Se changer soi pour changer le monde

Ecrit par
Luffin

Jean-Marie Luffin
SE CHANGER SOI
POUR CHANGER LE MONDE
Pour une résolution
des conflits interpersonnels
dans une perspective humaniste
La violence n'a jamais apporté qu'une seule paix.
Celle de la mort.
G.L.
1Jean-Marie Luffin
Se changer soi pour changer le monde
Bruxelles, 19 mai 2002
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NOTE AU LECTEUR
Pour mener à bien le présent projet, il m'a fallu me plonger dans de
nombreux ouvrages traitant de la problématique de la violence à tous
les degrés et dans les contextes les plus divers. Mais j'ai également
puisé à la source de mes propres expériences, de mes réflexions et,
bien sûr, de mes formations. Sans omettre les riches souvenirs nés de
mes rencontres avec des femmes et des hommes concerné(e)s par les
problèmes que suscitent l'état de santé (douteux) de notre démocratie,
la citoyenneté et la paix en général. Que toutes ces personnes, artistes,
universitaires, hommes de lettres, politiciens, jeunes, amies et
inconnus soient unanimement ici remerciés pour leur discrète et
anonyme contribution à mon développement personnel. Je ne pense
pas être parvenu au but que je m'étais fixé et j'ai encore conscience de
la difficulté qu'il y a à être tout simplement soi-même et pacifiste,
dans une société où la différence est toujours mal comprise, alors
même que cette différence se veut empreinte de respect et
d'écoute.
Aujourd'hui, ayant compris que je n'ai d'ennemi autre que moi-même,
j'espère à mon tour léguer un peu de mon engouement à celles et ceux
que les valeurs de vie, de « l'autre », de la différence, interpellent. J'ai
également parfaitement conscience de n'avoir pas fait œuvre originale
en m'impliquant spontanément dans le présent travail de fin de
formation, j'éprouve plutôt le sentiment d'avoir fait acte de foi et de
solidarité.
Nous savons tous qu'une guerre commence avec des mots, des idées.
Cela commence entre deux êtres humains, pour finir en génocide, en
holocauste. Ma présente conviction consiste à défendre l'idée que ce
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n'est qu'en répétant à l'infini ce que d'autres penseurs ont jadis dé-
couvert, que nous pouvons espérer rendre notre courte existence un
peu plus fraternelle et significative d'une digne civilisation humaniste.
Au début des années 2000, au gré de mes émissions hebdomadaires
(Utopia, continent du possible, qui devinrent par la suite Les rendez-
vous de Démocratie Plus ), à Radio Panik (radio associative
bruxelloise), il m'a été donné de présenter de nombreuses associations
et personnalités engagées dans la promotion, la défense de la
démocratie, de la paix et de la lutte contre la violence. C'est avec
étonnement que j'ai constaté que
la plupart de ces invités au micro
ignoraient pratiquement tout de la CNV (entre autres) ou ne
supposaient pas un seul instant que des formations à la communication
relationnelle puissent être le point de départ fondamental à la mise au
monde d'adultes matures, capables de résoudre leurs litiges en usant
d'abord et surtout de leur créativité. Lorsque le secteur associatif, à
l'instar de tout spécialiste, focalise son attention sur l'objet de son
combat, c'est normal. Mais il en oublie que l'esprit de non-violence -
l'ahimsa - doit animer toute intention authentique d'action dite
démocratique, citoyenne. Nous en sommes là : nos écoles - sièges de
tant de violence, déjà - sont tragiquement indigentes en matière
d'éducation, d'enseignement des moyens de résolutions positives des
conflits. Tout, en la matière, reste pratiquement à faire.
Ne perdons pas de vue que la préparation d'un crime est un crime
(Théodore Monod). Observons la violence, traquons-là. Dénonçons
qu'elle ne fait que détruire alors qu'elle s'affiche comme la meilleure
solution lorsque nous prétendons "avoir tout essayé". Un suicide n'est
pas une solution, c'est une fuite, un abandon. Si nous usons de
l'hypocrisie ou de la violence, cela équivaut à nous mentir à nous-
mêmes, à nous faire violence dans notre esprit et notre
chair. En
agissant de la sorte nous contribuons à appauvrir le monde, à le ruiner.
Or, la vie nous démontre qu'elle tend vers ces immenses et puissantes
richesses que sont la diversité et la créativité. C'est en multipliant à3
des milliers d'exemplaires la conscience et la volonté pacifiste, que
nous pourrons nous changer d'abord, avant d'envisager changer le
monde, parce que c'est la condition de base du changement tant
souhaité par la plupart d'entre-nous. A quel que niveau que ce soit,
nous portons tous la charge de la société dans laquelle nous vivons,
car nous en sommes les éléments constructeurs et responsables.
L'exemple du moindre de nos actes et de nos pensées a une incidence
certaine, directe ou indirecte, sur la mentalité de notre entourage
proche.
Ainsi, c'est bien le destin de l'homme qui se joue partout et tout le
temps, comme nous l'enseignait, en 1950, Stig Dagerman. Voici, je
l'espère, de quoi donner l'espoir aux jeunes générations, et à leurs
parents. Voici de quoi mettre en évidence la lourde tâche qui consiste à
devenir un adulte responsable du futur. Il faut faire passer le message.
J-M.L.4
Jusqu’où devra-t-on aller dans l’agressivité, dans la lutte contre
autrui (et donc aussi contre soi), pour comprendre que la résolution
du conflit commence en nous-même ?
1- MODES DE COMMUNICATION
Si le
conflit fait partie de la vie, notre culture a beaucoup de mal à ne
pas céder en totalité à la légitimation de la violence. Ce qui nous fait
dramatiquement défaut est une morale de conviction, de respon-
sabilité. Mal perçu la plupart du temps, il est néanmoins temps de
considérer le conflit avec un état d’esprit ouvert, puisqu’il peut aussi
devenir facteur de développement et d’évolution. En soi, un conflit n’a
rien de dangereux : c’est nous qui faisons office de détonateur en
adoptant des modes de comportements inefficaces voire destructeurs.
Le pire serait de refuser le conflit, de le considérer comme quelque
chose de négatif, à fuir, à nier en lui opposant une violence censée
anéantir l'autre et son problème... qui reste commun, qui nous
confronte à nos manques, à nos besoins et frustrations. En toute bonne
foi, observons qu'aussitôt que nous optons pour de nouveaux rails, le
contexte prend instantanément un nouvel aspect. Le conflit peut alors
devenir un tremplin vers des possibles constructifs.
Retenons qu'anticiper et prévenir est nettement moins coûteux en
énergie que l'implication dans une guerre, petite ou grande. Lors d'un
conflit déclaré, nous pouvons toujours choisir de fuir, nous taire, céder
invariablement aux violences de toutes ampleurs, d'en accepter, quoi
qu'il advienne, les revers par pur altruisme. Cependant, ces compor-
tements sont loin de nous
satisfaire et d'amener la concorde et la stabi-5
lité psychologique dans nos relations, car il faut toujours compter avec
la vindicte. Nous avons tous pu expérimenter cela. Pourtant, qui ne
souhaite mieux gérer ses relations conflictuelles ?
Quel que soit le mode de résolution adopté, mieux vaut ne pas miser
sur un excès, personnel ou relationnel, car il n'y a qu'un seul sens dans
lequel nous puissions raisonnablement trouver les moyens de parvenir
à ne pas nourrir l'agressivité de l'autre : celui de la reconnaissance de
celui qui agresse. Ceci implique qu'un champ de communication doit
être installé afin de demeurer nous-même, tout en parvenant à préciser
clairement nos objectifs. Communiquer c'est être en relation. Si cela
paraît une évidence pour tous, rien n'est plus important ni plus
difficile. En communiquant, nous nous mettons en relation avec le
vaste ensemble que nous appelons "réalité", truffée de préjugés, de
certitudes, de stéréotypes, de jugements et d'interprétations. Rien
d'étonnant que nous soyons confrontés à d'incessants conflits et
rapports de forces ! Si notre projet consiste à améliorer nos relations, à
mieux nous faire comprendre, il oblige à une remise en question de
l'approche de notre entourage et impose une interrogation sur notre
propre apprentissage de la communication, étant donné que
nous
n'apprenons nulle part à bien communiquer. Il y faut des principes de
base :
- Savoir admettre et reconnaître que l'expression de l'autre est sienne,
lui appartient, tandis que nous nous positionnons en parlant de nous.
- Avoir le désir de mettre en commun, de confronter les points de vue,
non en les opposant mais en les apposant. Il s'agit alors d'échange,
dans tous les sens du terme.
- Amener l'autre à parler de lui, non de nous.
- Ne pas s'imaginer que dialoguer pacifiquement revient à tomber
d'accord sur tout. S'entendre n'équivaut pas à avoir forcément le même
avis, mais ne doit pas systématiquement entraîner un conflit. L'opinion
de l'autre n'engage que lui, elle lui est personnelle et n'est en rien une
déclaration de haine ou de guerre.
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Nous venons de voir que communiquer c'est être en relation et mettre
en commun, rapprocher, trouver des affinités, des enrichissements nés
de la différence. Ce n'est donc pas invariablement contester. Les
pièges foisonnent dès que l'on se mêle de disserter sur un sujet, quel
qu’il soit.
Afin d'apaiser les tensions, il importe d'écouter l'autre puis de
confirmer ce que nous avons entendu et compris. C'est le point de
départ d'une communication dénuée d'agressivité. Communiquer n'est
pas imposer
une parole... ni la couper à tout bout de champ. Entendre
n'est pas répondre immédiatement, car la qualité de notre réponse
édifiera l'autre sur la qualité de notre écoute. Ce qui sera dit ne sera
jamais qu'une infime partie de ce que nous pensons... ou interprétons.
Nos idées dépendent des sentiments, des expériences proches, mais
aussi de l'instant. Les idées évoluent peu ou prou avec le temps et il
est utile de tenir compte de la valeur du temps.
La plupart des malentendus naissent d'une certaine exaspération issue
du fait que nous avons la sensation que l'autre ne nous écoute pas ou
que la solution n'apparaît pas immédiatement.
Fréquemment, nous sommes interrompus et il nous est répondu en
fonction de ce qui est perçu par l'autre, souvent de manière emportée,
hâtive. Ce faisant, nos réponses ne tiennent pas compte de la question
posée, alors la porte aux malentendus est ouverte.
Exemple : "Lorsque j'étais petit, on m'obligeait à manger de la viande
saignante et je détestais ça." Réponse : "Mais c'était pour ton bien."
Celui qui s'exprime ici en énonçant un fait n'est pas entendu puisqu'il
évoque un sentiment, alors que la réponse parle d'un fait. Nous avons
tous expérimentés des milliers de fois ce genre de pseudo-dialogue.
Nous allons au plus pressé, en estimant que nous pouvons
avoir
réponse à tout d'une manière aussi abrupte et définitive...
87
Le développement personnel alimente le relationnel
Subir sa vie crée un état d'esprit mortifère qui n'entraîne pas au
dynamisme créatif. A l'opposé, agir dans sa vie consiste à anticiper
l'avenir, refuser l'empirisme. En se voulant acteur décidé, on donne un
sens, on dégage une voie pour sa vie.
Définir clairement ce que nous voulons représente l'étape la plus
ardue. Établir un plan de nos objectifs constitue une phase
indispensable à leur cohérence, à leur réalisation. En étant clair, nous
atteignons ainsi des buts que nous somme capable de concevoir sur un
mode positif.
Si nous ne voulons plus vivre de situations répétitives, que somme-
nous prêt à faire comme efforts pour changer quelque chose dans notre
fonctionnement, sachant ce que nous voudrions vivre en lieu et place ?
Gardons nos objectifs sous contrôle. Désirer à tout prix un
changement uniquement pour les autres s'avère toujours inefficace, à
moins de passer par un rapport de force... qui ne sera payant qu'à très
court terme, parce que l'abcès continuera à infecter la relation. Non
traité, celui-ci éclatera tôt ou tard.
Si nous nous estimons agressés, ne commettons pas l'erreur
d'identifier la personne à son comportement ou à sa fonction. Se dire
que le violent est violence est abusif, parce que
le mot n’est pas la
chose mais la représentation que nous nous faisons de la chose.
Créons un rapport de confiance, écoutons les griefs, puis répondons
aux questions. Reformulons-les ensuite et proposons une négociation.
Durant cette démarche - la plupart du temps difficile - gardons à
l'esprit la finalité : quel est l’objectif commun ?
Il faudra proposer diverses solutions, mais certainement pas prendre
en charge l'intégralité du problème, sachant encore qu'il est permis de
se tromper, en en étant conscient, et l'accepter.
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Il faut se convaincre que si nous voulons un changement dans nos
relations, c’est à partir de nous-même qu’il faut l'induire et cesser
d’exiger que l’autre fasse le premier pas, sous prétexte que nous avons
raison, que ce n’est pas à nous à plier. Qu'allons-nous faire pour
atteindre ce but ? Commencer par définir concrètement un objectif,
l'imaginer dans le futur, en accepter les risques, les mystères, en optant
délibérément pour la vie.
En choisissant un objectif précis, clair, faisable nous maintiendrons les
bénéfices secondaires et constaterons ce que nous aimerions voir,
entendre, ressentir. Deux questions peuvent maintenant nous effleu-
rer :
1) Qu’allons-nous perdre si nous réalisons notre objectif ?
2) Comment pouvons-nous le modifier afin d'en conserver les béné-
fices ?
Le résultat visé présente-t-il des
inconvénients insurmontables ? Pour
supprimer ces craintes, notre objectif doit respecter les valeurs de nos
partenaires. Nous pouvons toujours atteindre un but sans tenir compte
des autres, mais si ce procédé génère effectivement des effets,
rappelons que c’est toujours à court terme. Par contre, il est plus
fructueux de concevoir un objectif qui tienne compte des consé-
quences sur l'entourage, de manière équitable.
109
Un objectif personnel crée un univers personnel
Donnons-nous une chance : déterminons le type de ressources dont
nous avons besoin pour parvenir au but et usons des moyens dont nous
disposons déjà, ceux que nous pouvons développer. De nombreux
chercheurs se sont enthousiasmés dans la quête de la compréhension
des processus qui mènent à la réussite relationnelle. Leurs connais-
sances tentent de se systématiser dans une discipline créée il y a une
vingtaine d'années : la programmation neurolinguistique. Celle-ci in-
clut des principes de communication non-violente et de médiation.
Nous pouvons également nous tourner vers la philosophie boud-
dhiste, dans laquelle nous trouverons maints préceptes propres à nous
aider d'une manière assez similaire. Auprès des stoïciens, tels que
Marc-Aurèle et autres, nous pouvons trouver de quoi méditer sur ce
qu'il est utile que nous comprenions. Avec eux, une nouvelle approche
de la vie nous permettra de mieux nous accepter,
d'aborder l’autre de
manière à vivre un peu plus en paix.
L’ensemble de techniques proposé plus loin aidera à mettre en
pratique d'autres façons de penser, d'être et d'agir lorsque nous nous
trouverons confrontés à un conflit, en réussissant ensemble plutôt
qu’en gagnant seul, en donnant l'exemple plutôt que des leçons. La
communication non-violente se nourrit de diverses techniques (PNL,
médiation, écoute,...) offrant une variété d’outils qui ouvrent la voie à
une prise de conscience et à une définition de nos programmes, de nos
objectifs, et de ceux d’autrui.
Ces moyens n’ont rien d'innovant puisqu'on trouve déjà dans les textes
anciens des principes relatifs à l’attention portée à autrui, à l’équité,
l’autocritique, l’inutilité de certaines violences, nos attitudes à l’égard
de la provocation, etc. Ces pistes permettent de nous ouvrir l’esprit à
la maîtrise des messages que nous émettons et aux effets qu'ils
produisent.
1110
Lorsque nous sommes impliqués directement dans des situations
sensibles, nos vieilles habitudes ne sont guère bonnes conseillères.
Alors, il nous revient de découvrir quels regards neufs, quels moyens
originaux s’offrent à nous pour que nos relations dépassent les
exécrables rapports de force, cette détestable « politique du corps »
(pour citer Marshal Rosenberg), et les rancunes tenaces. Afin de se
connaître soi-même et
devenir capable d'accepter les autres, d'être
motivé et efficace.
Pour ouvrir nos sens et comprendre les réactions de nos interlocuteurs
nous devons avoir recours aux attitudes assertives et de respect. C'est
la condition sine qua non. Dans le contexte d'une médiation, par
exemple, outre le fait qu'il convient de vérifier le bien-fondé de
l'interprétation, il faut conserver à l'esprit que le but n'est pas de
changer qui que ce soit mais d'installer un climat de confiance.
Impliqué dans une situation conflictuelle, nous pouvons adopter la
procédure mentale suivante :
Cause - Situation actuelle - Objectif
1- Quelle est (sont) la (les) cause(s) réelle(s) ?
2- Analysons-les au cas par cas.
3- Quelle est la situation actuelle ? Comment est-elle vécue ?
4- Appliquons-nous à cerner des objectifs COMMUNS.
Il s'agit ici d'apprendre à reconnaître autrui dans ses demandes. Le
manque de reconnaissance crée la distance, l'absence de dialogue.
Adaptons-nous au rythme de la situation.
Nous verrons que la reformulation est non seulement importante parce
qu'elle implique que l'on accepte de reconnaître l'autre dans ses propos
- et donc lui-même à travers ceux-ci - mais encore parce que l'on
ignore tout de la réalité de ce que dit l'autre et que ce dernier veut être
compris. Nos réactions se traduisent par un
bouleversement
physiologique, aussi minime soit-il, prévisible et visible, quoi que l'on
pense de sa maîtrise de soi.
1211
L'observation permet de décoder le lien automatique entre les signes
reconnus et la sensation qui y correspond. Dans le processus de
communication, une observation photographique permet de déceler
rapidement des modifications subtiles du visage, des membres, du
corps qui traduisent l'état psychologique de l'interlocuteur.
A ne pas oublier aussi que, dans son propre système, une personne est
toujours cohérente. À « sa » place, nous ferions comme elle ! Cette
précision pour montrer combien il est essentiel que l'on reconnaisse la
personne. Par rapport à ce système, il s'agit de se demander : qu'aurait-
il fallu pour que la relation se passe autrement ?
En créant une émotion qui installe la confiance, on peut à ce moment
demander de quoi on a besoin, quelle émotion fait défaut pour que la
relation fonctionne mieux. Il est évident que l'on ne peut faire que du
relationnel, on n'y échappe pas, quoi que l'on fasse, pense ou veuille.
Soit on accepte une sensation, soit on la refuse. Si on l'accepte il faut
gérer l'émotion qu'elle suscite (cas des infirmières), mais en aucun cas
il ne saurait y avoir absence de communication. La peur, la tristesse, le
doute, l'angoisse, la frustration sont autant
d'émotions qui nous
limitent lorsque nous les vivons comme insatisfaisantes ou dou-
loureuses.
Ces états internes ne sont ni le fruit du hasard ni celui du destin : ils
sont systématiquement précédés par des images internes négatives ou
par des monologues internes dévalorisants. En quelque sorte nous
créons nous-même nos émotions limitatives.
La créativité est un processus caractérisé par l'originalité, l'esprit
d'adaptation et le souci de réalisation concrète. Elle n'est pas à
confondre avec l'imagination qui, en soi, est inopérante et sert uni-
quement la représentation. Ce que nous décidons de faire de ces
représentations devient créativité dès que nous agissons, que nous
incarnons l'imagination et lui donnons corps. Celui qui s'interdit de
rêver, qui considère l'originalité comme dangereuse se condamne à la
1312
routine. Tout un chacun possède un potentiel créatif, mais peu
l'exploitent alors qu'il est indépendant de l'âge, du sexe ou de l'origine
sociale. Le potentiel créatif peut être éveillé à tout âge par une
pédagogie appropriée parce qu'il n'a rien à voir avec le quotient
intellectuel.
De la capacité créatrice dépend l'invention de modes de com-
munication nouveaux, impensés, surprenants. Rien n'est pire que de
laisser sa créativité en jachère, de se contenter d'une
routine
sécurisante qui ne l'est jamais qu'à court terme. L'être créatif est plus
attentif au monde, plus éveillé. Il comprend autrement les situations et
s'y adapte avec davantage d'aisance et de satisfactions que ne le
laissent supposer bien des apparences.
Plus on a d'idées, plus grandes sont les possibilités d'en trouver de
bonnes. En effet, il est plus facile de transformer une idée originale
qu'une idée banale en idée novatrice. Ainsi, peut-on rebondir sur l'idée
précédente pour en trouver d'autres.
Il est dans l’intérêt de chacun que tous les gens changent, non pour
échapper à un quelconque châtiment, mais parce que eux-mêmes
perçoivent que ce changement leur est bénéfique.
La paix par le verbe... La démarche de la communication non-violente
vise à nous engager à reconsidérer la façon dont nous nous exprimons
et voyons l’autre. Les mots ne sont plus des réactions routinières,
automatiques mais le point de départ d’actes réfléchis, émanant d’une
prise de conscience des émotions, des perceptions et des désirs.
1413
LA DEMARCHE DE BASE
1- Observer un comportement.
2- Réagir à ce comportement par un sentiment.
3- Cerner les désirs, besoins ou valeurs qu’ont éveillé ce sentiment.
4- Demander à l’autre une action concrète qui contribuera à son bien-
être.
Le refus de communiquer peut aussi être une forme de violence,
certes
bénigne et l’injustice en est une autre forme également. La violence ne
devrait être utilisée - et encore, dans certaines limites - que lorsque
tous les autres moyens ont été réellement épuisés. Souvenons-nous à
temps que nous sommes toujours plus indulgent à notre égard
qu'envers autrui, alors qu’il serait bon d'inverser ce réflexe !
Lorsque la violence est évitable (quoi qu’on en pense elle l’est la
plupart du temps), si la non-violence est possible, elle est toujours
préférable car la non-violence est toujours supérieure à la violence. Il
ne faut pas espérer résister au mal en imitant ses moyens.
Certes, la force d’aimer exige du courage, une détermination et un
engagement bien plus extraordinaires que le recours à tous les
(pseudo) héroïsmes destructeurs. Éliminer un adversaire n’est jamais
une victoire. L'unique victoire à laquelle nous puissions prétendre, et
qui nous élève au rang
le plus élevé de la dignité - est celle qui fait de nous des humains
refusant la facilité de la violence qui n'est qu'abandon, oubli, rejet,
négation de ce qui fait de nous des hommes en parfait état d’humanité.
Petite astuce :
Une personne se fâche, vous en veut. Inutile de lui dire : Vous êtes en
colère ?... Quel que soit le mode utilisé pour exprimer cette phrase-là,
il ne ferait qu’accentuer et conforter l’autre dans le sentiment que sa
1514
violence est justifiée (pour lui
nous méritons d’être punis), qu'elle est
légitime, nécessaire et utile à faire rétablir sa justice, sa logique.
Un moyen de désamorcer la violence d’une personne qui nous
agresse : lui parler de ses besoins.
1615
Il n’y a pas de qualité de la vie sans qualité des êtres. Et pas de
qualité certaine sans un certain détachement.
Louis Pauwels
2- COMMUNICATION ALIENANTE
Pour espérer réduire la violence, il faut en connaître les mécanismes
internes. Ceux qui usent quotidiennement de comportements agressifs
n’ont souvent aucune notion de l’existence d’une autre manière d’être.
Sans doute obtiennent-ils des résultats, mais tout le monde y perd et
adopte une façon d’agir fataliste : Que peut-on y faire ?, De toute
façon, si je résiste, ce sera encore pis... J’ai tout essayé, la gentil-
lesse, les compromis, la menace, la soumission totale... A quoi bon, il
est le plus fort, et puis je n’ai aucun pouvoir...
Face à une personne en état de violence, chez laquelle il apparaît que
manifestement c’est la seule possibilité d’expression, quelque chose
ne va plus. Ce genre d’attitude peut avoir pris naissance loin dans
l’enfance et l’on peut alors être effrayé par l'ampleur des dégâts
perpétrés dans le psychisme de ces victimes. Car la personne agissant
violemment est d’abord victime d’elle-même, prisonnière de ses
comportements répétitifs.
Au terme d'un pareil parcours de vie, l’aigreur, la
solitude, la
déchéance, les ennuis avec la Justice, la prison voire la mort attendent
tranquillement leur heure. Il est probable que certains contextes
induisent des facteurs d’irritabilité : situations familiales, senti-
timentales ou professionnelles délicates. L’humeur instable peut
conditionner le système de relation agressive en l’instituant comme
comportement normal. Apprenons à analyser nos propres colères, face
à certaines injustices ou inégalités.
1716
A bien y réfléchir, l’énergie dont nous faisons gaspillage, en pré-
tendant défendre nos opinions, naît tout de l’interprétation que nous
faisons de ce que nous considérons (il est des exceptions évidentes,
bien entendu) comme étant des injustices ou des inégalités. Ce que
nous nommons notre réalité nous est personnelle, ne sera jamais
identique à celle de notre voisin. La communication non-violente peut
nous aider à nous mettre dans un état d’esprit serein en nous
encourageant à focaliser notre attention sur ce que nous voulons réel-
lement, plutôt que sur nos défaillances ou celles que nous imputons
arbitrairement aux autres.
