Une année sympathique

Ecrit par
giomadec


« C'est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l'envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu'on y croise, aux idées qui vous y attendent... Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c'est qu'on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu'au jour où, pas trop sûr de soi, on s'en va pour de bon. Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait. » Nicolas Bouvier (« L'usage du monde »)

Mars 2008. Des années que ça me démange. Trop longtemps que je suis dans la réserve. Besoin d’oxygène. Il est temps de se barrer. « I shall be gone and live, or stay and die », écrivait Shakespeare. Partir ou pourrir.

Je m'étais longtemps abrité derrière la promesse faite de rester fidèle à mon poste jusqu'à l'issue du 1er mandat de mon employeur. Alors au lendemain de sa réélection, je l'ai invité à déjeuner. Au dessert, après avoir longuement débattu des objectifs et modalités de ce nouveau sextennat (et longuement savouré un Haut-Brion 1998), il me demande : « Et vous ? » « Ben moi, je repars aussi, mais ... » « Mais quoi ?
Un voyage ? Encore ! En Afrique ? Encore ! 6 mois ?! ... ». A'y'est, ça c'est fait, j'ai mon bon de sortie. Je sais qu’il ne peut pas comprendre le sens de ce que je fais. Je me doutais qu’il ne pouvait honnêtement pas me le refuser, mais j’appréhendais qu’il l’interprète comme une infidélité.
Comme me le dira la femme du barman d'en face de mon ancien appart', celle qui me fera la cuisine quand j'aurai déménagé la mienne, c'est parti pour "une année sympathique" en Afrique. S'ensuit une période pas évidente, au cours de laquelle on lâche progressivement tout ce sur quoi on peut compter pour essayer – en vain – de se préparer à l'inconnu. C'est le meilleur moment du voyage selon Xavi, celui où on prépare, on planifie, on rêve, on fantasme. Moi, j'ai rien fait de tout ça. Mes objectifs avant de partir étaient aussi matériels que modestes : réussir à lâcher le boulot; trouver un bon sac à dos, une moustiquaire et une bonne paire de pompes; prendre le temps pour faire des petites choses auxquelles je pense depuis des années; passer du temps en famille et avec les amis; lire "Léon l'africain" ... Que des choses que je n'ai finalement commencées qu'en octobre, 3 semaines avant le grand départ, une fois libéré du travail.

« Partir, c'est crever un pneu » disait Coluche. Dur et facile à la fois.
Dur :
- de franchir le pas
- de mettre sa vie en cartons
- de répondre à la question : "et où tu vas ?"
- de
s'entendre dire 1000 fois "d'être prudent parce que, hein, l'Afrique, c'est quand même ... hein ?"
- de ranger mon bureau
- de penser à toute la paperasse (impôts, transfert du courrier, assurances, ...)
- de faire toute la paperasse
- de se dire que je n'aurai plus une seule rentrée d'argent pendant 6 mois
- de s'entendre dire qu'on va manquer

Facile :
- d'oublier les dossiers du boulot
- d'organiser une méga bamboula pour fêter ça
- de se lâcher au magasin du Vieux campeur
- de résilier les abonnements (loyer, EDF, téléphone, ...)

Michel Sardou et Rose Laurens explosent mon ampli, mes affaires sont éparpillées un peu partout, quelques bonnes bouteilles sont débouchées chez Fred, mes grands-parents, Loulou, Gaël, mes parents, Christelle, Ji-Pou, Pierre, ... Jusqu'au jour où ... Plus une seule clé sur moi ! Boulot, voiture, appartement, antivol, boîte aux lettres, ... : plus rien qui ne justifie que je conserve des choses qui méritent d'être fermées aux autres.

Barack Obama vient d’être élu, Noir Désir a tout juste sorti deux nouvelles chansons : je peux partir en paix, mon avenir à moi est aussi peuplé de désirs noirs.



Bus Malaga - Tarifa - 16 novembre 2008 - 20°C – 12h00

Bibi et Xavi viennent de prendre leur AVE (TGV espagnol, qui va plus vite que vite) pour Madrid, Baud m'accompagne jusqu'à la gare routière toute proche. "Cuando llega el proximo autobus para Tarifa ?
Ahora mismo !". Je culpabilise de laisser Baud attendre 3 heures seul son avion (19 heures de trajet depuis Belfort pour 24 heures à Malaga : chapeau bas Monsieur !) mais cette opportunité ne peut être que le signe du destin. Adelante con los tambores ! Première erreur : il faut toujours penser à prendre de l'eau avant de monter dans un bus, surtout quand on a aucune idée du temps de trajet. Malgré la fatigue qui suit une nuit trop courte, impossible de trouver le sommeil en longeant cette côte généreusement bétonnée, qui change des rangées d'oliviers ("tantos oliveiros", chantait Paco IBANEZ) du voyage depuis Madrid ou encore des grandes plaines à toros de la Castille. L'excitation est trop grande. Alors je repense à la journée d'adieux d'hier et l'amitié que m'ont faite Bibi, Xavi et Baud de m'accompagner au bout du continent Européen. Journée-soirée superbe, attestant s'il en était besoin notre capacité savamment développée et entretenue à nous adapter à n'importe quel contexte pour expérimenter nos ouikènes "qualité de vie". Bayonne, Saint-Malo, Paris, Dublin, Londres, San Sé, Barcelone, Madrid, Prague, Dubrovnik, Tartu, Dahab, Gorom-Gorom, Tofo ... les changements de scènes sont autant de prétextes au renouvellement de nos manifestations spontanées de savoir-vivre. Le déjeuner dans une cantine de mariscos en bord de mer s'est prolongé jusqu'au coucher du soleil, Baud estimant que le mojito avait été inventé pour faire digérer le
patxaran. Et encore, c'est bien parce qu'il fallait profiter de ses derniers rayons pour me prendre en photo dans une barque censée symboliser mon départ en bateau. L'idée originelle était en effet pour eux de me tenir la main jusqu'au bateau. Pas de liaison pour Tanger au départ de Malaga ? Tant pis, j'irai à Melilla : selon Xavi, c'est encore plus pratique pour rejoindre Chefchaouen, première véritable destination. Heureusement, j'ai vérifié sur une carte en rentrant à l'hôtel ...
Le petit vin blanc allait avec tout cet après-midi : l'accord parfait, que ce soit avec la friture d'éperlans, la douceur du soleil tombant ou la désinvolture du serveur balayant chemise débraillée et écouteurs sur la tête. Comme j'apprécie l'image de ces nappes espagnoles en papier à la fin de repas, où s'y côtoient les grains de riz jaune de la paella, la trace ronde et noire de la tasse de café, l'emballage déchiré du sucre en poudre et quelques pépins de citron ...

Plus tard (mais pas bien loin), la rencontre avec Hussein M'Baye, Sénégalais de Dakar (quartier Liberté 5) récupéré par la Croix Rouge sur une plage des Canaries et vendant aujourd'hui des colliers sur le Paséo maritime, calme les esprits. Oui, la non expulsion des immigrés clandestins et la régularisation massive des sans-papiers constituent non seulement un appel d'air mais aussi une légitimation des mafias de passeurs. Non, l'Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Oui à
l'intégration d'une immigration qui ne pourra jamais être choisie mais qui pourrait être régulée. Oui aux quotas. Non à l'hypocrisie qui consiste à maintenir en situation irrégulière des personnes condamnées à se faire exploiter et contribuant à jeter le discrédit sur leurs congénères. Je me souviens de Bahaa, une ancienne voisine venue terminer ses études de dentiste à Bordeaux, se sentant humiliée en quémandant après de longues heures d'attente à la Préfecture le renouvellement de sa carte de séjour, et tellement fière d'être Marocaine quand elle s'est vue souhaiter la bienvenue au Québec où elle assistait avec plaisir à des cours sur l'histoire et la culture du Canada, proposés aux nouveaux arrivants.

L'inte rmède touristique de ce séjour à Malaga fut bref, le temps d'apercevoir la cathédrale, l'Alcazaba et le vieux château à travers la vitre du taxi qui nous menait au resto Vino Mio. L'intérêt touristique de Malaga est limité, surtout en comparaison de ses illustres voisines andalouses. Le paséo en bord de mer y est agréable, tout comme la vue depuis les hauteurs de la ville où j'avais réservé au Monte Victoria (un excellent choix, ne serait-ce que pour le tinto de verano ou le petit-déj' sur sa terrasse de bougainvillées).

Déjà 1 mois que je suis en vacances. Certes, j'ai merdé en laissant traîner mon déménagement (que CaroReno, Pascaline, Christelle et Gaël soient publiquement remerciés pour leur contribution en bras ou en place),
confirmant ainsi mes qualités naturelles d'anticipation et d'efficacité. Mais quel plaisir de profiter de courts séjours à Saint-Malo, chez les grands-parents, l'oncle, les parents ou au moulin de vacances de Laeti. Et Bayonne ... Il y souffle un vent de liberté et d'authenticité qui manque à Bordeaux. Je m'y sens d'ailleurs davantage chez moi qu'à Bordeaux. Rêve prémonitoire d'un temps où le Bar du marché, le picolo ristorante, Chez Joël D, l'Alter Ego ou Chez Gilles seront mes cantines, le Xurasco mon QG, Jean DAUGER ma fièvre, Paséo, Quasimodo et 64 ma garde-robe, et le 38 de la rue des Cordeliers ma médiathèque ? ... Quelques minutes y suffisent pour s'y faire apostropher par bamboula du BDM, interpeller par le buraliste à propos du Midi Olympique ("Blanc et Bleu ou Blanc et Rouge ?") ou aider par la tenancière du B@B Café à scanner des photos. Le Pays Basque, assurément ma première étape chez les indigènes ...

Dans l'appart' de la Rue des cordeliers, chez Xavi, je m'étais écouté « Porque te vas ». Un vieux CD que je lui avais gravé avec tout un tas de reprises. Voici ce que je répondrais à cette pauvre Jeannette :
• Pour inventer l'Erasmus 2.0
• Pour me sentir vivant
• Pour partir chercher les futurs Barack OBAMA
• Pour ne pas laisser le fil universitaire et professionnel guider le cours de mon existence
• Pour relativiser le boulot
• Parce que j'avais besoin d'un prétexte pour déménager
• Parce que 12 ans à
Bordeaux, c'est long
• Pour comprendre que la sécurité sociale est un bien précieux
• Pour payer moins d'impôts en 2009
• Parce que l'oisiveté est un luxe qui me va si bien
• Parce que le travail peut rendre con
• Parce qu'avec la santé et les moyens financiers, ce serait criminel de ne pas en profiter
• Parce qu'en quittant la rue Forestier, je me suis demandé "Et qu'est-ce que je ferais si j'étais moins con ?"
• Pour marcher dans les pas de Bartholomé Diaz, Mungo Park, Lawrence d'Arabie, Docteur Livingstone ou encore Xavier BARREAU
• Parce qu'à mon retour, mes amis me traiteront très certainement en héros
• Parce qu'à 23h, y'a plus que des pâtes devant Soir 3
• Pour tenter d'éviter de devenir encore plus égoïste que mes semblables
• Pour faire revivre l'africain qui sommeille en moi
• Parce qu'une psychothérapie, ça coûte plus cher et on n'a pas de photos à montrer en rentrant
• Parce qu’en voyage, on vit 10 fois plus intensément


Ma is je suis aussi sûr de vouloir partir que de vouloir revenir. Ceux que mon voyage intrigue cherchent une raison profonde pour l'expliquer. Inutile, ce sont juste des grandes vacances. Si Jeannette avait écrit un second tube et m’avait demandé « Porque volveras ? », je lui aurais répondu que ce trip n’est :


• Pas une aventure à la Bob Morane. Je ne suis pas parti traverser le Sahara sur les mains. Je dors la plupart du temps sur un matelas, ne
compte pas sur la cueillette ou la chasse pour subsister. J’ai le Routard et le Lonely Planet dans mon sac à dos. Non, je ne suis pas un héros.

• Pas une quête mystique, une expérience métaphysique : à 31 ans, je commence à me connaître, pour le meilleur et pour le pire. Je ne renie rien de mon éducation, de ma culture, de mes choix universitaires ou professionnels. Je ne cherche pas un paradis. N'en déplaise à Rose Laurens, je n'attends pas qu'un sorcier vaudou me peigne le visage. Ou à Horace : « C'est de ciel, non d'âme que changent ceux qui vont au-delà de la mer » (Epîtres)



17 novembre 2008 - L'arrivée à Tanger

« Sur le sol, j’entends mes pas qui frappent … qui frappent à la porte de l’Afrique » (Albert Londres -Terre d’ébène)
La traversée en ferry des 15 kms qui séparent l'Europe de l'Afrique mais également l'Atlantique de la Méditerranée s'effectue en moins d'1 heure. A la nage, le plus intrépide à braver les courants, les cargos et les baleines qui se bousculent dans cet étroit corridor, a mis 2h29. Tarifa m'a donné l'occasion de profiter de ma traversée d'Espagne pour flâner dans une petite bourgade andalouse, connue pour être un spot de planche à voile (et de kite surf plus récemment) hypie dans les années 70. Il y règne une ambiance qui me rappelle le Dahab égyptien et qui doit se retrouver à Phuket ou Essaouira.
En sortant du port de Tanger, je mesure combien il sera dur de faire du tourisme avec ma maison sur
le dos : non seulement ça pèse mais c'est la meilleure façon de se faire accoster pour se faire proposer un hôtel ou autre. Désormais, à peine arrivé quelque part, ma priorité sera de me libérer le plus vite possible de ce fardeau. Je descends à l'hôtel Continental pour suivre les recommandations d'une collègue. Sans guide de voyage ni plan de la ville, une seule solution : m'enfoncer dans la Médina sans retenue. Objectif atteint : malgré l'avertissement d'enfants (« fermé ! »), j'emprunte un dédale de Minautore zigzaguant entre les maisons chaulées à blanc pour finir bien longtemps après en cul-de-sac. La Médina en est remplie, comme je le constaterai aussi bien sur un plan gravé sur une porte qu'en passant plusieurs fois devant les mêmes enseignes. Ici comme à Tunis ou Fès, le meilleur moyen de profiter d'une Médina est de se perdre entre les tanneurs, les marchands d'épices ou les patios de zelliges. Dans la ville moderne, je déjeune dans un boui-boui un bol de haricots secs et je découvre que le français n'est pas aussi monnaie courante que je l'avais imaginé. C'est l'apanage d'une élite éduquée, surtout au nord du Maroc, ancien protectorat espagnol. Un castillan qui se lit encore sur la devanture de certaines boutiques. 30 Dirhams (1 euro = 11 DH) d'internet pour redécouvrir HospitalityClub, GoogleMaps, ForumVoyage ou Routard.com. Alors que la fraîcheur tombe rapidement avec le coucher du soleil, je dîne sur un banc public un chausson à la sauce tomate
et une part de pizza achetés en boulangerie, observant la richesse de la vie sociale Marocaine à l'heure du paséo : parties déchaînées de foot entre les gamins, séances enflammées de dominos ou de dames entre leurs aînés, séances de jeux en réseau ou de chat sur des ordis aux touches en arabe dans les nombreux cybers pour les ados, dégustation d'escargots pour les groupes de copines. Après une dernière dégustation de thé à la menthe puis d'interminables tours en rond dans les ruelles de la Médina, je me fais raccompagner par Ismaël jusqu'à l'hôtel, que je pouvais toujours chercher ... Une incroyable sensation de tranquillité s'empare de moi. Malgré des ruelles sombres, sales et quasi désertes en cette heure avancée, je déambule sans la moindre impression d’insécurité. Personne ne m'interpelle ni même me regarde. Les touristes ne seraient-ils sollicités qu'aux heures de visite aux abords des monuments touristiques ? Ressemblerais-je à un Berbère du Nord avec mes courts cheveux et ma barbe de 3 jours ? Aurais-je déjà trouvé le truc en me baladant incognito en jeans et sweat à capuche sombre ? Mon pas rapide donne-t-il l'impression que je sais où je vais ? Premier jour en Afrique et déjà aussi à l'aise que ces chatons qui se faufilent entre les patios …

18-19 novembre 2008 – Déambulations Titouanesques

C'e st une bonne bouffée de chaleur méditerranéenne qui m'accueille au pied du lit alors que je pousse les volets sur la baie de Tanger. C'est en
sandales, en T-shirt et pantacourt que je déguste mon petit-déj' sur la terrasse de l'hôtel qui a vu séjourner Churchill. Un magnifique édifice (escalier en marbre, plancher massif, tables couvertes de zelliges, ...) que je quitte après avoir entrepris une œuvre terriblement ambitieuse, à savoir arrêter définitivement l'emplacement de chacune de mes affaires dans mon sac à dos. Ambition quasi-fasciste de mise en ordre qui se heurte rapidement à la taille différente de mes deux paires de chaussures, à la nécessite d'accéder rapidement au Micropur ou à l'antimoustique alors que la raison impose à la pharmacie d'être rangée au fond du sac, et enfin à l'impossibilité de trouver un endroit à la fois accessible et protégé pour la lampe frontale. Bien content toutefois d'avoir acheté des sacs en toile à fermeture éclair au Vieux campeur. Hyper pratique d'avoir un sac pour les T-shirts, un pour les pantalons et un pour le chaud. Après avoir mis 1 heure à tout déballer puis tout remballer (mais par petits tas ...), je me demande si mon voyage me rendra un jour méthodique, à moins que cette qualité n'ait été définitivement exclue du genre masculin lors de la Création. "Celui qui veut voyager heureux doit voyager léger" affirmait Saint-Exupéry. Facile : à son époque, pas besoin de chargeur de batterie d'appareil photo ... Pour ceux ou celles qui se moqueraient, voici la liste quasi exhaustive de mes affaires :
• Un gros sac à dos Lafuma acheté au Vieux campeur.
Vert kaki, style militaire. Seul inconvénient, son poids : vide, il pèse déjà 3 kgs
• Mon éternel petit sac à dos bleu marine gagné quand j'étais volontaire pour la Coupe du monde 1998. Dans la petite poche avant, les trucs petits mais indispensables (lampe frontale, stylo, savon liquide, kleenex, ...). Dans la poche intermédiaire, le papier (bouquin en cours, guide de voyage, mon petit carnet magique et tout ce qui lui est attaché : stylo, élastique, trombones, épingles à nourrice, ...). Dans la poche principale, ce qui est plus volumineux (appareil photo, casquette, sweat, gourde, ...)
• Un sac discret qui se place entre le pantalon et le caleçon, qui contient (le sac, pas le caleçon) les papiers importants, l'argent, la carte bleue, le carnet de vaccination international, la boussole, ...
• Pour le bas : 1 pantalon 3 étages, 1 pantacourt et 1 jeans (ça pèse lourd, ça prend de la place et ça sèche mal mais c'est le seul truc « habillé » que j'ai et ça m'aide à passer – relativement - inaperçu)
• Chaud : 1 vieux blouson noir pour la première moitié du voyage, 1 imper à capuche Quechua, 1 sweat léger Guinness, 1 sweat plus chaud à capuches, 1 gros pull piqué à mon frère
• Pour le haut : 1 marcel, 2 tee-shirts 64 manches courtes, 2 tee-shirts manches longues Paséo et Quechua (les manches longues, c'est pratique contre les moustiques et les coups de soleil), 2 chemises de baroudeurs Columbia et Quéchua
• Linge : 2 caleçons, 3 paires de chaussettes,
1 maillot de bain
• Chaussures : une seule paire pour la marche (Columbia), plus une paire de sandales
• Toilette : serviette très légère séchant très vite, lingettes, trousse de toilette légère avec savonnette, brosse à dents, dentifrice, peigne (ben non, finalement), shampoing, produit solaire, pince à épiler, coupe-ongles.
• Trousse de pharmacie : antipaludéens qui coûtent 1 fortune, antalgiques, anti-inflammatoires, anti-chiasse (dont deux Spasfon dédicacés), sparadrap, Mercurochrome, doliprane, deux seringues, antibiotiques, Micropur, serviettes désinfectantes, pansements, ... bref : plein de choses qui me prennent pas mal de place, qui pèsent + de 1 kg et dont j’espère n’avoir aucun besoin
• Couchage : pas de sac de couchage (grosse erreur !) ni de tente, mais sac à viande, petite lampe électrique, montre réveil, boules quiès, masque avion pour les yeux
• Alimentation : gourde, fourchette-cuillère, bol en plastique pliant, couteau suisse
• Divers : couverture de survie, moustiquaire, épingles à nourrice, ficelle pour étendage, lessive, mini-ciseaux, épingles à linge, désinfectant, briquet, mouchoirs en papier, ...

Je rejoins la gare routière après m'être perdu 10 fois, cette fois dans la ville nouvelle. Avec 20 kgs sur les épaules, c'est le métier de backpacker qui rentre. Dans le bus, je fais connaissance avec Sauhail qui, arrivés à Tétouan, m'accompagne jusqu'à l'hôtel Chefchaouen, une petite pension familiale idéalement située
entre la vieille ville, la ville moderne et les hauteurs de la ville qui abrite des quartiers d'habitat populaire. De toute façon, sans guide de voyage, comment choisir un hôtel ? Une chambre qui ferme a clés, des draps propres, 60 dirhams (5,50 euros) ... parfait. Les deux autres chambres de l'hôtel sont collectives et la dernière sert de lieu d'habitation au couple de gérants. La gérante parle quelques mots d'espagnol, comme beaucoup ici (le nord Maroc était un protectorat espagnol jusqu'en 1956, certaines inscriptions sur les boutiques et les enclaves de Ceuta et Melilla en sont des vestiges). Libéré de mon fardeau, je m'envole pour la vieille ville. Fasciné par le charme de ce dédale aux souks spécialisés, j'en oublie de déjeuner et n'en reviendrai que vers 22h30. Je lirai 2 jours plus tard dans le Routard que la médina de Tétouan est classée au patrimoine mondial de l'humanité. En cette première vraie journée au Maroc, je décide de jouer au touriste de base, me laisse accompagner par un guide improvisé, succombe au cérémonial d'un vendeur de tapis (« le thé, avec ou sans sucre ? », « le prix s'oublie, la qualité reste », « c'est pas une dépense, c'est un investissement » ...), me fais masser a l'huile d'argan par un herboriste, enfile des djellabas (et me dis que sont pas si cons que ça les gars du Klu Klux Klan, c'est hyper agréable à porter ces habits) ... Tous me laissent repartir sans que je dépense un dirham, mais mon argumentaire élaboré dans le
bus (pas de place dans le sac à dos, pas possible de m'embarrasser avant 5 mois de voyage) ne constitue pas une parade imparable. Un tapis, ça s'envoie, la djellaba servira dans les nuits froides de l'Atlas et un échantillon de poudre de cactus, ça pèse rien et c'est un médicament. Le soir tombant, toutes les générations se retrouvent dans la rue et la médina grouille comme une fourmilière. Galettes de pain, concombres, haricots secs, œufs et poulets sont en nombre sur les étals. Me trouvant sans petite monnaie sur moi pour goûter aux escargots en sauce, je dîne une soupe marocaine et un sandwich aux boulettes de viande - kefta - dans un ''fast food'', observant les volutes de fumée que forment les bouillons de haricots que des groupes de jeunes filles en tchador dégustent a la cuiller, debout devant une porte ocre d'entrée dans la Médina, avant de remonter dans les hauteurs de la ville qui me rappellent l'Albaicin de Grenade. J'hésite pour un ciné mais je ne suis pas sur de tenir 1h30 devant le dernier James Bond en arabe. Quand je sors de ma cyberbulle occidentale (Skype, Facebook, Deezer et Yahoo sports), la foule grouillante a laissé place à une rue noire, vide et ventue comme dans un western sans saloon. Une fois encore, je mets des plombes a retrouver l'hôtel (je découvrirai le lendemain qu'il était à 300 mètres) ... fermé quand j'arrive. Je finis par trouver une sonnette et culpabilise comme un enfant qui a enfreint la permission de minuit quant la
vieille gérante descend m'ouvrir.
Après une excellente nuit, mon premier geste est d'étaler une carte du Maroc sur le lit. Au nord pour Ceuta ? A l'ouest pour l'Atlantique ? A l'est pour la Méditerranée ? Au sud pour les montagnes du Rif ? Ma velléité naturelle reprenant le dessus, direction le thé vert à la menthe le plus proche, une bonne décision ne se prenant jamais le ventre vide (vieux proverbe Somalien). Le tenancier du Panini où je descends me dissuade de rejoindre Martil, station balnéaire située à 5 kms et destinée aux riches Marocains et Occidentaux lassés par la Costa del sol ou la côte d'Azur, du type Hammamet en Tunisie. J'entreprends alors de grimper sur les hauteurs de la ville pour traverser les quartiers populaires et jouir d'une vue globale sur Tétouan. Bien m'en prend, vu que je découvre une vieille Kasba abandonnée qui m'évoque le palais des singes du Livre de la jungle. Je prends quelques photos du site ou règne une atmosphère étrange avant de me faire rejoindre par 3 gamins puis par le gardien, censé m'engueuler pour avoir pénétré dans un ancien camp militaire interdit aux étrangers mais finalement bien content de taper la causette avec un ressortissant de la ville de Bordeaux ou évolue Marouane Chamakh et où vit son oncle (chaque Marocain a un parent en France). Je quitte Tétouan à 15 heures et c'est cette fois à côté de Mohammed Yusfi que je chemine jusqu'à Chefchaouen, me demandant si j'y trouverai la saveur que Xavi en a conservé.
Mohammed est un barbu. Comme dans les caricatures de Charlie HEBDO. Un salafiste à barbe. Comme Ben LADEN. Il n'écoute plus de musique mais uniquement les versets du Coran dans son baladeur a cassettes (autoreverse) sur la façade duquel il a effacé l'image d'un couple devant un coucher de soleil. Les plaines vertes laissent progressivement place aux oliviers, cactus et eucalyptus. Mon barbu m'invite chez lui. Pire qu'un squat. Je pense qu'il s'agit d'une maison en chantier car les briques sont apparentes à l'extérieur mais elles sont cimentes sur les murs intérieurs. Sa mère y vit, atteinte d'une maladie mentale qui obligé ses 5 enfants é se relayer auprès d'elle, son mari étant tombé sous les balles du Polisario dans le Sahara occidental en 1979. Mon barbu était caporal dans la marine nationale mais en a été reformé après avoir abusé du kif il y a quelques années, le laissant avec une solde de 500 DH/mois. Lui et ses 2 amis étudiants en religion s'absentent quelques instants pour prier puis ils m'escortent jusqu'à la Médina, ce qui a le double avantage de ne pas me faire alpaguer par les rabatteurs et ne pas passer 2 heures à tourner en rond avec ma maison sur le dos. Je descends à l'hôtel Souika (50 DH/nuit, environ 4,50 euros) ou je rencontre Nicolas et Pimprenelle qui m'invitent généreusement à dîner. Ce couple de Français me fait profiter de ses contacts à Fès et Casa et me prête leur Routard pour la nuit, après une tentative infructueuse
d'inauguration de chicha au charbon. C'est une nouvelle fois mon réveil qui me tire du lit à 10h30. Je retrouve pour petit-déjeuner mon barbu, accompagne de Jamel, un Parisien de mère Bretonne et de père Algérien. Comme ses ''frères musulmans'', ce salafiste a une lecture du Coran très prés du texte, qu'il a appris depuis sa conversion en août 2001. Lui, ce titi Parisien étudiant en BTS structures métalliques, me certifie que les twin towers étaient piégées, que les juifs étaient au courant et ne sont pas venu travailler ce jour-là et que les victimes ne sont pas des êtres humains assassinés mais des victimes de Babylone ... Étrange sensation d'entendre cela d'un homme serviable à l'élocution brillante.

Chefcha ouen (19-22 novembre 2008) : Shérazade au pays des Schtroumpfs

Cette ville est incroyable. C'est pas une ville mais une succession de maisons de poupées. Bleues jusqu'au premier étage (pour éloigner les insectes), blanches au-dessus (de la chaux vive refroidie, pour lutter contre le soleil). La Médina a été construite à la fin du XVème et s'est peuplée des vagues successives d'Andalous musulmans et juifs fuyant la reconquista castillane (Lire à ce sujet l'excellent "Léon l'africain" d'Amin Maalouf). Ici, chaque regard sur ce labyrinthe pentu en camaïeu de bleus donne envie de sortir l'appareil photo. La quantité de visiteurs ne semble pas avoir altéré l'authenticité de cette Médina perchée à 600 mètres d'altitude en plein
Rif Marocain. Beaucoup de ces touristes semblent, eux aussi, bien perchés. Des rastas ou des paumés qui planent du matin au soir dans la région productrice de l'essentiel du kif consommé en Europe. Le gouvernement Marocain affirme tenir ses engagements de diviser par 2 en 5 ans les surfaces cultivées mais l'Union Européenne peine à financer des cultures de reconversion pour ces agriculteurs qui produisent cette plante consommée ici à tout âge, en joint comme à la pipe. Y serait-elle pour quelque chose dans la nonchalance qui enveloppe ce petit village ? Les petits-déj' se prennent au soleil de la place de la Kasaba. L'après-midi, les montagnes environnantes offrent de belles promenades (le 20 novembre à l'ancienne mosquée avec Pimprenelle et Nicolas - sans sa VTT - le 21 jusqu'au village de Kaala où je bois un thé à 2,5 DH). Je fais d'un mini-resto ma cantine (omelette au fromage, couscous, salade marocaine). Y'a pas à dire : certes, les déambulations entre les mini-boutiques sont euphorisantes et les promenades en montage dépaysantes, mais le meilleur moment de la journée, c'est quand même toujours quand on s'assoit autour d'une table (Français, moi ?). Le plus souvent devant un thé vert à la menthe (je dois en être à 5/jour environ). Ces thés, servis en théière ou au verre, s'aspirent plus qu'ils ne se boient. Les Marocains (et non les Marocaines : c'est un plaisir exclusivement masculin) sont friands de leurs terrasses. Parfois seuls. Mais les plus beaux
sont les brochettes de petits vieux, qui se démerdent toujours pour squatter les meilleures tables des cafés, et jouent la nuit tombée au jeu de l'oie, aux dames ou aux dominos à renforts de grands gestes bruyants. En djellabas et babouches, le visage ridé, légèrement voûtés sur leur belle canne, leur démarche lente mais leur allure sereine, ils ont trop la classe ... Il est habituel de discuter avec son voisin au café, et personne n'hésite à s'asseoir à ma table. Ce matin, je me suis retrouvé à discuter avec deux Driss, émigrés en Italie, dont l'un ponctuait chacune de mes phrases par un consensuel "Et pourquoi pas, eh ?". Ce midi, c'est Jaouad, un ancien musicien aujourd'hui handicapé qui, après lui avoir répondu que je n'étais pas marié, m'a demandé en s'exclamant un désarmant : "Et qu'est-ce que t'attends ???" Alors que je me trouve dans un cybercafé, Chefchaouen se trouve plongée en fin d'après-midi dans le noir d'une panne d'électricité. Phénomène habituel, à en croire la promptitude de chaque commerçant à dégainer ses bougies et son briquet. Cocasse scène dans un salon de coiffure où c'est un petit garçon qui est réquisitionné par le coiffeur pour tenir la bougie à quelques centimètres du crâne du client pour qu'il puisse achever son ouvrage. C'est la période des olives en ce moment : j'en ai profité pour en décrocher une de son arbre à Kalaa. Un goût immonde et la moitié de la bouche paralysée : les "zeitoun", ce sera
au resto !
Je quitte Chefchaouen presque à regrets, tellement la vie y est paisible. Je ne demanderai désormais plus en me levant : "Et qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de constructif aujourd'hui ?", l'oisiveté étant ici la meilleure occupation. Pour en profiter au maximum, je réserve 1 place dans le dernier bus. C'est pour Fès et non pour Meknès que part le denier bus du soir ? Et bien allons donc à Fès : ça tombe bien, j'en suis au passage de l'émigration à Fès de "Léon l'africain". Un dernier thé en regardant le soleil se coucher avec Jamel, un passage chez Mohammed mon autre barbu salafiste (il est retourné à Tétouan étudier le Coran mais son frère me promet de l'appeler pour lui dire que je suis passé) et en avant pour Fès. Cette fois, c'est sur un prof de maths à la retraite que je tombe. Un Fessi qui a côtoyé beaucoup de Français à l'époque où la majorité des enseignants en lycées était des coopérants Français venus effectuer leur service civil au Maroc. Il me raconte la décentralisation marocaine et l'ouverture aux capitaux étrangers (Espagnols ou Français) des anciennes sociétés nationales. Au milieu de ce voyage de 4 heures, on s'arrête dans un bled ("un patelin" comme dit mon prof de maths) dîner des boulettes de viande en regardant le match du championnat espagnol Madrid-Huelva. A l'arrivée à la gare routière, je saute dans un "petit taxi" bleu (nom officiel des taxis effectuant des courses
exclusivement urbaines, et dont la couleur varie selon les villes) en direction de la porte de la vieille ville de Fès où j'ai noté l'adresse d'un hôtel dans le Routard. Si je fréquente des hôtels qui y sont cités, c'est aussi pour croiser des Routards, échanger des bons plans et croiser nos carnets de voyage. Ce soir-là, j'ai été comblé. D'abord une Malgache vivant dans les Cévennes, puis un groupe venant d'effectuer une rando de 4 jours dans l'Atlas et enfin Benoît, un jeune sportif qui part dans le sud faire des treks à pied ou en VTT, que je rejoindrai peut-être. Les adresses des hôtels rapidement échangées, on discute jusque tard dans la nuit de la facilité de voyager quand on a un passeport Français et une carte bleue, de la difficulté à bien écrire un blog, du charme envoûtant que dégage toute carte de géographie ou de la qualification de l'agriculture comme un service public devant être exclu de l'économie de marché ("Pas de pays sans paysans", Fanny ?) ... Le genre de rencontres, éphémères mais intenses, qui ne fait pas regretter de voyager seul ...

Fès, histoires de ... 23-24 novembre

C'est la première fois du voyage que je remets le pied dans un endroit où j'ai déjà posé les yeux (j'ai fait du karaté étant ado). Mais à Fès plus que n'importe où ailleurs, bien prétentieux serait le visiteur occasionnel qui affirmerait être capable de se retrouver dans la gigantesque Médina, où pas une ruelle n'est rectiligne plus de 20
mètres, où les porches de maison se confondent avec les soutènements entre 2 bâtiments dont les toits sont 3 fois plus proches que les bases, où le roulis et le tangage sont simultanés, où l'on se contorsionne pour se faufiler entre les ânes ("Balak ! Balak !" préviennent les muletiers), les vendeurs ambulants et les carcasses de viande, où le ciel s'entre-aperçoit tel l'inutile et lointain couvercle d'une ville-fourmilière créée il y a 1200 ans par Moulay Idriss, un gars qui devait être aussi torturé et génial que l'architecte de la Place Rouge ou l'inventeur du Rubbik's Cube. C'est donc par le plus pur hasard que je reconnais la petite place des dinandiers ou le café à la table duquel Xavi et moi aimions reprendre notre souffle et faire retomber la fièvre en novembre 2006, lors d'un ouikène express qui avait la douceur d'une escapade mais pas la saveur de l'aventure. Fès est une ville impériale du Maroc : c'est la capitale morale qui est fière d'abriter la plus vieille université, la plus réputée bibliothèque, les plus expérimentés artisans ou les plus belles femmes du Maroc. On y déniche des fontaines publiques, on y esquive des fils de laine tendus sur toute une rue, on y balaie un coin de décharge pour y installer un stand de revente de vieilles télécommandes, on y devine un somptueux mausolée Moulay Idriss, malheureusement interdit aux non-musulmans. Je m'introduis furtivement dans une tannerie à l'odeur âpre des peaux de moutons, chèvres,
vaches ou dromadaires dont on ôte la laine avant de les passer dans de multiples bains à ciel ouvert et de les étendre sur les toits, où j'accède en feignant l'habitué pour contempler les cellules d'abeilles que constituent les bains ou les abeilles elles-mêmes, répétant depuis des siècles les mêmes gestes dans des conditions très difficiles et victimes des éclaboussures de chaux et autres produits toxiques utilisés. Les peaux de bête sont ensuite colorées (jaune du safran, bleu de l'indigo, vert de l'amande, rouge du coquelicot, marron du bois de cèdres. Avant de retrouver le tourbillon enivrant de la fourmilière.
Le second soir, après avoir dîné un bol d'escargots dans la rue avec un historien Sud-africain, Cyril et Fanny, non sans avoir au préalable envoyer Benoît dans les montagnes et Bidule à Meknès (expliquer que le progrès ne justifie pas d'arracher les oliviers des petits agriculteurs au profit de l'irrigation des grandes parcelles) tentent de me faire croire qu'ils ont loupé le car (6 heures de retard : faut pas me prendre pour un jambon) pour Chefchaouen où Benoît et moi les avions invité à achever leur voyage. Tout ça pour prendre une cuite digne d' "un singe en hiver" au thé vert, faute de calvados, jusqu'à qu'à 4h30. Tout ça pour explorer le champ de nos possibles, ou nos possibles champs. Tout ça pour que je ne retienne de Fès que nos histoires.
Histoire de réécouter Bernard Lavilliers (mais peut-on aimer les chansons d'un
personnage pour lequel on a de l'aversion ?), Mano Solo, Le temps des cerises, Jim Murple Mémorial, Brassens (Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part) ou les VRP. Histoire de faire des soirées populaires ou des jeux de société en famille, sans oublier d'envoyer les invitations par carte postale aux grands-parents. Histoire, bien sûr, de lire (par exemple Amadou Camara en Guinée ou Amadou Hampaté Ba au Mali) et d'aller au cinéma. Histoire de faire attention à ce qu'on met sur la toile. Histoire d'être consomm'acteur. Histoire de vivre de ses contradictions, sereins de nos certitudes et riches de nos incertitudes. Histoire d'aller vérifier sur place ce qu'il y a dans le cœur des Sud-Américains. Histoire de savoir qui sont ses amis. Histoire de ne pas être serveur toute sa vie. Histoire d'offrir des fleurs ou de faire des surprises. Histoire de creuser la géopolitique de l'agronomie. Histoire de réinvestir le collectif. Histoire de confirmer que l'Ossau-Iraty des saloirs Pyrénéens est le meilleur fromage.
Histoire de s'avouer qu'on est en train de faire une belle rencontre ...


Meknès (25 novembre 2008) puis Azrou (du 26 au 28 novembre 2008) – Un singe en hiver

Enfin une douche chaude ! Ce n'est pas légion ici, et c'est parfois payant dans les hôtels. Mais celle-ci fait d'autant plus de bien que c'est sous la pluie que je suis arrivé à Meknès en provenance de Fès, par le train (qui n'a rien à envier au Corail de la SNCF). Pas de
révélation dans cette ville, mais une étape de transition avant d'attaquer les étapes de montagne. Le temps de s'émerveiller une fois de plus du sens de l'accueil marocain : 2 jeunes font un détour de 20 minutes pour m'accompagner à la gare routière, et un bassiste de groupe de métal m'aide à sortir de la Médina pour rejoindre mon hôtel après un frugal dîner de cacahuètes dans un cyber (5 DH). Le temps d'emprunter à l'hôtel Maroc le très bon Guide de voyage édité par Michelin et d'y noter de bonnes adresses pour la suite en prenant mon petit-déj' avec 2 Hollandais dans une excellente pâtisserie. Le temps de visiter le mausolée de Moulay Idriss, rare site religieux ouvert aux ignorants (non musulmans), d'admirer la gigantesque porte Bab Mansour et de longer les impressionnants remparts de l'ancienne cité impériale. Tant pis pour les vestiges Romains de Volubilis mais la flemme de prendre un bus puis un grand taxi pour divaguer sous la pluie sur des mosaïques bimillénaires. Sentiment étrange que je n'ai pas grand-chose à attendre de ma présence dans cette ville. Alors faisons comme d'hab' désormais : bougeons au feeling ! Ce sera Azrou, un bled qui inaugure le Moyen Atlas et où le Benoît rencontré à Fès m'a donné rendez-vous. J'y arrive sous la neige ... Le taxi se pomme ... Et arrivé au gîte Takchmirte, pas de Benoît. Cool : je sens que c'est parti pour de nouvelles aventures ...
J'ai vraiment l'impression d'avoir débarqué dans un gîte de montagne. Une
perdrix, une tête de sanglier et un renard empaillés ornent le salon central rempli de confortables canapés et d'un poêle, seule source de chaleur du gîte. Le patron est absent, c'est donc Naïma qui me donne une chambre (elle n'en connaît pas le prix) et me sert le thé (à la sauge cette fois, à moins que ce soit du curcuma ou de la coriandre) tandis que le seul client, un Cévenol dénommé Yoann m'offre la fin de son délicieux tajine. Naïma a 25 ans. Elle est originaire de Mrirt, un patelin à 1 heure de là. Elle feuillette timidement mon Lonely Planet "Afrique de l'ouest" : 20 minutes sur le sommaire, autant sur la carte. C'est une Berbère qui tente de parler quelques mots de Français qu'elle a appris à l'école où elle est allé jusqu'à l'âge de 9 ans. Cela fait 2 mois qu'elle travaille ici et n'en est pas sorti, ni dans les forêts de cèdres juste au-dessus ni au bled d'Azrou juste en dessous. Son univers se cantonne à l'entretien du gîte et à nous bichonner, Yoann et moi. Elle attend notre réveil pour nous faire chauffer des mélouis (crêpes marocaine épaisses) au petit-déj', et nous prépare de délicieux tajines le soir, dont elle nous laisse le choix de la viande. Il faut dire qu'elle s'ennuie et a même peur de rester seule la journée au gîte. J'essaie d'établir la communication en lui demandant de m'apprendre l'arabe. Elle en profite pour nous poser des questions : "Vous mangez quoi en France ? Des Danone (=yaourts) ? Des chewing-gums ?
Des Vaches qui rit ? Et comment vous faites sans tajines ? Vous mangez les sangliers ?! Mais c'est hallam (= pêché en arabe, l'islam l'assimilant au porc) !" "Et pourquoi vous voyagez ? Pour voir la vie ?" Ben ... euh ...
En guise de Benoît, c'est donc sur Yoann que je tombe, Cévenol de 19 ans qui vient d'avoir le bac par miracle et qui se prend une année de saisonnier et de vacancier pour fêter ça. Ses parents, après avoir fait dans la châtaigne en Lozère, ont repris il y a 4 ans une petite exploitation de pommiers (bios, of course). Il est sportif, il connaît le Maroc pour y être venu des années en vacances familiales et aime la nature : c'est ce qu'il me fallait pour me traîner dans les treks de moyenne montagne qu'offrent les environs. Le premier a consisté en une partie de cache-cache avec les averses de pluie-grêle-neige. Mais pas de regrets : belles forêts de chênes, de majestueux cèdres de l'Atlas et de quelques genévriers. Beau troupeau de moutons, insouciants malgré l'approche de l'Aïd-el-Kébir. Et une rencontre improbable : un singe en hiver. J'étais à des années lumières de penser qu'il neigeait au Maroc, j'ignorais l'existence d'Azrou jusqu'à la veille, alors nous prendre pour Jean Gabin et Jean-Paul Belmondo en croisant un singe sous la neige, pourquoi pas ?! Onirique autant qu'improbable.
Le lendemain, temps exécrable. Les chaussures ne sont pas sèches. Faute d'équipement imperméable et de douche chaude au retour, pas
de ballade. Direction le village d'Azrou en coupant par les champs de schiste et de chardons comme dans les causses du pays de mon acolyte, pour mon baptême de hammam (8DH l'entrée, 1 DH de savon noir et 20 DH de gommage). Un vrai lieu de sociabilité où les Marocains se rendent 2-3 fois par semaine, seuls ou en famille, de 7 à 77 ans, en maillot de bains, et où on fait la toilette complète (le corps, les cheveux, les dents, la barbe ...). Le bonheur. Enfin, en sortant, parce qu'à l'intérieur ... Déjà, il faut comprendre qu'il y a 3 salles, en fonction de la température. Ensuite, il faut trouver la bonne alternance entre eau brûlante et eau glacée. Enfin et surtout, il faut endurer le gommage : ça étire (j'ai bien dû prendre 2 cms dans chaque bras), ça savonne, ça frotte énergiquement au gant de crin, ça zigouille chaque microparticule de saleté, de l'intérieur des oreilles jusqu'à la voûte plantaire. Ma peau dégueule la crasse ayant résisté sans difficulté aux douches froides des jours derniers. Les pores suffoquent. La précision et la rapidité des gestes de mon "masseur" ne parviennent pas à dissiper mon appréhension de ressortir de là en 1000 morceaux. L'impression d'être une twingo qui passe dans les rouleaux d'un Eléphant bleu. Ou dans une machine à laver réglée sur "très sale et très chaud". Essorage à grands seaux d'eau chaude dans la gueule. Je titube en rejoignant hagard les vestiaires, d'où je ressors léger comme une plume.
Je
reprends connaissance autour d'un thé avec Hachem, un collègue fonctionnaire communal rencontré au hammam, qui me raconte la timide régionalisation marocaine et la privatisation des services publics d'eau, d'ordures ménagères et d'électricité. Même pas peur de marcher 1/2h sous 0°C et dans la nuit pour rentrer au gîte après une telle séance de remise en forme.
Haziz (le patron), sa femme, Yoann et Naïma m'attendent pour attaquer "en famille" le tajine au poulet. S'ensuit un pur moment de tranquillité : Haziz a éteint la lumière, a mis à fond un CD de la mythique chanteuse égyptienne Oum Kalsoum et joue du tambourin par-dessus tandis que nous rêvassons notre digestion en silence, affalés près du poêle dans les canapés. Idéal pour replonger dans Léon l'africain qui débarque précisément au Caire. Dur après ça de s'extraire du salon pour regagner mes appartements froids et humidifiés par deux fuites au plafond (le toit en terre séchée, c'est pas terrible pour retenir la neige). Je m'enfonce dans mon sac à viande avec Omar, mon désormais fidèle compagnon rencontré à Chefchaouen et que je ne quitte plus depuis que la vague polaire s'est abattue sur le Maroc. Rassurez-vous : Omar ("votre confort d'abord") est un pyjama style Damart.

28 novembre : Yoann étant parti à Fès, je pars seul faire une rando dans la neige, en me disant qu'en France, il me faut un courage incroyable pour aller faire un pauvre footing ... Je croise une bergère
d'une douzaine d'années, des vieux ramenant du bois à dos de mulet et surtout des animaux. A commencer par une famille de 10 sangliers que j'observe longuement chercher des glands à une trentaine de mètres de moi, le bruit des blocs de neige tombant des arbres et le vent soufflant de leur direction vers la mienne cachant ma présence. Puis des singes à l'entrée du Parc naturel d'Ifrane. Après un passage devant le majestueux Cèdre Gouraud, je traverse une majestueuse plaine enneigée avant qu'un vieux Berbère ayant passé 30 ans en Écosse m'invite à me réchauffer chez lui, puis je redescends au gîte en courant autant pour ne pas avoir froid que pour arriver avant la nuit. Après cette chouette ballade dans la neige, j'ai envie de soleil ... et de pouvoir faire une lessive dans un endroit où mon linge peut sécher. Je prends congé d'Azrou dans un bus où je passe 8 heures avec un courant d'air froid dans les jambes ... pour débarquer hagard à Rissani à 6h du mat' par 1°C ! Rissani est une ancienne ville impériale appelée Sagelmesse que Léon l'africain traversa lors de son ambassade à Tombouctou (située à 52 jours de chameau), à l'époque où cette ville contrôlée par les Berbères servait de plaque tournante aux échanges entre le nord (c.a.d. le sultanat de Fès et l'Europe où l'on acheminait or, ivoire et esclaves Noirs) et le Sud (les royaumes de Tombouctou et Gao de l'ancien Soudan où l'on importait tissus et métaux). Prévenue de mon arrivée par Benoît, l'auberge
Soleil bleu a envoyé quelqu'un me chercher et c'est en assistant au lever du jour entre les palmiers que j'achève cette journée tout en débutant la suivante. Je puise dans mes ressources pour grimper sur la terrasse et observer les dunes de l'Erg Chebbi avant de dormir jusqu'à 14h30 d'un sommeil à peine troublé par le bruit d'une tempête de sable.

Merzouga - 29-30 novembre 2008 – Méharées

Drôle de sensation que d'émerger dans une auberge en pisé (ou banco = mélange de terre séchée et de paille) au bord d’un désert de dunes. J'enfile une omelette et un thé avant de partir à pied admirer le coucher de soleil en haut d'une dune avec Rachid, un Berbère très sympa qui galère à trouver un job malgré un diplôme de technicien en commerce international. Enfin les dunes ! Elles m'ont tant de fois tendu les bras, au Sénégal près de la frontière Mauritanienne, au Burkina près des frontières Malienne et Nigérienne, en Égypte autour de Guizeh ou Saqarah, au Botswana pas loin de la frontière Namibienne. Elles m'ont également servi maintes fois à symboliser ce voyage alors que je lisais "Méharées" de Théodore Monod au printemps. C'est presque gêné que je viole leurs superbes courbes de mes pas. Le sourire bête aux lèvres en regardant les dunes changer de couleur au fur et à mesure que le soleil rougeoie puis disparaît, je me dis que c'est ce genre de moment qui compense à lui seul les temps morts et les petits enquiquinements de transport.
Étant le
seul client, je dîne avec les 4 jeunes qui tiennent l'auberge qui, à peine le plat unique avalé (comme d'hab avec les doigts et le pain comme fourchette), se saisissent des djembés et des castagnettes métalliques gnaouas pour jouer de cette musique traditionnelle importée par les descendants des esclaves Noirs en Afrique du nord. Ils portent des T-shirts Nike sous leurs djellabas, affichent des posters du FC Barcelone sur leurs murs en terre, rechargent leurs téléphones portables grâce à un panneau solaire, mais continuent à transmettre fièrement cette musique multiséculaire. J'enregistre 2 morceaux, qu'ils demandent à réécouter, ce qu'ils font religieusement ...
Quand je me réveille le lendemain, 4 touristes reviennent de 2 nuits dans le désert en méharées, c'est-à-dire à dos de chameaux. Il y a parmi eux un couple de Belges, Benoît rencontré à Fès et Laurent, qui possède un marais salant sur l'île de Ré où il bosse 8 mois sur 12. Je réalise que les voyageurs croisés jusqu'ici sont rarement des salariés : étudiants, saisonniers, chômeurs, travailleurs àindépendants ... le vrai voyage est le luxe de celui qui n'a pas besoin de rentabiliser ses 5 semaines de congés payés en ne pouvant pas se permettre de gâcher 1 journée de vacances.
Première séance de lessive. L'horreur. J'y passe 2 heures, je m'y reprends à 3 fois et j'ai l'impression de m'y être pris comme un manche. Mais je suis quand même tout fier d'inaugurer mon fil à linge qui fait à peine 2 cm3
et mes 4 pinces à linge.
Emballé par mon baptême du désert de la veille, je décide d'y passer la nuit, accompagné de Khalid le chamelier et de Mimi le dromadaire (c'est un prénom féminin mais il faut savoir que seuls les mâles portent des passagers, sous peine de rendre stériles les chamelles). Khalid est né dans le désert et y est resté jusqu'à 9 ans avec sa famille nomade. Il me raconte pas mal de choses sur les animaux du désert, les étoiles, le mode de vie des nomades et sa vie au quotidien. Pas très gai : il se fait moins de 5 euros par nuit et par personne dans le désert, ce qui l'oblige à aider son père qui s'est reconverti dans la taille de fossiles pour en faire des bijoux vendus aux touristes. Insuffisant pour acheter un mouton pour l'Aïd-El-Kébir (il serait si fier, pour une fois, d'être celui qui ramène le mouton pour le déguster en famille), envisager un jour d'acheter un dromadaire pour se mettre à son compte, et se trouver un logement, condition sine qua non pour pouvoir y loger une future femme. Mais "Un homme qui ne travaille pas n'est pas un homme", me dit-il en me servant le thé chauffé à la braise du feu qui crépite au milieu des 2 tentes où on élit domicile pour la nuit, entouré de dunes. Le désert n'est pas si vide que ça : un chat sauvage sorti de nulle part vient nous rendre visite, pas mal d'oiseaux différents (les déserts sont très prisés par les amateurs d'avifaune), un scarabée minuscule patine sur les replis de ces
immenses dunes, et je me couche en espérant que serpents ou scorpions ne décident pas de compléter le zoo du désert cette nuit. Mimi rumine (au sens propre : elle digère les aliments qui passent de son premier à son second estomac) avec la jambe avant droite ficelée pour ne pas qu'elle s'échappe sous les étoiles filantes.
Réveil à 6h du mat'. Khalid a prévu de venir me tirer de ma natte à 6h30 mais j'ai envie d'en profiter à fond alors je me lève tout excité à 6 heures pour admirer comme il se doit le lever du soleil dans le désert. Je garde un souvenir tellement magique du lever de soleil en haut du Mont Sinaï que j'ai envie de ne pas en perdre une miette. Une petite demi-heure de marche dans l'aube naissante avant de m'installer à califourchon sur la plus haute dune des parages. J'y suis resté 1 bonne heure mais j'aurais pu y rester 3 fois plus longtemps sans m'ennuyer 1 seule seconde. Franchement, j'ai eu la chance de voir pas mal de belles choses jusqu'ici, mais un tel spectacle, c'est tout simplement majestueux et émouvant.
Je redescends en courant dans les dunes (certains le font en snowboard des sables) pour rejoindre le camp où Khalid fait chauffer le thé avec les braises de la veille, avant de repartir sur le dos de Mimi. Une ballade en dromadaire, ça doit être le meilleur tranquillisant au monde. C'est d'ailleurs après un trajet à dos de dromadaire que j'ai fait ma plus longue (75 minutes) et plus belle plongée, en Mer Rouge à Ras Abu
Gallum, une dérivante somptueuse où vous ne faites pas un mouvement, vous laissant porter par le courant en regardant les poissons et coraux défiler devant vous comme si vous étiez au cinéma. La démarche nonchalante et régulière du dromadaire plonge son cavalier dans un demi-sommeil où les pensées vont et viennent à leur guise, mais Théodore Monod n'ayant pas réussi à s'endormir une seule fois à dos de dromadaire, ce n'est pas moi qui vais y arriver !


