, un feu crépite, dont l'odeur nous parvient. La scie brune des sapins découpe le bleu du ciel. Les bois d'alentour invitent, mais on n'y voit plus galoper les jeunes SS gantés de blanc. Ils ont dû être envoyés sur les Fronts. Les bergers allemands hurlent différemment. Est-ce le temps ! Sentent-ils qu'un grand changement se prépare ? Pleurent-ils l'absence de leurs maîtres ? La fin de la guerre approche.
Il paraît qu'Hitler a levé de tout jeunes gens, presque des gamins, pour défendre ce qui reste du territoire allemand.
Lucien vient me voir. Nous parlons de l'Organisation. Tout semble prévu, mais des faits nouveaux inquiètent. Repliés sur Buchenwald dont ils dépendent, des convois de Haeftlinge arrivent à pied des régions menacées par les alliés. Les hommes sont harassés, affamés, couverts de poussière. Ils ont été astreints à faire des distances considérables. En plus des Waffen d'encadrement, des groupes de SS, également à pied, les suivent. Des Haeftlinge ne 'tiennent' pas, prennent du retard ou s'arrêtent, on entend alors des coups de feu provenant de l'arrière-garde. Hébergés au camp un ou deux jours au plus, ces convois repartent, leur destination n'étant plus indiquée au secrétariat du camp.
L'Organisation a préparé la défense du camp 'en place'. Doit-elle craindre que, menacé à son tour par l'avance alliée, le camp ne soit évacué bloc par bloc, ce qui ruinerait la stratégie élaborée ? On attend pour demain un convoi d'Ohrdruf. Y retrouverai-je des amis ?
SURCHARGE DU BLOC

Le camp moyen ne suffit plus à héberger les transhumants. Un convoi est arrivé qui, non seulement remplit en surcharge les étages, mais occupe en partie le parquet. Il faut enjamber les hommes pour accomplir le service. La distribution de la nourriture est dramatique. Il nous faut introduire les bouteillons en poussant, en tirant, en écartant des gens épuisés, couchés, assis. Des centaines de têtes aux regards avides surgissent des châlits ; les hommes qui tentent d'en descendre sont refoulés par les Kapos, au besoin à coups de matraque ; depuis longtemps elles ne servaient plus ces matraques ! Les voilà nécessaires, devant l'incroyable surcharge humaine ! Dans la bousculade un malchanceux s'est fait enfoncer la tête dans le col du bouteillon fumant, sous le poids d'autres hommes tombés sur lui, ses hurlements se mêlant aux jurons et aux coups.
Les conditions nouvelles obligent à parer au plus pressant. Ma fonction de responsable aux poux est supplantée par celle du maintien de la cohésion. J'aide à la distribution de la nourriture, veillant à ce que les dysentériques installés au sol soient servis, malgré le tumulte. Me voilà responsable de mon box. Julien, de son côté, est nommé à un service de nuit ayant trait à la sécurité et à la salubrité. Aussitôt les convois repartis, il faut nettoyer tout le bloc au crésyl.
IL MANQUE DEUX MOLLETS

Les blocs du camp moyen sont surchargés. Provenant de camps évacués devant l'avance alliée, les convois n'y séjournent qu'un jour ou deux. En perpétuelle réoccupation après des départs expéditifs, tout y va au pas de course sous la pression de Kapos surexcités par les impératifs de leur fonction : désinfection, ravitaillement, etc...
Quand vient l'appel, on y voit les hommes, expulsés, jaillir à pleines portes, courir et se ranger pâles, émaciés, exténués. On remarque alors, au pied du bloc, entassés pêle-mêle, un amas de cadavres, quinze ou vingt peut-être.
Un instant, au passage du SS, le silence unit morts et vivants, puis, les Haeftlinge sont réintégrés, rentrés, poussés jusqu'à ce que les portes soient refermées. Pas assez vite cependant, tout au moins ce matin, pour empêcher que deux mollets ne soient, au passage, prélevés sur des cadavres. Ils ne seront pas retrouvés.
Hier, suscités par un barbarisme organisé (je pense au récit de ce Russe dans le train qui nous menait à Ohrdruf), aujourd'hui survenus comme accidents de la machine concentrationnaire en surchauffe, des actes d'antropophagie sont ainsi perpétrés !
Voués à reprendre la route sans destination précise, ces Haeftlinge de passage au camp moyen nous apparaissent, comparés à nous, comme des parias.
Ainsi jusqu'aux frontières de la mort, il est encore possible de rencontrer plus malheureux que soi ?
UN DE LA BASTILLE

C'est dans le tumulte du départ d'un convoi arrivé la veille. Reprenant la route épuisés, les effectifs quittant notre bloc sont, pour une écrasante proportion, voués à la mort. Mais quel est ce brun, encore musclé, de carrure massive, étendu au sol comme évanoui ? SARFATI !! Que j'ai côtoyé à l'école primaire, jusqu'au certificat d'études. Ah ! Le monde est petit ! Je le sais juif. A-t-il été arrêté comme tel ? Mais le moment n'est pas à se poser la question. Il s'agit de l'empêcher de reprendre la route, n'en pourrais-je aider qu'un !Quelques-uns sont, comme lui, restés au sol et des Kapos étrangers à notre bloc s'emploient à les relever à la matraque si nécessaire, tandis que parviennent de la cour des appels à se presser aboyés par deux Waffen. "Schneller, schneller !" Certains gisant simulent et, se trahissant sous les coups, sont expulsés vers le groupement du départ. SARFATI simule-t-il lui aussi ? Quand je m'approche, il gémit. Je me précipite sur lui, faisant semblant de m'efforcer à le relever, cela afin d'éviter que les Kapos s'en occupent. Le brassard que je porte rend mon comportement vraisemblable à leurs yeux. Sans cesser de m'agiter, je dis à voix basse : "SARFATI, on était ensemble à l'école, rue des Taillandiers. Surtout ne te lève pas ; fais le mort ; même si les Kapos te frappent, surtout tiens le coup, ne bouge pas." Ses yeux s'entr'ouvrent à peine. "Surtout ne bouge pas" répétai-je. Immobile, il me considère à travers le filet de son regard, puis un imperceptible quoiqu'affirmatif mouvement de la tête et des yeux. Il m'a reconnu !
e dois continuer à m'agiter, minutes qui semblent longues durant lesquelles je m'identifie à lui, hier c'était moi qui défendais ma peau de cette façon. Saisissant renouvellement des situations ! Tiens le coup et tiens le bien mon frère. Enfin le tumulte s'apaise. Sans doute son commando s'apprête-t-il à repasser sous la Tour.
Je m'éloigne de lui en déniant de la tête et des mains comme on abandonne un mort. Il ne s'agit pas qu'un Kapo surgisse et nous voie parler ! Dans ces actions, c'est souvent le 'finish' qui est déterminant !
Après coup, je ressens de la joie. Tout à l'heure lui et moi nous retrouverons 15 années en arrière. Sacré gaillard, ce SARFATI ! Probablement aurait-il réussi sans mon intervention car, autant que je me souvienne, c'était un 'dur', du moins lui ai-je évité d'encaisser des coups. Le soir il disparaît sans que j'en sois informé. Sans doute a-t-il dû saisir l'occasion de s'intégrer dans un autre bloc. (Nous sommes destinés à nous retrouver plus tard, dans mon quartier).
LE DEPART DU MEDECIN JUIF

Dans l'après-midi un SS vient en personne apporter une circulaire dont le contenu sera répété par les haut-parleurs du camp. "Les juifs qui pourraient se trouver mêlés aux Haeftlinge de Buchenwald sont invités à se faire connaître, de façon à être groupés avec leur coreligionnaires." C'est cousu de fil blanc. Personne ne va tomber dans ce panneau. Pourtant si. Des juifs parlent de s'inscrire ! Non pas qu'ils se laissent abuser ; ils savent bien où ils vont ; mais ils iraient par désespoir, à cause de l'attraction qu'exerce sur eux le martyre de leur peuple, par défi moral ; le défi suprême et fou de se présenter invincible, fort de sa conscience, fût-ce devant la mort. Cet état d'esprit est celui du médecin de campagne juif de mon box, homme d'une foncière bonté et d'une grande qualité humaine. C'est un peu tout cela qu'il exprime, comme une extrême lassitude, plus encore spirituelle que physique. Non ! Pas ça ! Julien et moi discutons longuement avec lui, âprement même. "Tu ne vas pas faire ça aux tiens ! Tu n'en as pas le droit ! Après tout ce que tu as déjà subi, tu dois rentrer." Mais sa femme a été arrêtée elle aussi ! Enfin il se rend à la raison et se calme.
Le lendemain matin, quand je reviens des W.C., Julien étant absent et Pierre appelé au chef de bloc, notre camarade juif est parti. Nous n'avons pas su, pas pu l'empêcher ! La journée s'assombrit. Un de ses amis juif lui aussi, pas plus que nous, n'a pu le retenir ; il en reste prostré.
LE CONVOI D'OHRDRUF ARRIVE

Vais-je y retrouver Pierrot ? Je l'espère bien, vu le moral inébranlable que je lui connais, et compte tenu qu'il a, jusqu'au moment où je l'ai quitté, bien supporté le travail et les privations.
Les voilà ! Couverts de poussière ! Leur aspect dit mieux que tout ce qu'ils ont subi. Ils arrivent par groupes, encore serrés les uns près des autres, comme ils l'étaient sur la route, pour mieux s'encourager et s'entre-aider. Ils ont marché dans la chaleur. Cinquante et jusqu'à soixante kilomètres par jour avec leurs claquettes en bois ! Ils doivent repartir après-demain matin. Tous n'ont pas pu suivre. Comme pour les autres convois, des coups de feu ont dit le sort des retardataires !!
Je retrouve un Haeftlinge de Weiss-See, déporté d'Ohrdruf vers Dora en même temps que son père. Il revient seul. J'apprends que Pierrot, parti avec eux, est mort là-bas ! Ça ! Je n'arrive pas à le réaliser ! Il nous faudra longtemps pour nous faire à cette idée Julien, Toly et moi. Nous le revoyons, nous disant, droit dans sa haute taille, avec ce sourire facilement arrogant ou gouailleur, devenu plus serein et modeste au fil des souffrances : "Tu vois, mon vieux Max, et toi Julien, on tient ! Malgré tout, on tient !"
C'est le temps des mauvaises nouvelles, D'autres que je connaissais bien aussi sont morts à Dora. Sur plusieurs centaines, moins de dix en reviennent !
L'agitation est intense dans le bloc. Aujourd'hui, on couche au sol le convoi d'Ohrdruf qui doit repartir demain matin. Je parle avec Lucien qui est venu me voir. Un Kapo de l'Organisation se joint à nous pour signaler qu'il serait possible de garder quelqu'un du convoi, à condition que ce soit justifiable. Il ne voit pour cela qu'un médecin.
Le hasard veut qu'une heure plus tard, je crois reconnaître le médecin d'Ohrdruf ; celui qui m'avait admis à l'hôpital, quoique j'eusse un billet vert ; celui aussi qui m'avait inscrit pour le rapatriement sur Buchenwald. Je ne l'ai vu qu'en blouse. Est-ce bien lui ce rouquin velu et transpirant qui, torse nu, s'éponge le front avec sa veste ?" N'êtes-vous pas le médecin d'Ohrdruf ? " L'homme regarde. "Je l'étais, oui, mais maintenant, je suis avec tout le monde sur la route ;pour le moment, c'est fini pour moi d'être le médecin d'Ohrdruf. Vous me connaissez ?" demande-t-il, "Oui, comme on connaît quelqu'un qui vous a sauvé la peau." Il me regarde surpris. Je lui rappelle les circonstances. Il voit que je dis vrai, mais il ne se souvient pas de moi et c'est bien naturel. "Suivez-moi, lui dis-je, je pense qu'on pourrait avoir besoin d'un médecin ici." -"Quoi !"
- "Dépêchons-nous" dis-je, en l'entraînant. Lucien le signale à l'Organisation et rapporte un brassard. Le médecin d'Ohrdruf restera au camp. J'ai la joie de pouvoir m'acquitter. Il faut avoir connu cela ! Il est médecin à Strasbourg. Nous causerons un jour, sur le chemin du retour, en arpentant le quai d'une gare.
L'EVACUATION DU CAMP COMMENCE