Ce mode de relation permet d’apporter un soutien aux autres dans des
rencontres authentiques, au lieu d'avoir recours à des diagnostics, des
rapports hiérarchiques ou une prudente mise à distance de toute
émotion.
Non-violence doit être ici entendu dans le sens où Gandhi la
pratiquait : pour désigner un état naturel
de bienveillance, lorsqu’en
nous il ne reste plus aucune trace de violence. La CNV déjoue nos
vieux schémas de défense ou d’attaque. Elle nous conduit à une autre
perception des intentions d’autrui et modère les réactions de résis-
tance, de défense ou d’agressivité. Lorsque au lieu de critiquer ou de
juger nous sommes attentifs à ce que nous observons, ressentons,
désirons, nous découvrons alors notre pouvoir de modifier le mode
relationnel dans un sens constructif.
Qu’on s’en souvienne, la CNV repose sur une pratique du langage qui
renforce notre aptitude à conserver nos qualités de cœur même dans
des circonstances éprouvantes. Son objectif consiste à nous rappeler
ce qui fait la valeur profonde des interactions humaines et à nous aider
à les vivre avec cette conscience.
Notre analyse d’autrui est l’expression de nos propres besoins et
sentiments. Ainsi, notre agressivité traduit nos frustrations. La CNV
peut encore aider les professionnels du conseil psychologique ou de la
psychothérapie à établir une relation authentique et réciproque avec17
leurs patients. La pratique de ce processus peut aider à identifier et
traduire nos pensées négatives en sentiments et en besoins. Nous nous
rendons à l’évidence qu’en la matière, nous avons toujours un choix
possible. À l’origine d’un conflit se révèle souvent un manque d’éveil
ou un blocage affectif. Le conflit s’alimente d’incompréhension, de
malentendus,
d’amour-propre et de notion d’honneur mal placés.
À la base de la résolution du conflit, il y a le rétablissement de la
confiance, de l’estime réciproque, de la coopération et de l’équité. Ces
principes constituent l’essence des démarches démocratiques. Ils
mettent en place la conviction que chacun est capable de trouver lui-
même la solution à son litige mais ne peut ni le résoudre seul, ni par
l’unique et systématique biais de la violence.
Celui qui désire changer le monde doit parvenir à l’état de conscience
que cela ne se peut qu’à la seule condition de se modifier lui-même
d'abord. S’il attend tout des autres, il risque d’attendre encore très
longtemps. Il lui faut changer de comportement, de regard sur le
monde et sur autrui. La transformation nécessaire à ce projet de
remodelage du monde n’a rien d’impossible. Tous, nous avons déjà
pu, à un moment ou un autre, adopter une personnalité secondaire, un
comportement qui nous a permis de nous intégrer, à ce moment-là et
dans des conditions précises, en fonction d’un objectif particulier.
Hors de notre portée semble être l’idée que nous soyons capables de
nous fondre dans un autre type de comportement. Une attitude qui
briserait l’ancien moule de nos vieux fonctionnements figés dans le
béton des certitudes, des préjugés et des jugements. Ne laissons pas
passer les expériences vécues comme si elles n’avaient aucune im-
portance. Toutes nos paroles, tous
nos actes laissent des traces,
quelque part, dans la société. À divers moments de notre existence,
nous avons tous été tantôt gagnants, tantôt perdants, mais chaque fois
seuls. Toutes nos expériences sont à même de nous apporter quelque
chose. Sachons faire les bilans qui s’imposent. Qu’allons-nous gagner,
si nous changeons est la question-clef. Oublions un instant nos
justifications, nos convictions, nos intentions et réfléchissons à ceci :18
que gagnons-nous lorsque nous utilisons la violence, l’insulte, le
jugement, la non-reconnaissance, les armes, pour tenter de résoudre un
conflit ? Que gagnons-nous lorsque le jeu de la vie, vécu selon
l’agressivité maxima ne laisse place qu’à des gagnants, d’une part, et
des perdants de l’autre ?
Comment envisager un lieu de communication où il y aurait, non plus
un espace de lutte, mais de coopération ? Aujourd’hui, il est pour ainsi
dire acquis que l’attitude de collaboration est la meilleure parmi toutes
celles que l’humanité a pu exploiter et récidiver. C’est cela qui est
extraordinaire : comment n’est-on pas encore parvenu à saturation ?
Tout doit-il se poursuivre ainsi durant des siècles ? Devons-nous
mettre des enfants au monde et perpétuer les jeux de l’arène pour
eux ?
Généralement, si l’on peut se féliciter de l’absence de violence, de
conflit armé, cela ne signifie pas pour autant que l’on vive dans une
douce harmonie. En effet, tout reste à faire pour
empêcher les conflits
potentiels de se déclarer en guerres ouvertes. Si les abcès sont toujours
nombreux à couver, à nous de les dépister. La meilleure tactique
consiste à prévenir le conflit en choisissant un mode de fonction-
nement prophylactique basé sur des principes créatifs et humanistes.
La finalité de l’auto-transformation aura pour moteur de faire de tous
les acteurs d’un conflit des gagnants. C’est en nous interrogeant sur la
manière de poser nos actes, la manière de faire nos choix - donc en
nous remettant en question - que nous pouvons espérer améliorer un
tant soit peu notre contexte de vie.
Une grande sûreté de soi chasse les peurs. Sachons découvrir qui nous
sommes.
Par voie de conséquence, c’est en invitant les autres à s’interroger de
la même manière que nous pourrons mettre fin à nos conflits par la
mise en pratique d’une meilleure gestion de nos pulsions, de nos
désirs. À la lumière des observations faites par les éthologues, il appa-19
raît que nos actes sont nourris d’intentions partagées par le genre
humain : vivre la satisfaction de nos besoins immédiats ou futurs,
vivre ces besoins dans un confort le plus étendu possible dans le
temps. En cela, nous nous ressemblons effectivement tous, puisque
nos désirs s’enracinent à partir d’un même et unique tronc.
Si certains d'entre-nous sont capables de vivre l’instant, la majorité
projette dans le futur son potentiel d’agressivité et/ou
de bonheur,
tendu vers demain : demain ils seront heureux, tout s’arrangera.
demain, ils n’auront plus de difficultés, la retraite leur permettra
d'« enfin » vivre. Une fois demain venu, le bonheur n'est jamais tel
qu'on l'espérait ! La raison majeure étant qu'on ne peut vivre qu'une
seule dimension de temps : le présent. Hier n’a plus de consistance,
alors que demain n'existe que dans notre aptitude à anticiper.
Demain ne sera que la perpétuation du présent que chaque individu
éprouve, dans la solitude de son être, dans son « je » intime. Attendre
qu’aujourd’hui, que la semaine, que les mois ou que les années
passent, et croire que nous serons enfin heureux est une naïve illusion
que nous nous infligeons. Pourquoi être si cruel envers soi ?
Trop d'énergie se disperse à se focaliser ainsi sur cette éventualité qui
fait que nous vivons très difficilement le présent avec un esprit serein.
La gestion de notre agressivité n’est pas une composante innée de
notre personnalité. Lorsqu’on observe les animaux, on constate que
leurs comportements sont dictés par un code précis, régi par
l’impératif de survie. D’une part se trouvent les proies potentielles, de
l’autre les prédateurs. La violence de certains comportements n’est
dans ce cas que l’expression d’une force instinctive « obligée ». Chez
les êtres humains, on observe tout autre chose. La survie n’est
plus
régentée par l’absolutisme de la destruction. Notre régime ali-
mentaire, les conditions dans lesquelles nous vivons aujourd'hui
n’imposent plus des actes proches de ceux des animaux. Notre
intelligence, et le développement de la technologie qu’elle permet,
nous assure un territoire commun, une nourriture qui peut tout à fait se20
passer de violence perpétrée aux millions d'animaux, chaque année.
Nous pouvons poser des choix, changer de vie, de façon de penser,
nous documenter à de nouvelles sources, gérer notre vie selon une
éthique personnelle, échanger avec nos congénères des usages, des
richesses. Lorsqu’ils se disputent un territoire ou une femelle, les
animaux se livrent la plupart du temps à un simulacre de lutte. S’il
devait en être autrement, les mises à mort mettraient en péril la survie
des espèces. Raison pour laquelle on observe que les confrontations
figurent un ensemble de symboles. Chez l'animal, l’agressivité se mue
en un moyen d’opposer une force nouvelle (celle qui assurera la
pérennité de l’espèce), sans pour autant détruire l’un ou l’autre mem-
bre de la race.
En ce qui concerne l'animal-humain, plus question d’être obligé de
s’entre-déchirer pour survivre au quotidien. Les lois sont désormais le
garant d’une égalité qui ne se base plus sur la seule force. Toute
agressivité est réprimée, évacuée, en principe, par divers moyens,
comme, par exemple, le
sport.
Si l’être humain demeure malgré tout agressif, l’état du monde y est
pour quelque chose, avec sa surpopulation, son bruit, son anonymat,
ses pollutions et injustices. Ce délabrement peut générer un état
agressif latent qui ne demande qu’à s'extérioriser à la première
occasion. Ce n'est pas autrement que d'insignifiants fonctionnaires
peuvent devenir tyrans à la faveur des moyens et des circonstances qui
leur sont donnés. Notre état mental souffre de l’impact des médias, des
courants d’idées et des événements qui troublent la planète. Notre
agressivité potentielle mal gérée peut, soit se retourner contre nous
(boulimie, mensonges, trahisons, anorexie, dépendances diverses,
refus de dialogue...), soit sur autrui (insultes, gestes déplacés, voies de
faits, adhésion à des mouvements extrémistes...) soit sur le contexte
(vandalisme, déprédations...).
Aucune de ces formes de violence n’échappe au fait qu’elles ne
consistent jamais qu’en une réponse à d’autres violences. Lorsque
nous estimons que quelque chose ne devrait pas se faire, voire se dire,
lorsque nous souffrons d'une frustration jugée intolérable nous l'éprou-21
vons comme une violence perpétrée à l’encontre de notre liberté, que
nous aimerions totale. Aussi nous révoltons-nous, espérant soit attirer
l’attention, soit punir ou trouver réparation. De cette manière, la
violence ne cesse de se perpétuer au fil des
générations, à travers
mots, pensées, actes en décalage sur les bonnes réponses à donner aux
événements.
Comment espérer pouvoir s’adapter aux circonstances rencontrées ?
L’éducation s’en ressent terriblement et cantonne hommes et femmes
dans des rôles stéréotypés en fonction des préjugés :
Pôle positif : synonyme de force, de combativité, d’action, de raison.
Pôle négatif : synonyme de réceptivité, d’intuition, de féminité, de
fantaisie, de douceur.
FORMATION DE COUPLE
Dans une relation, quelle qu’elle soit, on observe aussi que l’un
cherche souvent à dominer l’autre. Certains cherchent à combler les
manques qu’ils éprouvent en eux. Ils tentent alors de contrôler et
d’entraîner leur conjoint, leur ami(e), un parent, dans l’illusion de la
fusion, alors qu’ils seront... dans la dépendance. Nous ne pouvons
concevoir autrement l’éducation d’un garçon qu’en tant qu’homme
dur, sûr de lui, prompt à vaincre les autres. La petite fille, elle, devra
être douce, servile, sociable, mignonne. Les exemples des parents
d’abord, des professeurs et camarades ensuite auront leurs effets
respectifs.
Ainsi la responsabilité de l’avenir psychique des enfants incombe-t-
elle autant aux médias qu’aux distractions - notamment le cinéma,
grand responsable de clichés, de propagation de préjugés, d’exemples
néfastes - et responsabilités légitimées à grands renforts de vedettes
sympathiques, dont la violence, le spectaculaire et
la vulgarité ne
parlent qu’aux émotions, pas aux sentiments.22
Partout, en toute occasion, dans le quotidien ou la fiction pure, une
sempiternelle violence est présentée comme l'unique recours possible
aux conflits. Pourtant, notre intelligence dispose de tous les éléments
pour agir en conformité avec nos prétendues aspirations de paix.
Ne pas faire aux autres ce que nous n’aimerions pas qu’ils nous
fassent... Air connu, mais si mal interprété dans une société où
beaucoup d’entre-nous agissent comme s’ils étaient seuls au monde.
Le conflit met en branle toute une mécanique qui ravive en nous
quantité de souvenirs douloureux. Les sentiments éprouvés alors nous
amènent à imaginer que les autres en sont responsables, alors que nous
sommes seuls générateurs de ces sentiments.
Nous prenons les vexations pour nous, nous prenons les insultes pour
nous, de même que le mépris, l’arrogance, les sarcasmes, les
jugements, le paternalisme. Nous n’entendons que la colère qui naît,
non les réels besoins inassouvis de l’autre, non les sentiments qui sont
les nôtres et ce que nous aimerions vivre. La spirale de l’agressivité
est mise en mouvement, nous embrayons avec les attitudes
provocatrices, les désirs de vengeance, les mots blessants,... En
punissant l’autre, nous nous sanctionnons par la même occasion, parce
que tout le monde y perd. Et que dire du processus sanctionneur qui
sera conservé bien au chaud, pour
resservir à la première occasion...
C’est par la force, l’ordre, la manipulation, le chantage, que nous
souhaitons que l’autre comprenne, que nous exigeons qu'il change,
qu’il abandonne ses revendications, voire qu’il disparaisse.
Dans une altercation, les mots de l’autre lui appartiennent. Libre à
nous de les prendre à notre compte si nous désirons souffrir.
Lorsqu’en « miroir » nous répondons à la violence verbale, ou autre,
nous perpétuons un archaïque schéma de fonctionnement qui procure
l'illusion de résoudre les choses, mais qui, à court terme, prépare les
violences à venir.23
"(...) La façon dont chacun de nous se comporte, jour après jour,
conditionne le monde dans lequel nous vivons. Quand les conditions
deviennent trop intolérables, nous nous révoltons. Mais nous ne
devrions pas oublier que c’est nous qui faisons ces conditions, les uns
par un abus tyrannique du pouvoir, les autres par inertie."
Henry Miller
3- VOULOIR AVOIR RAISON
Dans tout conflit vient un moment où, si nous n’y prenons garde,
l’acharnement survient, et tandis que nous nous entêtons, la résistance
ne fait que grandir. Nous prenons alors le risque de vivre le conflit
pour lui-même... qui deviendra une fin en soi. Ainsi en va-t-il de
l’escalade de la violence à partir d’un fait bénin. Observons-nous : la
plupart du temps nous passons au moins 80% de notre temps à tenter
d’imposer notre point de vue, à
essayer de convaincre, à plaider la
justesse de notre opinion. Cette énergie serait plus utile à la créativité,
au respect, à la sérénité ambiante. S’il faut parfois faire avancer les
choses - et ce n’est pas le moindre des prétextes - nous savons qu'il
existe d’autres moyens de parvenir à la concorde. Si nous avions
toujours raison, ou si nous craignions d’agir par crainte de mal faire, la
vie pourrait-elle encore nous apprendre quoi que ce soit ? Nous
connaissons tous de ces personnes qui tiennent plus que tout à avoir le
dernier mot. Laissons-le leur !
Prétendre gérer un conflit ne se résume pas à avoir, coûte que coûte, le
mot de la fin. Sinon, il sera très difficile de mettre un terme constructif
au différend. En tenant à avoir raison nous induisons chez l’autre le
sentiment qu’il sera perdant ou qu’il ferait mieux de l’être, avec ce que
cela suppose de rancune ou de menace latente. Revoyons nos valeurs,
donnons-leur du lest, ainsi qu’à nos frustrations, notre orgueil.24
Notre avantage réel ou supposé du moment, entraînera-t-il vraiment
un bouleversement intégral de notre vie ? Probablement pas.
Qu’allons-nous véritablement gagner ? Bien qu'il soit difficile d'ou-
blier les offenses, demandons-nous si nos sentiments vis-à-vis d’une
personne qui semble avoir toutes les peines du monde à reconnaître
ses torts, sont bons pour elle.
Chaque fois que nous nous tenons sur la défensive, lorsque
nous
critiquons, jugeons autrui et que nous nous abandonnons à
l’émotionnel, nous rencontrons de la résistance. Une chose
difficilement acceptable consiste à nous faire admettre que nous
pouvons avoir tort. Il est évidemment des cas où nous pouvons avoir
raison tout autant que l’autre. À d'autres occasions, par rapport à une
faute indéniable qui enfreint manifestement un règlement, il ne peut y
avoir deux logiques.
Même s’il est avéré que dans la logique de chacun, l’acte posé
est logique, il y faut tout de même une nuance et s'en référer aux
règles établies. A quoi pourrait servir d’établir des lois si le citoyen
pouvait à loisir se disculper en prétextant la validité de sa
logique personnelle ?
Un exemple : vous avez été surpris à rouler sur l’autoroute à 130
km/h. Si vous entrez en conflit avec les forces de l’ordre parce que
vous n’avez pas envie de payer une amende, vous ne pouvez obtenir
gain de cause, puisqu’elle était déjà perdue alors que vous vous
laissiez aller à dépasser - en parfaite connaissance de cause, donc à
vos risques et périls - la vitesse imposée.
En toute liberté, vous pouvez choisir de tenir à votre conflit, de vous
entêter à spéculer sur des excuses, des motivations pauvrement
étayées, car vous serez bien entendu énormément frustré, d'abord
d’avoir été surpris en flagrant délit d'incivilité, puis de subir une
sanction. Dès lors, ce que vous considérerez
comme une injustice à
votre égard suscitera de la rancune vis-à-vis des représentants de la
loi.25
CE
QUE
NOUS
INTERPRETATION
NOMMONS
REALITE
N’EST
QU’UNE
S’il est naturel d’avoir une opinion, ce l’est moins de prétendre tout
savoir. Nous pouvons supposer, imaginer, anticiper des compor-
tements, des réactions. Sera-ce pour autant la réalité ?
Nous fonctionnons volontiers selon le processus des interprétations et
des présupposés. Nous voyons le monde en fonction de nos expé-
riences personnelles qui nous permettent d’asseoir nos opinions. Notre
expérience n’est pas celle des autres, et qu’il est donc logique que
nous interprétions des événements identiques de manière différente. Il
n’y a pas une réalité commune. Il n’y a que des interprétations. À tout
instant, chacun vit une réalité différente, avec un contenu, un passé et
une expérience différente, les projections qui lui sont personnelles,
uniques.
Derrière les mots il y a un vaste contenu. Le simple fait d'entendre
l'usage que l'autre fait de la langue, et d'y accoler vos propres
synonymes peut suffire à être en dysharmonie sur le plan de la
compréhension. C'est ici que le mode verbal pèse de tout son poids
dans la conversation. Il importe de demander d'expliciter les mots
choisis par l'interlocuteur, sans s'approprier une signification per-
sonnelle.
L’usage du langage fait
de nous des victimes potentielles de ce moyen
de communication. Notre langue nous caractérise, parce qu’elle ne se
départit pas d’une interprétation certaine de la réalité. Issus de nos
pensées, les mots générés par nos sentiments et à partir de nos
observations, traduisent le choix que nous posons à partir d’un fait.
Nos termes traduisent l’option d’un jugement, d’une évaluation. Les
vocables utilisés sont insuffisants à nous faire comprendre d’autrui.
Raison de plus pour en user avec tact et réflexion. Si l’enseignement
fondamental nous prodigue les moyens de nous exprimer, il ne nous
apprend pas à nous en servir pour générer une formulation pacifique
de nos besoins. Notre expérience du langage et de la communication26
nous est propre, unique, étant donné que nous vivons tous une réalité
différente de celle des autres, même si nous vivons au même moment
quelque chose d’identique. Notre perception des événements, jointe à
l’interprétation que nous en faisons, dépend d’une foule de facteurs :
groupe social, antécédents familiaux, scolaires, sentimentaux,
professionnels, amicaux, artistiques, politiques. C’est dire si la
communication peut s’en trouver affaiblie, vulnérable et propice à
tous les malentendus. Inutile de chercher loin pour trouver là une des
origines majeures des conflits. Nous pouvons distinguer également
divers types de langage selon la distance sociale qui nous sépare ou
nous rapproche de
l’autre.
On reconnaîtra ainsi le paternaliste, le vindicatif, le suspicieux, le
jaloux, le partenaire, le coopérant, l’adversaire, le moralisateur, le
critique. Chaque type de langage a sa systématique propre, ses
caractéristiques et ses références. De désir en exigence, le langage
entrave la bienveillance lorsque nous exprimons nos désirs sous forme
d’exigences. Celles-ci font explicitement ou implicitement planer sur
le destinataire la menace d’un reproche ou d’une sanction, au cas où il
ne s’y plierait pas. Il s’agit d’un mode de communication courant dans
notre culture, notamment parmi ceux qui occupent des postes leur
conférant une autorité.
Ceux qui agissent par crainte, honte ou culpabilité paient un lourd
tribut affectif. Ce faisant, ils risquent de nourrir de la rancœur et de
baisser dans leur propre estime.
Il faut éviter de confondre jugement de valeur et jugement moralisant.
Nous portons tous des jugements de valeur sur les qualités auxquelles
nous attachons de l’importance, ce qui nous fait difficilement accepter
les valeurs d'autrui. Mais, lorsque la logique et la bonne foi s'en
mêlent, elle doivent nous aider à établir un équilibre qui occasionne,
sur le plan physique, moral et environnemental, le moins de nuisances
possible à la communauté.27
(...) Parfois, notre société, comme une personne atteinte de toxi-
comanie, semble fuir en avant vers une mécanisation accrue,
avec
l’espoir qu’un surcroît de technologie résoudra les conflits qui en
résultent (!) Nous agissons comme l’alcoolique qui, pour échapper à
la gueule de bois, se lance dans une nouvelle bordée.
Bruno Bettelheim
4- OBSERVATION ET EVALUATION
La communication aliénante est le produit et le support des sociétés
hiérarchisées dont le bon fonctionnement repose sur une majorité de
citoyens dociles. Nous utilisons le jugement moralisant, qui implique
que ceux dont le comportement ne correspond pas à nos valeurs ont
tort ou sont « mauvais ». Notre point de vue peut être général ou
spécifique. Dans le cas, dit accordeur, nous aurons une vue d'en-
semble, essentielle, synthétique, globale. Dans l'autre cas, dit
désaccordeur, notre vue sera celle du détail, du concret, de l'analyse,
de la définition, de la complexité. Il va de soi que tous nous évoluons
d'un style à l'autre au cours d'une même relation, suivant nos besoins
du moment. Les possibilités de conflit à partir d'une position
accordeuse s'avère des plus réduites. Plus nous plaçons haut nos
valeurs, plus nous devenons exigeants et plus les risques de conflits
croissent.
Ce qui ne revient pas à dire qu'il faille s'abstenir de tout
développement. Tout est question de congruence. En ne séparant pas
observations et évaluations, notre interlocuteur va se fermer ou
s’engager dans une procédure
agressive. Si nous nous contentons
d’observer, d’entendre, sans y mêler d'intention de jugement ou
d’évaluation, nous aurons plus de chance d’être nous-même entendu.28
L’effet d’une étiquette négative telle que « paresseux » ou « stupide »
saute aux yeux. Positive ou neutre, l’étiquette « cuisinier » limite notre
perception d’un individu dans son intégrité. Complimenter, comparer,
revient aussi à porter aussi un jugement de valeur... mais jamais ne
qualifie ce qu'est réellement la personne. Un cuisinier est une
personne qui, professionnellement, s'occupe de faire de la cuisine
durant son temps de prestations salarié et qui n'agit plus, ne fonctionne
plus en tant que tel, une fois son service terminé.
Il ne saurait être question de ne voir en cette personne qu’un
« cuisinier », quelqu'un né dans une casserole, ne pouvant s'exprimer,
s'épanouir qu'en termes de sauces, condiments, degrés de cuisson. Les
comparaisons entravent la bienveillance. Elles empêchent de prendre
conscience que chacun est responsable de ses pensées, de ses senti-
ments, de ses actes.
Le décalage entre le monde, ses différences, ses relations, ses
adaptations et notre langage truffé de stratégies de prises de pouvoir,
nous empêche d’user de ses richesses spirituelles comme d’un terreau
pourtant à notre entière disposition. Nous ne sommes pas capables de
recevoir, d’accepter, sans nous
sentir mal à l’aise. Donner, recevoir,
seraient des facilités si peu de ce monde ? Dans la culture judéo-
chrétienne, le plaisir est tenu pour suspect et, conditionnés que nous
sommes à une culture dans laquelle acheter, gagner et mériter sont les
modes d’échanges classiques, nous sommes souvent mal à l’aise
lorsque nous donnons ou recevons.