Gorges du Todra - 1,2,3,4,5 et 6 décembre 2008


01/12 : Retour de Méharée. Long petit-déj pris avec mes 4 hôtes face aux dunes que je viens de traverser. Le fait d'être le seul client facilite la proximité des contacts avec les employés. Si bien qu'ils m'invitent à passer une nuit supplémentaire gratos. Mais après cette magnifique nuit, je sens qu'il est temps de passer à autre chose. Je quitte Le Soleil bleu à pied en direction du "goudron" (=route). La 1ère voiture m'amène à Rissani, d'où je prends un "grand taxi" jusqu'à Erfoud où je déjeune avec un vieux Marocain qui vit à côté de Marseille depuis 30 ans en tant qu'ouvrier agricole. C'est sur le toit que voyagera mon sac à dos jusqu'à Tinerhir : les soutes sont réservées aux moutons et je n'ai pas envie de me faire brouter mes caleçons. Chaque arrêt donne lieu au même sketch : il faut bien 4 ou 5 personnes pour enfourner les moutons vivants dans les soutes ! Même si la nuit est tombée quand j'arrive à destination et
que Tinerhir est inintéressante au possible, j'y passe une excellente soirée. D'abord, je m'amuse à marchander ma nuit à l'hôtel L'Avenir. Comme ça, pour rigoler. Ensuite, il y a plein de monde dans la rue et c'est bonne ambiance de déambuler entre vendeurs de chaussures, étals d'oranges et peseurs de cacahuètes. Je dîne 1/4 de poulet braisé avec frites et thé devant un film indien dans un troquet populaire. Ils sont tous fans de Bollywood ici : serait-ce parce que la morale hindoue est compatible avec des téléspectateurs musulmans ? Ensuite, passage au cybercafé mais il ferme à 22h alors que je suis sur Deezer, MSN, Facebook, Skype, Yahoo sports et que je mets à jour mon blog : je propose donc au patron de me laisser les clés, je fermerai son établissement et je viendrai lui ouvrir avec un petit-déj' demain matin. Il me répond en me tendant les clés ! Ne me voyant tout de même pas passer la nuit avec la responsabilité d'un cyber marocain, je rentre à l'hôtel où le gars de la réception me propose lui aussi de prendre sa place pour la nuit ! Bon, c'est juste pour profiter de la connexion internet de l'hôtel mais il me laisse son bureau et m'explique comment tout éteindre avant d'aller dormir.

02/12 : Petit-déj' sur la terrasse face à la palmeraie qui semble couler des Gorges du Todra. En attendant un "grand taxi" pour en remonter le cours, je rencontre Jenns et Karim qui logent dans une pension où je descends donc avec eux. Jenns est un
éducateur spécialisé Allemand, 28 ans, globe trotter averti, qui parle très bien français. Karim est un Marocain de 38 ans ayant grandi en Allemagne où ses parents ont immigré dans les années 60. Ancien boxeur, guide occasionnel pour Allemands l'hiver au Maroc, relieur de livres en Allemagne l'été, il erre un peu. J'étais motivé pour me balader dans les Gorges mais on passe l'aprèm' à boire des thés dans divers cafés. Dans l'un d'entre eux, je fais connaissance avec Mélanie, originaire des Charentes, qui passe sa vie entre la France où elle gagne de l'argent en faisant des vacations d'animatrice dans des assos de Gens du voyage ou en ménages pour riches vacanciers de l'Ile de Ré, et les dunes de Merzouga où vit son fiancé Marocain. Heureusement pour le quota touristique de la journée, on finit l'aprèm' à se promener dans la palmeraie entre les palmiers dattiers, les oliviers et les parcelles de choux savamment irriguées. On traverse la kazbah, village fantôme construit en pisé et aujourd'hui abandonné.

03/12 : Bien motivés ("gespannt"), Jenns et moi partons dans une grande et belle virée à pieds au-dessus des Gorges. Rencontre avec des chèvres, des écureuils et un serpent. Belle vue plongeante sur les falaises, la palmeraie et au fond les cimes du Jbel Sahro. On grignote des barres de chocolat, des mandarines et des BN. La descente est raide et ça finit en désescalade plusieurs fois. Première nuit dans un salon (c'est moins cher que les
chambres - 3 euros la nuit, voire moins - et toutes les auberges le proposent).

04/12 : Journée pourrie, mais comme je disais la veille à Jenns après que ce dernier ait mal au bide après un thé à l'opium, "les mauvaises expériences font les bons souvenirs de voyage". Notre hébergeur nous loue des VTT pour remonter les Gorges. Au bout de 20 minutes, je réalise que mes roues, en plus d'être voilées, ne sont gonflées qu'à moitié. Je prends la pompe mais pschhiiiit ... à plat : ce con m'a filé un embout pour voiture. Je monte sur le vélo de Jenns pour descendre d'une main mon VTT, manquant de peu de me vautrer dans l'oued, jusqu'à un mécano qui prend un compresseur pour une pompe : le boyau sort du pneu ! Je le dégonfle un peu (mais pas assez) et retrouve Jenns pour découvrir que maintenant, c'est mon pédalier qui ne tourne plus rond. Je pédale d'un seul pied jusqu'au village suivant où je me fais réparer ça par un loueur de vélos. Cette fois, c'est bon et on rejoint l'hôtel Yasmina à l'endroit où les Gorges atteignent 350 m de haut. A peine l'a-t-on dépassé que paffff ! le boyau explose, victime d'un accident de surpression. Un vendeur de tapis témoin du drame me propose de lui laisser mon épave et de prendre la sienne, pardon, de me prêter son bi-cross, ce que j'accepte, bien motivé après 2 réparations à ne pas abandonner sur problème mécanique. Mais alors que je suis sur le VTT de Jenns, c'est son dérailleur que j'explose. Cette fois,
inutile de retenter, fin de l'aventure et on rentre sur le toit d'un camion avec nos 2 bouts de ferraille. Tout petit déjà, j'avais tendance à casser mes équipements sportifs. De colère, alors que je devais avoir 7 ans, j'avais cassé en plusieurs morceaux mon vélo rouge à roulettes. Plus tard, j'ai trouvé le moyen de briser le cadre d'une raquette de tennis et même de rompre en 2 un ski. Heureusement que je n'ai jamais croisé Marie Trintignant ... Forcément, embrouille à l'arrivée avec notre hébergeur-loueur qui veut nous faire payer les réparations. On passe ensuite 2 heures à Tinerhir à attendre le bus de Jenns ... qu'il loupe finalement et se retrouve dans un bus pour Agadir où il n'avait pas prévu de se rendre. Moi, j'hésite plusieurs fois mais Karim me convainc de le suivre pour dormir dans le salon d'un camping. Ce 4 décembre était fait pour alimenter d'un couplet supplémentaire la chanson de Patrice Caumon "Journée ratée".

05/12 : A 10 heures, Karim dort toujours quand je me réveille. Tant pis, je me casse, sinon, on va encore passer 2 heures à prendre le petit-déj' puis des thés chez les cousins. Je me surprends à être satisfait de retrouver ma solitude et me mets à remonter les Gorges avec mes 20 kgs sur le dos. Épuisé au bout de 2 bonnes heures, je m'arrête regarder les grimpeurs escalader les falaises du Todra, très réputées à ce qu'il paraît dans le monde de la grimpette. Je recroise mon vendeur de tapis de la veille qui se
marre bien en me voyant monter avec mes sacs. Heureusement, je fais un bon bout de chemin avec Antonio, Madrilène adorable qui bosse au service des sports de l'Ayuntamiento de Madrid. Faut dire qu'il est instructeur de plongée, nageur et fan de canyoning. Je n'ai donc aucune "verguenza" d'accepter qu'il me porte mon petit sac à dos. Il me conseille de passer par les Canaries et en particulier par la Isla de la Palma. Il me quitte en me conseillant de bien m'étirer après mes journées de treks : cocasse scène quand il joint le geste à la parole et qu'on se retrouve tous les 2 à terre au milieu de nulle part en drain d'improviser une session de gym tonic à la Véronique Davina. Je poursuis seul ma remontée du Todra une bonne heure après cette nouvelle "belle rencontre" ravigorante avant qu'un minibus me monte jusqu'à Tamtatouchte. Je voyage sur le toit entre des moutons et un fier Berbère qui me raconte l'histoire de son peuple. Dénommés ainsi par les Romains (Cf. Barbares = ceux qui ne parlent pas la même langue), les Berbères se sentent très différents des Arabes qui les ont progressivement islamisés et arabisés. Ces peuplades originelles d'Afrique du nord (ils se sentent de la même race que les kabyles d'Algérie et les Maures de Mauritanie) ont réussi à conserver dans leurs montagnes leur langue (ou plutôt leurs langues : il y a 4 familles lexicales de berbère - ou amazigh - au Maroc, qui se déclinent elles-mêmes en de multiples
dialectes selon les vallées), leur alphabet et leur musique, et ont obtenu récemment de l'État d'intégrer un peu de leur langue dans l'enseignement (il faut dire qu'ils représentent une forte majorité de la population). Nombreux sont ceux qui me conseillent de privilégier l'apprentissage de leur langue à l'arabe, car s'ils me la traduisent, "c'est comme quand on traduit une chanson, on en perd le goût". Mbark me dira plus tard : "Nous, les Berbères, on parle avec le cœur, on est droits ... les Arabes, ils cherchent toujours à profiter". Le Pen, Berbère ?! Je saute du camion à l'entrée de Tamtatouchte et je descends à l'hôtel dessous où une troupe d'Espagnols vient de débarquer en 4x4. Il est 15h30 : largement le temps de grimper sur la montagne pour le coucher du soleil. L'ascension, déchargé de mes sacs, se fait à un bon rythme, mais la fin est beaucoup plus longue que ce que j'avais prévu depuis la vallée, d'autant qu’elle s'effectue dans la neige. Le résultat en vaut néanmoins la peine, les montagnes changeant de couleurs au fur et à mesure que le soleil tombe. Le retour est plus galère et la lune est déjà haute dans le ciel quand j'arrive au village après 2 heures de descente dans un cours d'eau à sec. J'avale 2 bols de soupe harira et une plâtrée de couscous au dîner (il est vrai qu'aujourd'hui, je n'ai avalé que 2 thés et quelques biscuits malgré 7 heures de marche) en observant la quinzaine d'Espagnols. Tout le contraire de
mon Antonio d'aujourd'hui en termes d'ouverture au monde et aux autres. Depuis qu'ils sont arrivés, les hommes jouent au quinito (sobre) et les femmes au loto, en gueulant bien fort. Je les avais croisé en bas des Gorges : les hommes conduisaient à fond leur 4x4 et les femmes assises à côté prenaient des photos sans même s'arrêter. Après le dîner, ils vont chercher leurs bouteilles de rhum et se mettent à danser. Seule une femme m'adresse la parole et m'offre un verre (1ère goutte d'alcool depuis 3 semaines, que je ne finis pas : pas d'entorse à mon programme d'entraînement pour la seconde édition du Raid Aquitaine nature prévu fin mai 2009 !) en me racontant qu'ils viennent de Ceuta (enclave espagnole au nord Maroc) et font le tour du pays en 9 jours. Quand je lui dis que je compte aller en Afrique noire, elle me répond horrifiée : "Y no tienes miedo de la guerra ?!". Une occidentale vivant sur le continent africain et qui assimile Afrique noire à conflits ethniques incessants : navrant.

06/12 : Gros petit-déj' au soleil avant un nouveau trek de 5 heures : je me découvre une passion pour les longues marches solitaires. I'm a happy lonesome cowboy ... Je pars avec de l'eau, 1 paquet de biscuits et 4 mandarines affronter le Tougou n'Ammas par les sentiers de bergers. Rien de tel que ces chemins tracés par des milliers de passages de moutons. C'est lisse, ça monte régulièrement et ça permet d'observer les cabanes de fortune construites dans
les falaises par les bergers. Peu d'animaux, si ce n'est un groupe d'une vingtaine de perdrix qui font un bruit incroyable en décollant et quelques écureuils. Les cerfs sont plus haut dans les montagnes et les loups ont disparu. Simplement des touffes de thym par milliers (à moins que ce soit du gingembre ou du sarrasin), de rares feuillus et des cours d'eau qui jouent à disparaître puis réapparaître sous forme de résurgences. Un spectacle de Far west très agréable pour la rando : peu d'obstacles, excellente visibilité, pas de neige et dénivelé très raisonnable (de 1800m à 2300m). Arrivé au sommet, je mesure la distance qui me sépare des Gorges du Dadès que je pensais un moment rejoindre par les montagnes. La piste de Tamtatouchte à Msmrir fait 45 kms avec un passage à 2800m mais la neige tombée en abondance il y a 15 jours l'a rendue impraticable. Les petits chemins de nomades permettraient de couper mais il me faudrait les services d'un guide et d'un mulet pour parvenir à mes fins, à condition de décoller à 6h30 du matin. Au retour, je croise 2 bergers mais la discussion tourne court : au bout de 30 secondes, j'ai épuisé mon vocabulaire arabe et ces incultes sont infoutus de converser en français, anglais, allemand ou espagnol ... On partage donc une mandarine, ils me font une démonstration de fronde et je rentre au village, profitant des derniers rayons pour déambuler entre les kasbahs abandonnées et les impeccables parcelles de luzerne que des femmes ramènent
sur le dos dans d'énormes balluchons. Je m'arrête dans un autre hôtel demander s'il y a d'autres touristes dans l'espoir de partager les frais d'une traversée en mulet : pas de touriste mais 1 heure à me faire servir du thé. Je dîne à dessous et passe la soirée à boire du thé au romarin (à moins que ce soit du céleri ou de la salsepareille) en revisitant ma géographie des pays et capitales du monde grâce à un Atlas puis en discutant avec Ali et Mbark qui ont pris l'outare et chantent en berbère. Après avoir enregistré une chanson qu'ils interprètent fièrement s'ensuit une discussion dont je commence à avoir l'habitude. Mbark insiste pour que je trouve rapidement une femme ("un mois, ça suffit à savoir ce qu'elle a dans la tête"), que je me marie (prévoir de 4 à 7 jours de festivités) et que je fasse des enfants (le 1er garçon s'appellera Mohammed, la 1ère fille Fatima, c'est toujours comme ça) pour qu'ils puissent m'aider aux travaux des champs puis subvenir à mes besoins quand je serai trop vieux pour y travailler moi-même. Et à défaut d'enfants, une femme, au moins, ça tient chaud la nuit.

Gorges du Dadès - 7,8,9,10,11,12 décembre 2008

07/12 : J'avais prévu de redescendre à Tinerhir avec le patron mais il est déjà parti depuis belle lurette quand je me lève à 10h passées. En ces jours qui précèdent l'Aïd, c'est le grand chambardement ("les jaquettes s'agitent en ville", comme on m'explique) : il faut rentrer au
village familial après être passé au hammam, chez le coiffeur et le tailleur. Je prends un gros petit-déj' en révisant mes pays du monde puis je bouquine torse nu au soleil, sans trop savoir comment va tourner la journée (j'aurais espéré qu'il fasse mauvais pour me donner un prétexte pour rester bouquiner la jolie bibliothèque de cette paisible auberge mais il fait désespérément très beau), en discutant avec les 3 jeunes qui tiennent l'auberge ... jusqu'à ce que le cuisinier Haziz, un mince et discret Berbère de 18 ans, me propose de rentrer avec lui dans les Gorges du Dadès dont il est originaire. Le voyage est épique : le chauffeur de taxi profite du trajet pour laisser le volant à un ami à lui qui apprend à conduire. Quand il reprend le volant, je suis à peine rassuré : heureusement qu'il y a des passages où le bitume a été emporté par des crues passées de l'oued pour l'obliger à lever le pied dans ces Gorges tortueuses. Il lâche souvent le volant pour applaudir au rythme de la musique et passe son temps à trafiquer l'autoradio qui déconne. A Tinerhir, on passe par l'hôtel L'Avenir, le temps pour Haziz d'acheter une belle casquette et pour moi de retrouver le gars de la réception qui m'avait laissé son ordi. En attendant le bus pour Boumalne-du-Dadès, je croise le gars qui m'avait accompagné à l'hôtel le jour de mon arrivée, le serveur du troquet populaire puis l'accompagnateur du bus d'Erfoud : ça fait 5 jours que je suis dans le coin et j'ai
l'impression de connaître tout le monde. Arrivés à Boumalne, je crois assister à l'enregistrement d'un nouveau record mais l'absence de juge officiel du Guinness Book ne nous empêche pas de nous entasser à une bonne trentaine dans un minibus. Je suis assis sur 1/4 de fesse, je ne sens plus ma jambe gauche, ma colonne vertébrale forme 3 scolioses et ma tête est coiffée par le cheich de mon voisin. Pas pour longtemps : au bout de 10 minutes, on s'arrête environ 1/2 heure pour réparer le clignotant gauche tombé en panne. Personne ne bronche et en repartant (sans avoir réparé quoi que ce soit, soit dit en passant) ça rigole. On arrive chez Haziz. Ses 3 sœurs lui sautent au cou (ça fait 2 mois qu'il n'est pas rentré). Sa mère Fatima me tend la main gauche : la droite est remplie de henné qui sèche à l'abri d'un sac plastique. On nous fait asseoir dans le canapé face à la TV (qui diffuse un film indien), une couverture sur les genoux puis les sœurs nous servent le thé puis le dîner. Bien élevées, ces petites : elles nous remplissent les verres de thé, nous amènent les plats et nous pèlent même clémentines et bananes. Comme aucune ne connaît là où travaille Haziz, je sors mon appareil photo et toute la famille se regroupe pour voir comment c'est dans la vallée d'à côté. La maison est en dur, il n'y a pas l'eau courante mais l'électricité. Le sol est en ciment et les murs bleus sont presque vides, ce qui n'est pas plus mal, vu le goût prononcé des Marocains pour la
déco kitsch (fleurs en plastique et images de chutes de cascade d'eau dans les pastels de rose et de bleu). On m'a préparé un bon lit dans la plus grande chambre et Haziz me dit qu'il me fera découvrir demain sa région et qu'après-demain, je resterai pour l'Aïd. Je me dis en me couchant : "Si ça, c'est pas du voyage ..."

08/12 : Petit-déj' aux crêpes (msems en berbère) et pain faits maison au feu de bois. Zora se charge d'y étaler le miel, de les rouler et de nous les donner. Haziz m'amène ensuite sur les petits chemins qui longent les jardins irrigués par le Dadès pour une ballade de 10 kms jusqu'à Tamlalt, connue pour ses falaises en "doigts de singe" eu égard aux énormes roches limées par le gel et le vent et ressemblant à des énormes doigts boudinés de chimpanzés. Le temps de boire à la source, de longer des vieilles kazbahs abandonnées, d'observer grenouilles, cigognes et hérons et de zigzaguer entre figuiers, noyers et platanes. Ces Gorges sont plus larges, moins élevées et à la végétation assez différente par rapport à leurs voisines du Todra. On repasse à Boumalne : Haziz doit s'acheter un pantalon neuf pour l'Aïd et on va tous les 2 au coiffeur (3 euros la totale cheveux + barbe). En sortant, je me mange la porte bien comme il faut (les portes sont basses ici et je collectionne les bosses). En remontant à dessous (le bled d'Haziz), je fais connaissance avec Francis, un gars de Mulhouse tombé amoureux de la région qui y
revient chaque année y passer 1 à 2 mois. Plus roots, tu meurs : il a peu de bagages, des sandales aux pieds (il avait investi son RMI dans des belles shoes mais se les ai faites emporter le 1er jour en traversant l'oued en crue) et va de campement nomade en maison Berbère. Son truc : faire des portraits photo des autochtones et leur filer l'année suivante. Il compte comme ça suivre la vie des gens d'ici et tirer leur portrait à différents moments de leur vie. Plutôt que de faire une thèse sur les paysans du lac de Paladrue en l'an 1000, si il y a un jour un sociologue qui travaille sur les évolutions morphologiques des Berbère au début du XXIème siècle, on ne sait jamais ...
Le poulet mariné aux olives, oignons et raisins au dîner est succulent. Ce soir (elles font un jour sur deux avec Asna, tandis que la petite dernière Nora apprend en les regardant), c'est Zora qui était aux fourneaux. C'est elle qui a transmis à Haziz ce talent qu'il met à profit à l'hôtel Baddou. Je m'améliore dans l'usage du pain comme fourchette et je bois désormais dans l'unique gobelet familial l'eau du puits : demain, c'est l'orgie de l'Aïd, alors autant me préparer ...

09/12 : Le grand jour. Celui pour lequel on met sa plus belle tenue, on traverse le pays pour retrouver la famille au bled, celui aussi pour lequel on économise longtemps pour se payer le mouton, au pire une brebis ou une chèvre pour les plus pauvres. La journée est chargée, alors elle commence dès 8
heures. Après le riz gras et la soupe de légumes du petit-déj', le défilé commence : à chaque instant, une femme, un homme, des enfants rentrent et se déchaussent pour saluer longuement par des accolades et baises-mains (et front pour les plus anciens) chaque membre de la famille dans de longs salamaleks auxquels je me plie amusé (« Salam Aleikoum ! Labas ? Métanit ? Birher ? Allahmdoulilaih ! Borrok Aïd ! »). A chaque fois, la mère insiste pour offrir le thé et quelques pâtisseries mais les voisins (car il s'agit de tous les villageois) refusent poliment, ce qui donne lieu à 4-5 échanges supplémentaires de salamaleks. Vers 10h, on sort dans la rue où tout le monde se retrouve. Sauf Fatima qui tient la maison et Zora qui, à 22 ans, n'a plus l'âge et doit rester veiller sur le foyer avec sa mère. Même cérémonial : impossible de faire 10 mètres sans saluer tout le monde. On se dirige alors vers l'ancienne mosquée qui tient lieu de place du village pour y retrouver tous les enfants. C'est l'orgie : en l'absence de contrôle parental (les pères sont à la mosquée et les mères à la cuisine), ils s'achètent des sucreries : ça se prête les sucettes, ça se colle du caramel sur les vêtements, ça se lance des yaourts et ça récupère des bonbons tombés dans la poussière. Les emballages partent dans la nature (si le respect de l'environnement est une question d'éducation, j'ai bien peur que ce ne soit pas encore pour cette génération). Je m'interroge devant cette effusion de
sucreries : Coca-Cola a inventé le Père Noël à ses couleurs ... et si l'Aïd n'était qu'une vaste campagne de promotion financée par le LDM (Lobby des Dentistes Musulmans) ?! C'est l'ambiance d'un carnaval en France ou d'un San Ignacio au Pays Basque espagnol. Haziz retrouve tous ses amis d'enfance et les éclats de rire le disputent aux bruyantes effusions d'amitié. Puis vient le temps de retrouver la cour familiale pour reproduire ce geste d'Abraham commun aux chrétiens et musulmans. Les cris des enfants ont laissé place aux bêlements désespérés des moutons qui rejoignent eux aussi leur dernière demeure au bout d'une corde ou sur les épaules de leur bourreau. Haziz revient de la petite cour au-dessus de la maison avec le plus vieux mouton, sous le regard terrifié de ses 6 congénères à 4 pattes qui semblent capter que comme ses prédécesseurs chaque année à la même époque, il a peu de chance de revenir brouter les feuilles du prunier. C'est l'heure pour les égorgeurs, équarrisseurs et bouchers de sillonner le village armés de leurs longs couteaux aiguisés pour l'occasion. Macabre procession. Le coup de lame fatidique est rapide et précis. Je l'observe à travers l'écran LCD de mon Olympus 1030 sw, c'est quand même moins gore et plus urbain. Le plus trash, ce sont les multiples convulsions de la bête dont la tête ne tient plus au corps que par la colonne vertébrale. Une fois définitivement calmée et pendue par les pattes au prunier, le dépeceur débarque.
Visiblement soucieux de la montée de température qu'a du suivre chez le stressé équin sa dernière "prise de tête", il lui ôte sa petite laine à l'aide d'une technique aussi simple qu'efficace : un petit trou dans la peau pour souffler dedans jusqu'à ce que le mouton gonfle comme un ballon, sa peau se décollant du corps. Même procédé pour les intestins. On est peu de choses. La tête part griller sur le feu, les abats sont nettoyés à grande eau et la laine sèche au soleil, sans transition pour servir d'oreiller. Lavoisier avait raison : "Dans le mouton, tout est bon". Pendant ce temps là, mon frère se fait traiter de criminel par un véto pour avoir envoyé dans un abattoir un mouton sans médaille...
Je vous raconterais volontiers le menu du déjeuner mais j'ai tellement mangé ce jour-là que je ne m'en souviens plus. L'après-midi, le carnaval reprend et notre cortège met 2 bonnes heures à rejoindre le café du coin, saluant au passage les 283 voisins non rencontrés le matin ... et les voisines (les occasions sont rares) ! Les quelques flaques de sang ici ou là n'enraient en rien le bel ode à la convivialité qui se joue dans ce village qui s'apparente et se vit comme une grande famille. Devinez ce qui nous attend pour dîner ? En l'absence de frigo, il faut consommer la bête tant qu'elle est encore chaude. Je m'empiffre alors gaiement jusqu'à saturation de brochettes de l'anougoul (= mouton en berbère), star posthume mais incontestée de la
journée qui ressemble à un 1er de l'an chez nous, le froid en moins. Puisque j'avais donné 20 DH à dessous et Nora ce matin pour s'acheter des bonbons, j'offre à Zora un paquet de gâteaux qui sont dégustés aussi sec. Je montre mes photos de la fête à la famille en leur promettant de les leur envoyer. Nora part à la cave en s'amusant beaucoup avec ma lampe frontale sur la tête. Elle est drôlement intelligente, cette petite, mais à 13 ans, c'est déjà fini pour l'école. Malgré la visite en juin dernier de l'inspecteur venu recommander à sa mère de l'envoyer au collège, sa place est désormais à la cuisine. Pas question de payer le bus tous les jours pour Boumalne. Je propose bien à Haziz de le faire (à 1,30 euros/jour, je ne suis pas non plus Mère Térésa, et vous imaginez l'investissement si elle devient la 1ère femme Premier Ministre du Maroc ?!) mais il m'explique gentiment que c'est inutile. Trouver un travail ? Mais les filles ne travaillent pas, voyons ! C'est bon pour les Arabes de la ville, ça ! Les Berbères des montagnes, elles restent dans leur cuisine comme leurs mères et les sœurs avant elles en attendant qu'un mari les envoie dans une autre cuisine. Le goudron, l'antenne parabolique et le Coca-cola n'ont pas encore déstabilisé l'ordre social traditionnel. Après un thé et un lavage de mains grâce à une théière d'eau tiède versée au-dessus d'une bassine, tout le petit monde s'allonge en s'endormant tranquillement devant le feuilleton (indien). A
en juger par leurs interpellations en berbère à mon égard, j'ai l'impression de faire partie des meubles !

10/12 : Ahmed, le patron de l'hôtel Baddou, a appelé Haziz ce matin pour qu'il reprenne du service : sa femme est sur le point d'accoucher et il y a des clients. Dur pour Haziz qui n'aura passé que deux jours en famille dans son village où il ne reviendra pas avant 5 mois. Dur aussi pour sa mère et ses sœurs : avec un père chauffeur de taxi largement absent et un autre frère qui passe son temps enfermé dans sa chambre à fumer des joints la musique à fond, c'est Haziz l'homme de la famille. A 18 ans, il semble l'avoir bien compris, lui qui ne fume pas en famille pour donner l'exemple et qui donne un peu d'argent à sa mère pour qu'elle achète des vêtements à ses sœurs. Le mektoub (Mektoub désigne le destin. Il traduit le fatalisme présent de la culture arabe. Pour une description plus précise de toute la profondeur de ce mot, lire « L’alchimiste » de Paolo Coehlo) m'a envoyé dans une famille ordinaire. 6 enfants (4 filles : l'aînée vit à Agadir avec son mari et ne revient qu'une fois l'an et les 3 autres attendent de faire pareil, et 2 garçons qui seuls ont eu le droit d'aller au collège et de chercher un travail), pas trop riche (peu de linge, chambres presque vides) ni trop pauvre (TV, 7 moutons, quelques poules et un lopin de terre pour les légumes et épices). Je me demande quand même ce que la mère et ses 3 filles peuvent bien se raconter à
longueur de journées, qu'elles passent ensemble, jusqu'à dormir sous les mêmes couvertures.
Devinez ce qui m'attend au petit-déjeuner ?! Haziz part bosser en me disant que sa maison est ma maison et que je peux rester dans "ma" chambre autant de temps que je veux, ses sœurs s'occuperont de moi. J'insiste quand même pour refuser qu'elles me lavent mes chaussettes (un fond débile de fierté occidentale) mais je n'ai pas d'autre choix que d'accepter le pique-nique (devinez à quoi ?) et un cheich, qui me sera bien utile à la fois pour passer inaperçu et pour couvrir oreilles et cou. Je laisse à Haziz un polo et un flacon de parfum, maigre cadeau au regard de leur hospitalité. Je laisse dans "ma" chambre mon gros sac et ne prend que l'essentiel dans le petit sac à dos avant de partir moi aussi, mais pour remonter les Gorges du Dadès en VTT, histoire de ne pas rester sur l'échec de la précédente expérience, de compléter mon entraînement pour le Raid Aquitaine nature et de voir à quoi ressemblent les sommets de ce côté-ci de l'Atlas. Nora m'accompagne 2 kms jusqu'à l'hôtel où bosse son autre grand frère qui loue des vélos. Je profite du trajet pour me faire enseigner les chiffres jusqu'à 10 en arabe. Elle repart toute contente avec une tablette de chocolat et moi tout content avec un beau VTT. Direction Msmrir : 30 kms avec un col à 2000 mètres. J'en chie comme il faut mais quel plaisir d'évoluer en vélo dans ce décor de montagnes
désertiques. Je débarque en fin d'aprèm' à Msemrir dans un hôtel superbement pourri : le faux-plafond s'écroule, le lavabo fuit, les WC sont crades, la douche tordue ne fonctionne plus et je dois faire le tour des chambres pour trouver un drap et des couvertures. Inutile de dire que je suis le seul client : ça tombe bien, il n'y a plus qu'une chambre qui ferme à clés ! De toute manière, je ne me souviens plus à quand remonte ma dernière douche et j'ai pris l'habitude de faire mes besoins dans la rivière, alors le confort matériel, j'ai oublié ce que c'est. J'établis mon QG dans le café d'à côté où, miracle, je trouve une connexion internet. Le barman me laisse son troquet le temps d'aller dîner chez lui et l'hôtelier me dit de le faire prévenir quand je voudrai rentrer dormir : pas compliqués, les gens d'ici ! Je rentre vers 23h, frigorifié, et je suis finalement bien content de dîner (au lit) les brochettes de devinez quoi.

11/12 : Je réveille presque le barman quand je frappe à la porte de mon QG pour le thé matinal avant d'affronter un long périple où le "tout-terrain" de VTT va prendre tout son sens. Objectif du jour : poursuivre la route jusqu'à ce qu'elle devienne impraticable. 50 kms de piste à travers un chapelet de petits villages où les enfants m'interpellent pour demander un stylo, un bonbon ou un dirham ou simplement pour me serrer la main. Peu de dénivelé (je suis sur un plateau) mais quelques difficultés techniques liées à
l'état de la piste (boue, neige, glace). Au bout de 20 km, j'arrive à Tilmi, dernier bourg avant la très haute montagne. Faute de place (c'est jour de marché), je m'assois à la table de 2 vieux. Je n'ai pas le temps de commander que j'ai déjà un verre de thé. Heureusement que je viens d'acheter des dattes, ça me donne quelque chose à offrir en échange. Au moment où je veux payer ma tournée, l'un d'eux refuse : "Viens, c'est l'heure de manger". Après tout, c'est bien vrai et ma maman m'a appris qu'il ne faut pas dire "non" sauf si on me propose des bonbons. C'est à partager son repas chez lui qu'il m'invite. En entrée, du pain qu'on trempe dans du beurre fondu chaud (pourquoi pas ?), puis des brochettes de devinez quoi. C'est un militaire à la retraite qui a fait les conflits du Sahara occidental puis (carte de Bosnie et photos à l'appui) l'ex-Yougoslavie aux côtés des forces françaises sous mandat de l'ONU. Le plus dur, c'est de refuser les invitations à passer l'aprèm' à faire le tour des cousins et voisins pour manger le devinez quoi (c'est l'occupation traditionnelle des 4 jours qui suivent l'Aïd) puis dîner le couscous et rester dormir. Je vide mon sac de la mandarine et du Mars qu'il me reste mais il me le remplit aussi sec de cacahuètes, de biscuits et d'une bouteille de Coca. Je poursuis la piste comme promis à moi-même jusqu'à ce que mon VTT et moi soient couverts de boue et de neige fondue. Retour à l’hôtel sur
Msemrir, juste le temps de troquer VTT contre bonnet avant de monter à pied sur les collines pour le coucher du soleil. Le sport, c'est comme les voyages : plus on en fait, plus on a envie d'en faire. Après avoir traversé les champs en bord de rivière et franchi celle-ci grâce à une grosse branche jetée en travers, je cours après mon ombre grandissante et c'est en nage que j'atteins le sommet avec d'un côté le soleil qui se couche, de l'autre une énorme pleine lune qui se lève. Je croise un lièvre en redescendant. Grand moment : j'enfile une paire de chaussettes toutes neuves, souples et inodores achetées au marché de Tilmi. Le barman et l'hôtelier me laissent comme la veille leur établissement et il doit faire à peine 5°C dans le lit où je m'endors en pull, tellement recroquevillé que j'en ai des courbatures au réveil.

12/12 : Réveil matinal (8h30). Je me laisse offrir le thé par l'hôtelier et enfourche mon VTT habillé comme un oignon (collant Omar + jeans, 2 T-shirts + sweat + pull + imper, gants + bonnet + cheich). Emporté par ma fougue sportive du moment, je fais un détour pour le barrage d'Oussiki, détour de 18 km qui finit en roulant sur le mince parapet d'une conduite d'irrigation avant de parcourir les derniers mètres à pied. Le barrage est décevant mais j'en profite pour faire sécher mes vêtements et improviser un petit-déj' en maillot. Je rencontre en chemin 2 Français qui vivent à Dakhla (dernière ville marocaine avant la Mauritanie) où ils
m'invitent début janvier et qui me recommandent pour le soir l'auberge Chez Talout à Skoura. Je rends un VTT immaculé de boue puis me fais interpeller 2 fois par mon prénom sur la route de ma "famille d'accueil" où m'attend un couscous et des brochettes de devinez quoi. Comme je m'y attends désormais, je dois user de maintes formules de politesse avant de les quitter pour refuser de me faire laver mes vêtements, de rester dormir, d'emporter un pique-nique ... et de ramener Zora en France pour qu'elle me fasse la cuisine (là, j'avoue que j'ai marqué un temps d'hésitation, des fois qu'il me vienne des remords les soitrs de retour du boulot où je n'arrive pas à me faire inviter à dîner et que je me retrouve seul devant Soir 3 et une assiette de pâtes). Il fait nuit quand je débarque à Skoura, sans éclairage ni taxi et avec comme seule indication "sur la droite en sortant du village". Je marche 20 minutes avant qu'un gars me propose le porte-bagages de sa mobylette. Heureusement car en fait, c'est à 5 kms et pommé au milieu de la palmeraie. Trajet épique : sa vieille mob refuse les montées, éclaire comme un stroboscope et zig-zague entre les dattiers sur une étroite piste cabossée. Bien content d'arriver chez Talout, une auberge magnifique où je recroise pour la première fois depuis Tanger une douche, un miroir et des WC non turques.


13-14-15-16 décembre. Skoura puis Aït Benhadou puis Rabat-Casablanca - Théorie gazeuse sur les
défenses immunitaires

Ce qui devait arriver arriva. Il y a le ying et le yang, Laurel Hardy, Georges W et Saddam ... le mektoub et le côté obscur de la force mektoub. Sofiane, l'employé de chez Talout, était convaincu que c'était un mal nécessaire, une transition salutaire qui fait fonction d'essuie-glaces pour remettre les idées en place. J'aurais du m'en douter en arrivant ici. Un bel hôtel, surplombant une palmeraie de 25 km² d'où émergent quelques magnifiques kazbah en terre crue entre des parcelles méticuleusement entretenues et ingénieusement irriguées, et en fond de tableau la majestueuse chaîne de l'Atlas couronnée en cette saison d'une guirlande blanchâtre que magnifie le disque lunaire isochrome. Trop carte postale. Puis des touristes pas vraiment voyageurs. A part Béatrice Jérôme, rencontrés la veille, voici un couple de Français cinquantenaires (lui ne parle que de sa résidence secondaire en Corse et de ses amis banquiers, elle ne sait même pas où elle se trouve, se laissant guider par le chauffeur recommandé par l'hôtel, lui-même réservé par FRAM) et deux Autrichiennes qui voyagent en valise à roulettes et vanity rose fluo. Pourtant, ce serait mentir de qualifier cette journée de désagréable. Petit-déj' en T-shirt sur la terrasse puis sport : 40 kms AR en VTT pour visiter l'oasis de Sidi Flaah où je me fais une nouvelle fois inviter au thé (inutile de préciser que j'ai dû décliner les brochettes de devinez quoi et le gîte) avant
de m'arrêter à Skoura City Center pour internet. Retour interminable : vu que je fermais les yeux la veille sur le porte bagages de mon taxi-mob de peur d'être témoin de ma propre collision avec un dattier, impossible de me repérer de nuit dans la palmeraie, ce qui m'oblige à un long détour de 15 kms par la route puis la piste. Serait-ce la copieuse omelette berbère de la veille, le gavage de cacahuètes devant l'ordi ou simplement les effets secondaires du manque de convivialité populaire et la perfection inhabituelle pour moi des prestations de cet hôtel où je dîne seul sur une belle nappe blanche devant un petit feu de cheminée ? Toujours est-il que le repas passe mal, que la nuit se déroule sans que je puisse me remémorer du moindre éclat de rire ou détail croustillant de cette journée, et que je me réveille le lendemain avec une belle tourista ... A opter pour le confort, on néglige ses défenses naturelles. Au moins dans ma "famille d'accueil" du Dadès, mes sens et mes défenses immunitaires étaient sans cesse en action. Inconsciente mobilisation des ressources internes dans un instinct de survie. Démobilisé, ramolli, ectoplasmisé par une douche chaude possible 24/24h, des serviettes blanches et une chambre princière, mon corps se rebelle contre cet embourgeoisement naissant et passe sans transition de l'état solide à l'état liquide (via un bref état gazeux). En 2 jours, je parviens à ingurgiter 2 thés, 2 assiettes de riz et 1 pomme. A la différence des
internés volontaires de "Vol au-dessus d'un nid de coucou", il est temps que je recouvre mes habits de routard bobo déguisé en Indiana Jones. Et je suis convaincu que de la même manière qu'on a les élus qu'on mérite, on dessine le voyage qu'on souhaite. C'est facile : en voyage, chaque instant vous offre 1000 bifurcations possibles. Alors en avant la roots-itude ! Ça commence avec la traversée bagages sur le dos de la palmeraie, au zénith, mou comme un chamallow. Ça s'ensuit par un voyage à 8 dans un taxi jusqu'à Ouarzazate. Ça continue avec une âpre et longue négociation avec les chauffeurs de taxi pour poursuivre jusqu'à Aït-Benhadou. Et ça continue en me faisant prendre en stop par une Educ' spé Rochelaise complètement jetée. ça se finit en jouant au UNO avec les fils de l'instit' du village pendant qu'elle prend son cours d'arabe puis en jouant au jungle speed avec des Belges après qu'elle m'ait finalement redescendu à Aït-Benhadou ! Mon corps est rétabli : je lui ai fourni sa dose quotidienne de n'importe quoi. Je comprends aujourd'hui que ma Bonne-Maman soit en forme à 86 ans. La mollesse comme la dépression sont des luxes de riches. Le lendemain matin, je convaincs un Français avec qui je prends le petit-déj' d'abandonner épouse et fille à la visite de la kazbah pour marcher le long de l'oued jusqu'à Tamdacht. Ce gars (on a passé 2 heures à discuter sans que j'ai eu le temps de lui demander son prénom) a un parcours passionnant : après
une fac de sciences et un DEA de géographie humaine, il a travaillé en Mauritanie et au Bénin pour la Coopération Allemande sur des micro-projets de développement et est maintenant Chef de projet du Parc national du Mercantour. Il m'a complété ma bibliographie d'Amadou Hampâté Ba, m'a fait part de la conception de Le Clézio des milliers de petites procédures de travail qui brouillent l'analyse, m'a expliqué la gouvernance de la gestion des systèmes d'irrigation en écosystème oasien et, cerise sur le gâteau, a transformé en rêves un point d'interrogation qui me hantait (gentiment) depuis des semaines : la Mauritanie. Carte de l'Afrique à l'appui, il m'a dessiné son tracé idéal d'une traversée du pays, que je me suis immédiatement approprié. En 5 minutes, il a transformé mes inquiétudes sur un pays aux coups d'État permanents en pêches à l'aide de dauphins, océans de dunes et Méharées de déserts rocailleux avec des Maures Noirs. Après avoir traversé l'oued glacial et fait un peu d'escalade, c'est par les jardins que j'ai gravi la Kazbah de Tamdacht. Plus petite mais tellement plus authentique et moins touristique que celle d'Aït Benhadou. Je dîne avec deux Basques du sud, Ainoha Iban, qui font donc partie de ces (rares) Biscayens qui n'estiment pas qu'il est inutile de voyager puisqu'il y a tout au Pays. Ils sont néanmoins Basques et, à ce titre, légèrement traditionalistes, vu que comme ils ont beaucoup aimé le Maroc lors de leur 1er voyage ici,
cela fait la 4ème fois qu'ils y viennent. Le 17 matin, je me suis mis dans l'idée de faire du stop le long de la piste pour rejoindre le col du Tizi'n'Tichka (2200m) qui me sépare de Marrakech. La piste a l'air magnifique mais la neige tombée en abondance la veille et l'absence de souk dans les rares bleds traversés (et donc de transport) rendent mon aventure périlleuse. Je me rabats vers la route goudronnée en me faisant conduire par mes Basques à Marrakech, en me demandant ce qui aurait encore bien pu m'arriver dans ma téméraire idée originelle (mon ventre va nettement mieux, alors inutile de lui offrir en sacrifice des aventures épiques). Mon Basque est un ami du cycliste Iban Mayo mais à sa conduite, je me demande s'il ne confond pas avec Fernando Alonso. Ils s'interrogent pour savoir si les Basques sont à L’Espagne ce que les Berbères ou les Sarahouis du Maroc. Après une sinueuse mais splendide traversée de l'Atlas, ils me déposent à 14h passées place Jema El'Fna. Le plan : acheter mon visa pour la Mauritanie (je n'ai pas envie de dépendre de l'humeur d'un douanier après avoir traversé les 1500 kms du Sahara occidental) et tracer en bus pour Essaouira. Plan foireux : un flic m'affirme que les ambassades sont à Rabat et que si je me dépêche, je peux attraper le train de 15h. Quelques secondes d'hésitation : de ma confiance en son ton assuré dépend mon programme des 2 prochains jours. Je saute dans un taxi et moins d'une heure après mon arrivée dans
l'ancienne capitale du Maroc, je suis dans le train pour l'actuelle capitale. J'y croise 2 Bretonnes qui viennent chercher du travail au Maroc (je ne leur ai rien répondu, elles avaient l'air d'y croire). Quand je débarque à Rabat, sans aucune idée de ce que je vais y trouver (je suis sans guide de voyage du Maroc) mais avec la désagréable certitude que je viens de mettre un bon coup de boussole au nord, pas vraiment la route de l'Afrique noire. Rabat est une ville administrative : j'y trouve la même chose que dans les villes françaises : c'est plein de grands magasins, de distributeurs d'argent et d'Arabes. Je rejoins à pied la Médina (vu que je n'y connais rien, autant tenter la vieille ville), où je descends dans un hôtel miteux à moins de 5 euros la nuit, où je dîne dans la rue et où je rencontre un jeune qui m'explique que le footballeur Marouane Chamakh n'est pas si bon que ça car de toute façon, il n'y a pas de bon 9 sans d'excellents 8 et 10.

18/12 : J'engage la conversation avec le chauffeur de taxi qui m'amène à l'ambassade de Mauritanie sur le foot vu que 90% des rencontres commencent de cette façon : "Première fois au Maroc ? D'où ça en France ? Ah, Bordeaux, la ville de Chamakh ?!". Je lui explique donc patiemment et fort d'arguments que Marouane n'est pas un si bon joueur que ça car il n'y a pas de bon 9 sans d'excellents 8 et 10, ce à quoi il me répond que de toute manière, Platini et Zidane étaient les seuls excellents
10 de l'équipe de France. Merde, je ne sais plus quoi dire ... À 9h, je suis à l'ouverture de l'ambassade. Le retrait du visa ? "Demain midi ... Inch'Allah". J'hallucine : même l'obtention d'un visa est soumis à la volonté divine. Remarquez, le soir même, quand je demande au chef de gare de Casa sur quel quai attendre mon train pour Rabat, il me répond : "le 1er, Inch'Allah" !!! J'ai remarqué que cette formule omniprésente possède plusieurs sens : son premier est de remettre dans les mains du Créateur nos modestes destinées. Mais son sens courant tient davantage du "peut-être" et est utilisé poliment pour ne pas froisser son interlocuteur d'un non définitif. Inch'Allah veut donc aussi bien dire "Si Dieu le veut" que "parle à mon cul, ma tête est malade" ! Dans le train pour Casa, je tombe sur 2 sympathiques Flamands qui me racontent l'histoire d'un de leurs amis, parti traverser l'Amérique du Nord à pied. A pied, à pied. Quand, tombé malade, il a dû se faire conduire à l'hôpital, il s'est (une fois remis sur ... pieds) fait ramener à l'endroit précis où il avait interrompu sa route pour reprendre sa marche ! Arrivé le ventre vide en gare de Casa voyageurs, je m'installe à la terrasse du café, celui où Xavi et moi avions achevé notre voyage à Fès il y a 2 ans. J'achète quelques fruits et je commence à papoter avec mon voisin. Ahmed a 40 ans, une solide formation en gestion et 14 ans d'expérience dans le
transport logistique international. Il vient de quitter son boulot pour prendre le temps de lire Marx et d'écouter Pink Floyd. Il m'invite déjeuner devinez quoi chez lui et me sert de guide toute l'aprèm' dans une Casa qu'il connaît par cœur. On traverse le quartier colonial, on longe le marché central où Lyautey venait faire ses courses (le premier Gouverneur du protectorat Français est le père toujours vénéré de cette ville marchande moderne), on admire la grande Mosquée Hassan II (construite en 1992 grâce à des contributions volontaires du peuple Marocain ... dont la récolte fut orchestrée par le Ministère de l'Intérieur !) et on se promène dans la minuscule Médina, seul vestige historique de cette ville résolument occidentale et capitaliste. Finalement, après avoir passé 4 semaines à sillonner le Maroc des champs, je ne suis pas déçu de faire la connaissance de celui des villes, autre facette de ce pays finalement très libéral. Hassan II voulait faire de ce pays un arbre qui a ses racines dans l'Afrique musulmane et ses feuilles en Europe. C'est exactement ça : une Monarchie de droit divin (le Roi est également le "Commandeur des croyants") où la religion est un postulat social (dans la réalité, tous sont par principe croyants mais il n'y a pas tant de pratiquants que ça) mais où le capitalisme est la nouvelle foi. Casa est un chantier énorme pour se transformer à coups de tramway et d'hôtels de luxe pour devenir en 2012 le Monaco Africain, et Tanger
rêve grâce à des programmes immobiliers pharaoniques et aux investissements de Maersk de devenir un hub du trafic maritime Méditerranée-Atlantique, le Dubaï de la porte de l'Afrique. La voiture est devenue LE marqueur d'identité sociale, les citadines ont troqué leur voile pour un Carré Channel et l'alcool n'est plus tabou. Pour le plus grand bonheur d'Accor, Renault et BNP Paribas, mais également des capitaux judicieusement placés, et pour cause, de la famille royale.
Ahmed m'accompagne jusqu'à la gare de Casa port et me quitte en me remerciant d'avoir passé la journée avec lui ! Retour obligé dans l'hôtel miteux de la veille : faute de passeport, aucun autre ne m'accepte. Tout étonné de voir revenir un touriste, le gérant me confie la suite princière : le lit penche, il manque un carreau à la fenêtre qui ne ferme pas et la porte laisse passer la lumière des escaliers, mais j'ai une vue imprenable sur la rue ! C'est cavalier ici : ce matin, j'ai passé 1/4 d'heure à attendre quelqu'un à la réception avant que, maugréant à voix haute, le comptoir ne me réponde : le gars dormait derrière sous une micro-tente !

19/12 - Visite matinale de la Médina, du joli quartier des Oudaias puis de l'esplanade qui fut le chantier de ce qui devait être la plus grande mosquée du monde. Il ne subsiste que le massif minaret : son géniteur a décédé avant le terme de son pharaonique projet. Petit-déj' pâtissier, impression et envoi des photos promises à ma "famille
d'accueil", et direction l'ambassade. En attendant le précieux sésame Mauritanien, je fais connaissance avec un couple Polonais puis 2 potes Espagnols qui descendent à Bamako en fourgonnette. Bilan : on embarque tous les 5 ! Deux belles paires de doux dingues. Les étudiants Polonais disposent de 3 semaines de congés. Ils ont pris le bus jusqu'en Allemagne, l'avion pour Fès, et leur objectif est de voir "l'œil de l'Afrique" (un cratère de 80 kms de diamètre dans l'Adrar Mauritanien) et un Parc naturel près de Dakar (soit environ 6000 kms de trajet), tout ça parce qu'ils ont vu de belles photos de ces 2 endroits ! Quant aux Espagnols, des travailleurs saisonniers, ils veulent rejoindre Bamako parce qu'ils y ont trouvé sur internet l'adresse d'une free party pour le 31 décembre. Ils ne parlent pas français, distribuent des stylos à tous les gamins qui leur en demandent et n'y connaissent rien en mécanique. Quand je quitte ce joyeux équipage qui tient autant de la troupe de saltimbanques que du radeau de la méduse, je me dis que j'aimerais bien suivre en caméra embarquée ce drôle de convoi de magnifiques inconscients du voyage. Je me permets de les prévenir qu'il vaut mieux faire le plein de monnaie (pas de distributeur en Mauritanie), de carburant et d'eau avant d'attaquer la "route de l'espoir" (Nouakchott-Bamako). Leur équipement fait toutefois envie : 1 grosse camionnette équipée d'un matelas, d'un nécessaire de cuisine, de 2 VTT,
d'un ordi pour la musique et les photos, et plein de ballons de foot. De quoi faire le tour du monde, en somme ...