Non seulement les convois venant de l'extérieur repartent, mais aussi des blocs entiers du camp sont évacués. Tous s'en vont à pied, dans les mêmes conditions que les groupes en transit. Il devient clair qu'aucun n'a de destination précise, ce qui revient à dire que les chances de survie sont encore plus faibles qu'on pouvait le craindre.
Le convoi d'Ohrdruf est reparti. L'Organisation a retenu tous les hommes qu'il lui était possible de retenir, sous tous les prétextes plausibles.
L'évacuation va devenir la préoccupation majeure des dirigeants de tous les collectifs nationaux et de tous les groupements, qu'ils soient politiques, religieux ou de simple affinité. Tous vont espérer, tous vont s'efforcer de maintenir leurs membres sur place. Les mieux organisés seront les plus efficaces, mais les possibilités sont pour tous très mesurées.
On ne parle plus guère que de cela. Les hommes se préparent individuellement. L'acquisition d'une paire de chaussures autres que des claquettes, d'une musette ou de quelque sac de voyage, modifiera les chances de survie en cas d'évacuation.
Après un mois de février exceptionnel et un retour du froid début mars, nous connaissons en fin de mois une vague de chaleur précoce qui, dans la journée, accable les évacués. A la fin du mois de mars, nous ne sommes plus au camp qu'une trentaine de mille, soit la moitié des effectifs d'usage. Chaque jour, un ou deux convois prennent la route.
Le dernier convoi de passage venant de l'extérieur est arrivé aujourd'hui. Je sympathise avec trois belges qui se sont juré de rester groupés. Quand je leur montre qu'il n'y a pas trois places contiguës dans les châlits, l'un d'eux me demande si je sais ce que c'est des compagnons. Eh oui, je le sais ! Tout aussi bien que lui, et de plus le garçon est persuasif. Je parviens finalement à leur donner satisfaction. C'est curieux comme, lorsqu'on se trouve entraîné à rendre service et qu'on y parvient, on est enclin à continuer. La machine est lancée ; on ne voudrait pas démériter. Ainsi, apprenant ce matin que 'mes belges' arrivés hier doivent reprendre la route, je m'empresse d'aller trouver le responsable belge afin qu'il tente de les aider. Il est malheureusement absent. De retour au bloc, je constate que deux d'entre eux ont été pris en charge, le troisième, non informé, se trouve dans les rangs sur la place d'appel, prêt à partir. Je retourne aussitôt relancer et trouve enfin le responsable belge. A ce moment, coup de sifflet, les rangs s'ébranlent."Rattrapez-le", dit-il, "j'arrive."
UN 'REPECHAGE' DANGEREUX

Je sors en courant, muni de mon brassard et rejoins mon homme à quelques mètres de la Tour. Je le fais sortir des rangs. Survient le Kapo de service d'ordre intérieur. Il conteste mon brassard et tente de me pousser dans les rangs. Le Belge, à l'écart, regarde la scène, interdit. Je crie et me débats avec l'énergie du désespoir, tandis que le Kapo continue à me pousser.
Un responsable de l'Organisation qui, par hasard, traverse la Place à cet instant, aperçoit le conflit et intervient, validant mon brassard. Je lui dois de n'être pas poussé sur la route ! Le Kapo désigne alors le Belge quand, arrivé enfin, le responsable belge se saisit de son ressortissant ! Ce dernier et moi rentrons au bloc, conscients d'avoir risqué gros. Pour ma part, je dois très probablement la vie à l'intervention de ce membre de l'Organisation. Je le connais seulement de vue. Il est français, il s'appelle Guy Ducolonnet.
Je le remercie. Je me souviendrai de lui ! Il sera plus tard Député !
A mon tour, je suis chaleureusement remercié par mon repêché auquel je voue dès lors une très grande sympathie. Il en est souvent ainsi vis-à-vis de ceux à qui la vie nous donne de rendre service. Leur reconnaissance est un miroir dans lequel il est agréable et rassurant de se voir. Je suis d'ailleurs conforté par mes trois Belges de nouveau réunis, j'éprouve cependant - non pas un remords de m'être lancé sans beaucoup réfléchir - mais une frayeur rétrospective. J'ai encore dû puiser dans l'énorme réserve de chance qui m'a permis d'arriver jusque là ! Peut-être un jour la chance finira-t-elle par se fatiguer de moi ?
Ainsi dans le tumulte de l'évacuation, dont les exigences imprévisibles débordaient les réponses de l'Organisation, les gens s'entre-aidaient-ils de façon irrationnelle, saisissant l'opportunité de l'instant. Les vies se jouaient alors aussi légères que des plumes rattrapées au vol par des mains surgies du hasard ; l'irrémédiable avait la légèreté d'un hochet.
LES GROUPES DE CHOC

Je suis visité par un membre de l'Organisation, un mineur du Nord au visage creusé. Il veut me parler. Nous nous asseyons à part ; si cette expression a un sens lorsqu'on se trouve à trois cents par chambrée ! Il me considère d'un œil net et précis comme une sommation. Silence. Après cette pause destinée sans doute à marquer l'importance du sujet, il approche le visage, confidentiel. "Veux-tu faire partie de nos groupes de choc ? On a pensé à toi." Sans me laisser le temps de répondre il enchaîne. "Au cas où nous serions évacués, acceptes-tu de sauter sur le Waffen et de le désarmer ?"
La proposition me fait honneur, mais en même temps l'effet d'une douche froide, la dernière fois que j'ai couru, je me suis senti étourdi ! Mon étoile m'aurait-elle guidé jusque là pour me faire tuer en tentant à moi seul de désarmer un Waffen ? Cette entreprise me semble peu réaliste.
C'est à mon tour de faire une pause. L'œil bleu du mineur reste sur moi. J'ai le sentiment de jouer ma vie une fois de plus, mais cette fois, dans des conditions pernicieuses. "Je veux bien être intégré à un groupe de choc, dis-je, mais je ne peux m'engager dans une action au-dessus de mes moyens. Je ne peux promettre maintenant et être responsable d'un échec."
Le mineur me toise, son visage se durcit. Il se lève. "Dans ces conditions, n'en parlons plus ; tu peux vaquer en groupe libre." Il s'en va. Pour lui, je n'existe plus. Me voilà dans l'expectative. Je me sens puni, mis à l'écart, comme un oiseau cette fois exclu du nid pour n'avoir pas voulu se jeter sur le fusil du chasseur. Je broie de noires pensées.
Cet incident me déconcerte. Lucien passe me dire bonjour et me trouve morose. Je lui raconte l'incident. "Mais il y a malentendu, s'écrie-t-il, personne ne demande que quelqu'un attaque seul ! C'est tous ensemble, au signal convenu, que toute la colonne doit se jeter sur les gardes ; chacun sur le plus proche, ce qui représente un minimum de dix à douze hommes par garde !" " Ça change tout, bien sûr ! Vu sous cet angle, je veux bien courir ma chance." Lucien va voir le responsable, et me voilà intégré à un groupe de choc. Il est, lui aussi, dans un groupe semblable, mais sa fonction particulière entre dans le cas où nous ne serions pas évacués et devrions finalement défendre le camp contre la garnison allemande. Lui aussi se sent étourdi quand il court. Groupe de choc ! Et Julien ne vaut pas mieux ! C'est presque un gag. Nous en rions tous trois.
LE TRANSPORT DES BOUTEILLONS

Le camp est en constante évolution. Des chariots à pneus ont été enlevés au Service Transport de la Cuisine ; il faut des hommes. On me propose d'aider à acheminer les bouteillons de soupe jusqu'à notre bloc. Un nouvel arrivant médecin, mais sans fonction, se trouve dans mon box. Son conseil est mesuré. Il faut porter à deux un bouteillon contenant vingt cinq litres, soit environ quinze kilos chacun sur à peu près trois cents mètres. Cet effort vaut un supplément de soupe : la ration est doublée. "Ça va te coûter en calories largement ce que représente cette soupe, mais plutôt que l'inaction, refais-toi des muscles. Si j'avais ton âge, je tenterais le coup." Je suis de son avis et me joins au groupe de porteurs volontaires du petit camp. Ça m'entraînera pour les actions de 'choc' à venir. Ça va aussi me permettre de voir de près la cuisine de Buchenwald !
LA CUISINE DE BUCHENWALD

Une trentaine de volontaires partis en colonne pour la cuisine. Pas précisément des 'forts des Halles', cette colonne étique qui se dépêche sur le chemin. N'avons-nous pas eu les yeux plus grands que les bras ? Là-bas, le bâtiment fermé d'où s'échappent des fumées. Nous longeons une allée d'accès, bordée de buissons taillés et de petits arbres. Quels sont ces mastodontes épatés sur leur chaise, prenant le soleil, bras pendants et jambes arrondies ; capables de casser une noix entre leurs énormes pectoraux, exposant une musculature de catcheurs ? Chacun plus de cent kilos de muscles, d'os et de chair !
C'est une équipe de Haeftlinge cuisiniers au repos. Des Espagnols, pour la-plupart, venus terminer ici des années de famine et de captivités diverses ; juste retour des choses. Dans peu d'instants, quand nous verrons leurs collègues au travail, nous comprendrons pourquoi ils sont tels.
Dans un local d'environ trente mètres sur dix, des monstres ! Des autoclaves de deux mille litres, disposés en pièce maîtresse, chacun au centre de son aire. Comparé à ces cocottes géantes, le plus grand autoclave jamais vu ailleurs semble un jouet ! Introduits dans le temple, nous avons été répartis, intégrés à d'autres porteurs provenant d'autres blocs, tout ce monde formant file, à chacun son autoclave. Dépaysés comme dans un état étranger, nous attendons la levée du couvercle, impressionnant sous son verrouillage. Debout devant l'engin, pieds écartés, mains sur les hanches, son large dos entouré de vapeurs, le cuisinier évoque l'officiant de quelque marmite infernale. Serrés derrière lui en file indienne, nous nous sentons intrus dans ce sanctuaire.
L'autoclave d'à côté est vide. Un puissant tube y crache de l'eau. Son cuisinier se saisit tranquillement d'un sac de quatre-vingts kilos d'orge perlée et le bascule ; puis c'est le tour d'un sac semblable ; puis de cinquante kilos de margarine ; puis de sacs d'ingrédients. Le couvercle est alors refermé pour un quart d'heure, après quoi la soupe sera prête. On amène nos bouteillons. Leur métal résonne au milieu des chuintements et des fumées. Notre cuisinier tourne à peine la tête (juste pour s'assurer qu'on est là) ; alors il nous aperçoit, sans doute trop près de lui à son goût ; il faut dire que nous sommes porteurs d'odeurs étrangères, et puis, certains peuvent être 'dérangés' ; les organismes ne sont pas toujours au garde-à-vous, fût-ce à la cuisine. Le mastodonte frise le naseau dans notre direction, pousse un cri guttural, et c'est l'explosion. Son bras s'est détendu comme un piston ; sa main a repoussé en pleine poitrine le premier des nôtres, et nous voilà, à cinq, renversés comme fétus de paille ! Ça s'apprend les bonnes manières. Il y a une distance à respecter. A peine sommes-nous relevés qu'un nuage de vapeur marque l'ouverture. Une fois 'remplis', nous saisissons nos bouteillons et en avant. Déjà d'autres équipes prennent place.
Le chemin du retour semble long. Il faut se déhancher et les mains souffrent sur ces oreilles de fer. Le second voyage sera plus dur ; et plus dur encore le troisième ; après quoi, fatigués, meurtris, nous dégusterons avec une attention particulière notre supplément de soupe. Bien sûr, ces cuisiniers ont autant de nourriture qu'ils désirent ! Des efforts musculaires importants, pas de femme ni de famille, pas d'occasion de dépenser leurs forces en dehors du travail ! Ils sont le produit de leurs conditions de vie.
Quant au rendement et à la production, on ne peut qu'en saluer la performance ; je le rappelle ; soixante mille litres par jour ; et jusqu'à cent vingt mille, occasionnellement ! Après le bombardement de Weimar, en grande partie détruite par l'aviation alliée.
LE BLOC 34

Le camp continue à se vider. Nous ne sommes plus que quinze mille. Toly s'est trouvé évacué avec son bloc ukrainien, sans que nous soyons au courant. Sa colonne a-t-elle le plan d'attaquer les gardes ? Nous ne parvenons pas à le savoir. Quelque chose nous dit que s'il existe une chance de survie, Toly est capable de la saisir ; mais, le reverrons-nous ? Nous pensons à lui. Depuis quelques jours, les SS n'entrent plus vérifier la gestion du camp, intervenant seulement pour faire évacuer les blocs. Les Fronts se sont beaucoup rapprochés. Ça sent la fin. Le bruit court que les Américains approchent d'Eiseinhart, à moins de cinquante kilomètres d'ici. Des avions de la Luftwaffe survolent le camp ; nous sommes dans la zone des combats. De leur côté, les Russes fonceraient sur Berlin et seraient à moins de cent kilomètres de nous.
Ce matin règne une vive effervescence. L'évacuation de notre bloc est prévue pour tantôt ou demain. Plus aucune nourriture ne sera délivrée par la cuisine ! Jusqu'à nouvel ordre. Prévenus, nous nous sommes encore rationnés, nous gardant une ultime réserve de pain, mais l'excitation est telle qu'aujourd'hui la faim sera remisée comme une vieille tenaille raccrochée à son clou.
Les Français de l'Organisation sont regroupés dans les blocs du grand camp 31 et 34. Lucien est au 31. Le mineur, responsable de mon groupe de choc, vient nous avertir, Julien et moi, qu'à partir de midi, nous sommes affectés au bloc 34. Nous quittons donc le petit camp pour notre nouvelle résidence. Plus de Lagerschutz. Le camp moyen est évacué. En passant à proximité des blocs, encore occupés, du grand camp, nous assistons à des scènes impensables une semaine auparavant.
Conscients que, s'ils vont sur la route, ils y joueront leurs vies, les Haeftlinge s'apprêtent fébrilement, se disputant tout ce qui pourra leur servir ; à qui prendra tel morceau de tissu pour faire un sac, telle gamelle, tel morceau de métal, telle paire de chaussures en cuir, même percées ou dépareillées. L'énervement est à son comble ; on crie, on se bouscule. C'est l'affolement collectif, soudain, incontrôlable. Julien et moi nous regardons. Qu'allons-nous trouver au bloc 34 ?
Quand nous le longeons, il est silencieux. Serait-il vide ? Mais à mesure que nous passons devant les fenêtres ouvertes, nous découvrons l'antidote de ce que nous venons de voir. Tous les hommes sont assis dans des attitudes relaxes. Les uns fument tranquillement une cigarette russe ; d'autres se font de loin des signes amicaux ; d'autres se penchent souriants se parlant à l'oreille. Ne dirait-on pas une assemblée en week-end, attendant patiemment qu'on serve l'apéritif ? Nous entrons. C'est bien l'ambiance calme et sereine que nous avions perçue ! Contraste saisissant, absolu, avec le reste du camp !! Voilà bien là la puissante main de l'Organisation ! Voilà bien là la capacité dans la discipline du parti de Marcel Paul !
Annoncerez-vous à l'un de ces hommes quelque danger imminent et mortel. "Voyez le responsable" répondra-t-il, comme non concerné. C'est la confiance absolue, chef-d'œuvre psychologique de l'Organisation.
Nous recevons la consigne en même temps que nous nous installons. Au coup de sifflet, nous devons tous enjamber la fenêtre la plus proche et nous former en rangs par cinq, dans l'allée bordant le bloc. On viendra alors nous apporter des fusils et nous partirons à l'assaut des miradors. Après avoir exécuté la manœuvre à titre d'entraînement, nous passerons la nuit ici. En effet, après deux deux heures d'attente nous apprenons que le signal ne nous sera pas donné aujourd'hui 10 avril, mais demain. Ce même jour, 10 avril après-midi, le Bloc 31 vit cet extraordinaire épisode !
L'ESCAMOTAGE