Cependant, il suffit d'être en empathie lorsqu’il s’agit de recevoir un
compliment ou d’en donner. A l'atelier, celui qui reçoit des compli-
ments travaille davantage, mais uniquement dans un premier temps.
Dès qu’il s’aperçoit de l’intention manipulatrice du compliment, il
diminue la productivité. Plus gênant encore : la reconnaissance perd
tout son charme lorsque les destinataires commencent à comprendre
qu’elle vise à leur extorquer quelque chose.29
Les compliments aussi sont des jugements portés sur autrui !
Considérer félicitations et compliments comme autant de jugements
de valeur coupés de la vie surprend. Force est de constater qu’ils ne
renseignent guère sur le vécu de la personne qui s’exprime mais la
présentent exactement comme quelqu’un qui juge.
Or les jugements, qu’ils soient favorables ou non, relèvent tous de la
communication aliénante. En estimant que telle personne est
« gentille » ou « experte » nous prétendons connaître ce qu’est cette
personne. Alors qu'il n’en est rien. Nous nous fions aux sentiments qui
naissent de nos émotions.
D’où notre interprétation sur la personne en
question. Souvent, les compliments prennent la forme de jugements,
aussi favorables soient-ils, parfois même prononcés dans un but
manipulatoire destiné à influencer le comportement d’autrui. Pourquoi
ne pas faire part de ce que nous apprécions, juste pour le plaisir, en
nous abstenant de toute évaluation ? Exprimons ce qui nous fait
éprouver un sentiment de bien-être et le contentement que nous en
avons éprouvé. Sachons nous réjouir d’un remerciement. Accueillons-
le sans éprouver d'indifférence, de gêne, supériorité ou fausse
modestie avec la personne qui nous offre sa reconnaissance. Ceux qui
sont convaincus du contraire croient à leur devoir, à leur mission
d’éduquer les autres, de leur enseigner ce qui est juste ou bon. À cet
effet, sont largement utilisés punitions, récompenses, chantages,
critiques et reproches. Les gens gentils à ce point sont dangereux.
Il n’y a pas plus grand péril à fréquenter une gentille personne qui
croit savoir ce qui est juste pour les autres. L’éducateur qui classifie,
juge, use des termes « devoir », « falloir », « être obligé de », révèle
inconsciemment le danger qu’il constitue pour autrui. L’approche
intellectuelle de l’autre exclut la qualité de notre présence, qui doit
être servie par l’empathie. Lorsque nous analysons les paroles de notre
interlocuteur et que nous cherchons à les intégrer à nos théories,
effectivement
nous l’observons. Nous ne sommes pourtant pas avec
elle, car l’empathie vraie est fondée sur la présence totale à l’autre.30
LES JUGEMENTS
Nous ne pouvons voir le monde qu’à travers la lentille déformante de
notre passé. Opinions et convictions naissent de ce que nous enten-
dons, voyons, vivons et interprétons. Dans notre peau il n’y a qu’un
seul être, seul à penser, à ressentir comme il le fait, d’une manière
absolument unique. À titre d’expérience, demandez à quelqu'un de
raconter une courte histoire à une autre personne, qui devra à son tour
la raconter à une autre, etc. Il ne faudra pas longtemps pour que
l'anecdote initiale finisse par correspondre peu à la version originale...
Même si nous usons de mots semblables, d’une langue similaire, notre
interprétation colore immanquablement ce qui est perçu par nos sens.
Notre potentiel inné emmagasine nos expériences, acquisitions
diverses qui étayent notre personnalité, notre manière d’appréhender
le monde, les contextes différents que nous traversons. Nous
éprouvons des difficultés à accepter des événements trop éloignés de
ce qui fonde nos valeurs.
L’inconnu, ce qui est étranger, perturbe peu ou prou nos références
selon que nous nous sommes privés d’expérimenter la différence, d’où
le danger d’en être affecté. Il arrive qu'au cours d'une discussion la
situation se dégrade. Explosion de colère, refus sec et définitif, mu-
tisme
froid, attitude distante. S’installe alors la panoplie qui émaille
les conflits. Ces changements sont précédés de messages exprimés par
le corps, les silences, les regards différents, les modifications de
gestes, de voix qu'il est utile de décrypter à temps.
10% seulement de ce qui est dit est retenu. Ce qui relève de la voix
entre en compte pour 25% tandis que 65% sont dévolus au langage du
corps. Cette estimation explique qu'il est plus facile de travestir des
faits exprimés avec des mots qu'avec des émotions traduites par des
signaux corporels qu'il est important de reconnaître.31
Observons, chez autrui, son attitude, demandons-nous quelle sensation
nous procure ce que nous voyons, entendons. Apprendre à lire et
écouter le langage non verbal développe l'acuité des sens. Cette
faculté nous familiarisera avec une autre approche de la relation,
durant laquelle nous vérifions en permanence comment notre inter-
locuteur reçoit et perçoit nos interventions. À nous d'adapter nos
messages, afin d'éviter de basculer dans un climat mal interprété.
Combien de temps faudra-t-il encore avant de ne plus résister au
changement ?
Deux types de contraintes entravent la relation. Ce sont les facteurs
objectifs et les facteurs subjectifs. Un des moyens de résoudre un
conflit réside non dans l’intention de modifier quelque chose chez
autrui, mais dans celle de s'approprier
tous les types de contraintes
afin de montrer que l’on ne se pose plus en accusateur. Autrement dit,
nous prenons la responsabilité de nous changer nous-même. C’est une
des réponses possibles qui permet de travailler sur les facteurs
externes (« Que vais-je faire pour l’autre, non pour moi ? »)
Mais qu’entend-on exactement par responsabilité ? Ce terme équi-
voque passe dans le langage courant pour signifier « Quoi qu’il arrive,
j’assumerai la culpabilité du fait. » Or, une autre signification tient
plus à la réponse que l’on donnera, vis-à-vis d’un fait (respons). Oui
ou non ai-je choisi délibérément, en connaissance de cause, d’agir de
telle manière ? On donnera la réponse en fonction de l’attitude que
l’on adopte. La responsabilisation implique que l’on varie le type de
réponse en fonction des contextes, intervenants, etc.
Il faut parfois prendre la parole en public : « Je constate que l’on n’a
pas confiance en moi... « . Ma responsabilité (ma réponse), face à ce
problème sera de me poser la question : « Que suis-je à même de faire
pour que l’on ait confiance en moi ? » Nous nous trouvons devant une
personne inconnue. Au premier abord, elle nous induit un préjugé, du32
genre : « Cette personne est comme ça, ou comme ça, donc elle ne
peut ou ne voudra probablement rien y changer. » En agissant ainsi,
nous coupons une bonne part de la communication possible, car les
valeurs sont différentes.
Écouter l’autre,
c’est l’approcher dans son vécu sans y intervenir,
sans faire référence à notre propre expérience. C’est donner de notre
temps, c’est nous destiner à l’autre authentiquement, pour le recon-
naître, accepter qu’il ne désire simplement que se vider, qu’il n’attend
pas forcément nos réflexions, du genre : « A ta place, j’aurais fait/dit
ça ... ».
Remisons au placard tout paternalisme, tout conseil, sans nous
emparer de ce qui est dit pour critiquer, agresser.
C’est aussi savoir que l’autre y trouvera un bénéfice certain de s’être
confié sans que nous nous soyons cru obligé de l’interrompre tous les
cinq mots.33
L’important n’est pas de dire des choses nouvelles mais des choses
vraies.
Goethe
5-ECOUTE ACTIVE
Savoir bien écouter relève de l’exploit lorsqu’on n’y est pas préparé
sérieusement, tant il nous est peu coutumier d’être en état de vigilance
pour autrui. L’esprit s’impose et réagit aux informations avec une
vitesse qui dépasse celle de la parole. Voilà pourquoi, éprouvons-nous
le sentiment d’avoir déjà compris où veut en venir l’autre alors qu’il a
à peine émit quelques mots. Pourtant, le moindre vocable fait
instantanément référence à une variété considérable d’images, de
situations personnelles (de part et d’autres) par notre cerveau
parfaitement apte à gérer quantité d’autres informations tandis que
nous nous contentons, avec plus ou moins de patience, ou de
diplomatie, d’écouter. C’est omettre
qu’en deçà des mots prononcés
existe une masse d’intentions informulables faute de temps, de
confiance, de préjugés, de susceptibilité, de manque de vocabulaire.
Que comprenons-nous réellement et que retenons-nous de ce qui nous
est dit ? Qu’entendons-nous précisément, comment interprétons-nous
ce que l’on nous communique ? Quoi que notre interlocuteur fasse ou
dise, tout ce qui émane de lui, jusqu’au ton, à la force employée et à
son attitude, tout est « décodé » et passe dans le filtre de nos
observations et jugements, si nous ne savons simplement observer.
Dès la naissance, tout est conçu afin que l’enfant apprenne vite à
parler. L’enseignement fondamental vise le développement de
l’expression orale, tandis que la faculté d’écoute est reléguée aux
oubliettes. Que de dégâts ultérieurs seront commis lorsque nous
userons sans discernement de la parole...34
C’est dire qu’avant même d’apprendre à bien parler, au sens où
l’entend la scolarité actuelle, il conviendrait d'exploiter l'art qui con-
siste plus à écouter qu’à entendre. Comment une personne qui
s’écoute trop (tellement convaincue qu’elle a raison) peut-elle espérer
être à son tour écoutée ? Quel partage de communication peut attendre
celui qui accapare l’attention par un verbiage envahissant ? Com-
muniquer quoi d’abord, tant il est vrai que beaucoup de nos pensées
sont alourdies par les effets d’une autre lacune : l’incapacité à
la
concision, à la synthèse. Qui n’a pas rencontré de ces personnes qui
vous narrent leurs faits et gestes des deux jours derniers avant d'en
arriver à commenter le détail essentiel ? Cette manie du verbiage peut
même se muer en logorrhée. La relation souffre de notre manque réel
d'éveil à l’autre, de notre perception du temps, nous qui en sommes si
friands et estimons en manquer tellement ! Bien écouter ne s’apprend
que si l’on souhaite vraiment améliorer le dialogue. Le but de
l’écoute est de refuser de répondre à ce que la narration révèle, pour se
centrer sur l’expression. Écouter attentivement peut passer pour de la
passivité, voire du désintérêt, dans certains cas. S'il n'en est rien, cette
apparence ne doit pas être maintenue.
Au cours d’une réunion, si vous laissez volontiers la parole à vos
collègues, si vous n’intervenez pas sans cesse pour couper la parole
d'untel, vous risquez de passer pour une personne distante, froide, peu
participative alors qu’il n’en est rien. Souvent aussi, en laissant les
bavards s’époumoner, si on leur en laisse le temps, l’un ou l’autre finit
par exprimer ce que vous auriez pu dire, ce qui vous incite à ne pas
intervenir inutilement. Finalement, ajouter votre grain de sel dans la
diatribe n’aurait sans doute rien apporté d'extraordinaire, exception
faite d'une possible idée originale digne d’être entendue de tous.
Après avoir
écouté et entendu ce que l’autre observe, ressent, désire et
demande pour rendre sa vie plus conforme à ses vœux, demandons-lui
de reformuler nos propres paroles afin de nous assurer qu’elles
correspondent à ce que nous voulions exprimer.35
Il est des cas rebelles à tout : malgré notre bonne volonté, notre savoir-
être et savoir-faire, les chances d’insuccès sont grandes vis-à-vis d’une
personne décidée à nous ignorer, à nous combattre jusqu’au bout. En
d'autres cas, la tentation peut être est forte de nous sentir supérieur, de
nous isoler dans un sentiment d’appartenance à une élite. Afin d'éviter
l’isolement prétentieux, soyons attentifs à nous observer : comment
s’assurer que nous avons bien écouté l’autre avec empathie ? Le
premier signe est celui d’un apaisement, d’un soulagement. Si nous
sommes dans le doute, n'hésitons pas à demander s’il y avait encore
quelque chose qui devait être ajouté. Quand nous prétendons dialoguer
avec quelqu’un, nous devons quitter notre univers personnel, oublier
qui nous sommes, nos convictions, nos solutions prêtes à l’emploi. Le
cas échéant, la prise de notes peut être utile si l’on craint de ne pas
tout retenir ou si l’on pense à certaines questions que l’on pourrait
oublier et que l’on posera plus tard.
En coupant la parole, en scindant le propos par nos interventions, nous
montrons que nous ne sommes pas disposé à tout écouter, ni à
réfléchir à ce qui
est dit. Un premier propos n’est souvent que l’infime
partie de l’iceberg et peut être suivi de sentiments non exprimés. En
maintenant l'attention et en réprimant le désir d'intervenir sans cesse,
parce que nous croyons détenir la bonne réponse, nous donnons à
l’autre le sentiment d’être vraiment écouté, respecté parce que nous lui
accordons notre plein intérêt, à lui-même et à ses demandes. Savoir
écouter est la première qualité du médiateur. Pour bien entendre, il
faut cesser de croire... et de parler en même temps que l’autre !
L’écoute est autre chose qu’une simple attitude apparemment passive,
elle consiste à soumettre notre compréhension du message au plus
sévère examen (mettre dans nos mots le contenu du message entendu.)
qui exige que le récepteur interrompe ses propres pensées, sentiments,
évaluations et jugements de manière à se consacrer exclusivement au
message de l’émetteur. Quelle plus riche aptitude pouvons-nous
développer que celle qui nous permet de faire abstraction de nos
certitudes, idées et valeurs personnelles ?36
Dans le processus qui nous occupe, celles-ci ne doivent en aucun cas
peser dans la procédure de médiation, puisqu’un médiateur n’exerce
pas afin de donner des conseils. Une habitude exécrable constatée en
toutes circonstances : la plupart des gens se coupent la parole, parlent
quasiment en même temps. La convivialité ce n'est pas cela !
Cessons
d'interrompre l’autre à tout bout de champ. En lui donnant le
temps pour s’exprimer, nous nous remettons devant notre propre
agitation, notre impatience et, finalement, notre style de vie.
Apprenons à prendre le temps là où nous sommes et dans ce que nous
faisons. C'est une question d'organisation et d'autodiscipline, jamais de
temps (il n'y a pas de gens pressés, il n'y a que des gens inorganisés).
On ne peut vraiment écouter l’autre si on l’interrompt sans cesse, si on
parle en même temps que lui. Mieux vaut se mettre à sa place
(empathie) afin de bien percevoir ce à quoi il tente de parvenir. Plutôt
que de poser des questions, il convient de préciser que si l’on en pose,
on n’exige pas pour autant une réponse instantanée.
Or, la plupart du temps, notre interlocuteur ne réfléchit pas avant de
donner sa réponse : il la tenait déjà prête avant même que nous ayons
terminé notre phrase ! Autrement dit il ne nous écoutait plus depuis un
moment... et impossible d'achever une phrase puisque l'on tient, aussi,
à répondre à la nouvelle réponse, etc. En finir avec cette exécrable
manière de non dialogue implique de laisser mûrir les propos, de
savoir les reprendre après réflexion, jusqu'à postposer la réponse.
Qui d’entre-nous n’a pas rencontré de ces personnes qui assènent, sans
même attendre que nous ayons terminé d’exposer une idée, leur
propre vision des
choses, leur solution, leur vérité définitive ? Nous
avons la sensation qu’elles pensent et répondent à notre place. Évitons
de rétorquer instantanément, sans réfléchir à la réponse que nous
donnerons. Ne lui prêtons pas des intentions qui n'existent, souvent,
que dans nos préjugés, notre méfiance, notre manque d'informations,
de patience.37
Une personne qui n’écoute pas est sur la défensive : elle ne désire pas
voir ses idées exposées à la remise en question. Car bien écouter
l’obligerait à se concentrer sur ce que dit son interlocuteur, la
contraindrait à lui faire sentir qu’il est vraiment écouté.
Cela dit, il faut s’entraîner à retenir les idées principales, sans laisser
paraître de quelconques émotions (elles peuvent empêcher de bien
écouter.) Le cas échéant, il faut maîtriser une éventuelle colère pour se
concentrer sur l’objet du litige, non sur la personne. Le respect de
celle-ci nécessite la capacité et la volonté de l’écouter, donc de
s’abstenir de lui imposer nos propres convictions.
Quant au respect de la vérité, il correspond à l’ouverture à d’autres
convictions que la nôtre, ainsi que l’acceptation de faits qui ne nous
sont pas favorables.
Écouter, c’est donner de son temps ; montrer par une attitude
corporelle qu’on est tout ouïe, c’est demander de plus amples
informations, sur un ton neutre, sans insinuations, axées sur l’histoire
de l’écouté, telles que : A quoi sens-tu cela ?
Comment sais-tu que
c’est ça qu’il pense ? Est-ce que c’est toujours ainsi ? Comment sais-
tu qu’il va réagir de la sorte ? Que pourrais-tu faire dans ce cas-là ?
Comment pourrais-tu imaginer autre chose ? Qu’est-ce que tu désires
exactement ? Et après, comment cela ira-t-il pour toi ?
Ce genre de questions est véritablement dirigé vers l’écouté, qui se
sent aidé à faire une introspection, à chercher ce qui lui convient, à
vérifier si c’est vraiment de cela dont il a besoin. L’écouté n’a besoin
que d’une oreille attentive qui ne juge pas, n’interprète pas, n’évalue
pas, ne conseille pas ni ne coupe la parole. L’écoutant renvoie sim-
plement le reflet des mots et émotions vécues par l’écouté.
Bien écouter et bien répondre est une des plus grandes perfections
qu'on puisse avoir dans la conversation.
La Rochefoucauld38
Écouter c’est rejoindre l’autre dans son expérience et non celle qui
nous est propre. C’est également reprendre certaines paroles pour
montrer que l’on suit et que l’on comprend et que l'on veut échapper
au jugement moral qui tranche le fil. Face au jugement, l’écouté
s’évertue à se justifier pour éviter la culpabilisation. Son angoisse est
renforcée par sa crainte du jugement, tout comme est ébranlée sa
confiance vis-à-vis de l’écoutant. Ainsi l’agressivité risque de surgir si
des allusions, des mises en garde sont suggérées par l’écoutant.
L'écoutant doit encore éviter les
interprétations. Il ne surenchérira pas
en amenant sur le terrain ses propres ennuis, ses expériences person-
nelles, ses considérations et exemples dont n’a que faire l’écouté. Ce
dernier ne se sentant pas écouté, risque de se transformer en...
écoutant !
L’écoutant évitera d'exprimer une éventuelle pitié qui n’aidera en rien
l’écouté, car alors il y aura deux personnes en train de souffrir. Il doit
aussi échapper au piège qui consiste à jouer au détective : « Et ensuite,
qu’as-tu fait ?... L’autre, comment a-t-il réagi ?... ». Ce genre
d’inquisition met l’écouté à mal, le perturbe et fait dévier son propos.
Tout aussi agaçant pour l’écouté est de s'entendre conseiller une
panoplie de recommandations, prodiguées pour notre bien et de bon
cœur par un écoutant qui fait tout sauf écouter. Nous le savons,
écouter l'autre sans s'emparer de sa parole est vraiment difficile. Nous
n'avons pas été éduqués à cela, nous n'en avons pas fait une saine
habitude de vie. Écouter suppose que nous soyons capables de prendre
du recul par rapport à nos propres valeurs et que nous sachions taire
nos jugements. Ce genre d'écoute permet à notre interpellant d'en dire
plus que de coutume.
Si nos questions sont ouvertes, sans jugements, sans « pourquoi » ni
« comment », elles ramènent les intervenants l'un vers l'autre.
Apprenons à accepter de nous taire et à ne pas
induire les réponses par
nos interventions intempestives qui court-circuitent le dialogue. Nous
proposons trop des réponses toutes faites qui font de nos dialogues des
espèces de luttes pour obtenir ou imposer notre raisonnement.39
Enfin, il faut encore savoir que lorsque nous prétendons écouter, c’est
souvent en interprète que nous fonctionnons. Pour écouter vraiment, il
faut cesser de vouloir gagner du terrain sur l’autre en nous imaginant
avoir compris où il voulait en venir et que notre propos sera plus
important, plus pertinent, et qu'ainsi nous pouvons gagner du temps.
On peut, si on veut, ramener tout l'art de vivre à un bon usage du
langage.
Simone Weil
LA REFORMULATION
Reformuler est tout simplement renvoyer à la personne qui vient de
nous communiquer quelque chose, son propos, le plus fidèlement
possible. Ce faisant nous lui exprimons que nous avons saisi ou que
nous tenons à comprendre. Cela implique que l’on gomme toute
interrogation. C'est certain, en reformulant nous interrompons le cours
du propos, non pour interrompre la personne qui nous parle mais pour
énoncer platement ce que l’on a entendu. L’important est que cette
personne soit rassurée quant à notre compréhension, du fait que nous
n’interprétons pas les termes entendus mais les restituons tels qu’ils
nous sont parvenus. Au sein d’un groupe, par exemple, lorsque chacun
peut reformuler, tout le monde trouve « sa »
place.
Mise en situation :
- Lorsque cette voiture a freiné à quelques centimètres de ma jambe,
j’en tremblais de frayeur et j’étais furieuse contre le chauffeur, vous
pensez bien !
(Vous, dans le mode interrogatif ) - Avez-vous ressenti de la colère à
l’égard du chauffeur ?
(Vous, dans le mode de la reformulation) - Vous avez ressenti de la
colère, contre ce chauffeur.40
La reformulation n’a pas à être ornée d’un point d’interrogation,
puisque nous nous contentons d’énoncer simplement un fait. Nous
donnons l’occasion à l’écouté de manifester ses sentiments et d’en
tirer ses propres conclusions. Bien écouter implique une approche
authentique de l’autre, l'obligation de le considérer positivement.
Nous sommes là aux portes de l’empathie.
Pour parvenir à être un écoutant « sûr » il faut effectuer un retour sur
soi, tester nos intentions, nous mettre à l’épreuve face à une éventuelle
position narcissique. Il faut être très présent pour établir une relation
d’égalité, sans aucun désir de posséder l’autre. Si l’écouté se sent en
confiance, il pourra se confier, dire sa difficulté. La personne qui veut
qu’on l’écoute ne souhaite pas faire les frais d’une quelconque domi-
nation mais désire échapper à toute critique, au paternalisme, aux
allusions, à l’apitoiement, aux préjugés, panoplie largement utilisée
par la plupart d’entre-nous.
On ne reformulera que si l'on n'a pas saisi l'un
ou l'autre élément de la
conversation ou pour donner la sensation que l'on écoute vraiment.
Lorsque nous percevons un silence plus long que de coutume et un
relâchement physique notable, nous pouvons supposer que la personne
a effectivement terminé de parler. Pour en être certain, il suffit tout
simplement de lui demander si elle a quelque chose à ajouter.
Avant que naisse un conflit il y a des actes mais aussi des mots,
destructeurs aveugles de nos frustrations, de nos besoins inassouvis,
de nos interprétations, de ce que nous aurions aimé obtenir et que nous
formulons en termes d’attaques, de reproches, de vengeance. Ceci dit,
ne nous leurrons pas : reformuler ne suffira pas entièrement à une
meilleure compréhension de ce qui est dit, mais c’est certainement
l’attitude de départ qui fera tomber certains obstacles à l’expression
car, même fugace, l'inattention peut suffire à induire chez l’écouté le
sentiment qu’on ne lui porte pas toute l'authenticité d’écoute dont il a
besoin.41
Il n’y a qu’une chose qui puisse rendre un rêve impossible : c’est la
peur d’échouer.
Paulo Coelho
6- ASSERTIVITE ET EMPATHIE
Se départir de toute angoisse, de toute intention de jugement et
accepter l’autre dans sa différence, ce qu’il exprime, même si nous ne
sommes pas d’accord, revient à être en état d’assertivité. Etre assertif
c’est parvenir à s’exprimer, à revendiquer un statut, une faveur
en
s’abstenant de porter un jugement, en exprimant simplement la
requête et les sentiments ressentis. Le langage assertif clarifie la
situation, désamorce le malentendu.
La technique assertive et empathique a pour elle de nous donner les
moyens d’exprimer clairement nos besoins, à partir de quoi il faudra
peut-être entamer une négociation. Ce type de langage clarifie les
besoins de l’autre, de même qu'il permet de s’apercevoir de
l’inadéquation de nos espoirs ou la possible mise en commun de
projets.
L'assertivité et l'empathie procurent à l’autre le sentiment que nous ne
cherchons pas à le flouer et que la confiance est réelle, qu'il peut
exprimer en toute franchise ses émotions. Qui dit assertivité dit
respect des valeurs humaines. Assertivité égale meilleure commu-
nication. Comment mieux communiquer en étant assertif : grâce aux
objectifs clairement énoncés et acceptés, grâce à une formulation
limpide des opinions qui évitent la critique implicite, grâce à la
recherche permanente de solutions aux problèmes abordés de front et
avec la volonté de les résoudre pacifiquement, en refusant la dualité
perdant-gagnant.42
Avec de l'entraînement, il nous sera possible de dire non ou oui aussi
bien que de l'accepter pour nous. Nous pourrons mieux exprimer nos
besoins, nos sentiments, émettre de manière juste les compliments ou
les critiques. Nous perdons pas de vue que
c’est d’empathie
(identification psychologique à l’autre) dont nous avons le plus besoin
dans la communication. Nous avons plus de chance d’en obtenir en
exprimant nos besoins, nos sentiments du moment, plutôt qu’en
ressassant injustices et difficultés du passé.