Essaouira – 19-20/12 – La fureur de vivre

J'ai beau me dire, alors que mes nouveaux amis saltimbanques me déposent à 1h15 du matin à la station service d'Essaouira, que je suis complètement inconscient d'arpenter en pleine nuit avec toutes mes affaires les rues d'une ville africaine inconnue, je n'arrive pas depuis plus d'un mois que je suis au Maroc à ressentir le moindre sentiment d'insécurité. Les 2 fois où j'ai loué un vélo, pas d'antivol : ça semble inutile ici. Des préjugés ?! Je réveille un gardien pour qu'il m'ouvre son hôtel, j'inaugure mon bouche-évier acheté au mini-Casino de Bayonne (vous avez déjà vu des hôtels équipés de cet accessoire indispensable pour faire des mini-lessives dans un lavabo ?) et m'endort comme une masse.
Somptueuse Essaouira. Cet ancien comptoir que les Portugais ont baptisé Mogador a conservé tant le charme de ses premiers colons que l'insouciance des hippies qui y ont élu domicile dans les années 60. Vous prenez Saint-Malo que vous peignez en blanc, vous y collez la tranquillité de Chefchaouen et l'animation nocturne de Fès, vous y flanquez la baie d'Hendaye et vous comprenez la magie qu'entoure la mythique dénomination de Mogador. Quoi de mieux que de louer un longboard pour épouser l'ambiance paisible du lieu ? Idéal en tout cas pour prendre les jolies petites vagues qui s'égrènent à
l'abri du fort. Le paséo sur le marché aux poissons baigné des cris de mouettes et du soleil couchant est un pur régal. L'assiette de crevettes, sole, calamars et seiches, grillés devant moi et revêtues d'un modeste filet de citron, un bonheur. Cela me rappelle un week-end au Pays Basque en septembre dernier : le dimanche, j'étais aller chercher ma planche à Anglet, direction la Côte des Basques, pour surfer jusqu'au coucher du soleil. La meilleure friture d'éperlans du monde, dégustée en combi à la terrasse du bar qui a vu naître le surf. Il faut avoir goûté à la sérénité qu'offre le fait de passer plusieurs heures consécutives sur l'eau pour apprécier toute la saveur d'un demi-citron. Après une telle orgie des sens, je passe toute la soirée à la terrasse d'un café, sifflant 3 théières, baigné de musique gnaoua.
20/12 : J'avais prévu de me réveiller pour voir le lever du soleil, faire un footing sur la plage et flâner dans la Médina. Bilan : petit-déj' à 10h à l'hôtel et bus à 11h30 pour Marrakech. Je profite du trajet pour lire Le Monde : rien de bien joli-joli en Occident. Cela confirme les quelques nouvelles qu'on m'envoie ou les infos sur Yahoo. Je suis pris entre la satisfaction d'être bien loin de la couleur grisâtre que ça m'inspire et l'angoisse de me dire qu'il va bien falloir que j'y retourne dans quelques mois. Ici, on me demande si ce n'est pas trop dur "la crise" en France. Je ne sais pas quoi répondre : "M'en fous,
j'suis fonctionnaire" ou "T'inquiète, on nous enlèvera pas le frigo plein et l'écran plat".


Ma rrakech - Taroudant - Tafraoute - Tiznit / Du 21 au 27 décembre 2008 – Ménage à 3 dans l'Anti-Atlas


A Marrakech, je réserve une chambre triple à deux pas de la Place Jema El'Fna et vais chercher Gaël Sylvie à l'aéroport. Je sympathise à l'aller avec le chauffeur de bus, qui gagne 500 euros par mois, ce qui est un salaire honorable ici. Je me prépare à changer de rythme, à passer du mode "grand voyage solitaire" au mode "vacances entre potes". Même si la (relative) solitude me convient étonnamment bien depuis 1 mois, cela fait plaisir de partager des moments avec des amis. Surtout quand ils ont envie de faire des trucs de routards, de louer une voiture et de partir vers le sud. C'est amusant de les voir s'émerveiller de tout : je me rends compte qu'après plus d'un mois ici, je me suis déjà habitué à pas mal de choses. On dîne parmi les dizaines de bouis-bouis fumants de la place mythique de Marrakech, entre groupes de musique sur ampli à piles et conteurs publics.

21/12 - Au réveil, on négocie la location d'une Logan Dacia à 25 euros/jour, on se promène dans un jardin public et cap sur les montagnes. Dans le village où on s'arrête pour déjeuner des brochettes au bord de la route, Sylvie s'exclame : "Oh, regardez la cigogne sur la cheminée là-bas !" Le serveur, qui a entendu, se permet :
"Ce n'est pas une cheminée, madame, c'est le minaret de la mosquée ..." Énorme. Elle se traînera le coup de la cheminée tout le voyage. Sur la route du col du Tizi'n'Test, on croise une étrange réserve de chasse de mouflons tachetés. On passe la nuit à Tafinegoult, chez le tenancier de l'épicerie, après une partie de billard dans son bar non chauffé. Il nous montre comment il produit l'huile d'olive et celle d'argan, pendant que sa femme (il ne lui a pas trop laissé le choix, en fait) nous cuisine un délicieux taDjine (très important, le "d" dans taDjine, Gaël y tient beaucoup, il a même une théorie selon laquelle les Marocains qui abusent de ces plats en guise de téléphone deviennent maboules - Outre les taDjines, Gaël passe son temps à chercher des loukoums ... euh ... le Maroc n'est pas le Liban, gars).

22/12 - Sur la route de Taroudant, nous avons l'extrême honneur de rencontrer, trônant sur sa mobylette surannée, celui qui se présente comme "le responsable des forces auxiliaires du barrage d'Ouled-Teima" (!) qui nous explique le fonctionnement de son ouvrage. On s'éprend immédiatement de Taroudant : rien de fabuleux, mais tout le charme et la tranquillité d'une ville moyenne Marocaine. 2 souks, 2 places centrales, une Médina ceinturée de hauts remparts patinés, des pâtissiers et des coiffeurs à tous les coins de rue ... On descend dans un hôtel un peu miteux mais nos chambres surplombant la place centrale nous offrent
l'agréable spectacle de son activité incessante. Dans la chambre d'à côté, celle de celui qu'on a surnommé "tournedos l'asticot", un touriste Français qui cherche des amis à tout prix (la première chose qu'il fait est d'installer des petites enceintes sur la fenêtre de sa chambre pour attirer son monde). Puisque je parle maintenant quelques mots d'arabe, que je suis là depuis plus d'un mois, que je n'ai personne à qui faire des papouilles, que j'aime conduire et que je suis le moins autiste du groupe, je suis désigné "guide" par mes 2 compagnons. N'étant pas un meneur spontané doté d'une légitimité charismatique naturelle, j'apprends ce rôle que je décide de prendre à cœur, ne serait-ce que par jeu, et pour combattre ma velléité latente. Rapidement, je me rends compte qu'il est inutile de demander leur avis quant à la direction ou à l'opportunité d'une halte (ça se traduit souvent par : "Ben on pourrait aller par là, mais j'en sais rien, moi, vous en pensez quoi vous 2 ?"). Autant décider tout seul sans concertation et se fier à l'instinct. Finalement, je suis assez d'accord avec mon ami Fred, selon lequel la "dictature éclairée" est le meilleur des régimes, et avec mon ami Bibi qui, quand il est pommé dans les rues de Bayonne pendant les fêtes alors qu'il amène 12 potes dans une super penia, me glisse doucement : "Bon Guillaume, là, j'suis complètement perdu mais fais comme moi, marche d'un pas assuré et
ils ne remarqueront rien".

23/12 - En tant que guide, je décide de réveiller mes 2 loukoums à 10 heures, je leur donne 15 minutes pour être attablés sur la terrasse, le temps d'aller chercher pâtisseries et fruits au souk (que Gaël s'évertue à prononcer "zouk") et de nous faire monter une théière du bar situé au rez-de-chaussée de l'hôtel. On passe la journée à faire le tour de la ville sur ses majestueux remparts, d'où Gaël, à l'occasion d'un passage surplombant un magnifique riad de luxe, va fantasmer sur une créature de rêve qu'on appellera "Berbera". Affamés par cette longue journée de promenade, on dîne dans un snack : par gourmandise, on commande après notre taDjine un panini au poulet ... sa sauce jaunâtre y est certainement pour beaucoup dans le soudain accroissement de consommation de PQ des jours suivants.

24/12 : A la pause déjeuner d'Aït-Baha, après une traversée du "zouk" très viandeux, je déloge (vous devinez où et pourquoi) un chat en train de laper le fond des WC turques ... Plus nous avançons vers Tafraoute, plus la route devient superbe. Les arganiers laissent place aux cactus, les habitations deviennent de plus en plus clairsemées et les vallons se transforment en dômes rocailleux et rougeâtres. Je regrette de ne pas avoir emmené de lecteur MP3, j'aurais volontiers écouté "Nothing 'cept you" reprise par Sixteen Horsepower. Nous échouons à l'Hôtel Tafraoute dans la ville éponyme : 1
chambre triple où le plafond de ce qui a dû être une penderie sert de poubelle. Gaël apprécie : plus c'est pourri, plus il a l'impression que c'est authentique. C'est comme les villages en terre cuite, qui lui font dire "sont mignons les Noirs avec leurs maisons en bouse ..." On dîne chez Mouss Diouf un couscous végétalien en guise de réveillon de Noël : la sauce du panini n'est pas encore complètement extériorisée.

25/1 2 - Magnifique ballade au départ de Tafraoute au milieu d'un décor surnaturel d'énormes rochers de grès érodés par les vents, plus ou moins agrégés. Les autochtones (notamment ceux qui ont trop téléphoné avec leur taDjine) y imaginent le chapeau de napoléon ou une tête d'ours. Moi, j'imagine (Cf. photo) un vieil indien qui fume le calumet de la paix. Dans ce décor de western propice à la fantaisie, Gaël et Sylvie enregistrent un mini-film d'une tempête dans une palmeraie fait aux ombres chinoises (imaginez un peu ce que j'endure). Un vieux nous invite à boire dans un puits, un berger arrête sa mobylette pour nous accompagner jusqu'à un petit chemin qui nous mène dans un chouette village à la mosquée rouge, où le proprio d'une maison d'hôtes temple du kitsch nous offre le thé. Je cueille quelques fleurs à l'aide de la macro de mon appareil photo, notamment celles d'amandiers, toutes blanches. On dîne des keftas, mais le jus d'avocat pris en accompagnement aurait pu suffire à nous rassasier.

26/12 - Après 3/4 d'heure
d'une route qui s'achève par une sinueuse piste en ciment (nous avons tous prié très fort pour n'y croiser personne), on atterrit dans un village complètement perdu, visible de nulle part, qu'on ne découvre qu'au dernier moment. Mes 2 asociaux d'acolytes élisent "Guili-guili" (me rappelle plus du vrai nom mais c'était quelque chose comme ça) comme "village de rêve" et s'y inventent une vie dans laquelle ils seraient décorateurs de jardins, animateurs d'émission culinaire ou profs (Gaël : "tu veux que je sois prof de quoi ici ?", Sylvie : "ben de science politique, qu'est-ce que tu sais faire d'autre ?" ...). L'ascension du Jbel Lekst nous change du décor de la veille : on est passés à de la moyenne voire haute montagne qui nous oblige à faire un peu d'alpinisme et pas mal d'orientation hasardeuse (le soi-disant plan du coin ressemble à un dépliant touristique grossier et les altitudes varient de 400 mètres entre le Routard, la carte Michelin et le plan local). On fait tout de même 800 mètres de dénivelé sur des petits sentiers keirnés pour atteindre fièrement notre but sous un vent à décorner les bœufs mais avec une vue splendide sur toutes les vallées environnantes baignées de la brume tombante.

27/12 - 3ème petit-déj' consécutif à L'étoile d'Agadir (on doit descendre 1 baguette chacun, 1 litre de miel, 1/2 d'huile d'olive et 2 pots de confiture à chaque fois). 3ème ballade dans le coin, 3ème ambiance :
celle du jour commence à Aït Mansour à suivre l'oued qui serpente au milieu d'imposantes gorges rougeâtres. Au fond de celles-ci, des palmiers et des petits jardins qui longent de part et d'autre l'oued et ses canalisations d'irrigation. A peine quelques mètres plus haut, d'immenses étendues pentues sur lesquelles jamais une goutte d'eau ne semble avoir coulé. On quitte les bords de l'oued pour pique-niquer des sandwichs de kiri aux poivrons (merci Gaël) et on redescend 2 heures plus tard entre les cactus et une vipère dans une belle palmeraie. Sur la route de Tiznit, je m'amuse à prendre exactement la même photo que le matin-même : la luminosité a changé, le résultat n'a rien à voir. Les immenses steppes avant le col du Kerdous sont somptueuses. On se surprend à s'extasier devant un feu tricolore à l'entrée de Tiznit : ça fait une semaine qu'on en a pas croisé un seul (pas comme les éclairages publics dont ils raffolent par ici, surtout dans les zones non urbanisées, ce qui est du plus bizarre effet).

28/12 - Ballade matinale au pied des remparts de Tiznit après un petit-déj’ au jus d’amande et aux crêpes d’huile d’olive ou de miel. L’arrivée à Mirleft nous fait l’effet d’un coup de massue. Au lieu du spot de surf dans un petit village de pêcheurs qu’on pensait y trouver, ce sont de grosses baraques devants lesquelles sont garées des Land Rover immatriculées 75 ou 92 qui s’étalent devant nous. On repart immédiatement, vers Sidi-Ifni … qui nous fait une
première impression guère moins pire. Cette ancienne enclave restée espagnole jusqu’en 1969 est largement bétonnée et les immeubles coloniaux encore murés. La carte Michelin nous indique que c’est la fin de la route goudronnée qui longe la côte vers le sud et les petites collines derrière le littoral ne nous paraissent guère propices aux randos comme solution de repli. La déception se lit dans le silence qui accompagne toute l’aprèm’, passée à errer le long de la Barandilla (esplanade qui surplombe la plage) et à noyer notre hébétement dans des sardines grillées accompagnées de plusieurs thés. On est coincés dans un cul-de-sac, pris au piège d’un littoral squatté par des camping-cars allemands équipés de panneaux solaires, d’un auvent plus grand que mon salon, et de guirlandes de Noël, venus chercher l’ailleurs et les grands espaces en se rangeant bien proprement les uns derrière les autres. Personne dans les rues, à part quelques jeunes qui distraient leur oisiveté sur des mobs en écoutant Bob Marley avec des marques de surf sur le dos, tristes avatars décolorés d’acculturation touristique illusoire. Le jour déclinant, on s’éloigne sans grande conviction du bord de mer, déboussolés et abattus à l’idée de devoir rester dormir dans ce bled amorphe.
Je suis très très loin de me douter que je n'arriverai à le quitter qu'une semaine plus tard ...


29 décembre – Ifni l'infini

Le Routard et la carte Michelin nous indiquent qu’après la route goudronnée qui
se termine a Sidi Ifni, il y a une piste qui continue en un bel itinéraire de promenade sur le littoral en direction du sud, vers Foum Assaka, à 18 kms de là. On se dit qu’on va y aller à pied, on verra bien sur place si on peut squatter quelque part ou se faire ramener. On se rend tout d'abord en voiture jusqu’au port de pêche, d'aspect bien paisible pour un lieu réputé non seulement pour la qualité des sardines qui y sont ramenées mais également pour constituer le point de départ des manifestations sociales dans le secteur. La route venant d'être goudronnée se poursuivant et faute de joli sentier apparent sur les falaises, on poursuit en voiture. Après la décharge publique, Sidi Ouarsik (sans Hutch) nous offre un très joli point de vue sur les falaises alentour ainsi que la rencontre avec Mbark qui rentre avec sa canne à pêche et nous donne rendez vous pour le lendemain matin 7h si on veut l'accompagner à la pêche au poulpe. C’est en milieu d'après-midi, après une belle ballade le long de l'oued, qu’on débarque à Foum Assaka, village fantôme (95% des habitations en parpaing sont inachevées, les travaux ayant été interrompus par l’armée faute de permis) en bord de mer, a l’embouchure de l’oued (qui semble cependant s’arrêter 30 mètres avant l’océan). Quand je reviens de mon footing improvisé, on décide de passer la nuit sur place. Je passe un bon moment à ramasser du bois et trouver un squat : inutile puisqu’on trouve asile chez Hassan Wallou et 3 Bordelais qui nous
font cuire au feu de cheminée leur prise du jour, qu’on partage avec notre délicieux filet de dinde (« bibi » en arabe) et nous invitent à passer la nuit sur des nattes dans leur salon.

30 décembre

Il ne fait pas encore jour quand on quitte Foum Assaka sous un vent et une pluie fine qui auraient rendu impossible une nuit à la belle étoile. Mbark est étonné de nous retrouver devant chez lui alors que le jour se lève, mais on a pensé que pêcher le poulpe était une façon originale de débuter la journée. On le suit donc tant bien que mal, le ventre vide et pas encore vraiment réveillés, le long des falaises puis en bas de celles-ci, pendant 2 kms. Le temps d’atteindre notre destination, un espace rocailleux dévoilé par la marée basse, je réalise tout ce qui nous sépare de lui. C’est sa façon de sautiller d’un rocher à l’autre et de porter les tiges métalliques, qui me font penser à un chasseur Bushman et me font comprendre que derrière la désinvolture de notre discussion d’hier, il y a la vie d’un modeste pêcheur africain. Mbark a une paire de sandales, un pantacourt en toile qui a dû couvrir ses chevilles et ne pas être marque par le sel dans une vie antérieure, et une chemisette. La même tenue que la veille. Le fruit de sa pêche, c’est son menu du jour. En cas de bonne prise, il confie son excédent à un voisin qui a la chance de posséder une mobylette le vendre au marché de Sidi Ifni moyennant une commission. Cela lui rapporte de quoi acheter coriandre, ail,
oignon, citron et tomates qui agrémentent le poulpe. Et de quoi ne pas dépendre financièrement de ses parents, ce dont il est le plus fier. De quoi enfin acheter la méthode Assimil’ anglais et espagnol. Mbark écoute Radio 2M, francophone et tente d’apprendre par cœur les refrains des tubes anglo-saxons. Car Mbark a un rêve : être réceptionniste dans un hôtel de Tafraoute. Ses amis d’école en partageaient un autre : ils doivent maintenant vendre des colliers sur la plage de Malaga, à moins qu’ils n’aient nourri de leur personne les sardines qu’ils pêchaient avant-hier dans une embarcation qui a servi depuis à un aller simple pour les Canaries. En attendant Tafraoute, Mbark pêche à la ligne depuis la falaise (sole, sare, maigre, …) à marée haute et le poule à marée basse. Enfin, le poulpe, il le chasse plus qu’il ne le pêche. Grâce à une tige métallique au bout de laquelle un crochet permet de débusquer puis d’éperonner le poulpe, tapi sous les rochers en attendant de voir passer puis de « tentaculer » au vol un petit poisson ou un mollusque. C’est pas bien compliqué, mais ça nécessite tout de même de parcourir penché et les pieds dans l’eau pas mal de distance pour parcourir toutes les caches possibles. Et à 8h du mat’, le ventre vide, après déjà 2 kms dans les pattes et 20 minutes de voiture, ben les touristes, ils attendent que Mbark et son pote Moustafa, ils les pêchent tout seuls, les poulpes … Tous ? Non ! Le guide gaulois, portant haut le valeurs du courage et de
l’aventure, résiste encore et toujours à la faim et à la fatigue. Et c’est comme un prince qu’il vient jeter aux pieds de Mbarkar sa lance ornée d’un poulpe rugissant (sauf que Gaël lui ayant passablement charcuté le bulbe en essayant de le choper, elle est plus morte que vive, la bestiole). Drôle de bête tout de même : la tronche des méchants de « Mars attacks », une douzaine de tentacules dont les ventouses se collent sur les rochers comme sur les bras (beurk …), le bec d’un perroquet caché sous la poche ventrale et une réserve d’encre derrière le crâne. Et ça se meut (comme une vache) aussi bien dans l’eau que sur terre. Mark et Moustafa en chopent une bonne douzaine qu’ils vident de leur poche d’encre et battent sur les rochers afin d’assouplir la chair et d’en faciliter la cuisson, avant de rentrer au cube. Aller-retour à Sidi-Ifni pour faire quelques courses pour la sauce des poulpes et les ravitailler en eau douce (bon, d’accord, la vérité, c’est qu’on meurt de faim et comme les poulpes, ça et 2 heures à bouillir, on se fait un poulet-frites à 3 en attendant). Le cube, c’est le logement de Mbark. Imaginez un cube blanc, sans fenêtre, de 5 mètres d’arête. A gauche, un évier. A droite, couvrant les ¾ de la pièce, une surélévation de 50 cm. Dessus, des matelas posés autour d’une petite table. C’est tout. Aussi sobre qu’apaisant. Un pur havre de paix, qu’on a quitté qu’à la nuit tombante. L’extérieur est aussi extravagant que l’intérieur. Ce cube, comme les 3 autres à
côté, semble avoir été posé au bord de la falaise comme on aurait jeté un dé face à la mer. Dehors, un vent de tempête qui transforme en fontaine les embruns des vagues puissantes qui s’écrasent bruyamment sur les rochers en contrebas. Dedans, la flamme figée de la bougie centrale qui éclaire les gestes appliquées de Mbark découpant les poulpes, dans un silence seulement rompu par la petite radio qui capte aussi bien qu’un cargo écoutant la météo marine en mer d’Iroise. A peine arrivés, on s’allonge sur les nattes et on s’endort aussi sec. L’ambiance intimiste et paisible qui baigne ce cube possède un pouvoir inhibiteur sur le système nerveux aussi efficace qu’étonnant. On se fait réveiller pour déguster jusqu’à n’en plus pouvoir l’énorme et succulent plat de poulpes … et on se rendort ! Entre deux sommes, entre deux thés, on passe sans transition de l’obscurité et du silence cubiques à la violence des éléments extérieurs. Assis sur les marches d’entrée, on assiste fébrilement à la lutte sans merci entre le chergui (vent chaud d’est chargé de sable) qui frappe sans relâche la houle marine qui lui fait face. Repus, anesthésiés, envoûtés, on est incapables de faire quoi que ce soit, si ce n’est s’interroger sur la destination des mouettes ou sur la nature de cette funeste relation entre les marées et le cycle lunaire. En prenant chaleureusement congé de Mbark à qui je laisse « Léon l'africain », il me répond : « Oh, c’est naturel. Puis vous n’êtes pas les premiers ni les
derniers qu’on accueille de la sorte ». Je suis d’abord surpris par cette phrase qui relativise telle une sentence tanceuse et comminatoire l’authenticité de notre rencontre et la pure beauté qui a baigné cette journée. Avec le recul, je trouve cette première réaction prétentieuse. Pour lui, ce ne fut en effet qu’un jour ordinaire de pêche. De pêche pour survivre. Seulement agrémenté d’une éphémère rencontre avec 3 des nombreux touristes qui passent par ici à longueur d’année. Ce n’est pas parce que je me suis enflammé que je dois exiger de mon interlocuteur qu’il en fasse de même …

31 décembre. J’hésite à accompagner Gaël et Sylvie sur la route du retour pour passer le réveillon avec eux, mais ça me remettrait un coup de boussole au nord et comme le plan est de profiter du littoral marocain pour faire encore un peu de surf, autant rester là. Gaël abrège les « salamadeks » d’adieu, je récupère leurs euros … et ma solitude. Le pincement au cœur qui s’ensuit est de courte durée : alors que je me rends Barandilla pour me renseigner sur les locations de planche, j’accoste un gars attablé au café « Chez Hazziz » derrière une théière, une capuche et Les Inrocks. Autrement dit, 3 bonnes raisons pour moi de l’accoster. Yann. On ne se quittera plus jusqu'à mon départ d’Ifni, 5 jours plus tard. Ou plutôt, on passera 5 jours à se quitter et à se retrouver. Yann a 31 ans, une bonne gueule et un sourire qui le rendent immédiatement sympathique. Originaire des Côtes d’Armor, il
vit entre son appart’ à Monmartre, son atelier proche de Versailles et les plateaux de tournage. Car Yann est décorateur dans le cinéma, rempailleur de chaises Louis XV, ancien ingénieur commercial à La Défense, chineur du dimanche et éternel voyageur dans l’âme. Autant par nécessité professionnelle que par choix de vie. Il a connu Sidi Ifni au printemps dernier pour les besoins d’un tournage. Qui a duré 3 mois. Largement de quoi connaître cette petite ville et s’en éprendre. D’autant que pour les besoins du film, il a dû transformer la maison du Commissaire, recouvrir de terre battue la rue de l’hôpital, faire bosser les tourneurs et fraiseurs du coin pour reconstituer des meubles, les peintres pour patiner une vieille maison, et faire profiter bars et hôtels des (larges) indemnités journalières allouées par la production. Et refourguer avant de partir, aussi intelligemment que possible, tous les matériels ayant servi à ses décors. Largement de quoi se faire interpeller à chaque coin de rue alors qu’il remet depuis la veille les pieds ici, pour vacances cette fois. Il me présente à Daniel, un expat’ Français - la cinquantaine passée - échoué ici depuis 7 ans, Hazziz – le gérant du café- qu’il a rebaptisé « Ministre de la culture » pour sa culture musicale et ses talents de photographe, et le vendeur de beignets à 2 DH chez qui il se rend tous les soirs à 17h. Je le quitte pour réserver au Suerte loca une planche pour le lendemain, avaler quelques sardines grillées … et le
retrouver au coucher du soleil, aux beignets bien sûr. En ce soir de réveillon, j’ai prévu de faire … rien ! Je songe aux divers excès auxquels mes compatriotes doivent se livrer à l’heure qu’il est alors que je me couche avant l’heure fatidique. Ici, on est passés e l’an 1430 de l’hégire depuis 3 jours …

Bouanané !

01/01/2009 du calendrier grégorien – Ma bonne intention du jour est de commencer l’année 2009 comme un sou neuf. Je porte au pressing les 2/3 de mes vêtements que des mini-lessives n’ont nettoyé qu’en surface, j’emmène mon unique paire de chaussures fermées au cordonnier pour recoller et recoudre une languette, je poste quelques photos-cartes e vœux et je pars me faire récurer moi-même dans les rouleaux de l’Atlantique. Deux heures de surf pour attraper passablement 2 vagues. Je me gèle dans ma combi shorty et suis incapable de manier la mini-Malibu louée. Les vagues sont nettement plus impressionnantes vues d’en bas que des terrasses de la Barandilla.. Même les mouettes me narguent : ce sont elles qui prennent les tubes. En rentrant, je croise Daniel avec lequel je partage quelques beignets. Yann a laissé un mot à l’hôtel et Saïd, l’employé de son hôtel, m’indique que je peux le retrouver chez Hazziz. Je suis comme chez moi ! Je passe récupérer ma chaussure réparée (moins d’1 euro …) et mes vêtements comme neufs. Yann me raconte la « dark side of the moon » de Sidi-Ifni, celles de la corruption, des caïds de chaque quartier et des violentes
répressions policières qui ont suivi les émeutes du 7 juin 2008 alors que les pêcheurs avaient bloqué le port pour réclamer l’implantation de conserveries sur place. La transition démocratique se fait au rythme toléré par Rabbat et les chérifs locaux …

02/01 – J’ai mis le réveil à 7h pour profiter de la marée basse pour rejoindre par la plage Legzira, un coin paradisiaque à 8 kms de là. Je traverse au soleil levant la ville qui se réveille doucement, j’avale un thé et un jus d’orange et me lance pour 3 heures d’une magnifique ballade entre falaises à cormorans et petites criques à pêcheurs. Impossible d’éteindre mon appareil photos plus de 5 minutes consécutives. Alors que je raconte à un vieil Anglais que je suis en train de m’éprendre pour Sidi-Ifni où je réside à l’hôtel depuis 5 jours, il me répond avec cet humour so british : "Falling in live with an hotel ? Uh … you should go to a doctor ! ». Je retrouve Yann sous une des 4 arches naturelles creusées dans la falaise par la mer. Daniel, venu là prendre un « nous-nous » (café crème), nous ramène et nous invite à prendre un café chez lui. Je passe un moment à regarder le soleil se coucher sur le port, au pied du phare. Séance photo de mode avec Mil, une fillette au chapeau au pied du phare. Je retrouve Yann aux beignets, accompagné d’un réalisateur de cinéma qui m’explique comment il va s’y prendre pour adapter à l’écran la vie de 3 anciens flics reconvertis. Puis on discute longuement. Du fait que notre mode
de vie occidental nous interdit d’en vivre plusieurs … Des jolis mots qui lui viennent à propos de la notion de voyage alors que je lui demande ce qu’il a pensé de mon blog … Des bouquins de Paolo Coehlo … Du fait qu’en achetant notre liberté par des voyages, on réduit d’autant celle de ceux qu’on visite en leur faisant miroiter notre culture … Du hasard en voyages … Du truandage marocain qui s’apparente davantage à des petites arnaques dont on est en réalité complices … Histoires de …

3 janvier – Tout comme j’avais pris ma revanche sur le VTT dans le Dadès après une première occasion manquée, je suis bien décidé à repartir à l’assaut des rouleaux de la baie d’Ifni. Je n’avale qu’un jus d’orange, quelques pâtisseries et un thé pour être affûté comme un dieu sur ma planche. Un méga-longboard de 2,50 mètres en résine sur lequel est écrit « local hero », ce qui me donne du courage en enfilant une combi intégrale. Quand je parviens à passer la barre après avoir lutté contre les courants et m’être fait refoulé plusieurs fois, je n’ai déjà plus de forces. Peu importe. Le seul fait d’être là, assis sur l’eau, balancé par la houle, à observer les oiseaux longer la falaise d’Ifni, me suffit. Vous avez déjà remarqué que les mouettes n’arrêtent pas de regarder d’un côté et de l’autre en planant ? Quand je repars au combat, c’est mon leash qui me trahit : 4 fois il cède, 4 fois je suis obligé de regagner le rivage à la nage récupérer ma planche échouée sur le sable. Après 2
heures de combat acharné, m’être mangé le surf dans la mâchoire, et avoir réussi à le fendre (je peux ainsi rajouter un longboard à la liste des ustensiles sportifs esquintés par mes soins …), je rends les armes, épuisé mais heureux : j’ai réussi à prendre une belle vague. Au surf shop, je matte avec les employés un DVD de Gad El Maleh, le temps de retrouver l’énergie pour enlever ma combi. Puis il est temps de faire ma tournée d’adieux à cette envoûtante bourgade au charme aussi indescriptible que discret. Tel Ulysse obligé de s’enchaîner au mât pour résister au chant des sirènes, je me suis promis d’émigrer le lendemain, avant de succomber définitivement à la douceur et à la perfide nonchalance qui plonge les voyageurs s’attardant par ici dans une irrémédiable neurasthénie. Dernier thé sur la Barandilla, dernières oranges pressées à la terrasse du Miramar, dernières pâtisseries offertes aux 2 filles qui tiennent le chawarma face à l’ancien ciné et dernier coucher de soleil au pied du phare. Je me rends compte que je connais l’endroit où l’on sert le meilleur café de la ville, celui où l’on déguste le tajine au poisson le plus frais. Les horaires des marées comme celui des gaufres. Le jour du marché dans le village berbère le plus proche comme celui du couscous. La connexion internet la plus rapide comme le marchand de fruits le mieux achalandé. Ce soir, arrivé en descendant des collines où il est allé admirer le soleil plonger sur la ville, Yann me fait 3 beaux cadeaux de
départ. Une clé USB de 4 Go bien pratique pour stocker mes photos. Une photo de Sidi Ifni prise par le photographe du tournage (Cf. photo ci-dessus). Et une séance de cinéma dans la plus belle salle de projection qui soit ici : le salon de la maisonnette qu’il a louée pour quelques jours. Deux matelas à même le sol, son ordi posé sur une table basse et une bougie entre nos deux couches. Into the wild nous plonge dans l’histoire (vraie) d’Alexandre Supervagabond qui a quitté famille et études pour trouver en Alaska un illusoire état de nature. Je ne partage pas l’avis liminaire de Lord Byron (« Je ne méprise pas les hommes mais je préfère la nature ») mais ce film sur un voyage absolu ne peut pas me laisser indifférent alors que je m’apprête à partir pour les immensités sahariennes de Mauritanie.
En voyage, paradoxalement, il n’y a que peu de hasards. Longue et belle route à toi, Yann le vagabond super. L'hôtel est censé être fermé à mon retour mais l’employé a laissé sa fenêtre ouverte pour me faire comprendre qu’il est sorti. Message compris : il revient 10 minutes plus tard !

Xavi m'a envoyé il y a quelques jours une citation qui correspond merveilleusement à ce que vis ici. En plus, elle est d'Amin Maalouf (dans «Samarcande») : « Les voyageurs sont par trop pressés de nos jours, pressés d'arriver, d'arriver à tout prix, mais ce n'est pas seulement au bout du chemin que l'on arrive. A chaque étape, on arrive quelque part, à chaque pas, on peut découvrir
une face cachée de notre planète. Il suffit de regarder, de désirer, de croire, d'aimer »

04/01 - Sidi Ifni
Le patron de l'hôtel m'invite à sa table pour petit-déjeuner. Vraiment tranquille cette "Erre nouvelle". 30 DH la nuit (moins de 3 euros). A ce prix, la douche (froide) est au-dessus des WC turques : mieux vaut ne pas échapper le savon, mais c'est l'occasion d'exaucer ce qui constitue le rêve de tout homme, à savoir pisser sous la douche sans la moindre mauvaise conscience. Je boucle la boucle de mon séjour ici par une visite du souk, celui-là même où, dimanche dernier, j'avais allumé la mèche de cette lumineuse semaine. A la gare routière, je laisse mes affaires dans le coffre du taxi collectif pour Goulmime et file chez Daniel pour un dernier au revoir. Il m'ouvre en me disant "Ben justement, je pensais à toi" et m'offre le café, avant d'appeler le patron des taxis pour demander à ce qu'on vienne me chercher à sa porte. A Goulmime, second taxi collectif pour Laayoune. A 100 à l'heure sur la route côtière, sans plus se soucier de Mohamed VI (M6 pour les intimes), à l'arrière du taxi. Into the wild d'une ligne droite infinie. A gauche, le désert rocailleux. A droite, l'Océan. J'arrive à 20h à Laayoune, capitale administrative du Sahara occidental, peuplée de fonctionnaires de l'ONU chargés d'organiser un référendum - qui ne se tendra probablement jamais - sur l'autodétermination de ce territoire tiraillé entre Maroc,
Mauritanie et Algérie, et de veiller de loin sur les camps de réfugiés saraouis sous contrôle du Polisario. Dans un cyber, je lis un mail de Béatrice et Jérôme, les Français rencontrés dans le Dadès, qui m'invitent chez eux à Dakhla au lieu de traîner à Laayoune. A 23h, je suis dans le bus de nuit.


05/01 - Dakhla, bout du bout du monde - Aux portes ...

Dernière ville du sud Maroc, elle est construite tout au fond d'une presqu'île de 40 kms de long pour 3 de large. D'un côté les eaux poissonneuses de l'Atlantique qui alimentent l'important port maritime en sardines, courbines et thons, de l'autre les eaux tranquilles de la lagune qui sont le paradis des touristes en camping-car et des kite-surfeurs. 2 minutes et 40 secondes. C'est le temps mis par le disque solaire pour être complet et réveiller doucement le centre de Dakhla, désertique quand je le parcours après avoir laissé mes bagages au café où j'ai pris mon petit-déjeuner et où Jérôme me retrouve. Au volant de son 4x4 de fonction, il me fait découvrir la ville version masculine : bouteille de gaz à remplacer, billet d'avion à réserver, sous à retirer. Après avoir posé mes affaires chez eux, rebelote en ville mais version Béatrice : courses au marché et biberon à la pharmacie pour leur petit Mattéo. Jérôme est un ingénieur mercenaire : il vend sa matière grise, via une société de portage salarial immatriculée aux Iles Caïmans, à une société finlandaise qui construit des centrales électriques.
Béatrice à mis de côté le temps d'allaiter Mattéo son job de responsable d'ONG exercé au Cambodge puis à La Réunion. Ils ont fait le choix de la vie de bohème d'expat'. Après la sieste, Béatrice m'emmène passer la fin d'après-midi au camp de kite surf où ils ont leurs habitudes. J'en profite pour rafler le dernier Houellebecq (une belle merde, NDLR) et vérifier que le soleil met aussi 2'40" pour disparaître à l'horizon. Dîner sympa dans un bouiboui du centre après le paséo.

06-01 - Après une bonne grasse mat', Jérôme m'apprend à cuisiner des steaks de kefta et on part ensemble en 4x4 à la dune blanche, une magnifique dune posée au bord de la lagune où pataugent quelques flamants roses et où se dessine l'île du dragon. Sans pitié, je bats Béatrice au concours de saut en longueur du haut de la dune. Au retour, on se pause aux douches d'eau soufrée puis au bar d’une auberge de luxe pour savourer un thé à la menthe au coucher du soleil. L'heure du réveillon approche doucement. Eh oui : faute d'avoir fait ça les 24 ou 31 décembre, j'offre mon gueuleton ce soir. Au menu : pastis-pistaches (pire que le Nutella : impossible de s'arrêter) - huîtres de la lagune achetées au producteur en revenant de la dune blanche - langoustes âprement négociées à 11 euros le kg au marché (il a fallu l'intermède du vendeur de fruit pour appeler le poissonnier dont l'employé refusait de négocier !)- petit Guerouane, vin blanc marocain - et mousse au chocolat. Avec les
Têtes Raides, la Ruda et les Ogres de Barback en fond sonore, que du bonheur. Puis j'ai besoin de refaire mon gras du bide : ma vie d'ascète a fait fondre ma bedaine naissante et, à l'image d'Alexander Supertramp d'Into the wild, j'arrive au dernier cran de ma ceinture. Mais la vérité, d'abord inconsciente puis parfaitement assumée, explique le fait que j'ai passé presque 2 mois au Maroc alors que l'objectif initial du voyage était de découvrir l'Afrique de l'ouest. C'est que je sais très bien que je mange mon pain blanc avant d'attaquer l'Afrique noire. Demain, fini les fruits à gogo, les charmantes petites auberges avec eau et électricité courantes, finies les compagnies de bus à sièges inclinables ... "Tu es aux portes", m'avait dit Yann. Aux portes de l'Afrique, la noire, la vraie. De l'aventure, la vraie, dont le Maroc aura été un long et savoureux préliminaire. Alors que je m'endors, j'entends la voix du sorcier Solo Soro de l'émission de France Inter "L'Afrique enchantée" conclure le générique de son émission par un cri vaudou ...

07/01 - Jérôme me dépose au taxi en partant bosser. "Good for you !" : hier, on avait plaisanté sur cette formule (sortie par 2 Anglais que j'essaye de soudoyer pour me passer en Mauritanie avec eux) à mi-chemin entre "Je te souhaite vraiment plein de bonnes choses" et "Ouais, allez, bye, grand bien te fasse pov'type ..." 350 DH (33 euros) : c'est un peu chérot
pour 450 kms (les 1000 précédents m'ont coûté le même prix) mais pas le choix pour rejoindre Nouakchott. J'ai négocié la place de devant et le faut de m'amener au camping du centre de la ville. A 10h, c'est reparti. Inutile de regarder le paysage, c'est exactement le même depuis 1000 bornes. Sacré bonhomme, le chauffeur : ancien plongeur sous-marin spécialisé dans la pose des explosifs, il parle un français châtié. Plutôt que d'appeler "coups d'État" les prises de pouvoir par les chefs d'état-major successifs depuis quelques années en Mauritanie, il parle de "mouvements rectificatoires". Pour évoquer la longue vie des voitures en Afrique : "à chaque âge son sourire". Quand je m'étonne que la sienne continue à tourner alors que la clé n'est plus sur le contact : "en changeant de continent, les voitures changent de mode de fonctionnement, elles font comme les chameaux, elles s'adaptent au désert !". Ouais ... sauf qu'il a oublié de faire le plein au départ et flippe comme un malade avant d'arriver à la station, il perd le pot d'échappement peu avant la frontière, et il nous demande de pousser le soir à Nouadhibou pour qu'elle redémarre. Je déteste les frontières, mais le passage de celle-ci bat tous les records. D'abord, attendre que les gendarmes Marocains aient fini la sieste. Ensuite, que la douane inspecte le véhicule. Largement le temps de faire connaissance avec Manon, qui fait une thèse sur les prisons en Afrique
de l'ouest ... à Sciences-Po Bordeaux. Il fait nuit quand on parvient au glauquissime no man's land entre les 2 postes frontière de chaque État. Les frontières en Afrique sont aussi peu nettes dans la réalité qu'elles sont rectilignes dans les Atlas. 3 kms de sable jonchés de vieilles carcasses, de déchets divers et de lascars pas nets qui s'adonnent à divers trafics ou monnayent au prix fort l'aide pour désensabler un malheureux touriste. Après le poste Mauritanien et encore 50 kms de route, il est 22h quand je débarque au camping de Nouadhibou. Bilan : 12 heures pour 450 kms. "En Europe, on a des montres, en Afrique, on a le temps" ...

On m'a appris à faire une transition entre deux grandes parties. Alors entre le Maroc et la Mauritanie, c'est une sacrée transition. D'abord, sans en faire le bilan, je dois dire que ce mois et demi au Maroc aura été une révélation. Pays aux multiples visages, au sens inné de l'accueil, avec des standards de conforts pour tous les budgets, je comprends qu'il soit une destination touristique prisée et que le Gouvernement Marocain mise beaucoup dessus. Je ne regrette pas un seul des 50 jours passés ici. Idéale étape entre l'Europe et l'Afrique de l'ouest.
8/01 – Nouadhibou
Je m'attendais à du changement, je suis servi. D'abord, la ville. Difficile d'imaginer que je me trouve dans la seconde ville et capitale économique du pays. Rares sont les bâtiments avec étage. Une seule route bien goudronnée.
Ailleurs, des ruelles ensablées où jouent des gosses à demi nus. Brusque sentiment d'être arrivé sans transition en Afrique Noire, ce que les noms de famille sur les boutiques, à consonances Sénégalaises ou Maliennes, ne démentent pas. Pas un distributeur, pas une boutique moderne, pas un ciné. Manon m'avait prévenu : "A Nouadhibou, il n'y a rien. Nouakchott, c'est pareil, sauf qu'il y a le Centre Culturel Français". Même pas d'éclairage public, ça change du Maroc !
Ensuite, les habitants. Mon enfance sénégalaise ne m'a pas laissée de grand souvenir du Maure. Mes 48 heures à Nouadhibou non plus : leurs longs boubous Maures (ou Drâa) bleu pâle avancent lentement comme des ombres si bien que leurs épais chèches blancs semblent entourer des têtes de morts (Maures ?!...). Pas un regard, pas un sourire, pas une discussion : aucun doute, j'ai bien changé de pays ! A part quelques marchands, dont ceux avec qui j'échange au marché noir mes dirhams (au taux moyen de 29 UM - prononcez ouguias- pour 1 DH), les seules personnes avec qui j'échange (des mots, cette fois) sont : un restaurateur Sénégalais, un gardien d'auberge Guinéen et un serveur Burkinabé. Tous me parlent de la dureté des conditions de vie ici, de l'ambiance du pays natal qui leur manque et à demi-mots de la déférence dont font preuve les Mauritaniens à leur égard. Je passe ma journée à flâner dans les rues. Seuls la visite du petit marché et le resto méritent que je m'en souvienne : j'y
retrouve les saveurs enfouies dans ma mémoire du pain de singe; des jujubs et du tiéboudienn Sénégalais. Je consacre ma soirée à chercher dans les 4 campings de la ville des touristes motorisés qui pourraient m'emmener avec eux visiter le Parc National du banc d'Arguin, une vaste réserve située sur le littoral entre Nouadhibou et Nouakchott où nichent des milliers d'oiseaux migrateurs et où les pêcheurs se servent des dauphins pour rabattre les poissons dans leurs filets. Peine perdue : la plupart ne sont là que pour traverser le plus vite possible le pays avant de rejoindre le Sénégal ou le Mali par la "Route de l'espoir". A ma déconvenue s'ajoute la confirmation d'une crainte entrevue à la lecture de mes Guides de voyage : le tourisme dans ce pays est l'apanage des Occidentaux en 4x4. On me demande d'ailleurs souvent où est garé le mien. La journée sert, finalement, à me faire comprendre que j'ai changé de conditions de voyage. L'aventure ne se présente pas spontanément à moi ? C'est donc moi qui me présenterait à elle. Quitte à la provoquer. Avec les dents s'il le faut. "Muscle ton jeu", disant Aimé Jacquet à Pirès ... En attendant, je décide de renoncer au Banc d'Arguin (les rencontres que je ferai par la suite me conforteront dans ce choix : le parc est très grand, il est difficile de s'y repérer et les oiseaux ne se laissent pas apercevoir comme ça) pour mettre le cap demain sur l'Adrar. Avec ses cités millénaires, les plus belles
dunes du Sahara, espérons que j'y trouve des infrastructures adaptées à un backpacker. Las : un Anglais lui aussi en sac à dos me confie qu'il en revient juste après 3 belles mais longues semaines sur place. Faute de moyens de transport collectif, il a dû patienter à chaque étape 2-3 jours avant de rejoindre la suivante. C'est à ce moment que j'apprends l'histoire du fameux "Radeau de La Méduse" : La Méduse était un beau bateau qui naviguait tout début XIXème vers le Sénégal ... et s'est échoué au large de Nouadhibou. D'un coup, je me prends pour un des passagers de son radeau de secours, échoué à mon tour dans cette ville inhospitalière. AAAAaaaaahhhhh !!!


Apocalypse now.

Aujourd’hui, c’est le grand jour. Celui où je mets le cap plein est pour m’enfoncer de 500 kms dans les entrailles du Sahara. Celui où je monte dans le train qui a laissé un souvenir impérissable à Xavi et qui a fait rêver Yann à sa seule évocation. Un train vraiment pas comme les autres ! le train le plus long (2,3 kms), le plus lourd (24.000 tonnes) et le plus lent au monde (25-30 km/heure) ! Le seul du pays, d’ailleurs, dont la vocation est de transporter le minerai de fer en provenance de Zouérate. Après quelques courses de survie (fruits, eau, sardines, biscuits, pâtes et riz), je monte dans le premier minibus qui passe. Pas vraiment un transport public : c’est le bus chargé d’amener au boulot les employés de la SNIM, la Société minière nationale qui est justement
la propriétaire du train que je rejoins, mais le conducteur sympa me conduit gratuitement et me dépose devant la « Gare des Voyageurs ». Ce n’est (vraiment) pas celle de Perpignan, mais on pourrait en faire sans problème un ode au voyage. Ce bâtiment pourri et riquiqui (100 m² à tout casser) est posé au milieu de nulle part, ou plutôt en plein désert à mi-chemin entre le port maritime où s’échouent des dizaines de bateaux rouillés et la SNIM en bout de péninsule. Autour, rien. Dedans, rien. Pas un guichet, juste une salle ouverte sur les rails et équipés de bancs en béton le long des murs. Arrivé à 13h30, je n’en repartirai qu’à … 23h30 ! Dix heures passées à observer la microsociété qui s’organise peu à peu devant moi. Trois femmes ont installé chacune une planche sur lesquelles elles entreposent à la vente eau, biscuits ou cigarettes à l’unité. Un homme a posé un réchaud et fait le tour de la quinzaine de « patients » (c’est comme dans un salle d’attente de médecin, il faut être « patient » !) pour distribuer ses verres de thé. Un jeune s’improvise imam et scande les appels à la prière, qu’il orchestre. Autour, ça papote, ça s’interpelle, ça rigole, ça se découvre des liens de parenté. Je fais la connaissance d’un Black de la région du fleuve Sénégal qui me promet d’appeler Guillaume le fils qu’il attend de sa cousine (qu’il appelle et me passe au téléphone !) puis de trois jeunes Sarahouis avec qui j’échange en espagnol. A la nuit tombée, ça finit autour d’un feu de camp
dans le sable au bord des rails : le Black fait des phrases, les jeunes vont chercher du bois, une femme met le haut-parleur de son téléphone qui diffuse de la musique, un homme au boubou blanc et aux longues tresses dissimule mal le fait qu’il est légèrement demeuré, et un "nassara" (=blanc) commence le dernier ouvrage de Houellebecq piqué au camp de kite de Dakhla. Tout le monde se fait un sandwich aux sardines (le boulanger ambulant vient de passer) autour du feu : une vraie pub Benetton. Finalement, ces 10 heures sont passées tranquillement, j’ai pris le rythme du voyage (je me souviens qu’au retour du Chili, on avait attendu 2 heures à l’aéroport de Bordeaux un ami qui devait venir nous chercher, avant de l’appeler, tant l’attente était devenue un élément incontournable, voire nécessaire, des vacances). Et je me dis que je préfère attendre ici que de débarquer à 2 heures du mat’ à Choum, ma destination. Le téléphone arabe (…) fonctionne sans problème : régulièrement, un patient a quelqu'un "de bien placé" au bout du fil qui lui annonce l'arrivée imminente du train. 15h ... 18h ... 20h30 ... Il est 23h quand le "chef de gare" débarque pour vendre, à même le sol, des billets qu'il rédige à la main. Et 23h30 quand tout le monde se jette sur les wagons dans une cohue indescriptible. Seulement 2 sont réservés, faute de pouvoir transporter autre chose, aux passagers. A l'intérieur, des compartiments de 6 places assises (enfin, si le siège
est toujours là). Pas de lumière, pas de vitres, pas de WC. Et une poussière de minerai de fer qui envahit tout l'espace. Avant même que le train ne s'ébroue violemment dans un vacarme terrible, c'est déjà Beyrouth. Il fait nuit, on n'y voit rien, ou plutôt que des ombres, je ne comprends rien de ce qui se passe autour de moi. Je suis bien content d'avoir trouvé une place ... à côté de laquelle vient choir le demeuré. Un Black gigantesque arrache la portière du compartiment à côté. Un gars entre soudain dans le mien et saute directement tout en haut pour s'allonger dans la soute à bagages. Il n'en bougera plus d'un millimètre jusqu'à ce qu'en pleine nuit, il en saute aussi fugitivement qu'il y était rentré pour disparaître dans l'obscurité. Aussi excité qu'affolé, j'hésite quelques instants à escalader la fenêtre de cet Orient pas express pour voyager sur le toit de l'asile. Rien de ce qui s'est passé cette nuit-là ne m'apparaît appartenir au monde réel. J'ai l'impression d'être malgré moi l'acteur d'un épisode de la série "Twilight zone". What have I done to my hat, I had no chèche before ... Je ne me souviens plus quand et comment j'ai dormi cette nuit-là, ni même si j'ai dormi. Heureusement qu'il me reste quelques photos pour me prouver que je n'ai pas rêvé (d'ailleurs, la plupart sont -étrangement- floues). Je me souviens par contre que quand j'ouvrais un œil suite à un freinage violent ou un redémarrage tout aussi chaotique, je
voyais mon demeuré stoïque, debout dans l'encadrement de la porte du compartiment, son grand boubou blanc au vent. Messie du XXIème siècle, figure rimbaldienne du romantisme, mort-vivant rasta ? Au petit matin, comme Dracula, il avait disparu à tout jamais. Peut-être étaient-ce ses cendres qui inondaient la pièce, mais je découvrais au lever du jour que j'avais passé la nuit à me vautrer dans la poussière. Un coup d'œil à l'extérieur. Rien. Paysage morne de hamada à perte de vue, sur laquelle se sont perdues quelques dunes éparses ou des collines très noires. Ce voyage au bout de la nuit paraît sans fin et sans retour possible. Les rails, parfaitement orientés plein est, ne sont qu'au nombre de 2 : pas de croisement autorisé, sauf en de rares endroits aménagés pour. Des rails tordus, vestiges de déraillements passés, gisent ça et là au bord du chemin de fer, le bien-nommé, renforçant l'ambiance de chaos. Pas une annonce, pas un membre d'équipage, pas un panneau indicateur. Ce train a-t-il seulement un chauffeur ? Je n'ose aller voir dans les autres compartiments, de peur de sombrer à nouveau dans la folie. Je vais cependant dans le premier, celui qui sépare le mien de la sortie. Bonne pioche : je me fais inviter à boire le thé. Quoique : l'eau est stockée dans un bidon sur lequel est inscrit "Huile de moteur diesel". Jamais le paradis et l'enfer ne m'avaient paru si proches l'un de l'autre. Kilomètre 459. Fin du voyage au bout de l'enfer. Je jette
mon sac hors du train. "Dehors" 'comme disent les prisonniers), tout paraît soudainement réel. Je revois comme par enchantement mes amis Benetton par le hublot de leur geôle. Le chauffeur du taxi qui attend les passagers pour Atar me presse de grimper. Il attendra. Trop besoin de prendre le temps de réaliser ce qui vient de m'arriver. D'où je viens. Où je suis. Comment. Pourquoi. Que je suis vivant. Et libre. Je regarde l'interminable cortège suivre sa route. "Cette expérience restera à jamais gravée dans votre mémoire" écrivait le Routard ...