Un des exemples les plus spectaculaires d'efficacité, de discipline, de sang-froid et d'opportunité !
Le Bloc 31 est désigné pour l'évacuation (presque tous des Français, dont Lucien). Le Kapo qui commande la marche est un Français d'origine Yougoslave. Voilà le Bloc aligné sur la place d'appel. Ils son tau garde-à-vous. Après les avoir comptés, les SS leur font signe d'aller vers la sortie; dehors des convoyeurs attendent. Afin d'accélérer la venue du Bloc suivant, les SS s'empressent vers l'intérieur du camp.
Lorsqu'ils reviennent, la place est vide ; ils pensent donc que le Bloc 31 est sur la route. Ce qu'ils ignorent, c'est que pendant la minute de répit, le Kapo yougoslave dirigeant la manœuvre, au lieu de rompre et gagner la sortie, a fait conserver le garde-à-vous, tout en commandant aux rangs de reculer ensemble et pas à pas, de telle façon que le mouvement ne soit pas perceptible des miradors. Le moindre bruit, la moindre confusion dans les rangs peuvent attirer l'attention et tout compromettre. La vie de plusieurs centaines d'hommes est en jeu ! A tout moment on s'attend à un coup de sifflet des miradors ou a un retour des SS. Un bienfait du hasard veut qu'à cet instant, deux avions américains surgissent en rase motte et survolent le camp, augmentant les chances de la manœuvre. Enfin le dernier rang atteint les Bloc limitrophes. Ce qui permet aux hommes, après avoir longé l'hôpital, de s'infiltrer en file indienne entre les bâtiments, de contourner la place, rang après rang, et de réintégrer discrètement le Bloc 31 !
Par sa présence d'esprit et son audace, le Yougoslave venait de sauver cinq ou six cents hommes de l'enfer !
LE POLONAIS REVIENT

Aujourd'hui, onze avril, c'est le Grand Jour ! C'est la Libération ou la Mort. Hier, un Polonais évacué sur la route est revenu et rentré dans le camp. Il est affamé et blessé. Son histoire est hallucinante. Les SS ont fait coucher tout son convoi à plat ventre dans une prairie et exécuté tous les hommes d'une balle dans la nuque. Tous ceux qui ont tenté de s'échapper ont été tués. Couché, il a, lui aussi, reçu sa balle, mais elle a traversé le cou et elle est ressortie par la bouche sans causer de dommage majeur. Evanoui dans son sang, l'homme a été laissé pour mort. Lorsqu'il revient à lui, il est seul vivant sur le champ de carnage. Il rebrousse chemin, à demi-conscient, le sang coagulé lui fait un masque. Il rentre au camp avec l'aide d'une équipe de voirie. Voilà ce qu'il advient des commandos jetés sur la route. C'est pourquoi, aujourd'hui 11 avril, c'est la liberté ou la mort. Ce matin nous avons consommé notre ultime réserve de pain. Nous pensons à Toly. Plus que jamais nous craignons pour lui.


PAR LA FENETRE - LE 11 AVRIL

Coup de sifflet. Les cœurs battent. Nous enjambons les fenêtres du Bloc 34. Nous voici en rangs par cinq. On va nous apporter des fusils. On entend claquer des coups de feu dans le camp. Nous allons probablement avoir à combattre des chars allemands, mais la seule pensée qu'on va me donner un fusil me remplit d'une joie extrême, sereine, prépondérante ; comme une griserie devant laquelle plus rien d'autre ne compte.
Des Tchèques arrivent, porteurs de paquets d'armes. Nouveau coup de sifflet. Les Tchèques et les Kapos discutent avec véhémence. Contr'ordre
LUCIEN - LE 11 AVRIL

Lucien va accomplir un acte décisif. Muni d'une barre à mine, il doit, partant d'un Bloc, courir jusqu'au pied d'un mirador et provoquer un court-circuit en affalant son outil sur le réseau électrifié. On compte sur l'effet de surprise pour que Lucien franchisse l'approche du mirador. Il sera d'ailleurs couvert par des tireurs d'élite qui, du camp, fourniront un feu nourri. Lorsqu'il sera arrivé au pied de l'ouvrage, il sera impossible au gardien de l'atteindre sans sortir et pencher le haut du corps par la fenêtre de son abri. Là, les tireurs d'élite ne manqueront pas leur homme. Ainsi imaginé par l'Etat-major de l'Organisation : ainsi réalisé !
Lucien s'élance. L'adrénaline joue son rôle et lui donne des ailes ! Lorsqu'il plante sa barre puis l'affale en la lâchant et qu'une gerbe d'étincelles jaillit, il reste à côté, sans faire un mouvement pour se protéger. Courage insensé ! Témérité folle ! dira-t-on. "Non pas", me confiera-t-il après coup, "j'étais totalement épuisé, à demi-évanoui, incapable de bouger" et de rire lui-même sur le tonus des troupes de choc ! Il n'en aura pas moins accompli un fait d'armes indispensable à la libération du camp !
Voilà le réseau électrifié neutralisé. Réparer immédiatement et dégager l'enceinte est hors de portée des Allemands encore sur place. Les gardiens des miradors ont essayé de combattre. Leur buste inerte pend maintenant aux fenêtres des habitacles ! Il en est de même tout autour du camp. Tous les gardiens de miradors ont été tués. Certains sont des femmes. Pas très galants les SS qui laissent des femmes dans ces places de choix ! Mais par ailleurs, tout laisse à penser qu'elles étaient volontaires et conscientes.
PIERRE - LE 11 AVRIL

Pierre est officier et résistant de haut rang. Il ne veut pas regarder ses camarades de l'Organisation tenter de libérer le camp sans se joindre à eux. Deux volontaires sont déjà candidats pour attaquer la Tour. Il s'y rallie. La plate-forme est silencieuse. C'est à trois que, munis d'un fusil-mitrailleur et de deux fusils, ils s'approchent de cette Tour qui semble vide. L'entrée ou, comme on le veut, la sortie, est largement ouverte. Est-ce un piège ?
Nos trois compagnons sont prêts à chaque instant à se trouver sous le feu nourri des gardes qui, logiquement, doivent les attendre. Rien ! Ils décident alors de faire irruption dans l'ouverture. Face à eux, à quelques mètres, trois jeunes SS à plat ventre, avec un fusil-mitrailleur braqué dans leur direction. Deux armements égaux. Qui ouvrira le feu le premier ? "Aufstehen !" hurle l'un des Français. Démoralisés par le fait qu'on les a laissés seuls, sans moyen mécanique de retraite et sachant imminente l'arrivée des troupes américaines, les trois Allemands se rendent. C'est heureux car, au prochain essai, le F.M. des Français s'avèrera enrayé. Aussitôt la Tour est investie. Elle est vide. Pierre et ses compagnons allument une cigarette, et même si elle tremble un peu, elle a le parfum de la vie ; après quoi ils s'éloigneront du camp et ramèneront les prisonniers.
Les Haeftlinge font irruption dans le poste de commandement au moment où le téléphone sonne. Un Haeftling répond en allemand. "Les ordres ont-ils été exécutés ?" demande un capitaine SS, depuis les lignes allemandes, maintenant à vingt-cinq kilomètres du camp ! Ces ordres laissés à un lieutenant de chars, étaient de liquider le camp au lance-flamme ! Ça, on le saura par la suite de l'entretien, le haeftling n'ayant pas tout de suite été identifié (ce capitaine appartient à la division Das Reisch, stationnée à Weimar). L'ordre de détruire le camp viendrait de Himmler en personne. Sachant que des armes se trouvaient dans le camp, le lieutenant n'a pas jugé réaliste d'exécuter les ordres aussi près des lignes américaines ! Il s'est enfui ! Le camp est libre...
Pendant ce temps, nous sommes toujours à attendre nos fusils. C'est alors que lentement, le drapeau blanc monte remplacer la croix gammée !!! Un long hurlement poussé par les onze mille hommes subsistant encore à Buchenwald, monte sans fin ! C'est une clameur immense, à la mesure du ciel ! Certains crient en pleurant, d'autres en riant, d'autres comme des fous ! La clameur monte, s'amplifie comme un feu de joie. Ça vous fout la chair de poule et on crie toujours ! Par ce cri, des années de souffrance s'expriment et aussi des années d'espoir ! Ces années magnifiques qui viennent !
LES AMERICAINS ARRIVENT

Car ils sont arrivés ces Américains ! Une demi-heure après que le drapeau blanc soit monté sur la Tour. Ils sont arrivés dans leur char, ces gars de Patton ! Couverts de poussière sous leur large casque, on ne voit plus que les yeux et les sourires ! On ne sera jamais assez reconnaissant envers ces hommes, souvent engagés volontaires. Ils n'avaient pas à défendre les frontières de leur pays, leur engagement est d'abord celui du cœur.
Ils sont la, cinq ou six chars et une jeep ; leur armée continue d'avancer et eux sont restés. Ils nous regardent avec sympathie et curiosité, nous qui sommes sortis du camp ; ils nous donnent des cigarettes.
Nos yeux vont du drapeau blanc flottant sur la Tour, à ces soldats américains. Nous n'en finissons pas de les regarder et de regarder leurs engins. C'est long de s'assurer qu'un évènement attendu jusqu'à l'impossible est devenu réalité. Tout-à-l'heure, la liberté avait la silhouette de Lucien courant avec sa barre ; ou celle de Pierre, avec ses deux compagnons et leur F.M. enrayé. Maintenant, elle a le visage couvert de poussière et elle distribue des cigarettes blondes. Bientôt il nous faut réintégrer le camp sur la demande de l'Organisation qui doit maintenant prendre totalement en charge la gestion de tout ce qui concerne les onze mille hommes restés sur place.
Le soir tombe. Au Bloc, l'agitation va bon train. Le changement évident, réside dans les regards et aussi dans les voix. On se raconte l'évènement. Chacun apporte sa vision et les détails qui l'ont frappé. Un miroir à mille facettes, à mille récits, qui tourne sans fin, comme ces boules magiques qui font courir partout des taches de lumières.
Julien et moi parlons longuement de la situation présente et à venir. Pierre n'a pas encore réintégré le Bloc. Lucien, choyé, félicité, est resté dans le sien. Nous le verrons demain.
LA PREMIERE NUIT DE LIBERTE !

Cette fois, on se fait sa place pour dormir ! On s'étend de tout son long ! On se pose toujours la nuque sur le rouleau ; pantalon, chemise et veste, disposés sur les claquettes en V, qui nous sert d'oreiller, mais ça n'est plus pareil. On a presque peur de s'endormir. Salut les amis ! Longtemps, on entend encore dans la nuit des chuchotements, des rires, et parfois aussi des sanglots.
Au réveil tout recommence ; l'évènement n'est pas encore tout à fait assimilé.
L'organisation demande des volontaires pour garder le camp à l'extérieur au cas où des Allemands reviendraient. J'en suis. On me le donne ce fusil. Juste avant la sortie du camp ! C'est pour moi un fabuleux cadeau. Les soldats américains nous hèlent dans la bonne humeur et regardent nos armes avec surprise !
Ceux d'entre nous qui savent quelques mots d'anglais essaient de converser avec eux, mais l'accent les déconcerte. Nos Américains estiment peu probable qu'un détachement allemand rebrousse chemin pour attaquer le camp, cependant, ils ne peuvent en répondre. Dans ces zones de combat, on ne sait jamais exactement qui est où. Nous avons pris position dans les bois bordant l'entrée du camp.
Tout à coup, les Américains bondissent dans leur char, nous faisant signe de nous cacher. Ils montrent le ciel. Au même instant, on entend dans les bois des froissements secs. Deux avions, deux chasseurs de la Luftwaffe nous mitraillent. Heureusement, ils sont en altitude et leur feu s'éparpille. Les canons des chars claquent. Ça fait un bruit assourdissant auquel nous ne sommes pas habitués. L'échange ne dure qu'une ou deux minutes. Les avions s'en vont. Leurs silhouettes disparaissent derrière la cime des sapins.
Je me trouve assis, mon fusil entre les genoux. Mille candélabres verts chargés de soleil se balancent doucement. Le parfum de résine est partout. Il s'y mêle l'odeur de poudre laissée par le tir des chars, aussi l'odeur de fer graissé de mon arme. M'en servirai-je de ce fusil, autrement que pour me défendre ? M'en servirai-je pour me venger ? Certes pas ! Ma vengeance personnelle s'est accomplie à partir de l'instant où on me l'a donné. M'en servirai-je pour venger mes frères ? Oui ! Par devoir, si l'occasion m'en était fournie ; mais il me faudrait la certitude. Il faudrait des circonstances exceptionnelles car, dans ce gigantesque gâchis qu'est la guerre, qui est coupable à 100% ?Quel homme désarmé mérite d'être abattu sans jugement ? Oui, il faudrait des circonstances exceptionnelles, et je ne souhaite pas qu'elles me soient offertes. Assez de carnage ! Je suis las de voir mourir ! Vient le temps du soleil.
En ce qui concerne l'état d'esprit des soldats américains, il en va autrement. Horrifiés, ils ont fait la route entre Eisenhart et Buchenwald, salués silencieusement par une double haie de trente mille cadavres ! Ces hommes sont déchaînés et on le comprend. Tout militaire en tenue SS est abattu. Certains SS trouvés nus dans les champs ou les bois sont aussi abattus. Certains SS employés au camp finiront dans la fosse d'aisance ! Les troupes de choc de Patton ne font grâce à qui que ce soit de la SS ! Je pense à ce vieux SS rabougri par les années de guerre, qui gardait les commandos de voirie ; il était si ridé et si voûté que, n'eût été sa tenue, on l'eût pris pour un trimardeur ! Il ne s'était pas montré particulièrement méchant, se bornant aux exigences de sa charge. Il a pourtant fini de la façon la plus honteuse et la plus infamante qui soit. Il y a toujours quelque part un lampiste qui trinque !
Le détachement de Patton est chargé de la sécurité du camp, mais il ne prendra aucune initiative vis-à-vis de son Organisation. Ses hommes sont des combattants et non des administrateurs. Nous attendons les troupes d'occupation alliées qui ne sont annoncées que dans quatre ou cinq jours.
APRES COUP (POUR MON COMPTE)