L’empathie est une compréhension empreinte de respect de ce que
l’autre nous dit, de ce qu'il vit et dans ce qu’il tente de nous impliquer.
Hélas, la plupart du temps, au lieu d’être en empathie nous coupons la
parole, nous intervenons, nous haussons le ton pour imposer silence à
l'autre et lui intimer de nous écouter. Nous donnons la plupart du
temps des conseils, imbus que nous sommes de nos expériences
universellement utiles et recommandables...
Donnons plutôt la chance à l’autre de pleinement s’exprimer avant de
prétendre porter notre attention sur la recherche de solutions.
L'empathie est une qualité de présence qui suppose que l'on offre toute
son écoute. Il n’y a jamais que des individus en recherche de confort
et dont les besoins ne sont pas tous satisfaits. En cela, nous sommes
bien tous identiques.
Une personne qui nous fait part de ses ressentiments ou difficultés a
besoin de se sentir écoutée. Inutile de l'interrompre à tout bout de
champ, d'intervenir fut-ce dans son sens, de faire des remarques
déplacées, des raccourcis qui risquent de faire bifurquer la relation ou
de lui faire comprendre
qu'elle monologue plus qu'autre chose.
En écoute active, en communication non-violente, quels que soient les
mots choisis par l’autre pour s’exprimer, écoutons ses observations,
ses sentiments, ses besoins et ce qu’il demande. Nous pouvons alors,
et alors seulement, choisir de paraphraser ses propos, en disant ce que
nous avons compris.43
Le ton de la voix que nous utilisons est très important. Beaucoup de
personnes sont « chatouilleuses » sur certaines intonations, elles
peuvent interpréter mal à propos un ton banal ou normal comme étant
tendancieux. D'autres risquent d’être hypersensibles, de se méfier
lorsqu’elles entendent répéter leurs paroles lors de la reformulation,
parce qu’elles imagineront qu'il s'agit d'une stratégie de psychologue
ou dissimule une moquerie. Notre ton devra indiquer que nous vou-
lons nous assurer d’avoir compris, non que nous croyons ou pré-
tendons avoir compris. Si nous prenons le refus de l’autre comme un
rejet, nous aurons à réagir avec empathie à ce type de message. En le
prenant contre nous, les propos explicitant le refus peuvent nous
blesser.
Important à savoir : Les actes d’autrui ne sont jamais la cause de nos
sentiments, ce sont nos besoins non assouvis qui en sont responsables.
Au cœur de toute colère, il n’y a jamais qu’un besoin insatisfait. Nous
ne manquons pas de tournures pour nous convaincre que ce sont les
actes des
autres qui sont à l’origine de nos sentiments :
- « Tu m’énerves », « Je suis déçu que tu ne sois pas venu à mon
anniversaire », « Je n’aime pas que tu fasses cela ».
Quelle est donc la cause réelle de la colère ressentie ? Avec Guy
Finley (1) , reconnaissons que nous ne manquons jamais de prétendre
que quelqu’un ou quelque chose est responsable de nos soucis.
Chaque fois que nous nous mettons en colère c’est parce que nous
croyons dur comme fer que l’autre a tort. Nous choisissons de le
blâmer, de décider qu’il mérite d’être sanctionné. Lorsque nous nous
sentons frustré, énervé par une personne ou une situation, disons-nous
bien, une fois pour toutes, que nous ne réagissons pas à la personne ou
à la situation mais aux sentiments que font surgir en nous cette
personne ou cette situation. Ce sont nos sentiments. Ils ne proviennent
pas d’une autre personne !
(1) Lâcher prise, la clef de la transformation intérieure, éd. Le Jour, Québec.44
Toute colère est le fruit d’une pensée coupée d’humanité qui engendre
la violence. Si la colère peut être utile, ce ne sera jamais qu’en tant
que signal d’alarme : nous prendrons alors conscience qu’il y a chez
nous (ou autrui) un besoin inassouvi, et que nos pensées du moment
diminuent fortement les chances de le satisfaire. Souvenons-nous
toujours que nos jugements portés sur autrui sont des expressions
détournées de nos besoins inassouvis. Entraînons-nous à démasquer
nos
jugements.
La violence naît de la croyance que l’autre est la cause de notre
douleur et mérite par conséquent d’être puni. Retenons que si nous
voulons vraiment devenir assertif, il importe de savoir reconnaître en
l'autre son intention positive, qui existe toujours, à des degrés divers et
en fonction de sa logique, de ses moyens. Même réduite à sa plus
simple expression, elle existe.
Pour pratiquer la communication non-violente il faut procéder len-
tement. Il convient de réfléchir posément avant de parler et souvent
simplement prendre une profonde respiration, ne rien dire. Souvenons-
nous du proverbe : « Tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant
de parler... » Lorsque nous exprimons directement nos besoins en
passant par des jugements, des interprétations ou des « images »,
l’interlocuteur risque d’entendre une critique. Il aura tendance à mettre
son énergie au service de l’autodéfense et de la riposte.
Nous pouvons remédier à l’agressivité dont nous sommes victime, ou
auteur, en usant de l’humour, de la répartie, en imaginant cette
personne dans une toute autre attitude, nettement moins puissante ou
impressionnante. Nous pouvons inspirer profondément et expirer
calmement, plusieurs fois, puis demander que l’on nous répète ce qui
vient d’être dit et reformuler ces mêmes propos. Disons-nous qu’il ne
s’agit que des mots de l’autre, qu’ils n'engagent que lui et que nous
n’avons pas à
supporter la responsabilité de ses sentiments à notre
égard. Si cela ne suffit pas à faire tomber la tension, nous pouvons
proposer de discuter de cela plus tard.45
Si nous sentons monter en nous la colère, reconnaissons-la au plus vite
et désamorçons-la en prenant nos distances et, le cas échéant, en
laissant l’autre exploser tout seul. Ne marquons pas d’émotion sur
notre visage, n’esquissons aucun geste équivoque qui pourrait relancer
l’agressivité, voire la décupler. Nous nous plaignons souvent de notre
mémoire, pas assez de nos jugements. Le comportement qui semble
le plus performant face à une situation conflictuelle est celui de la
collaboration, car tenter de résoudre un conflit en gardant les bonnes
relations demande d’écouter l’autre, de prendre du temps, de s'ex-
primer profondément. Cette démarche nécessite de l’ouverture, de la
disponibilité. Si nous voulons résoudre nos conflits en maintenant de
bonnes relations nous devons nous distancier de nos intérêts im-
médiats, de nos émotions, de notre façon de voir le monde pour entrer
dans l’expérience de l’autre. Lorsqu’il y a conflit, il y a au moins deux
personnes impliquées. Or, nous avons la fâcheuse attitude de n’en
ressentir qu’une seule : nous-même. Si nous ne quittons pas cet
univers du « moi », il est impossible de trouver des solutions puisqu’il
faut partager avec l’autre, être à son écoute.
Pensées négatives, hasard et destin.
Les
pensées négatives évoquent les émotions qui font mal et génèrent
les vrais mauvais souvenirs : le ressentiment, la haine, la dépression,
la colère, l’égoïsme, le doute, l’orgueil, la timidité. Ces pensées pol-
luent le moi. Répétées, elles signent notre lente déstabilisation,
agissent sur le système nerveux et suscitent des troubles psycho-
somatiques. La pensée négative est liée à ce que nous considérons
comme nos échecs, que nous ne nous pardonnons pas. Mais à quoi
sert un échec sinon à apprendre ? Ce n’est pas ainsi que l’on raisonne
et l’habitude pernicieuse s’installe facilement. Le hasard n’existe peut-
être pas autant que nous le supposons, car nous préparons beaucoup
de nos ennuis en en semant les prémices. Le destin est l’effet d’une loi
que nous pouvons maîtriser si nous avons la conscience suffisamment
éveillée. Nous sommes souvent les artisans de notre malheur ou de no-46
tre bonheur. Nous ne sommes souvent que des râleurs qui rejetons sur
les autres l’entière responsabilité de nos ennuis. D’où l’inexplicable
répétition de certains comportements nocifs, de certaines situations et
nuisances relationnelles qui surgissent régulièrement pour nous en-
foncer chaque fois un peu plus dans la notion d’échec. Jusqu’à ce que
la leçon en soit, peut-être, enfin tirée.
Il faut prendre conscience de cette loi, garder à l'esprit que, en grande
partie, nous sommes les artisans de notre devenir, de notre
destinée. Si
des pensées dirigées vers les autres influencent positivement notre
système nerveux, cela n’a rien d’une recette-miracle mais d’une
invitation à une mise au point sur soi, à un art de vivre, un style de vie
choisi plutôt que subi.
La vie nous impose parfois d’expérimenter des comportements
différents de ceux qui constituent notre mode de fonctionnement
habituel, confortable et sécurisant. Il ne faut pas hésiter à adopter des
personnalités secondaires, ranger au placard les vieux comporte-
ments. Si nous voulons trouver des solutions positives aux conflits,
cela suppose que nous trouvions d’autres attitudes dans lesquelles
chacun peut y gagner.
Toutefois, quoi qu’il en soit de nos bonnes intentions, si une personne
ne veut pas nous entendre ou risque de ne pas nous laisser en paix, il
vaut mieux se retirer momentanément de l’espace de discussion afin
de réfléchir posément au problème et aux moyens d’acquérir
l’empathie dont nous avons besoin pour faire face à une entrevue
ultérieure.
Dans certaines situations de danger imminent, il n’y a évidemment
guère de place pour la communication. Dans ce cas nous avons intérêt
à employer la force dans un but protecteur (éviter des dommages
matériels ou corporels), mais non pour amener le ou les individus à la
souffrance, au repentir ou au changement.47
Notre premier et plus proche ennemi : le moi qui se prend au sérieux
et est incapable de rire de
lui-même.
7-PETIT DICTIONNAIRE DE LA RELATION
DIALOGUE : C’est une communication qui se veut bilatérale. S'il est
effectif, le dialogue permet une forme de communication... car il est
on ne peut pas ne pas communiquer. Même le silence ou le refus du
dialogue constitue une forme de communication.
ÉCOUTE : L’écoute dénuée de jugement permet de comprendre
l’autre, ses besoins et sa fonction dans le conflit, en refusant le
jugement par respect pour la personne.
JUGEMENT : Le jugement est une décision prise par la justice pour
trancher un différend selon les lois, règles ou coutumes en vigueur.
DIPLOMATIE : Au travers d’une communication, la diplomatie vise à
harmoniser les intérêts des parties en évitant le conflit ouvert.
ARBITRAGE : L’arbitrage est un processus volontaire dans lequel les
parties en conflit demandent à une autre personne neutre et impartiale
de prendre une décision à leur place en vue de régler un différend.
NEGOCIATION : confrontation entre deux parties en conflit, sans
intermédiaire. Chaque partie peut être assistée par un avocat pour
préciser l’objet de la discussion ou préparer un protocole d’accord. La
négociation peut mener au compromis.48
VIOLENCE : processus visant l’élimination de celui qui contrarie nos
besoins et est considéré comme sans valeur, ainsi que ses besoins ou
désirs. Dès lors, il est facile de légitimer son élimination.
COMPETITION : la relation à l’autre n’a
aucune importance, seul le
but à atteindre retient l’attention et nourrit le différend. Il faut gagner à
tout prix.
REPLI : ni le but ni la relation à l’autre n’ont d’importance. « Que
l’autre perde et moi aussi importe peu. »
COOPERATION : la relation à l’autre et les buts visés sont importants.
Les parties vont y gagner chacune quelque chose.
ACCOMMODATION : la relation à l’autre est très importante, celle des
buts est minime. « Je veux bien perdre si l’autre, en gagnant, me laisse
sa considération. »
COMPROMISSION :
Il s'agit d'une situation qui répond
temporairement aux demandes des parties en conflit. Il est possible
d’en sortir parfois gagnant, parfois perdant. C'est le domaine des
concessions mutuelles.
RECONCILIATION : résoudre un conflit de manière non-violente
consiste à s’en tenir à l’objet du litige pour y apporter une solution
créative qui satisfasse les parties, en respectant celles-ci et en visant
la réparation de la communication.
Lorsqu’on est enfermé dans un conflit, il peut être utile de se
positionner selon cette grille de situations afin de déterminer ce que
l’on privilégie. Le sujet du conflit pourra n’en paraître que plus
dérisoire.49
C’est à rebours que nous nous rendons compte - et l’admettons enfin -
que naguère « c’était le bon temps ». Donc, le bon temps c’est en
réalité maintenant et... jamais à un autre moment ! Si nous avons à
l’esprit que nous
pouvons vivre serein dès cet instant présent, notre
état d’esprit va s’en ressentir positivement. Nous allons être plus
disponible à autrui et à nous-même.
Méfions-nous des systèmes de pensées figés dans des certitudes. Eh
oui : croire en l’infaillibilité de quelque chose, en une quelconque
vérité c’est, d'une certaine manière, nourrir un préjugé.
Nous entendons souvent qu'il est fait référence à la logique. Mais il n'y
en a pas qu'une seule. On peut en déterminer plusieurs niveaux :
l’inconscient collectif, la spiritualité universelle, l’altruisme, est ce qui
nous dépasse. En principe, on ne peut influer sur ces paramètres.
Ce qui donne un sens, ce qui motive, (pureté, honnêteté, savoir,
amour, sécurité), ce qui, au-delà de nos croyances, a vraiment de
l’importance, ce sont nos valeurs. Les représentations de la réalité,
ce que l’on croit être vrai ou possible et qui permet ou empêche les
apprentissages, ce sont nos croyances.
Les réponses émotionnelles apprises pour réagir à différentes situa-
tions, la manière de s’enthousiasmer, d’avoir peur, d’exprimer sa joie,
sa colère, sont du domaine de nos capacités. Croyance, valeur,
capacité, sont les trois clefs du changement... ou le verrou du non-
changement.
Tout ce qui relève de nos actions, de nos gestes, paroles,
déplacements, sourires, dialogues, ce sont nos comportements. Le
contexte, le lieu, notre entourage, notre culture,
notre époque, tout ce
qui nous est cher constitue à nos yeux une valeur.
Ainsi, consciemment ou non, nous organisons et évaluons toutes nos
expériences en fonction de nos principes, de nos besoins, de nos
idéaux.50
Lorsque nous pouvons situer notre niveau de logique, il faut encore
cesser de croire, une fois pour toutes, que nous détenons une
supériorité, un pouvoir ou un droit sur quiconque. Tous nos
comportements, quels qu’ils soient, servent à nourrir, à entretenir nos
valeurs, à embellir et à rendre plus confortable notre existence.
Dans Les sept lois spirituelles du succès, Deepak Chopra nous dit que
notre vrai moi, notre esprit, notre conscience ne veut aucune des
chaînes qui font références à l’objet. Le vrai moi ne craint pas les
critiques ni les défis. Il ne se sent inférieur à personne. Pourtant il est
humble et ne se juge pas non plus supérieur à qui que ce soit. Ceci
parce qu’il reconnaît que tous les autres sont le même Soi. Il est le
même esprit sous différentes apparences, il vit le respect pour chacun,
tout en ne se sentant inférieur à personne.
La plupart des êtres humains s’accordent sur des valeurs identiques
mais s’opposent quant à la manière de les traduire... et donc
s’opposent sur leurs croyances.
Nos valeurs sont des états émotionnels censés nous procurer le plus de
plaisir ou de satisfaction. Si tous nos actes sont sous-tendus par la
satisfaction d’une valeur, nous pouvons les
découvrir par la question :
en quoi est-ce important pour nous ?51
Quand les facteurs limitants s’en mêlent...
Dévalorisation de soi
Notre relation à autrui n’est que le reflet de notre relation à nous-
même. C’est un facteur limitant appris (non inné), autodestructif. Il
s’agit toujours d’une image disproportionnée par rapport à la réalité.
La dévalorisation de soi entraîne le retrait, la circonspection. Ce
mécanisme bloque le potentiel créatif. Dans le même ordre d'idée,
l’autodérision peut être néfaste dans le sens où elle risque, à la longue,
de fixer définitivement une image de soi négative. L'autodérision ne
doit être qu’un moyen et non un but en soi, à utiliser avec prudence.
L'immobilisme est une constante remarquable dans nos sociétés
occidentale. Or, la vie est mouvement, changement, elle tend de
manière flagrante vers la complexité, la richesse, non vers la
complication. La vie n’est pas statisme. Le changement est normal. Le
rythme, tantôt vif, tantôt lent, prévisible ou non, est normal.
L’imprévu est normal. La nouveauté est normale. Rien ne saurait
demeurer intact dans le temps, ni les performances, ni les malheurs,
ni les bonheurs. Quant aux problèmes, ils ne deviennent tels que
lorsque nous voulons résister brutalement à ce que nous considérons
comme une entrave...
Quelques pistes :
Vaincre l’immobilisme en agissant. Entamer la journée par l’induction
d’une idée
positive, constructive, en élaborant des projets de faibles
amplitudes. Cumuler, de manière consciente et attentive les résultats
positifs enregistrés. Devenir conscient des points forts, à en dresser un
inventaire. Idem pour les réalisations effectives. Évitons de dire : Je
suis comme ça, il faut me prendre comme je suis, je ne peux rien y
changer (sous-entendu : « Je n’ai pas à changer ».) Remplaçons cette
phrase par : « J’étais comme ça ». Mieux vaut analyser notre compor-52
tement à la lumière des excès, des plaintes. Apprenons à nous aimer
sans nous combattre. Ayons le courage, la ressource, d’annoncer le
désir de changer quelque chose dans la situation, même si nous ne
savons pas encore exactement quoi, ni mettre les mots que nous
souhaitons sur cette intention, sur l’objectif. Ne posons pas de limites
dans notre image. Affirmons que nous détenons, comme quiconque,
un potentiel non exploité et demandons à l’entourage d’attirer notre
attention lorsque nous retombons dans les erreurs passées. Constituons
une liste de projets. Définissons les objectifs. Notifions et com-
mentons ceux qui ont abouti (pourquoi, comment, en combien de
temps, avec quelles difficultés,...). Sachons accepter les compliments
ou les remarques valorisantes. Organisons-nous en élargissant les
limites de notre tolérance.
Manque d’ambition
Ce facteur limitant entrave le potentiel créatif et découle du manque
de confiance en soi.
Cherchons un modèle qui inspire une réaction
constructive. Revoyons les objectifs sur base des connaissances et
expériences nouvellement acquises. Brisons volontairement la routine
de manière régulière. Fixons un temps limite raisonnable (en années,
pour les grands projets) qui permette de découvrir de nouveaux
horizons, capacités et possibilités. Informons-nous, formons-nous, par
le biais de la lecture, des formations et des stages.
Excuses
Les excuses sont un autre comportement appris qui découlent de la
peur des représailles, de la punition, notamment durant l’enfance.
L’usage des excuses peut finir par induire la passivité. En se faisant
excuser, on tente d’échapper à une problématique dans laquelle on ne
peut être que partie prenante. En désignant du doigt un coupable
potentiel, n’oublions pas que nos trois autres doigts demeurent pointés53
vers nous (ce qui rejoint la parabole de la paille et la poutre.) Pour
chaque raison d’attirer l’attention sur autrui, trouvez-en trois d’attirer
l’attention sur vous. Souvenez-vous de la nature de votre objectif (par
exemple, pour un professeur) : « Qu’y a-t-il de plus important, que je
donne cours ou que mes élèves aient compris ce que j’enseigne ? »
Considérez une faute, un échec comme un autre résultat que celui qui
était attendu. Tirez les enseignements des tenants et aboutissants,
relativisez la notion d’échec : échouer c’est surtout apprendre, c'est
une
voie ouverte au changement. Exprimez, rendez-le public ce stade
de votre expérience. Ne regardez pas trop en arrière, préparez le futur.
Passivité
L'inertie est un comportement qui résulte à la fois des excuses et du
manque de confiance en soi. Être passif, c'est se contenter d'être effet
plutôt que cause. Lorsqu'on se contente de la passivité, on se laisse
mener par sa vie. Face à une problématique il FAUT réagir au quart de
tour, ne pas laisser la porte ouverte à un quelconque abus/abcès qui
éclatera tôt ou tard. L’aptitude à la répartie est importante à
développer. Dès l’apparition d’un litige, il faut publier instantanément
vos peurs, vos malaises, définir vos limites de fonctionnement afin
d'enrayer le processus d'humiliation. Dites : « Attention, voici mes
limites. Je n'accepte pas ceci ou cela. Dès lors, comment va-t-on
fonctionner autrement ensemble ? »
La passivité est l’abandon de réaction devant un problème, en le niant
d'une certaine manière. Elle s'exprime aussi à partir de la crainte, de
l'impossibilité d'installer un espace de dialogue, d'une trop grande
circonspection due aux pré- jugés. Il faut être relationnel. Exprimez-
vous, même sur ce qui vous paraît anodin. Il ne faut pas attendre
d'avoir atteint ses limites pour réagir. En « mettant de côté », que ce
soit pour éviter des histoires, par lassitude ou
toute autre raison du
genre : Je peux encaisser et laisser venir, on ouvre grande la porte à
l'abcès et à un futur conflit déclaré.54
Dispersion
Le facteur des « rendez-vous manqués » est le cas typique qui regrou-
pe ceux qui ne parviennent pas à gérer leur temps, à tenir leur parole, à
arriver à l'heure. La cause peut être l'excès d'objectifs différents ou
l'incapacité à conclure (incapacité d'action ou retard de l'action). Osez
écourter une entrevue afin d'en respecter une autre.
Définissez des limites quant au nombre de rendez-vous à donner.
Sachez dire non. Offrez-vous plus de temps pour être ponctuel.
Devenez plus conscient de vos valeurs, de vos normes.
Préjugés
C'est un facteur limitant spontané, suscité la plupart du temps par
l'absence totale ou partielle de connaissance du sujet et du contexte.
Une réflexion digne de ce nom permet de prendre de la distance par
rapport aux préjugés. Restez attentif aux valeurs et convictions de
l'autre, documentez-vous. Laissez-vous aller, acceptez tout d'abord le
préjugé, ensuite resituez-le dans la norme de vos valeurs, revues et
augmentées.
Mettez un bémol à vos valeurs. Exprimez vos peurs, soyez ouvert à de
nouvelles idées, adoptez un comportement secondaire, occasionnel,
qui protège votre intégrité. Ne soyez pas blessé par la différence.
Peur
Excepté la peur logique du
vide, par exemple, la peur de l'inconnu, du
noir, de l’autre, la peur est un facteur limitant APPRIS . On distingue
divers types de peurs apprises. Par exemple, celle née de conditions
extrêmes ayant entraîné une modification du comportement (suite à
une situation de guerre), d'où la peur de tout perdre, on s'accommode
du tout venant, on acquiesce toujours devant une autorité, on accepte55
de faire n'importe quel travail, pourvu que l'on sache garder sa place,
on craint le changement, l'inconnu, la difficulté. De la peur peut aussi
naître le phénomène d'identification (sentiment d'être totalement in-
compétent, inefficace) qui est une dévalorisation destructive. Un autre
type de peur consiste à élever la valeur d'une peur suscitée par
exemple d'un contexte sportif extrême, plus haut que la valeur de la
vie et permettant ainsi de poser des actes hors normes mettant en péril
la vie de celui qui adhère à cette valeur.
Quelques pistes :
Faites preuve d'audace réfléchie, en vous imposant des limites que
vous ne dépasserez à aucun prix (fut-ce au prix d'un plaisir supposé
décuplé.) Sachez vous adjoindre la complicité d'une personne de
confiance qui vous rassurera. Revoyez vos notions du ridicule.
Désapprenez les phobies, elles ne sont que comportements APPRIS .
Cessez de vous poser en victime impuissante, testez vos
capacités,
tentez des expériences en mettant toutes les chances de réussite de
votre côté (ne rien laisser au hasard, ni exagérer les risques réels).
Osez faire de petites choses folles que vous n’auriez jamais songé
entreprendre auparavant. Observez-vous dans les situations de peur.
Sachez en rire de manière ludique. Faites l'inventaire des peurs et des
situations qui s'y rattachent, et cherchez des situations comparables
que vous êtes capable de mieux gérer.
Transformez l'énergie de la peur en apprenant un nouveau
comportement, en augmentant délibérément vos connaissances.