"Cam inante, no hay camino. Se hace el camino al andar" - Antonio Machado
10/01 – Azougi
Parvenu à Choum, le 4x4 ne veut pas poursuivre sa route, faute d'un nombre suffisant de passagers pour rentabiliser le trajet. Le chauffeur me laisse en plan après m'avoir demandé de payer 2 places. J'ai beau être un homme libéré, c'est pas si facile : il fait faim et commence à faire bien chaud. Je hausse le ton au milieu de la place du village en disant que quand il y aura dans ce bled quelqu'un pour m'amener à Atar, qu'il vienne me chercher, et vais m'asseoir à l'ombre contre une maison. J'ai de quoi boire et manger sur moi, je viens de passer 24 heures à attendre, je suis prêt à tenir un siège, même pour n'éviter de payer que 6 euros. Pour le principe. Ce qui ne tue pas rend plus fort. Des gamins intrigués viennent me rendre visite et me font chanter "A la claire
fontaine" avec eux (les Têtes Raides ne sont pas encore au programme scolaire). Finalement - comme toujours en Afrique - tout finit par s'arranger : moyennant un petit supplément de chacun, le chauffeur a de quoi faire son plein et les 120 kms de mauvais piste qui nous séparent de la capitale de l'Adrar. On longe puis on escalade un beau plateau gréseux noirâtre. A Atar, vide en ce début d'aprèm', je croise devant le seul cyber du coin Louisette, une enseignante à la retraite qui vient depuis 10 ans ici livrer des fournitures scolaires pour le compte d'une asso française. Elle me propose de venir prendre le thé avec elle chez son ami Brahim, voire de m'amener dans le proche oasis nommé Azougi où elle doit se rendre ce soir. Banco. Brahim me trouve un poulet-frites à emporter et je fais plus ample connaissance devant le thé, avant d'embarquer pour Azougi où je pose mes sacs dans une auberge (Chez Kassem) au fond d'un tikit (petite case ronde en palme). Juste le temps de grimper sur la petite dune derrière pour observer le coucher du soleil. Mais ce soir, le spectacle est ailleurs. A l'exact opposé, quelques secondes après l'extinction des derniers feux solaires, commence à s'élever la lune au-dessus du plateau qui fait face, telle une bulle de savon, superbement pleine. Elle paraît gigantesque : on distingue très clairement à sa surface les parties claires des plus obscures. Depuis 2 mois que je vis dehors, je suis "naturellement" attentif aux
éléments qui m'entourent. Mais c'est la première fois que je suis le témoin de cette simultanéité. Moins d'une semaine plus tard, il faudra attendre 4 heures après que le soleil soit couché pour que sa petite sœur ne montre le bout de son nez ! De quoi me faire réfléchir pendant des heures les jours qui suivront dans le désert à quel astre tourne autour de qui, et comment, et à quelle vitesse. Je remarque aussi qu'ici, les quartiers de lune sont "penchés" par rapport à chez nous : en France, elle est éclairée par la gauche ou par la droite; en Mauritanie, par dessus ou par dessous (c'est probablement pour ça que le drapeau du pays est orné d'un croissant dont l'arrondi est en bas). Je dîne avec d'autre Français de passage (dont Louisette ainsi que Christelle et Stéphane) et Cadi, le responsable d'une agence de voyages. Grand moment de solitude quand je me rends compte que je suis le seul, depuis 5 minutes, à me re-servir des frites à la main directement dans le plat ... A la fin du repas, je vais m'asseoir à côté de Cadi pour mettre mon sort entre ses mains : "J'ai 2 chameliers, me dit-il; qui terminent jeudi matin avec un groupe de touristes près de Terjit et qui ont 3 jours de marche pour rentrer chez eux. Si tu veux, tu les accompagnes. La voiture part d'Atar jeudi à 9h devant mon agence". Tope-là ! Il me reste donc 4 jours pour me préparer physiquement et psychologiquement à un stage commando ...
11/01 – Chinguetti
Revenu sur Atar,
j'aide Louisette à charger quelques cartons de fournitures scolaires dans un 4x4 avant de chercher une voiture pour Chinguetti. Le taxi prévu me demande 2.800 UM, ce qui me paraît excessif. Je tourne les talons, persuadé qu'il va me rappeler pour entamer les négociations. Mais les Maures ont leur fierté, pour ne pas dire leur orgueil. Et moi, j'ai ma théorie selon laquelle le fait d'accepter de surpayer sous prétexte qu'on est touristes et qu'on en a les moyens; ne fait qu'accroître le fossé culturel entre Occidentaux et locaux pour qui Blancs se résume de plus en plus en "simple pompe à fric". Je me retrouve donc, comme à l'entrée de la palmeraie de Skoura, comme un con avec mes principes mais sans moyen de locomotion. Le hasard (?) fait que je tombe sur 2 Belges dans la même situation. Elodie est instit' au Sénégal depuis 3 mois, vivant dans une famille sénégalaise et apprenant le wolof. Habituée des voyages, elle a poursuivi un précédent trip au Belize et Guatemala malgré une infection qui lui rongeait le tympan. Son pote est venu lui rendre visite pour un périple en Mauritanie. Il a l'humour de Benoît Poolvoerde : à un gamin qui pousse une petite voiture en fil de fer au pied des dunes et qui lui demande un Bic, il répond "T'as une voiture télécommandée, le plus grand bac à sable du monde et tu veux me faire croire que tu vas faire tes devoirs scolaires ?!". A 1700 UM, sans plus se soucier des tomates et poivrons sur lesquels on est assis,
on file sur Chinguetti, à l'arrière d'un pick-up. Habituellement bourrée de touristes, la mythique cité millénaire du trafic transsaharien en est aujourd'hui vide. La faute à la crise, au meurtre de 4 Français l'an dernier à Aleg qui a suspendu pas mal de tours opérateurs (et le Paris-Dakar) et à l'arrêt des charters de Point Afrique. Un drame pour l'économie locale qui ne vit que de ça mais tant mieux pour moi : l'auberge Dar Sahara, annoncée à 60 euros la nuit dans le Routard m'en coûte 5, et le double en pension complète. Son patron, Ahmed Bou Amou, connaît parfaitement la région. Il nous fait visiter la vieille ville, son petit musée familial et sa bibliothèque : des ouvrages inestimables de poésie, d'astrologie et de religion arabes des XIIIè, XVè et XVIè siècles, délicieusement illustrés et calligraphiés. L'encre et le papier étaient ramenés de La Mecque par les pèlerins et les couvertures sont en peaux de bêtes. Ses bibliothèques sont le trésor de Chinguetti, 7ème ville sainte de l'Islam, grande étape des caravanes transsahariennes depuis le VIIème siècle, et lui valent le surnom de "Sorbonne du désert". Aujourd'hui aux 3/4 ensablée, grignotée inexorablement par l'Erg de Ouarane, elle ne compte plus que 10% de sa population d'antan, la grande majorité des habitations de la ville ancienne étant abandonnées. Ce n'est qu'à la nuit tombée après une méharée solitaire au coucher du soleil, sous la pleine lune au cours d'une longue ballade avec
Elodie que je ressens la magie de cette ville désertée en plein désert. En se promenant autour, voire sur ou dans les ruines, en apercevant le clocher de la mosquée, en ayant du mal à distinguer par endroits ce qui appartient à la ville et ce qui est déjà du désert, qu'on imagine ce que fut le commerce des caravanes, qu'on mesure la force des dunes, qu'on comprend que la vie humaine est ici dérisoire.

12/01 – Temkenkent
A nouveau seul dans l'auberge. Après une grasse mat' et un gros petit-déj', je pars seul dans les dunes m'entraîner pour mon stage commando. Jusqu'à Temkenkent par les dunes, et retour en longeant l'oued. Environ 15 kms à un rythme tranquille pour revenir au coucher du soleil. Après dîner, Ahmed m'emmène chez Salek, un modeste manœuvre qui arrondit ses fins de mois en allant dans le désert avec son âne cueillir de l'herbe à chameaux qu'il revend au marché. Son habitation est comme la plupart de celles que j'aurai l'occasion de visiter chez les nomades Mauritaniens. Une seule pièce sans fenêtre ni mobilier. Au sol, des nattes ou des couvertures à même le sable. Le petit four à charbon de bois (au mieux, une petite bouteille de gaz) et le service à thé ne sont jamais bien loin. Dans un coin, un vieux coffre (autrefois en bois recouvert de peaux de bêtes, ils sont aujourd'hui en métal) qui doit compter tous les effets personnels de la famille. Cette case est construite en feuilles de palmiers, mais la plupart sont en petites pierres
noires. Des draps pendus au plafond permettent de couper le vent qui souffle et traverse le toit en osier. Dehors, un peu de bétail, dont la quantité permet de vite juger la richesse du foyer. Chez les nomades du désert, l'investissement matériel a peu de valeur. Seul ce qui peut être rapidement déplacé compte. La cérémonie du thé s'est sérieusement complexifiée depuis que je suis descendu du Maroc. Plus question de s'amuser soi-même avec son grand verre, de profiter de la menthe ou de le siroter tranquillement. Ici, il est très fort, très sucré et se siffle d'une traite dans un petit verre qu'il faut rendre rapidement au maître de cérémonie car il y a toujours plus de convives que de verres. C'est la femme ou le jeune enfant qui prépare les 3 services, d'une seule main, en observant un rituel aussi long qu'immuable. Il faut chauffer l'eau, rincer les verres, mettre le thé, rincer le thé, chauffer, sucrer, chauffer, goûter, chauffer une dernière fois et enfin servir. Entre-temps, M.C. aura versé et reversé des dizaines de fois un verre dans les autres pour que chacun soit bien doté en mousse. Quand ça commence (à peu près 5 fois par jour), vous savez ce que vous allez faire dans la demi-heure qui suit ...
13 janvier - Lagueila
Encore une nuit passée à regretter de ne pas avoir emporté de sac de couchage. Je suis très surpris par les températures qu’il fait ici : les nuits sont fraîches (5° à 10°C) et les journées pas si chaudes que ça, même sous le soleil du
désert : je pars en méharées en T-shirt à manches longues et je prends mon sweat Guinness pour me protéger du vent. J’ai fait l’acquisition hier d’un chèche plus large et surtout plus long (3 mètres) que celui qui m’avait été offert dans le Dadès. Mon logeur m’a appris à me le nouer sur la tête. Je ne le quitte plus, même la nuit. Faute de couverture, je déploie des trésors d’imagination pour ne pas me peler : au-dessus de mon sac à viande, je borde mes pulls et sweats (avec les manches longues sous le fin matelas) et mon sac à pulls retourné fait office de housse d’oreiller. Salik vient me chercher à 8h à l’auberge avec un ami à lui qui nous accompagnera et un bidon d’eau et de quoi manger ce midi sans oublier le nécessaire à thé. Les 12 kms qui nous séparent de l’oasis de Lagueila ne sont que dunes : ici, la mer est jaune. Avec beaucoup de dégradés : quasi blanche en contrebas de certaines dunes-vagues, elle devient noire quand elle charrie la poussière de grès, et son écume oscille dans un spectre qui va du rose au rouge-orangé. Et ne pensez surtout pas qu’elle est monotone : ses formes varient selon le sens et la force du vent et selon bien d’autres facteurs qui me resteront à jamais inconnus. Sinon, je saurais vous expliquer pourquoi certaines sont presque planes tandis que d’autres observent des déclivités vertigineuses. Et pourquoi certaines chantent quand le vent s’y engouffre et pas d’autres. Certains cordons dunaires laissent place à un sol en pierre où poussent
des petits acacias très épineux (l’une d’elle m’a transpercé un doigt de pied de part en part alors que j’évoluais pieds nus). Sur le sable, seule l’herbe à chameau (dite « haschich » ici) et l’euphorbe parviennent à résister, on se demande comment. L’arrivée sur Lagueila se fait après 2h30 de marche en désescaladant une très grande dune. Comme dans de nombreuses circonstances, la première chose à faire est de mettre à chauffer l’eau pour le thé, à même le sable après avoir enflammé une touffe d’herbe à chameau et quelques branchettes. Puis on se réfugie dans une case en bois pour préparer le déjeuner. D’abord vers midi une bouillie (pain chaud découpé en boulettes + eau + sucre + sardines) suivi à 15h d’un plat de riz agrémenté de morceaux séchés d’intestin de chèvre. Après plusieurs micro-siestes, autant de verres de thé et de parties de « dames du désert » par mes compagnons (un jeu qui s’apparente à nos « dames » dans un damier dessiné dans le sable, où les pions sont faits en crottes de chèvres pour l’un et allumettes pour l’autre) on quitte vers 16h30 Lagueila, goutte d’eau de verdure dans cet océan de sable. Peu avant d’entrer dans une Chinguetti baignée du soleil couchant, après 2 heures de marche silencieuse, je décide de faire une blague à mes compagnons de route. Alors que la vile est bien visible, je les arrête en leur disant : « J’ai bien compris que vous êtes perdus mais ne vous inquiétez pas, je vais nous sortir de là ». Je ramasse alors une crotte de chameau
séchée, que je renifle longuement en tournant sur moi-même jusqu’à m’écrier, le doigt pointé sur les habitations à quelques hectomètres : « C’est par là ». Maures de rires …

14 janvier - Chinguetti
Avant de prendre le taxi pour revenir sur Atar, je passe par le petit magasin que tient mon hébergeur (en Afrique, tout le monde a plusieurs métiers). Je m’approche d’une lettre encadrée au mur qu’il me dit avoir retrouvée dans les affaires de son grand-père. Il s’agit ni plus ni moins de l’avis à la population lancé en 1934 par le représentant local de l'armée française récompensant de quelques francs toute personne qui apporterait une information qui permettrait à un certain Théodore MONOD de retrouver la trace d’une météorite. Météorite dont l’existence avait été révélée plusieurs années auparavant par un militaire Français en surprenant une discussion entre 2 Maures et qui déchaînera une série d’expéditions et de controverses jusqu’à ce qu’en 1989, le même Théodore MONOD finisse par en percer le secret à l’âge de 87 ans lors de sa dernière méharée. Ici encore plus qu’au pied des pyramides de Guizeh ou des miradors de l’Alhambra, l’Histoire est palpable.
Je retrouve Cadi dans son bureau d’Atar pour lui confirmer que le « stagiaire commando » a passé ses « «3 jours » à Chinguetti et est prêt pour le lendemain. Il me laisse un ordi pour décharger mes photos et mettre à jour mon blog. Au repas de midi comme à celui du soir, je me gave de poulet et de frites.
15
janvier - Atar
Cadi a bien fait les choses : à 8h30, le jeune Marfoud vient me chercher à l’auberge et me conduit (en traversant notamment la magnifique oasis de Terjit nichée entre les canyons) jusqu’à deux chameliers qui achèvent près d’une guelta un tour de 12 jours avec 8 jeunes retraités Français. Abdehramane et Da ont 33 ans et collaborent occasionnellement pour des agences de voyages (La bamboula, Terres d’aventures, UCPA, Nomades) en fournissant les bêtes et prenant en charge l’intendance des bivouacs. Ils chargent mes sacs sur les bêtes et me voilà parti pour effectuer avec eux le trajet qui les ramènera à leurs familles. Je ne sais pas où je suis, où je vais, pour combien de temps, comment j’en repartirai … simplement que je suis parti pour traverser ergs et regs avec 2 Nomades. Simplement. Tout simplement. A 5 à l’heure sur les chameaux, sans plus se soucier de la civilisation, je pense à la tâche jaune sur ma carte d’Afrique, à l’arrière de la file. A pied d’abord, puis à dos de chameau et à pied à nouveau au moment de franchir la magnifique passe de Tivoujar, une faille entre 2 plateaux gréseux qui surplombent un océan de dunes. Je déguste mon tout premier zrig (lait de chèvre – ou de chamelle – sucré, coupé à l’eau et bu à la calebasse) dans une cabane isolée puis on arrête le campement dans un endroit abrité du vent et fourni en herbe à chameaux. J’apprends à nouer les pattes avant des dromadaires (pour éviter qu’ils s’enfuient) et je par chercher du bois.
Abdehramane fait le pain : il fait chauffer des braises sur le sable sous lequel il plonge sa pâte (farine + eau + levure). 20 minutes plus tard, c’est un beau pain tout rond qui sort du sable : il ne reste qu’à frotter au couteau la croûte légèrement brûlée et ensablée. Je grimpe sur le petit plateau qui abrite notre modeste bivouac pour observer les alentours au coucher du soleil : à l’est la passe, au sud les dunes qui annoncent le massif de l’Amatlich, au nord le plateau caillouteux et à l’ouest un vague passage entre sable et grès qui constituera notre route de demain. On s’endort alignés sur une natte posée à même le sable, la tête protégée du vent par les selles et bagages alignés derrière nous. Avec la voie lactée pour seule lampe de chevet. Et les ruminements des dromadaires pour seule bande son. Où que ce soit, c’est toujours magique une nuit à la belle étoile. Et vous, c’était quand votre dernière nuit à la belle étoile ?
16 janvier - Passe de Tivoujar
« Guillaume ? » J’ouvre un œil dans l’aube sur le petit verre (« kas » en hassanya) de thé fumant qui m’est tendu. La nuit fut moins froide que je ne l’avais craint. 5 secondes : c’est le temps qui se déroule entre l’apparition du premier rayon de soleil et le moment où la luminosité est trop vive pour capter par une belle photo toutes les couleurs dessinées dans le paysage. Ça ne vaut tout de même pas l’aube naissante au sommet du Mont Sinaï après une nuit à la belle étoile en mars 2006 (ma dernière de la
sorte, sans compter celle à dormir dans la rue d’une île Croate). Les braises de la veille ont été réactivées pour chauffer l’eau du thé, les dromadaires équipés et le camp vite levé. 3 heures de marche sous un ciel sans nuage et un estomac sans aliment. Le v’là, le stage commando. Entre plateaux caillouteux et les dunes de la naissante Amatlich, un cordon dunaire superbe qui s’éteint 450 kms plus loin dans la mer, à Nouakchott. Pas un mot : Abdehramane et Da tirent en silence, parfois de front et parfois en file indienne, 3 dromadaires chacun. J’avance au mental : moi qui ai bien insisté pour dire que je souhaitais faire comme eux, marcher au même rythme, manger les mêmes choses, les aider autant que possible et constituer le moins possible un boulet, je ne vais pas arrêter mes Don Quichotte et Sancho Panza pour dire que j’ai droit à un Joker au premier oasis venu. On finit par monter sur les dromadaires pendant 2 heures avant de s’arrêter (enfin) vers 14h pour manger des pâtes. Idem l’aprèm’ : 3 heures de marche suivies de 2 à dos de chameau. Le soleil est couché quand on débarque à Téjala, minuscule village où vit le beau-père de Da, qui est aussi son oncle puisque Da a épousé sa cousine, alors âgée de 12 ans. J’exerce mes nouvelles fonctions de « chamelier stagiaire » auxquels mes compagnons m’ont nommé aujourd’hui, en dessellant les dromadaires, ce qui suscite les rires des enfants et l’admiration du beau-père. La soirée, dans une grande case en ciment qui nous est
attribuée, est consacrée à feuilleter à tour de rôle le seul et beau livre du lieu, un ouvrage sur les péripéties de Théodore MONOD dans l’Adrar, offert par un photographe l’ayant illustré et ayant lui aussi séjourné chez mes hôtes. J’y rencontre le fils de Da, élevé par ses grands-parents, où il s’amuse avec son oncle du même âge.
17 janvier - Téjala

Je me réveille non pas à côté de Da qui s’était endormi sur la même natte la veille au soir, mais de son petit frère venu le remplacer pour ramener les dromadaires. Dans la nuit, une voiture est venue chercher Da pour qu’il se rende sans tarder aux mines de cuivres d’Akjoujt où il travaille également. Je ne me suis rendu compte de rien : en stage commando, le sommeil est profond. C’est à peine si je me souviens qu’au petit matin, une chèvre est rentrée dans la case pour jouer aux quilles avec les verres de thé. Aujourd’hui, je bénéficie d’une permission de sortie : matinée libre. J’en profite pour me rendre dans une ridicule oasis perdue au creux d’une dune, accompagné du beau-père qui y fait pousser quelques tamaris et dattiers, doucement grignotés par l’avancée du sable. Au déjeuner, je mesure une fois encore mes lacunes dans l’art de constituer des boulettes de nourriture dans le creux de ma main droite : quel étrange phénomène physique peut bien expliquer que les grains de riz se collent entre eux dans la main de mes voisins alors qu’ils s’accrochent désespérément à mes doigts dans la mienne ? Le pire, ce sont
les spaghettis : essayez, vous, de faire de jolies boulettes que vous porterez délicatement à votre bouche avec des pâtes. Mes hôtes font semblant de ne pas voir ce qui s’échappe sur la natte à chacune de mes tentatives. Ce sont les biquettes qui passent derrière qui se réjouissent de mon manque de dextérité. Mais le plus délicat, c’est de cacher dans le creux d’une joue le bout d’intestin de chèvre ou de gras de bosse de chameau que j’ai vu trop tard, alors qu’il était déjà dans ma main. Quand ça m’arrive au début d’un repas, j’attends qu’il fonde doucement et je l’ingurgite peu à peu. Passé la moitié du plat collectif, je le garde et file à la fin du repas en faire profiter discrétos le chat du coin. Pour ça, j’ai inventé un alibi en béton : j’ADORE aller me laver les mains dehors dans le sable plutôt qu’à la bassine à l’intérieur comme tout le monde. Le plus drôle, c’est que c’est Abdehramane qui explique à mes hôtes la raison (officielle) de ma (brève) fuite en fin de repas. Le problème, c’est qu’en tant qu’invité d’honneur, c’est à moi qu’il revient de finir le plat et de profiter des morceaux dits « de choix », ceux de viande de dromadaire séchée au soleil par exemple. L’après-midi est une promenade de santé par rapport à hier : 5 heures seulement, avec l’Amatlich de sable fin d’un côté et que de l’autre, une oasis qui s’étire sur 40 kms. Mes 2 acolytes m’offrent une pause à l’endroit où la dune est la plus haute et la plus belle, mais aussi la plus raide. C’est à 4
pattes que je fais l’ascension et en battant à chaque bond le record du monde de saut en longueur que j’effectue la descente. Avant d’arriver à Savia chez Abdehramane, il me fait visiter les jardins potagers luxuriants. La nappe phréatique affleure : chacun possède son puits et sa moto-pompe et produit carottes, tomates, choux, navets ou betteraves. Je ne prends pas la peine de couvrir les carottes que j’ai placées dans un bidon sur le flanc d’un chameau : c’est celui de derrière qui croque les fanes qui dépassent … Abdehramane Ould Bazilin habite, avec sa femme Haziza et ses deux petites filles (7mois et 3 ans), dans une jolie case en pierres d’un diamètre de 5 mètres environ. A l’absence d’électricité, de bouteille de gaz ou de chèvres, j’en déduis qu’il n’est pas bien riche. Après l'épisode de « Vis ma vie avec une famille Berbère de l’Atlas », me voilà parti pour l’épisode « Vis ma vie avec la famille d’un chamelier de l’Adrar ».
18 janvier - que

La seule voiture pour Akjoujt est partie avant mon réveil : je suis condamné à attendre le lendemain pour rejoindre Nouakchott. Mon plan initial était de traverser la Mauritanie par l’intérieur, de l’Adrar au Tagant sans passer par la côte Atlantique. Mais les voitures qui font Atar – Tidjijka sont très rares et il faut compter 2 semaines en dromadaire avec un bon guide et des vivres en quantité suffisante pour traverser en autonomie complète plus de 400 kms de pur désert. Je mesure les limites de mon esprit
aventurier. Je ne suis ni Mungo Park, ni René Caillé, ni Théodore Monod. Ni Alexander Supertramp. 3 jours de méharées ont déjà laissé leurs traces : mes talons ont chacun leur ampoule, ma chaussure droite n’est plus imperméable au sable, l’atmosphère sèche commence à fissurer la peau de ma voûte plantaire. Et l’idée de vivre jour et nuit dans les mêmes vêtements, de ne jamais prendre de douche, de ne presque pas pouvoir communiquer avec mes camarades de route qui parlent un français basique, et de devoir continuer à lutter avec des boulettes de bouillie, finit d’achever mes élans de conquête. Ce voyage, ce sont des grandes vacances, pas un chemin de croix. J’ai bien essayé de faire fonctionner le « téléphone arabe » (…) en demandant ici ou là de me faire prévenir si quelqu’un trouve une voiture pour me descendre à mi-chemin jusqu’à Aïn Cefra mais sans succès. J’attends donc celle pour Nouakchott. Je profite de ce temps mort pour traverser l’oasis planté de dattiers qui font revenir au village, en été pendant le Guetna, récolte des dattes, tous les habitants exilés dans la partie de leur famille restée « broussarde ». Chèvres, ânes et dromadaires y pâturent librement à longueur de journée : je me demande bien comment les villageois font pour reconnaître les leurs. Puis une petite promenade dans les dunes : j’ai beau bouffer du sable depuis 8 jours, ça reste toujours magique. J’accompagne Abdehramane chercher du bois pour le dîner et me faire rebaptiser « bûcheron stagiaire
». Ce midi, j’ai été gâté : j’ai été invité à goûter un excellent plat de légumes avec des crêpes délicieuses.

19 janvier - Akjoujt
Rien de bien spécial en attendant la voiture annoncée pour 13h. Mais en me lançant dans des bleds paumés et sans moyen de locomotion propre, il faut accepter ces temps de transition que je mets à profits pour bouquiner mes Guides de voyage, mettre à jour mon carnet de souvenirs où flâner dans le village où je me trouve. Ici, au bord d’une oasis, je ne me lasse pas d’admirer régulièrement le cordon de l’Amatlich qui apparaît telle une grande muraille jaune vif. Et puis il y a toujours 3 ou 4 amis, voisins ou cousins à qui rendre visite avec Abdehramane et pour le temps que cela suppose. La voiture arrive enfin : je prends une photo de la famille devant leur case et je monte à l’arrière du pick-up entre bonbonnes de gaz, sacs de riz et une grosse Mama qu’il faudra aider à redescendre. A 80 à l’heure sur la piste, sans plus se soucier des dromadaires, en pensant à Nouakchott et Aurélia, à l’arrière du pick-up. C’est Marianne qui m’a passé il y a quelques jours le contact d’Aurélia, instit’ à Nouakchott depuis 5 ans. Même si à ce moment, je ne pensais pas y passer, je lui avais envoyé un mail pour lui demander son avis sur mon projet d’itinéraire. Elle m’avait répondu en me donnant son n° de tél. pour en discuter de vive voix : par chance, je l’avais noté dans mon carnet magique. Je l’appelle à Akjoujt avant de monter dans mon taxi
collectif pour Nouakchott (4 nouvelles heures de trajet sur une nouvelle longue et désertique ligne droite). Mais ça change tout de savoir que gîte et couvert m’attendent à l’arrivée. En débarquant chez elle, je frise la syncope : chanson française, pastis, matelas, jambon, douche chaude, wi-fi, bière, bibliothèque, chips et 3 autres colocataires Français … je suis sur le point de tilter. Outre Aurélia, qui me remémore qu’on s’est déjà croisés à Bayonne et à Bordeaux, il y a là 2 autres instits expatriés, Linda et Sébastien, Marion, qui bosse au Centre Culturel Français et un couple de Babas cools de passage. On dirait un épisode de Friends. Une bonne occasion de tester mon aptitude à me réacclimater avec un mode de vie occidental, pour le meilleur et pour le pire.

20 janvier – Nouakchott

Aujourd 'hui, j'ai décidé de me laisser vivre. Pas de départ pour de nouvelles aventures, rien de bien constructif au programme de la journée. Je reprends des forces. Aurélia, partie bosser, m'a laissé son ordi : je mets à jour mon blog et suit l'investiture d'Obama. A midi, Claude Béatrice, les 2 Babos, me proposent un tour au port dans leur camionnette aménagée (par leurs soins, bien sûr). Originaires de la vallée d'Ossau, ils tiennent un refuge dans la Sierra de Guarra de Pâques à Toussaint, ce qui leur laisse 5 mois par an pour voyager. On retrouve "Alou le petit rasta" rencontré la veille, qui nous amène au port où les pêcheurs (Sénégalais pour la
plupart) ramènent des bestioles impressionnantes des eaux parmi les plus poissonneuses au monde. On y achète des rougets qu'on cuisine à l'arrière du van et qu'on grille sur la plage. L'occasion pour le "cuisinier stagiaire" que je suis devenu d'apprendre à écailler et vider un poisson. Passage au retour par le marché Cinquième : on y trouve de tout, à chaque îlot sa spécialité, des boubous maures soigneusement entassés par centaines au henné en passant par une multitude d'objets en plastique (il faut bien écouler les stocks de gadgets invendus de années 1980 en Europe). On est dans un quartier populaire : à part à la tête des belles boutiques, il n'y a que des Noirs ici. Et, à en juger par leurs traits et leurs vêtements, plutôt des Noirs de type Soudanais, les "négro-Africainsquo t; comme les appellent les Maures blancs. Le soir, le plan dîner-film au CCF se transforme en apéro prolongé avec de nouveaux friends de passage.

21 janvier – Nouakchott
Aujourd'hu i, je me reprends en main. Je parviens enfin à trouver une méthodologie d'archivage de mes photos commune à mes cartes d'appareil photo, mon blog, Picasa, mes CD gravés et mes clés USB. Je passe chez le cordonnier (un gars posé au coin d'un trottoir avec du cirage, du fil, des aiguilles et un peu de colle) me faire réparer le bout de ma chaussure gauche : ça me coûte 5 minutes (sur son banc) et 200UM (0.65 euros).A côté, il y a une boutique de DVD équipée d'un salon de coiffure :
je m'y fais raccourcir les cheveux et tailler la barbe pour 3 euros en regardant un film américain. Je déjeune un sandwich kefta chez une Marocaine dans la rue et je rencontre Sidaty, un contact d'Aurélia qui vient du Tagant, me dit quoi aller voir là-bas et me file les coordonnées d'un collègue à lui qui pourra m'y amener demain. Je passe l'aprèm' à faire les courses (une façon comme une autre de visiter une ville) : ce soir, c'est moi qui fais la bouffe. Oui oui, vous avez bien lu : j’ai pris la responsabilité ce matin de m'engager à cuisiner pour 6 personnes. Après la décision de prendre 6 mois sabbatiques, c'est le second plus grand défi jamais lancé à moi-même. Je me souviens à peu près de la recette des langoustes de Dakhla : ça fait grand seigneur, non ? La mayo, je devrais y arriver. Et en dessert, des bananes en papillotes avec du chocolat fondu et de la glace à la vanille : pas trop dur, c'est la classe américaine et je l'avis déjà réussi chez Rafla à Madrid il y a quelques années. Le (faux) taxi qui m'amène au port doit s'acquitter de 2 pots-de-vin aux flics en trajet : comment voulez-vous qu'un pays se développe alors que la corruption est un état de fait généralisé et culturellement admis ? Au port, il m'arrive une aventure incroyable comme il n'en arrive qu'en voyage. A mon arrivée à Azougi, j'avais dîné avec plusieurs Français dont Stéphane et Christelle. A mon retour de Chinguetti 5 jours plus tard alors que je finissais un poulet braisé à
la cantine d'Atar, je les avais retrouvé et on avait pris un café ensemble. 4 jours plus tard, c'est sur le port que je les retrouve ! Je quitte les lieux en leur compagnie et celle de 6 langoustes qui gigotent dans mon sac à dos. Ils m’offrent un Coca dans leur auberge et un paquet de chewing-gums que j’avais oublié 4 jours plus tôt à 500 Kms de là à Atar et qu’ils avaient conservé en se disant « Jamais 2 sans 3 ! ». Aux Galeries Tata, j’achète le chocolat pâtissier et la glace à la vanille, le caissier me fait cadeau des 60 UM qui me manquent. J’erre 1 heure dans Nouakchott avant de retrouver la maison (ici, pas de noms de rue et toutes les boutiques d’angle ont la même gueule) grâce a la Fiat rouge 64 d’Aurélia garée devant. 18h30, je me mets aux fourneaux. Je libère les langoustes qui se mettent à gambader sur le sol de la cuisine, suscitant les cris d’effroi de mes hôtes féminins. Je me sens l’âme d’un tortionnaire nazi en les plongeant vivantes dans le court-bouillon (les langoustes, pas mes hôtes féminins) après leur avoir arraché les antennes pour qu’elles logent dans la marmite. Sébastien m’aide à préparer le barbecue prêté par un voisin et Linda part acheter les bananes. A 20h30, le Gewurtz d’Aurélia est frais, la mayo est prise et les langoustes, pré-cuites au court-bouillon puis grillées au barbecue embaument déjà le salon. L’orgie peut commencer. Les gloussements de délectation sont à la hauteur des cris d’effroi poussés à la première vue des bestioles.
Passée la deuxième fournée, il ne reste plus une goutte de mayo. Et là, je sers les bananes dégoulinant de chocolat fondu avec les boules de glace … J’ai assuré comme un dieu, c’est certain. Elles s’extasient. J’adore.

22 janvier – Nouakchott + ?
J’appelle comme convenu à 9h30 Mbarek Fall, le contact pour m’emmener dans le Tagant. Il ne partira que cet aprèm’. J’en profite pour aller visiter le Musée national, très intéressant. Le RDC est consacré à l’histoire géologique et humaine du pays (il faut bien un endroit pour exposer tous les bifaces trouvés par Théodore Monod) et ses villes historiques, entre influences des Almoravides et franges de l’Empire du Ghana. L’étage rassemble des objets de la vie nomade. Amusant de voir se côtoyer des éléments datant des grandes épopées transsahariennes avec d’autres à coté desquels j’ai passé plusieurs jours dans l’Adrar. L’évolution est si lente ici et le mode de vie nomade toujours si fortement ancré dans les mentalités que le voyage chez les « broussards » Mauritaniens s’apparente a une remontée dans le temps. Je mange un sandwich dans un snack, j’achète Le Monde et 2 quotidiens locaux puis il est temps de repartir pour de nouvelles aventures. Ces 3 jours à Nouakchott m’ont bien requinqué. Mon blog est à jour, mes photos sur le net, mon linge lavé (par Fatou, la bonne, pour 1500 UM) … En France, c’est à la campagne qu’on se ressource, au cours de mon voyage, c’est en ville que je reconstitue mes forces. J’en aurai bien
besoin … D’abord, je poireaute 3 heures, le temps que Mbarek Fall finisse ses emplettes. Ensuite, faute de places en cabine, c’est sur le toit d’un camion à ciel ouvert, parmi des tiges de fer, des sacs de riz et des portants métalliques que je prends place en quittant à la nuit tombée les faubourgs de la capitale. Au début, c’est rigolo de voyager là-haut. Je traverse la ville comme le souverain pontife dans sa Papamobile. Mais comme la température décline avec le jour et que je me mets à calculer le temps de trajet, je commence à flipper …
Revue de presse
Mauritanie

Très peu de journaux en Mauritanie. Seuls quelques 8 pages en noir et blanc qui se lisent en quelques minutes.

"Le quotidien de Nouakchott" du 22 janvier : le Président destitué le 6 août par la junte militaire dont il venait de démettre le chef vient de faire une proposition de sortie de crise politique en acceptant de renoncer officiellement au pouvoir pour lequel il a été démocratiquement élu contre l’organisation d’élections anticipées qu’il superviserait. La junte tente d’utiliser un artifice de la Constitution pour « sauver les formes juridiques » de leur putsch (qu’ils préfèrent nommer « mouvement rectificatoire de retour à l’ordre ») en faisant assumer par le Président du Sénat, rallié à sa cause, la vacance du pouvoir.
23 janvier – Arrivée à N’Beika

Belle nuit de merde ! ça ne vaut peut-être pas celle de mai 2002 au Chili à 4300 m d’altitude au cours de
laquelle j’avais souffert à la fois de mal d’altitude, du froid et du manque d’oxygène, mais ça s’en rapproche. Et là, pas d’infusion de feuille de coca. Seulement des sacs de ciment au milieu desquels je tente de me constituer un abri au vent qui s’est levé. En vain. J’ai beau avoir mis sur moi toutes mes couches possibles de vêtements et même mes sacs à dos sur moi, il y a toujours un courant d’air qui s’infiltre en bas du dos ou sur les chevilles. On s’est bien arrêté pour dîner et se reposer dans une cabane en bord de route, mais aucune idée du lieu ni de la durée. A 50 à l’heure sur la ligne droite, sans plus se soucier de Friends ou de langoustes, j’me vois me transformer en glaçon, à l’arrière d’un camion. Le pire, c’est qu’aux fréquents contrôles de police, je me cache comme un passager clandestin pour éviter d’être repéré et de devoir perdre du temps à montrer mes papiers, voire me faire réclamer un bakchich. Je passe la nuit à attendre le jour. Mais le jour, il fait nuit. Tempête de sable. On ne voit pas à 100m, le sable s’ajoute au ciment pour s’infiltrer sous mon chèche. Je parviens non sans mal à déplier ma carte Michelin : on n’est plus bien loin de N’Beika, ma destination finale. Un liseré vert sur ma carte indique qu’il s’agit d’une route pittoresque : il est vrai que le Tagant est, avec l’Adrar, la seule région où l’on observe un certain relief. Dans ce pays désespérément et platement désertique, 300m, c’est impressionnant. Quand je donnais à mes chameliers
de l’Amatlich les altitudes des montagnes françaises, ils hallucinaient. Ils se demandaient même comment c’était possible qu’une montagne de sable atteigne 4800m, et comment des dromadaires pouvaient monter tout ça … On franchit en 1ère la passe d’Achtef. Le Routard indique que la vue d’en haut est à couper le souffle : c’est bien le cas, mais au sens propre, à cause du sable. Je suis débarqué comme un vulgaire sac de patates à la station service. Je remercie aussi vivement qu’ironiquement mon contact pour ce voyage inoubliable. Il est 13h dans ce village-rue où je me pose dans une salle qui fait office de gare routière, de resto et d’auberge. Je me servir des thés et tente de reprendre mes esprits. Qu’est-ce que je fous bien là ? Faut que je me calme et que je grignote 2-3 trucs, mais pas question de moisir ici. J’ai vu en passant une pancarte à l’entrée du village d’une auberge « Chez Maïté » : j’y vais, autant pour assouvir ma curiosité que pour me défouler. Bonne pioche. Maïté se révèle être Hussein, un ancien militaire barbu qui parle bien français et connaît parfaitement les environs. Ça n’a d’auberge que le nom, vu que c’est la maison 2 pièces d’une famille très nombreuse mais ce sera toujours mieux qu’un camion de ciment, et surtout plus convivial. Les gamins m’apportent le thé puis un plat de riz. La sieste sur les coussins me fait un bien fou. En fin d’aprèm’, Hussein tient à m’amener voir la guelta (mare) à 1à Kms de là, au-dessus du village de Voumoulkouz. «
Veut » car d’une part il n’y voit plus assez pour conduire (c’est donc son fils de 16 ans qui fait chauffeur !), et parce que d’autre part on tombe en panne d’essence au bout de 300 mètres. L’occasion de se faire inviter au thé dans le village en lisant Le Monde sur un sac de riz. On repart après 2 heures, mais sans regret : le site est vraiment très joli. On accède après une marche de 20 minutes à une grotte au pied d’une vasque surplombée d’une impressionnante falaise. On repart sous le regard d’un chacal et on regagne N’Beika sous le soleil qui baigne de ses dernières lueurs la vallée de la « Tamoult’N’Age » que je pars affronter en solitaire le lendemain. Car Hussein me l’a promis, je ne peux pas m’y perdre et les distances sont raisonnables. Il me dessine un rapide croquis avec un oued rectiligne, une dune à droite, une montagne au fond et les noms des 3 villages où me rendre. Adjugé : demain, je laisse mon gros sac ici et je pars pour 3 jours de marche visiter le coin : ça me fera les pieds.

24 janvier – Mechrah

Pas la peine de mettre mon réveil : la vie de la famille bourdonne autour de la pièce qui me sert de chambre mais qui fait habituellement office de salon, et cette vie s’y immisce de plus en plus fréquemment. Un gamin vient furtivement poser un pain à côté de mon oreiller, puis un autre vient me porter le premier verre de thé. OK, j’ai compris, je me lève. Je n’ai pas encore replié mon sac à viande que toute la marmaille (à moitié nue) est déjà
là. J’ai vaguement cherché à reconstituer l’arbre généalogique de la famille mais je ne suis même pas sûr qu’Hussein lui-même sache qui est à qui : quand je lui ai demandé combien il avait d’enfants, il m’a répondu « à peu près 9 ». Il y a 2 femmes qui allaitent, ceux qui s’occupent des bébés ont à peine 7-8 ans, un gosse de 2 ans environ marche allègrement à 4 pattes sur le visage de son petit frère qui dort sur le sol à quelques centimètres du charbon de bois fumant, un autre frotte son nez plein de morve sur la couverture de mon Lonely Planet … Vers 10 heures, Hussein m’accompagne à l’oued, point de départ de mon trek et me confie à 2 femmes qui partent rejoindre leur khaïma à travers champs. Champs de culture de décrue : les céréales et niébés (haricots) poussent sur la terre craquelée qui était inondée lors de la dernière saison des pluies. Elles m’invitent à boire le thé sous leur tente maure. C’est toujours un plaisir de se déchausser puis de s’allonger sur les nattes en attendant les 3 verres de thé sous une légère brise qui soulève les tentures. Mais pas possible d’accepter la proposition qui m’est faite de déjeuner avec elles les niébés : j’ai à peine effectué 2 des 20 Kms prévus aujourd’hui. Je continue donc ma route en zigzaguant gaiement entre parcelles cultivées, marigots et petits groupes de chèvres. J’ai sur moi mes 2 petits sacs à dos : 1 pour les vêtements l’autre pour l’eau et le peu de nourriture emportée (biscuits et dattes). Je traverse les 5 mètres
d’oued sur un bac d’une dizaine de bidons noués ensemble que 3 gosses tirent d’une rive à l’autre à l’aide d’une corde. Plus j’avance et plus se font rares les cultures et les hommes. Bientôt, c’est au milieu d’épineux acacias que j’évolue, eux aussi de plus en plus rares. Vers 14h30, je m’arrête grignoter mes biscuits à l’ombre d’un grand arbre qui abritera également ma sieste. Je repars puis commence à me poser des questions quand au bout de 2 heures, je n’ai encore croisé âme qui vive. Plus une seule habitation, plus un seul champ. Et les arbres sont désormais trop épineux pour que j’y grimpe pour tenter d’apercevoir une dune ou une montagne qui m’aiderait à me repérer. C’est inquiétant comme dans ce genre de situation, on peut se comporter de façon irrationnelle. La logique aurait commandé que je fasse demi-tour ou que je mette cap à droite pour grimper sur la dune qui devait s’y trouver et me situer. Au lieu de cela, je continue tout droit dans la direction que je pense être la bonne. Foutue théorie de l’engagement. Là, j’avoue que la fatigue et la lassitude ont pris le pas sur le plaisir de la marche. Un berger m’indique enfin que je suis dans la bonne direction et la présence des chèvres est le signe qu’un village n’est pas loin. Il me faut quand même une bonne heure pour voir les premières cases et deux pour atteindre le centre du village de Mechta. Après avoir tourné 2 épisodes de « Vis ma vie », je change d’émission pour improviser un épisode de « J’irai dormir
chez vous ». C’est un lycéen de 20 ans, Sid Ahmed ould Ndiaye, croisé dans les ruelles sablonneuses du bled, qui m’accueille spontanément. Le zrig, le plat de pâtes puis le repos sous la khaïma furent tellement appréciés que j’accepte de faire ¾ d’heure de marche supplémentaire pour me rendre avec lui au mariage célébré à l’autre bout du village. Les festivités ont commencé hier et ne s’achèveront qu’après-demain. Un tir à la carabine déclenche à 22h les chants et les danses au son des perçus. Pas de quoi s’asseoir, manger ni boire, ni même s’éclairer. Simplement beaucoup de monde debout en cercle dans le sable qui applaudit en rythma les pas convulsés des rares danseurs qui s’aventurent au milieu. Tous les hommes (sauf moi) sont en boubou blanc. Devant la piste de danse, une khaïma à l’intérieur de laquelle sont assis, je l’imagine, les membres les plus proches des familles des mariés (que je n’ai même pas vu : lui est là mais elle n’y assiste pas). C’est assez spectaculaire mais un peu toujours pareil. Et assez fatigant de me retrouver encore debout dans le sable. Une fois parcourus les 3 Kms retour qui nous séparent de chez Sid Ahmed, j’estime à environ 30 le nombre de bornes avalées aujourd’hui. Bien content que mon hôte ait un petit matelas et même une couverture pour moi.

25 janvier – Ousseiniah

Comme d’hab’ dans ce pays, la première chose que je vois, que je sens et que j’entends en me levant, c’est le thé fumant. J’attends le 3ème pour m’extraire de
mon sac à viande. Sid Ahmed me fait visiter les champs de culture autour du vaste lac qui borde le village. Ses abords sont magnifiques : des arbres majestueux, très verts, plongent leurs troncs tortueux dans une terre joliment craquelée. Une ambiance de sous-bois surprenante : pas d’ajoncs, pas d’herbes, seulement les rives du lac qui viennent lécher l’écorce. Il est temps de remercier chaleureusement mon logeur et de mettre le cap sur Ousseiniah. Le début est très agréable à flâner le long des jardins jusqu’à ce qu’un plateau m’incite à l’escalader pour en faire mon lieu de petit-déj’. Enfin une vision panoramique des alentours, qui confirme que le plan d’Hussein était bel et bien à considérer comme un croquis schématique. Pour aujourd’hui, ce croquis suffira : je m’enfonce dans une vallée d’environ 500 mètres de large. De mon promontoire, je distingue, au fond de la vallée sablonneuse tachetée d’acacias et de dromadaires, une tâche verte qui m’indique la destination à suivre. Je ne croiserai personne aujourd’hui si ce n’est quelques bergers dont un m’accompagne jusqu’à un arbre qui abrite ma sieste quotidienne après mes dattes quotidiennes. Se remettre à marcher seul sous le soleil au réveil demande une petite dose de courage. Je ne suis cependant plus bien loin de la tâche bleue-verte, mais j’opte pour le mauvais côté du lac : obligé de me frayer un passage entre roseaux, champs de niébés et bras du lac avant d’atteindre Ousseiniah. A l’heure de la sortie des classes :
les élèves sont alignés dans la cour en train d’entonner l’hymne national en abaissant le drapeau mauritanien. Je me rapproche d’une nonchalance toute feinte : se faire accueillir par un instit’ est ce qui peut arriver de mieux ou en tout cas de plus sûr dans la brousse africaine. C’est souvent la personne la plus instruite et la plus francophone. A ce titre, sa fonction en fait un homme respecté, qui se fait un honneur d’accueillir les étrangers. Ce sont les 3 maîtres qui s’approchent de moi, évoquent en quelques mots d’un français trop châtié leur « mission pédagogique » » dans cet endroit où ils partagent une chambre dans laquelle ils m’invitent à prendre le thé, puis me doucher (au seau d’eau froide que des élèves sont allés chercher à dos d’âne à la source), à dîner puis à passer la nuit. De mémoire d’instit’, je suis le premier touriste à débarquer ici à pied.

26 janvier – Matmatah

Belle ballade matinale par le chemin qui serpente entre les palmiers à la source d’eau chaude qui surplombe le village et qui alimente le lac. Je quitte Ousseiniah vers 10h30 après que Yaya ait refusé les 1000 UM que je lui tends (« Je n’ai fais que mon devoir ») en les donnant au chauffeur de la voiture qui me dépose à l’embranchement de Matmatah. Je suis reposé, un léger voile de nuages tempère l’ardeur du soleil et une petite brise allège l’atmosphère. Quelques Kms plus tard, je remonte une vallée sablonneuse qui va en se rétrécissant. Des cuvettes d’eau apparaissent. Je
viens d’arriver à Matmatah, lieu connu depuis Théodore Monod pour abriter des crocodiles préhistoriques, piégés là à l’époque de la désertification du Sahara. Je n’en vois pas mais j’entends des bruits bizarres pendant que je m’endors (d’un œil) en bas des gorges, après avoir partagé mes dernières dattes avec le berger qui m’avait accompagné depuis 1 heure pour me montrer le chemin. Se remettre à marcher seul, sous un ciel que les nuages et la brise ont quitté, avec plus rien à manger et presque plus rien à boire, en sachant qu’il reste environ 25 Kms d’ici N’Beika, demande une bonne dose d’inconscience. Je vise ce que je pense alors être la dune de départ, un point couleur sable à l’horizon. Je me surprends à marcher d’un rythme soutenu pendant plusieurs heures au milieu de vastes plaines d’euphorbe. Pas trop le choix, en même temps. Je m’écroule à la première khaïma venue. Cette fois, pas de chichi à faire semblant de refuser poliment l’hospitalité : j’avale d’un trait la calebasse de zrig et j’attends allongé sur les coussins les 3 verres de thé. J’aide le chef de famille à fixer sur son âne les bidons d’eau et je repars à ses côtés. Un peu plus loin, je me remplis, en bas d’un arbre, les poches de jujubes, ces petites boules acidulées que je dégustais à peu près à la même heure à la sortie de l’école franco-sénégalaise de Fann. il y a 20 ans. Les parcelles cultivées puis les bergers et enfin les khaïmas font leur apparition : ça y est, j’arrive à la maison. Mauvaise
pioche : un gars m’informe que c’est Voumoulkouz dont je m’approche. N’Beika, c’est l’autre dune, l’autre vallée, de l’autre côté de l’oued. Parvenu en haut de la dune qui m’a induit en erreur, les couleurs sont splendides. La beauté de cette région du Tagant réside dans la diversité des paysages : en quelques mètres, vous passez des champs de betteraves au bord de l’oued à la terre craquelée puis sablonneuse au pied d’un plateau en pierres de type volcanique. Mais je prends à peine le temps de photographier un berger au soleil couchant : j’ignore le temps de parcours restant et j’ai pas envie de rentrer à la lumière de ma frontale. Je presse le pas, mon sac à dos s’ouvre. Je réaliserai plus tard que mon sweat Guinness a dû choir quelques mètres en amont. Je saurai à mon retour si mes amis ouikenards ont lu mon blog, s’ils me ramènent de Dublin le 17 mars le même sweat de la boutique de l’aéroport. Je demande de l’eau à la première tente venue, mais même en y ajoutant un Micropur et en laissant reposer 1 heure dans la gourde, elle est toujours couleur marigot. C’est à la pénombre que j’atteins les jardins et c’est un titulaire de DEA d’organisation des entreprises reconverti en cultivateur de céréales (il n’avait pas de pistons) qui m’accompagne jusqu’au goudron. Ma joie de retrouver la maison d’Hussein est renforcée par la surprise de voir les enfants se jeter à mon cou comme si j’étais un oncle pas vu depuis longtemps. Je joue au foot avec eux derrière la maison puis on
fait des bras de fer sur le sol du salon. 75 Kms à pied en 3 jours dans le désert du Tagant, en survivant grâce à l’hospitalité de ses habitants. Ça, c’est fait ! Épuisé. Mais heureux.
Avez-vous déjà senti ce bien-être caractéristique de l'extrême fatigue où tout le corps s'abandonne et se détend ?