De nouveau au Bloc, je pense aux évènements qui viennent de se produire. J'en reviens au moment où, ayant enjambé la fenêtre, nous nous trouvons en rangs, attendant les fusils. Je revis cet instant. Pourquoi une telle joie m'avait-elle envahi ? Ce mineur du Nord responsable de mon groupe se trouvait à côté de moi. Nos regards s'étant croisés, il m'avait vu radieux et, surpris, m'en a fait tout à l'heure la remarque. La perspective immédiate d'avoir à combattre des chars n'était pourtant pas réjouissante, et cependant, c'était vrai, j'étais prêt à me faire tuer ou à vaincre dans une euphorie insensée mais réelle, incontrôlée, survenue sans le concours d'un expédient comme l'alcool, et sans non plus me tromper sur nos chances de survie ! Pourquoi alors cette griserie, totalement à l'encontre de l'instinct de conservation ? Un tel réflexe ne peut venir que de loin. Il faut, pour le comprendre, remonter le temps.
Lorsqu'on est arrêté, alors même que résister n'offre d'autre alternative que celle de se suicider dans un combat sans espoir, on n'en éprouve pas moins l'humiliation d'avoir à se rendre. Cette première humiliation n'est que le début d'une série ! Par exemple, celle concernant mes deux compagnons et moi-même, de nous voir obligés sans raisons sérieuse de remettre nos pantalons aux gendarmes et ainsi subir en chemise l'interrogatoire ! (Ce qui n'empêchera le commissaire de police - dans le même temps - de dissimuler notre arrestation aux Allemands). Celle aussi de devoir, en prison, tourner le dos aux gardiens goguenards et, nus, penchés en avant, s'écarter les fesses avec les mains pour montrer qu'aucun outil ne s'y trouve serré ! Puis, passant d'un pied sur l'autre, présenter le dessous du pied libre ! Celle d'être fiché à l'anthropométrie criminelle et mesuré en conséquence ; lorsqu'on vous saisit les doigts et les roule à votre place dans l'encre d'imprimerie ! Celle de se voir formés en monômes de six, réunis par des menottes, et promenés de la prison à la gare d'Avignon par des gendarmes ; les uns gênés quand les autres ricanent.
Tout cela constitue une rancune, dont les éléments s'additionnent comme sur une ardoise et s'inscrivent au tréfonds de soi.
S'y ajoutent alors les souffrances physiques perçues, conséquence logique, comme l'autre face de l'humiliation. D'abord les privations dans les prisons de Vichy où, pour ma part, j'ai perdu six kilos en cinq mois. Puis on devient Haeftling. On n'est plus qu'un matricule, en même temps qu'un apprenti damné !
On négocie sa survie entre le froid et la faim ! Puis on voit tomber ses camarades autour de soi !
Puis on se voit dépérir et ressembler à un squelette et tout à coup, au milieu de cette débâcle, on vous propose un fusil !! C'est le monde qui se métamorphose ! C'est l'aboutissement d'années de résistance ! C'est la revanche sur l'humiliation, d'où la griserie !
Ce fusil, reçu seulement le lendemain, quand je le saisis, j'ai l'impression d'être libéré pour la seconde fois ! Cette fois, c'est personnel. L'euphorie devient sensuelle. On le soupèse, on le caresse. C'est sa dignité de citoyen qu'on récupère ! Il est l'expression même de la liberté retrouvée.
LES UKRAINIENS A LA LIBERATION

Au moment de la libération du camp, que deviennent, que font les Ukrainiens, peu enclins à se soumettre au plan de l'Organisation ? En même temps que la Tour et les miradors sont attaqués, ils envahissent la cuisine et les entrepôts, et ils s'arment de couteaux, de couperets, de tout ce qui peut servir d'arme blanche. Ils se rendent au chenil et tuent tous les bergers allemands laissés par les SS. Un grand nombre de chiens, dressés pour la chasse à l'homme, seront ainsi liquidés. Puis ils passent à la porcherie, et là aussi ce sera l'hécatombe ! Ils amènent les porcs à la cuisine. On verra alors un spectacle inoubliable pour un Haeftling, à savoir, une demi-tête de porc, battant de l'oreille, à la surface d'un bouillon merveilleusement gras !
Plus rien ne s'opposant à eux, ils liquident les quelques Waffen subalternes qu'ils rencontrent, abandonnés par les Allemands. Puis ils sortent du camp et investissent les casernes SS délaissées.
Les Américains de Patton s'efforceront, les deux jours suivants, que les Ukrainiens réintègrent le camp en bon ordre, mais, comme on l'a dit, ces avant-gardes n'ont ni le matériel, ni la vocation d'administrateurs. Beaucoup d'Ukrainiens reviendront, mais d'autres préfèreront se débrouiller par leurs propres moyens.
Certains apparaissent dans deux ou trois fermes d'alentour, n'y tuant personne, mais laissent les habitants plus morts que vifs !
Ces fermiers, sachant fort bien le nombre de civils russes tués par les Allemands au cours de la guerre, sont terrorisés de savoir les Ukrainiens en liberté dans la forêt.
Aussi les civils allemands verront-ils eux-mêmes avec soulagement arriver les troupes d'occupation ! J'ai par ailleurs remarqué que certains Ukrainiens semblent peu pressés de voir arriver les Soviétiques. Sans doute se sont-ils mis dans des situations ambiguës vis-à-vis de l'Armée rouge. Quand on sait par ailleurs, l'Opposition ancestrale qui les sépare des Russes, on conçoit que nombre d'entre eux leur soient hostiles.
Pour achever d'évoquer les Ukrainiens, nous apprendrons qu'un convoi des leurs, déporté à pied sur la route, a réussi a se libérer, comme l'avait aussi prévu le plan de l'Organisation : au signal, à chacun le Waffen le plus proche. L'arrière-garde SS a été dispersée et mise en déroute.


LE CAMP LIBERE ET LES 'MUSULMANS'

Nous avons dit plus avant que par temps d'orage le brusque retour du soleil enchante et modifie ce qu'à nouveau il éclaire.
Il en est de même concernant le retour de la liberté. La nuit, saillants sous la voie lactée, les miradors prennent des allures protectrices. Le jour, ce qui semblait un lieu de damnation devient un vaste hall d'attente. Sans plus de courant électrique ni de signification, les barbelés s'effacent dans le décor. Dans le camp on se promène ; plus que jamais on y refait le monde. Les blocs et leurs cours prennent des allures d'université ; on y écrit aussi, car bientôt il sera possible d'expédier du courrier. Les Haeftlinge de différentes nationalités et de différentes langues se croisent en se souriant. Silencieusement, on se félicite encore de la libération.
Mais à ce tableau, il y a un envers ; ceux pour qui c'est trop tard ; ceux dont l'organisme a atteint le point du non retour !
Qu'y a-t-il de plus tragique que de se voir libérer sans que cela signifie autre chose que continuer à glisser vers sa fin ! Qu'y a-t-il de plus ingrat que de voir les autres se préparer à rentrer lorsque pour soi, tout ça est inutile ? Les voilà, ces 'musulmans' qui regardent tout avec de grands yeux fixes, qui esquissent des gestes inachevés, tendant les mains vers on ne sait quoi !
Devant la relative abondance de nourriture, plusieurs ont essayé de manger comme les autres ; ils semblaient réjouis au-delà d'eux-mêmes ; ils s'encourageaient entre eux à ingurgiter de grandes cuillerées, ces 'musulmans' boulimiques. Les Services sanitaires les ont alertés du danger, mais comment combattre cette faim viscérale, hagarde, inextinguible, qui est inscrite dans le cerveau, alors que les organes n'en peuvent plus ! Beaucoup d'entre eux sont morts, emportés par une dysenterie foudroyante.
On tente de calmer, de protéger les autres. Hélas ! Bien des Haeftlinge 'libérés' ne quitteront pas vivants Buchenwald.
Et puis, il y a ceux qui rentreront couchés, soutenus, roulés sur des chariots sanitaires. Ceux-là ne sortiront de l'enfer que pour revenir à bout de force au purgatoire. Ils rentreront serrés, choyés par les leurs, ils rentreront mais ne survivront pas à l'année en cours !
Et puis il y a ceux, plus chanceux, qui le soir viendront, les mains dans les poches de leur capote kaki, se promener émerveillés sur la passerelle des Arts, quand le clapotis de l'eau se mêle au grondement doux de Paris, quand mille lumières serpentent au pied du Pont Neuf, ce vieux magicien qui tisse des perles avec le reflet de ses arches, quand les cafés de la Place Dauphine se remplissent de musique tamisée et de gens heureux ! Mais n'anticipons pas...
D. DE BORDEAUX

Je devais revoir une fois D. de Bordeaux, mon censeur de Weiss-See. C'était à l'occasion d'une vaccination collective à l'organisation de laquelle il participait.
En m'apercevant D. est fort surpris et le laisse paraître. Aussitôt il se réjouit, un peu gêné peut-être d'avoir montré autant d'étonnement. Evidemment, il vient de voir un revenant, il me croyait mort à Ohrdruf! "Et toi, lui dis-je, qu'as-tu fait depuis ces évènements ?"
"J'ai été affecté ici" répond-il hésitant, comme soucieux de justifier son maintien sur place. - "Tout est bien qui finit bien" - coupai-je, conciliant, clôturant ainsi l'entretien.


LA VISITE DES DIGNITAIRES CIVILS ALLEMANDS

Une visite d'un caractère très particulier est annoncée, les autorités militaires américaines y ayant astreint les dignitaires civils allemands de Weimar, accompagnés de leurs conjoints et secrétaires. On veut qu'ils voient.
Dans un Bloc se trouvent des malheureux, dont la maigreur et l'aspect dépassent l'imagination de quiconque n'a pas vécu dans les camps.
Un groupe de gens distingués, fort bien vêtus, luxueusement pour certaines femmes, s'avance encadré par des officiers américains. Ces derniers parlent peu, mais surtout, ils désignent, ils invitent, ils montrent. Les civils allemands font quelques pas vers le Bloc puis s'arrêtent. Les châlits jouent le rôle de vitrines.
Pour avoir une idée de ce qu'on y voit, il faut d'abord imaginer à chaque étage un mélange tout à la fois chaotique dans le détail et uniforme dans l'ensemble, de tibias, de fémurs, de cages thoraciques, de têtes, de mains et de pieds. Il faut ensuite se représenter tout cela habillé en rayé, et ajouter dans cette frise macabre des yeux brillants, car ces gens vivent encore ; ils bougent lentement et regardent, hagards ; leur maigreur absolue provoque des attitudes désarticulées et suggère le charnier. Chaque châlit offre trois de ces vitrines superposées. Voilà ce vers quoi la délégation allemande s'est avancée.
Certains visiteurs sont pâles, d'autres rouges, mais tous se tiennent droit, affichant ce qu'on pourrait appeler de la morgue, de l'indifférence ou du mépris. Négation de réalité ? Négation de la responsabilité ? Ou malencontreuse forme de courage, pour des gens qui, sans doute, se sont juré de faire face et se voient maintenant confrontés à l'insoutenable.
Nous nous approchons du double grillage qui nous sépare. A quelques mètres les uns des autres, nos regards se croisent. C'est l'arrogance et la haine que nous rencontrons. Accompagnant de tels regards, leurs vêtements luxueux sont pour nous une offense supplémentaire !
De leur côté, que pensent-ils de nous ces Allemands, réduits pour la plupart, sous la République de Weimar, à une misère et à un désespoir absolus, dus à l'irréalisme du Traité de Versailles ? Ces Allemands qui, aveuglés par la propagande, ont suivi celui qui a osé, qui a enfreint, qui a réorganisé. Que pensent-ils devant l'insoutenable, qui les stupéfie probablement, sans les convaincre encore, car il faut du temps pour endosser une telle responsabilité, si diluée soit-elle ! Que pensent-ils de nous maintenant, dans l'instant ? "Des assassins qui ont poignardé nos soldats et tendu des embuscades, ou des Communistes qui n'attendent que l'occasion de se joindre aux dévastateurs de l'Allemagne ! Quant à ces moribonds, mieux eût valu les fusiller tout de suite, que les amener à cet état scandaleux." Voilà ce que pensent probablement beaucoup d'entre ces gens avant d'être confondus.
Les officiers américains les amènent ailleurs. Le groupe s'éloigne. Une femme qui s'est retournée, défaillante, vers son compagnon, s'appuie maintenant à son bras ; les autres, marchant les mains dans les poches, gardent haut la tête.
Aujourd'hui, l'incompréhension a gagné, mais demain, il faudra bien en venir à bout. Ce sera, sur la guerre, la meilleure forme de revanche!
LA GRANDE MARCHE DE TOLY