Apprendre ne tourmente jamais l'esprit et ne fatigue jamais le
cerveau. La connaissance est l'unique chose qui puisse l'apaiser.56
Rancune
Le facteur limitant de la rancune entrave tout d'abord celui qui la
rumine. La rancune est révélatrice d'un malaise savamment entretenu
et peut traduire un désir inconscient de se venger, associé au regret de
n'y être pas parvenu en temps utile. Le poids que l'on porte alourdit
l'esprit au présent, empêche d'accéder à la sérénité. Autrement dit, le
deuil du problème n'a pas été fait. Dans cette partie cachée de
l'iceberg qu’est l'inconscient, le phénomène de la rancune est attisé
soit par des états d'âme suscités par un rappel insidieux de l'événe-
ment (proximité, couleurs, odeurs, mots,
gestes, attitudes, objets,...)
qui peut entraîner à ne plus voir que les mauvaises choses alors que
les bonnes sont bel et bien toujours là, mais la rancune occulte la
résolution du conflit.
Il faut savoir pardonner, extirper de la relation ce qui la gâche. Le
passé est mort, seul le présent existe. Il est inutile de s'épuiser en vaine
rancune qui génère chez l’autre une souffrance que nous-même ne
supporterions pas mieux ! Ne laissons pas le temps pourrir la relation.
Plus le conflit sera entretenu, plus nous aurons de difficultés à le
résoudre. Un vieux conflit est souvent nourrit de nouveaux éléments
négatifs, on le peaufine, on s’y accroche.
Ne considérons jamais qu’un problème est bénin. Si nous taisons ce
que nous ressentons, l’autre ne peut rien deviner de nos souffrances,
de notre malaise. La vie en commun confronte deux réalités
différentes. Nul n'ignore que l'état amoureux occulte en partie, voire
nie carrément les aspects relationnels indésirables, car le désir
d'atteindre l'objectif (l'amour) est immensément puissant. Cela met en
évidence la nécessité de s'outiller en conséquence et de veiller à ce
que l'objectif soit réelle- ment commun... et non personnel.
La rancune nie les aspects positifs qui demeurent, mais sont gommés
de la conscience. On braque l'attention sur les aspects considérés
comme étant négatifs, qui ne purent être résolus
en leur temps. C'est57
perdre de vue que se tromper soi-même c'est aussi apprendre.
Apprendre non pas pour abandonner ou refuser, mais pour changer de
vie et atteindre ensemble le but. L'aspect relationnel d'une vie de
couple est nourri, tout comme le relationnel non affectif (professionnel
et autre), des facteurs limitants, de la mémoire des événements passés,
des objectifs présents et des valeurs, qui seront soit associées soit
mises en compétition. Garder rancune ne résoudra évidemment plus
jamais rien, outre le fait que cet état d'esprit malsain entretient une
violence rentrée dont celui qui l'instigue souffre en premier.
Rancune égale violence toujours prête à s'extérioriser, tout comme on
arborerait ostensiblement une arme, toujours prête à l'emploi, contre
l'autre.
Les rancuniers souffrent d'une douleur qu'ils estiment ne devoir qu'à
celui ou ceux qu'ils jugent seuls coupables. Cette douleur relève d'une
tendance masochiste (« Tu vois ce que tu m'as fais... »). Le rancunier
s'affiche en victime sur laquelle il serait scandaleux de ne pas
s'apitoyer. Il fait songer à ce voyageur qui vient de rater son train et
qui, bien que prenant le suivant, peste toujours contre le premier.
Comme on va le voir, cette énergie négative peut être exploitée de
manière radicalement opposée.
Quelques pistes
:
1) Choisir un nouvel objectif à la mesure de ses moyens.
2) Prendre une décision, puis agir.
3) Repérer les points forts et faibles.
4) S'observer, se corriger, plutôt que de vouloir à tout prix
changer quelque chose chez l'autre. C'est en fonction de
l'objectif commun que le changement s'opérera
immanquablement, parce qu'on aura cessé de faire référence
au passé, à propos de faits estimés, injustes ou blessants.
5)58
Trouver plusieurs raisons d’être coupable d'avoir laissé les choses
dégénérer sans avoir vraiment tenté d'apporter des solutions créatives
permettant de sauvegarder l'objectif. Ensuite, en tirer la leçon, non pas
en se disant : « De toute façon j'avais raison, et on ne m'y reprendra
plus », mais : « Que vais-je apporter, maintenant, dans mon contexte
et en accord avec ses acteurs, pour parvenir au but que je me fixe. »
Le but n'est pas de devenir plus malin que l'autre afin de le rouler une
prochaine fois dans la farine, mais de travailler sur soi pour établir un
nouveau contexte de vie commune dans lequel les chances, les
pouvoirs et les devoirs, soient égaux et partagés volontairement. Il faut
s’accepter tel que l’on est devenu, non comme un être rancunier mais
comme une personne vivant au présent une nouvelle réalité, dans un
nouveau contexte et avec de nouveaux objectifs.
Assimiler que la notion
d'échec doit être associée non à la méfiance ou
au rejet, mais à un nouvel apprentissage de soi ET de l'autre, donc à un
progrès potentiel. Laissons s'exprimer en nous la fantaisie, soyons
imaginatif, n’hésitons pas à « déménager » de vos vieux fonction-
nements. Faisons croître notre confiance envers d'autres normes,
envers la différence. Appuyons-nous sur l'estime de nous, observons la
quantité d'événements, de mots, de gestes positifs et créatifs dont nous
sommes entouré et revoyons nos valeurs. Pour être réel et
durablement efficace, le changement doit s’opérer à la minute où l’on
a compris son utilité, son importance.
Demeurer inébranlablement rancunier est nocif, pour soi et pour les
autres. Car on ne vit pas au passé, on lui survit. Ne mettons pas
vainement en balance des choses incomparables, tel que la rancune et
le présent. Lorsque nous nous regardons au passé, faisons-le comme
une personne différente. Sortons de nous-même (en terme de dédou-
blement), sans complaisance ni pitié déplacée, analysons l'attitude de
celui ou celle qui vivait avec nous la situation difficile. Contemplons
ce que cette personne ressentait, ce que son vis-à-vis devait éprouver.59
Cherchez les moyens relationnels qui faisaient défaut de part et
d'autre. Une fois ces moyens cernés, ramenez-vous au présent. La
conclusion qui s'impose est : « Forcément, je suis différent,
je m'en
suis sorti, parce que j''ai acquis de nouveaux outils relationnels, j'ai de
l'expérience et je me suis approprié d'autres valeurs, de nouveaux
objectifs. »
Regrets
Tout regret est inutile : c'est une énergie gaspillée, une vaine souf-
france. Regretter quoi que ce soit ne sert qu'à s'apitoyer sur soi,
victimiser, avec une certaine complaisance. On imagine qu'à l'époque,
on aurait pu, « si on l'avait voulu, si on avait su » agir autrement.
Pourtant, si réellement nous avions été capable de poser d'autres actes,
nous l'aurions fait. Le regret est une cellule dans laquelle nous
tournons en rond et où nous nous torturons, nous culpabilisons inu-
tilement. Le passé est révolu. Il ne doit pas entraver le présent.
Auto-conditionnement
L'auto-conditionnement est une allusion abusive, parfois destructrice.
L'erreur consiste à se dire, lorsque l'on suppose (et même s'il s'agit
d'une réalité) "ça va être dur...". C’est le plus sûr moyen d’augmenter
les effets redoutés en les vivant à l'avance, d'om double souffrance !
Comment ne pas être démotivé avec une telle attitude d'esprit ? On
connaît d'autres cas, du genre : Je me sens moche, incapable de faire
plus que cela, je vais encore devoir subir untel, ce sera sans intérêt, je
vais
perdre mon temps.
Qui pense de cette manière est co-responsable de la difficulté réelle
qu'il va vivre. Bien sûr, on peut être en méforme, et la difficulté à
affronter inévitable. Néanmoins, se le répéter ne fait qu'ajouter à la
difficulté. Qui se morfond ainsi croit ne plus posséder assez dénergie,
de courage pour affronter ce qu'il redoute et dont il décuple l'impor-60
tance ou les effets. Ce sentiment peut découler d'une difficulté non
encore perçue alors que l'on est plongé dans une période transitoire, un
creux de vague. Quoi que l'on pense, de nos jours il existe quantité de
moyens permettant à une personne de changer un tant soi peu sa
tenue, son allure, son aspect général... et surtout de retrouver de
l'énergie. On repérera les périodes déchargées de tonus ou chargées en
craintes et l’on s'emploiera à se consacrer un temps de détente, de
solitude, afin d'évacuer les idées encombrantes. Il sera bon de focaliser
sur les préjugés développés vis-à-vis d'un contexte ou d'un tiers.
Chercher une nouvelle réponse à donner aux attitudes sera intéressant.
On clarifiera les objectifs. Et puis, pourquoi ne pas oser être soi-
même, faire une chose « folle » qui brise la routine ? Inutile de se
braquer sur le temps qui reste, qu'il faudra, qui manquera. Inutile de
s'attarder sur une douleur physique éventuelle à subir. Inutile
de la
vivre doublement et par avance : une fois suffit en son temps !
Amenons des projets, une nouvelle manière de nous accomplir, de
nous exprimer. Confortez-nous dans l'idée que sera découvert quelque
chose de neuf, d'intéressant, que nous pourrons nous montrer sous un
jour différent et que nous sommes tout à fait capable d'entreprendre
quelque chose d'inhabituel. Ayons recours à une « image-ressource »
qui permette de relancer l'afflux d'énergie. Cette image, ce peut être
l’un ou l’autre objet que nous aurons, disons, « magnétisé », quelque
chose qui nous inspire force et courage, qui nous montre ce que nous
aimeriez faire, un endroit où nous aimeriez être, en présence d'une
personne qui nous est chère, etc.
La finalité de cette image-ressource est de nous ramener instan-
tanément à un état d'esprit positif et créatif, en tout cas plus serein par
rapport à la difficulté ou au malaise que nous vivons. Evadons-vous en
pensée au moyen de cette image. À défaut d'image-ressource, ayons
recours aux boutons d'arrêt, ces petites balises d'indépendance qui
nous octroient la liberté de nous dire : stop, je ne ressens plus rien, je
m'en vais ailleurs.61
Concentrons-nous sur l'objectif qui nous tient le plus à cœur.
Efforcons-nous de chercher ce que nous pourrions modifier dans la
situation ou chez nous-même. Demandons autour de
nous ce que l'on
pense de nous, parlons de ce que nous croyons être, chez nous, des
défauts. Cherchons en nous ce qui nous plaît le plus, mettons-le en
évidence (aptitude artistique ou autre). À partir de cette idée, ne disons
plus : Je suis sans intérêt, je ne sais pas rendre quelqu'un heureux.
Faisons taire cette voix qui nous dit que nous ne pouvons pas plaire,
etc. Cherchons dans nos expériences une situation qui nous a prouvé
le contraire. Ne vivons pas en reclus, apprenons de nouvelles choses.
La constante par rapport aux conseils prodigués concernant TOUS les
facteurs limitant est : lorsqu'on effectue spontanément une démarche
dans le but d’améliorer sa façon d’être, de fonctionner, on a déjà fait
le travail le plus important.
Énergie
Qui l'eut cru ? La plupart d'entre-nous investi 80% d'énergie pour
n'obtenir que 20% de résultats ! Le manque d'énergie peut aussi être
un puissant facteur de démotivation, tout comme la passivité ou
n'importe quel autre source limitante. Dans une telle situation, le
cerveau va trouver la solution du moindre effort, en acceptant les faits.
Lorsqu'on décèle en soi les signes d'un manque évident d'énergie, il
faut tout d'abord commencer par chercher les erreurs que l'on a
commises, que ce soit par rapport à sa santé (manque de sommeil,
excès de nourriture, etc.) ou par rapport à
l'objectif que l'on s'est fixé
(défaut de préparation, ambition mal placée, coopération mal étudiée,
etc.). Pour réduire le gaspillage d'énergie et augmenter l'efficacité, il
faut inverser les valeurs : atteindre 20% d'investissement d'énergie et
80% de résultats. En ne commettant plus les mêmes erreurs, tout
projet doit nécessairement devenir moins coûteux en énergie. Quant à
ce qu'il convient de faire pour « faire le plein », tout le monde peut
avoir accès à un nombre important d'astuces. Inutile de porter « tout le62
poids du monde » sur vos épaules, à chaque jour suffit sa peine.
Dormez un nombre d'heures suffisant. Oxygénez-vous plus. La claus-
tration, le sédentarisme sont fatigants pour le cerveau. Tentez la
méditation, sortez vous balader dans un milieu calme, purgez-vous de
toutes les pensées encombrantes. Reprenez des décisions dans le sens
d'un plus grand respect de vous. Cessez de croire que vous perdez
votre temps si vous vous délassez. Organisez-vous. Oubliez une fois
pour toutes l'idée qui veut que, plus on s'agite, plus on fait du bruit, se
hâte ou parle haut, plus on est efficace.
Apprenez à vous contrôler. Évitez les abus de toute sorte. Ne consi-
dérez pas votre ouvrage comme une punition. Cessez de vouloir
prouver que vous pouvez faire encore et mieux, que vous êtes
indispensable. Faites de votre fonction
professionnelle un art de vivre,
un accomplissement, plus un « travail ». Soyez en accord avec le
temps imparti pour exécuter toute tâche. Si vous n'y parvenez pas,
changez d'employeur ou de secteur professionnel. Tout est difficile,
vivre est difficile. Nous faisons erreur sur erreur, mais par ce biais
nous apprenons, pour enfin parvenir à utiliser moins d'énergie pour
parvenir à plus de résultats.
Irritabilité
Nos limites, en matière d’énervement, sont ce qu’est notre
personnalité... ou sont ce que nous nous donnons comme moyens
pour ne pas être irritable. L’état d’esprit, le moral, l’humeur ont une
incidence certaine sur le facteur « irritabilité ». Notre seuil de
tolérance nous fait percevoir la réalité que nous vivons d’une manière
quelque peu déformée. Notre interprétation nous dépeint le contexte
selon les sentiments que nous éprouvons. Sentiments qui seront
conditionnés par notre humeur...
Ce qui peut donc devenir une violence stérile doit être détecté au plus
vite. Veillons toutefois à ne pas faire la confusion entre irritabilité et
révolte. Cette dernière est une réaction que nous légitimons, soit à
partir de nos conceptions personnelles, soit en vertu de règles édictées63
et qui seraient enfreintes. La révolte n’est pas forcément synonyme de
violence. Nous pouvons nous révolter en sublimant notre colère par un
acte écrit, une création artistique, le silence,
etc.
Media
Les mass medias ont une incidence dans nos comportements et
raisonnements. Mais qui s’en rend compte, qui adopte les résolutions
visant à lui faire opter pour d’autres choix afin de ne plus subir la
tyrannie de la violence ? Une violence que tout un chacun trouve
« normale » dans tous les films, comédies, pièces, jeux, livres. Voilà
avec quoi nous sommes censés nous « distraire », voilà la teneur de
nos loisirs. Tandis que nous nous prétendons écœurés à l’audition ou
la vision des journaux, nous acceptons sans broncher des spectacles
véristes, plus réalistes et dramatiques que les catastrophes disséquées
journellement par les journalistes. Vous êtes en mal de sensations
fortes, avide et fasciné par le morbide ?
Conditionné, vous l’êtes devenu certainement : à ne plus réagir, car il
faudrait oser se différencier, se faire montrer du doigt... Nous jugeons
intolérables les conflits qui ensanglantent notre globe... et offrons de
jolis petits fusil-lasers, de réalistes petites horreurs à nos chers
bambins. Pour imiter les « grands », probablement. Est-ce bien utile
de se faire les complices d’industriels qui jouent avec nos faiblesses
pour leur plus grand profit ? Gageons qu’il est possible d’inculquer à
nos enfants d’autres modèles, d’autres manières d’aborder le monde
mature qui les attend. Nous jugeons intolérable la violence dont il est
fait minutieusement état dans nos quotidiens et magazines (qui
coûtent
tant à nos forêts), et nous offrons sans rougir, à qui veut l’entendre et
le voir, nos misérables exemples de trahisons, de revanches, de
calomnies, de moqueries, de rancunes. Il n’y a, décidément, aucune
raison d'accep- ter une violence fictive, d’une autre qui nous
concernerait « autrement », parce que nous l’estimerions réelle.64
Ce serait faire preuve de mauvaise foi que de nier l’influence négative
du cinéma, de la télévision, de certains magazines, journaux, bandes
dessinées, sketchs humoristiques. Tous les moyens sont bons pour
nous initier à des comportements imités, répétés à l’infini. En regard
de la production cinématographique, les feuilletons, l’opéra, la
littérature sont truffés de situations conflictuelles, dramatiques,
d’agressivité gratuite à tous les degrés. Ces comportements nous sont
proposés en guise de divertissements. Qu’on l’ignore ostensiblement
ou non, notre cerveau enregistre ces messages. Rien ne lui échappe.
Ces messages sont majoritairement exaltés par la mécanique du héros,
dont le dialogue et les actes agressifs, violents, sont légitimés pour une
bonne cause des plus discutables. Dans un souci de réalisme exploité à
outrance, nous ne faisons plus de différence entre un journal télévisé
et une fiction. Même les humoristes, en apparence si « innocents »,
sont très agressifs.
Cette violence mise à toutes les sauces constitue l’ingrédient numéro
un des productions
artistiques et devient en quelque sorte une manière
d’être « normale », puisque nous la voyons répandue partout. Ainsi, la
violence devient-elle LE langage censé nous assurer le respect et la
compréhension. Pour s’en sortir, c’est une affaire de vigilance,
d’exigence, et donc de choix, auquel il faut avoir recours. Pour
échapper à l’oppresseur, au colonisateur, Ghandi mettait en œuvre la
tactique du boycott. Si nous ne voulons plus répéter des situations
personnelles dont nous voyons parfois la similarité sur les écrans dans
la plupart des fictions, si nous désirons nous laver les yeux et les
oreilles, ainsi que l’entendement, de tout ce qui les souillent jour-
nellement, il suffit de faire de nouveaux choix, mettre de nouvelles
conditions à notre confort, à nos plaisirs... et nous investir dans projets
solidaires, créatifs, au bénéfice de la collectivité.
Attachement
Nous n’en avons absolument pas conscience : notre attachement se
construit sur la peur et l’insécurité. Nous sommes persuadés que notre65
société, qui prodigue tant de sécurités, est celle qui nous convient le
plus, et qui peut nous mener vers le bonheur. Nous aurions une peur
atroce de songer seulement un instant au détachement, matériel, pour
commencer. Nous serions convaincus de sombrer dans le néant, dans
une espèce d’absence de tout, où la vie n’aurait aucun sens. Or, quel
sens donnons-nous à celle que nous truffons de malheurs,
de
comportements répétitifs, d’angoisses, de vanité et de dépendances de
toutes sortes ? L’attachement est une forme de servitude, une
assuétude au principe de sécurité et du bonheur... à venir (?) Mais ce
bonheur ne vient jamais - jamais - tel que nous l’imaginions, tels que
nous le souhaitions !
Se « détacher » (désencombrer l'esprit de l'inutile) nous enrichit,
d’abord par la conscience d’un déploiement du temps, puis de l'espace
dans lesquels nous nous insérons mieux, plus librement, en état de
relativité permanente. Si nous ne brisons pas nos chaînes, nous
demeurons prisonniers de la vanité et du désespoir. Plus nous
recherchons la notoriété, la puissance, la richesse et le pouvoir, plus
nous devenons vulnérables. Nous craignons l’inconnu, l’incertain.
Nous avons peur de ne pouvoir tout maîtriser, de manquer de quelque
chose. Si nous passons notre vie à chercher la sécurité, nous
découvrirons un jour qu’elle est inaccessible... parce qu’inexistante.
Les peurs nous dominent à chaque instant et dirigent nos actes, nos
pensées, en des zones où nous nous enlisons dans l’autocondi-
tionnement. Nous nous enfermons dans le passé, dans le maîtrisé.
Nous croyons que le bonheur dépend du connu. Rien n’est plus
erroné. La Terre regorgerait de gens heureux depuis longtemps ! Si
l’inconnu, le danger, l’incertitude n’existaient pas, quelle morosité
notre vie n’engendrerait-elle pas ! Comment
pourrions-nous espérer
évoluer, nous sortir de la stagnation ? Nous souffrons sans cesse des
séquelles de notre passé. De nos actes, de nos pensées. Nous projetons
tout cela dans un futur que, paradoxalement, nous voudrions différent,
libéré. Or, de cette manière, cela est impossible.66
La joie de vivre ne peut naître que de son aspect incertain, aventureux,
problématique, risqué. Lorsque nous nous obstinons à dresser un plan
strict de notre futur, à long ou court terme, nous occultons notre
potentiel créatif à toutes sortes d’autres lumières possibles.
Songeons au chaos de l’univers d’où nous sommes tous issus. Toutes
les peurs, toutes les sécurités illusoires du monde, ne nous protégeront
pas du programme d’incertitude de l’univers. C’est ainsi. Il nous
dépasse de manière cosmique.
Sachant cela, à nous de donner le sens le plus merveilleux qui se
puisse à notre présence momentanée sur cette planète, qui n’aura
qu’un temps elle aussi. Pas de sécurité non plus pour ce que l’univers
engendre dans le cosmos ! Pas d’« élus » ni de « protégés ». Rien que
la vie.
Nous sommes visiteurs momentanés, occasionnels, furtifs. Que ce soit
vous ou moi, ceux-là ou d’autres, la vie ne fait pas de tri. Elle donne,
elle prend, elle crée, elle détruit, modifie. Nous n’avons droit à aucune
exigence par rapports aux forces qui nous gouvernent
magistralement ! Il n’y a qu’une forme de bonheur : celle du
détachement qui nous
pousse vers l’évolution, le mystère de la
créativité et de l’inconnu. Rien n’est terrifiant dans l’univers. Les
étoiles et leurs planètes ne sont pas là pour rendre « heureux » leurs
éventuels habitants. Ils seront là, c’est tout. Le reste devant être
imaginé par les créatures elles-mêmes.
Avec notre présence sur Terre, nous aimons à penser que l’univers
s’est donné des yeux et une conscience pour se voir, se comprendre.
Qu’importe donc ce que nous pouvons imaginer. Si la vie disparaît de
notre galaxie, elle naîtra ailleurs, si ce n’est déjà fait. Les mêmes
questions fuseront, les mêmes angoisses, les mêmes dépravations, les
mêmes certitudes.
Mais, quelque part, siège peut-être la réponse à toutes nos questions.
Voilà qui devrait survolter notre imagination et notre soif de vivre.67
Le malheur des hommes est de se demander quoi tirer de l'existence,
au lieu de donner quelque chose à la vie.
Louis Pauwels
8-PUNITION ET PARDON
De la punition allons vers le pardon. C'est un chemin de guérison pour
l’autre et pour nous. L’objectif du pardon est de guérir une fois pour
toutes la relation douloureuse. Il se pratique par l’acceptation, le non
jugement, l’éveil à la créativité en nous libérant ainsi du ressentiment
nous nettoyons son esprit des pollutions de la rancune. Apprenons à
utiliser la blessure pour grandir. Nous prendrons sur nous autant de
part de responsabilité que celle imputée à l’autre.
Nous apprendrons à
reconnaître l’autre dans ses valeurs, ses attentes. Nous ne nous
poserons plus en victime systématique et entamerons l'apprentissage
d’une juste valorisation en mettant une sourdine à notre honneur, à
notre orgueil, à notre importance et à nos valeurs. Pardonner n'est pas
oublier (on n’oublie rien), mais se réadapter à un présent différent.
Tout ce qui vient du passé doit être utilisé comme ferment productif.
Préparer le futur en tenant compte du passé ne reviendra plus à se
dire : j’avais raison et l’autre tort, maintenant je ferai en sorte d’être le
gagnant (sous-entendu en abandonnant éventuellement mes scrupu-
les...).
La sérénité du cœur et de l’esprit, la confiance en soi et le respect de
l’autre sont des outils qui exigent d’être affûtés chaque matin. Créons
le futur plutôt que de regretter le passé, en nous fiant à nos sens plutôt
qu'à nos préjugés. Les reproches et les punitions ne suscitent pas les
motivations que nous aimerions inspirer à autrui. Tout le monde l’a
constaté au cours de sa vie : l’usage répressif de la force tend à
générer l'hostilité, et contribue à renforcer la résistance au comporte-68
ment que l’on souhaite instaurer. La punition entame la con- fiance,
ronge la sincérité des rapports et mine l’estime de soi que l’on cherche
à susciter. Elle concentre notre attention sur les conséquences de
l’acte, en faisant oublier l’intention
première... et aussi que nous
pouvons être perfectible ! Pourquoi avons-nous si peu de chances
d’obtenir ce que nous voulons en usant de la punition ? Posons-nous
une première question : En quoi voudrais-je que cette personne
change de comportement ? Si nous en restons là, la punition peut
sembler efficace, car la menace ou l’exercice de la force répressive
peut fort bien influencer le comportement de la personne concernée.