Nicolas Bouvier « L'usage du monde » : « Échoué sur le bas-flanc, trop vibrant d'épuisement pour que le sommeil vienne, on regarde [...] Ensuite on s'intéresse au grain du tapis sous ses épaules, ou à ce petit muscle qui se contracte dans votre joue comme un animal pris au piège. Puis à mesure que les nerfs se détendent et que le soleil descend, vous vient cette fatigue comblée, cette envie d'adorer, d'engager son sort, qui vous prend tout d'un coup et libère, à une profondeur que d'ordinaire on néglige, un surcroît de vie violente qu'on ne sait comment employer. S'il était encore question de remuer un membre, on danserait. Bientôt le cœur, cette pompe à émotion, s'apaise; on le sent taper plus largement, fidèle sous les côtes, gros muscle qu'on a fortifié »



27 janvier – Tidjijka

Je retourne dans les jardins et les collines environnantes me balader 2 heures. Il faut se désintoxiquer en douceur. Après déjeuner, je reprends la route pour Tidjikja, à 3 heures de là, plein nord. A « La caravane du désert » sont descendus 6 Français et 4 Hongrois. Tous en 4x4. Les Hongrois participent au rallye Budapest-Bamako, ils en sont même les leaders
actuels. Il n’y a d’ailleurs que cela qui les obnubile. Ils sont à 10.000 lieues de réaliser que leurs voitures détruisent l’herbe à chameaux ou que leur passage vide les stations services d’essence pour plusieurs jours. Et même qu’il existe d’autres religions dans le monde : ils proposent un verre d’alcool hongrois au gérant musulman de l’auberge. Les Français ne valent pas mieux : sur leur table trône sans pudeur pastis, vin rouge et whisky. Ils ont même emmené leurs crèmes Mont-Blanc. Et râlent parce que le service est un peu lent. J’ai honte d’être Européen.

28 janvier – Aleg

Pas très intéressante, Tidjikja. Je me promène dans les quelques rues ensablées du centre et dans la palmeraie mais rien de folichon. Il faut dire que je suis dans un coin du désert qui n’a pas eu la chance de figurer sur la carte des caravanes transsahariennes. Alors trouver une connexion internet ici, c’est chercher une épine d’acacia dans une botte d’herbe à chameaux. Faute de réseau filaire, je me retrouve, au bout d’une heure d’investigations qui me font rencontrer la moitié de la ville, dans le bureau du responsable de l’antenne régionale de Chinguitel, l’un des trois opérateurs mobiles du pays. Je sympathise avec lui, ce qui me vaut de me faire prêter son ordi pendant 2 bonnes heures, le seul ordi du coin à posséder une connexion par téléphone portable. On discute longuement de la situation politique de la Mauritanie, de l’économie locale et du non-décollage du tourisme ici.
Moment cocasse quand il m’explique, alors qu’on nous sert le thé et que ça fait un long moment qu’il ne travaille plus vu que c’est moi qui ai son ordi, que les Mauritaniens sont des faignants et que la seule chose qui les intéresse, c’est d’avoir une bonne place dans un bureau pour boire le thé sans trop bosser … Plus rien à voir ici : je prends un taxi collectif pour Aleg, sentant l’appel du fleuve Sénégal où Alexis de Boghé peut m’héberger. J’ai rencontré Alexis la semaine dernière à Nouakchott au cours d’une soirée chez Aurélia et Linda, qui a également prévu de descendre ce week-end. Il est « minuit moins » (comprenez entre 23h31 et 23h59) quand le taxi s’immobilise dans la rue principale d’Aleg. C’est toujours très désarçonnant, un taximan Mauritanien : ça ne parle pas. Quand vous grimpez dans son véhicule, vous ne savez jamais si il part dans la foulée ou dans 2 heures, le temps d’avoir rempli sa voiture de clients, de faire le tour de la ville récupérer un canapé ou une chèvre pour la cousine et de trouver de l’essence de contrebande en bidons. Idem quand il s’arrête : soit c’est pour une pause prière de 5 minutes, soit pour un repos d’une heure. J’en ai pris mon parti : à chaque fois que je veux faire une certaine distance, je compte la journée. Un membre de la garde nationale qui s’ennuie au domicile du Gouverneur me sert de bodyguard, d’interprète et de guide alors que je suis parti chercher un lit pour la nuit mais les aubergistes sont trop gourmands. Pas
question de surpayer un matelas pour quelques heures sous prétexte que je suis un touriste et qu’il est minuit. Je m’arrange donc avec un restaurateur du centre pour lui louer sa chambre 1500 UM la nuit (5 euros : c’est le prix que j’ai payé dans toutes les auberges du pays). Je retrouve mes collègues du taxi attablés autour d’un mouton grillé, la spécialité du coin qu’arborent tous les restos en pendant leurs carcasses devant leur établissement. Je songe aux 4 Français assassinés ici même il y a un an …

29 janvier – Boghé

Mes bagages laissés en consigne chez mon restaurateur-logeur, je traverse Aleg pour camper la journée dans le cyber repéré hier pendant ma quête de lit. En T-shirt noir, jean pas clean, sandales et chèche, je me surprends à ne pas me penser en pays étranger. Non pas que je commence à me sentir familier de la Mauritanie, mais après avoir affronté une nuit dans un train ou sur le toit d’un pick-up, des journées dans le désert et tout ce qui s’ensuit niveau nourriture, hygiène et fatigue, je me sens immunisé, pour ne pas dire invincible. Rien à foutre d’envoyer chier un aubergiste qui se fout de ma gueule, aucune appréhension à discuter directement un pieu avec un habitant à minuit. J’ai furieusement envie de tracer ma route comme JE l’entends, le monde m’appartient. Je passe la journée devant l’écran à décharger, classer et trier mes photos, mettre à jour tant bien que mal mon blog, donner signe de vie et prendre des nouvelles de mon monde
d’origine. C’est une question que je m’étais souvent posée avant de partir de France : quel degré de coupure j’observerai. Autant j’ai rompu totalement et sans nostalgie avec mon appart’ et mon boulot bordelais, autant j’ai vraiment besoin de garder un lien régulier avec mes proches comme avec ce qui se passe dans le monde. Parfois, je me dis que je pourrais, vu le temps dont je dispose et mes talents de caméléon, faire fi de mon statut de touriste et vivre une vie parallèle, ne serait-ce que pour quelques semaines, dans les coins où je passe. Mais nier ce fossé qui existera toujours entre l’autochtone et le touriste de passage est illusoire. Tout au plus, je corrige l’appellation de touriste dans la bouche de mes interlocuteurs pour préférer celle de voyageur. Je ne sais pas si c’est du à ma démarche tranquille ou à mon look passe-partout avec mes habits sombres et ma barbe de plusieurs jours, mais on me demande de plus en plus si je travaille ici. Gaël m’avait dit : « Toi, t’auras de problème nulle part, tu t’adaptes partout ». Pas faux. Et puis l’Afrique ne me fait pas peur : probable héritage de mon enfance sénégalaise, entretenu par quelques voyages plus récents, c’est un sentiment de familiarité qui me lie à ce continent. Je quitte le cyber et Aleg vers 19h pour retrouver Alexis, Romain et Linda dans une soirée débridée de Boghé.

30 janvier – Boghé

C’est clair et net : ça y est, je suis arrivé en Afrique noire. Plus un seul Maure blanc, des odeurs de
poulet yassa, des boubous colorés, des femmes dans les rues … j’ai brutalement changé de culture, sans avoir franchi de poste de douane. Les Maures, blancs ou noirs, sont faits pour mener une vie nomade dans le désert avec leurs troupeaux. Le fleuve, c’est pour les Peuls noirs cultivateurs, les descendants des premiers esclaves enlevés par razzias sur l’autre rive. On part les rencontrer, à 50 Kms de là, dans un petit village dont Alexis s’est lié d’amitié avec le Maire. Qui nous reçoit royalement avec un déjeuner puis qui nous accompagne sur le bord d’un bras du fleuve. Sieste bucolique au bord de l’eau avant un aller-retour en pirogue. On croise une famille de phacochères à l’aller, une horde de singes au retour. On visite les jardins potagers en rentrant au village où nous attend un nouveau plat, puis on rentre tranquillement à Boghé. Rythme pépère, bonne ambiance, chouettes rencontres : journée sympa. Nouvelle soirée débridée : ça ne rime à rien mais on s’en fout.




31 janvier – Podor, Sénégal

La fleur au fusil, le sac sur le dos, je retrouve la route en me faisant déposer vers 9h30 à la sortie de Boghé par Alexis. Une double dose d’excitation me réchauffe le ventre : d’abord le challenge de rejoindre avant 20h Podor à 120 Kms de là et de l’autre côté du fleuve Sénégal, ensuite la perspective d’y embarquer sur le Bou el Mogdad pour une croisière de 5 jours qui me descendra à Saint-Louis. Je souris tout seul au bord de la piste en me disant que
je suis vraiment en train de réaliser un voyage extraordinaire : après la poussière du désert, le luxe d’une croisière. Cela fait 2 mois et demi que je suis embarqué dans cette aventure et toujours aucun sentiment de lassitude ne m’envahit. Absolument pas blasé, je songe à tout ce qui m’attend encore : la carte de l’Afrique de l’ouest que je déplie souvent pour noircir les étapes de mon voyage comme pour imaginer les suivantes me fait rêver comme au premier soir, en sortant du Vieux Campeur début novembre. Une première voiture m’amène à Dar el Barka. Une seconde à Lougat. Il est 13h30, il commence à faire très chaud et c’est la fin de la route bitumée : il convient de faire une pause et d’aviser. A côté du marché de ce petit village, une belle maison avec 2 voitures garées : on me signale que c’est celle du maire et qu’il se prénomme Yacoub. Je m’en rapproche alors qu’un homme bien habillé en sort : « Bonjour Monsieur, vous ne seriez pas Yacoub, le maire de Lougat ? » Tout honoré de cette reconnaissance par un étranger, il ne peut que m’inviter à me reposer sous sa khaïma. (Qui a dit que j’étais habitué à faire de la lèche aux élus locaux ?). Un enfant m’apporte un thé, un autre un plat de riz que je partage avec un autre voyageur de passage, un certain Silèye Ba. Après une petite sieste à l’ombre de la tente, je reprends mes « baggots » au moment où une délégation de la Banque africaine de développement vient constater l’état d’avancement des projets qu’elle finance. Je
déploie mes plus beaux atours de « jeune voyageur à la bonne gueule » : c’est gagné, le patron demande à son chauffeur de m’amener à Leigceiba, village Mauritanien le plus proche de Podor. Il ne me reste plus qu’à parcourir à pied à travers champs les 7 Kms qui me séparent du fleuve. Puis à le traverser. Chose qui aurait du m’inquiéter depuis longtemps mais qui me paraît une difficulté dérisoire : je trouve tellement originales ces retrouvailles avec le Sénégal et je suis si excité de toucher au but que je pourrais me jeter à l’eau et franchir la frontière à la nage. Aux innocents les mains pleines, aux voyageurs la bonne étoile : au bout de 10 minutes à longer la rive, j’aperçois une pirogue que barre une gamine d’environ 12 ans. Je la hèle, elle accoste, je jette mes bagages au fond du tronc de fromager creusé d’un bloc, elle commence à pagayer, je jubile. Un moment empli d’une charge esthétique intense. La forme de l’embarcation, la candeur de sa conductrice, le glissement sur l’eau, les couleurs au soleil tombant, le fleuve-frontière … Un pur instant. Posé le pied sur la berge sénégalaise, me voilà immigré clandestin. A cet endroit, pas de poste de douane pour officialiser ma sortie de Mauritanie et mon entrée sur le territoire Sénégalais. Clandestino … Illegal. Terriblement grisant. Je marche encore ½ heure avant de croiser dans les faubourgs de Podor ses premiers habitants. Est-ce parce que je souris encore bêtement ou parce qu’ils me reconnaissent 20 ans après que
tous me saluent gentiment ? Toujours est-il que j’ai envie de taper dans la main de tous ces gamins qui m’interpellent d’un « toubab » que je traduis en un « Bon retour au pays, mec ! ». Parvenu à la première boutique, je sympathise avec gt;3 jeunes (dans mon état, je pourrais sympathiser avec Hitler) qui m’invitent à un concert ce soir puis me conduisent à l’embarcadère. Une trompette résonne dans la ville comme dans mes tripes : alors que j’atteins mon but, le Bou el Mogdad accoste sur le quai de Podor, Sénégal. Le Bou el Mogdad. Nietzsche écrivait qu’ « il faut une musique en soi pour faire danser le monde » ; un nom de bateau peut aussi faire l’affaire. Il y a 20 ans, j’avais vaguement entendu parler de lui. Il y a 10 ans, j’avais lu un article enchanteur sur ce navire mythique. Il y a une semaine, voici le mail que je recevais de la personne en charge des réservations : « Bonjour, Merci pour votre confirmation. Vous pouvez rejoindre le bateau à Podor samedi soir. Le directeur de croisière sera prévenu. Le bateau sera à quai donc pour l'embarquement. Le dîner est servi aux alentours de 20h00. Regina". Bien entendu, j'explose mon budget. Évidemment, c'est à l'opposé de l'esprit roots de mes précédentes semaines. Assurément, ce sera peuplé de vieux bidochons ventripotants. Mais je m'en fous. C'est MON voyage. Celui de toutes les folies. Et donc de ma première croisière. Voyager sur un bateau fait tripper pas mal de monde. Moi, cette perspective ne m'avait
jamais fait fantasmer plus que ça. A part sur le Bou el Mogdad, à part sur le fleuve Sénégal. Il est encore plus beau que sur la plaquette que Régina m'a envoyée par mail. La classe intégrale. Il respire la majesté d'un vieux griot africain de la brousse et le charme raffiné du mobilier colonial. Au sous-sol, le salon. Au rez-de-chaussée, le resto. Aux 1er et 2ème, les cabines. Au 3ème, une vaste terrasse avec bar, transats et hamacs. A chaque niveau, des coursives extérieures qui permettent de se promener partout. Les passagers en transfert depuis Dakar n'étant pas encore arrivés, je suis le premier à prendre possession de ma cabine. Exigüe mais tout confort : teck, moquette, moustiquaire, vasque ronde, ventilo. Après dîner, je me rends au concert : une soirée organisée par le Peace Corp. américain, une étrange organisation gouvernementale qui envoie des volontaires US - genre scouts - dans la brousse pour s'occuper de santé, d'alphabétisation ou de développement. Et souvent accusée d'être les espions au service des États-Unis. Les concerts sont en play-back et en wolof, mais c'est marrant de voir les jeunes faire des démos de danse au son des percus. J'y retrouve Nico, mon "Directeur de croisière". A 31 ans, il attaque sa 9ème année en Afrique. Après une jeunesse erratique à Cassis et sans le bac, il a fait barman, croupier de casino, gérant de discothèque, à Madagascar et au Sénégal. Les compétences développées en gestion d'équipe, en logistique et en
langues lui permettent de faire sa 1ère saison sur le "Bou". Un peu bourru mais très cool. Il me tutoie d'entrée, alors je lui paye une bière (eh oui, on a quitté le Maroc et la Mauritanie !), au dancing de Podor (waouh ...) où on finit la soirée. ça commence bien, cette croisière : j'ai le boss dans la poche. ça me permettra de tout faire sur le bateau : me mettre des DVD tout seul allongé sur le canapé devant l'écran géant, prendre le kayak à loisir, et même pisser du 3ème ...



1, 2, 3, 4 et 5 février - Quelque part sur un bateau ...
Impossible de décrire la sensation procurée par ces 5 jours à errer dans les méandres du fleuve Sénégal. Au mieux, je peux écrire qu'ils furent étrangers à toute notion de temps et de lieu. A quelques nœuds à l'heure, le rythme du bateau vous plonge dans une tranquillité permanente qui confine à l'état de coma. Pas besoin de montre : c'est le clapotis sur la coque qui fait office de berceuse, la cloche d'appel aux repas et l'aube à travers la moustiquaire de réveil. Descendre le fleuve Sénégal, c'est remonter le temps : en 1659, l'arrivée des Français à Saint-Louis; en 1744, l'installation des comptoirs de Dagana et Podor pour acheminer en Europe gomme arabique, arachide, or ou esclaves ; en1852, la reconquête militaire du fleuve par Faidherbe qui crée le régiment des tirailleurs Sénégalais ; en 1958, la chute de Saint-Louis comme capitale de l'AOF. Quant au lieu, à quoi bon savoir où l'on se trouve
quand le soir venu, le "Bou" jette l'ancre au milieu du fleuve bordé de chaque côté par des ajoncs. Moi qui suis un immigré clandestin, je ne sais même pas dans quel pays je navigue : la frontière administrative passe-t-elle sur la rive nord comme la carte du sous-sol semble l'indiquer ? Peu importe : soy un clandestino qui divague à cheval sur les pointillés d'une frontière. Et quand je plonge du pont au soleil couchant, j'ignore si je me trouve dans l'État Sénégalais ou en République Islamique de Mauritanie quand j'atteins la berge à la nage. A ce propos, une nouvelle anecdote comme il n'en arrive qu'en voyage : le 2nd soir, je m'en vais rejoindre en nageant le village Mauritanien tout proche. Une pirogue en part avec quelques passagers : je grimpe à bord ... à côté de Silèye Ba, celui-là même avec lequel j'avais partagé un plat de riz il y a 3 jours à 150 Kms de là chez le Maire de Lougat ! La conversation est impossible (il ne parle pas un mot de français) mais il semble aussi ému que moi de recroiser nos destins dans ce lieu improbable. Le Bou el Mogdad est intemporel. 3au temps béni des colonies" des années 1950, il acheminait le courrier et les produits manufacturés de Saint-Louis aux comptoirs du fleuve jusqu'au Mali. Après l'indépendance, il a été affrété par Nouvelles Frontières pour des croisières en Sierra Leone, Liberia puis le delta du Siné-Saloum Sénégalais. En 2005, tout Saint-Louis a retenu son souffle quand il a fallu refaire
pivoter le vieux pont Faidherbe pour que le Bou reprenne ses croisières sur son fleuve d'origine. Son équipage semble lui aussi résister étrangement à l'épreuve du temps. Ansou a la cinquantaine passée. Fils de tirailleur Sénégalais ayant fait l'Indochine et l'Algérie, lui-même ancien parachutiste, il est le guide qui orchestre nos excursions quotidiennes à terre. Il est aussi à l'aise dans une conférence sur l'histoire de la dynastie des Almoravides, dans la biographie de Faidherbe que dans le nom latin des oiseaux rencontrés dans le Parc ornithologique du Djoudj. En français, anglais, espagnol ou portugais. Autodidacte, il possède une bibliothèque personnelle de 500 ouvrages sur l'histoire de l'Afrique. Avant dîner, il écoute les nouvelles de RFI Afrique l'oreille collée au poste de radio. La nuit tombée, on discute longuement au tour du thé. Bouba a 62 ans. Il gère le bar, nourrit le perroquet et fait la morale à tous les jeunes mousses du navire. La première fois qu'il y a mis les pieds, il avait 13 ans : c'était pour aider son père menuisier à en faire le mobilier. Quant à Baba Sar, sa biographie devrait être écrite par Robert Louis Stevenson. Cet homme de 86 ans qui ne sait ni lire, ni écrire ni parler français, est le capitaine du navire depuis 55 ans. Il est toujours seul, rarement visible et jamais je n'ai perçu le son de sa voix. Drapé dans une écharpe orange, on l'aperçoit fugitivement au hasard d'une coursive, comme si c'était son fantôme qui
hantait déjà le "Bou" et qui planait sur la destinée de ce fleuve dont il connaît par cœur chaque recoin. Être passager du Bou el Mogdad est un privilège. C'est embrasser le passé d'un fleuve qui a servi de tremplin à la colonisation européenne de toute l'Afrique de l'ouest, c'est partager furtivement l'épopée d'un navire et d'un équipage qui ne font qu'un. Tout le fleuve connaît le "Bou", seul bateau à y croiser à l'exception des pirogues de pêcheurs ou de passeurs. Avec amour, les enfants chantent son nom sur la berge. Avec respect, il répond aux villageois avec sa trompette, faute de quoi il déclenche leur courroux. J'ai du mal à penser que mes compagnons de croisière mesurent qu'ils ne sont pas simplement sur un bateau-croisière mais qu'ils naviguent sur un mythe flottant. Il y a là une population très hétéroclite : 3 cousines venues fêter ensemble leurs 70 ans, le 1er Conseiller de l'ambassadeur de France au Sénégal, un cinquantenaire alcoolique et sa copine étudiante, 2 veuves ornithologues, un jeune ingénieur agronome Espagnol qui se demande ce qu'il fout là, des Belges qui ouvrent le bar dès 10h30, un ancien légionnaire insupportable, ... Je m'y étais préparé, à côtoyer de vieux Bidochons l'appareil photo en bandoulière et l'étiquette FRAM qui dépasse du sac à dos, faisant connaissance entre eux autour d'un whisky en se racontant leurs précédentes croisières sur le Nil ou dans les Caraïbes. Passé le toutefois inévitable choc de
départ, je fais des rencontres somme toutes intéressantes : c'est amusant de voir les cousines se refaire une jeunesse, c'est instructif d'entendre le collaborateur de Jean-Christophe Ruffin évoquer les transformations du Sénégal, c'est rigolo de jouer au Trivial Pursuit avec l'alcoolique, c'est adéquat de visiter le Djoudj aux côtés des ornithologues, c'est émouvant d'entendre un cadre EDF m'avouer "depuis tout jeune, je rêve de faire ce que vous êtes en train de réaliser". Car bien sûr, je dénote un peu dans le paysage de cette clientèle qui ne voyage plus qu'en classe luxe. Cela me vaut de me faire inviter à l'apéro pour raconter mon périple ("Alors, il paraît que c'est vous l'aventurier qui descend à pied de Bordeaux ?") ou à la table de ceux qui ont déjà "fait l'Afrique". Les repas sont d'ailleurs succulents : couscous de mil, thiof farci, langoustes ... je reprends allègrement les Kgs perdus en Mauritanie. Les excursions sont honnêtes mais ne peuvent égaler la spontanéité et l'authenticité de celles que j'effectue en solo depuis 2 mois. Visites des comptoirs de Podor et Dagana, de la Compagnie sucrière sénégalaise, de la "folie du Baron" à Richard Toll, du Parc du Djoudj (exactement la même qu'il y a 20 ans, avec phaco, croco, boa en plus des pélicans, sternes, oies, bernaches, mouettes, grues et autres piafs emplumés). Mais les moments les plus magiques sont ceux passés à divaguer sur le "Bou". A
discuter avec Mika, adorable cuisinier Saint-Louisien qui me garde toujours un peu des plats qu'il prépare pour l'équipage, qui me rappellent davantage ceux de mon enfance que les plats servis au restaurant. A bouquiner la nuit tombée seul dans le salon extérieur. A visionner "Coup de torchon" ou "Le peuple migrateur" sur l'écran géant du sous-sol. A piquer une tête dans le fleuve avant le petit-déj'. A prendre le kayak pour admirer le coucher du soleil en pagayant seul dans le Parc du Djoudj. A ne penser à rien, allongé dans le hamac sur le pont. A bavarder en anglais avec un pêcheur du Sierra Léone qui ramasse ses filets. A surprendre un groupe de femmes en pleine toilette dans le fleuve ... Tout sur ce bateau n'est que calme, luxe et volupté ... Pas de doute, l'ailleurs, c'est bien ici.


Saint-Lou is - 6 et 7 février

Impossible de me séparer du "Bou". Même accosté à Saint-Louis, je ne m'éloigne jamais bien longtemps du navire pendant les 3 jours que je passe dans l'ancienne capitale de l'AOF. Je retourne à bord pour inviter Nicolas à décompresser à terre devant une bière, pour prendre le dernier thé avec Ansou ou pour me faire nourrir par Mika : il me prépare discrètement chacun de mes repas ! J'étais parti pour dormir à l'auberge de jeunesse, mais un étudiant me propose de partager sa chambre pour moitié-prix. J'accepte mais même si ça s'est bien passé, je ne pense pas que je le referai. Pas complètement
serein à l'idée de laisser chez un inconnu toutes mes affaires. Surtout quand il me demande de tout payer d'avance, puis de lui avancer de l'argent ... Saint-Louis est plutôt une belle redécouverte. Petit, je me souviens y être venu au cours d'une après-midi dont la chaleur avait vidé les rues. Je suis surpris de dénombrer une tripotée d'hôtels, de bars et de restaurants. Et beaucoup de toubabs. Un autre lieu hyper-animé est le port artisanal et le marché attenant. Un pêcheur lébou (les lébous sont une branche de l'ethnie wolof, les pêcheurs de la côte entre Dakar et Saint-Louis. C'est le tiers-état du pays, raillé pour son dialecte et suspecté d'avoir un cerveau de la taille de celui des poissons qu'ils attrapent) me raconte en détail les modalités de la pêche par ici. A la ligne, il faut partir 5 jours en mer, à 7 ou 8 entassés dans une petite pirogue pour pêcher requins et raies qui seront vendus en Afrique centrale ou en Asie. Il devient difficile de trouver soles, barracudas ou capitaines : la faute aux chalutiers Coréens qui raflent tout. Ou à l'État Sénégalais qui a vendu les licences pour 10 ans. Il reste aux pêcheurs qui s'entassent dans les taudis de Guet'N'Dar les grosses sardines, qui servaient autrefois à agrémenter les ragoûts. Anesthésié par ces 5 jours de croisière, j'ai perdu mon rythme de routard et je dois me faire violence pour trouver la force de louer un VTT et me rendre par la plage au plus proche village Mauritanien. Je franchis la
frontière, à nouveau en toute illégalité (mon visa mauritanien était à entrée simple) pour trouver un "boutiquier" Maure d’accord pour me changer mes ougyas en Francs CFA. C’est surprenant de retrouver la Mauritanie une semaine après l’avoir quittée. Si proche géographiquement et pourtant si différente des mœurs Sénégalais. Je me rends compte, alors que je me déchausse puis m’installe sur la natte d’un commerçant pour la cérémonie du thé ou en sortant les quelques mots d’hassanya qui me restent, que finalement je me suis fait à ce pays, du moins au mode de vie quotidien de ses habitants. Malgré la facilité que j’ai acquise à apprivoiser le Maure, il reste pour moi un personnage dont jamais je me sentirai familier, à la différence des Marocains ou de la plupart des Noirs. Je suis rentré dans ce pays avec beaucoup d’interrogations, j’en ressors empli de doutes. Moi qui ai bénéficié de leur hospitalité, je manque probablement de reconnaissance en écrivant que les Mauritaniens sont des gens orgueilleux, des nomades marqués par la dureté de leur existence désertique. Mais j’ai bien souvent ressenti le sentiment de supériorité qui les anime, notamment vis-à-vis des populations noires qui ont longtemps (et qui le sont encore à maints égards) leurs esclaves. 3 d’entre eux, dans la voiture qui m’amenait à Lougat, ont eu des mots dures pour décrire des rapports particuliers entre Mauritaniens « Arabo-Berbères » (les Bedayin) et « Négro-Africains » (dont le diminutif est «
Négros » ! …) : selon eux, les Maures blancs ont souhaité, en 1989 (époque des troubles graves le long du fleuve-frontière Sénégal), « dénégrifier » le pays en spoliant leurs terres et leur bétail. Environ 100.000 Mauritaniens Noirs ont été chassés de l’autre coté du fleuve, ceux qui restaient subissant un « racisme passif », un « apartheid caché ». Il est en effet étonnant de constater que ce sont les populations noires qui savent cultiver, qui constituent le gros, pour ne pas dire l’exclusivité, des « masses laborieuses », alors qu’ils ne bénéficient d’aucune représentativité politique, économique et religieuse … A ce propos, je m’interroge : finalement, ne serait-ce pas l’islam qui serait le seul vecteur d’unité, le ciment qui permet le « vivre-ensemble minimal » entre ces populations ? Étonnant également de constater que ces Mauritaniens Noirs assimilent leurs anciens cousins Maures noirs (Haratin) aux Maures blancs dont ils ont assimilé la culture. Ces derniers, en troquant leur boubou coloré et leur crâne nu contre un draa et un chèche, ont rompu le lien du sang qui les liait à leurs ancêtres Sénégalais. Souvent, j’ai entendu des propos blessants, même entre Maures. Pas étonnant que ce peuple de nomades (donc individualistes ?) apparaisse ingouvernable : ce sont des équilibres forcément instables entre les quelques familles détenant les pouvoirs religieux, économiques ou militaires qui font et défont les coalitions politiques. Et s’ils se targuent que les coups
d'État se déroulent sans effusion de sang, il ne faut pas se méprendre : la violence est omniprésente, mais sournoise, dans les rapports humains et sociaux. Ici plus qu’ailleurs, la vie est une dure lutte. Dans le désert, elle ne tient à presque rien. Je suis malgré cela (ou grâce à ça, car ce n’est pas donné partout de constater de façon aussi apparente la nature des rapports sociaux) très satisfait de ces 3 semaines Mauritaniennes, pour deux raisons essentielles. Celle d’avoir ressenti, à mon corps défendant, ce qu’est véritablement le désert, immense et profond. Et pour le sentiment d’avoir goûté à l’expérience d’une aventure authentique, hors des sentiers battus, dans des coins où le rare tourisme n’a pas (encore ?) dénaturé, normalisé, affadi le mode de vie. Je n’ai ni l’expérience de René Caillé ou Mungo Park, ni le talent d’Amin Maalouf ou d’Amadou Hampaté Ba pour en rendre compte, mais à leur lecture, je réalise que j’ai moi aussi partagé ici le quotidien d’autochtones dans leurs habitudes ancestrales. Les tropiques ne sont pas encore complètement tristes. Je quitte définitivement cette étrange culture Maure, à mi-chemin entre l’Afrique du Nord arabe et l’Afrique noire sans en constituer un simple syncrétisme, après avoir changé mes ougyas au taux honnête de 1000 UM pour 1900 FCFA. Après avoir zigzagué sur mon VTT entre les milliers de petits crabes qui envahissent la langue de Barbarie, je visite Saint-Louis en flânant au hasard de ses vestiges coloniaux. Je
trouve que le charme opère toujours dans ces rues en damier. Quoiqu’en disent les conservateurs nostalgiques du « temps béni des colonies » : un grand reporter au Monde écrivait «Saint-Louis est une étape à éviter à tout prix, sauf si vous êtes un fieffé colonialiste à l’affût d’arguments prouvant que les Africains sont des jean-foutre incapables d’entretenir l’héritage colonial, de le faire fructifier », un autre auteur se demande si Saint-Louis a « renoncé à sa dignité de ville », a « renoncé ». Entre sabler et repeindre à l’identique un vieux balcon en fer forgé et manger à sa faim, cela ne surprendra que des Occidentaux peu au fait des réalités africaines que les Saint-Louisiens privilégient la seconde option. Une chose est sûre : l’influence européenne, positive quant à la rénovation architecturale (merci la coopération décentralisée), laisse ses traces sur les établissements commerciaux et sur le coût de la vie, particulièrement élevé, l'écrivain Cheikh Sow qualifiant ainsi la ville de "presque toubab" ("toubab" = Blanc. Ce mot serait originaire de l'arabe "toubib", qui signifie médecin).

9 au 15 février – N’Gor

Le « Bou » est parti de Saint-Louis aux aurores. Comme lui, je lève l’ancre. Direction Dakar en compagnie des 3 cousines de septante ans. Deux d’entre elles enchaînent sur 1 semaine au domaine de Nianing, ce qui me permet de revoir ce camping de luxe de la « petit côte » où j’avais passé quelques jours en famille
en 1989, puis de retrouver l’embranchement de N’Gaparou où nous passions notre dimanche dans la paillote familiale. C’est dans un Dakar vide en ce dimanche que Françoise me dépose à deux pas du marché Kermel après avoir longé mon ancien collège. J’appelle François et Camille, un couple d’amis de Yaël qui habite depuis 1 an ½ sur la petite île de N’Gor : « Allô François, c’est Guillaume … Oh salut tonton, t’es où ? … Ben j’viens d’arriver à Dakar … Alors viens vite, y’a la khaïma qui t’attend au fond du jardin. T’arrives au village, tu descends sur la plage et là, tu demandes à Sidi de te traverser … OK, super, mais l’adresse, c’est quoi ? … L’adresse ??? (rires) … c’est « chez François et Camille » … Ah OK, j’arrive … Yes I ». L’arrivée à N’Gor est presque aussi excitante que mon arrivée à Podor. Comme il y a 8 jours, je jette mes sacs au fond d’une pirogue de pêcheur. Au soleil couchant, je traverse le bras de mer, le sourire aux lèvres, pour débarquer dans cette île sans voitures, d’une quarantaine de maisons reliées les unes aux autres par des petits chemins d’un mètre de large, et même moins si on soustrait les branches de bougainvillées violettes, orange ou blanches qui s’échappent des jardins. Une île de rochers que j’apercevais tous les jours en novembre 1986 du Méridien en face, à mon arrivée au Sénégal, mais sans jamais m’y être rendu. François Camille y habitent une adorable cabane améliorée en bois blanc. A l’intérieur, une grande chambre, un coin bureau et
un cellier. Attenante, la salle de bains et des WC de rêve. Ou plutôt des WC sur lesquels on rêve. Ils n’ont rien de particulièrement original, mais tout pour s’oublier, le n°250 de Surf Session sur les genoux, devant les combis de surf qui sèchent sur la tringle de la douche, les 4 planches alignées dans le vestibule et la vue sur la mer qui vient lécher le portail d’entrée. La cuisine est à l’extérieur, sous l’auvent qui abrite la grande table où se prennent tous les repas. Devant, le jardin en coquillages. Derrière, la tente maure qui fait office de chambre d’amis. L’ensemble forme un tout aussi simple, accueillant et serein que ses heureux occupants. François bosse comme prof d’histoire-géo au lycée des Maristes. Pas grand-chose à voir avec son ancien job (la relaxation avec des dauphins dans un hôtel de Papeete). Seul point commun : la possibilité d’aller surfer avant et après le boulot juste devant la maison. Camille enseigne le français à des enfants et adultes étrangers. A Papeete, elle vendait des pagnes et des colliers sur la plage. L’été, ils font la saison … au bord de la plage médocaine. Des gens bien. Qui se sont donné les moyens de vivre la vie dont ils rêvaient.
Je me laisse bercer par le rythme insulaire de ce havre de paix. Rien de tel pour se réveiller qu’1 heure ou 2 de surf. Suivies d’un bon gros petit-déj’, à surveiller les marées ou les oiseaux tisserand qui me grignotent la baguette de pain, avant de bouquiner sur la terrasse en écoutant RFI ou «
ça me fait mal » d’Alpha Blondy. Après une assiette à « la boutique » ou « Chez Carla » , j’essaie de prendre en charge les repas du soir, inspiré par un très beau livre de Youssou N’Dour, « La cuisine sénégalaise de ma mère ». Je m’emploie à acheter des poissons frais à Ouakam, à faire du riz au lait, du jus de bissap avec les fleurs d'hibiscus séché que m'a apportées Baldé, le gardien du voisin, ou des keftas à la marocaine mais rien d’exceptionnel. J’ai tenté de sortir 2 fois ma botte spéciale, la langouste grillée, mais 2 fois j’ai échoué dans ma mission d’en trouver (la 1ère, je me suis laissé emporter par une discussion avec 2 touristes dans le taxi qui m’a amené bien trop loin, la 2nde fois, le vivier était fermé à mon arrivée). 5 jours à abuser de l’hospitalité de François Camille, entre surf, cafés au lait, Tiken Jah Fakoly, petites courses pour acheter un Guerrouane gris ou du lait caillé, et gros dodos sous la khaïma. Tranquille.




Siné-Saloum :
15/02 - Fadiouth
Après une dernière grasse mat' N'Goroise, je prends la pirogue jusqu'au village, un 1er Ndiag N'Diaye jusqu'à Patte d'oie, un 2nd jusqu'à Colobane, un "7 places" jusqu'à M'Bour puis un second jusqu'à Joal avant d'héler un "clando"qui me prolonge jusqu'au pont menant à l'île de Fadiouth. Une magnifique petite île faite exclusivement de coquillages; à l'entrée de la région du Siné-Saloum où de multiples bras de mer (dénommés "bolongs")
sillonnent un paysage de mangrove. Sur cette île sans voiture vivent quelques centaines d'habitants de l'ethnie Sérère fiers de leur tolérance religieuse. Je me pose au campement villageois, une auberge toute simple qui a le charme de posséder une terrasse en bois qui donne sur un joli bolong, et me ballade au clair de lune dans les ruelles. J'atterris dans un bar-resto minuscule, qui est apparemment le QG des vieux catholiques de l'île. Ils y consomment, sans modération, du "Pichet", l'équivalent de la "villageoise" de chez nous. L'un d'entre eux, fan de foot français, me récite la liste des stades de Ligue 1, me raconte le "match de Séville" et la classe des joueurs de l'OM de la grande époque.

16/02 - Palmarin

Visite matinale de l'île : son église, sa mosquée, son cimetière à la fois catholique et musulman établi sur une île adjacente, un verre de thé offert par un villageois, puis quelques heures à contempler de la terrasse du campement les spectacles qui s'offrent à moi : la danse des pêcheurs à pirogue, le théâtre des usagers domestiques du bolong (à quelques minutes d'intervalle, un gamin y fait ses besoins avant que sa mère ne vienne y rincer le riz du midi ...), le concert des ânes, chèvres et cochons en liberté, le ballet de petits poissons sortant en sautant de la marmite de riz laissé à tremper dans l'eau (j'aurais du demander au gamin ce qu'il avait bouffé au petit-déj'...). En fin d'aprèm', je
décolle pour Palmarin

16 : Campement de rêve

17-18 : Campement villageois avec Annah et Ben


19 mars - Mar Lodj

J’ai droit en direct à une dédicace à mon nom dans la radio locale. Je rigole avec les employés d’un passage dans « Amkoulèle, l’enfant peul » au cours duquel Amadou Hampâté Ba raconte qu’un petit Dogon a choisi le verbe « cabiner » quand l’instituteur lui demande de conjuguer un verbe du 1er groupe de son choix. Je me fais largement arroser le dîner par un vieux Toubab installé à Dakar venu passer quelques jours de vacances avec sa fille. Un digne représentant de ces Blancs blasés par la vie dans les tropiques et qui se comportent d’une manière qui n’a rien à envier aux premiers colons. Elodie, la Belge rencontrée à Chinguetti, décrit très bien dans un de ces mails collectifs ce qui l’offusque autant que moi dans le comportement de ces honteux ambassadeurs qui sont très justement appelés ici les "Sénégaulois": "ce mépris brandi comme un bouclier par les Blancs qui vivent ici depuis longtemps. Cette supériorité post-coloniale qui se cache mal. Ce tutoiement condescendant généralisé sous prétexte que "ici c'est cool, on ne vouvoie personne". Ce désintérêt total pour une langue "qui ne sert à rien". Ces petites phrases assassines entendues un peu trop souvent : "Les Sénégalais, c'est tous des arnaqueurs, ils ne voient en toi que le fric, et ils vont toujours essayer d'en profiter". Alors
bien sûr qu'il y a un rapport inégalitaire à la base, je ne suis pas naïve. Mais justement, c'est parce qu'il y a ce rapport inégalitaire, et qu'on arrive là avec un fric qu'il est évident qu'il n'ont pas, qu'on leur doit au moins le respect de ne pas l'accentuer par notre attitude. Qu'il est légitime aussi qu'ils essayent de profiter de ça. Franchement, qui d'entre nous, ayant des problèmes d'argent réels, aurait des scrupules à arnaquer un millionnaire ? Sincèrement, moi pas. Alors oui, parfois ça m'énerve qu'on essaie de me vendre des trucs ou qu'on m'interpelle sans cesse. Mais non, je ne crois pas qu'il serait juste qu'on n'ait que les avantages de l'aisance. Apprendre un minimum de wolof, vouvoyer les gens comme ils le font entre eux, trouver des stratégies d'évitement de l'arnaque, mettre ses limites sans pour autant mépriser celui qui essaie d'aller trop loin, c'est le seul moyen de respecter les gens chez qui on vient vivre. Et vous savez ce qui m'énerve le plus dans tout ça ? C'est que je suis sûre que ce sont les mêmes, exactement les mêmes, qui vont râler contre les Marocains qui ne font aucun effort d'intégration en France ! Comme si l'intégration ne concernait que les pauvres indigènes, et que la possession d'argent ou l'appartenance à une race "cultivée" nous plaçait au-dessus de tout ça ..." Petit-déj’ au bord du bolong après un plouf au moment où le soleil se lève sur ce bras de mer. Rien de tel pour se
désembrumer après les excès de la veille. Plus jamais je me ferai avoir par un vieux colon qui épanche ses déboires dans le Saint-Sernin ou Le Pichet, les 2 marques de vin de table mises en bouteille au Sénégal.

20 mars – Mbour

Ils le savent bien, que j’ai rendez-vous à 8h30 à Ndangane. Alors certes, la table est mise à 8h. Mais ce n’est pas moi qui vais faire en sorte que le pain soit prêt plus tôt que d’habitude ou que l’eau du Nescafé chauffe plus vite que la bonbonne de gaz ne le décide. Ça ne sert à rien de vouloir aller plus vite que la musique, de toute façon, c’est Dieu qui en décide. Le piroguier de la charmante auberge Essamaye me dépose à 9h passées à mon lieu de rendez-vous avec Marie-Madeleine. La fameuse dilatation africaine du temps n’aurait quand même pas atteint un groupe de vieilles femmes catholiques devant traverser le pays dans la journée ? Ben si, avec ¾ d’heure de retard, c’est moi le 1er ! La pirogue en provenance du village de Mar Lodj arrive peu après, chargé de toutes les membres de l’antenne locale de l’Union des Femmes Catholiques du Sénégal, qui organise son rassemblement annuel à Saint-Louis. Toutes vêtues du même tissu, s’entassant avec leurs baluchons dans le Ndiag Ndiaye (minibus) réquisitionné pour l’occasion. Elles louent pour tous leurs déplacements les services du même chauffeur, un quadra moustachu sans alliance au doigt, qui joue au gendre idéal en rêvant secrètement de se faire présenter un jour à la fille d’une de ces
vieilles dodues catholiques qui se mettent à chanter en chœur tout le trajet des chants grégoriens en wolof. C’est pour remettre ce voyage dans les bras de Marie, me confie Marie-Madeleine. Rien ne les arrête, pas même les klaxons du chauffeur pour faire dégager les zébus de la piste, ou les négociations avec le flic sur le montant du bakchich. Ce dernier n’a pas dû comprendre grand-chose à ces chants chrétiens qui s’élèvent de ce minibus encore aux couleurs du Grand Magal mouride de Touba ! Quant à moi, je commence à suer à grosses gouttes en me disant : "Et si elles me demandent d’orchestrer un « Notre Père » ou un « Je vous salue Marie » ?"… Arrivé à M’Bour sans avoir été mis à l’épreuve, je fais un don pour la réfection du clocher de l’église de Mar Lodj, ce qui me vaut un concert de louanges (« Que le Bon Dieu te garde », « Qu’il t’envoie une belle femme », « Qu’il te permette de vivre jusqu’à 100 ans » !). Marie-Madeleine me conduit jusqu’au domicile d’Agnès, mais elle est au travail et ne rentrera pas avant la fin de l’après-midi. Sa sœur et sa nièce me préparent un poisson yassa pour déjeuner. Je passe l’aprèm’ au cyber et rentre quelques instants avant Agnès. Qui met à peine 10 secondes à me reconnaître (« Tu es resté un beau jeune homme » !) et à me serrer dans ses bras, aussi surprise et émue de ces retrouvailles que moi. Elle non plus n’a pas changé. Elle me raconte tous les souvenirs qu’elle conserve des 4 ans passés avec notre famille. De ma sœur qui
cachait sous sa chaise les boulettes de poissons qu’elle n’aimait pas, de mon frère qui pleurnichait quand elle le tirait de sa sieste pour rejoindre l’école primaire et son institutrice Tata Tchoro, de ma mère qui lui a appris à cuisiner les plats français qu’elle a continué à faire pour ses employeurs successifs, de mon père qui me disait d’aller faire mes devoirs, de moi qui faisait semblant de l’écouter … Elle ressort les photos de l’époque ainsi que celles de la famille que mes parents lui ont envoyées après notre retour en France avant de perdre sa trace. Et une photo d’elle avec ma grand-mère, qui lui sert de marque-page dans son livre de prières. Elle me cuisine un délicieux poisson cuit au four, une recette de ma mère, et m’invite à passer la nuit chez elle. Je suis content de lui transmettre les salutations de toute la famille, et de pouvoir dire en retour qu’elle se porte bien, qu’elle a la santé, du boulot et un mari certes un peu vieux mais qui la traite bien.

21 mars - Départ de Mbour

Le 21 au matin, elle me prépare mon petit-déjeuner avant de partir travailler, et me redit toute l’émotion que lui a procuré mon effort de l’avoir retrouvée, 20 ans après. Je pouvais bien faire ça : Agnès avait été une « bonne » exemplaire, assumant avec douceur et efficacité les tâches ménagères et prenant part à l’éducation de mon petit frère, âgé de 2 ans à notre arrivée à Dakar. Elle avait fait partie du quotidien de la famille pendant ces 4 années
sénégalaises.


13 février – Gorée

« Rien de plus accueillant que l’île aux esclaves », écrit Catherine Clément (dans « Afrique esclave »). J’y débarque au coucher du soleil, pour profiter de l’île sans les touristes, dont le flux et le reflux est aussi régulier que la navette qui assure la dizaine d’allers-retours quotidiens. Les meilleurs moments pour visiter un endroit, quel qu’il soit, sont pour moi l’aube et le crépuscule. En dînant un plat du jour sur des tréteaux à une guinguette sur la plage, en petit-déjeunant un café touba dans un boui-boui en haut de l’ancien fort. Je suis tout de suite envoûté par la douceur tropézienne des ruelles de Gorée, éclaboussées par les splendeurs des bougainvillées que renvoient les pastels ocres des façades des nobles maisons coloniales. Chaque coin de rue mériterait de faire la couverture d’un magazine de décoration. Impressionnant de charme et de tranquillité assumée. Le classement UNESCO en 2000 a permis de paver les ruelles ensablées. Même les ruines et les vieux torchis semblent travaillés pour dégager ce charme désuet. Ce qui m’impressionne aussi, ce sont les arbres. Baobabs, fromagers, flamboyants se dressent majestueusement sur une place ou entre deux maisons, comme si on avait tenu compte de leurs volumes pour déterminer les architectures des bâtisses de l’île. Je visite le musée de l’IFAN construit dans l’ancien fort, et bien sûr la Maison des esclaves. Aujourd’hui, c’est le 8ème jour. Dans la religion
musulmane, c’est un jour particulier de prières pour que l’âme de ceux qui ont franchi la porte sans retour aille du bon côté des cieux. Cela fait en effet 8 jours qu’est mort Joseph N’Diaye, le conservateur historique du lieu, le chantre de la mémoire d’un autre voyage sans retour, celui de la traite des Noirs. Il a fait pleurer Jean-Paul II, Nelson Mandela ou encore Jimmy Carter en leur racontant dans ces lieux la façon dont étaient entassés les esclaves. Cet ancien tirailleur Sénégalais, qui a consacré sa vie à la mémoire du commerce triangulaire et à faire de cette Maison des esclaves un symbole du lien d’asservissement qui marquera à jamais les relations entre 3 continents, a marqué chaque visiteur du lieu (dont j’ai fait partie étant petit), jouant habilement sur la culpabilisation des Blancs ou le souvenir des ancêtres Noirs.
Sur un canon rouillé qui traîne devant l’ancien fort, une inscription à la craie : « Interdit de faire le con ». Je me doute qu’elle s’adresse davantage aux gamins qui s’amusent dessus qu’aux militaires Hollandais, Portugais, Anglais et Français qui se sont bataillé le lieu pendant 2 siècles, ou qu’aux esclavagistes de toute nature. Néanmoins, après la visite du Castel et de la Maison des esclaves, cet avertissement résonne comme une bonne morale à tirer de ce séjour sur l’île. Ce séjour m’a ravi-goré ! Après m’être fait envahir par l’agréable torpeur de N’Gor, Gorée m’a donné envie de refaire des photos, de ré-alimenter mon blog, de
reprendre la route. Et de me plonger dans la bruyante, harassante et écrasante capitale Sénégalaise.


Dakar

Merveilleuse mémoire. Je ne visite rien de Dakar. C’est elle qui me revisite la mémoire. Le goût acidulé du jus de bissap, celui sucré du tamarin, celui rafraîchissant de la bouye ou celui chargé du ditakh. Les saveurs du tiéboudiène, du maffé, du yassa ou du soupé kandia. La consistance du riz blanc collant ou celle du chocopain, un Nutella dilué à l’huile vendu étalé dans des ½ baguette de pain, achetée dans des kiosques jaunes à peine plus grands que des cabines téléphoniques. Les odeurs du tiouraye qui s’échappent des foyers où brûle à même les charbons de bois cet encens fait de gomme arabique. La moiteur des corps s’entassant à l’arrière des cars rapides et le son des pièces de monnaie sur leur carcasse métallique qui fait office de « arrêt demandé » au chauffeur. Le souffle d’un ventilo qui s’ébroue lentement dans un salon, ou celui de l’harmattan dans les branches des filaos de la corniche. La couleur verdâtre du rof (farce de persil mêlé d’ail et de piment, comparable à l’oseille) qui tâche et imprègne les poissons. L’ordre cérémonieux et immuable avec lequel le maître de maison distribue les miettes de légumes, de poisson ou de viande qui trônent sur le riz ou le mil au milieu du plat, à ses convives qui ne consomment assis sur les talons que la part du plat située devant eux, sans s’éterniser et en se reculant avant la fin en soufflant «
Allahmdullilâh » pour signifier qu’ils sont repus et qu’ils en rendent grâce à Dieu. La cambrure désarmante des Sénégalaises dont la démarche est décrite par Ousmane Socé Diop dans « Karim, roman Sénégalais » (« les Africaines traînaient leurs babouches sur le ciment des trottoirs, nonchalantes, en princesses gâtées qui ne se soucient pas du temps »), l’habillement par Catherine N’Diaye dans « Gens de sable » (« Elles ont un port de reine, une arrogance muette ; elles détiennent les règles discrètes de l’art du paraître, de l’extériorité radieuse ; elles ont l’air courroucé des princesses offensées, le geste ample ») et l’effet de tout ceci par Blaise Cendrars dans « Feuille de route » (« Aucune femme au monde ne possède cette distinction cette noblesse cette démarche cette allure ce port cette élégance cette nonchalance ce raffinement cette propreté cette santé cet optimisme cette inconscience cette jeunesse ce goût »). Je ne visite donc rien de Dakar : je la traverse non sans plaisir mais par nécessité : pour aller chez le dentiste, pour imprimer quelques photos, pour acheter un pantalon léger en toile, pour faire mon visa pour la Guinée, pour aller prendre un pot au club de plongée "L"océaniumquo t; ou un jus de ditakh à l'Alliance française, pour ramener des gambas fraîches de Kermel ... Et aussi pour aller dans mon quartier d'enfance, le Point E. La maison est toujours là : tiens, j'avais oublié qu'il y avait un balcon pour rejoindre ma chambre de celle
de ma sœur. Je sonne chez les voisins, les Sidibé, qui sont toujours là. "Guillaume !!!" s'écrie Amsatou à ma vue. Émue par ces retrouvailles, elle me cuisine un poisson au riz et m'offre en me quittant une petite main de Fatma qu'elle a ramené de Fès pour me porter bonheur sur ma route. En rentrant, je l'accroche à mon sac à dos.