Ils avancent, ils avancent les Haeftlinge ! Lamentable cohorte, encadrée par des Waffen, suivie par un groupe de SS qui ne laissent personne derrière, exécutant ceux qui ne peuvent pas suivre ; s'exécutant entre eux au besoin. Car ils sont fous de désespoir et de désenchantement, fous de colère froide et d'entêtement idéologique, ces forçats, ces surhommes de la défaite !
C'est un cauchemar. La route se balance, comme irréelle, au rythme des pas. Avançant comme des automates, ils marchent les Haeftlinge, dès que le jour se lève, et ne s'arrêtent qu'à la nuit tombante. La plupart n'ont pour chaussures que leurs claquettes de bois. Les pieds saignent. La nourriture minimum est transportée par des chariots que des hommes tirent.
C'est d'autant plus fou qu'on ne sait pas où on va. On fuit les armées alliées pour s'enfoncer dans ce qui reste du territoire encore non occupé de l'Allemagne. On fuit vers le Sud-Est. Depuis quatre jours, on marche. La colonne s'amenuise. Dans un ou deux jours, on sera devant les armées russes ou pris à revers par d'autres corps d'armée américains. Là, on verra : on ne sait pas ce que feront les SS. On préfère ne pas y penser. Il faut tenir, c'est tout.
Les hommes s'entr'aident, mais, dépenser ses forces à soutenir un malade diminue d'autant les chances de survie. Avec la mort dans le dos, ce grand squelette muni de sa longue faux et déguisé en SS, ils avancent, ils avancent, les Haeftlinge.
Toly et son camarade ont, durant plusieurs jours, soutenu un garçon épuisé. Il a fini par demander lui-même qu'on le laisse. Les premières fois, ils ne l'ont pas écouté, mais, près d'être épuisés eux-mêmes, il sont fini par l'abandonner, comme il le leur demandait ! Ils se regardent, ils le regardent en s'éloignant... Le garçon s'est assis sur le bord de la route. Les deux amis pleurent en se retournant. Un Waffen s'est penché sur le malheureux, le secoue, le menace de son arme, puis reprend sa marche, laissant aux SS le soin de l'achever.
Certains jours, on fait plus de cinquante kilomètres. La colonne s'amenuise toujours.
Après une semaine, comme dans un marathon, il se forme un peloton de tête, ceux qui tiennent ; les autres disparaissent.
Les SS de l'arrière sont moins nombreux, eux aussi. Comme je l'ai dit, certains se font tuer par leurs camarades ; d'autres se suicident eux-mêmes ; d'autres se sont enfuis, mais il en reste assez pour exécuter les retardataires !
Les Waffen sont terrorisés, mais eux aussi avancent. Toly et son camarade marchent comme épileptiques, jetant la jambe d'un mouvement mécanique. Le ciel, les arbres et la route dansent devant eux. Ils entendent le flux de leur sang. Ils avancent.
Partis plus de mille cinq cents, ils ne seront plus qu'une quinzaine à la fin de l'exode ! Ils n'entendent plus rien. Ils se retournent comme ivres. Personne n'est plus derrière cette poignée de survivants."Continuez, les Américains sont devant vous !" leur crie une voix qui sort du bois. Alors un espoir fou les fait tenir, les fait survivre. Là-bas, sur la route, quelque chose remue, quelque chose brille. "Des chars américains !" s'écrie Toly. Les chars ne sont plus qu'à cinquante mètres. Les deux camarades se laissent tomber, évanouis. Les quelques autres qui suivaient encore se sont affaissés sur la route.
Toly passera près de quarante jours hospitalisé, dans un demi coma, puis, sa santé exceptionnelle lui permettra de se remettre, et il rentrera en France ainsi que son camarade.
Ce jour, les Russes et les Américains effectuaient leur jonction.
La folie des convoyeurs avait été jusque là ! Cette hécatombe de nombreux convois de mille cinq cents hommes chacun, rentrera dans l'histoire.
DAVID ET SES SEAUX

Il est comme moi, de la Bastille ! Détail découvert lorsque nous avons fait connaissance, deux mois environ avant la libération.
Il n'a que dix-sept ans, ce grand garçon au profil droit, aux yeux ardents, maintenant joyeux, de 'libéré'.
Sec comme un balai, grandi trop vite dans le dénuement, il inquiète par ses proportions comme ces constructions audacieuses dont on se demande si l'architecte a bien vérifié ses calculs !
Il va falloir qu'il se nourrisse et qu'il se repose celui-là ! Eh bien non !Après le festin qui a marqué la Libération, se nourrir est redevenu difficile, les réserves sont épuisées et les soldats de Patton ne disposent pas de ce qu'il faudrait pour les onze mille hommes restés dans le camp.
Se reposer ? Non plus, car l'eau aussi manque et on demande des volontaires pour transporter à bras de l'eau de source située dans la forêt, à plus d'un kilomètre. Et David se porte volontaire. Parti à vide avec deux seaux de dix litres, il court, il descend en fredonnant, traversant d'abord le no man's land déboisé où la chaleur est implacable ; il suit maintenant un sentier forestier.
Grand amplificateur des joies humaines que la forêt ensoleillée. Sa joie à lui, c'est de ramener de l'eau au camp. C'est sa façon de participer à l'effort collectif en même temps que d'inaugurer sa liberté retrouvée ! Alors il court, il court et il a chaud. Il croise bien des camarades qui remontent chargés et l'incitent à se calmer, mais, allez retenir David ce jour là ! Il la trouve sa source, y boit son dû, frais à souhait, puis repart avec ses seaux. Il remonte maintenant vers. Le camp. Il ne tarde pas à éprouver la fatigue qu'on imagine, mais rien ne l'arrête. Tandis que son cœur bat la chamade, il lutte furieusement contre la pente et contre lui-même. Tel un spectre, épuisé pour plusieurs jours, il dépose ses seaux au camp. Trop longtemps sa volonté et son corps ont croisé le fer, il a gravement atteint ses ressources.
Un libéré pouvait ainsi mettre encore sa vie en jeu ! C'est que la liberté est un phare éblouissant et David n'avait pas ses lunettes de soleil !
D'un moral inépuisable, il ramènera à Paris sa jeunesse et son entrain, mais, dans l'année, un double pneumo marquera la sanction d'un corps par trop éprouvé. (David n'en est pas moins un futur conseiller municipal).
L'ENTREPOT SS

Depuis quatre jours, nous sommes libérés. Nous ne craignons plus le retour des troupes allemandes, le Front s'éloigne, il gronde à présent vert l'Est. Les chars de Patton sont partis. Nous attendons d'un jour à l'autre les troupes d'occupation. Sur la demande de l'Organisation, nous sortons peu du camp, afin de n'en pas compliquer le fonctionnement, l'espace intérieur étant suffisant pour nos promenades et notre exercice.
Pourtant, ce matin, il règne à la Tour une animation inhabituelle. Une allée et venue, un cordon humain processionnel s'y forme, en direction d'un bâtiment SS qu'on aperçoit à quelques centaines de mètres. La structure métallique argentée brille sous le ciel. Une des hautes portes, ouverte, y découpe son rectangle sombre. C'est là qu'aboutit la file ininterrompue des Haeftlinge qui vont et reviennent.
Débordés par l'action, les responsables de l'Organisation regardent avec une désapprobation réservée. Nous prenons la file. En approchant du bâtiment, nous voyons qu'une autre procession humaine, provenant d'un village voisin, converge avec la nôtre, mais celle-là est ponctuée de voitures à bras, de brouettes, de charrettes, de diables, de tout ce qui peut transporter. C'est que le bâtiment est un entrepôt où l'administration SS a amassé par catégories des produits réquisitionnés aux quatre coins de l'Europe. Nous, Haeftlinge, y allons en curieux, mais les civils Allemands, bigarrés dans leurs costumes régionaux et forestiers, se dépêchent, en récupérateurs. Ils semblent n'emporter que ce qui peut servir à se protéger du froid. C'est un exode à l'envers, qui évoque la termitière en folie. Vu ce qu'ils emportent, ces gens doivent vivre durement.
Sans doute le folklore du vêtement masque-t-il l'âpreté de leur condition.
Il faut préciser que si les troupes de Patton sont parties, les troupes d'occupation n'arrivent que demain, d'où cette liberté des civils allemands.
Nous entrons. Ahurissant ! Ici, c'est le département 'Sport' : des monceaux, des collines de ballons de foot et de gants de boxe, de chaussures d'escalade, de vestes de montagne, de raquettes, de patins, de filets, de skis, de luges, de piolets, de tout ce qu'on peut imaginer. Il y a même un tas de ballons de rugby, alors que ce sport n'est pas pratiqué en Allemagne. Certains amas font jusqu'à cinq ou six mètres de hauteur ! C'est ici la démesure organisée, répertoriée.
Sur le retour, nous croisons des Haeftlinge allemands de l'Organisation. Constatant que nous ne ramenons rien, ils nous sourient et nous félicitent, saluant sans doute notre honnêteté.
Demain, les troupes d'Occupation fermeront l'entrepôt.
LE GENERAL CANADIEN

Conservant le rituel, un ancien Kapo fait irruption dans notre chambre. "Garde à vous !". Quoique crié en français, l'ordre trouve un écho instantané, mêlé toutefois de surprise. Une haute silhouette d'officier américain en tenue occupe l'entrée. On remarque tout de suite sa jambe de bois. Il avance d'un pas tandis que deux autres Américains entrent à leur tour, prenant place en retrait.
L'homme nous considère. Bienveillant et vif, le regard exprime une curiosité mêlée de joie. "Bonjour Messieurs, je me présente" dit-il en français. "Je suis canadien et Général de mon état" - Murmures... - Ma maman était française. Je le suis pour ma part à moitié, mais le cœur dépasse, je crois, la proportion. Cette jambe était française - dit-il en montrant son pilon - je vous l'ai laissée en 1917, mais cette fois, j'ai bien l'intention de rentrer sur l'autre", ajoute-t-i enjoué. Nos murmures se transforment en applaudissements. Le Général regarde à la ronde tandis que le silence revient. "J'espère que c'est fini pour vous d'être malheureux et que bientôt vous rentrerez dans votre beau pays, Messieurs."
Le Général salue et se retire.
C'est dans le malheur qu'on reconnaît ses amis ! Malgré que, là encore, nos rois, puis Marianne, eussent peut-être pu faire mieux pour les Canadiens-Français.
AMBIANCE AVANT LE DEPART

Voilà deux semaines que nous attendons d'être rapatriés. Il fait de nouveau si beau qu'on pourrait dormir dehors. La nuit, le serpent de la voie lactée s'enroule sur la forêt devant laquelle se profilent, bienveillants, les miradors. le grondement du Front s'est tu. Seul le cri d'un oiseau de nuit perce et souligne le silence du camp. Dans le Bloc, on ne râle plus au sol. Les grands malades ont été hospitalisés. Les respirations deviennent celles du temps de paix avec, encore, parfois, des sursauts rêvés du grand cauchemar. Nous réapprenons à dormir en hommes libres.
Le jour, il règne une ambiance de cour d'école, de cette école des débuts de juillet, quand on ne travaillait plus et qu'on attendait les grandes vacances.
Nos grandes vacances à nous, ce sera la France, même si nous devons y travailler dur. Je m'entendais dire à un camarade : "J'ai eu si froid ici qu'il me semble que plus jamais je n'aurai froid chez nous." "Pour sûr, après ce qu'on à passé, tout ce qui pourra nous arriver chez nous, ce sera du gâteau !"
Pour ma part, je vais me jeter dans mon pays comme on plonge dans une piscine. Bien sur, il me faudra refaire ma santé, mais j'ai bon espoir.
Comment ai-je la chance de pouvoir retrouver tout ça ! A se pincer pour être sur qu'on ne rêve pas. Oui, comme dans une piscine ! Des affections et des amitiés m'attendent, et aussi m'attend mon métier. Je vais retrouver mes gouts, mes habitudes, mes passions. Ah !Comme en rentrant je vais les regarder défiler dans l'autre sens, les villages avec leur clocher, les champs avec leurs fermes !
Si j'arrive le soir, comme je vais le regarder poindre du fond du ciel, ce grand halo rose-violet qui, la nuit, flotte au-dessus de Paris.
Julien qui marche à côté de moi, doit bien penser des choses semblables, je le vois sourire. Il saura bien pour lui, poser puis résoudre l'équation du bonheur, ce fin mathématicien !Nous avons tant à rêver sur demain que nous nous taisons aujourd'hui. Il nous suffit de marcher ensemble.