La seconde question fait apparaître que la punition a peu de chances
de procurer un résultat positif : Quelle motivation voudrais-je que
cette personne ait pour faire ce que je lui demande ? Cette question,
nous ne nous la posons jamais ! Elle nous permettrait pourtant de
comprendre que les motivations que nous espérons à l’origine des
actes d’autrui sont souvent faussées par la crainte d’une punition ou, à
l’inverse, l’espoir d’une récompense. Il est essentiel de mesurer à quel
point la motivation des gens est importante.
La motivation peut nous amener à nous faire croire que nous pouvons
apprendre quelque chose à quelqu'un. Il est illusoire de songer à
instruire quiconque contre sa volonté. Lorsque quelqu’un soupçonne
que l’on tente une manœuvre pour le manipuler, le séduire, le con-
traindre indirectement, il se cabre, se ferme à toute possibilité
d’ouverture ultérieure. Il faudra un certain temps pour que la
confiance se réinstalle, si elle se réinstalle jamais. La décision
de
changer quoi que ce soit dans notre fonctionnement ne peut
qu’émerger de sa propre volonté.
Autre processus d’éducation : celui dans lequel l’éducateur n’imagine
pas un instant qu’il puisse apprendre quoi que ce soit à quiconque
(nous décidons d'apprendre par nous-mêmes !) mais qu'il sert à
éveiller, à donner, à proposer des occasions, des moyens d’apprendre.
La nuance est subtile et difficile à appliquer sur le terrain, lorsqu'on
est englué dans de vieilles habitudes coercitives, paternalistes. Plus in-69
téressant consiste le refus de tout pouvoir sur quiconque et tenter de
s’attarder sur ce qui représente une valeur, un intérêt pour ceux qui
veulent apprendre quelque chose. Inutile de sanctionner, ni même
récompenser, à partir du moment où l’on ne sert que d’intermédiaire
destiné à motiver, partager des valeurs, à susciter l’envie de gérer soi-
même son apprentissage. S’il faut procéder à des évaluations, sachons
le faire sans critiquer, sans amoindrir, sans ridiculiser ou blesser.
Plus la critique et la sanction apparaissent dans le langage d’une
culture, plus l’agressivité et la violence apparaissent dans cette culture
et dans la société. En classifiant, nous nous imaginons mieux
comprendre les gens, alors que la classification nous en éloigne.
Punir, sanctionner, menacer, ne fait qu’entretenir le cercle vicieux de
la violence, qui peut prendre toutes sortes de facettes. Tous
les
jugements ne sont que tragiques expressions de sentiments et de
besoins inassouvis. Essayons de percevoir ce que ressent l’autre
lorsqu’il nous juge, nous critique. Que ressent-il, lorsqu’il est en
colère ? Si nous percevons cela et que nous reformulons les propos
entendus avec une dose d’empathie, il y a de fortes chances pour que
la communication se rétablisse de manière gérable.
Face à une personne que nous n’aimons pas il peut être très difficile de
trouver en nous assez d’empathie pour lui parler. Il faut alors savoir
attendre le bon moment, dire que nous ne pouvons actuellement pas
l’écouter.
Rapidement, il faudra éliminer de notre esprit cette souffrance, car
garder une souffrance en soi fait souffrir aussi les autres. Il est aussi
bon de réunir autour de soi des soutiens. Repérons dans votre
entourage la personne qui nous écoute, avec laquelle nous nous
sentons en confiance et à qui nous pouvons nous confier le plus
souvent possible.
Cette qualité d’écoute, de complicité est importante parce que plus
nous recevons d’empathie, plus nous pouvons en donner autour de
nous.70
On dit que je me répète. Je cesserai de me répéter lorsque je
constaterai un changement.
Voltaire
9-POUR UNE PHILOSOPHIE DU CHANGEMENT
Souvent, ce sont nos blocages émotionnels, relationnels et psycho-
logiques qui sont en cause dans la réalité de nos souffrances. Celles-ci
nous empêchent de fonder une vie joyeuse.
Certains individus
développent un « manque à vivre », des frustrations relationnelles
qu’il importe de prendre activement en considération. L’interprétation
du passé, de son influence sur le présent, sert à se distancier des
conséquences négatives de l’histoire de l’individu, pour utiliser
positivement les forces vives.
Penser son existence c’est délivrer le futur de son passé. Au niveau de
notre conscience nous sommes souvent dans la myopie, quand ce n'est
pas la cécité, tant vis-à-vis des causes véritables de nos souffrances
que de nos possibilités, de nos richesses. Pour développer de nouvelles
zones d’intervention dans nos idées, notre existence et notre vie
sociale, la conscience nécessite l’amélioration du dialogue avec les
différents processus qui la nourrissent.
Plus le sujet assumera sa complexité, plus il disposera de ressources
inventives pour lutter contre ce qui tend à l’aliéner. Son ouverture au
bonheur dépendra beaucoup de l’usage qu’il fera de sa liberté. Les
êtres humains ont commencé par vivre dans un bain d’affects et la vie
affective reste une part essentielle de la communication, y compris
entre adultes intelligents et raisonnables. Si les pires aspects de la
personnalité humaine ne seront jamais abolis, on peut chercher à
mieux les contenir et les dépasser.71
Il est utile que chacun comprenne ses « travers », quels qu’ils soient,
qu'il les assume psychiquement et les
maîtrise.
LE BONHEUR
La porte du changement s’ouvre de l’intérieur : les processus
d’émergence et de déploiement trouvent leur point de départ dans
notre être intime. Le bonheur est à créer à chaque instant non à
attendre pour demain. Le bonheur n’est certainement pas un droit car
il n’est dû à quiconque. Il se mérite puisque c’est un ouvrage dont la
décision de mise en œuvre et le projet d’aboutissement sont
régulièrement à repenser et à fortifier. La rationalité est une puissance
critique, tant vis-à-vis des peurs que des faux espoirs. Si le bonheur se
trouve parfois là où nous le plaçons, alors il faut le placer le plus
possible là où nous nous trouvons, quel que soit le lieu, et ne pas
attendre encore et encore un autre lieu, un autre temps.
Le véritable risque de la vie est le refus de l’aventure. Le résultat est
l’inauthenticité du mode d’être, la banalité, la passivité dans laquelle
on se conforte pour échapper à la liberté impressionnante d’avoir à
choisir...
L’individu qui se veut heureux sait que les expériences malheureuses
sont réductibles, à condition de n’en être pas complice.
En nous distanciant des événements tragiques, en nous détachant
intérieurement de ceux qui nous ont blessés, nous œuvrons à notre
libération. Si chacun, par sa présence et son attitude empathique
affirme la valeur de la différence de l’autre, le confirme dans son
existence ; si chacun reconnaît et affirme la spécificité
de l’autre, s’en
réjouit, il peut alors construire avec l’autre une relation créative et
évolutive.72
Le bonheur repose sur le déploiement de la joie. Il résulte d'une
réflexion permettant de ne plus être fasciné par le tragique. La
philosophie revient à vivre sa pensée et à penser sa vie. Elle est aussi
recherche de la joie et de la liberté.
La connaissance est un moyen d’y parvenir. Que nous l’admettions ou
non, nous avons souvent le choix. Seulement nous éprouvons des
difficultés à le reconnaître. Disposer de plusieurs possibilités parce
que l’on est attentif, créatif, c’est déjà acquérir une forme de liberté.
N'avoir plus qu'une alternative relève, elle, du cas de conscience.
Aucune des grandes interprétations - que ce soit à propos de nos
méthodes, de nos certitudes et prétendues vérités - ne sauraient saisir
l’entièreté de la réalité. Une réalité qui n’est qu’une interprétation. Au
cours de notre vie, des événements majeurs se succéderont, qui
modifieront notre personnalité en fonction des réponses que nous
apporteront à ces événements.
Chaque instant de vie peut nous enrichir ou nous appauvrir.
La seule liberté dont nous puissions nous prévaloir est celle qui
consiste à nous remettre en question, à nous faire évoluer, depuis
l'inné jusqu'à l'acquis.73
Les esprits sont comme les parachutes : ils ne fonctionnent que
lorsqu'ils sont ouverts.
Louis
Pauwels
10-LA MEDIATION, UNE FONCTION CIVIQUE
Le conflit constitue la faille où peut se passer quelque chose de
constructif. En faisant valoir le respect mutuel, la médiation développe
une justice compatible avec la solidarité et la réconciliation dans
laquelle il sera question de progrès. Le processus de médiation permet
de tenter - de la manière la plus créative et équitable possible - de
rétablir l’espace de communication, de développer la reconnaissance
mutuelle, afin que chacune des parties soit reconnue, et par le
médiateur et par l’autre partie. Tout est mis en œuvre pour tenter
d’annihiler la confusion. La médiation est un ensemble de techniques
de créations de liens relationnels, de prévention et de résolution de
conflits mettant en place une justice impartiale. Celle-ci étant destinée
à responsabiliser les parties incriminées. Utilisée à l'échelon familial,
scolaire, social, pénal et international, sa pratique renforce la paix
puisqu’elle est complémentaire de l’action directe non-violente,
facteur de progrès et d’enrichissement.
La médiation, situation binaire ou triangulaire ?
Binaire : chaque partie exprime et défend sa position, par exemple
d’avocat à client, d’avocat à avocat. Les clients n’étant jamais en
contact. L’intervenant n’a pour objectif que la sauvegarde des intérêts
de son client. La restauration de la communication, le rétablissement
de la paix n’est pas le souci des
intervenants qui sont « défenseurs ». Il
faut qu’une des parties perde ou gagne.74
Triangulaire : dans ce cas, la résolution du conflit sera facilitée par
l’intervention d’un tiers, indépendant des parties en présence. Nous
avons affaire ici à une conciliation. Il est possible que des personnes
ne désirent pas changer, ni parvenir à la résolution du conflit.
Malgré toutes les tentatives du médiateur, en dépit de sa bonne
volonté, de son empathie, ces personnes ne feront rien pour améliorer
leur cas. Dans ce cas il est évidemment inutile d’insister dans la
tentative de résolution.
Le médiateur fait en quelque sorte office de « passerelle », posée entre
deux parties afin qu'elles cessent de se cantonner sur des positions
fermées de lutte sans merci. Donc, son rôle est de faire le lien entre
deux parties en conflit, de tenter de rétablir entre elles la commu-
nication, sans pour autant se sentir obligé d’amener la parfaite
résolution du litige, ni induire sa propre solution, ses jugements ou
conseils. Le médiateur doit agir en demeurant d’une indéfectible
impartialité, quoi qu'il advienne. Il n’a aucun pouvoir de contrainte,
n’est ni arbitre, ni juge, ni conseiller. Il ne prend pas parti, et demeure
neutre. Sa tâche essentielle se résume à inviter les parties à trouver
elles-mêmes des solutions créatives conformes à leurs intérêts.
Comme toute personne qui, dans son contexte, professionnel
ou
associatif, œuvre à réduire les inégalités, les souffrances, le médiateur
sait que les transformations en profondeur - réfléchies et durables, ne
se réalisent que si les personnes sont vraiment actrices et souhaitent de
changer.
Pour parvenir au but fixé et commun, il importe que le médiateur
abandonne l’illusion de sa toute puissance sur les gens, de son statut
d’exemple. Il faut admettre que seules les personnes concernées
peuvent trouver une solution à leur conflit.
Ce sont les oppositions minimes qui, à la longue, sapent les
motivations, bloquent les énergies et freinent l’évolution d’une
société.75
LE CONTRAT INTRODUCTIF
Il peut être utile d’établir un contrat écrit de médiation. Celui-ci
spécifiera que :
- La violence physique ou verbale sera interdite.
- On ne haussera pas le ton.
- On n’interrompra pas l’autre partie et respectera le temps de pa-
role.
- On assistera à toutes les séances prévues.
- On acceptera l’éventualité d’un échec.
- On n’évaluera pas, on définira les faits et enfin on s’engagera à
proposer des solutions, sans faire de commentaires blessants.
Une fois le contrat introductif accepté et signé...
1 - Exploration du problème : rassembler le plus d'informations
objectives et subjectives possible, faits, chiffres, sensations, intuitions,
affirmations, hypothèses sur le problème.
2 - Analyse créative : restructurer le problème afin
d'identifier
l'objectif à atteindre. Indiquer les zones critiques et les priorités.
Comment chacun voit le conflit, l'objectif.
3 - Production d'idées : générer un maximum d'idées "extra"
ordinaires dont les plus prometteuses seront traduites en idées
créatives.
4 - Sélection et décision : choisir la meilleure idée en tenant compte
des propositions les plus dérangeantes.76
LE CONTRAT CONCLUSIF
Lors de la résolution du conflit, on rédigera un autre contrat
établissant les règles du maintien de l’accord de convivialité. Peu de
temps après on se mettra en rapport avec les parties en vue de vérifier
si les termes du contrat sont respectés. Quels seront les objectifs
essentiels à sauvegarder pour chacun ? Quelles seront les réponses
possibles pouvant être sélectionnées en fonction des objectifs ? Il sera
précisé que tout changement souhaité devra s’insérer dans un objectif
commun. Valoriser le quotidien permettra d’éliminer les petites
tracasseries par le fait que les uns et les autres seront reconnus dans
leurs besoins et personnalités. On mettra en évidence que les petits
ennuis sur lesquels on s’imagine pouvoir passer constituent le terreau
des désillusions politiques et de la montée de l’exclusion. Les causes
sous-jacentes du problème seront dégagées : retenir que le problème
apparent, celui autour duquel on se dispute est rarement le problème
réel... On
reformulera les propos, de manière à ce que chacun ait la
conviction d’être parfaitement compris par l’autre. Les interventions
du médiateur se feront de manière distanciée. Il encouragera le
dialogue, la coopération, résumera les faits en cherchant des bases de
négociation. Si besoin est, il s’entretiendra individuellement avec cha-
que partie afin de chercher des compromis satisfaisants chacune
d’elles.
Méthode de base :
Désirer rétablir rapidement les liens perturbés est sans doute le moyen
le plus sûr d’aboutir à une impasse. Il faut demander aux participants
ce qu’ils attendent exactement de la médiation et s’ils ont sincèrement
envie de se confronter dans cet espace. De plus, en début de séance,
les questions : « Qui ? », « Pourquoi ? », « Quand ? » sont à éviter,
puisqu’il s’agit d’installer un climat de confiance et d’écoute. Inutile
de tenter d’opérer immédiatement la liaison entre les parties. Il faudra77
faire en sorte que chacune se raconte et se révèle à la partie adverse.
Après s’être présenté, le médiateur explique comment la séance va se
dérouler. Il mettra l’accent sur son absolue neutralité et sa déontologie.
Ce qui sera dit en séance n’en devra pas sortir. Désormais, personne
ne sera pris au dépourvu, puisque les règles de bases seront établies.
Il sera annoncé que tout ce qui pourrait se dire avant ou après la
séance sera ramené en séance. Il ne faudra accepter aucune
confidence
unilatérale. Le médiateur devra être le garant des règles.
Ensuite il sera expliqué qu’une séance de médiation doit s’effectuer
dans le calme et la détermination. Les parties seront dirigées sur une
voie de réflexion constructive, réductrice de la tension agressive
initiale. Il faudra restaurer les individus dans leur dignité, leur rôle de
citoyens responsables, de manière à créer une véritable démocratie
active, partagée. Les honoraires seront réglés, s’il y a lieu. En aucun
cas ceux-ci ne seront susceptibles d’être déterminés en fonction du
résultat escompté.
En situation de médiation, chacune des parties pourra demander une
pause ou demander à quitter les lieux de la médiation. Les inter-
locuteurs seront encouragés à être précis, corrects, respectueux. Le
médiateur facilitera à chacun l’expression de son vécu, il relèvera les
points communs aux deux parties, les axes d’entente possibles et
remerciera les parties pour leur sens social et leurs efforts.
De même, il soulignera les points positifs, la volonté de justice, de
garder de bons rapports, etc.
Si cette méthode peut porter ses fruits, c'est surtout grâce à
l'investissement de chacun, convaincu qu'il doit être de devenir
davantage humain, davantage créateur de sa vie plutôt que de la
subir en répétant des mécanismes limitants.78
EXEMPLE DE MEDIATION
Nous sommes dans une école, où il a été spécifié qu’il était
interdit de
fumer à l’intérieur des bâtiments. La direction fait savoir aux élèves
qu’il leur est interdit de fumer dans les bâtiments mis à leur
disposition, pour d’évidentes raisons d’hygiène, de santé, de sécurité
et de salubrité. Il est clair que, même et surtout dans des endroits
publics, il est spécifié que l’on ne peut fumer. Or, des élèves fument
dans les toilettes, dont on devine l’état au bout de quelque temps. À tel
point que remettre en état ce lieu entraînerait des frais qui eussent pu
être évités. La direction refuse d’engager des sommes pour rafraîchir
les toilettes et les remettre en état, privant ainsi les autres élèves de
commodités salubres.
REACTION :
Des élèves fumeurs, ainsi que certains éducateurs, fumeurs également,
constituent un groupe de médiation, là où, au départ, aucun problème
ne serait survenu si chacun s’était conformé au règlement... Le groupe
propose à la direction de nettoyer les toilettes en échange de la
permission de fumer dans un endroit (quant à l'odeur et l'aspect
sanitaire...). La direction accepte le compromis, à condition que nul ne
fume plus dans les toilettes. Ce qui est accepté.
Avec cet exemple, l’attention est attirée sur un phénomène alarmant.
Nous devons reconnaître que certains d’entre-nous ont beaucoup de
mal à respecter une directive, à supporter la plus petite contrainte. Au
départ, dans notre exemple, il est clair qu’il était nettement
plus
simple de se conformer aux souhaits de la direction. Or, les parties
incriminées estimèrent bon de faire valoir leur besoin de fumer. Et
voilà notre conflit qui apparaît. La logique voudrait que tout un
chacun respecte l’état de bâtiments dont il n’est que l’usager
occasionnel. Pourtant, comme si tout devait nous être acquis, nous dé-79
cidons que nous avons un maximum de droits et qu’il est désormais
hors de questions de songer encore au moindre de nos devoirs. Dès le
moment où nous ne pouvons pas nous adonner à nos manies, parce
qu’une autorité estime que nous avons à respecter les lieux publics où,
censément nul n’a à se conduire comme chez soi, nous nous opposons,
contournons les règlements, traficotons et imposons finalement par
des moyens détournés une ou des directives réfléchies. Nous estimons
que « je » passe avant les autres, que « je » est plus important que
quiconque.
Cette approche d’une réalité si personnelle, sinon égocentriste, est à
l’origine de la multitude de micros conflits générés chaque jour,
inlassablement. La moindre contrainte, la plus petite autorité est de
plus en plus mal vécue dans une société qui nous a « bassiné » de
droits, en occultant délibérément leurs pendants : les devoirs. Histoire
de caresser le consommateur dans le sens du poil, autrement dit celui
de son porte-monnaie et l’électeur dans le sens électoraliste souhaité ?
La moindre réglementation nous devient
contrainte à partir du
moment où nous devons respecter - avec ou sans directives - du
matériel mis à la disposition de la communauté (voyons l’état
lamentable des rames de métro, tramways, abribus, abords d'école,
etc.) L’exemple de cette école est significatif de cet esprit de
contestation à fleur de peau. Plus personne ne fait autorité, puisque les
médias nous ont appris que, désormais, pour être dans le coup on peut
se moquer de tout. Même si vous pensez que c’est faux, le quotidien,
la réalité de terrain vous démontre le contraire. Face à la négligence, à
la désinvolture, l’ouverture, la coopération et, surtout, la tolérance ne
suffisent pas, car la tolérance laisse toujours une partie lésée, qui,
pour ne pas contrer l’obstination de la partie adverse, choisit de ne pas
envenimer la situation en supportant (ce qui ne veut pas dire accepter)
une situation inconfortable. Pourquoi avons-nous tant de peines à
respecter autrui, sa propriété, son (celui de tous) environnement, ses
règlements ? Tel qui ne se respecte pas ne sait en faire autant pour la
collectivité.80
Notre société doit installer des garde-fous, des règles de vie com-
munes à tout un chacun, sans dérogations.
QUE FAIRE AU TERME D'UNE MEDIATION, EN L'ABSENCE
DE RÉSULTAT ?
Il faudra inviter les parties à effectuer un retour en arrière, ce sera le
plus sage. Cette démarche obligera toutes les parties à la réflexion sur
les
questions du sens de la médiation. Ainsi on réactualisera :
Pourquoi les parties en conflit étaient-elles mises en présence ?
A-t-on redéfini où l’on désirait parvenir ensemble ?
Quel sens a-t-on donné à cette démarche ? Quels moyens ont été
apportés ?
L’écoute, la valorisation étaient-elles effectives ?
La capacité à s’exprimer s'est-elle réellement établie pour tous ?
Le contexte était-il propice à une médiation ?
L’une ou l’autre des parties a t-elle saboté la médiation ?
Naturellement, les parties conserveront toute liberté de recourir à
d’autres moyens de résolution, tels l’arbitrage ou le recours aux
tribunaux.81
Ceux qui étouffent, s'ennuient, se désespèrent au sein de tant
d'étrangetés sublimes et d'énigmes rayonnantes : que leur cœur est
ignorant, que leur intelligence manque d'amour.
11-LA VIOLENCE
C'est nous-mêmes qui créons nos propres situations limitantes. Entre
« gens intelligents » la colère ne devrait, en toute logique, jamais
apparaître dans ses extrêmes puisque, de prime abord, nous ne
désirons faire de mal à personne. Pourtant, dès qu’une frustration naît,
nous souffrons. Commence alors la mécanique de la vengeance, du
préjudice censé réparer.
Quoi que nous vivions – ou estimions vivre, nos sentiments ne sont
pas les maîtres de notre vie. Ils n’ont pas à l’être. Ils ne sont que des
instants. Nous ne leur appartenons pas plus. Désormais, il
devrait être
très facile de se libérer, d’éviter une foule de conflits. Autant au
volant, bon nombre d'accidents de la route sont, à juste titre, estimés
évitables, autant il en est de même dans l’univers relationnel.
Nous l'avons vu, nos sentiments sont des réactions subjectives à
certaines situations matérielles et morales, à des intentions, des actes
psychiques qui s'adressent autant à l'autre qu'à nous-même.
Le secret de l'âme humaine, c'est le besoin de se faire valoir, et cela
par tous les moyens possibles - la puissance et la domination ne
constituant que le plus manifeste et le plus achevé de ces moyens.
Nous nous faisons violence en accédant à la colère. Notre position est
en contradiction avec notre vrai moi, qui souhaite la paix.82
Nous nous mettons en colère parce que nous nous identifions à la peur
que nous éprouvons lorsque les autres ne se rangent pas à notre avis.
Ce combat est incessant. Nous le limiterons en prenant de la distance,
en mettant un bémol à nos valeurs, en relativisant, etc.
NOTRE COLERE NE CHANGERA PAS L'AUTRE
La colère est une réaction primaire, génétiquement programmée en
nous. Sa gestion dépend ensuite de notre éducation. Une de nos va-
leurs est bafouée, niée, frustrée ? Notre conscience se rétrécit aussitôt,
nous montrons les dents, le ton monte, le cœur pulse le sang vivement,
nos extrémités tremblent, il nous semble
urgent de réagir... Et nous
voilà en colère, nous ne pouvons plus penser à autre chose, car la
colère devient maître de notre comportement et nous dicte des
attitudes extrêmes, estimées légitimes. Nous sommes convaincus que
seule cette solution est la bonne et qu'elle seule peut faire changer
quelque chose à la situation jugée intenable.
Nos sentiments sont le point de départ de nos actes, soulignés
éventuellement par des paroles. Qu'ils soient d'infériorité ou de
supériorité, ces sentiments influencent notre manière d'être. Nous
pouvons être amenés à rechercher la compagnie de ceux qui nous
semblent dotés des capacités qui nous font défauts, comme nous
pouvons fuir ceux que nous estimons nocifs à nos ambitions ou qui
correspondent trop aux tares dont nous nous estimons porteurs.
Lorsque nous venons au monde, nous sommes loin d'être achevés. Au
gré de l'éducation que nous recevons durant près de vingt ans, rien ni
personne ne nous apprend à relativiser des notions telles que l'échec
ou la réussite. Nul ne nous apprend à devenir parents, à nous poser des
questions sur nos agissements, sur le fondement de notre personnalité
et l'origine de ce que nous percevons comme des malheurs ou des
bonheurs. Beaucoup d'entre-nous naissent et meurent sans jamais
avoir été le moins du monde interpellé par ces quelques notions. Mais
les dégâts causés seront
innombrables et laissent des traces...83
Quand apprenons-nous à faire la distinction entre amour et narcissis-
me, entre infériorité et supériorité, entre malheur et bonheur, vanité et
mesquinerie, entre affectivité et égoïsme, l'origine et la signification
de nos sentiments ? À l'aune de nos innombrables conflits, les gouffres
qui criblent notre éducation nous apparaissent comme une fatalité
inhérente à ces « autres », sur qui nous rejetons imman- quablement la
responsabilité de tous nos ennuis, petits ou grands.