Retour à Dakar chez Thibault les 22 et 23 mars entre N'Dem et le départ pour la Casamance.


21 mars – N'Dem

Je quitte M'Bour en Ndiag Ndiaye pour N'Dem, petit village sahélien au centre du Sénégal dont Elodie, la Belge rencontrée à Chinguetti, m'a beaucoup parlé. Entre deux transports, je partage un plat de tiéboudienn à Bambey, dans un de ces mini-restos en bord de route constitués d'une table basse, de quatre bancs, d'un four à bois et de grandes marmites, et qui proposent un plat du jour à 500 FCFA. avec Lamine Seck, le 1er questeur du Sénat Sénégalais, et Président de la Communauté rurale du coin. Je suis le seul du minibus à descendre au pied d'un immense baobab qui marque l'entrée dans N'Dem, où je débarque comme un cheveu sur la soupe sans du tout savoir à quoi m'attendre. Elodie m'avait parlé d'une communauté Baye Fall organisée autour d'un marabout charismatique. Sébastien, croisé à Palmarin, avait entendu du bien du Centre artisanal. Alors ? Village d'artisans ? Secte mouride ? Jardin bio ? Kibboutz de bobos ? École coranique ? ... Un peu de tout ça, en fait. Pour moi, les Baye Fall
étaient ces rastas en patchwork agressant les passants des marchés Dakarois pour leur demander argent ou nourriture, en chantant bruyamment. Et les marabouts de dangereux chefs religieux extorquant des croyants qui leur donnent toutes leurs économies pour qu'ils intercèdent en leur faveur auprès d'Allah, exploitant des gamins (appelés talibés, c.a.d. "zélateurs", ou "disciples") envoyés à longueur de journée mendier et dont les parents se sont débarrassés, et monnayant auprès des chefs politiques leur soutien et celui de leurs (très nombreux) fidèles. L'islam se divise en familles religieuses, des confréries équivalentes aux ordres (Dominicains, Franciscains) dans le catholicisme. Les marabouts sont les guides spirituels de ces confréries. Les Tidjanes et les Mourides sont les principales confréries représentées au Sénégal, et les Baye Fall constituent une branche de ces derniers. Des soufis, dont le but est "d'arracher l'âme au joug tyrannique des passions, la délivrer de ses penchants coupables et de ses mauvais instincts, afin que dans le cœur purifié il n'y ait place que pour Dieu et pour l'invocation de son saint nom".
Un talibé m'amène à une natte où sont rassemblés une quinzaine de personnes, parmi lesquels Cheikh Serigne Boubacar Mbow, le guide spirituel de N'Dem, et sa femme, une Française d'une cinquantaine d'années convertie à la voie Baye Fall. Thibault, un Français étudiant à Dakar et de passage là pour la seconde
fois, me propose de partager la case qui lui a été allouée et me fait visiter le Centre artisanal. Impressionnant : une marque de vêtements en bogolan commercialisée par Artisans du monde, de la vannerie, de la poterie, ... une douzaine de bâtiments correspondant chacun à une activité, et comptant au total près de 150 artisans salariés. Je me promène seul dans le village qui compte d'autres activités : une boutique, une école publique, une école coranique, un maraîcher bio, un dispensaire, deux puits, ... Et une trentaine de familles qui ont décidé de construire leur habitation à côté de celle de leur maître spirituel.
Tout cela a été mis en place progressivement par Serigne Boubacar pour lutter contre l'exode rural. Aujourd'hui, une ONG a été créée pour chapeauter toutes les activités non religieuses. Le soir, grand repas pris collectivement à même le sol. Beaucoup de simplicité, un grand sens de l'accueil, l'endroit ne peut que charmer. Et poser quand même un paquet de questions. N'étant resté que 2 jours, elles resteront sans réponses. Est-ce là une démarche exemplaire de développement local africain aujourd'hui soutenue par plusieurs ONG occidentales puissantes ? Une secte pilotée par un dangereux mais génial gourou ?



Casamance

24 février - Quelque part dans l'Atlantique
Départ de Dakar au coucher de soleil sur le "Aline Sittoe Diatta", un bateau tout neuf où la sécurité est omniprésente après le drame de son prédécesseur,
le Djoliba à bord duquel périrent 2.000 personnes. Film à bord sur la sécurité : en français, anglais, wolof, diolla, mandingue et pulaar ! Amusantes instructions : interdit de faire ses ablutions de pied dans les lavabos, de piquer les serviettes, de jeter ses déchets à la mer, de faire ses prières ailleurs que dans les espaces spécialement aménagés à cet effet. L'approche de Ziguinchor permet de contempler l'embouchure du fleuve Casamance qui est en réalité un vaste bras de mer qui s'enfonce dans les terres en de nombreux bolongs à l'instar du Siné-Saloum. Mon voisin de fauteuil, Oumar Ly surnommé "taf taf" m'invite à dormir chez lui à Ziguinchor le 25 février. Il partage avec des collègues une maison le temps d'un chantier de pavage des rues de la capitale de Casamance.

Cap Skirring au Festival de Diembéring et au Bakine du 26 février au 1er mars.
Lundi 2 mars
Dernier footing sur la plage de l'Atlantique avant un bail. Comme les jours précédents, j'y accède par un grand hôtel qui jouxte le Club Med. C'est pratique d'être Blanc ici : tu peux rentrer n'importe où ... J'en profite bien vu que je laisse mes affaires dans l'auberge des Brightisme et m'y douche avant de rejoindre la mienne, qui n'a même pas d'eau courante. Je cours dans le sable jusqu'à la frontière avec la Guinée Bissau, que je pense avoir franchie. J'imagine même pas si j'étais tombé sur un gendarme Guinéen : 1- Je suis en maillot de bains; 2 - Je suis déjà en
situation irrégulière au Sénégal; 3 - Cette frontière fait l'objet d'un différent diplomatique entre les deux États; 4- C'est là que se réfugient les rebelles Casamançais. En rentrant, j'apprendrai que le Chef d'État-major et le Président de ce pays viennent de se faire liquider ...
Anne-Marie, la boutiquière-restauratrice d'en face du Bakine me propose pour déjeuner porc-épic, chacal ou biche. Je récupère mon pantacourt chez la voisine à qui je l'avais laissé pour le nettoyer, et mon pantalon en bogolan confié à la bonne du campement pour qu'elle m'y couse une poche intérieure. C'est l'avantage de rester plusieurs jours au même endroit.
Départ pour Oussouye en stop. En sortant du campement villageois où je viens d'y déposer mes bagages, je me fais inviter dans une boutique à finir un plat de riz en sauce. Amadou Hampâté Ba a écrit qu' "En Afrique, on ne compte pas la nourriture". Ça peut paraître paradoxal pour un continent où on continue à mourir de faim. Mais c'est vrai. En gros, chaque femme prépare à chaque repas un grand plat. Tous ceux qui passent à proximité de ce plat aux heures de manger peuvent s'y servir.

Mardi 3 mars
Premier lever grâce au réveil de ma montre depuis belle lurette. Comme dans l'Atlas, je rassemble le minimum vital dans mon petit sac à dos pour une rando de 2 jours à VTT. Grâce à une photocopie NB de la région, je pars à la découverte du chapelet de petits villages que recèle la Basse-Casamance.
Tout simplement grandiose. Quasiment pas de goudron : soit de larges pistes en latérite rouge, soit de minuscules chemins de bergers légèrement ensablés mais praticables. Aucune clôture : le droit de propriété est relatif, ce sont des concessions familiales accordées selon le droit coutumier par le chef du village. Très pratique pour déambuler entre les maisons en pisé en distribuant des "Kassoumaye kep" ("bonjour" en diola) aux villageois. Je suis impressionné par la végétation : très dense, mais surtout peuplée d'arbres gigantesques. Les palmiers se prennent pour des girafes, les baobabs pour des éléphants, tandis que fromagers et flamboyants sont encore plus majestueux qu'ailleurs. La Casamance est bien équipée : il y a des écoles bien tenues à peu près dans chaque village, des puits nombreux et des poteaux d'éclairage public qui sont reliés chacun à un panneau solaire. Équipements financés par l'Union Européenne, l'UNESCO ou telle ONG française. De temps à autre, j'approche un secteur déforesté pour la pratique de la riziculture, ou je longe un bolong, ces bras de mer où pousse la mangrove, un éco-système très particulier. Peuplé de palétuviers, arbres capables de pousser dans l'eau salée et adaptés aux marées avec leurs racines aériennes. Peuplée de crabes violonistes (une pince rouge aussi grande que le reste du corps), de crocodiles et de très nombreux oiseaux (hérons, sternes, aigrettes). Je me perds (sciemment) sur des chemins minuscules
qui s'enfoncent dans la forêt et fais la rencontre avec l'autochtone. Le sauvage, quoi. Un couple de pygmées. Ou plutôt de palmés : elle est en train de fabriquer de l'huile de palme et lui, du vin de palme. Ils ont dû bien étudier la théorie des avantages comparatifs. Le gars est pieds et torse nus, juste vêtu d'un short. Il m'invite dans sa cabane (un truc minuscule avec juste quelques feuilles de palmier qui font office de murs) pour goûter sa production. Comme je ne sais pas comment lui dire que je préfèrerais un Pessac-Léognan 1998, j'en bois 2 gorgées par politesse. Plus loin, je croise Ousmane qui, après 4 ans d'immigré clandestin à Paris, a préféré rentrer au pays produire du vin de palme ... Vers 13h30, j'achète des cacahuètes grillées et des tomates à une femme au bord de la route. A 14h, je prends une boîte de sardines à la boutique de Diakène Diolla que je mélange avec le riz que m'offre l'instituteur du village et qu'on déjeune ensemble. J'arrive à 16h30 à Diakène Ouolof. Le piroguier me fait traverser pour rejoindre le campement de l'île d'Egueye. Là, c'est pas compliqué : c'est la seule construction de l'île et j'en suis le seul client. "Notre paradis caché", m'avait-on dit à Casamance VTT quand j'avais demandé comment était ce campement que le gérant de l'auberge de Mar Lodj m'avait conseillé. En effet. Je nage pendant 1/2 heure autour de l'île. Après, je déguste les huîtres de palétuviers cuites au feu de bois. Robinson
Crusoé, version luxe. Discussion avec le gardien : "C'est bien la France, non ? Quand j'entends les nouvelles sur RFI, ils ne parlent jamais de coups d'État en France ?"
Mercredi 4 mars -
Réveil à 7h50. Luminosité superbe. Ce n'est pas la première fois du voyage que je suis ébloui par la clarté de l'aube : pendant quelques minutes, avant que le soleil n'écrase tout, les éléments paraissent plus beaux, plus nets, plus en harmonie. Le soleil vient lui aussi de se lever et dissipe les derniers bancs de brouillard qui font la grasse mat' entre les palétuviers. Pas un bruit, si ce n'est celui des nombreux oiseaux multicolores. Alors que je m'approche de la table en bois où est dressé mon petit-déj', El Hadj le gérant me fait signe de presser le pas, le doigt pointé sur l'eau : 5 dauphins remontent tranquillement le bolong devant nous. Majestueux. Je regrette juste de n'être pas encore réveillé. Comme quand j'avais plongé à quelques centimètres d'un énorme requin-baleine en me rendant de bonne heure sur un spot de plongée à Tofo (Mozambique) à bord d'un zodiaque : j'étais tellement encore dans ma nuit que ce moment m'avait paru le prolongement de mes rêves. Je me gave de confiture de bissap et de pamplemousse avant de prendre la pirogue pour retrouver mon VTT laissé à Diakène Ouolof. Pneu avant à plat : une grosse épine a fait son travail pendant la nuit. Faut dire que je n'y suis pas allé de main morte dans les broussailles la veille. Je change
"taf taf" ("vite fait" en wolof) ma chambre à air : non seulement il va bientôt faire très chaud, mais en plus il faut que je profite de la marée encore basse pour franchir à gué les bolongs entre Diantème et Loudia Ouolof. Que ce soit entre les manguiers sur un étroit sentier de terre sablonneuse ou sur la vase séchée surmontée d'une fine couche de sel entre les palétuviers, c'est un décor génial pour le VTT. Je rejoins la route en latérite rouge et débarque vers 11h à Elinkine. Alors que je reviens à mon VTT après être parti acheter un jus de bissap frais, j'aperçois une pirogue qui s'apprête à traverser pour l'île de Carabane en face. Ce n’était pas vraiment prévu au programme mais ni 1 ni 2 j'y jette mon VTT. L'occasion est trop belle de revoir l'île qui abritait le premier comptoir commercial français du pays installé au XVIIème. Il reste une cathédrale rongée par les herbes, 300 habitants, et une sensation paisible de temps suspendu. L'île n'est que sable : impossible d'en visiter l'intérieur à vélo. Je choisis donc de longer la mince bande de plage et parcoure environ 2 Kms dans l'écume jusqu'à ce qu'un amas de palétuviers ne m'arrête au bord d'une jolie crique. Je laisse là VTT et sac à dos pour aller nager un petit moment. Un banc de petits poissons coincés par la marée se met à sauter autour de moi. Revenu au vélo, je me laisse sécher au soleil, mon maillot sur une branche de palétuviers. Robinson. Je retourne au village et
m'arrête à la première habitation qui est un campement au bord de la plage. Un quadra blanc bouquine seul dans la salle à manger, son perroquet sur la table. C'est le gérant. Je lui demande la possibilité de grignoter quelque chose. La cuisinière est partie mais je lui dis que les restes du plat de riz de ce midi m'iront très bien. Le temps que ça chauffe, je me décale à la douche. Quand je reviens, on déjeune ensemble un plat de riz aux crevettes en sauce. Guy a débarqué ici en 1987 : il achevait une tournée avec l'orchestre national de jazz à Ziguinchor et en avait profité pour prolonger le séjour par une semaine de repos. Finalement, il a monté avec une famille de peintres ce campement de Carabane. Il me parle longuement de la Casamance et de l'impact du tourisme sur le pays. Pas très reluisant. De la spéculation foncière menée par les notables locaux au détriment du droit coutumier. De la disparition alarmante de la mangrove et des ressources halieutiques. De la déstructuration de la société diolla animiste depuis l'arrivée des pêcheurs et cultivateurs wolofs musulmans. Des effets pervers des ONG qui transforment en assistés les habitants avec des projets qui ne correspondent pas aux besoins. De l'inadaptation des panneaux solaires au contexte local (les panneaux chinois en vente ici durent 2-3 ans, le soleil ronge les joints, le sel les mécanismes, la poussière de sable le rendement, et les panneaux usagés représentent une pollution). Des conséquences de
l'exode rural massif. De la minorité des structures d'hébergement qui pratiquent un tourisme intégré. Du fait que paradoxalement, la meilleure façon de faire vivre les populations locales est d'aller dans des campements tenus par des Blancs, les seuls à payer leur personnel et à réinvestir localement les bénéfices. Quand je le quitte à 15h pour récupérer la pirogue du courrier qui retourne sur Elinkine et que je lui demande comment je lui dois pour la douche et le repas, il me répond : "Ben rien, on a juste partagé un déjeuner !". Rapide tour du village de Carabane, au charme insulaire. Le fond de la pirogue du retour, idéal pour s'allonger et faire une rapide sieste, bercé par les flots. Débarqué à Elinkine, la pirogue d'à côté m'appelle par mon prénom : ce sont les employés d'Egueye venus au ravitaillement. Le matin même, El Hadj m'avait parlé de 2 Français, Emma Loïc, qui avaient ancré leur voilier en face du campement. Il se trouve que ce sont des amis d'une collègue de Bordeaux que j'avais cherché à joindre à mon arrivée en Casamance. Y'a pas de hasard, j'vous dis ! Après avoir rendu à sa propriétaire la bouteille vide du bissap acheté à l'aller, je reprends vers 16h la piste de latérite vers M'Lomp, connu pour ses cases à étages. A la recherche de mon produit dopant préféré (le bissap), je finis entassé devant une boutique qui diffuse la 1/2 finale Sénégal-Ghana du Championnat d'Afrique. Puis dans un bar où je découvre affiché sous une
pub pour la bière Flag le plan de récolement des travaux de voirie en cours !
Je poursuis jusqu'à Djiromaïté où je visite les ruines d'un hôtel pharaonique qui n'a jamais fonctionné. Un truc hallucinant : 104 chambres, une piscine énorme, 2 restos, 3 discothèques, 1 salle de sport, des salles de conférences sur pilotis et même 2 pistes d'atterrissage pour hélicos. Achevé mais jamais inauguré. Évalué à 11 milliards de FCFA (18M€), ayant nécessité 400 ouvriers, cet hôtel n'a que de très rares occupants : des touristes égarés. Si je reviens ici un jour, je me fais la suite présidentielle à 5€ ! Pour rentrer sur Oussouye, le loueur m'avait signalé une piste traversant des bolongs puis une épaisse forêt. Au départ, c'est magnifique : le soleil orangé tombe sur la savane, je roule sur une terre ocre blanchie par le sel, j'ai l'impression que les images d' "Out of Africa" défilent devant mes yeux. Le problème, c'est pour traverser les bolongs : obligé d'ôter chaussures et pantalon pour m'aventurer à travers les palétuviers pied nus dans la vase, VTT sur l'épaule. Le soleil est couché quand je parviens à atteindre après deux tentatives l'entrée de la forêt. Dont j'avais sous-estimé la taille sur la carte : je passe 1 heure à fond sur les pistes ensablées à esquiver au clair de lune les troncs des cocotiers. Je suis complètement paumé dans la forêt tropicale, j'y vois rien et je commence à entendre des grognements inquiétants au loin. Arrivés dans une
rizière, je loupe la mince bande de terre et suis bon pour un vol plané au-dessus du guidon. L'aventurier solitaire et intrépide se demande s'il ne va pas passer la nuit dans le bois sacré ! Il est 21 heures passées quand j'arrive couvert de boue et de sable à mon auberge. Quel bonheur, la 1ère gorgée de bière ... Mais le monde animal est contre moi aujourd'hui. Une chauve-souris squatte ma chambre. Je me dirige vers la salle de bains pour ouvrir la fenêtre, quand je découvre une énorme araignée sur le miroir. Ok, je laisse tomber, j'vais me coucher avec la moustiquaire comme mince protection contre la totalité du règne animal.

Jeudi 5 mars - Tambacounda

Kédoug ou, le 6 mars

Levé tôt à cause de Hollandais qui partent de bonne heure pour le Mali, je petit-déjeune avec cette douzaine de Néerlandais qui ont des bonnes têtes de légionnaires Teutons élevés aux céréales. Ils effectuent un rallye (Amsterdam-Bamako) à but humanitaire puisqu'ils laisseront leurs 4x4 à Oxfam Mali. Mouais ... ils me parlent surtout de "having fun in the desert", et quand je leur dis que je me rends dans les montagnes du Fouta Djalon, l'un d'eux me demande sans plaisanter "Did you bring your snowboard ?" ...

Au "garage", je trouve un Ndiag Ndiaye presque plein à 10h. Cool, je vais décoller vite fait et serai à destination pour déjeuner. Las. Je poireaute 4 heures dans cette putain de gare routière surchauffée avant que les 3 dernières
places trouvent preneurs. 4 heures à maugréer : pas d'ordi portable pour jouer au solitaire, et je ne peux même pas me rendre au cyber à 500 mètres de là car si une petite famille arrive, on peut partir d'un instant à l'autre. Et ces gens qui attendent à leur place dans le car sans mot dire ... Moi, je maudits ! J'en profite tout de même pour aller me faire raccourcir la barbe et les cheveux chez un coiffeur. On décolle à 14h, le toit surchargé de bagages, mon sac coincé entre un pupitre et un vélo. J'ai pris place à l'avant, pensant avoir trouvé le meilleur siège à côté du chauffeur. Re-Las. En fait, je me retrouve coincé entre le levier de vitesse et 2 gros messieurs, la soufflerie du moteur brûlant me ventilant le dos. S'ensuivent des arrêts inexpliqués, des contrôles de police interminable, un voyant rouge qui refuse de s'éteindre sur le tableau de bord malgré les violents coups de poing du chauffeur et une roue crevée à 500 mètres de l'arrivée ... à 22h. Super, la traversée du Niokolo Koba !
Heureusement, je partage un bon repas avec un Australien et une Hollandaise qui est l'exact opposé de ses compatriotes rencontrés ce matin. Comme avec tous les voyageurs rencontrés dans les auberges, on se met à discuter voyages. J'évoque le trop grand fossé culturel que je ressens avec l'Asie et qui m'a fait privilégier l'Afrique pour ce 1er long voyage solitaire. Elle qui bosse depuis 12 ans dans la plupart des pays du Sahel et qui a débuté sa longue expérience
du continent Noir par une transhumance de 9 mois avec une famille Peule dans le nord du Mali (!) me raconte qu'en Afrique aussi, le rapport à la vie et à la mort peut être choquant pour nous Occidentaux. Elle a vu au Tchad un ami se faire tabasser à mort parce qu'un homme ivre s'était jeté sous ses roues, ou des enfants récemment décédés se faire déposer par leur famille sur la route dans l'espoir d'extorquer une belle somme d'argent du prochain automobiliste à qui ils imputeront le décès. Réflexion faite, je me dis que je préfère les Bananias d'Afrique de l'ouest que mes aïeux ont pris le temps d'évangéliser et de civiliser un minimum (humour noir).

Bandafassi, le 7 mars

Départ du très bon "Chez Diao". Je marche sous un soleil de plomb jusqu'à la sortie de Kédougou. Coup de bol rare et improbable dans mon histoire des transports africains, un minibus sorti de nulle part m'amène au bout de 20 minutes à Kédougou. "Chez Léontine", un sacré bout de femme qui a monté un campement à côté de sa concession familiale. Elle me sert le reste du déjeuner (comme d'hab', du riz en sauce) pendant qu'un guide de passage me dessine à la main une carte du coin. Il m'arrive souvent d'éprouver un manque d'informations géographiques sur le coin où je me trouve, ne disposant que de ma carte Michelin d'Afrique de l'ouest au 1/40.000.000 et de mini-cartes des pays dans le Lonely Planet. Je me pose devant le campement vers 16h, heure à laquelle
la chaleur devient moins accablante, et c'est l'ambulance du coin qui m'amène à Ibel pour une petite rando dans les collines du Pays Bédik. Car là, à 300m d'altitude, on est dans les sommets du Sénégal. Et chez une ethnie bien particulière. Après ces 2 jours de trajet plein est, j'avais déjà l'impression de m'enfoncer dans l'Afrique Noire, vous savez, la vraie, la redoutable, l'insondable, la trépidante, l'envoûtante. Mais quand j'arrive au sommet dans un village de huttes rondes en pisé et en paille et que ce sont des femmes au sein nus, des cauris (petits coquillages blancs qui servaient autrefois de monnaie) dans les cheveux, l'oreille couverte de boucles du lobe au sommet et même une tige en travers du nez qui m'accueillent, j'ai l'impression d'être dans un livre d'histoire-géo à la page des premières photos d'Afrique rapportées par les colons ! Je savais que ça existait encore, pour en avoir vu il y a 20 ans sur les rives du fleuve Niger en Pays Dogon, mais je ne m'attendais pas à en trouver au Sénégal. Je pensais que mes "pygmées" de Casamance étaient une exception, des gens oubliés de tous vivant reclus au fond des bois. Bien sûr, j'ai envie de photographier ces spécimens, mais là mille questions m'envahissent : est-ce sain de les prendre en photos comme on photographie des animaux dans un zoo ? Est-ce décent de photographier des lolos à l'air ? Et quand deux d'entre elles me demandent un petit cadeau en échange, que dois-je faire vu
que jusque-là, je me suis toujours refusé à monnayer mes prises de vue ? Je m'arrange donc avec ma conscience en photographiant 2 femmes habillées avec qui je partage un paquet de biscuits. Nouvelle surprise quand je leur demande leur prénom : Martine et Thérèse ! En fait, cette tribu était installée autrefois vers l'actuelle frontière Guinéo-Malienne d'où elle a fui l'islamisation forcée pour lui préférer le catholicisme, plus compatible avec leurs coutumes et tout en conservant des rites animistes, perdue dans les montagnes du confin Sénégalais. Une ethnie de quelques milliers de représentants. En voie de disparition ? Les cases sont très regroupées, des hommes filent du coton avec un rouet taillé à la main, et un peu en contrebas, une vingtaine de femmes font la lessive au bord du puits. Je poursuis en suivant les crêtes jusqu'à dessous puis Patassy et me fais comme d'hab' rattraper par la nuit. C'est au clair de lune que j'atteins la piste principale et que je me fais ramener en stop par un motard de passage.
Là, j'assiste à une scène que j'aurais du enregistrer. Deux instits à la retraite arrivent au campement : "Léontine, sers-nous 2 bières, on a marché depuis Kédougou pour le pèlerinage de demain, on est fatigués, rek ... Bon, on a fait des pauses". Léontine me souffle "des pauses vin de palme, oui" et leur répond "ça ira mieux après cette bière". "Oui, ce rafraîchissement de bouche nous fera le plus grand bien
..." (j'adore le français parlé par ceux qui ont connu l'éducation du temps des colonies : ils utilisent une langue châtiée et imagée exquise) ... "Léontine ?, poursuivent-ils avec de réguliers blancs de plusieurs secondes, il fallait qu'on passe chez toi ... parce qu'on fait le tour de tous les notables de la région ... est-ce que tu nous comprends ? hein ?" A ce moment, 3 pompiers (prénommés Nazaire, Gaël et Marcelin) en tenue arrivent : "Tiens, v'là le bataillon !" ... "Lé-Lé-Léontine ? ... Est-ce que tu vas bien ???" ...


Kédougou, le 8 mars

J'accompagne dans la brousse Léontine, toute de blanc vêtue, jusqu'à un sous-bois dégagé au pied d'une falaise. C'est le lieu du fameux pèlerinage des catholiques des environs. J'ai dû mettre un jean et une chemise pour être présentable à la messe : je transpire par toutes les pores de ma peau. Sur le chemin, j'angoisse en me rappelant ma dernière messe africaine : c'était en mai 2007 à Gorom-Gorom dans l'extrême nord du Burkina. Bibi m'avait dit : "Viens, on y va, ça va être typique, avec des danses et des chants traditionnels". L'horreur : une fournaise, des prêches interminables et des séances d'auto flagellation où chacun hurlait en se balançant les yeux fermés
pour expier ses pêchés en se frappant le corps. J'ai retrouvé plus tard une description de cette scène dans "Ébènes" de Ryszard Kapusczinscky. Là, c'est heureusement plus
classique quant au déroulement de la cérémonie. Mais ça fait tout de même bizarre de voir le vieux curé Polonais donner la communion à des adolescentes Bédiks en costumes traditionnels (habillées, je vous rassure quant au curé !). Aujourd'hui, j'ai changé 4 fois de plan. Mon 1er était de me lever tôt pour rejoindre Dandé, près de la frontière Guinéenne, que je pourrais ensuite traverser à pied. Puis je me suis dit que c'était plus raisonnable de m'arrêter à Dindéfélo car je trouverais facilement une voiture (c'est jour de marché). Finalement, j'ai décidé avec la bienveillance de Léontine de repartir sur Kédougou, d'où je trouverai une voiture pour Mali-ville en Guinée. Je me pose devant le campement, où je reste 2 heures près du forage. Le temps d'observer les va-et-vient permanents des gosses des environs venus porter sur leur tête des bidons d'eau qui paraissent bien lourds pour leur petite corpulence. Arrivé à Kédougou, je marche directement vers la gare routière. La voiture pour Mali-ville ne décollera pas avant 3-4 jours ! Par contre, celle pour Labé risque de décoller ce soir. Bon, faut pas me prendre pour un jambon ni un Américain, je sais bien que la frontière est fermée la nuit et que ça ne partira que demain matin. Mais je change donc pour la 4ème fois de la journée de destination, laisse là mon gros sac à dos et part au cyber. Là, j'éclate de rire à la lecture d'un commentaire de Gilles sur mon blog, ce qui provoque par contagion les rires du gérant
avec lequel je sympathise. S'ensuit une soirée surréaliste. D'abord, je m'installe à l'ordi du chef et le gérant Oumar Diallo me laisse gérer les connexions de tout le cyber, le temps qu'il aille en moto chercher pour moi un CD vierge car je souhaite sauvegarder mes photos du Sénégal. Puis je me transforme en responsable de la mise en page pour un jeune président d'association qui se bat avec le programme d'un festival culturel qu'il doit envoyer au Ministère pour demander une subvention. La discussion commence, je lui suggère que son asso organise une formation informatique pour les jeunes de Kédougou, il trouve l'idée excellente et nous voilà à commencer à monter le budget prévisionnel de la formation. Puis Oumar m'invite à passer la nuit chez lui. Après tout, il est 23h et je n'ai pas d'hôtel, m'étant rendu directement de la gare routière au cyber avec mon seul petit sac à dos. J'accepte, il m'y emmène en moto, je me douche au seau puis il me dit qu'il part le lendemain chercher un job adapté à son diplôme d'ingénieur-géologue. Je demande à parcourir son CV et ses lettres de motivation, je lui fais quelques remarques qu'il trouve judicieuses ... et me v'là jusqu'à 2h30 du mat' à reprendre tout son CV et à reformuler ses lettres de motivation !!!


Bilan Sénégal : mitigé. Pays en croissance mais dont les indicateurs sociaux sont toujours bas. Les 2/3 du riz sont importés. Le tourisme ne profite que peu aux Sénégalais. La filière arachides
semble condamnée. Le FMI impose des privatisations des réseaux dont la qualité des infrastructures diminue en conséquence. La corruption est chronique dans un pays qui se targue d'être un modèle de démocratie en Afrique. Et plus personne ne peut voir le Président Wade en peinture.


Revu e de presse

Sénégal

Ici, plein de journaux. Et beaucoup sont d'opposition. Le temps de l'omniprésent "Soleil" qui racontait chaque jour les activités d'Abdou Diouf est révolu.
"Le Soleil" du 26 février : le chanteur Doudou N’Diaye Rose ne soutient plus la politique de Wade, tel chef d’entreprise a encore fait un chèque sans provisions, un cabinet d’experts a été missionné pour revoir les statuts de la société qui emploie les éboueurs de Dakar en grève, Wade vient de distribuer ½ milliard de FCFA aux antennes locales de son parti pour la préparation des municipales du 22 mars, les marchés publics des travaux de la corniche sont entachés de multiples pots-de-vin.
"Le Pic" du 10 février revient largement sur la polémique qui fait rage depuis l’aveu du Président Wade d’avoir appartenu à la franc-maçonnerie dans sa jeunesse française, alors qu’il se revendique de la confrérie mouride qui y est pour beaucoup dans ses 2 élections à la Présidence de la République. Ce journal plutôt people évoque également les tentations qu’on prête de plus en plus à Wade de se faire remplacer progressivement par son fils Karim (à la Mairie de Dakar,
puis au Sénat, et plus si affinités). On y lit une publicité pour le Soutoureu Keur Gui, « un produit naturel efficace contre les problèmes de virilité et d’éjaculation précoce », et une autre pour le Xop-xop, « un remède contre l’hémorroïde interne et externe ». Un article évoque la généralisation de la pratique du « bip », défini comme « un signal d’un émetteur qui souhaite être rappelé par un récepteur pour une causerie beaucoup plus longue » et dont abuseraient les femmes à l’égard de leur conjoint plutôt de leur demander qu’ils leur rachètent du crédit. Un papier tragique intitulé « Mourir en accouchant, une banalité au Sénégal » évoque le trajet de plusieurs heures à accomplir en charrette jusqu’au centre de santé le plus proche par un mari dont l’épouse vit un difficile début d’accouchement et qui reviendra seul, accablé mais s’en remettant à la volonté divine. Une pub vante les mérites du restaurant Le Pataka, « un nilo de sécurité dans une ambiance décontractée ». Mais l’évènement majeur en ce jour, sur lequel Pic revient en 4ème de couverture, c’est la défaite de Balla Gaye 2 au combat de lutte sénégalaise de samedi dernier. Interrogé sur les raisons de sa défaites, le lutteur répond « Vous savez, tout ce qui concerne une carrière, une ascension, la notoriété, est entre les mains de Dieu. Il est le seul à décider. L’homme propose, Dieu dispose. Moi, je ne peux rien du tout »
Dans le "Walfadjri" du 24 février, on lit une interview du Ministre de
l'éducation, interrogé sur l’issue à la grève des enseignants de l’université et sur le montant de l’augmentation qu’il devra leur verser pour mettre fin au conflit. Autre grève, celle du personnel du district de santé de Vélingara qui n’a pas reçu de salaire depuis 6 mois.





Kédougou, le 9 mars

Lever avec le soleil, à 7h. Oumar Diallo refuse que j'aille acheter le pain pour le petit-déj' : "Tu es mon étranger". Ceux qui ont lu les Mémoires d'Amadou Hampaté Ba comprendront que je ne peux désormais que m'incliner respectueusement devant le privilège que m'offre ce nouveau statut honorable. On partage un gobelet de Nescafé chauffé au gaz et dissous dans un sachet de lait en poudre, et une baguette tartinée de Chocopain dans un coin de sa chambre. Aussi sommaire que toutes les chambres personnelles dans lesquelles j'ai été logées en Afrique : un lit sous lequel sous cachés quelques effets personnels, un mini-bureau sur lequel traînent quelques papiers, la photo de sa femme et de leur fille ainsi que le contenu de ses poches des jours précédents, une valise avec ses habits, un tapis de prière, le poste radio et le réchaud à gaz. Il m'amène au "garage" (gare routière) où je retrouve mon sac à dos solidement harnaché sur le toit du 4x4 désormais complet, soi-disant, pour Labé. Il est 8h15, on ne quittera Kédougou qu'à 11h. Comme d'hab' avec les transports en commun africains, impossible de savoir quand, pourquoi,
comment, voire où ... Je tente au moins de savoir si le trajet se comptera en heures ou en dizaines d'heures, ce à quoi on me répond cette phrase délicieusement juste : "Vous répondre serait vous mentir". J'ai beau avoir développé mes qualités de patience, d'acceptation et de sang-froid depuis bientôt 5 mois que je suis tributaire des moyens de transport africains, je ne parviens pas encore à me montrer aussi fataliste et insouciant que mes collègues de voyage. Quand on m'a dit hier soir que j'étais 12ème sur 15, je me demandais déjà comment faire rentrer 15 personnes dans cette voiture. Mais quand j'en dénombre 23 prêtes à s'embarquer, je cherche des yeux le minibus qui doit amener tout ce monde. Vous connaissez la blague "Comment on fait rentrer un éléphant dans un frigo ?". Ben là, et sans blague aucune, on fait rentrer 19 Guinéens, 3 Sénégalais et 1 Français dans le Land Cruiser. 4 devant, 4 sur la banquette arrière, 8 dans le coffre et 7 sur le toit perchés sur les bagages. Mon statut de Blanc me donne droit à une place sur la banquette arrière contre la porte. Ce doit être la meilleure place, du moins la moins pire (pas d'appuie-tête, plus de vitre et un boulon qui devait servir il y a 30 ans à actionner la vitre et qui me rentre dans le genou). Et il faut faire gaffe à ses doigts : ceux du toit utilisent le montant de la vitre comme échelle. Ce qui arrive très souvent : au bout de 10 minutes, il faut déjà descendre pour prendre le bac pour
traverser les 30 mètres du fleuve Gambie. Le bac ? Un machin en bois sur lequel on met 2 voitures et que les passagers font avancer en tirant sur une grosse corde tendue entre les deux rives. J'ai l'impression de revivre l'épopée Citroën en Afrique centrale pendant l'entre-deux-guerres. 10 minutes plus tard, l'épreuve suivante : une côte trop raide pour notre véhicule surchargé. Au début, c'est drôle d'improviser une promenade à pieds devant le 4x4 dans les contreforts du Fouta-Djalon ... jusqu'à ce que je me dise qu'il y a environ 300 Kms à parcourir et que notre chauffeur n'a pas encore passé la 3ème. Alors je me plonge dans mon nouveau bouquin. Après "Léon l'africain" et les Mémoires d'Amadou Hampaté Ba, encore une biographie romancée, et encore un livre dont l'action se déroule sous mes pas. C'est "Le roi de Kahel" de Tierno Monénembo, l'histoire vraie d'un Lyonnais extravagant, bamboula Olivier de Sanderval, qui a fait à la fin du XIXème de la conquête du Fouta Djalon et de ses énigmatiques Peuls l'objectif de son existence et qui a réussi à s'y faire couronner Roi. A quelques hectomètres de la frontière, la moitié de l'équipage descend pour la franchir clandestinement à pieds, faute de papiers d'identité. Je me disais bien en partant que notre voiture ressemblait à celles qui traversent le Sahara remplies d'immigrés tentant le grand saut pour l'Europe. Je veux partir avec eux mais on me retient : "Tu es trop facilement
repérable". Ah oui, c'est vrai que je suis blanc, j'avais oublié (bien que la veille, un Sénégalais avait conclu notre discussion en me confiant : "Toi, en fait, tu n'es ni blanc ni noir" !). Je ne ressortirai donc pas du Sénégal comme j'y étais entré, en immigré clandestin. Dommage, c'eût été romanesque de raconter les aventures d'un contrebandier dans la jungle du Fouta Djalon (le grand intérêt de lire des biographies romancées qui se déroulent là où je me trouve, c'est que j'ai le sentiment que tout ce que je vis pourrait constituer le chapitre d'un de ces romans). Car de jungle il s'agit : sans être tropicale, elle s'est considérablement épaissie, en manguiers notamment, et les hautes termitières ont laissé place à leurs cousines en forme de champignon nucléaire. En plus d'1 mois au Sénégal, je ne me suis fait contrôler qu'une fois, sur le trajet Kolda-Tambacounda. Le flic avait demandé à tous les passagers leur carte d'identité ... je lui avais donc donné ma carte d'identité française. Je m'étais cru fichu quand il a commencé "Montrez-moi votre ..." mais à ma grande surprise, c'est mon carnet de vaccination qu'il réclamait et que je lui fournissais avec empressement). Mais ici, impossible de dissimuler mon passeport à la Gendarmerie Sénégalaise. Les 11 passagers restant prennent place dans la Gendarmerie, une case en bois basse de plafond. Les vieux, incapables de gravir clandestinement la colline-frontière, sont bons pour
payer les 1000 FCFA pour défaut de présentation du carnet de vaccination. Dans une région où tout le monde est paludéen chronique, ça fait vraiment prétexte de base à bakchich. Mais tous ont l'air de connaître le tarif. D'ailleurs, ces douaniers rendent la monnaie et font même office d'agents de change ... Quand vient mon tour, je sus invité à épeler les prénoms de mes parents, ma ville de naissance et ma profession. En Afrique, vous êtes avant tout une filiation, une région et une fonction sociale. Encore une fois, je pense mon sort scellé quand le big boss me demande mon visa d'entrée. Lui, il n'est pas commode : tout à l'heure, à une femme qui tentait de se soustraire aux 1000 FCFA, il a répondu en interpellant l'assistance : "Regardez celle-là comme elle est bien portante, elle doit avoir de l'argent en pagaille". Je lui réponds sans trop y croire que j'ai fait mon visa d'entrée en Guinée à l'ambassade de Dakar. "Ah OK" dit-il en me rendant mon précieux sésame. J'y crois toujours pas mais je sors de là sans me faire prier. A-t-il eu la flemme de chercher le tampon d'entrée au Sénégal parmi les pages devenues illisibles des visas pour le Zimbabwe, le Mozambique, l'Afrique du sud, le Botswana, l'Egypte, le Maroc et la Mauritanie ? ... Bon, maintenant, la douane Guinéenne, reconnaissable à une corde en chiffons tendue en travers de la route et de trépieds porteurs de kalachnikovs qui n'ont plus du voir de fusils-mitrailleurs depuis la
chute de Sékou Touré, le premier Chef d'État post-décolonisation qui s'était tourné vers le grand frère soviétique en 1958. Là, ils déballent mes sacs, mais ne trouveront ni mes FCFA ni mes euros planqués dans les poches intérieures de mes sacs, pantalons et chemises. On reprend la route en récupérant peu à peu les passagers clandestins au bord du chemin. Enfin, difficile de parler de route pour un piste constituée d'ornières et de cailloux, de grimpettes suivies immédiatement de descentes abruptes. A chaque fois que le 4x4 se cambre dangereusement, ma voisine s'agrippe à mon genou ou tire sur mon pantalon. Des heures et des heures à s'enfoncer dans la forêt sans voir âme qui vive. Enfin un petit village, dans lequel je dîne des beignets et des oranges. La nuit est tombée, on en est à la 12ème écoute de la cassette audio de Tiken Jah Fakoly. Tout le monde sombre peu à peu de fatigue mais impossible de dormir : la voiture secoue trop, j'ai le vent dans le visage et mes jambes sont compressées. Et quand on s'endort quelques secondes, c'est encore pire : la tête de ma voisine vacille contre la mienne, la gamine sur ses genoux gigote ses pieds qui reposent sur les miens et le coude du pauvre ado recroquevillé sur la roue arrière dans le coffre glisse contre ma colonne vertébrale. Le calvaire ne paraît pas interminable : il l'est. Vers 2 heures du mat', au cours d'une pause pour déposer un passager, je pars en titubant m'allonger dans un coin et me dis que même si la
voiture part sans moi, tant pis : je préfère dormir ici que mourir d'épuisement. Mais le blanc ne passe toujours pas inaperçu. J'admire les gamins qui ne bronchent pas, je plains ceux qui sont entassés dans le coffre et que dire des malheureux qui s'accrochent aux bagages sur le toit ? L'image sortie du Code noir d'un plan de bateau de traite négrière me vient à l'esprit. Je suis plus mort que vif quand le chauffeur coupe le contact à 5 heurs du mat' à Labé. Mais ce n'en est pas encore fini de ce fichu 4x4 : la nuit en Afrique fait peur, on n'y entreprend rien, même pas descendre les affaires. Je refuse pour autant de rester dans la boîte à sardines et me réfugie sur le toit pour somnoler en attendant le lever du jour, calé entre une roue de secours et un vélo.


10 mars – Labé

Je quitte le radeau de la méduse aux premières lueurs et téléphone à ... merde, à qui d'ailleurs, j'ai même pas son prénom. Juste un n° de téléphone noté sur un petit bout de papier dans mon carnet. "Allô ? ... Bonjour, je suis Guillaume MADEC, le fils des amis de Marie-Paule, la dame qui loge à Bordeaux le petit frère de votre épouse !" Heureusement que le Hady en question a prévenu sa sœur de mon arrivée. Une incompréhension m'amène à la mosquée en compagnie de l'Imam entouré de ses fidèles (après cette nuit de prières à l'occasion du Maouloud, la fête en l'honneur de l'anniversaire du prophète) ! Puis je retrouve mes nouveaux hôtes qui, me voyant hagard et
couvert de latérite, m'invitent généreusement à manger un bout, me laver et me reposer. Au réveil, vers 13h30, je fais plus ample connaissance avec Alpha et Fatoumatou, leur petite fille Hadja et leur bonne Ousmanie (de 12 ans ...). Alpha, le chef de famille est un descendant de Karamoko Alpha Mo Labé. Cet homme né en 1692 avait fait ses études islamiques dans le Macina Malien et le Fouta Toro Sénégalais avant de rentrer au Fouta Djalon combattre l'idolâtrie. De force, par la Djihade, il convertit tous les chefs animistes, crée la "Confédération islamique du Fouta Djalon", en devient le premier Almamy, organise les contrées en "diwal", fonde Labé vers 1755 et y construit la Grande mosquée. C'est sur ce terrain que je loge, attenant à l'imposant édifice religieux. Je fais également connaissance avec Lamarane "Gallas", le jeune cousin qui me sert de guide pour partir à la découverte de Labé. 3 heures passées à sillonner une ville plutôt agréable : joli marché, larges rues baignées de vendeuses de jus de bissap ou de beignets, et des maisons presque européennes avec leurs toits 4 pentes, leurs terrasses et leurs murs en briques. Surtout, la ville semble construite dans la forêt : du promontoire où se situe la maison de mes hôtes, on a presque l'impression d'un village méditerranéen baignant dans la garrigue. "Gallas" me montre son lycée, son stade de foot, son repère de potes ... et me ramène en concluant la journée par un
truculent : "Eh ben aujourd'hui, on peut dire que tu as bien piétiné !". Je le retrouve un peu plus tard pour la soirée Ligue des champions dans un "vidéo club" à 1.000 GNF l'entrée. Le panneau annonce à la craie le programme des matchs suivi d'un "Ne ratez pas ça : ça va disjoncter !". 50 ados s'y entassent dans 20 m² qui suivent Liverpool-Madrid et les matchs suivants comme s'ils étaient au stade et s'enflamment, notamment aux buts du Ghanéen Michael Essien ou de l'Ivoirien Didier Drogba. Jusqu'à ce que, comme annoncé, une panne de courant fasse disjoncter la retransmission ! Rien que de très classique ici, où le courant ne démarre qu'au plus tôt vers 19h. Moi, je découvre une soirée Champion's League sans Kro, chips ni pizza.
11 mars – Mali-ville
Je décolle à 8h avec mon petit sac à dos pour une escapade de 2 jours au sommet du Fouta Djalon. Je me rends compte que le "minimum syndical" à emporter avec moi diminue de plus en plus (1 T-shirt pour la nuit, 1 brosse à dents, 1 couteau suisse et ma lampe frontale suffisent désormais). Je passe 5 minutes à expliquer à Ousmanie de prévenir ses patrons, déjà partis bosser, que je ne rentrerai que le lendemain soir. Elle dit oui à chacun de mes mots : elle ne capte rien. A la gare routière de Daka située à 2 Kms de Labé, la voiture pour Mali-ville est à moitié pleine, ce qui me laisse le temps d'aller petit-déjeuner au marché. Une femme me sourit et me tend un jus de bissap
: la veille, elle n'en avait plus de frais à m'en vendre. 100 GNF (0,15€). 3 oranges pelées devant moi. 500 GNF (0,75 €). Un Nescafé. 250 GNF (0,37€) la dose individuelle. Une 1/2 baguette à 500 GNF et une petite dose de beurre à 200 GNF : ça me fait un petit-déj' complet à 2,30 € que je prends attablé avec 2 Sénégalais qui vendent du café touba en thermos. A mon retour au taxi collectif, je suis pris à témoin d'une violente joute verbale entre un homme qui sourit en traitant un groupe de "captifs", de "nomades", ... Pourtant, ce genre de scène ne dégénère jamais. Au contraire, aussi étrange que cela puisse paraître à nous Occidentaux, c'est une séance cathartique de "cousinage à plaisanterie" qui sert à rappeler les liens qui unissent la tribu du 1er (les Diakhanké) à l'ethnie des seconds (les Peuls). Les Peuls ont en effet adopté en les islamisant les Diakhanké à l'époque de l'État théocratique du Fouta Djalon (XVIIIème). Depuis, ils leur doivent assistance, en échange de quoi les Diakhanké, leurs "captifs", chantent leurs louanges en tant que griots. Heureusement que j'ai lu du Amadou Hampaté Ba pour décoder ces rites typiquement africains. A l'évocation de ce nom, Barry Boussouriou, un jeune qui attend également le taxi (il se rend saluer sa famille suite à un décès) et avec qui je viens de faire connaissance, s'écrie avec émotion : "Amadou Hampaté Ba ? Personne n'illustre mieux que lui cette fameuse phrase dont
il est l'auteur : "En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle". J'ai reçu la même éducation Peule que lui et les conseils que lui prodigue sa mère lorsqu'il quitte Bandiagara à la fin d' "Amkoulèle ...", ce sont exactement ceux que ma donné ma mère 1 mois avant de mourir quand j'avais 13 ans !". Waouh ... Barry possède une licence de socio, un français parfait ... et un CDD de 6 mois d'un job sans qualification. Il passe tout le trajet à lire mon livre de Tierno Monénembo, m'éclairant au passage de ses explications historiques sur la complexe organisation sociale et politique du Fouta Djalon d'avant la colonisation française en 1897. Et il a eu le temps de bien l'avancer, ce roman : à 40 Kms de Labé (mais plus d'1 heure déjà), le chauffeur nous laisse en plan au bord de la route (panne mécanique). 3 heures passent avant qu'un collègue à lui nous récupère ... et ne crève une roue 40 Kms plus loin. 2 heures pour réparer et plus d'1 heures pour parcourir les 40 dernières bornes. Ah non, 39 : à l'entrée de Mali-ville, une côte trop raide pour le moteur nous contraint à finir à pieds. Au total, 12 heures pour effectuer 120 Kms. De mieux en mieux ... Le pire, c'est que je ne peux pas dire que la journée fut désagréable : au premier arrêt, je me suis fait invité par l'instit' du village à goûter mon premier tô du voyage (un plat d'aspect répugnant, fait à base de farine de manioc trempée dans une sauce verdâtre
gluante, mais pas franchement mauvais) avant de prendre de belles photos dans une concession où j'avais demandé une tasse d'eau chaude pour diluer ma dose individuelle de Nescafé, et à la seconde pause technique, j'ai bouquiné tranquilou au soleil couchant. Arrivé à Mali-ville, Barry me trouve un cousin qui m'amène à l'arrière de sa moto à l'auberge Indigo, puis son gérant m'amène chez son oncle voir la fin de Barça-Lyon. Tout le quartier est regroupé devant la TV, un objet qui occupe une place centrale dans les foyers Africains qui en possèdent et joue un rôle social primordial. En observant les vieilles femmes qui elles aussi suivent religieusement dans ces hauteurs du Fouta Djalon les exploits de Thierry Henry sur Canal Sat, je songe à un mail de Xavi reçu la veille qui évoquait l'inexorable uniformisation des modes de vie.
Il n'y a pas de moustiques ici (je suis à plus de 1.40 mètres d'altitude), mais je déploie tout de même la moustiquaire qui fait office de cocon protecteur contre l'énorme araignée au-dessus de mon lit et les blattes en dessous.