L'EMBARQUEMENT

Ça y est ! En cette fin de mai, nous embarquons à bord de camions américains ; des Dodge qui doivent nous conduire à la frontière française, puis à Longwy, où ils nous laisseront. L'excitation et l'émotion se lisent sur les visages. La route est poussiéreuse. Le vent chaud nous enivre. Ce ne sont plus seulement des camions, mais des nacelles qui nous transportent (malgré les secousses !). L'Allemagne s'enfuit comme s'est enfui le camp, dans sa clairière. Surplombant des toits en pente, des clochers à bulbe disparaissent au détour des collines. Nous roulons tout le jour. Au soleil couchant, la frontière française est proche. On nous fait descendre en rase campagne. Nous voila en file indienne, suivant le dessus d'un remblai.
Muni d'un réservoir à dos et d'un tube terminé par une très petite pomme d'arrosage, un soldat américain nous barre le chemin, Ce n'est plus un tondeur bourru avec son pinceau et son crésyl, c'est un aimable gaillard qui, tout en mâchant son chewing-gum, fait entrer sa petite pomme d'arrosage dans les braguettes et dans les chemises, pour y souffler du D.D.T. On n'arrête pas le progrès ! Ça ne pique pas, ca ne sent presque rien. C'est le premier soin que nous recevons, notre premier contact 'administratif' avec les Américains. Nous remontons dans nos camions. Le soir, nous débarquons à Longwy. LaFrance !!!
Il fait nuit. Des jeunes filles françaises nous aident à descendre. Elles nous aident avec application, comme on prend soin de blessés. Certains se laissent chouchouter avec ravissement. D'autres protestent. La galanterie du coq gaulois reprend le dessus. Ils refusent de laisser porter leur sac en toile d'emballage ; car tous nous en avons un. Nous échangeons quelques paroles. Des jeunes filles qui parlent français ! Des filles de chez nous ! Certains ont les larmes aux yeux.
Nous sommes nourris puis hébergés dans des dortoirs de casernes où nous passerons la nuit. Nous voici levés à l'aube et rassemblés. Des officiers français circulent et nous regardent. Nous attendons, alignés. Pendant cette attente, il convient de parler d'un personnage haut en couleur.
L'AMI Z.

Une mise au point semble nécessaire avant le récit qui va suivre.
Parler, comme je l'ai fait des 'Droit commun' puis des 'Politique', c'est désigner deux groupes, deux catégories que l'on différencie en leur collant une étiquette, correspondant bien sûr à un archétype. C'est mettre les gens dans ces tiroirs, d'où il dépasse toujours une tête au moment de les refermer. Il y a de tout dans les 'Droit commun' ! Depuis le proxénète pourri, qui vendrait sa grand-mère, jusqu'au malchanceux qui a fait un peu de marché noir pour nourrir la sienne.
Et puis, il ne faut pas non plus enfermer les gens dans le tiroir du temps ! Dix ans après, qui sait ce que sera devenu un homme ? Je dois donc des excuses à beaucoup de 'Droit commun' desservis par l'archétype. Pour faire amende honorable, voilà l'histoire d'un 'triangle vert', bon camarade sur les chantiers. Je l'appellerai pour la circonstance 'l'ami Z.'.
Il n'était certainement pas le plus indiqué à travers qui je pouvais m'acquitter ; peut-être même représente-t-il une fin de liste dans le genre, mais son personnage, si caractéristique, surgit chronologiquement aujourd'hui. Je l'ai donc choisi et le livre 'au garde-à-vous', si l'on peut dire, mêlé à d'autres, dans l'écrin nocturne de notre cour de Longwy.
Z. est un 'Droit commun' provenant de la prison lyonnaise de Montluc, déporté en même temps que moi.
L'œil bleu pâle surprend chez cet homme velu et brun comme on sait l'être autour de la Méditerranée. Juste ce qu'il faut de poils, poussant jusqu'entre les doigts et sortant par l'entrebaillure du col, pour conférer à ce personnage à la carrure massive et au nez de boxeur, l'allure d'un gangster chevronné. Le regard est calculateur, alors même que l'homme est animé des meilleures intentions. C'est qu'un passé mouvementé a marqué l'expression et sculpté le masque.
Fils de docker immigré yougoslave, il a vu son père s'user au travail, pendant que des souteneurs aux cheveux gominés se prélassaient aux terrasses ou se penchaient nonchalamment sur les billards du port, ajustant les coups de leurs mains soignées.
Il a choisi. Ni les travaux forcés, ni le travail prospère immobile qui choque sa moralité et conviendrait mal à son tempérament aventureux. Il a choisi le cambriolage citadin ; il fait ça en Arsène Lupin, en professionnel, avec conscience ! Prévoyant des instants mouvementés, il s'est entraîné au noble art de la boxe !
Il a son 'instrument' (pince Monseigneur articulée, se glissant dans la poche). Il sait comme personne écarter une porte à la pince, rapprochant progressivement jusqu'à bonne distance de la serrure deux cales de bois, une dessus, une dessous ; sentir et entendre, juste avant que ça casse. Il lui reste alors à mouiller les bois puis s'absenter pendant que ça gonfle, de façon que la porte cède en dehors de sa présence. Notre homme revient alors dans l'immeuble ; chapeau melon, gros pardessus foncé, serviette cuir au bras. Vu à trois mètres, c'est le parfait gentleman. Vu à trente centimètres, ce serait beaucoup plus inquiétant, mais qui irait dévisager aussi indélicatement un parfait gentleman !
De deux choses l'une ; ou on s'est aperçu ! En quel cas on s'affaire sur le palier, et il continue à gravir les étages ; ou un silence complice lui indique que la place est libre.
Le professionnel qu'il est va maintenant où tous les bourgeois imaginent qu'ils sont seuls à cacher les choses : dans les rallonges de dessous de tables, ou dans la salle de bains, là où le tuyau mal ajusté entre dans le mur, etc...
Il ressort presque toujours avec un bon butin. Il s'en prend le plus souvent aux fourreurs, ayant remarqué que ceux-ci habitent généralement au premier étage, au-dessus de leur commerce, et possèdent une villa dans laquelle ils passent les dimanches.
Il n'a pas d'armes sur lui, seulement ses poings, qui ont un pouvoir soporifique ! Par contre, il a un bon avocat qui l'a instruit d'un point essentiel du Code pénal : ça n'est pas la quantité volée qui compte, mais la manière ; la qualité du travail en quelque sorte ! Le vol sans armes et sans effraction constatée sur le fait étant la règle d'or du parfait cambrioleur.
Z. travaille toujours seul, mais fait partie d'un groupe d'amis.
D'abord une convention rigoureusement respectée ; l'argent provenant d'un 'coup' réussi dans une villa ne devra en aucun cas être dépensé sur place, mais toujours dans une autre ville. Les indicatrices que la police compte toujours parmi leurs compagnes de fête auraient tôt fait de signaler leurs dépenses.
Et malgré tout, si on se fait prendre ? On sera condamné à peu de choses si on s'est tenu aux normes. On connait d'ailleurs assez le Code pour savoir à l'avance à combien on s'expose.
Très important d'avoir ce bon avocat, presque un ami, qui vous connaît à la façon d'un médecin de famille ! Soucieux, comme il est naturel, de la santé de son client, l'homme de loi fera en sorte que tout le temps de la peine soit effectué avant le jugement. Quel intérêt ? C'est qu'avant le jugement, on est seulement 'prévenu' et non' détenu' comme on le serait après la condamnation prononcée.
Les 'prévenus' (supposés innocents) sont incarcérés en Maison d'arrêt, tandis que les 'détenus' le sont en Centrale.
La différence des régimes comporte de nombreux avantages en faveur de la Maison d'arrêt. Outre qu'on y peut porter ses vêtements personnels et communiquer plus facilement avec l'extérieur, il est aussi permis de faire entrer la nourriture du dehors, d'un restaurant si on le désire, pourvu qu'on paie. Cela s'appelle 'être au panier'. Et qui paiera ? Mais les amis, bien sûr, sinon à quoi servirait-il d'en avoir ? Et que fera-t-on durant les longs mois de détention ? On préparera les coups à venir, ça va sans dire ! On aura tout le temps ! Et, qui viendra vous chercher le jour de la sortie, au lendemain du jugement, Mais, les amis ! En Cadillac de préférence ; par ces temps de guerre, une 15 Traction fera l'affaire. De toute façon, on sablera le champagne et on fera une nouba à tout casser.
Ainsi l'ami Z. 'travaillait' avec un certain bonheur, tour à tour secouru ou secourant, selon qu'il fût ou non en prison, lorsque les aléas de la guerre ont infléchi son trajet.
Dans les camps et sur les chantiers, il s'est avéré un compagnon acceptable, somme toute bon camarade. Je me prenais à ses récits, il s'amusait de ma fraîcheur d'âme. Vu mon métier, il proposait que dans l'avenir, nous nous occupions conjointement de bijouterie ! Mais soyons sérieux, et revenons à Longwy, dans l'aube de ce matin de mai.
Z. ? Je l'ai perdu de vue. Il est parti avec d'autres commandos, vers d'autres camps. Le reverrons-nous ? Est-il encore vivant ou disparu ? et voilà qu'il va réapparaître !
Des réverbères éclairent l'espace où nous sommes alignés. Les faisceaux triangulaires de leurs lumières descendent sur nos rangs. Nous avons tous abandonné nos tenues rayées pour des tenues kaki. Nous avons tous de grosses chaussures montantes de cuir noir,(saisies à la Reischbahn), qui soulignent nos rangs d'un trait sombre. Plusieurs alignements d'une centaine d'hommes chacun font une perspective parfaitement uniforme, hormis, au sol, un seul accident, un double point brillant ; quelque chose comme deux étoiles déposées sur les pieds d'un rapatrié ! Mais, ma parole, c'est une paire d'escarpins vernis !!! Qui a pu ? Qui a trouvé ça ? Mon regard remonte le long de la silhouette qu'alors je reconnais ! Z. ! C'est bien lui, bien vivant ! Qui renoue, qui va de l'avant ! J'en ris encore, et bravo quand même pour les escarpins !
Accordons lui que peut-être, l'épreuve des camps l'aura rendu plus sérieux, ne l'enfermons pas, comme nous l'avons dit dans ce tiroir du temps ! Illustré par le vieil adage 'qui a bu boira'.
LONGWY GARE