D'où l'importance remarquable de poursuivre cette éducation vraiment
minimale qui nous est prodiguée, par des formations complémentaires
et continues.
L'exercice de la curiosité change la vie en aventure poétique
Cependant, même nantis des meilleures intentions et connaissances du
monde, nous serons dans l'impossibilité de maîtriser une situation à
cent pour cent. Minime ou non, la présence de l'autre nous en
empêchera dans une certaine mesure.
L’autre pourra toujours interpréter dans un autre sens les intentions qui
sous-tendent nos actes et nos paroles. Néanmoins, avec ce que nous
avons assimilé, il devrait désormais être un peu plus aisé de maîtriser
la plupart des situations de la vie courante, et rester en état de sérénité
là où quelques temps auparavant nous explosions.
Se mettre en colère, c'est commencer à se détacher de notre
humanité.
Nous ne sommes pas des gorilles ! Inutile de montrer combien nous
sommes capables de fracasser une porte, d’ouvrir des yeux démesurés
ou que nous sommes passés maîtres dans l’art du hurlement de coyote.
Sortons nous balader, faisons un peu de sport qui exige une grande
dépense d'énergie. Vidons-nous de notre trop-plein. Plus tard, l'esprit
revenu à une bonne température, nous pourrons aborder « froid » le
problème avec un esprit libéré, plus sain.
Avec Marie Borrel « Ne plus se mettre en colère » (Guy Trédaniel
éditeur), souvenons-nous que la colère nous empêche de voir, de
ressentir, d’entendre de manière normale. Elle nous porte à exagérer84
les événements. Méfions-nous grandement des décisions prises sous
l’emprise de la colère. Ce faisant, nous risquons beaucoup de projeter
nos ressentiments, et nous fonctionnons alors uniquement dans la
sphère émotionnelle.
Acceptons notre colère comme un état « légitime », soit, mais
toutefois avec de sérieuses réserves. Gardons intacte notre dignité, ne
nous abandonnons pas à la facilité des accusations à l’emporte-pièce,
aux insultes, aux sous-entendus, à l’ironie. N’aggravons pas, par la
mauvaise foi, le mensonge ou le mépris une situation qui n’en a nul
besoin.
Cessons de croire que nous détenons la vérité. Songeons à notre vrai
moi, étouffé par notre colère. Et si celle-ci survient trop fréquemment,
c'est le signe d'un
trouble profond avec nous-même auquel il faut
remédier. Dites-vous : Je suis en colère, bon. Que j'aie ou non raison,
elle n’a pas beaucoup de chance de transformer en profondeur la
situation, et encore moins l’autre.
Plus positivement, apprenons à préserver notre énergie pour la
destiner à la créativité, car si la colère peut grever lourdement notre
potentiel relationnel, elle peut aussi entamer grandement notre moral.
Aussi, devenons capables de regarder cette colère de l’extérieur afin
de rapidement revenir à la raison. L'idéal est de tout faire pour éviter
les situations conflictuelles.
Rien de tel que la prophylaxie. Refuser la colère n’a rien de
pathologique ni de lâche. Personne ne nous invite à nous laisser faire.
Cependant, notre défense peut être présentée comme une sorte de mur
impénétrable. Plutôt que d’être en quête de « recettes » qui n’ont
fonctionné la plupart du temps qu’une fois, avec de la chance, aussi,
sans doute (il en faut un peu malgré tout !), restons humain, quoi qu’il
arrive.85
Admettons qu'untel ait été reconnu coupable de vous avoir causé un
dommage moral ou matériel. A quoi bon ajouter au drame de sa vie et
à la vôtre ? Lorsque le mal est fait, vous ne pouvez jamais revenir en
arrière pour changer le cours de la destinée. Idem si vous avez perdu
quelque chose ou quelqu’un de cher. Ne vous mentez pas, ne vivez pas
comme si vous alliez tout conserver intact
jusqu’à la fin des temps.
En matière d'emportements coléreux, exprimons nos sentiments, sans
honte, mais sans éclats, sans leur ajouter critiques et jugements.
Exprimons-nous en terme de "Je". Il est un fait qu'un délit doit être
sanctionné, c’est incontournable et il n’a jamais été ici question d’un
laxisme aussi aveugle que périlleux. Mais là encore, nous pouvons
procéder de manière digne, sans ajouter notre colère à celle d’autrui,
éventuellement. Tentons plutôt d’apaiser les peines, de reconstruire
quelque chose. Lorsque la colère nous guette nous n’avons plus
confiance, nous ne croyons plus qu’en nous et en ceux de notre bord
ou nous cherchons alors désespérément des alliés qui nous donneront
raison. Cessons de croire que nous sommes obligés de toujours réagir
par une colère montante, qui n'attend que le « bon » prétexte pour se
justifier. Remplaçons cette perte d'énergie par la proclamation lente,
claire de notre besoin en ayant conscience de nos droits mais aussi de
nos devoirs, des limites qu'impose la loi. Ne répondons pas aux
provocations, gardons la tête froide. Nous mettre en colère peut
nourrir la réaction de notre adversaire. Différons notre emportement,
si possible même restons de marbre, du moins tant que nous décidons
de ne pas être plus « concerné » par l’altercation.
Il ne faut pas s'étonner que, même en adoptant pareille attitude,
nous
trouverons toujours des personnes estimant que nous sommes
arrogants. L’essentiel est de garder le contact verbal normal, de faire
comprendre à l’autre que nous avons le souci de comprendre son
besoin et comment lui et nous pouvons trouver une solution équitable
qui respecte les besoins de chacun et, éventuellement, le projet
commun.86
Une petite astuce qui peut venir à point, mais dont il ne faut pas
abuser, consiste à répondre « c’est un fait » ou « c’est votre opinion »
durant un certain temps, lorsque votre vis-à-vis s’obstine à vous
prouver qu’il a raison... en toute mauvaise foi. Ne poussez pas trop
loin cependant, car votre interlocuteur pourrait en nourrir son
animosité à votre égard et redoubler de violence, croyant que vous
vous moquez de lui. Usez de ces répliques avec tact. Regardez la
personne, écoutez-là, essayez de comprendre ses besoins. Posez-lui
des questions désarçonnantes. Faites tout plutôt que lui ressembler !
Utilisez votre colère pour vous-même, pour vous transformer et revoir
votre propre comportement.
À QUI APPARTIENT LE PROBLEME ?
Faisons un petit parallèle entre le conflit et le Code de la route.
Si l'on vous dit « rouge », le Code, conditionnant vos réflexes, vous
enjoint de répondre : rien ne va plus, pour cause de danger : vous ne
passez plus. Il faut attendre, choisir de reporter son impatience sans
entrer dans un rapport de force.
Si l'on vous dit «
orange » : il ne faut pas insister. Vous ne passez pas,
le terrain n'est plus - ou pas encore - propice pour continuer à
progresser.
Si l'on vous dit « vert » vous n'avez plus qu'à user du code de rappel
FSBP , et la communication à toute les chances de passer :
F :
S :
B :
P :
Comme décrire les faits.
Comme sentiments.
Comme énoncer les besoins.
Comme suggérer une proposition.87
Que l'on use des termes « CNV » ou « FSBP » , il convient de faire
preuve d'un grand courage pour parvenir à faire taire notre colère et
d'enclencher la mécanique non violente en précisant calmement - et
sans attitudes qui pourraient laisser supposer le contraire - les
objectifs, sans vous défendre ni vous justifier, en acceptant l'idée d'un
compromis. Traitez avec la personne sans la considérer comme un
ennemi, sans ironie, mépris ou sous-entendus, en soulignant ce qui,
chez elle, est positif. Manipulation ? Sans aucun doute ! Mais nul
d'entre-nous n'y échappe totalement. Ce mot a pour nous une
connotation positive qui ne peut que nous inciter à en faire bon usage.
Autre possibilité, lorsque l'agresseur passe aux faits : soyez inattendu,
manifestez de l'étonnement, jouez au fou. Par exemple annoncez-lui
l'heure que vous supposez qu'il est, demandez-lui s'il s'appelle Pierre
ou Ahmed, annoncez-lui que
vous pouvez l'aider autrement, que vous
l'aimez : sortez du contexte logique, désarçonnez l'agresseur en lui
offrant une attitude aux antipodes de ce qu'il attend, lui qui espère
votre terreur, votre soumission ou votre provocation. Le voilà
interloqué, il y a une brèche dans son raisonnement. Son projet n'a
plus le même sens.
Loin de prôner cette manière d'agir comme étant la parade imparable,
vous ne risquez rien de plus que si vous tentiez de raisonner
aimablement l'agresseur : cela n'a jamais fonctionné (cela se saurait !)
L'inverse si, aussi incroyable que cela paraisse. Vous pouvez désa-
morcer la violence, mais il faut réagir promptement et jamais comme
l'espère votre agresseur. Une fois le choc émotionnel établi, il est alors
possible d'embrayer sur d'autres moyens, tels que la fuite, l'humour, le
dialogue,... Changeons de contexte. Cette gaspilleuse d’énergie qu’est
la colère vous fait voir l’autre comme il n’est pas. Automatiquement
vous avez tendance à le dévaloriser puisqu’il n’est pas capable de
comprendre que c’est vous qui détenez la vérité... Un agressé n’est
pas enclin à écouter. Comme nous venons de le voir ci-dessus, nous
pouvons faire évoluer la situation d’une manière inattendue, parce que
l’autre attend peut-être que nous passions à l'attaque afin que nous jus-88
tifiions sa riposte. La guerre
commence ainsi au deuxième coup rendu
pour le premier... Mais si l’autre avait raison ? Et si notre colère
n’était pas du tout légitime ? Sommes-nous à ce point si sûr de nous
pour monter au quart de tour sur nos grands chevaux ?
Quoi qu'il en soit, nos convictions ne doivent pas devenir des
entêtements. Nous avons vu que rien n’est pire que de figer nos
pensées sur des certitudes. Faisons du temps notre allié. Reportons à
plus tard notre stratégie, libérons-nous de la pesanteur, de l’oppression
dans notre poitrine, posons des actes sereins. À tête reposée, avec le
recul, nous trouverons les solutions adéquates.
DU BIEN ET DU MAL
Tout ce qui précède ne pouvait que nous amener à nous pencher sur
les notions de bien et de mal. Prétendre que ni l’un ni l’autre n’ont des
torts, qu’il ne faut accuser personne est aussi stupide que de prétendre
que nous ne sommes pas capables de distinguer ce qui nous procure
une agréable sensation de ce qui nous cause un tort manifeste. Quel
être sensé ignore ce qui lui fait du bien ?
Qui peut, sinon celui qui ferme les yeux, occulte sa conscience ou se
croit au-dessus de tout soupçon, ignorer les dégâts visibles, les méfaits
dont il est l'auteur et qui l’accusent ? Lequel d’entre-nous n’a jamais
connu - ou provoqué - la blessure de l’insulte, de la moquerie, de
l’ironie injuste ?
Qui n’a jamais reçu de caresses, de sourires, de soins ? Prétendre que
nous ignorons
ce qu’est le bien ou le mal est grotesque et signe un
grave manque de courage. Frapper quelqu’un au visage vous remplit-il
de joie ? Les mensonges, la mauvaise foi, les projets infamants que
l'on vous destine, les coups que l'on vous porte, tout cela vous comble-
t-il de félicité ? Même si nos valeurs peuvent différer, nous savons ce
que tout être humain désire et ne désire pas, quand il souffre ou ne
souffre pas. Voilà la différence faite. Nous la connaissons tous.89
Dans notre société régie par un ensemble de lois aussi considérables
que nécessaires, nous savons parfaitement ce qu’est le bien et le mal,
ce qui nous procure du plaisir et ce qui nous peine. Mais nous
relativisons ces notions parce que nous savons que la morale restreint
nos débordements. Sachons que quiconque pourrait perpétrer un
forfait en violation de la loi mais sans en être inquiété... le fait. Nous
espérons passer au travers des mailles du filet de la conscience et des
lois et excuser, légitimer nos propres travers dont la société ou notre
entourage direct peuvent souffrir. Vivre sans notion de bien ou de mal
entraîne aux pires dérives et récidives dont notre siècle n'est pas le
premier témoin. Face aux mères qui perdent leurs enfants lors des
génocides, oserions-nous prétendre benoîtement, hypocritement, que
nous ne savons rien du mal ? Si le mot n'est pas la chose, les faits, eux,
se passent de mots !
Lorsqu'une personne vient à votre secours et vous
tire d’un danger, d’un embarras périlleux, et ce de manière absolument
désintéressée (peut importe le sens que l’on attribue à ce terme, que
certains estiment équivoque), affirmerez-vous que vous ne savez pas
vous prononcer sur ce qu’est le bien, ce qui vous fait du bien, ce que
vous ressentez indubitablement comme tel ?
Nous manquons de courage. Nous avons peur du jugement et voulons
l’éviter. Mais il est des situations où nous ne pouvons - si nous tenons
à conserver intègre notre dignité - nous départir de nos sens, de nos
besoins, d’une justice, de lois. Sinon, quel sens pouvons-nous encore
donner à l'existence des enfants que les femmes mettent au monde... ?
Si nous admettons que nous sommes effectivement responsables de
tout ce que nous exprimons, de tous nos actes, si nous admettons que
nous le sommes autant de nos apprentissages et que nous forgeons à
chaque instant la société dans laquelle nous vivons, nous pouvons en
dire autant de ceux qui n’aborderont jamais la communication non
violente : ils sont, eux aussi, responsables, quelles que soient leurs
valeurs, de la société qui développe ses aspects positifs et négatifs,
avec les tendances que nous ne pouvons ignorer.90
Lorsque nous décidons de modifier un tant soit peu notre société,
n’oublions pas que nos exigences vis-à-vis d’autrui seront excessives
par rapport à la « haute estime » dans
laquelle nous nous installons
volontiers. Observons-nous mieux et plus souvent : mêmes entre gens
du « même monde », entre convertis, nous parvenons encore à nous
manger le nez.
Quoi qu’il résulte de notre état d’esprit suite à la lecture de tout ce qui
précède, nous aurons tout à gagner en changeant de vie, en découvrant
notre vraie identité, en sachant définir ce que nous voulons
exactement, ce dont nous avons besoin et ce que nous préférons éviter.
Jamais ailleurs qu'en nous-même nous ne trouverons les solutions à
nos problèmes.
En décidant fermement de modifier nos comportements, notre
approche de la vie, de ses contexte nous refusons déjà de stagner.
Cessons de copier, d’imiter, de nous laisser conditionner.
Déménageons et abandonnons nos stratégies éculées qui nous en-
traînent à répéter sans cesse les mêmes conflits, les mêmes
mésaventures sociales, affectives, professionnelles. Misons sur l'au-
thenticité. Le monde peut changer. Nous détenons les moyens de
prendre une part active à cette transformation en posant de nouveaux
modèles de conduite, en réaffirmant les valeurs fondamentales qui se
résument à : de la paix avant toute chose.
S'il y a une chose qui puisse être qualifiée de sacrée, sans que nous
sombrions aussitôt dans le délire pathologique, c'est bien la vie. Aucun
d'entre-nous ne peut vivre comme s'il était seul au monde,
égoïstement, en
s'imaginant qu'il vaut plus que ses contemporains,
qu'il a plus d’importance que quiconque. Ce type de comportement est
pervers, faux. Acceptons la vie, tous ses éléments confondus, mais ne
luttons pas contre elle, ne nous en vengeons pas à travers autrui.
Cultivons notre mémoire par la curiosité, par le biais de la culture.
Retenons les leçons et l’expérience dont nous font bénéficier ceux qui
nous ont précédés.91
A chaque instant nous sommes responsables du destin de l’Humanité.
Si nous sommes las de son contenu chargé en guerres, de saccages, de
génocides à répétition et haines de toutes sortes, soyons les premiers à
ne plus nous contenter d'assister à ces sinistres jeux du cirque en
spectateurs, préoccupés par la technologie, dépendants de ses gadgets
dévolus aux faux besoins que les industriels nous proposent comme
bonheur suprême.
La publicité nous rend mécontents de ce que nous possédons et nous
fait désirer ce que nous n'avons pas (dixit Serge Latouche). La
modernité, dont nous sommes les rouages à des degrés divers, mais
aussi à la fois victimes et responsables, contribue à tout banaliser, par
faire de nous des copies conformes d'un unique modèle de pensées et
d'actions. Or, tout ou n'importe quoi ne se valent pas.
Plutôt devenir acteurs de notre vie ! Une fois la nouvelle année venue,
ne nous souhaitons plus artificiellement de ces « bonnes
pensées », de
ces mots creux et autres intentions de paix qui ne sortent pas de la
sphère des beaux songes et de la routine. Agissons. Posons des actes
de paix chaque jour.
Incarnons nos meilleures pensées, nos désirs. Posons-les de manière
humainement et totalement désintéressée, en commençant par des
idées de paix. Notre sincérité sera notre meilleur appui.92
TESTEZ-VOUS
Quelle était, est et sera votre attitude face au conflit ? Prenez assez de
recul par rapport à vous-même ? Faites-vous de fréquents bilans ? Votre
connaissance de vous-même est-elle suffisante pour que vous sachiez ce
qu'il convient de changer dans votre comportement ? Comment réagissez-
vous au moment du conflit ? Imaginons quelques situations au cours
desquelles vous sont suggérés divers compor- tements et retrouvez ceux
qui vous correspondent le plus, eb accolant à la fin de chaque test l'un des
symboles ci-dessous...
#61559;
#9679;
#9632;
#61559;
Vous êtes professeur en heure de cours. Le téléphone de l'un de vos
élèves sonne. L'élève cesse de prêter attention au cours et, sans plus
se soucier d'autre chose, se met à converser avec son interlocuteur
invisible...
Vous poursuivez le cours, comme si de rien n'était.
Vous improvisez avec humour un commentaire relatif aux
perturbations engendrées par le chahut des élèves à travers les âges.
Vous faites une remarque
qui laisse sous-entendre votre irritation et le
souhait d'une excuse.
Le cours terminé, vous allez trouver l'élève pour lui exprimer votre
embarras d'être interrompu d'une manière aussi abrupte qu'incongrue.
Une désagréable surprise : votre patron ne peut accéder à votre
demande d'augmentation...
Sans attendre, vous demandez un rendez-vous, histoire de débattre de
ce refus et lui présenter vos arguments tout en écoutant les siens.93
Vous prenez la décision d'aller avertir votre patron que vous
n'hésiterez pas à faire appel à votre syndicat.
En votre for intérieur vous vous promettez de ne plus hésiter à vous
faire porter pâle au premier petit toussotement.
Votre motivation tombe au plus bas. Vous effectuez votre travail,
certes, mais l'esprit ailleurs, rêvant aux prochaines vacances.
Votre fiancé arrive, une fois de plus, en retard à votre rendez-vous...
Cette fois, ça suffit. Excédée, vous lui dites ses quatre vérités, en lui
précisant que cela ne peut durer ainsi; que s'il avait un peu plus de
respect pour vous, etc. Et vous aller jusqu'à lâcher que vous êtes prête
à le quitter.
Triste, vous lui exprimez combien vous ne parvenez pas à comprendre
comment il procède pour ne pas tenir plus compte que cela de votre
attente. Vous aimeriez savoir comment cela va pouvoir continuer si
chaque fois...
Vous ravalez votre colère et vous
dites que, de toute façon, vous ne
pourrez rien y changer.
Cela ne vous incommode pas plus que cela. D'ailleurs, vous emportez
de la lecture, pour parer aux "longs stationnements"...
Vous avez une amie qui a pour habitude de vous téléphoner très
régulièrement, plusieurs fois par semaine. Un rituel au cours duquel
elle vous abreuve de ses soucis, de ses projets...
Puisqu'il est tard et que vous avez eu une journée épuisante, vous ne
pouvez vous empêcher, cette fois, d'éclater en lui signifiant que vous
avez autre chose à faire que d'entendre ses jérémiades.
Votre repas est en train de cuire. Qu'à cela ne tienne, vous ne craignez
rien, puisque vous possédez un téléphone cellulaire.94
Par précaution, dès que vous lui avez dit bonjour, vous lui précisez le
temps exact que vous pouvez lui consacrer, étant donné que vous ne
vous sentez pas assez en forme pour bien l'écouter.
Pour mettre fin le plus rapidement possible au torrent de paroles qui
vous attend, vous prétextez un départ imminent ou que l'on vient de
sonner à votre porte
Le jardin du voisin est garni d'arbres fruitiers attenants à votre haie.
Il refuse de tailler ses arbres qui, peu à peu, étendent une ombre de
plus en plus envahissante...
Sans hésiter, vous allez le trouver pour vous plaindre du désagrément
causé par ses arbres non entretenus, des fruits qui tombent dans
votre
jardin.
Vous n'en prenez pas ombrage, vous disant que le ciel est bien assez
vaste pour vous offrir toute la lumière dont vous avez besoin.
Vous vous êtes déjà plaint, sans succès. Vous allez en référer au juge
de paix afin d'entamer une médiation.
Profitant de l'absence de votre voisin, vous n'hésitez pas à couper les
branches qui s'étendent dans votre zone.
Votre fille a projeté de se rendre à une soirée. Elle vous demande de
lui prêter votre véhicule...
C'est d'accord. Pourtant, jusqu'à ce qu'elle rentre (aux petites heures)
vous ne parvenez pas à dormir.
Vous lui donnez la voiture mais en lui faisant promettre de rentrer à
une heure précise, de ne pas se faire accompagner et d'assumer elle-
même les frais de carburant.95
Hélas, votre budget est serré, en ce moment. Vous lui expliquez que si
vous n'aviez plus de voiture, vous seriez ennuyé pour vous rendre au
bureau. Le risque de perdre votre emploi ne serait d'ailleurs pas
minime.
Pas question cette fois-ci, mais une autre fois peut-être, lorsque vous
n'en aurez pas un urgent besoin.
Vous avez loué une maison pour y passer vos vacances. Lorsque vous
arrivez sur place, vous constatez que les photos que vous a montré
l'agence ne correspondent pas du tout avec ce que vous voyez....
Sans perdre une minute, vous téléphonez à l'agence pour lui
signaler
les différences et exiger que le montant de la location soit revu à la
baisse.
Lorsque l'occasion se présentera, vous enverrez à l'agence une carte
postale humoristique, histoire de faire allusion à votre désagrément.
Vous vous rabattez sur les avantages du logis et de ses environs.
En colère, vous avertissez immédiatement l'agence pour lui déclarer
que vous renoncez à la location et que vous ferez un scandale.
Un ami vous annonce qu'il est dans l'embarras. Un peu d'argent le
sortirait de sa mauvaise passe. Mais ce n'est pas la première fois que
cela lui arrive de vous demander cela, et jamais il ne s'est acquitté de
ses dettes...
Vous laissez tomber un « non » désolé, car vous venez d'avoir de gros
frais et votre budget s'en ressent.
Excédé, vous décidez de le sermonner et de critiquer la façon dont il
gère ses ressources.96
Vous n'êtes pas insensible à sa difficulté, néanmoins vous ne pourrez
pas l'aider cette fois-ci, car cela arrive trop fréquemment. Vous le lui
dites et lui proposez de passer ensemble une soirée à trouver des
solutions à son problème de gestion.
Vous décidez de l'aider, mais en lui octroyant la moitié de ce qu'il vous
demande.
Le parrain de votre fils n'a pas donné signe de vie depuis très
longtemps. C'est aussi votre beau-frère...
Vous ne tenez guère plus que
n#9632;
#9632;
#9679;
#61559;
#61559;
#9679;
#9 632;
#61559;
B
#9679;
#9632;
#61559;
#61559;
#615 59;
#61559;
#9679;
#9632;
#61559;
#9632;
C
#9632;
#9679;
#61559;
#9679;
#61559;
#9632;
#61559;
am p;#61559;
#61559;
#9679;
D
#61559;
#61559;
#9679;
amp ;#61559;
#9632;
#9679;
#9632;
#61559;
#9679;
#61559;
Inscrivez le total de chaque symbole dans le tableau ci-dessous, puis
regardez la solution pour découvrir quelle est votre attitude (relative,
bien sûr) face aux conflits.98
TOTAUX
#61559;
#9679;
#9632;
#61559;
Types de réactions aux situations conflictuelles
1) Vous recensez une majorité de #9632;
Stratégie de fuite
Votre tendance (et, pour chaque type de réaction, il ne peut s'agir que
d'une tendance, étant donné que personne n'entre à 100% dans une
seule définition) va à l'évitement des situations conflictuelles. Il
semble que vous faites ce qu'il faut pour éviter la confrontation. Vous
évitez d'aborder des sujets litigieux et êtes attentif à ne pas vous
immiscer dans des propos ou des actes "à risques". Au pire, vous
seriez capable de fuir
une situation que vous estimeriez intenable.