12 mars - Retour à Labé
Le soleil levant est presque aussi beau que la veille au soir, lorsqu'il se drapait dans ses teintes orangées pour se coucher dans les brumes du Mont Lansa. Aller-retour au village pour avaler un sandwich omelette puis cap sur le Mont Loura et sa formation rocheuse appelée "Dame du Mali" : 3h30 d'une ballade au pas de course pour arriver avant midi à la gare routière.
Peine perdue : trop tard pour la dernière voiture pour Labé. Par contre, j'ai gagné 3 ampoules à courir sur les cailloux. Pas question de rester là une nuit de plus : les belles cascades des environs sont à sec en cette saison et j'ai promis à mes hôtes de rentrer ce soir à Labé. Le taxi collectif me propose de me ramener si j'achète les 7 places. Soit 150.000 GNF, 23 €. Je préfère tenter ma chance en stop en m'installant à la sortie de la ville, en achevant mon roman l'ombre d'un manguier. 1h30 plus tard, mon bouquin plié, aucune voiture n'est passée. Je m'interroge longuement : 23€, qu'est-ce que c'est ? Seulement un aller simple Bordeaux-Bayonne en train, ou un repas complet dans un resto honnête. Mais c'est aussi la moitié d'un salaire Guinéen moyen, ou un sac de riz de 50 Kgs qui fait vivre une famille pendant 3 semaines. Dois-je faire en fonction de mon niveau de vie qui me le permet ou en fonction de ce que ça représente pour les gens que je côtoie ? Je rentre au village et fais courir l'info selon laquelle un Toubab cherche à rentrer à Labé. Peu après, un taxi-moto se présente à moi. 90.000 GNF (14 €). J'hésite (pas de casque, risque de problème mécanique, perspective peu réjouissante de passer 3h30 - dans le meilleur des cas - accroché à l'arrière d'une 125 cm3) avant d'accepter en me disant que c'est, avec la montgolfière et la trottinette, le seul moyen de transport que je n'ai pas encore utilisé depuis 4 mois que je suis en Afrique. Et puis
depuis Kédougou, je me rends compte que c'est de loin le mode de déplacement le mieux adapté ici. J'avais rêvé d'un voilier en Casamance, je rêve ici d'une moto pour découvrir le Fouta. Bonne pioche, j'arrive à Labé sans incident à l'issue d'une agréable course au soleil couchant.
Voyager à pied
C’est la meilleure façon de voir les paysages changer. Les eucalyptus laisser place aux baobabs, les voiles se colorer, les thés se foncer, les salutations s’éterniser, les visages noircir, les plats s’épicer. C’est l’aventure des transports en commun. Y’aurait de quoi écrire un roman sur les transports en commun en Afrique. Sur les mécaniques surréalistes, les horaires nécessairement aléatoires, les rencontres improbables, les promiscuités odorantes, les portières à retenir, les moutons dans la soute, les arrêts pour prier, les souffles de soulagement après un accident évité de peu, les chauffeurs de 16 ans, les vendeuses qui poussent comme par enchantement à chaque arrêt pour jeter par les vitres des bras chargés de jujubes, de bottes de menthe ou d’œufs cuits, le moteur qui se démarre au tournevis et qui tourne sans les clés, les débats houleux sur le prix avant chaque démarrage, les éclats de rire qui ponctuent les discussions enfiévrées après chaque démarrage, l’impossibilité de savoir avec qui négocier sa course (le proprio du taxi, le chauffeur, le commis, le responsable de la gare routière ?), les bakchichs en cours de route, la relativité du lien entre distance
et temps, l’autoradio qui crache le son d’une cassette audio surannée tandis que votre voisin écoute des prières mourides l’oreille collée à son poste, les épaules ankylosées et les genoux rouillés quand il faut défaire le Tétris humain entassé à l’arrière, les prières murmurées au démarrage, les taxis « clandos », l’absence généralisée de monnaie qui fait que chacun dépend du paiement des autres, les vieilles femmes qui engueulent systématiquement les chauffeurs, l’absence de pare-brise non fêlé, … Voyager à pied, c'est la possibilité d'aller partout. C'est l'obligation de poireauter 1 heure, 1 jour, 1 semaine avant de trouver un moyen de gagner l'étape suivante. Et finalement de changer de destination en cours de trajet car votre voisin vous a convaincu de le suivre au festival organisé dans la ville suivante.


13 et 14 mars – Labé
Je reste tranquille le13, passant une bonne partie de la journée au cyber.
Le 14, je pars à Poréko situé à 6 Kms de Labé pour rendre visite à la famille de Hady. Je fais le tour des 5 maisons de la concession familiale, distribue un nombre incalculable de "ça va ? ça va bien ? la famille ? la santé ? ..." à tous les oncles, cousins, arrière-grands-neveux ... qui chacun me souhaite bien des choses, ainsi qu'à ma famille, et me demande de le prendre en photo pour la porter à Hady à mon retour à Bordeaux.

Ah oui, faut que je vous raconte le loto Guinéen vu à la TV. D'abord, il y a une sorte de sèche-cheveux
qui souffle sur les billes numérotées. Un énorme Black qui ne sourit jamais essaie d'attraper celles qui arrivent à s'échapper par le trou fait dans la planche en carton et les tend à la présentatrice. Elle arbore une magnifique robe rose bonbon, et passe son temps à répéter les n° inscrits sur les billes. Là, le caméraman (un vidéaste amateur) essaie de zoomer sur la bille pour qu'on identifie le n°, sauf qu'il ne parvient jamais à faire la mise au point sur la bille et comme il fait ça caméra sur l'épaule, ça donne le tournis. A la fin, le Monsieur muscle part débrancher le sèche-cheveux pour qu'on entende la potiche redire tous les n° gagnants ...

15 mars – Dalaba
Après 2 heures de taxi brousse, j’atteins Dalaba qui se révèle être une très agréable étape. Je descends « Chez Koffi » et me rends au minuscule Office de Tourisme où j’achète un livret touristique fort intéressant sur la région réalisé par un Français ayant résidé ici avant de tomber sous le charme d’une Peule et de la ramener en France (je le comprends très bien : elles sont grandes, fines et ont un magnifique teint cuivré). C’est jour de marché : une animation bruyante, colorée et odorante règne sur le quartier de la mosquée. Sur les stands riquiqui à même le sol, de nombreux légumes (tomates, carottes, pommes de terre, oignons), quelques fruits (oranges « en pagaille », bananes et de gigantesques papayes), des sacs de riz, des brouettes de sel en vrac, des savons artisanaux et de l’huile de
palme dans des bouteilles de Coyah (la marque de l’eau minérale) recyclées. Un pur marché africain où règne un joyeux bordel. Après un sandwich à l’omelette et un Nescafé au lait concentré, j’attaque vers 14h l’excursion du « Pont de Dieu ». La chaleur est rendue supportable par une douce brise et l’ombre des manguiers. La ballade est hyper agréable, dans des paysages surprenants alternant pinèdes, bambouseraies et forêt tropicale. Ainsi que des jardins potagers familiaux le long du petit cours d’eau dont je remonte le cours jusqu’à une petite cascade formant un bassin. J’y ai trouvé l’eau si claire que je m’y suis baigné. A poil. Parce que c’est plus rigolo. Au-dessus, le pont naturel de 4-5 mètres creusé par la rivière. Sur le retour, j’aperçois 2 gamins au sommet d’une épaisse végétation : ils sont en train de cueillir des oranges et m’en lancent une que je déguste aussitôt. Forcément la meilleure que j’ai jamais mangée. Je croise en rentrant à Dalaba toutes les femmes qui reviennent du marché le panier sur la tête. En ville, je visite le « quartier des chargeurs » où les colons venaient faire des cures au bon air des montagnes. S’y trouve la villa Sili construite en 1936 par le Gouverneur de l’époque et devenue la maison de vacances de ses successeurs. De la terrasse, un magnifique coucher de soleil sur les plateaux vallonnés du Fouta Djalon. A côté, la case à palabres qui abritait les réunions entre les chefs de canton hérités de l'État théocratique et les autorités
coloniales. En rentrant à l’hôtel, je longe la maison où vécut Myriam Makeba, la grande chanteuse Sud-africaine de l’apartheid décédée en novembre dernier, qui avait trouvé refuge ici à l’invitation de Sékou Touré. Quand je vois la beauté des paysages, l’héritage des architectures coloniales et la richesse de la culture Peule, je me dis que c’est un beau gâchis que de ne pas pouvoir attirer davantage de touristes pour cause d’instabilité politique. Je n’ai en effet croisé que de très rares Toubabs.

16 mars - Kouroussa
Départ de Dalaba à l’aube. Hier soir, j’ai eu la flemme de marcher jusqu’au centre dans la poussière à la frontale pour aller au concert organisé à la Maison des jeunes. Cette nuit, j’ai été réveillé à 3h du mat’ par la lumière quand le courant est revenu. Je croise les Lycéens qui vont en cours dans leur tenue brune avant qu’un taxi « clando » ne m’amène à Mamou à travers les jolis plateaux vallonnés et arborés. Là, problème : le distributeur de billets est en panne : après avoir « coupé le billet » pour Kankan et avalé un Foscao dilué dans du lait concentré, je n’ai plus un seul franc Guinéen. Le gars du Syndicat des transporteurs qui m’avait trouvé un moto-taxi pour aller à la Banque BiCiGui et que je retrouve en revenant bredouille et à pieds me donne 2.000 GNF « pour acheter au moins de l’eau et un bout de pain sur le trajet. T’aurais fait ça si ça avait été moi alors c’est normal, hein ? ». Après être allé « carburé », la vieille Peugeot 505
décolle vers midi … pour un « 300 Kms haies ». D’abord un premier barrage de police qui se lève qu’au bakchich du chauffeur, puis un second avec la même punition. Dans la descente de Dabola, on retrouve le taxi de la veille dans le fossé. Un fossé-cimetière pour le commis de 18 ans qui voyageait sur le toit. Notre chauffeur passe 3 heures à réparer la direction de la voiture en carafe. J'ai proposé mon aide pour la remettre sur la route mais la place du Blanc, c'est avec le vieux, les femmes et les enfants à l'ombre. Et à la fin, on vient me remercier (et moi seul) d'avoir patienté. Dois-je considérer cela comme la marque d'un sentiment inconscient de déférence naturelle à observer par principe aux Blancs ou comme la politesse due à un étranger ? Puis c'est à notre tour de connaître les pannes. La femme derrière moi me traduit le propos du chauffeur : "Le moteur bout" ! Ah oui, une belle dose de vapeur d'eau sort du capot. Tous les 5 Kms, le chauffeur rajoute des litres d'eau dans le circuit de refroidissement. Puis c'est la boîte de vitesse qui se bloque. Qu'à celui ne tienne : elle est démontée puis remontée, bloquée en 3ème. La boîte automatique vient d'être ré-inventée sous mes yeux. Mais après 20 Kms, le moteur donne des signes (et des bruits) de fatigue qui font penser à des râles. Changement de bougies. Tout ça sur une route (la RN1 qui relie les 2 plus grandes villes du pays) truffée de nids de poules, voire d'autruches, qui me rappellent la
seule route goudronnée du Mozambique remontée avec Fred et Xavi depuis l'Afrique du Sud en novembre 2007. C'est sur un dos d'âne à l'entrée de Kouroussa à 22h que la Peugeot rend l'âme, fumante, grillée. J'ai toujours mes 2.000 GNF de ce matin en poche : on ne s'est pas arrêté déjeuner et on m'a offert sur la route une bouteille d'eau et une orange. Je me suis nourri de la lecture, d'une traite, du réjouissant "Petit traité sur l'immensité du monde" de Sylvain Tesson que m'avait offert Thibault à Dakar en échange d' "Amkoulèle ...".Comme l'avait prédit mon devin donateur, j'achète de l'eau et une demi baguette que je fourre de sardines (j'achète toujours une boîte de sardines avant de m'enfoncer en brousse : en Mauritanie, elles avaient égayé les pâtes à l'eau de mes amis chameliers et ce soir dans la ville naissance de Camara Laye, l'auteur de l'autobiographie "L'enfant noir", elles feront office de seul repas du jour). De retour à la 505, je reçois le verdict du chauffeur : "la voiture est un peu en panne, là. Il faut changer le joint de classe. Demain". Bon, 350 Kms en une seule journée : j'ai été bien ambitieux, moi ! Mais j'ai beau essayer de la jouer roots, pas envie de dormir dans la voiture ou à même le sol comme mes autres compagnons d'infortune. Il me faut trouver un vrai lit, et pour ça un peu d'argent. De fil en aiguille, je tombe sur "Zidane" qui peut changer mes euros mais qu'à partir
de 50€ car c'est la coupure minimum avec laquelle il règle son abonnement à Canal Sat qui lui sert ensuite à diffuser des films dans les 3 salles de son Vidéo club. Je ne veux pas craquer mon seul billet de 50€ alors je lui propose de changer 15€ à un taux très avantageux pour lui, histoire pour moi d'avoir de quoi tenir jusqu'à Kankan. Surprise : il fait la grimace. Il m'explique qu'il aurait bien voulu si ça ne tenait qu'à lui mais il y a Dieu qui regarde et il ne sera pas content s'il le voit me voler de la sorte ! Heureusement, je retrouve mes Francs CFA que je change sans souci et qui me permettent de m'offrir une bière bien méritée puis une douche (au seau, bien sûr, mais j'ai fait de nets progrès : un 1/2 seau me suffit amplement désormais) et une nuit dans une petite auberge où m'accompagne "Samuel Etoo". Malgré l'heure avancée, la chaleur reste "ardente", comme ils disent : j'ai quitté les hauteurs verdoyantes du Fouta pour retrouver un paysage et un climat Sahéliens.

17 mars - Kankan
Je retrouve à 7h30 la 505 désossée. Désormais pété de thunes, j'offre la tournée générale de petit-déj' à mes collègues passagers pour me disculper de les avoir laissé à leur triste sort cette nuit. J'apprends à jouer au Sudoku à un jeune qui m'enseigne en échange quelques mots de Malinké (j'arrive en pays mandingue). La voiture repart ... pas pour longtemps : au bout de 10 Kms, le moteur rend l'âme. Même scène répétée 20 fois hier à
regarder le chauffeur triturer sous le capot. Peine perdue, on change de véhicule et la R21 qui nous récupère démarre. Ou tente de démarrer ! Pas un bruit quand il tourne la clé ... Je suis maudit ! Mais après avoir appuyé sur quelque chose sous le capot et connecté 2 fils électriques sous le volant, ça part. Deux beaux clins d'œil à l'aventure : une stèle marquant le passage de René Caillé en 1827 puis le franchissement du mythique Niger qui prend sa source quelques dizaines de kilomètres en amont. Water Music ... Arrivés dans les faubourgs de Kankan, une panne d'essence nous permet de dépasser symboliquement la barre des 24 heures pour ce trajet Mamou-Kankan de 300 Kms. Soit du 12,5 Kms/h de moyenne. Record battu !
Kankan est une très agréable ville universitaire dont les rues principales sont bordées de part et d'autres d'énormes manguiers. Je descends à la pension de la Mission catholique puis me rends à la Gendarmerie dans l'espoir (très vague) d'obtenir un laissez-passer pour me rendre au Mali. Je n’avais aucune envie de perdre 3 jours à faire l'aller-retour à l'ambassade du Mali à Conakry. Aux innocents les mains pleines : le Commissaire de la Sécurité Nationale me procure ça en 10 minutes. Pire : je le négocie à 10.000 GNF (1,5 €) ! J'ignore ce que peut bien valoir un papier d'un flic Guinéen pour traverser la frontière Malienne, mais je suis content de mon coup. On verra bien demain ...

En passant le reste de la journée à me balader puis la
soirée à manger un poulet aux bananes en sirotant 2 bières, je me dis qu'il fait vraiment bon vivre ici. J'aurais fait mon voyage dans le sens inverse, je me serais permis davantage qu'une simple nuit ici. Mais je dois partir pour Bamako, le temps commence à presser sérieusement. Au total, ça aura fait 10 jours en Guinée. Bien trop peu pour porter un jugement d'ensemble. Mais c'est vraiment dommage que l'instabilité politique empêche le passage de davantage de touristes. Et c'est pas prêt de s'arranger : quand je vois le nouveau Chef d'État, un militaire d'une quarantaine d'années, faire des discours fleuves tous les soirs à la TV en hurlant qu'il cèderait le pouvoir quand le peuple lui demandera, je ne sais pas pourquoi mais je me dis que c'est pas gagné ....


18 mars - Arrivée à Bamako

Les mêmes courbes gracieuses, le même teint cuivré, le même charme sauvage : pas de doute, le fleuve Niger prend sa source au pays des femmes Peules. Des multiples usages d'un fleuve à l'aube. Sur quelques dizaines de mètres, un groupe de femmes fait la vaisselle, un motard astique sa bécane, un camion citerne fait le plein d'eau, un homme se lave et des jeunes filles sont à la lessive. Ce qui représente tout de même une belle petite concentration de pollution pour un cours d'eau à l'étiage dans lequel beaucoup pêchent, à en croire les nombreux petits filets accrochés aux guidons des vélos croisés hier sur la route. Je m'interroge : quel est le degré
respectif de pollution entre un fleuve occidental qui reçoit des effluents industriels traités et le cours d'eau africain qui recueille des milliers d'effluents domestiques non traités ? La route Kankan Bamako est un classique et la Peugeot 505 décolle à 9h30. Bien que ce tronçon ait été refait récemment, la 505 trouve le moyen de casser le roulement de la roue arrière gauche juste avant de passer la frontière. Une seule heure d'arrêt : anecdotique. Comme je m'y attendais, le douanier Malien tique à la vue de mon "laissez-passerquot ; Guinéen mais après 1/2 heure à jouer l'innocent touriste respectueux de la souveraineté Malienne, ça passe en échange de la promesse de me rendre à mon arrivée à la Direction de l'immigration. Nouveau dilemme en perspective.
Le premier paysage malien, ce sont les Monts Mandingues que l'on longe, l'ancien cœur du mythique Empire du Mali. Je rejoins en minicar vert le centre de Bamako et descends à nouveau à la Mission catholique. Mon premier dortoir à backpackers du voyage. Dans celui-ci, un journaliste - photographe Belge vivant à Lisbonne qui sillonne l'Afrique de l'ouest en 2 mois : un quotidien Portugais lui paie ses frais en échange de la mise en ligne de ses aventures sur le site du journal. Lui se réserve le droit de revendre certains reportages ou ses photos à d'autres clients à son retour. Je me dis en regardant ce qu'il fait que ça ne diffère pas beaucoup de mon blog sur la forme, mais que ça change tout sur le
fond. Lui, il est contraint de l'alimenter 3 à 4 fois par semaine, et il a une obligation de résultat, ce qui a nécessairement une incidence sur les anecdotes (qu'il suscite ou non), les photos qu'il se doit de prendre pour illustrer ses articles. Bref, une certaine altérité. Si j'avais été dans son cas, je n'aurais pas pu me poser quelque part et glander comme je l'ai fait à Nouakchott, N'Gor ou Cap Skirring.
Je dîne avec un médecin Français qui se rend en 4x4 au célèbre hôpital de Lambaréné, créé par le Docteur Schweitzer au Gabon. Il va y bosser 4 mois en pédiatrie mais c'est surtout un prétexte pour traverser l'Afrique du nord au sud par l'ouest, puis au retour du sud au nord par l'est. Au menu, des pays à l'actualité enchanteresse : Nigeria, Angola, Somalie ...

19-20-21 : Bamako

Coup de cœur. Bamako n'a rien à voir avec Dakar, si ce n'est la pollution et un quartier d'ambassades. Ici, l'africanité n'a pas succombé à l'urbanité. Le goudron n'a pas avalé la tradition. Des scènes dignes d'un village de brousse sont omniprésentes. Dans les ruelles, les femmes pillent le mil, les gamins pissent dan,s le canal, les talibés écrivent pour la 15ème fois sur leur tablette en bois la sourate du jour, les adolescentes se refont les tresses, les hommes se partagent le thé l'oreille au poste. Peu de maisons à étages, des ruelles en terre battue, des terrains vagues : le peu d'aménagements typiquement urbains fait que les gens vivent encore dans
la rue. Je pense alors aux communes périurbaines françaises qui consacrent la majeure partie de leurs investissements au goudronnage et à l'éclairage public des anciens chemins de campagne, et qui se transforment en commune-dortoir. Je passe un long moment à longer le fleuve Niger et à constater comme hier ses nombreux usages : pêche, arrosage de jardins maraîchers, toilette, lessive ... Je suis épaté par l'accueil des Bamakois : deux flics plaisantes avec moi quand je leur demande la route à un rond-point, une vendeuse d'arachides grillées me propose son aide alors que je recherche un coiffeur, des gamins interrompent leur patrie de foot pour me serrer la main sans me demander pour autant un Bic ou 100 FCFA, et une dame à qui je demande l'autorisation de photographier son fils tient à lui mettre des vêtements propres avant qu'il ne prenne la pose. Le "diatiguiya" (hospitalité malienne) est autrement plus naturel que l'usurpée "terranga" sénégalaise. Je prends conscience du changement de pays avec le changement de climat, et donc le changement de rythme. Finies la brise atlantique tout comme la douceur des altitudes du Fouta Djalon : ici, si tu ne décolles pas avant 9h (l'idéal est de se réveiller très tôt, vers 6h : il fait déjà jour), tu te fais anéantir par la chaleur et il t'est impossible d'entreprendre le moindre effort avant la fin d'après-midi. Au-delà de 35°C, tes initiatives sont, par une alchimie implacable, irrémédiablement vouées à
être dissoutes dans la torpeur humide généralisée. Humide car Bamako a enregistré ses premières pluies : d'abord une petite de 5 minutes le soir de mon arrivée, puis un violent et long orage le surlendemain au coucher du soleil. 3 jours à sillonner Bamako de long en large. Le Musée national, avec ses magnifiques masques dogons. Le marché des féticheurs, avec ses corps de perroquets et ses têtes de singes en décomposition. Les bords du canal avec ses clodos qui dorment dans les ordures. Également quelques visites utilitaristes : chez le coiffeur, à la Direction de l'immigration pour régulariser ma situation (ben oui, quand même !), chez le photographe en prévision de mon visa Burkinabé, à la recherche d'un distributeur qui fonctionne, d'une nouvelle carte mémoire pour mon appareil photo ... ou de l'agence de voyages pour réserver mon billet retour (ben oui, quand même - bis). Des kilomètres entrecoupés de jus de bissap ou de "Flag-ettes" (les bières Flag de 25 cl).
Adorables, les Bamakois. Mais aussi terriblement mélomanes. La ville bruisse de rumeurs sur des concerts de grands noms de la musique malienne : Toumani Diabaté, Salif Keita, Oumou Sangaré ... il est vrai que beaucoup possèdent leur QG ici et s'y produisent le week-end quand ils ne sont pas en tournée internationale. Comme ce ne sont à chaque fois que des rumeurs et qu'il n'y a pas de programme officiel, je suis allé faire un tour dans les clubs. A commencer par le mythique "Buffet de la
gare" (sur le trajet de la non moins mythique ligne de chemin de fer du Sénégal au Niger) où se produisait le fameux Rail Band de Salif Keita et de tant d'autres. Puis au "Diplomate", mais l'orage a contraint Toumani Diabaté à annuler sa prestation. Alors j'ai bougé les autres backpackers de la Mission catholique pour partir à la recherche de la fièvre du samedi soir. Une bonne troupe. Julien, 27 ans, Parisien actuellement serveur à Bruxelles, qui vient de débarquer pour la première fois en Afrique et passe des heures à regarder avec ferveur sa carte Michelin d'Afrique de l'ouest en calculant comment il peut traverser le Mali, longer le Sénégal et partir à l'attaque du désert Mauritanien en 3 semaines. Marc, 29 ans, Californien Peace Corp basé à Atar ... que j'avais déjà croisé 2 mois auparavant sur place. Ce genre de hasard ne me surprend plus mais c'est bien pratique : je lui confie les photos de mes chameliers à leur remettre. Et Yolanda, une Catalane qui est venue au Mali il y a 2 ans et qui a tellement aimé qu'elle y a créé une agence de voyages informelle, accompagnant ses compatriotes en vacances. On part tous les 4 au "Djembé". Du bon son : un chanteur et une chanteuse se relaient, un guitariste électrique qui joue allongé dans son fauteuil et un percussionniste survolté. Mais pas très dansant, alors je convaincs les autres d'aller "en prendre une dernière" au Fida, un bar musical que j'avais repéré en arrivant. Et là,
c'est chaud ! Très chaud ! On longe deux murs glauques en parpaing, on achète l'entrée à un Mohammed Ali avant de pénétrer dans un bar de pirates où il fait 50°C. Surprise : pas de disques, mais un orchestre. Les miss plus ou moins saï-saï chauffent la piste de leur coupé-décalé, les messieurs bombent leur torse ruisselant en se regardant danser, et les 4 toubabs dans leurs vêtements détrempés noient dans la Castel leur bonheur d'assister à une pure soirée de la jeunesse africaine urbaine. En 10 minutes sur la piste, j'ai du m'alléger de 2 litres. Un Black me fait : "Vous, les Blancs, là, vous êtes trop complexés. Y'a que quand vous avez un peu bu que vous arrêtez de danser comme des piquets" ! Chaud comme une baraque à frites de patates douces, je réussis à convaincre mes camarades de soirée de finir dans les bars de la rive droite du Niger. C'est un peu plus huppé : ça porte du DG, des coiffures de rappeurs US et ça vient en scooter, mais le rythme est toujours là. Détrempés, lessivés mais heureux d'avoir répondu à l'appel des peaux martelées de la nuit malienne, je me couche alors que le muezzin appelle à la première prière du jour. Cassou Eré ("Bonne nuit" en bambara). Bamako, capitale de l'Afrique.


22 mars - En route

11h07. La nuque est déjà trempée sur l'oreiller. Malgré le ventilo au-dessus de moi. Je me réveille en revoyant une image de Marlon Brando dans donateur Now. Déjà bien trop tard pour espérer attraper
un bus pour les 11 heures de trajet jusqu'à Djenné et y être pour le marché hebdomadaire du lundi. Pas grave : le déplorer serait renier la folle soirée d'hier. Je prends mangues, bananes et oranges à la petite vendeuse d'en face en guise de petit-déjeuner. Avant-hier, je m'étais dégusté un ananas entier sur un banc public. Hier, 2 papayes. Je profite du printemps malien pour me gaver de fruits frais dont j'ai manqué depuis quelques mois. Dernier tour en ville, avec Julien et Yolanda. Assiette de riz en sauce dans la gargote d'une gare routière pour 200 FCFA (0,30 €) et gobelet de bissap pour 50 FCFA. Souvent, comme ici, il faut dire à la vendeuse pour combien d'argent tu en veux et c'est elle qui en déduit la quantité correspondante. Je décline la proposition d'un coupeur d'ongles ambulant. Un métier reconnaissable au son que font leurs ciseaux dans les rues de la ville. Je ne sais pas s'il y a de sot métier, mais des petits métiers, y'a que ça. Hier, j'ai discuté avec plusieurs chauffeurs de taxis : chaque jour, ils doivent 10.000 FCFA au propriétaire du véhicule et mettent pour autant d'essence. Ils bossent donc jusqu'à faire 25.000 FCFA de recettes. Soit un bénéfice quotidien de 7€, ce qui est déjà mieux qu'un instit' qui gagne environ 120 €/mois. Je me fais tirer le portrait au Polaroïd, je retire du liquide, je grave sur CD mes photos de Guinée et je profite de la buanderie catho pour faire tremper (je n'ose dire "laver") mes vêtements :
les occupations traditionnelles d'un passage dans une capitale au cours d'un voyage africain avant de repartir en brousse. Ce que je fais en compagnie de Yolanda, qui profite de ne pas avoir de clients ni d'école (elle enseigne depuis quelques jours l'espagnol dans un collège privé) pour se changer les idées. Il est déjà 17h alors on se dit qu'on va faire étape à Ségou, située à 3-4 heures de là. Mais le bus ne vend que des places pour Djenné. Je serai donc finalement à Djenné pour le marché du lundi. J'entame "Ségou" de Maryse Condé pour compenser le zappage de cette ville. Une chanson de Dominique A dans le lecteur MP3 de Yolanda me fait le même double effet Kiss cool que le jour où je suis tombé sur une chanson des Têtes Raides à la radio ou quand j'écoute ma Playlist Deezer dans un bon cyber. D'abord une bonne dose de plaisir gratuit et immédiat. Puis une belle mise en perspective, la maison dans les oreilles et l'ailleurs dans les yeux.
Le trajet ? Comme d'hab' : transpiration, arrêts inexpliqués, froid, pause en pleine nuit, arrivée dans un état abruti.

Lundi 23 mars - Djenné, jour de marché

6 heures du mat', débarquement à l'embranchement pour Djenné. Café au lait au bord de la route en attendant le "bâché". L'attente est courte en ce jour de marché. Djenné. Ville mythique entourée par deux bras du bamboula, un affluent du Niger. Épices, calebasses, bijoux, poteries, chèvres : les étals de ces denrées locales
s'étalent bien au-delà de la place de la mosquée. Ce marché hyper-animé a, paraît-il, très peu changé depuis l'époque où les caravanes de dromadaires en provenance de Tombouctou venaient apporter du sel. Pas difficile en effet de se projeter 10 siècles en arrière tant l'architecture en banco est omniprésente et homogène. Ce qui a changé, c'est la possibilité pour les mécréants toubabs d'approcher la mosquée : je me souviens qu'il y a 20 ans, nous n'en avions eu qu'un furtif et coupable aperçu derrière les vitres du 4x4. Aujourd'hui, 3 auberges bordent le plus grand édifice en terre crue du monde, tel un immense château de sable hérissé de chevrons de bois servant à soutenir les échafaudages utilisés lors de son recrépissage annuel. Difficile de supporter bien longtemps l'animation bruyante et les interpellations intrusives des guides après une nuit sans véritable sommeil. Après la SCieste, je prends mes quartiers entre 5 marchands : une vendeuse de sachets congelés de jus de bissap (depuis 2 mois, je repère à 200 mètres la moindre glacière bleue), la marchande de fruits qui me ravitaille en papayes, oranges, bananes, mangues et citrons verts, la cuisinière qui me sert spaghettis, patates douces frites et poisson grillé, le cafetier qui touille énergiquement le lait concentré (trop) sucré au fond de mon gobelet en plastique de Nescafé, et un jeune bijoutier qui m'explique comment utiliser des alliages différents d'argent pour souder le corps de la bague de son
extrémité où le prochain acquéreur logera des versets du Coran.
Je dîne avec un Belge qui bossait dans le mécénat social chez AXA avant qu'un projet professionnel dansdaara Sénégalais ne suscite une vocation personnelle. Un jeune douanier me demande un service que je ne peux pas refuser : lui acheter des préservatifs. En me tendant nue boîte de 6, le pharmacien, s'inquiétant de la faible contenance ou faisant preuve d'humour raciste, me demande : "ça va, c'est pas trop petit ?" ...

Mardi 24 mars – Djenné

Hier en arrivant à l'hôtel, j'ai recroisé la Hollandaise rencontrée à Kédougou. Elle m'a dit qu'il lui arrivait de se lever dès 5h30 pour profiter de l'aube. Alors par réflexe puéril, ce matin, je me suis levé à 5h07. Belle connerie : t'y crois t'y crois pas, il fait nuit noire ... Mais Djenné à l'aube, mystique puis domestique.
Mystique : les ombres des fidèles debout à 5h20 pour se rendre à la mosquée à la première prière du jour. L'appel du muezzin que j'entends seul assis par terre au milieu de la place déserte face à l'entrée de la mosquée. Les chants religieux qui s'échappent d'une maison. Les corps mal réveillés des talibés qui partent chez leur marabout préparer dans leur madrassa leur sourate du jour.
Domestique : Les nattes posées sous le auvent des habitations où finissent leur nuit ceux pour qui il n'y a plus de place à l'intérieur. La toilette qui s'effectue, toujours accroupi, à l'aide d'une théière en
plastique multicolore. Les seaux que les plus jeunes ramènent chargés d'eau du bamboula Les feux de bois qui s'allument dans les cours des concessions et verront se succéder marmites et théières métalliques à longueur de journée.
Après une nouvelle SCieste, histoire de me remettre de ma connerie matinale, ballade autour des murs extérieurs de la ville dont le "v" est emporté par les premières pluies de l'hivernage, ce qui explique la densité de la construction insulaire. L'harmattan a quant à lui balayé l'animation et la luminosité matinales pour laisser place à l'impassibilité de l'atmosphère alanguie d'une ville africaine baignée dans sa torpeur.

Mercredi 25 mars - Arrivée à Mopti

Grasse mat'. Trois talibés mendiant leur nourriture se battent pour obtenir la peau de la papaye qui m'a servie de brunch. Étrangement, j'ai peu été confronté à la vue de la misère au cours de mon séjour africain. Souvent à la pauvreté, mais quand elle prend les atours de la modestie, elle n'est pas choquante. Yolanda me raconte qu'elle pleurait tous les jours de son premier voyage à la vue de ces enfants. Hier, elle n'a pas pu s'empêcher d'acheter des ballons de foot à 3 gamins des rues. Quand elle me raconte ça, je comprends pourquoi aujourd'hui, tout le monde l'appelle "Madame, ballon !". Puis ça devient "Madame crocodile" quand elle achète 1 croco en perles à une petite fille alors qu'on attendait le bac dans le taxi-brousse
qui nous conduit aujourd'hui à Mopti. 4h30 de trajet sans trop de pannes, passées à observer. Les oreilles aurifères des femmes Peules qui concentrent là toute leur richesse, qu'elles se transmettent de mère en fille. Les chapeaux pointus des bergers qui coincent leur bâton sous l'armature métallique de la bâche. Le plat de tô, calé au centre de la roue de secours, que se partage un homme avec sa fille.
Je suis surpris d'observer la végétation alentour, particulièrement touffue. Il paraît qu'il y a même des éléphants dans une réserve pas loin.
Il fait nuit à notre arrivée à Mopti, ville située au confluent du bamboula et du Niger. Tant pis. Ou plutôt tant mieux pour le plaisir de la surprise demain matin. En attendant, c'est le grand luxe de l'hôtel "Y'a pas de problème". En dortoir, mais dans un établissement décoré avec goût, disposant d'une connexion internet, d'un bar sur le toit et d'une piscine suffisamment grande pour que mon apnée me permette d'en faire l'aller-retour. Le cul vissé sur la chaise longue, j'attends que la chaleur tombe et que le sommeil me rattrape. Un article sur des aventuriers de l'Arctique au début du XXème et une Castel fraîche écourtent cette attente.

Jeudi 26 mars - Mopti, jour de marché

Des bergers Peuls guidant leur troupeau, des paniers emplis de poissons séchés, des pinasses alignées par dizaines, des couvertures qui sèchent sur les pelouses découvertes par le bamboula à l'étiage ... et partout
des embarcations de petite taille qui se croisent, se hèlent, se doublent ou s'entrechoquent comme dans un port Phénicien. Dès le réveil, un festival pour les yeux. En fond d'écran, les modestes cases Peules de l'autre côté de la rive, celle des troupeaux. Au second plan, les hèlements des piroguiers. Au premier plan, l'odeur du capitaine, poisson-roi du bamboula, qui mijote dans les marmites. Autant d'éléments qui ne rentreront pas dans mon appareil photo, malgré le grand angle 28 mm. La luminosité est superbe, pas encore embrumée par l'harmattan qui charrie dans l'après-midi le sable du Sahara. Je comprends le surnom de Mopti, "la Venise du Mali".


27 et 28 mars - Quelque part entre Mopti et Tombouctou

Le bamboula a recouvré ses somptueuses teintes matinales de la veille. Rien à voir avec l'après-midi et sa luminosité fade, blanchâtre, écrasante. Rapide tour en ville pour graver un CD de photos et acheter quelques fruits. Puis l'excitation de l'embarquement, renforcée par le luxe de la pirogue. Hier, on avait bataillé un long moment avant de se décider : pinasse collective ? pinasse cargo avec les marchandises ? pirogue touristique à partager avec d'autres ? Jusqu'au lac de Debo et ses hippos ? Tombouctou ? Gao ? Au départ, mon plan était d'emprunter une pinasse cargo et égrainer ses marchandises le long des villages Bozos, Peuls, Songhaïs et Touaregs jusqu'à Tombouctou. Mais Djenepo et Ali, deux pinassiers connus de Yolanda,
m'en ont dissuadé. Pas assez d'eau dans le Niger. Ce qui oblige les passagers des pinasses cargos à descendre fréquemment, pousser la pinasse, voire décharger et recharger plus loin son contenu. Et de rallonger considérablement le voyage : au lieu des 3 jours en hivernage, rallier Tombouctou prend plus d'une semaine en cette période de basses eaux. Plus d'une semaine à se frayer une route entre les bancs de sable, à dormir à même le sol sur la berge, à endurer une mono-diète de riz collectif cuit à l'eau du Niger, matin, midi et soir ? Certes, je veux bien que tout ceci soit exotique, dépaysant, authentique. Je conçois qu'on n'ait envie que de ça quand on est assis devant son ordi à envoyer le dernier reporting Excel avant de filer en réunion d'équipe. Mais moi, voyez-vous, j'ai traversé la Mauritanie il y a quelques semaines. Alors en chier du matin au soir, ne boire que de l'eau au goût javellisé des pastilles de Micropur, être déjà bien content de trouver une natte pour dormir, prendre sur soi à chaque fois qu'il faut plonger la main dans le plat peu appétissant ... je me souviens encore de ce que cela signifie. Alors même si notre éducation judéo-chrétienne nous fait culpabiliser de céder à la facilité, même si à vaincre sans péril on triomphe sans gloire, même s'il faut souffrir pour être belle et que tant va la cruche à l'eau ... qu'à la fin ça me les brise de jouer à l'étudiant fauché qui fait du stop coiffé d'un bonnet péruvien. J'vous l'ai déjà
dit que je ne suis pas Mungo Park. Puis lui, quand il est parti en 1798 de Londres pour découvrir dans quel sens coule ce fleuve Niger, il avait des esclaves. Moi, je suis un toubab comme les autres, qui se paie un jus de bissap, un Coca ou une bière dès qu'il a soif, qui vérifie la présence d'un ventilo et d'une moustiquaire avant de confirmer la réservation de la chambre et qui préfère se nettoyer le derrière au PQ molletonné plutôt qu'au seau. Depuis que j'ai touché du doigt à peine 1% des conditions de survie dans le Sahel ou le Sahara, j'ai définitivement cessé de rêver avoir été René Caillé, Lawrence d'Arabie ou Livingstone. Ceux qui s'imagineraient volontiers explorateurs en regardant Thalassa sont d'inconscients prétentieux. Alors pour 3 jours à descendre le Niger, ce sera pirogue privée, pinassier et cuisinier, Ali Farka Touré et Boubacar Traoré en fond sonore, tente et matelas, et du café légèrement sucré avec de la confiture de mangue au petit-déjeuner SVP ... Et en prince blasé des mythes de voyage et des villes classées Patrimoine mondial de l'humanité, je délaisse délibérément celle qui n'est, paraît-il, plus que l'ombre de la fabuleuse étape sur le trajet des caravanes de sel : en routard snobinard, je snobe Tombouctou.
Fès, Marrakech, Saint-Louis, Gorée, Dalaba ... plus besoin de compléter mon chapelet des "passages obligés". Étreindre les bras, longer les coudes, embrasser les courbes de ce fleuve ivre comme une reine folle. C'est
là qu'il faut être.
Après la pirogue d'une jeune fille pour traverser le fleuve Sénégal, celle de Sidi pour franchir le bras d'Atlantique entre le village et l'île de N'Gor, celle de l'association des femmes catholiques de Mar Lodj pour rejoindre le campement Essamaye du Siné-Saloum, celle du facteur pour une parenthèse bucolique et imprévue sur l'île de Carabane, et celle du campement d'Egueye pour jouer à Robinson entre deux bolongs du fleuve Casamance, c'est au fond d'une pirogue d'une dizaine de mètres de long que mon sac à dos me précède. Au fond, 2 matelas. Au-dessus, 4 demi-cercles en osier relient les deux bords, recouverts de rônier pour former un auvent protecteur. A son plafond, des bouquets de menthe fraîche pour le thé. De chaque côté, des petits rideaux découpés dans un pagne. Sur le banc à l'arrière, le poste radio - K7. Ahmari et Ahmar se relaient : quand l'un s'occupe de propulser l'embarcation à l'aide d'une grande canne en bambou, l'autre prépare le thé ou le repas suivant.
A 3 à l'heure sur le Niger, sans plus se soucier d'Amadou Toumani Touré, en glissant sur Tombouctou, à l'arrière d'une pirogue.
C'est silencieux, émouvant, éternel.
Croisés : un vieux pêcheur Peul fredonnant en tirant sur son filet au soleil couchant, des grappes de femmes aux seins mûrs nettoyant indifféremment marmites et marmots, des hordes de gamins nus s'ébrouant dans de grandes gerbes d'eau, des cadavres de vaches, des pinasses de sable, de
rares champs irrigués par motopompes, d'innombrables sourires d'enfants soulevant le rônier de la pinasse familiale pour réclamer à grands cris un "bonjour" de toubabou, l'harmonie d'une fin de journée délicieuse, un pêcheur à qui on achète notre repas au milieu du fleuve, la même esthétique, le même grain que la pirogue de Johnny Depp dans "Dead Man", les proues fières des pinasses cargos rehaussées d'un totem Bozo et d'un drapeau usé fendant le milieu du fleuve, un garçonnet le corps d'ébène tendu au-dessus du fleuve pour en aspirer l'eau du bout des lèvres, des troupeaux de zébus tentant de l'imiter sans grâce, une femme frappant dans ses mains avant de rattraper son pilon lancé au-dessus du mil pour la seule beauté du geste, des chèvres qui écrasent à la mi-journée entre les racines aériennes d'un acacia, deux hippopotames massifs qui nous laissent entrevoir leur cuirasse brillante, les sacs de riz cousus entre eux jusqu'à former une voile, ...

J'aurais bien du mal à choisir entre la zénissime "Mariama" de Boubacar Traoré alors que je grimpe à bord pour dîner peu après le coucher du soleil à la suite d'une traversée du fleuve à la nage, et l'énergissime "Le pays va mal" de Tiken Jah Fakoly à l'issue de ma communion aquatique matinale. Impossible de retenir le "Waouh" murmuré en sortant de la tente. Les reflets brumeux s'élevant de l'eau dissipent l'herbe jaunie alentour dans un horizon
délicieusement flou. Les méandres brumeux se dissipant dans mon esprit élèvent les éléments alentour dans des reflets délicieusement oniriques.
Je ne pensais pas retrouver au cours de mon voyage finissant ces sensations éprouvées dans les plateaux de l'Atlas, dans les dunes de l'Adrar ou dans les méandres du fleuve Sénégal. Et cette eau inconsciente qui court tranquillement vers une mort certaine dans le Sahara Nigérien, inondant de vie miraculeuse ce corridor hasardeux.
Plus on s'enfonce vers le Sahara, moins les rives du fleuve sont en vie. Et pourtant, c'est toujours aussi difficile de s'empêcher de mitrailler à tout va : petits villages dont la mosquée dépasse telle un château de sable moyenâgeux, hordes de gamins en maillot de foot rigolant bruyamment et courant sur la berge, sirènes en pleine toilette ...
Comme Johnny Depp dans "Dead Man" ou Alexander Supertramp dans "Into the wild", je flotte dans mon embarcation. Avec la même impression d'irréel que le premier et la même soif d'aventures que le second.
Parfois, je fais une overdose. Quand je sature de luminosité parfaite, de zénitude absolue, de communion avec les rifs d'Ali Farka Touré, je chavire d'émotion et me mets à faire n'importe quoi. La plupart du temps, je chavire au sens propre. Le Niger est très peu profond et j'ai pied presque partout. Bien souvent, le fond est sablonneux. Mais une fois, ce sont les pinassiers qui ont du me tirer du fleuve et me remonter à bord
: j'avais sauté sur un champ de coquillages coupants. Quand mes crises me prennent le matin, alors que les brumes du fleuve se dissipent doucement pour laisser entre apercevoir les pinasses motorisées, bâchées et ornées de drapeau ou de totem, fonçant sur nous, je me lève d'un bond et m'écrie : "Les pi ... les pi ... les pipi ... les PIRAAAAATTTTTEEESSSS !!!" Mais jamais aucune vigie Black ne m'a répondu en retour : "Les Gau ... les Gau ... les GauGau ... les GAUULLLOOOOOIIIIISSSS !!!" Une autre fois, sans crier gare, j'ai sauté de la pirogue, rejoint la berge à la nage, et entamé un footing en slip. Les pinassiers ont du me prendre pour un gros malade mental. Et un chieur : à chaque fois que le repas était prêt, je partais nager. Faute d'avoir naturellement faim en restant allongé sur mes coussins à longueur de journées, je me creusais l'appétit en traversant le fleuve. Au plus grand étonnement des riverains. Même les Bozos, dont l'ethnie est pourtant réputée avoir dompté les eaux du Niger, ne comprenaient pas cet effort physique inutile. Inutile mais tellement bon. Imaginez-vous assis sur un banc de sable au milieu du fleuve au lever ou au coucher du jour, lorsque la température de l'eau égale celle de l'air, à regarder les femmes rentrer au village un fagot sur la tête ou les zébus brouter au loin. Le second jour, pas de visite de village : probablement la faute à notre comportement lors de la première visite la veille : Yolanda était restée
longuement sur la berge à faire des photos avec des enfants tandis que je fonçais doit devant dans les ruelles tortueuses, laissant un Hamir désemparé entre nous, ne sachant lequel suivre. Pas grave : on est aussi bien dans l'eau au milieu des funambules. Il faut en effet un bon sens de l'équilibre pour appuyer de toutes ses forces sur la perche alors que ses pieds reposent sur les quelques cm² de l'extrémité pointue de l'embarcation. Et une bonne lecture de l'eau pour trouver les contre-courants, éviter les filets de pêche et se faufiler dans les passes qui offrent un tirant d'eau suffisant.
Water music : le filet de pêche qui atteint l'eau, les oignons qui frient dans le four à bois, les aigrettes qui pépient sur le dos des zébus, la perche qui caresse les flancs de la pirogue, le son nasillard de RFI grandes ondes, les gémissements des boubous dans les mains des mamas à l'heure de la lessive, les déclenchements frénétiques de l'appareil photo, les pillons atteignant leur cible au fond des mortiers, les transvasements de thé brûlant après chaque repas, la voix éraillée des complaintes de Boubacar Traoré fixées dans une cassette audio lessivée ...
Quand je ne sais plus choisir entre somnoler, suivre la courbe du soleil, boire des thés, bouquiner, chercher en vain une imperfection dans la musculature des pinassiers, je pique une tête dans l'eau. Ou me mets à trotter sur la berge au même rythme que la pirogue et avec la même insouciance que Tom Sawyer sur les
berges du Mississippi. C'est l'Amérique. Je relis une interview de Michel Le Bris, fondateur du Festival des étonnants voyageurs qui vient de publier "La beauté du monde" : "Il n'y a pas plus grand mystère que celui de la beauté. C'est aussi une espérance : le miracle de la beauté témoigne de notre capacité, malgré tout, à ré enchanter le monde. Je suis né en Bretagne dans le grondement de la mer et il y avait en celui-ci toute la puissance du monde. Il me hante depuis ... Jack London l'appelait "the call of the wild". L'opéra sauvage du monde".


D imanche 29 mars – Bandiagarra

L'har mattan s'est levé, et avec lui la formidable luminosité. Le pinassier en fait aussi les frais, obligé de forcer sur sa perche pour nous faire avancer face au vent. Visite d'un village dont on repart entourés d'une trentaine de gamins qui chantent et courent autour de nous. Konna. Fin de croisière. On marche 3 Kms pour rejoindre le goudron. L'occasion de vider 2 sachets de bissap congelés et d'admirer la mosquée. 2 heures d'attente, 2 heures de minibus. Sévaré. 1 heure d'attente, 1 heure de taxi-brousse. Bandiagarra. Le village d'enfance d'Amadou Hampâté Ba. L'occasion de délaisser momentanément Maryse Condé pour entamer "Vie et enseignement de Tierno Bokar" du premier cité.

Lundi 30 mars – Dourou

Coup de bol, comme à Djenné et Mopti, c'est jour de marché à Bandiagarra. Rien d'exceptionnel dans cette
capitale administrative du Pays Dogon, mais une halte néanmoins plaisante. ça fait partie de ces villes moyennes, à taille humaine, où on se sent bien, dont on fait le tour en quelques heures, où l'on croise dans la même journée plusieurs fois les mêmes personnes. Où, si j'avais été au début de mon voyage, je me serais volontiers posé 2-3 jours pour vérifier si les premières impressions se confirmaient ou non. ça tient à pas grand-chose : une auberge où il n'y a pas d'autres clients, une vendeuse de bissap frais au coin de la rue, un gérant de cyber poète et un petit resto ombragé dont la terrasse constitue un excellent champ d'observation de la vie quotidienne.
Aly Bamia avait changé de coordonnées. Mais le gérant de l'auberge Kansaye se rappelle avoir un frère qui peut récupérer le numéro de celui qui avait été le guide de Xavi il y a 4 ans. Il remonte de son village maternel et nous retrouve pour déjeuner. Il se souvient de Xavi et me montre même des photos de lui, faisant le zouave avec les masques traditionnels. On se met d'accord pour un trek de 4 jours - 5 nuits à 17.500 FCFA tout compris, à parcourir tous les petits villages dogons qui longent la falaise de Bandiagarra. Je prends le strict minimum et lui confie mon gros sac à dos qu'il se charge de faire convoyer jusque chez le chef du village où notre trek doit s'achever. C'est toujours aussi excellent de se retrouver débarrassé de sa maison ambulante mais pesante pour déambuler librement dans la
nature quelques jours et poursuivre ma trace, comme Guy, à la force du mollet. Aly est une force de la nature. Et une sacrée personnalité. Il a été élevé par la co-épouse de sa mère (2nde épouse de son père), décédée peu après sa naissance, et passablement maltraité par ses demi-frères. Volontiers bagarreur, il s'est plusieurs fois fait exclure de chez son marabout. Il a refusé les métiers auxquelles le destinait son père commerçant pour débuter comme guide à 13 ans en se cachant dans le coffre du 4x4 à la demande de 2 Espagnols descendant d'Algérie (à cette époque, le tourisme était monopole d'État). Aujourd'hui, il a sa carte de guide officiel, a passé avec succès les tests (français, histoire, géo, cultures, secourisme, techniques de guidage, ...) pour accompagner des groupes qui lui sont envoyés par des agences ou par le bouche-à-oreille. Impossible de traverser le pays sans guide. D'abord pour ne pas se perdre, mais surtout pour toutes les explication culturelles : comment aurais-je pu deviner que ce groupe d'enfants qui font de la musique sur le bord de la route sont de jeunes circoncis qui sortent juste de leur période d'isolement et sollicitent de la nourriture des femmes qui rentrent du marché, que cette case bizarre est réservée aux femmes menstruées, ou que ces traces blanchâtres sur ces cônes sont des offrandes de bouillie de mil aux totems animistes représentant une termitière ?

Mardi 31 mars au vendredi 4 avril

4 jours de marche. Oh, pas
d'exploit sportif : tout au plus 10 kilomètres par jour. Mais le décor est superbe et se prête parfaitement aux treks : plateau rocheux, étroites vallées jardinées, sentiers sablonneux au bas de la falaise. Le plus trippant, c'est quand il faut gravir ou descendre les 300 mètres de la falaise par des passes, des failles impossibles à repérer d'en bas. On saute de rocher en rocher, on utilise des échelles verticales qui consistent en un tronc tailladé en marches, on s'accroche à des lianes. Du haut de la falaise, par temps dégagé, la vue est époustouflante. Au pied ou a même la falaise, les villages dogons construits en terre crue et tachetés de greniers à mil au toit de paille. Autour, des tâches vertes sillonnées qui constituent les jardins. Serpentant, une ligne blanche dessine le cours d'eau qui se forme à la saison des pluies. Ce mince cordon de vie n'est large que de quelques centaines de mètres, bordé par une vague dunaire au-delà de laquelle le paysage sahélien traditionnel refait surface, et avec lui les troupeaux des Peuls. D'en haut, les petites fourmis dogonnes vont au puits, reviennent au quartier coiffées d'un fagot de bois, recrépissent leur maison ou font sécher leur dernière récolte d'oignons avant la proche saison des pluies. Et les plus jeunes jouent au Dogon Ball Z. D'en bas, on voit changer avec l'inclinaison du soleil les teintes ocres des falaises dont les alvéoles contiennent les ossements des ancêtres de la tribu Tellem.
Les conditions
matérielles sont spartiates. Au menu : semoule, pâtes ou riz. Avec une sauce de légumes. Quand se glisse une cuisse de poulet atrophié, c'est la bamboula. Pas de pain tous les jours, mais les galettes de mil (dégué) ne sont pas mauvaises. Pas d'électricité, donc pas de frigo, donc aucune boisson fraîche. Seulement des "bidons" (bouteilles) d'eau qu'il faut remplir tous les jours à la pompe avant d'y jeter une pastille de Micropur et qu'on descend vite fait malgré leur température. J'ai bien tenté la bière, mais à 40°C, c'est un supplice.