Là-bas vers l'Ouest, le velours de la nuit se dissout. Dans l'aube, des cheminées se profilent. Derrière nous, une traînée acajou dans l'opale du jour naissant.
Je le regarde de tous mes yeux, ce train, notre dernier train ! J'embrasserai bien la locomotive ! Je faisais ça quand j'étais môme, tellement j'étais content de la retrouver le matin sous mon oreiller !
Celle-là fume doucement sous le ciel ; c'est sa manière de ronronner ; elle sait bien qu'elle va à Paris ! Et puis elle sent bon, avec son huile et son charbon !
Autour de moi, les Haeftlinge s'affairent.
Ça ne se laisse pas facilement habiller un maigre ! Même sous plusieurs épaisseurs de tissu, ça pointe les os ! Et puis il y a les cous qui se promènent dans les cols ! Heureusement, il y a les regards et les sourires. Que parlais-je des Haeftlinge ! Ils ne le sont plus ces hommes en costume kaki ! Avec leurs grosses chaussures noires et leurs têtes rasées, tout ce bataillon que le soleil levant empourpre, ils ne le sont plus ces gens qui rajustent leur baluchon ; ils ne le sont plus ! C'est ce qu'il va falloir expliquer à certains pendant de longs mois. Mais ne nous laissons pas attrister, ne ternissons pas la joie du moment.
La loco siffle ! Elle va être le chef d'orchestre d'un formidable concert que beaucoup n'osaient plus rêver, celui du retour ! "Les voyageurs pour Bar-le-Duc, Châlon, Epernay, Château-Thierry, Meaux, Paris, en voiture !" C'est crié en français, c'est irréel ! On n'est pas encore habitué ! Là-bas, Julien me fait signe. Il va falloir monter. Nous nous hissons dans les wagons... Une joie stupéfaite. On n'y croit pas encore. On se hèle, on s'interpelle, une sorte d'ivresse, on dit un peu n'importe quoi, histoire d'entendre le son de sa voix, histoire de participer au concert.
La loco siffle encore. Le décor s'ébranle. La voute indigo du ciel surplombe cette campagne tant rêvée qui vient à nous. Tout le monde crie en même temps, il fallait s'y attendre : "A Paris"
- "A Paris." Ça vous donne le frisson ! Ce ne sont plus des Haeftlinge mais des combattants qui reviennent comme jadis on revenait des croisades. A Paris ! A Paris !
Avec quel plaisir je les regarde ces champs, ces villages, ces fermes, ces clochers et leurs coqs, qui maintenant surgissent au lieu de disparaître, car tous nous regardons vers l'avant, vers la vie ! C'est comme une fortune merveilleuse qu'on récupère, que je récupère ! Je n'en reviens pas encore ! Depuis des semaines que je suis libéré, je croyais m'être fait à cette idée, mais au moment du retour, l'étonnement d'être sorti de là revient comme une frayeur rétrospective.
Dans le calcul des probabilités, les quotients se multiplient. Affronter successivement deux épreuves dont on n'a qu'une chance sur cinq de sortir représente à la fin une chance sur vingt-cinq ! A ce train là, si en plus en tient compte des risques encourus dans la Résistance, je n'avais guère plus d'une chance sur cent ; moins peut-être ; et pourtant je suis là !
Le bonheur animal, élémentaire, à la fois énorme et si simple d'être là.
"Dites-vous bien, mes camarades, que tout ce que nous vivrons désormais, ce sera du 'rab' !" disait l'autre jour un Haeftling. Lui aussi exprimait à sa manière l'étonnement d'être là.
Bien sur, ma santé n'est pas brillante, il s'en faut ! Mais ma profession 'd'artisan en chambre' se prête bien à redémarrer. Je travaillerai à la mesure des mes possibilités. Ça va faire drôle de reprendre l'établi ! Le monde va rétrécir pour se condenser dans ma loupe.
C'est toute une bataille qui se joue quand il faut redresser un spiral, faussé à un ou plusieurs endroits. Quatre ou cinq spires au millimètre ! Il faut saisir simultanément avec deux précelles, l'une en amont, l'autre en aval, et redresser aussi bien dans le plan que dans le profil. On retient son souffle ; on en transpire ; mais on y arrive. C'est peut-être, par les dimensions, l'acte manuel le plus délicat qui soit.
J'aime ce métier parce qu'il est extrêmement difficile et qu'on y devient virtuose, comme tout professionnel du violon ou du piano. Malheureusement, on est seul à profiter de la partition. On y atteint cependant une grande sérénité ! Sauf lorsqu'on fait sauter et qu'on perd une pièce microscopique qu'il faut alors chercher tous azimuths ; d'abord sur l'établi, puis au sol, muni d'une pelle, d'une loupe et d'un petit balai ! Sans oublier les revers de pantalon et le dessous des chaussures. Chercher avec patience, méthode et acharnement est le lot de la profession.
On y retrouve le sens de la prière, parfois celui de la fête ; aussi celui de la malédiction.
Des dessins concernant l'apprentissage montrent l'établi déserté, l'horloger étant sensé être dessous, à quatre pattes !
Dans ce métier, on est son seul maître et responsable. L'unique critère est que les réparations tiennent la garantie de un an ; la mécanique horlogère ne pardonnant pas, cela demande une grande rigueur. C'est aussi un métier où l'on travaille quand on veut ! A condition de vouloir souvent et longtemps à chaque fois, vu qu'il est mal payé !
Ainsi va le monde ! Mais je suis vivant ! Et tout ça est merveilleux !
Lorsque je poserai ma loupe, j'apercevrai par ma fenêtre le Génie de la Bastille, là, juste entre deux cheminées. Quand le soleil se promène sur les toits, les ailes vert bronze s'éclairent. C'est tout un monde ces toits ; ils se chevauchent si loin que, le temps d'une pause, on y perd volontiers son regard.
Et puis il y aura le thé à cinq heures. Sachant me trouver là, des amis désœuvrés viendront converser à loisir, tandis que je poursuivrai mon travail. Les discussions et les rires empliront ma pièce. Il y aura des géraniums aux fenêtres et peut-être aussi un chat là-dedans. Vers sept heures, je ferai des nouilles pour tout le monde. Ah oui, j'en ferai ! Parce que je suis vivant et que c'est formidable de penser à tout ça ! C'est ce que je viens de conter à Julien qui s'amuse, tandis que la Champagne, tantôt plate dans ses craies déshéritées, tantôt vallonnée avec ses coteaux, avec ses vignes aux vins si joyeux, s'étire par la fenêtre.
Mais resterai-je artisan ou rejoindrai-je l'industrie ! Ça a son charme l'industrie. En 1937, j'étais entré chez Jaeger à Levallois. Nous, horlogers, qui pour la plupart nous connaissions depuis l'école, formions une grande famille. Mon entrée mérite d'être mentionnée.
Le matin où, muni de ma lettre d'embauche, je m'avance timide, je trouve le hall grand ouvert, occupé par un joyeux piquet de grève (avec occupation) "Ah oui, tu es horloger, camarade, eh bien tu ne refuseras pas de nous aider." Par exemple !! pensai-je, dans l'expectative. "Il s'agit de garder de nuit plusieurs milliers de montres électriques qui vont au tableau des Tractions Citroën."
- "Comment les garder ?" - "Oui, contre les sabotages, les jaunes, camarades ! Tu comprends ça, j'espère ?". Plusieurs de mes amis de l'école étaient déjà dans la place. Ils ne croyaient guère aux sabotages, mais sait-on jamais ! Il ne fallait pas être accusé de non-assistance à montres en péril ; la fibre professionnelle jouait. Il fallait passer la nuit sur le ciment de l'atelier. Habitué à camper par tous les temps, c'était pour moi un jeu d'enfant. Je retournai chercher mon matelas pneumatique et pris position. Installées dans les armoires à volets multiples, les montres y faisaient un bruit de chute d'eau propice aux rêves forestiers. C'est ainsi que le nouvel embauché fit sa première prestation en qualité d'occupant gréviste, gardien de nuit. Puis ce fut la vie dans l'industrie.
L'atelier d'horlogerie tournait rond. Pas de spiraux minuscules, mais le rendement devait être élevé. Empilés sur des fils, lavés au bain, séchés à la sciure puis a l'air comprimé, les roues, les platines, et les ponts étaient brillants. Un seul calibre de montre. Une pièce égarée n'était pas cherchée mais remplacée. Je m'étais facilement adapte !
Pris dans un restaurant voisin (l'Ambassade d'Auvergne) les repas du midi étaient une joie toujours renouvelée. Après, il restait un peu de temps. On jouait au billard ; la coutume voulait que le vainqueur dédiât au vaincu un dessin humoristique exécuté sur le champ ; on jouait aussi aux échecs et surtout, quand le temps s'y prêtait, à la pelote basque, contre un mur d'une rue tranquille. Nous nous amusions comme de grands enfants et nous nous mettions en retard. Malheureusement, il fallait pointer. Je nous vois revenir encourant et traverser le hall...
La Direction avait laissé le soin de fermer le tableau à une maîtresse femme dont la large croupe ne laissait que très peu de chances de saisir son carton au dernier moment ! Il fallait ruser et, désaxé, en équilibre sur un pied, tenter de contourner l'obstacle. Même cela était devenu un jeu et l'objet de paris. C'est ainsi qu'un jour je me foulai le poignet en pointant, ce qui fut salué par le chef d'atelier (pas dupe) comme preuve d'une belle ardeur au travail.
Que vais-je choisir si ma santé revient ; l'artisanat ou l'industrie ? Le 'dernier salon où l'on cause' ou la 'pelote basque' ?
Mais soyons sérieux, si c'est l'industrie, je retournerai au cours de maths des Arts et Métiers avec Sainte-Lagué.
Merveille que les maths ! Outil d'investigation magique ! Manière d'identifier le monde ! Joie de l'esprit ! Je me souviens de quelques exemples fournis par le professeur :
- Comment, par les Dérivées, déterminer le rapport rayon-hauteur donnant à une casserole un volume maximum pour une surface donnée. En passant toutefois par la dérivée d'un quotient, on trouve Rayon = Hauteur.
- Comment, par les Intégrales, calculer le volume de la sphère partant de sa surface. La sphère est considérée comme constituée par une infinité de cônes ayant pour base et somme limite de leurs bases, la surface de la sphère, et pour sommet commun son centre. Le volume limite des cônes (celui de la sphère) sera le tiers de la surface limite de leurs bases par le rayon (leur hauteur).
- Comment, par les Statistiques, on a séparé deux espèces de haricots qui, de mémoire de jardinier, n'en avaient jamais fait qu'une seule, cela rien qu'en pesant les sujets pour établir une courbe de Gauss qui, pour une race pure, présente le profil symétrique d'une cloche ; le sommet représentant le plus grand nombre et donc la moyenne de l'espèce. Dans l'expérience choisie, le profil de la courbe laissait apparaître deux bosses représentant les moyennes de deux races mêlées.
- Puis, les Imaginaires. Là, c'est le principe qui est séduisant : introduire dans une équation un élément imaginaire (I), qui n'existe pas dans les maths classiques, comme, par exemple : la racine d'un nombre négatif et permet cependant de résoudre, quitte à l'éliminer après coup ; et ça marche ! Combien de croyants, dans combien de mythes, ont fait des Imaginaires sans le savoir !
Après qu'Einstein nous ait donné la formule célèbre E = mc² : l'énergie développée par un corps dont on provoque la fission est égale au produit de sa masse par le carré de la vitesse de la lumière. (Julien, pour son compte en est déjà à la théorie des quanta). Laissons le soin aux mathématiciens de l'après-guerre de nous faire connaître et savourer de nouveaux lieux mathématiques.
Mais il n'y a pas que les maths, tout me séduit !
La musique : je vais bien refaire une chorale. Ça me tente d'étudier les règles de l'harmonie ; ces accords qui s'enchaînent, ces changements de tons, qui tour à tour surgissent comme des coups de fouet lumineux où s'insinuent comme les variations de couleurs des Impressionnistes. Impressionnistes ! Ceux-là aussi fascinent avec leurs toiles ! On voudrait les connaître tous, on voudrait apprendre ! On voudrait peindre !
Tout cela bavardé avec Julien, le temps que la Champagne s'étire. Nous regardons à l'horizon grossir les forêts de l'Ile de France. Paris approche. Julien va aussitôt repartir pour sa Normandie. Pour lui aussi un choix : l'enseignement ou l'industrie. Il verra.
LA GARE DE L'EST, LA BASTILLE

La banlieue : les cœurs battent ; la gare de l'Est !!!
Nous n'avons pas eu le temps de prévenir de notre arrivée. Cependant, on ne sait comment, des familles se trouvent sur le quai ! Les rapatriés descendent. Un grand nombre d'entre eux sont aidés. Un voit des lits roulants, des béquilles ; ça rappelle des retours du Front en 1914. Mais, par-dessus tout, la joie, l'émotion. On rit et on pleure en même temps. Les bras ne sont pas assez grands.
Les services de la Croix Rouge nous entraînent vers des taxis réquisitionnés. Nous sommes convoyés jusqu'à l'Hôtel Lutétia, transformé en Centre de rapatriement. L'aspect luxueux du bâtiment impressionne. Je le ressens comme une marque d'attention à l'égard du rapatrié que je suis. J'entre dans la foule tumultueuse. Je rencontre France Hamelin. Nous nous embrassons. Je lis l'anxiété dans ses yeux. "Lucien suit, il va bien." La foule m'emporte. Julien et moi nous nous séparons. "A bientôt ami !"
Après les formalités de démobilisation, on me donne un bon pour un colis alimentaire que je vais chercher aussitôt. Le colis est assez important et je me demande naïf ce que ma famille va bien pouvoir en faire. Il ne me vient pas à l'idée que, Paris délivré depuis un an, il puisse encore y avoir des restrictions. Et me voila sur les quais du métro.
Entendre le bruit de la rame et les portes qui s'ouvrent ! A cet instant seulement, je me sens vraiment parisien ! Je reviens de très loin, de ' l'horrible ', et m'intègre incognito au 'très simple', au 'quotidien', au 'merveilleux'.
Vous rendez-vous compte, vous tous, autour de moi, quelle chance nous avons ? Je dis 'nous' parce que maintenant je suis des vôtres. Oui, je sais, j'ai le cœur qui bat à l40, il manque encore de sang. Le souffle cardiaque entendu à Buchenwald ? On verra ça bientôt. Les rhumatismes qui, de temps à autre, me serrent comme un carcan. On verra aussi. Je sais, je ne peux pas encore courir. Mais quand on fait partie des troupes de choc ! L'important c'est d'être ici.
Debout près de moi deux jeunes gens se parlent à voix basse tandis que sur la barre leurs mains se rejoignent. Une femme penche un regard d'améthyste sur l'enfant qu'elle accompagne. Avec attention, un vieil homme dépose un colis entre ses pieds. Il remue les lèvres en souriant. Est-ce un cadeau ? A qui se réjouit-il de l'amener ? Derrière lui, des jeunes femmes bavardent avec entrain. Sur les sièges, des gens plus sombres, immobiles, certains somnolent. Sans doute le monde du travail. Pour eux tout est à refaire. Il faudra qu'on s'y emploie, mes camarades, mes frères.
Ma tenue kaki ne surprend personne. Seul mon colis retient quelques regards. Comme je les aime tous ces gens ! Comme je me sens bien parmi eux ! Comme c'est bon de retrouver sa ville ! Dans le tunnel, la rame se balance. Dubo, Dubon, Dubonnet. Clarté. Le quai défile puis s'arrête. Ça sent bon la citronnelle. Des gens descendent, d'autres montent. Adieu les amoureux. Les portes se referment. Une jeune fille se trouve adossée à moi. Ses cheveux blonds tombent avec grâce sur son pull gris-rose. Peut-être n'ai-je fait tout ce trajet depuis le maquis que pour permettre à ces cheveux blonds de tomber tranquillement sur ce pull. Pour que tout rentre dans l'ordre de la paix. L'ordre du bonheur.
La rame ralentit, les roues grincent dans le virage, Bastille ! Je vais revoir mon quartier, mes parents ne sont plus mais une sœur et un frère m'attendent.
Je sors ébloui. Voilà cette colonne si droite, avec son Génie si léger, brandissant son flambeau et ses Chaines brisées, dans une foulée si aérienne qu'autour de lui et jusqu'au loin la liberté irradie.