Sachez que les réactions dites "de fuite" ne sont pas forcément
inadaptées, puisqu'elles peuvent, dans certains cas extrêmes, vous
sauver la vie. Elles peuvent donc être nécessaires et s'avérer l'unique
solution, à condition qu'elle soit momentanée.
Ce genre de réaction n'apprend rien à la personne qui vous agresse,
pas plus qu'à vous, qui auriez bien voulu que les mots de conciliation,
de négociation, de médiation soient entendus.
Cette réaction peut vous mener à douter de vos moyens de résoudre la
plupart des conflits et à perpétuer un comportement d'évitement pas
toujours constructif. N'oublions pas que le conflit est un tremplin vers
autre chose, vers une évolution qui n'est pas forcément négative...99
2) Vous recensez une majorité de #61559;
Stratégie d'adoucissement
Votre tendance privilégie l'immédiat, le momentané, les arrangements
"à l'amiable". Vous souhaitez apaiser les esprits, quitte à occulter le
point sensible en proposant des solutions d'urgence provisoires, his-
toire de ne pas mettre le feu aux poudres.
Cette fois encore, ce type de réaction peut, à la longue, générer le
sentiment d'être inapte à faire face aux problèmes, de ne pas pouvoir
lutter à armes égales. Ce qui peut parfois être réellement le cas.
C'est
pourquoi, une fois de plus, il faut savoir qu'il n'y a pas de "mauvaise"
réaction à un conflit ni de solution-recette. Personne n'aime les
conflits. Les redouter ne les empêche pourtant pas de survenir.
Souvenons-nous encore que la relation humaine est, par essence,
conflictuelle.
3) Vous recensez une majorité de #61559;
Stratégie d'affrontement violent
Vous croyez au pouvoir de la force, de l'opposition dure, voire brutale
et sans détours. Toutes les manœuvres sont bonnes pour parvenir à
vos fins.
La violence n'est efficace qu'à court terme. La violence installe le
ressentiment chez votre vis-à-vis. Pour atteindre votre but, vous
générez par le biais de la violence une situation instable, poten-
tiellement à risques. Vous n'ignorez pas que l'humiliation, la rancune,
les blessures morales et physiques ne restent pas sans lendemains.
Il faudra donc envisager de toujours lutter ainsi, de nourrir la haine, la
rancune, de rendre coup pour coup... pour ce qui ne sera jamais
qu'une illusoire résolution.100
4) Vous recensez une majorité de #61559;
Stratégie de médiation
Selon vous, le conflit peut trouver des moyens de résolution pacifistes
et constructifs. Avoir à penser au confort de l'autre ne vous gêne
nullement puisque vous préférez que chacun gagne quelque chose à
partir du différend. Vous
écoutez, vous percevez les besoins, les
sentiments de votre "adversaire". Vous êtes favorable à une concer-
tation, à un partage des devoirs. Pour cela, vous ferez appel à un
médiateur extérieur si besoin est.
Cette méthode est plus un état d'esprit qu'une technique. Elle coûte
beaucoup en efforts et en courage (beaucoup plus que le recours à la
violence, qui a très peu à voir avec l'héroïsme au sens où l'entend
habituellement le commun des mortels). Cela n'a donc vraiment rien à
voir avec une lâcheté quelconque, que du contraire !
Cette réaction implique aussi une remise en question de soi, l'usage de
la patience, la référence à l'imagination et une volonté de conserver un
climat favorable à la poursuite des projets de chacun. Vous croyez en
votre potentiel autant qu'en celui de la personne, que vous ne jugez ni
ne critiquez.
#61559;101
EN GUISE DE CONCLUSION
Sur le terrain de la communication non violente les déceptions sont
grandes : la théorie apparaît tellement décontextualisée... Pour aller à
l'essentiel et cibler un idéal vraiment utopique, il est sans doute vrai
que tout le monde devrait suivre des formations continuées afin
d'améliorer ses aptitudes à la médiation, à la gestion des conflits.
Les adeptes de la paix ont fort à faire pour tenir leur frêle esquif à
flots, face à la routine verbale, face au mépris
affiché, à l'ironie, à
l'agressivité banalisée devenue une manière de vivre, d'être, pour une
multitude consumériste qui ne se pose plus aucune question. Or, se
poser des questions fait de nous des sapiens lucides, soucieux d'un
futur à construire aujourd'hui.
L'Humanité accomplit des prouesses techniques époustouflantes. Peu
de choses semblent aujourd'hui impossibles à créer. Sauf la vie. Aussi
extraordinaire que cette force qui nous anime et nous dépasse incom-
mensurablement, la paix espérée - et apparemment impossible - depuis
des millénaires par bon nombre d'entre-nous peut paraître une sorte
d'erreur de la nature.
Nous pourrions imaginer que la violence doit être et s'exprimer telle
quelle nous apparaît depuis toujours, ne fut-ce que pour réguler le
rythme de croissance de la population terrestre. Les guerres n'ont
jamais suffi à endiguer une démographie galopante, la soif perpétuelle
de domination par des malades que nous hissons aveuglément au
pouvoir. Voir en la violence un système de sélection dévolu à l'humain
par la vie pour l'éradiquer un jour ou l'autre de la planète est une
tentation. Ainsi, à jouer au sorcier, l'apprenti s'en mordrait cruellement
les doigts. Nous n'y croyons toujours pas mais, peu importe : d'ici
quelques siècles, voire moins, nous serons probablement en voie
de102
disparition si nous persistons à ne songer qu'à notre productivité, notre
confort, nos emplois, nos droits, nos facilités, nos réjouissances. Il faut
songer d'abord à notre survie dans un contexte hyperexploité,
appauvri, dénaturé, souillé à outrance. Par ailleurs, nous pouvons
opposer nos croyances au pessimisme ambiant induit par des siècles
d'horreurs et d'inepties. Croyance ne fait pas bon ménage avec
connaissance. L'empirisme, l'inculture, le truquage, l'obscurantisme, la
manipulation, la mauvaise foi, le fanatisme ont toujours court. Ce que
nous ne comprenons pas nous le rangeons dans le tiroir aux illusions,
au merveilleux.
Ce que nous ne pouvons dominer, nous approprier, nous le brisons tel
un jouet. La liberté des peuples premiers nous a gêné à un point tel
que nous ne voulons plus de témoins de cette liberté à laquelle nous
avons tourné le dos, par recherche excessive de confort, de salubrité,
d'aisances de toutes sortes. Trop, beaucoup trop.
Restent les animaux, seuls encore à pouvoir jouir d'une mode de vie
totalement étranger à l'homme moderne. Ainsi avons-nous perdus de
précieux repères vitaux. Si nous voulons mener une vie de "bon
apôtre", nous avons le choix entre une multitude de cultes (2000
recensés à ce jour !) et l'imbroglio des philosophies pour rêver à une
vie ultérieure, par peur et refus de
la mort alors que le plus absurde est
de contester son sens, son utilité. Beaucoup de nos convictions naïves
ont été ébranlées, voire réduites à néant grâce à la recherche
scientifique qui a pu nous faire sortir des âges primitifs. Ce qui
n'empêche nullement les sectes d'avoir pignon sur rue, ni les
trafiquants de drogues de se vouer corps et âme au système de
dépendance qu'ils génèrent partout dans le monde.
Le rêve, encore et toujours, pour échapper à notre civilisation, pour
fuir la morosité du quotidien, les devoirs, l'effort L'humain, pétri de
son extraordinaire capacité cérébrale, en vient à refuser le statut de
petit homme et brigue des paradis inexistants, s'intronise nouveau
Dieu.103
Dieu des créations à venir. L'homme, se prétend, se veut centre du
monde alors qu'il n'est que poussière dérisoire, instant d'agitation
éphémère voué à la volatilisation cosmique. Nous savons que notre
planète disparaîtra tôt ou tard, le plus naturellement du monde. Nous
savons qu'au ciel ne nous attendent aucuns anges, que rien,
absolument rien n'est éternel. Alentour, il n'y a que l'espace immense
duquel nous sommes issus et dans lequel nous nous résumons à des
particules pour ainsi dire invisibles.
À sa naissance (où l'une de ses naissances), l'Univers contenait peut-
être déjà tout de ce que nous croyons
imaginer, créer. Nous devons
tout à ce gouffre dont nous ne percevons ni le fond, ni le haut ni le bas
ni le sens. Que sommes-nous pour prétendre régenter le monde avec
nos névroses, nos dieux, nos volontés de domination, de puissance,
nos soucis de lucre facile et de confort à outrance ? Que sommes-nous
pour prétendre copier la vie, la singer dans ses grandes œuvres et nous
imaginer avoir presque fait le tour de ce qui peut être connu ?
Ces prétentions typiquement humaines ne peuvent faire oublier nos
origines, ce que nous devons au passé, au cycle de l'évolution, au
pouvoir colossal de la chimie, de la physique nucléaire, de la biologie
pour lesquels nous ne sommes rien de plus importants que les arbres,
les fourmis ou les nuages. Les animaux que nous éliminons les uns
après les autres en sont restés au stade de victimes de l'homme. Tous
« à notre service ».
Domestiqués, anéantis, tout comme les dernières peuplades vivant
libres sur cette planète de puis des siècles, sans notre luxe ni nos
moyens matériels modernes. Les animaux, que nous avons asservis et
parqués, en sont restés durant des dizaines de milliers d'années à un
niveau vulnérable de perpétuation de leurs espèces. Dans un équilibre
uniquement perturbé par les bouleversements géologiques. Le foison-
nement de ces espèces animales démontre la complexité vers laquelle
tend la vie.104
Les peuplades les plus proches de la nature
ont su capter l'importance
vitale de l'économie dans la chasse, de la préservation du contexte de
vie et du statut dérisoire de l'homme. Ces peuples ont tous
intensément souffert de la colonisation. Tous ont subi les affres d'une
civilisation qui leur était imposée de force... pour leur bien. Ces
« sauvages » nous ont paru violents, brutaux (le sommes-nous
moins ?). Ils avaient pourtant un respect inconditionnel de la nature -
que nous n'avons plus - et n'avaient nul besoin de s'entretuer pour
survivre. À l'instar des animaux et à quelques exceptions près, ils
connaissaient les risques que faisait courir la violence aux tribus. Les
comportements violents sont le mode de vie, de communication de
beaucoup d'entre-nous, aujourd'hui.
Nous sommes devenus les prédateurs de la nature, des autres humains,
de la vie tout court. Parce que toujours plus frustrés, toujours plus
esclaves des besoins superflus dont on nous gave à seule fin de
continuer à faire tourner l'engrenage industriel, mercantile dans lequel
nous jetons et laissons se broyer toutes nos énergies.
Éminemment imbus de notre intelligence, nous tendons vers la
conformité mondiale. Nous nous faisons ainsi grande violence en
refusant de reconnaître que nous faisons fausse route depuis la nuit
des temps. Fascinés par l'espace, tels des enfants pas très sages, nous
ambitionnons
déjà de le conquérir. Comme si l'on pouvait conquérir
son berceau ! Les montagnes ont été réduites par les alpinistes à des
terrains de jeux. Le cosmos doit être réduit à un zoning industriel ?
Ce faisant, nous répéterons à l'envi les mêmes fonctionnements, les
mêmes troubles, les mêmes guerres toujours recommencées, jamais
gagnées (et pour cause !) pour les mêmes motifs. Avec les mêmes
conséquences. Colonisateur maladif, d'explorateur l'homme se muera
vite en conquérant, puis en marchand et enfin en dictateur. Il imposera
autant que possible ses dieux. Voyez la première chose que les cosmo-
nautes font lorsqu'ils débarquent sur un satellite naturel... ils plantent105
un drapeau ! Ce geste est significatif d'un potentiel inouï de violence.
Dans ce contexte, comment encore croire qu'il faille consacrer nos
effort à ce qui paraît de toute manière être un jeu fait ? Parce que
l'instinct de vie est plus fort que la pulsion de mort. Parce que notre
cerveau n'a pas encore exploité ses zones occultées par nos
consciences faussées, par nos conditionnements traumatisants, par nos
soucis ravageurs pour l'environnement.
Oui, nous scions bel et bien la branche sur laquelle nous nous
trouvons. Ce n'est pas nouveau. Mais, qu'on veuille le reconnaître ou
non, viendra un moment où la scie aura accompli son funeste travail.
Dans ce cas, pour quelle
raison continuerions-nous à lutter contre la
violence, le terrorisme, le fanatisme, les problèmes sociaux, politiques
? Parce que les femmes ne feront pas la grève des enfants pour nous
faire réaliser à nous, hommes, vecteurs principaux des champignons
atomiques, que nous sommes déments et qu'il est temps d'user de nos
cerveaux d'une manière plus saine, plus pacifique.
Parce que nous avons le choix de proliférer dans la bêtise, de baisser
les bras et de verser dans l'à quoi-bontisme ou de lutter intelligemment
avec de nouveaux moyens pour réinstaller un mode éducationnel et
familial, basé sur les quelques principes fondamentaux dont nous
avons pu prendre connaissance dans les pages précédent.
Vivre n'est peut-être qu'une infime étape dans un inconnu mystérieux,
incompréhensible à notre entendement actuel. Les théories sur
l'Univers sont intéressantes, passionnantes, mais n'en demeurent pas
moins des vues de l'esprit, des projections de notre imaginaire, de nos
conventions, de nos secrets espoirs. Dans l'immensité qui nous
entoure, la vie semble une goutte d'eau dans l'océan. Mais l'océan
n'est-il pas fait de gouttes d'eau ? Et l'océan n'a-t-il pas été source de
toute vie ? N'avons-nous pas là un formidable thème à étudier et à
protéger ?106
Lorsque nos enfants quittent l'école pour
entrer dans la vie
professionnelle, qu'ils œuvrent en parallèle à poursuivre des études,
des formations à la paix. Notre planète a un urgent besoin d'êtres
intelligents, raisonnables, respectueux et pacifistes.
L'école ne doit jamais finir. L'Humanité doit se donner une chance
d'essaimer vers les étoiles une génération de sages, non une copie
conforme des hommes que la Terre a subis jusqu'ici.107
Manifeste de Séville
Par rapport à la question :
« La violence est-elle inhérente à la nature humaine ? »
La réponse est négative. Le bilan effectué par les experts
internationaux, en 1986, à la suite des travaux proposés par
l’UNESCO à l’occasion de l’année internationale pour la paix, fut
conclu en ces termes :
Croyant qu’il relève de notre responsabilité en tant que chercheurs
dans diverses disciplines, d’attirer l’attention sur les activités les plus
dangereuses et les plus destructrices de notre espèce, à savoir la
violence et la guerre ;
Reconnaissant que la science est un produit de la culture qui ne peut
avoir un caractère définitif englobant l’ensemble des activités
humaines ;
Exprimant notre gratitude pour le soutien que nous avons reçu des
autorités de Séville et des représentants espagnols de l’UNESCO ;
Nous, les universitaires soussignés, originaires du monde entier et
appartenant à des disciplines particulièrement concernées, nous nous
sommes réunis et
sommes parvenus au manifeste suivant sur la
violence. Dans ce manifeste, nous constatons un certain nombre de
soi-disant découvertes biologiques qui ont été utilisées par des
personnes, y compris dans nos domaines respectifs, pour justifier la
violence et la guerre. Parce que l’utilisation de ces « découvertes » a
créé un climat de pessimisme dans nos sociétés, nous proclamons que
la dénonciation publique et réfléchie de telles manipulations constitue
une contribution importante à l'Année internationale de la Paix.108
Le mauvais usage des faits et théories scientifiques dans le but de
légitimer la violence, sans être un phénomène nouveau, est étroi-
tement associé à l’avènement de la science moderne. Par exemple, la
théorie de l’évolution a ainsi été « utilisée » pour justifier non
seulement la guerre, mais aussi le génocide, le colonialisme et
l’élimination du plus faible. Nous exprimons notre point de vue sous
la forme de cinq propositions. Nous sommes parfaitement conscients
que bien d’autres questions touchant à la violence et la guerre
pourraient être également discutées dans le cadre de nos disciplines,
mais nous en restons volontairement à ce que nous considérons être
une première étape essentielle.
I- Il est scientifiquement incorrect d’avancer que nous ayons hérité de
nos ancêtres les animaux d’une propension à faire la guerre.
Bien que le combat soit un phénomène largement répandu au sein
des
espèces animales, on ne connaît que quelques cas de luttes
destructrices intra-espèces entre les groupes organisés. En aucun cas,
elles n’impliquent le recours à des outils utilisés comme armes. Le
comportement prédateur - normal, naturel - s’exerçant à l’égard
d’autres espèces ne peut être considéré comme équivalent de la
violence intra-espèces.
La guerre est un phénomène spécifiquement humain qui ne se
rencontre pas chez les autres animaux (ce qui est peu flatteur pour
notre intelligence, s’il fallait encore le souligner. n.d.l.a.). Le fait que
la guerre, dans ses modes, dans ses durées et ses ravages, ait changé
de manière aussi radicale au cours des temps, prouve qu’il s’agit d’un
produit de la culture.
C’est principalement au travers du langage, qui rend possible la
coordination entre les groupes, la transmission technologique et
l’utilisation d’outils, que s’établit la filiation biologique de la guerre.
Celle-ci, d’un point de vue biologique, est possible mais n’a pas un
caractère inéluctable comme en témoignent les variations de lieu et de109
nature qu’elle a subie dans le temps. Il existe des cultures qui, depuis
des siècles, n’ont pas fait la guerre, et d’autres qui depuis des siècles
l’ont faite fréquemment.
II- Il est scientifiquement incorrect d’affirmer que la guerre ou toute
forme de comportement violent, soit génétiquement programmée dans
la nature humaine.
Si des gènes sont impliqués
dans à tous les niveaux du fonctionnement
du système nerveux, ils sont à la base d’un potentiel de
développement qui ne se réalise que dans le cadre de l’environnement
social et écologique. Si, incontestablement, les individus sont
différemment prédisposés à subir l’empreinte de leur expérience, leurs
responsabilités sont néanmoins la résultante de l’interaction entre leur
dotation génétique et les conditions de leur éducation.
En dehors de quelques rares états pathologiques, les gènes ne
prédisposent pas les individus à la violence. Mais le contraire est
également vrai. Si les gènes sont impliqués dans nos comportements,
ils ne peuvent à eux seuls les déterminer.
III- Il est scientifiquement incorrect de prétendre qu’au cours de
l’évolution humaine, une sélection s’est opérée en faveur du
comportement agressif par rapport à d’autres types de comportements.
Chez toutes les espèces étudiées, la capacité à coopérer et à accomplir
des fonctions sociales adaptées à la structure d’un groupe détermine la
position sociale de ses membres. Le phénomène de « dominance »
implique des liens sociaux de filiation. Il ne résulte pas de la seule
possession et utilisation d’une force physique supérieure, bien qu’il
mette en jeu des comportements agressifs. Lorsque, par sélection
génétique, de tels comportements ont été artificiellement créés chez
des animaux, il a été constaté l’apparition rapide d’individus hyper-
agressifs.
Ceci permet de penser que dans des conditions naturelles,
sans interventions humaines, la pression en faveur de l'agressivité n'a-110
vait pas naturellement atteint son niveau maximal. Lorsque des
animaux hyper agressifs sont présents dans le groupe, soit ils
détruisent la structure sociale, soit ils sont éliminés. La violence n’est
inscrite ni dans notre héritage évolutif ni dans nos gènes.
IV- Il est scientifiquement incorrect de défendre l’idée que les
hommes détiennent un cerveau violent, bien que nous possédions
l’appareil neuronal nous permettant d’agir avec violence.
Toutefois, ce dernier n’est pas activé de manière automatique par des
stimulis internes ou externes. Ainsi que chez les primates supérieurs,
et contrairement aux autres animaux, les fonctions supérieures
neuronales filtrent de tels stimulis avant d’y répondre. La raison la
plus évidente étant que si la réponse violente était systématique, la
pérennité de l’espèce serait rapidement compromise.
Nos comportements sont modelés par nos types de condi- tionnement
et nos modes de socialisation.
Il n’y a rien, dans la physiologie neuronale, qui nous contraigne à agir
violemment.
V- Il est scientifiquement incorrect de dire que la guerre est un
phénomène instinctif ou qui répond à un mobile unique.
L’émergence de la guerre moderne est le point final d’un parcours qui,
débutant avec des facteurs émotionnels, parfois qualifiés
d’instincts, a
abouti à des facteurs cognitifs. La guerre met en jeu l’usage
institutionnalisé d’une part des caractéristiques personnelles telles que
l’obéissance aveugle ou l’idéalisme, et d’autre part des aptitudes
sociales telles que le langage. La guerre implique également des
approches rationnelles telles que l’évaluation des coûts, la planifi-
cation des stratégies, le traitement de l'information. De la violence, les
technologies modernes ont accentué les effets anticipatifs
(préparation, conditionnement des populations) et postérieurs (trauma-111
tismes, hécatombes, destructions écologiques et sociales). Cette
amplification tend à générer une confusion, un amalgame entre causes
et effets.
Il en résulte que :
Nous proclamons que la biologie ne condamne pas l’humanité à la
fausse fatalité de la guerre. L’humanité peut se libérer de cette vision
pessimiste et entreprendre les transformations nécessaires de nos
sociétés. Cette mise en œuvre relève principalement de la respon-
sabilité et la conscience des individus dont l’optimisme est un facteur
essentiel de la personnalité. Les guerres commencent dans les esprits.
La paix y trouve également son origine. La même espèce qui a inventé
la guerre est également capable d’inventer la paix.
Signataires du Manifeste de Séville
Davis Adams
Psychologue, Wesleyan University, Middleton (CT) USA.
Bonnie Franck Carter
Psychologue, Centre Médical Albert
Einstein, Philadephie, USA
José Rodriguez Delgado
Neurophysiologue, Centre d’Etudes Neurobiologiques, Madrid,
Espagne.
José Luis Diaz
Ethologue, Institut Mexicain de Psychiatrie, Mexico.
Andrzej Eliasz
Individual Differences Psychology, Polish Academy of Science, Varsovie.
Santiago Genoves
Biologiste, anthropologue, Institut d’Etudes Anthropologiques, Mexico.
Beson E. Ginsburg
Behavior Genetics, University of Connecticut Sotrrs, USA.
Jo Groebel
Socio-psychologue, Erziehungswissenschaftliche Hoschule, Deutschland.
Samir-Kumar Ghos
Sociologue, Institut des Sciences Humaines, Calcutta, Inde.112
Robert Hinde
Animal behavior, Cambridge University, United Kingdom.
Ashis Nandy
Psychologue politique, Centre d’Etudes du Développement Social.
J. Martin Ramirez
Psychologue, Université de Séville, Espagne.
Frederico Mayor Zaragoza
Biochimiste, Université Autonome, Madrid, Espagne.
Diana L. Mendoza
Ethologue, Université de Séville, Espagne.
Yaha H. Malasi
Psychiatre, Université de Koweit, Koweit.
John Paul Scott
Animal behavior, Bowling Green University, Bowling Green USA.
Ritta Wahlstom
Psychologue, Université de Jyvalskyla, Finlande.113
Bibliographie
Moi et les autres ­ Petit traité de l'agressivité au quotidien
L. Moulin, Labor, 1996
Faites la paix
P. Peeters, D. Charlier, M. Bollu, A.Virag, Humania asbl,
Bxl, 1997
La psychologie des relations humaines

"Que sais­je", R. Chapuis, PUF, 2000
Moi et les autres
Albert Jacquard, éd. Point­Virgule, 1983
Lâcher prise­La clef de la transformation intérieure
G. Finley, Le jour éd., Canada, 2000
Stratégie de l'action non­violente
J­M. Muller, éd. du Seuil, 1981
La violence de l'un est­elle la violence de l'autre ?
Centre culturel Omar Khayam, Bxl, 2001
Pratique de la communication non­violente
W. Myers, éd. Jouvence, 2000
Cultivons la paix !
A. Pérez Esquivel, Passerelles, Desclée de Brouwer, Paris, 2000
Psychologie de la vie quotidienne
J. Van Rillaer, Odile Jacob, 2004Se changer Soi
pour changer... le Monde
#61559;
Il n'est pas certain que nous en finirons un jour avec la violence,
pour la simple et bonne raison que nous devrions tous être
passés, dès la prime enfance, par une éducation à la paix, à la
résolution non violente de nos différends, ce qui est très loin,
hélas, d’être le cas. Notre « progrès », nos audaces techno­
logiques prouvent combien nous pouvons être imaginatifs, mais
ne nous permettent pas d'incarner les plus belles, les plus
humanistes de nos intentions.
Le développement personnel est une affaire qui concerne
l’étalement entier d’une vie. Il faut le savoir, s’en défaire et
néanmoins persévérer,
afin de conserver intact le bel espoir du
sens merveilleux que nous pouvons accorder à la vie.
Toute personne désireuse de vivre la paix comprendra les
intentions, les enjeux de ce petit aide­mémoire pour une
meilleure relation humaine, pour une manière plus constructive
de gérer nos conflits interpersonnels.
J­M. L. ­
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