FIN


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EPILOGUE

D'abord, que sont devenus mes amis ?
Julien Sagot - Après avoir poursuivi une carrière d'ingénieur et prêté son concours à des organismes officiels - Après s'être marié et avoir élevé trois enfants, Julien goûte aujourd'hui une retraite bien gagnée. Il habite la région de Valence, où la vallée du Rhône exhale de si beaux ciels ! Nous nous voyons.
Fernand Canaud - Libéré à Auschwitz où l'anarchie des derniers exodes l'avait conduit. Après avoir réintégré l'administration pénitentiaire afin d'obtenir sa réhabilitation administrative, il est entré à la SNCF où il a fait carrière dans la comptabilité. Marié, quatre enfants, il vit à Nîmes non loin de la tour Magne au charme légendaire. Nous nous voyons.
David Nathan - qui apparaît porteur d'eau à la fin de ce récit est, sur mon instigation, devenu horloger-bijoutier. Deux enfants, Conseiller Municipal à la Courneuve, il vit sa retraite aux côtés de sa femme, à Saint-Paul-de-Vence, dans la douceur ensoleillée des Alpilles. Nous nous voyons.
Antoine Bérodier - est le nom de Toly - Ah lui ! Je devais le retrouver à Paris vers 1950, un soir où j'étais allé danser au Palladium, sur les grands boulevards. Ce jongleur, sous la lumière, souriant dans l'effort, y prenant un plaisir évident, c'était lui ! "Sais-tu que jongler cinq massues sous un plafond bas, c'est très dur", me dit-il durant nos retrouvailles fêtées joyeusement. Mais Toly faisait partie des 'gens du voyage', et malencontreusement, nous nous sommes perdus de vue ! Je le recherche.
Lucien Hamelin - Réintégré dans l'industrie. Conseiller Municipal à Vanves. Marqué par les Camps et par les séquelles de son accident professionnel, Lucien est décédé en 1965 à la suite d'un empoisonnement. Résistante, retraitée de l'enseignement, sa femme France Hamelin poursuit avec succès, une seconde carrière de peintre. Nous nous voyons.
Pierre - Pierre Sudreau - dès 1958 Préfet et directeur de la Sûreté puis Ministre de la Construction, et plus tard, ministre de l'Education Nationale. Longtemps Maire de Blois. A présent, en quelque sorte ambassadeur de l'industrie ferroviaire française, il exporte notre TGV. Il réside à Paris - entre ces déplacements, nous nous voyons.
Et moi-même ? Ayant progressivement récupéré un état de santé permettant une vie à peu près normale, j'avais, par la force des choses, rejoint l'artisanat, les usines d'aviation n'ayant pas encore réembauché. J'étais de nouveau 'Réparateur en chambre'. Abattant une cloison, j'avais installé mon logement comme j'avais rêvé de le faire durant ma captivité ; avec, aux fenêtres, géraniums en caisse et stores. Je m'étais procuré un chat blanc, persan à poil ras, du plus bel effet, dont le regard énigmatique et patient accompagnait désormais mes travaux.

Ainsi, le dernier salon où l'on cause était-il de nouveau ouvert de plus en plus fréquenté et joyeux. On y chantait à quatre voix, on y dansait même, on continuait d'y refaire le monde, et moi d'y refaire des nouilles chaque fois que c'était nécessaire.
Une telle activité nuisait parfois à ma production horlogère. Engagé avec plusieurs boutiquiers, je devais ponctuellement livrer mon travail (en vélo) dans le Paris de l'après-guerre. Une sorte de bohème besogneuse ! Tel était le paradoxe auquel j'étais confronté astreint à fournir dix à douze heures de travail par jour, il m'arrivait souvent d'y passer la nuit.
A l'époque, Francis Gay et Maurice Thorez partageaient en qualité de vice-présidents du Conseil, l'actuelle fonction de Premier Ministre. je ne sus lequel des deux Présidents incriminer, mais jamais les artisans ne furent plus écrasés d'impôts ! Cela représentait trois mois et plus de mon modeste revenu annuel. Pour moi, pas d'assurances sociales ni de congés payés. Ma double loupe me servait aussi à contempler mes économies ! Et vint l'hiver : je me revois sur le trottoir, faisant la queue devant le Contrôle des Impôts de la rue Saint-Maur, dont l'immeuble servait en même temps d'école aux apprentis contrôleurs. Je la revois transie, la cohorte des artisans blêmes, maigres, courroucés, accablés dans leurs canadiennes râpées ! Cohorte fendue comme une banquise par un brise-glace, sous la pression d'épaule de deux jeunes élèves arrivant à leur cours, roses de santé, à pleine peau dans leurs superbes vestes en cuir, serrant des serviettes bourrées de documents, sans doute à notre intention ! Ah ! Ils ne pèseraient pas lourd les artisans, avec leurs pauvres ruses, et les superbes serviettes (en cuir elles aussi) prenaient à nos yeux des allures de marmites.
Au cours des mois qui suivirent, certains artisans n'ayant plus rien à perdre, inscrivirent leur désespoir à coups de poings sur l'arcade sourcilière du Contrôleur, lequel dut plusieurs fois porter des lunettes de soleil, en fit une dépression et dut être muté ! Comme on le voit, sa fonction n'était pas aussi aisée qu'on eût pu l'imaginer. C'est que Marianne avait des dessous un peu justes, et ça n'allait pas sans contusions ni tapage. Agglutinés, pugnaces, sous les voûtes de ses perceptions, nous étions, en quelque sorte, les poux de sa finance ! Avoir tant lutté pour un destin aussi grêle !
Ainsi me trouvais-je plutôt en porte-à-faux pour adhérer aux combats de la classe ouvrière. Je le fis cependant, tant la jeunesse sait trouver en elle foi et désintéressement ! Je ne devais parvenir à un standing de vie décent qu'au prix d'un travail acharné qui ne cessa pas pour autant après mon installation, en 1960, comme horloger-bijoutier, dans une boutique située au 45 puis au 41 rue de la Roquette.
Au cours des années d'un artisanat si chargé, je n'en devais pas moins animer plusieurs chorales, épouser une de mes meilleures soprani, et parcourir l'Europe en moto avec celle qui, encore aujourd'hui, partage avec moi joies et peines.
Mais revenons à mon après-guerre, afin d'ajouter quelques précisions, ce qui semble nécessaire pour la raison qui suit : dernièrement, après lecture de mon texte, qui s'arrêtait alors au mot 'Fin', un homme éminent, proche des milieux littéraires, me fit ce reproche : "Après trois cents pages, Max Drouin ? connais pas ! Qui êtes-vous ?" Sans doute avait-il raison, la résonance sur l'actualité d'évènements encore proches malgré les années est inévitable. Sa curiosité demandait bien sûr "Et maintenant, depuis quel secteur d'opinion invitez-vous aujourd'hui le lecteur à vos forums ?"
Comme on l'imagine, j'ai, après les quelques semaines de réadaptation qui suivirent ma déportation, suivi avec le plus granit intérêt la démarche de ce Parti communiste auréole de gloire, qui par son organisation avait si bien contribué à me ramener de Buchenwald.
Toutefois je ne devais jamais me sentir séduit par l'ambiance par trop scolastique et besogneuse des réunions de cellule auxquelles il devait m'être donné d'assister.
Mon activité consista surtout dans l'animation durant deux années d'une chorale de l'Union des jeunesses Républicaines de France ; appellation destinée à ratisser large que s'était donnée le mouvement des Jeunesses Communistes.
Puis vint le temps des mésententes entre les dirigeants du Parti ; les exclusions successives des Marty, Lecoeur puis Garaudy, me déconcertèrent, le ton des invectives surtout me semblait outré, inadmissible ! Ennoblie dans les combats de la guerre, l'expression 'camarade' y était par trop malmenée. Puis il y eut la Hongrie. Bien sûr, du point de vue russe, douze années seulement après qu'elle eût perdu quinze millions de combattants, l'Armée rouge pouvait difficilement accepter de voir flotter le drapeau du régent Horty (allié d'Hitler) sur les voitures insurgées ; mais, vu de chez nous, le catastrophique, l'impardonnable, c'était d'avoir si mal géré la Hongrie qu'on en était arrivé là ! Les procès qui suivirent montrèrent qu'il devait bien y avoir – quelque chose de pourri au royaume du Danemark - en l'occurrence, dans la gestion des pays de l'Est par leurs Partis communistes, émanations directes du P.C. russe.
Par ailleurs en désaccord avec les statuts du Parti français ne limitant pas la durée du mandat de secrétaire général, voyant là un manquement grave à la démocratie, je m'éloignai décidément ; je le fis avec ma raison, mais le cœur a lui aussi ses raisons et il reste au fond du mien un morceau de tissu rayé qui flotte au vent de ma jeunesse avec son triangle rouge marqué F.
Et maintenant où va le monde ?
Si l'histoire de la société humaine est celle de ses outils, l'époque de l'atome et de l'ordinateur ayant aboli les distances, tout est devenu planétaire et exige donc des réponses planétaires. La pollution, le SIDA, la poussée démographique, la drogue, le chômage. Nous avons des années de retard dans la formation d'un gouvernement mondial dont l'ONU et diverses instances internationales sont l'embryon fragmenté ; ne vient-on pas de préserver le Pôle Sud, cela contre l'intérêt à court terme des plus grands ! C'est un début.
Nous allons l'avoir l'Internationale ! O pas celle du rêve ouvrier issu du romantisme, mais un gouvernement mondial qui dira seulement ce qu'il ne faut pas faire, traçant les limites au-delà desquelles on attenterait au patrimoine humain, laissant en-deçà la liberté d'entreprise à ceux qu'il faudra bien un jour appeler citoyens du monde !
Entre : d'une part le totalitarisme ayant engendré à l'Est le Zoo puis la décomposition et, d'autre part : le Capitalisme anarchique, ce 'cheval qui a pris la main' et galope maintenant dans une jungle au parfum de dioxine, il doit bien exister un chemin praticable pour la raison et l'humanisme.
Ces humains, plus on les observe, mieux on les comprend et déjà, mieux on les aime !



Max DROUIN
TABLE DES MATIERES

Avant-propos
Prologue

PARIS-DACHAU :
Le départ
Lyon - 25 juin 1944
L'imprudence
Croisement de chemins
L'Allemagne
Baden-Baden
Munich
Arrivée en gare de Dachau

DACHAU :
Dachau
Méhansarian
La douche
Les instructions
Le savoir-vivre
Lever de soleil sur Dachau
Les brontosaures
Forum - On philosophe
Appelplatz Dachau
Forum
L'étiquette au gros orteil
Forum
La bagarre
Forum (Alex)
Les secrétaires médicales
Méhansarian se promène
Les deux Saint-Cyriens
La pelote
Le manchot
Aimé et la camisole
Le micromètre
WEISS-SEE :
Dachau-Weiss-See
Weiss-See
Les Ukrainiens
Le névé
Les volontaires du dimanche
Les Ukrainiens jouent
Les Pommes de terre
Les travaux
Les rails
Le Komsomol de Toula
Fernand
Les peaux de pommes de terre
La décision
Six français s'évadent
L'empoisonnement
Les sacs de ciment
Marc le Feldlager
Karacho
Le capitaine SS
Un demi-litre de margarine fondue
Le sergent et le polonais
Les cabanes
Après deux mois
Kohl
Les poux
Les caisses

SCHNEIDERHAU :
Descente vers Schneiderhau
La pompe
Schneiderhau
L'officier russe
Le discours
La Schlitte
Le coup de pied au cul
Le bridge
Le meister
Les soldats russes
Le commando du câble
Les jouets en bois
Les deux officiers russes
Le cinéma
Nous chantons à trois voix
La mort du dentiste
La mort du Waffen SS
La fin approche
Le dernier commando
Adieu Schneiderhau
Le train

DACHAU :
Retour à Dachau
L'essai
Les Russes sous le lit
Les Russes chantent

BUCHENWALD
Le camp moyen
Le glas

OHRDRUF
Le Hongrois
Le feu au ventre
Le clown hagard
Joyeux SS
Le rêve
Le tabouret
Le billet vert
Le petit cheval
L'épreuve solitaire
Le salut
Le bloc schonung
Le ballon
La rocade
Carnet de bord du désespoir
La chance une fois encore
Dimitri se bat pour nous
Le transport plombé
BUCHENWALD (retour):
Buchenwald, terre promise
L'étouffoir
L'infirmerie volante du camp moyen
Le Jurassien
Les thermomètres
Le médecin-chef arrive à temps
L'hôpital
L'opération
En transfert
Intermède
Vers le petit camp
Buchenwald - l'organisation
Historique de l'organisation
Arrivée du convoi français
Le petit camp
La situation militaire clandestine
La douche
L'état de santé
Le commando de la mort
Forum
Le peintre hongrois
Les W.C. du petit camp
Pierre S.
Les quatre larcins
Le forum
Forum - La Dialectique
Février
Santé collective
Santé personnelle
La crise de rhumatismes
Lucien
L'hôpital du grand camp
Résurrection
L'observateur Russe
Douche particulière
La Marseillaise
Expédition au camp moyen
Forum
L'orchestre Haeftling
Toly jongle
Le bordel
Dresde
Toly quitte le bloc
Responsable des poux
L'évacuation menace
Surcharge du bloc
Il manque deux mollets
Un de la Bastille
Le départ du médecin juif
Le convoi d'Ohrdruf arrive
L'évacuation commence
Un repêchage dangereux
Les groupes de choc
Le transport des bouteillons
La cuisine de Buchenwald
Le Bloc 34
L'escamotage
Le Polonais revient
Par la fenêtre le 11 avril
Lucien - le 11 avril
Pierre - le 11 avril
Les Américains arrivent
La première nuit de liberté
Après coup pour mon compte
Les Ukrainiens à la libération
Le camp libéré et les 'Musulmans'
D. de Bordeaux
La visite des dignitaires
La grande marche de Toly
David et ses seaux
L'entrepôt SS
Le Général canadien
Ambiance avant le départ

LE RETOUR :
L'embarquement
L'ami Z.
Longwy gare
La gare de l'Est, La Bastille

EPILOGUE
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