Dourou, Nombori, bamboula, Endé, Kani-Kombolé, Bankass.
Chouettes moments : la remontée le long de la rivière sacrée dans un sous-bois de manguiers, la redécouverte de l'ascension d'une dune, un fin d'étape en charrette, une ballade nocturne à la boîte de nuit d'Endé (les jeunes filles se sont retrouvées sur la place du village et dansent comme des folles ... sur de la musique imaginaire, faute d'électricité), la visite du village troglodyte de Teli. Et les devinettes ou les contes d'Ali : passé le dîner à 20h30, sans électricité

Et les Dogons dans tout ça ? Une formidable société. La Dogon Inc. Il s'agit en réalité d'une holding constituée d'une cinquantaine d'entreprises familiales (chaque village correspond à une famille, et tous y portent le même nom), elles-mêmes sectorisées en quartiers en fonction de l'appartenance religieuse (la tolérance est inscrite dans la Charte éthique de la boîte).
La Dogon Inc. trouve ses sources à l'époque de l'Empire du Mali : pour échapper à une OPA inamicale de la Muslim Company, 4 jeunes actionnaires minoritaires de la société Malinké ("dogoni" = petit frère en mandingue) signent un accord de mutualisation des biens de production avec la boîte Tellem, située dans la Bandiagarra Valey, une zone franche suffisamment paumée et escarpée pour échapper tranquillou aux pratiques agressives des commerçants concurrents. Ils adoptent au départ le modèle de la croissance externe, par l'absorption progressive de l'entité juridique et commerciale Tellem (afin de maîtriser les secteurs d'activité chasse et cueillette) puis en phagocytant quelques cadres débauchés de chez A-Peuls pour se doter des savoir-faire nécessaires à l'élevage. Autant la première fusion-acquisition fut un succès (les Tellem, proches des Pygmées qui constituèrent d'ailleurs la version 1.0 du progiciel In-Tellem, se sont vite fait croquer, cédant à leurs "chevaliers noirs" rites animistes et emplacement mortuaires dans les falaises), autant la 2nde continue à faire des vagues au board. Car comme chacun le sait, si la version nomade des A-Peuls s'insinue partout avec habilité et rapidité, leur tempérament est difficilement soluble en environnement libre.
S'ensuit donc un changement de stratégie : place à la croissance interne. L'agriculture constitue le cœur de métier de la Dogon Inc. Adeptes de la spécialisation fonctionnelle et de la
théorie des avantages comparatifs, elle affiche une croissance annuelle à deux chiffres dans les filières oignon, tabac et tamarin. E dispose d'une auto-suffisance en riz qui la rend invulnérable aux aléas des marchés asiatiques. La filière mil, bien que florissante, n'est pas destinée à l'export. Sa micro-économie est toutefois intéressante car la division familiale du travail du mil fait de l'homme le responsable de la fourniture hebdomadaire de cette céréale vivrière, et de la femme, qui dispose du statut de travailleur indépendant, la productrice, dans des parcelles autonomes, des quantités destinées aux réserves ainsi que des condiments annexes. Comme partout, le stock constitue une problématique onéreuse, engouffrant chaque année un budget d'investissement non négligeable dans des travaux de maintenance et entretien courant des greniers, dont l'architecture spécifique bénéficie d'une protection de la propriété intellectuelle.
Les fonctions support (artisans, forgerons, griots) ne sont pas considérés comme aussi nobles que le cœur de métier et leurs conventions collectives sont moins avantageuses : certains lieux, certaines pratiques leur sont interdits et leurs savoir-faire, bien qu'indispensables (conception des houes, des binettes, des fusils, des nattes, ...) sont jugés comme occultes et leur productivité relative. Niveau RH, la Dogon Inc. n'échappe pas à la lourdeur de toute grosse société et certaines règles très strictes assurent la préservation de
la culture d'entreprise. Elles ont trait au statut des enfants, aux modalités de l'examen interne de circoncision pour bénéficier d'une promotion de grade, au rôle des fétichistes, aux interdictions provisoires ou définitives qui frappent les hommes veufs, les femmes dont le premier enfant est mort-né, au bonus que touchent les descendants des fondateurs de village, etc. Pour se préserver de toute fuite des cerveaux et de dilution des secrets industriels de la maison, les RH discriminent les boîtes concurrentes et interdisent de pactiser avec les Bozos ("cousins à plaisanterie"), les Peuls (trop fourbes, trop intéressés, trop enclins à la traîtrise, ils sont juste bons à se voir confier les troupeaux quand on n'a pas "trouvé" dans la famille un garçon pour ça), les Touaregs (des hommes sans parole, , des trafiquants, des feignants, des profiteurs) ou leurs captifs Songhaïs, les Bellas. En guise d'autorégulation, les réunions de direction sont réservés aux cadres supérieurs dont l'ancienneté dans la boîte est supérieure à une cinquantaine d'années, se déroulent dans des "cases à palabre" sacrées. Facilement reconnaissables à leurs plafonds bas dont la fonction est de refroidir illico presto les esprits qui s'échaufferaient. Rien de ce qui s'y dit ne peut en sortir et il est interdit de revenir dessus. A l'occasion, ces cases peuvent servir de tribunal interne. Quant au board, réunion des chefs spirituels Hogons, il se tient en langage
codé.
Les griots, responsables syndicaux, assurent une revendication minimale des intérêts familiaux mais leur influence est gentiment contrôlée par la direction. En CHSCT, ils ferment les yeux sur les excès de dolo, la bière de mil dont la fermentation peut être accélérée par de l'écorce de baobab, voire un poulet entier.*
Mais le service le plus performant de la Dogon Inc., c'est incontestablement la section marketing. Une référence internationale. L'agence de notation spécialiste en la matière (UNESCO) l'a classée dans son Patrimoine mondial. Et les revues de voyage dans le top ten des endroits à voir dans sa vie. L'étude de positionnement a été diligentée par un bureau d'études dirigé par le consultant senior Marcel Griaule (MG, cofondateur d'un cabinet célèbre sur la place avec son pote KP). cet ethnologue Français a construit entre les années 30 et 50 la mythologie Dogon, sorte de modèle de culture traditionnelle africaine tel que les étudiants en sciences humaines épris d'exotisme, les clients de Pier Import ou les abonnés de Géo en rêvent. Il a pensé à tout, MG. D'abord une cosmogonie, une théorie sur l'explication de la naissance de l'univers, très élaborée. Idéal pour tous ceux qui n'ont jamais été foutus de retenir les noms des dieux Grecs. Dans cette cosmogonie figure comme emblème l'étoile Sirius, qui était aussi de bon présage chez les Égyptiens. Et paf ! tous les amateurs d'Égypte ancienne refroidis par les attentats de Charm-el-cheikh
sont bons pour remplir les vols charters de Point Afrique à destination de Gao. Les Dogons ont toujours su qu'il s'agissait de 3 étoiles distinctes, ce que de puissants télescopes n'ont confirmé qu'en 1995. Vous rajoutez une préférence pour le chiffre 8, le goût du secret, des tables de divination où les traces laissées au sol par un fennec permettent de prédire l'avenir, et ce sont les lecteurs de Dan Brown et autres épris d'ésotérisme qui se retrouvent dans le fichier clients de la Dogon Inc. Et encore, je passe sur les significations des plis du bonnet traditionnel, les éléments de parure des femmes, et l'architecture interne des greniers à mil, tous étant une référence à l'ancêtre fondateur, aux éléments naturels ou à l'anatomie humaine.
Le packaging : les masques. Le Kanaga, lien entre le ciel et la terre. Le sirige, haut de 5 à 6 mètres. Un concept idéal de produits dérivés typiquement typiques de l'Afrique Noire pour les bobos qui cherchent à remplir leurs étagères d'un supplément d'âme mystique. Le service communication est bien rodé : des levées de deuil tous les 3 ans sont l'occasion de revisiter les campagnes publicitaires et la grande fête Sigui, tous les 60 ans, est l'équivalent en coup marketing régulier de celui de Coca-Cola habillant le Père Noël à ses couleurs. Je soupçonne d'ailleurs MG d'avoir réutilisé ses PowerPoint pour le client US, dont la recette initiale contenait effectivement des noix de Cola dont les Dogons sont de grands
fans. La communication de proximité est assurée par les très nombreux guides éparpillés à Bamako, Djenné, Mopti ... Et une fois sur place, le Toubab profitera de l'organisation matricielle de la boîte : un vieux à la barbe grisonnante 100% Dogon se transformera en vendeur de couteaux et le moindre élève fera un excellent porteur.
Une mythologie pleine de poésie, des petits nenfants tout noirs qui courent à demi-nus derrière une roue de vélo, des cases en bouse, une symbolique de l'espace, un environnement exceptionnellement photogénique. C'est encore plus fort que les hobbits dans Le seigneur des anneaux, plus vrai que Da Vinci Code, plus vivant que le Musée des arts et traditions populaires. Welcome in Dogon Land.


Samedi 4 avril - Départ pour Ouagadougou

Journé e de transition. A double titre.
D'abord le transit. De Kani-Kombolé à Koro avec le convoyeur de la BraMali qui transporte les caisses de Castel. A Koro, dernière grosse bourgade avant la frontière, c'est jour de marché. 5 heures d'attente : Nescafé, coiffeur, bissap, marché aux bestiaux autour de la mosquée, découverte du zoum-koum burkinabé, Amadou Hampâté apercevoir De Koro à Ouahigouya en minibus. Piste de latérite, douane pointilleuse, batterie HS, débarbouillage collectif à la pompe d'eau. La nuit vient de tomber sur la gare routière de Ouahigouya, je commence à être lessivé du transport : je "coupe le ticket" pour Ouagadougou à la SOGEBAF, laisse mon sac à dos à la
gare routière et m'éloigne pour dîner. Une demi-heure plus tard, on vient me chercher : le bus n'attend que moi pour décoller. Je savais bien qu'on ne laisserait pas un Blanc sur le carreau et qu'ils arriveraient facilement à me retrouver. Et même s'il ne me reste qu'un strapontin, ils se débrouillent pour me trouver un coussin.
Exit le Mali, bonjour le Burkina. Grand coup de chapeau au Mali : sa capitale excitante, ses villes historiques toujours envoûtantes, son fleuve époustouflant. Et ses habitants charmants. Au moment où j'écris ces lignes sur une énième page volante arrachée à la fin de mon roman, assis sur un banc de Ouahigouya en attendant que se remplisse "doni doni" (petit à petit, en bambara) le bus, un vieillard partage son pain avec les deux fils d'un trentenaire, une jeune femme me propose de piocher dans le sachet de viande qu'elle vient d'acheter pour ses enfants, et les 3 employés de la boutique où je pars me ravitailler en sachets d'eau purifiée à 50 FCFA me présentent leur plat collectif de riz en l'accompagnant d'un "Bismillâh" partageur.
Je reste épaté par les fortes différences (visibles à l'œil nu : le teint de peau, les scarifications, les vêtements) et profondes méfiances entre ethnies (Aly voulait "marier une Peule" : son père s'y est opposé), comme de la faculté à les relativiser par le "cousinage à plaisanterie" et les nécessaires relations commerciales. Nettement plus authentique que
ce que j'ai vu du Sénégal, et quand même mieux doté, donc plus pratique et moins fatigant, que la Guinée. C'est au Mali que j'ai trouvé l'image que je me faisais de l'Afrique Noire.
Transition. C'est le dernier jour de bonheur solitaire. Ce soir à Ouaga, je retrouve Xavi, Fred, Virginie (mes habituels compagnons d'Afrique) ainsi que Baud pour sa première sur ce continent. Bibi est aussi du voyage. Aux antipodes, certes, mais son statut actuel de voyageur et les échos que se renvoient nos blogs créent une complicité d'état. Ils m'avaient accompagné jusqu'à mon entrée en Afrique, ils viennent clore à mes côtés cette parenthèse de rêve. Respect. A eux de me refamiliariser avec la vie à l'occidentale, de me resociabiliser. C'est pas gagné, à en juger par ma cohabitation de 2 semaines avec Yolanda. Quand, le 1er jour, celui de mon départ de Bamako, elle m'avait demandé timidement la possibilité de m'accompagner, j'avais pensé : 1- Elle connaît bien la région pour y amener régulièrement des touristes 2- Au moment de remplir les taxis brousses, ça fera toujours un siège de moins à occuper 3- ça me coûtera moins cher de partager un guide pour le Pays Dogon que de le faire seul ... Des raisons un tantinet matérialistes pour accepter de convoyer avec une jeune femme d'1m80 dont les expériences professionnelles de photographe, agence de voyage, barmaid et masseuse auraient pu justifier 10 fois que j'accepte avec d'autres mots que "OK, si tu veux". Le
2ème jour, elle m'avait dit gentiment : "Écoute, c'est ton voyage alors si tu veux le continuer seul, dis-le moi y'a pas de problème". Le 3ème, elle m'avait fait ploiement comprendre qu'en gros, j'étais plus sympa à Bamako. A partir du 4ème (le jour où je me suis levé à 5h pour visiter Djenné la nuit), elle a définitivement compris que j'étais plus intéresser par partager un "bote" ("pot commun" en espagnol) que par sa beauté. Le 5ème, j'ai opté sans concertation préalable pour le dortoir à "Y'a pas de problème". Le 6ème, prenant acte de mon individualisme exacerbé, mais afin d'être d'une part moins taquinée par de jeunes Maliens et d'autre part de ne pas choquer en Pays Dogon, elle me demandait l'autorisation de nous dire mari et femme. "De acuerdo mi cielo ?". "OK, si tu veux". Un mariage de raison, bien difficilement consommable sur les terrasses des auberges du Pays Dogon. Le 7ème, un gars me félicite : "pour la beauté de ta femme". Je lui réponds : j'y suis pour rien, t'as qu'à t'adresser à ses parents !" Le 8ème, 2 jeunes que nous avions rencontré la veille me demandent affolés "T'as perdu ta femme ?" je leur réponds que "c'est pas grave, j'en trouverai une autre". Au dernier jour de notre brève union, je réveillais le gentleman qui sommeille bien profondément en moi pour lui offrir une bière : "Pour trinquer à notre divorce" lui dis-je en lui
tendant une Castel même pas fraîche. Poor lonesome cowboy.

Dimanche 4 avril -

Lessivé par mon arrivée sur Ouaga hier soir. 3 heures à lutter contre une profonde envie de pisser. Et contre le sommeil : pour ne pas appuyer mon dos contre la porte arrière du minibus qui fermait mal. Si je m'assoupissais, je tombais. Je me suis vengé avec une visite du "room service" dans les chambres de Baud et de Xavi arrivés dans la soirée à l'auberge Song Tabaa du quartier Goughin où Xavi a ses habitudes. Au menu du petit-déj' : St-Patrick, match Bamako, calendrier ouikenard, poids de Baud, littérature de voyage ... c'est bon, les repères sont retrouvés.


Lundi 6 au mercredi 8 avril - Réo
Très belle surprise que la réussite de ce projet de micro-crédit initié il y a 2 ans lors de notre voyage de mai 2007 avec Bibi. J’avoue que j’avais de sérieux doutes. Une hasardeuse expérimentation in vivo de la théorie mise en pratique en Indonésie par le Nobel Mohammed Yunus, une insuffisante étude préalable du terrain, l’incertitude que notre offre corresponde à un besoin, l’impossibilité de mesurer les incidences macro … bref, j’avais laissé Bibi et Xavi piloter ce projet (mon rôle se limitant à la relecture du support de formation, à la rédaction de convention de partenariat et des statuts de notre association) et je comptais sur ce retour à Réo pour trouver une réponse à ces questions, bien intellectuelles tout compte fait. Dans les faits, j’ai trouvé une
équipe de la CDN (la structure associative sur place qui aide depuis 30 ans les groupements féminins de la province : alphabétisation, formations, activités génératrices de revenus, ...) qui s’est parfaitement approprié le projet, des grandes feuilles sur lesquelles ils ont recopié chaque page de notre PowerPoint support de formation, 6 micro-crédits accordés en novembre 2008 pour 5 mois et entièrement remboursés à ce jour, et des groupements de femmes qui nous exposent leurs nouveaux besoins. Souvent, des achats de mil, niéré, maïs, karité pour leur transformation en beurre, tô, farine, … et leur revente sur le marché avec des bénéfices aux environs de 40%. Pour ceux que ça intéresse d’en savoir davantage, voire de participer, faites-le moi savoir.
Les visites chez 2 groupements de femme intéressés par l’accès à nos micro-crédits ont été épiques. Le premier surtout. Les 31 femmes du groupement d’Ekoulpoum nous attendaient dans une classe de l’école primaire du village réquisitionnée pour notre venue. A notre arrivée, toutes se sont levées et ont entonné un chant de bienvenue, avec les youyous, les balancements de hanches et les frappements dans les mains qui vont bien (les 5 Nassaras en bermuda Quechua alignés sur le banc installé sur l’estrade ont évité de croiser leurs regards à ce moment-là …). Un tiers d’entre elles avait 1 ou 2 gamins en bas âge sur les genoux, au sein ou au fond de la classe sur une natte. Leur Présidente et leur animatrice nous ont exposé leurs
besoins, des achats d’arachides, de mil, de gombo ou de niéré. A la fin de la réunion, avant la danse de remerciements, l’une d’elles a exprimé une doléance particulière : elle s’est approché de Baud, baissant la tête, les bras en l’air, et lui a demandé de l’épouser et de l’amener avec lui en France … suscitant les rires communicatifs de toute l’assemblée. On apprendra à cette occasion qu’une Espagnole est venue en stage à la CDN pour bosser en partie sur la mise en place de notre projet de micro-crédit et qu’à l’occasion d’une réunion de formation avec ce groupement de femmes, elle a vu une salle de classe en ruines et a décidé de financer sa reconstruction avec la succession de son père, récemment décédé. La seconde visite, dans le Groupement de femmes du secteur 3 de Réo, nous donnera l’occasion de visiter une concession familiale et de goûter au dolo, la bière de mil germé. A la fin de notre séjour, une réception est donnée à la CDN : concert de percussions, danses de gamins (Baud : « Quand tu vois comment c’était minable, ce qu’on était capables de faire à leur âge à la kermesse de fin d’année à l’école primaire ») et une pièce de théâtre illustrant les contradictions entre le droit coutumier et le droit positif à l’occasion d’une succession. Les gamins se trémoussent au son des peaux martelées, le public interpelle les acteurs … on ne sait plus trop qui est figurant et qui est spectateur, une joyeuse cacophonie règne. C’est le bordel improvisé mais tout le monde se
marre bien et au final, beaucoup de spontanéité dans les échanges. Je rédige un avenant à notre Convention de partenariat pour actualiser et prolonger cette fructueuse coopération, on donne notre feu vert pour une douzaine de nouveaux micro-crédits et on réalimente le compte sur lequel on finance à la CDN les frais de structure qu’on leur fait supporter. Au final, ma visite en Afrique n'aura donc pas été totalement égoïste.
A part le suivi de notre micro-crédit, Réo, c'est aussi : les petits-déj' à la cafèt' tenue par un certain Guillaume qui se souvient de ma venue en mai 2007, le "coup de la chaussette" pour rafraîchir les bouteilles d'eau Lafi, un foot en tong où les Blancs se font laminer, les mangues succulentes au réveil et les parties de tarot chez notre cuisinière de la place.



9 et 10 avril – Nazinga

A 3 heures de Ouaga, une réserve bien pourvue. Oh, ce n'est pas le Kruger, le Serengetti, Chobe ni Hwange. Mais quitter l'Afrique sous le regard de Babar, c'est chouette. Les antilopes sont variées et nombreuses, les kobas, ou « antilope-cheval », costaud. Je n'avais jamais vu de mangoustes comme ça, très différentes de celles que je cuisinais au Maroc ou en Mauritanie. Ces grands calaos d'Abyssinie, énormes oiseaux, on dirait Grosquick. Des troupeaux de pintades sauvages, comme dans les Landes, pendant les fêtes. Et des caïmans carrément flippants, quand on ne voit que le reflet jaune de leurs yeux se déplacer sous la
lumière de notre torche la nuit.
Les sorties se font le soir, au moment où les bêtes vont se ravitailler en saison sèche près des points d'eau avant la tombée de la nuit, et au lever du jour avant qu'il ne fasse trop chaud. Avec notre chauffeur Sylvain qui a peur des éléphants (ce qui vaut à Fred de tomber du véhicule quand il accélère brusquement au premier barrissement) et un guide de la réserve qui ne voit jamais rien. C'est sympa de refaire un safari en 4x4 avec Xavi et Fred, ça fait resurgir des souvenirs de la traversée du Kalahari avec un GPS en rade de piles, de la rencontre avec un Babar quand nous errions à la recherche de la sortie de la vallée de la mort après nous être ensablés sous le regard de 2 hippos, de cette terrasse du camping de Hwange où nous étions seuls au monde.
Mais le meilleur et plus flippant moment, c'est à l'observatoire du campement. On y est allés après dîner avec Baud et Xavi écouter les bruits de l'Afrique sauvage nocturne. Une fois tout le monde endormi, j'y suis retourné seul. Eh oui, encore besoin d'être seul ... Et là, j'ai flippé comme rarement, malgré la pleine lune. D'abord, atteindre l'observatoire. Incroyablement plus loin seul qu'accompagné. Je n'ai toujours pas compris comment font les fourmis sur le parking pour faire un tel boucan. Une antilope-cheval alertée par mes pas décampe dans un raffut qui fait davantage penser à celui d'une antilope-pachyderme. Les regards jaunes des caïmans surfent à la surface du
lac. Régulièrement, un grand bruit d'eau, qui ne laisse que des vagues concentriques sous l'arbre mort mais toujours figé au centre du lac. Un lézard croisé sur le retour me fait l'effet d'un varan. Et la vulgaire sterne fait un boucan tel que c'est flippant d'entendre quelque chose de si bruyant au milieu des cases endormies. Avant de rentrer, un barrissement d'éléphant au loin. Puis une fois couché, un énorme cri, tel un rire d'AVNI (animal vivant non identifié) me fait sauter du lit et me précipiter dehors l'enregistreur à la main.

Tiébélé - 10 avril
Entre Nazinga et Ouaga, détour par le village de Tiébélé, ancienne capitale des Gourounsi. Un village animiste à 12 Kms du Ghana où l'on vient voir la concession royale. Très joli de l'extérieur (cases rondes en terre crue peintes de blanc, de noir et de rouge), infernal à l'intérieur d'une case (pas d'ouverture, une porte qui fait 60 cms de haut, une chaleur à crever). Et à nouveau cette certitude : j'ai vraiment bien fait de ne pas entrer en fac d'ethnologie après le Bac. OK, c'est divertissant d'entendre 1/2 heure vous raconter qu'ici sont enterrés tous les placentas des enfants nés dans la concession royale, que là se réunissent les notables autour du chef, que le serpent dessiné sur cette case représente la prospérité, etc ... Je me sens aussi étranger de déambuler ici que si je me promenais dans la cage des oiseaux de l'Antarctique au Zoo de Vincennes.
Ouaga – 11 avril

Journée
libre. On passe voir Abdoulaye Gandéma dans son atelier à deux pas. On lui achète quelques statuettes puis on va déjeuner un Yassa poisson dans un Sénégalais un peu plus loin. Le premier orage de la saison des pluies approche. Déjà, il provoque une vaste coupure d'électricité qui met fin brutalement à ma séance au cyber. En sortant de là, ça sent la poudre ... je cours jusqu'à l'auberge, juste avant qu'il n'éclate. J'aurais vu la « pluie des mangues » au Sénégal, la première pluie sur Bamako et voilà le premier orage sur Ouaga. On ne peut pas dire que les réseaux d'évacuation des eaux pluviales soient au top, mais ça nettoie les voitures, ça fait du bien aux fleurs de bougainvillées, puis ça fait rire les oiseaux, ça fait chanter les abeilles, ça rajoute des couleurs aux couleurs de l'arc-en-ciel. Ni Baud ni Xavi en profitent pour parvenir à battre mon record de 8930 points au casse-brique sur le BlackBerry, alors on se lance dans un tarot à 3 jusqu'à ce que cesse la pluie. A ce moment, je retourne chez Abdoulaye Gandéma qui me confie sa femme Mariam pour m'accompagner au marché sur son scooter. Impressionnante d'efficacité : elle négocie les pagnes, me conduit à la marchande d'arachides grillées en gros et me trouve les fleurs de bissap séchées les plus belles du marché en me confiant ses secrets pour en tirer le meilleur jus (ajouter un peu d'ananas frais et de gingembre). Au moment où les nuages se dissipent, quelques minutes avant le coucher du soleil, il
règne une luminosité jaune-orangée vraiment étrange, que je capte en fixant une flaque du marché dans mon appareil en tentant un réglage à 1600 ISO avec filtre lumineux.
On part avec Abdoulaye amener Baud à l'aéroport puis je dîne avec Xavi et notre loueur-chauffeur-hôte-age nce de voyage-bronzier-... Il est incroyable cet Abdoulaye. Il y a 2 ans lors de ma première visite de ce pays avec Bibi, nous n'avions strictement rien prévu. On avait débarqué à l'aéroport de Ouaga sans même avoir ouvert Le petit futé acheté avant le départ. Moi, j'avais noté sur un bout de papier le n° d'un bronzier que m'avait donné Fred chez qui j'avais dormi la veille et qu'il avait connu 8 ans auparavant. En sortant de l'aéroport, à tout hasard, j'avais appelé. Abdoulaye était venu nous chercher et nous avait conduit à notre auberge. Le lendemain, il était venu dîner avec nous et nous avait dessiné sans y paraître notre programme pour nos 10 jours de congés. Et nous avait filé un téléphone pour être autonomes. Le jour du départ, il nous avait trouvé les morceaux de musique entendus au Banguia, le « bal-poussière » de Gorom-Gorom, et qui avaient rythmé nos vacances avant de nous raccompagner à l'aéroport. Cette fois, pareil. Fred débarque à 3h25 à l'aéroport ? 3615 Abdoulaye. Voiture avec chauffeur pour deux jours à Nazinga ? 3615 Abdoulaye. Une accompagnatrice de marché ? 3615 Abdoulaye. Besoin de laisser des affaires et mes Francs CFA qu'il me reste pour donner à mon père qui
débarque lundi à Ouaga ? 3615 Abdoulaye. Laisser des cartes postales non timbrées à envoyer ? 3615 Abdoulaye ...Il nous trouve le meilleur resto à brochettes de Ouaga et on passe un très bon moment. Faut dire qu'en plus d'être terriblement débrouillard, Abdoulaye a la classe. Déjà, il est grand, svelte et bien habillé. Et depuis quelques années, une barbichette poivre-et-sel lui confère un soupçon de sagesse africaine à l'instar de son confrère sculpteur Sénégalais Ousmane Sow. Mais il y a autre chose dans l'attitude de cet homme qui force mon respect. Un je-ne-sais-quoi dans l'amplitude des gestes, dans la justesse du verbe, dans le sens de la situation.

Ouaga – 12 avril 2009 – 02h25 du matin
Bar de l'aéroport. Dernier Youki Tonic avec mes derniers Francs CFA. Xavier, après avoir plaisanté avec les dames du comptoir d'enregistrement puis les flics de la douane, s'écroule devant une émission de TV5 sur les Indiens du Nicaragua qui font une douzaine de plongées par jour à 20 mètres de fond sans manomètre. Le vieux barman fait de même derrière son comptoir. Je suis donc à nouveau seul, comme lorsque j'ai posé le pied sur ce continent il y a 5 mois. Mais une solitude différente, comme celle du tableau Nighthtawks d'Edward Hopper, le whisky, le cigare et le vieux morceau de jazz en moins. Je me sens bien plus seul avec une TV qui s'adresse à personne et un ventilo qui tourne pour des voyageurs pressés que sur une dune de l'Adrar. Je visionne mes dernières
photos : je suis content d'avoir fini mon séjour par une photo surréaliste d'une flaque du marché, juste après l'orage et juste avant le coucher de soleil. Je feuillette mon passeport sur lequel le policier vient d'apposer le dernier tampon de la promenade en me faisant remarquer que mon visa Burkinabé expirait le 11 avril (pas grave : cela fait la 3ème fois du voyage que je me retrouve en situation irrégulière). A'y'est, c'est donc fini. Ouagadougou : un joli nom pour un clip de fin. L'orage de ce soir m'a bien signifié qu'une saison s'achevait. Ouaga sous l'orage de mon voyage, allégorie de mon corps : les rues se sont vidées comme mon visage de sa barbe, la poussière ambiante a été fixée au sol comme mes souvenirs dans mon esprit photographe, le trop-plein de tension latente s'est déchaîné dans un ciel zébré d'éclairs comme mon système nerveux qui a connu ses derniers frissons. Ouaga, capitale de l'État voltaïque. Dernier regard par-dessus l'épaule en haut de la passerelle, mais le tarmac Burkinabé ressemble à tous les autres. Alors pas de demi-tour, pas de volte-face romantique, pas de coup d'éclat aventureux. De toute façon, je suis déjà rentré dans le rang. Ce retour, il est déjà largement intégré, anticipé, rationalisé. J'essaie de trouver un peu d'émotion en moi. Un truc intelligent à me dire, j'sais pas moi ... « Une petite promenade pour Guillaume, un grand pas pour l'humanité » ? Rien. De son passage devant le peloton d'exécution en Amérique
du sud, Régis Debray ne se souvient que d'une chose : il avait à ce moment une terrible envie de pisser. Ben moi, au moment de clore une parenthèse de 5 mois, je n'ai qu'une envie : dormir.

Revenir
n
Nicolas Bouvier ("L'usage du monde") : « Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr »
Au retour, nous retrouvions notre baraque chauffée à blanc par le soleil de la journée. En poussant la porte nous retouchions terre. Le silence, l'espace, peu d'objets et qui nous tenaient tous à cœur. La vertu d'un voyage, c'est de purger la vie avant de la garnir.

Quand j'ai commencé ce post, je l'ai spontanément intitulé "Partir" au lieu de "Revenir". Départ ou retour ? Je ne sais plus trop, à dire vrai. J'ai passé 5 mois à dire partout : ce voyage est une parenthèse, ma vie est en France, je ne cherche en Afrique aucune religion, aucun job, aucune femme ni autre raison de vivre. Je suis simplement là pour papillonner égoïstement. 5 mois à lyncher les déracinés volontaires, ceux qui, probables fans des 2 Be 3, ont décidés de partir un jour sans retour. Écouter Tiken Jah Fakoly en fumant des joints sur la plage aux frais des Assedic. Des fuyards, des lâches, des
suicidaires.
Et moi ? Revenir sur les ombres juste frôlées d'une ville traversée trop vite (Essaouira, Terjit, Mar Lodj, Egueye, Mamou, Kankan, Ségou, Bandiagarra) ? Je signe ! Pousser la porte d'après, celle derrière laquelle il fait peur, sombre, chaud, mais qui fait vibrer quelque part dans le ventre avec la même appréhension qu'une séance vaudou (le Rif, le Banc d'Arguin, Ouadane, la traversée Chinguetti-Rachid, Oualata, Matam, Touba, le fond de la Gambie, l'archipel des Bijagos, Monrovia, Tombouctou-Gao, la Volta Ghanéenne, Tamanrasset) ? Je signe ! Lire Rimbaud, Poussin, Ruffin, Tesson, Kourouma, Pascal sur la terrasse de cette auberge des Gorges du Todra, dans ce campement de Fadiouth ou à la frontale sur les bords de la RN1 Guinéenne en attendant la 12ème réparation du jour ? Je signe !
Déjà, mes souvenirs du Maroc ont tendance à se réduire aux photos. Je ne connais plus le taux de change de l'ougyah Mauritanien, les salutations en diola ne forment plus qu'une suite de consonnes approximatives dans ma bouche, impossible de remettre un matelas sous cet oreiller aux couleurs de Némo. Quel est le nom de la marque d'eau minérale vendue en Guinée ? Et les scarifications sur le visage de cette Malienne, qu'ont-elles en commun avec celles de ce Burkinabé rencontré en pleine forêt ? La végétation dans le Siné-Saloum, était-elle arbustive ? Cette fille sur la photo, c'était quoi son prénom ? Et le goût de cette sauce verte délicieuse sur le riz, il
ressemblait à quoi déjà ? ... Combien de temps mon blog et mes photos me feront-elles replonger dans l'ambiance du moment ? Pourquoi mes souvenirs ressemblent-ils davantage à un tableau impressionniste qu'à une peinture de Dali ? Comment fait ma grand-mère pour décrire les arbres qu'elle a vu à son arrivée à Alger en 1947 et Amadou Hampâté apercevoir pour raconter au mot près l'enseignement de Tierno Bokar ? Dois-je me résoudre à me contenter d'avoir joui du présent ? A accepter que ce voyage fabuleux soit aussi "mémorable" que les précédents ? Tout ça pour ça ? Terrifiant.


Ju squ'ici, tout va bien. Jusqu'ici, tout va bien. Jusqu'ici, tout va bien ...

Redevenir un salarié, un ami, un voisin, un fils, un consommateur, un directeur, un urbain, un zappeur, un locataire, un épargnant.

Se faire renvoyer l'image de celui que j'étais il y a 6 mois, la jalousie en plus. Payer la dette que je dois à la société pour avoir été improductif et avoir profité égoïstement de la vie, en me sentant contraint de restituer ces 5 mois indicibles en 3 minutes de banalités édulcorées. "Chiant qui comme Ulysse a fait un grand voyage" (Voir Matthias Desbureaux « Le manuel du parfait exploraseur ou De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages » aux éditions cavatines).
Un appart' ? Pour quoi faire ? C'est bien trop grand pour y ranger tout ce que contient mon sac à dos ! Et le reste ? Mais rien ne m'a manqué !

En 5 mois de nomadisme
intégral, j'ai exclu toute forme de contrainte de mon horizon. Quand on a un sac à dos, un passeport français et une carte bleue, on est le roi du monde. Jamais aucune réservation, aucun rendez-vous. Un gars sur le fleuve Sénégal me dit : "Et puis le Fouta Djalon, c'est la montagne des Peuls !" au moment où j'attaque la bio d'Amadou Hampâté apercevoir ? Je prends mon visa pour la Guinée Conakry ! Tu m'héberges ? Viens, je t'offre une omelette ! C'est la pirogue du facteur ? Attendez, je vais chercher mon VTT ! La lune est pleine ? Ne lui faisons pas l'affront de dormir à l'intérieur ! ...

Si j'ai changé ? Oui. Je suis devenu généreux, adulte, sage, responsable, bon à marier. Sérieusement ? Mon cerveau a ramolli, ma voûte plantaire ne ressemble plus à rien et j'ai une prémolaire rongée par le sucre des thés et Nescafés. De visage ? Je ne sais pas, il n'y a jamais de miroir dans les auberges que je fréquente.

Va donc falloir cesser de bouffer avec les doigts, de roter sans discrétion, de se laver les dents à l'eau du fleuve, de mettre 4 jours de suite le même caleçon. Va falloir troquer un sachet de bissap congelé contre du Bordeaux, une marche tranquille à la gare routière contre une réservation 3 mois à l'avance d'un billet Prem's, une salade de fruits dans mon bol pliant les doigts dégoulinant de jus de mangue contre une assiette d'huîtres sous la halle des Capus, des soirées Ligue des champions dans un vidéo-club à 45°C entassés
sur des bancs sans rien à boire contre des matchs canapé-pizza-Kro, un paquet de Biskrem à 200 FCFA acheté au vendeur ambulant contre un carré de la plaque de chocolat sur l'étagère de droite, ...

Je ne dis pas que la vie est plus belle en Afrique. Pas même aux dizaines d'africains croisés en chemin et qui m'ont fait part de leur désir de rejoindre les cotes européennes. Et puis moi, j'ai eu le beau rôle. Un rôle de Blanc, déjà. En Afrique, ça change pas mal la donne de départ. Et même en tant que Blanc : j'en ai bien davantage profité en butinant où le vent me semblait agréable, que la Belge de M'Bour ou les Peace Corp US qui vivent dans une famille 2 ans au fond de la brousse. Je n'ai pas voulu prendre le temps de connaître le côté obscur de la force africaine. Papillonner, pas porter ma croix. Disons donc que la vie ici est plus épicée, plus animée, plus colorée. Ou plutôt : naturellement plus épicée, animée, colorée. C'est comme un jour de marché à Mopti. Vous vous pointez le matin, tout est beau : les couleurs éclatantes, l'air agréable, les gens affairés. Vous repassez l'après-midi, l'harmattan s'est levé et a affadi l'ambiance. Pourtant, l'activité a peu changé. Mais il faut autrement plus de volonté pour trouver dans les détails une belle photo à faire. Pour réenchanter le monde environnant.
En vivant dehors, en changeant de destination presque chaque jour, en dépendant de l'autre pour manger, dormir, bouger ... l'aventure est obligatoire.
Et quotidienne. Dans un appart', une voiture individuelle, un bureau ... il faut être particulièrement disposé pour pimenter le quotidien.

Achever cette aventure, c'est redémarrer le temps. Sylvain Tesson a une belle théorie là-dessus. ... Et c'est vrai. J'ai passé des heures pendant ce voyage à ne rien faire. Absolument rien. Attablé à une terrasse de Chefchaouen, posé devant un bolong du Siné-Saloum, assis sur la proue de la pirogue du Niger. Par contre, j'ai pas passé une seconde à regarder si ma calvitie progressait.

Cessed'écrire ce blog. Cesser d'être mon héros.

“Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,/ Ou comme celui-là qui conquit la toison,/ Et puis s’en est retourné, plein d’usage et de raison,/ Vivre entre ses parents le reste de son âge” écrit du Joachim du Bellay.


Rod a dit… Un conseil, Giom: Reste où tu es !!!! On te fera des dons, tous les mois, mais quand on voit à quel point:
1/tu es heureux (en apparence seulement ? Non je ne crois pas),2/ton genou tient le coup,3/tes cheveux poussent toujours,
4/ton style littéraire s'améliore, s'affine, s'enrichit, se désampoule (on dirait du Stasiuk, un Polonais qui traîne ses savates et ses clopes dans toute l'Europe de l'Est) de semaine en semaine, et sûrement de lecture en lecture, -E-S-T-E !!!
Ok, tu nous manques, et avec Gaël, on s'impatiente, parce que les énormes bouffes du dimanche midi n'ont pas eu lieu depuis bien longtemps
maintenant... Mais à tout prendre, je préfère te voir comme ça ! (et puis du coup on sifflera ta cave !)

Elodie Mopty : ... le rien qui remplit tout, ou plutot l'absence de cette nécessité nordique de remplir le rien avec tout... le rien qui se laisse dérouler lentement, lentement, lentement... mais qui ne laisse aucun vide... J'sais pas trop comment expliquer ça mais en tout cas j'me sens toute remplie sans pour autant que ce soit par des choses ou des trucs à faire... J'avais cru comprendre des bouts de vies chinoises, indiennes, guatémaltèques, africaines, égyptiennes... J'ai vu des choses, ça oui, mais compris, non...
Citations de voyage
(1) Nicolas Bouvier : « Porté par le chant du moteur et le défilement du paysage, le flux du voyage vous traverse, et vous éclaircit la tête. Des idées qu'on hébergeait sans raison vous quittent; d'autres au contraire s'ajustent et se font à vous comme les pierres au lit d'un torrent. Aucun besoin d'intervenir; la route travaille pour vous. On souhaiterait qu'elle s'étende ainsi, en dispensant ses bons offices, non seulement jusqu'à l'extrémité de l'Inde, mais plus loin encore, jusqu'à la mort.
(2) Napoléon : « Celui qui, au départ, veut savoir où il va et par où il passe, n’ira pas loin »
(3) Proverbe Camerounais : « Pour être sain, il faut d’abord avoir mangé »
(4) Yeats : « Cependant ne doute pas que Léon l'africain, Léon le voyageur, c’était également moi »
(5) Nicolas Bouvier (dans
"L'usage du Monde") : "Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que les autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l'amour et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur."
(6) Mark TWAIN : "Dans 20 ans, vous serez plus déçus par les choses que vous n'avez pas faites que par celles que vous avez faites. Alors larguez les amarres. Mettez les voiles et sortez du port ô combien sécurisant. Explorez. Rêvez"
(7) Saint-Augustin : "Le monde est un livre. Ceux qui ne voyagent pas s'arrêtent à la première page"
(8) Jacques MEUNIER : "Voyager, c'est le plus long chemin qui mène à soi en passant par l'autre"

Tu te sens citoyen du monde quand :
• t'as compris qu'où que tu sois, tu peux trouver un Coca, une pizza ou une boîte de Vache qui rit
• tu changes de programme plus souvent que de chaussettes
• tu parles français, arabe, anglais, espagnol et allemand au cours de la même journée
• tu sais de quel joueur de foot parler au chauffeur de taxi pour engager la conversation
• - t'achètes la presse locale
• - ta trousse de toilette loge parfaitement dans la poche droite de ton sac à dos
• - tu sais quelles sont les places stratégiques dans un car
• - tu connais par cœur ton n° de passeport et
sa date d'émission

Mon blog et moi
Ayant décidé de voyager seul, mon blog est mon seul véritable compagnon de route. Ludique complément de mon carnet de voyage version papier, j'apprends au fur et à mesure à l'apprivoiser. Pas si évident que çà. Faut-il tout partager avec lui ? Lui dire froidement où je suis et ce que j'y fais, ou lui confier mes impressions, mes joies, mes doutes ? Faut penser qu'il va tout répéter ... Dans l'enchantement de belles rencontres, je lui tiens des propos passionnés et interminables, avec des phrases en poupées russes qui suscitent des controverses chez mes amis, à savoir si elles empruntent ou non au champ poétique. Dans la froideur de l'Atlas, je me contente de descriptions sujet-verbe-complément. Mais ces passages objectifs, chronologiques et bassement matériels sont le seul moyen pour qu'il puisse me les remémorer le moment voulu. J'aime quand il est généreux de commentaires, je l'ignore quand il me ressort toujours les mêmes, que je finis par connaître par cœur. J'ai souvent plusieurs jours d'avance sur lui, ce qui suscite des problèmes de concordance des temps dans ma narration, mais je compense en pensant chaque jour à ce que je vais lui raconter et comment, quand je le reverrai. Et je peux revenir sur nos discussions passées, pour les raccourcir, les enrichir, ou en améliorer la formulation.
Mon blog et vous
Mon blog et vous :
Maya : « On a l'impression d'y être ... Continue à tenir la plume autant que
possible pour nous » « c'est tellement bon de prendre 15 minutes pour se dépayser en t'accompagnant on the road »
Un gars de Bayonne : « le récit de tes aventures est captivant, continues à écrire si tu peux » « Waouh, ça décoiffe !! Je ne connaissais rien de l'Afrique sauf quelques préjugés dont je suis malheureusement capable (fils de pied noir ...) mais tu décris avec tant d'humanité de simplicité et de bonheur ce continent et ses habitants que tu ouvres des horizons chez les incultes européens. »

Camille : « Je te suis pas à pas, il n'y a pas une fois où je vais sur internet sans passer sur ton blog. Continue as long as possible de nous faire voyager et rêver ... »

Mauritanienne de Mille pages : « ton blog est un véritable roman et c'est un plaisir de te lire »

Le capuchon sur la langue : « Magnifique post mon Guillaume!!!Continue de nous faire rêver! Merci! » « Salut mon Giom, Longtemps que je l'attendais, le blog a été mis à jour! C'est mon alerte RSS Google Reader qui me l'a dit. Ni une, ni deux, je planifie la lecture de ce nouvel opus. Quel sera le moment idéal pour cette lecture? Comment le savourer sans appréhension depuis le boulot alors que le passage est incessant dans mon dos? Etre sûr de ne pas être dérangé... Voilà qui est fait, "Bamako, capitale de l'Afrique" a été dégusté avec l'art et la manière. C'est le moins que je pouvais faire devant ce récit magique. Au travers de tes aventures, on vit l'Afrique même
si on ne la connaît pas. Tu as un vrai talent dans ton blog. Sans doute parce que tu vis chaque moment intensément et qu'en fait, tu ES africain! Et en plus, tu sais raconter. Merci en tout cas pour ces bons moments de lecture. C'est magnifique ce que tu fais. Ca laisse rêveur... A bientôt! Continue de me faire plaisir au rythme de tes aventures!!! »
Bibi : « Maguite, Tu nous écris là un scénario. Magnifique. Continue. Quelques belles minutes de lecture qui nous font voyager » « Bravo giom, je viens de passer un moment magique. je suis là au bord du lac wanaka à me prélasser. Et, tout en sirotant une bonne bière, je suis en train de lire ton dernier article. Cette sensation vraiment de tranquillité, ce bonheur de lire tes lignes où on voyage vraiment avec toi était saisissant. C marrant d'être aussi en voyage et de se téléporter aussi facilement pour quelques minutes en Afrique. Bravo. » Si vous avez deux bonnes heures, j‘ai un conseil à vous donner. Lisez d‘un trait le blog de Giom. Il est parti en Afrique pendant près de 6 mois. Il finit son voyage. Son blog est tout simplement exceptionnel. Une écriture parfaite, lyrique, onirique. C‘est un vrai bonheur de suivre ses aventures. On se plonge dans cette partie du continent immédiatement. Mon expérience est vaine mais j‘ai rarement vu quelqu‘un écrire aussi bien son expérience de voyage. Vous avez le lien en bas de mon blog. Servez-vous un verre de Bordeaux, calez vous dans votre divan et partez à l‘aventure
africaine.
"Capti vant", « Fais-le pour nous », « Merci de m’avoir fait rêver », « Tu es un magicien » … La description de mes aventures suscite des réactions aussi émouvantes qu’étonnantes pour moi, qui ai entamé ce blog un peu par hasard chez ma grand-mère la veille de mon départ, avant tout pour me permettre de me rappeler mon voyage quand j’en serai revenu. Je ne pense pas disposer du talent d’écrivain que certains me prêtent. Je pense surtout que je réalise un fantasme que beaucoup n’osent ou ne peuvent envisager, et transfèrent sur mon périple leurs propres rêves. Tant mieux si je permets à d’autres de voyager par procuration. C’est du bonheur de procurer du rêve en exauçant les miens. C’est très déconcertant de susciter des réactions affectives chez des gens que je connais à peine et que je ne considérais pas comme proches, mais qui se disent émus par l’authenticité de mes descriptions. Ce blog me permet de poursuivre des rencontres faites en chemin. De retrouver des cousines.
Voyager seul
Ceux qui me connaissent savent que je supporte mal la solitude. Pourtant, je n’ai jamais regretté de partir en lonesome cowboy. Seul, on est forcément disponible. Et disposé, ouvert. On est obligé d’aller voir les autres. Et puis on n’est jamais seul bien longtemps. Et les autres viennent beaucoup plus facilement à soi. Y’a personne pour te dire bêtement devant un coucher de soleil : « C’est beau, hein ? ». Et tes sentiments, tes impressions, ben au lieu de les
partager, tu les rumines, tu les développes à toi-même. Les partager, ce serait les altérer. Les décisions qu’il y a à prendre à chaque instant, c’est qu’à toi que tu peux les soumettre. T’es obligé d’assumer. Voyager seul comme je le fais, c’est aussi le refus de toute contrainte, de tout compromis. Si je rencontre d’autres voyageurs ou sympathise avec l’autochtone, je peux rester avec 1 heure, 1 jour, maxi 1 semaine. Après, je retrouve la route, seul avec mes bagages, et je retrouve le bonheur de savoir que c’est à moi de la dessine. Seul, t’es vite serein. « Et moi, je pense encore à moi », chantait Brel. Ce n’est que seul que t’es libre. Que tu prends conscience que t'es le héros de ta propre vie. « Le bonheur ne vaut que s’il est partagé » ? Foutaises. L’enfer, c’est les autres.


Biblio graphie
• Ce que j'ai prévu de lire :
• - Sylvain Tesson : tout ...
• - Nicolas Bouvier : "L'usage du monde"
• - Amadou Kourouma : « Allah n’est pas obligé »
• - Maryse Condé : « Ségou"
• - Joseph Conrad : "Au cœur des ténèbres". Une longue nouvelle qui relate le voyage d'un jeune officier de marine marchande britannique qui remonte le cours d'un fleuve au cœur de l'Afrique noire. Embauché par une compagnie belge, il doit rétablir des liens commerciaux avec le directeur d'un comptoir au cœur de la jungle, Kurtz, très efficace collecteur d'ivoire, mais dont on est sans nouvelles. Le périple se présente comme un lent
éloignement de la civilisation et de l'humanité vers les aspects les plus sauvages et les plus primitifs de l'homme, à travers la découverte progressive de la fascinante et très sombre personnalité de Kurtz. Yaël m'avait interdit de le lire avant de partir. Maintenant que j'ai descendu le fleuve Sénégal et remonté le Niger, j'ai bien envie de m'attaquer par livre interposé au Congo.
• - Amadou Hampaté dessous : « L’étrange destin de Wangrin »
• - Amin Maalouf : « Samarcande »
• - Michel Le Bris : « L’homme aux semelles de vent », « La beauté du monde »
• - Paolo Coehlo : « La prophétie des Andes »
• Lu :
• Ceux qui ont contribué à faire mûrir le projet de ce voyage :
• - Jean-Christophe Ruffin : « L'abyssin ». Épopée fantastique imaginaire d’un Français parti à la recherche du mythique Roi d’ Abyssinie, entre complots politico-religieux et histoire d’amour impossible. Vivement que le récemment intronisé à l’Académie française et actuel Ambassadeur de France au Sénégal s’attaque à l’Afrique Noire, après le bassin Méditerranéen dans « L'abyssin » et « Sauver Ispahan », et l’Amérique du sud dans « Rouge Brésil ». Dans un tout autre style, du même auteur : « Le parfum d’Adam », à soumettre aux écolos pur jus
• - Théodore Monod : « Méharées ». Honnêtement, c’est pas très drôle à lire si on n’est pas un peu épris de géologie ou de botanique. Mais le parcours de cet amoureux du Sahara, que même les Touaregs appelaient « le fou » quand il
s’enfonçait dans les terres à la recherche des années durant d’un soi-disant météorite ou d’une petite fleur, mérite bien qu’on se penche sur les écrits d’un homme dont on croise souvent la trace quand on traverse l’Afrique. Ses descriptions des journées à dos de chameau ne sont pas étrangères à la manière dont j’ai choisi de vivre mon aventure Mauritanienne.
• - T.C. Boyle : « Water Music ». Le récit romancé de l’histoire vraie de Mungo Park, premier Blanc à avoir posé ses yeux sur le fleuve Niger vers 1800, du moins le premier à en être revenu. Tiré du propre récit de Mungo Park, « Voyage au cœur de l’Afrique », nettement plus chiant à lire.
• - Ryszard Kapuscinsky : "Ébènes". Un journaliste raconte ses multiples séjours en Afrique dans les années 50-60. Souvent trash, dans le style comme sur le fond.
• Ceux qui m’ont accompagné, éclairé, lus assis sur un sac de riz, à la frontale ou dans une gare routière :
• - Amin Maalouf : « Léon l'africain ». L’autobiographie imaginaire et romancée d’un personnage réel du XVIème qui a connu la reconquista espagnole à Grenade, l’émigration à Fès au temps de sa splendeur intellectuelle, l’ambassade à Tombouctou, la chute du Caire puis la cour du Pape sous les Médicis. Un roman superbement écrit pour un destin hors du commun. Je mettais mes pas dans les ceux de Léon l'africain en quittant l’Andalousie, descendant à son rythme jusqu’à Rissani.
• - Amadou Hampâté dessous : « Amkoulèle, l’enfant peul »,
suivi de « Oui mon commandant ». L’autobiographie d’un Malien né en 1900 d’un père Peul et d’une mère Toucouleur qui évoque son enfance dans une Afrique encore préservée puis son expérience de fonctionnaire au service du colonisateur. Un livre sur l’histoire de l’Afrique du XXème qui se lit comme un conte. Je l’ai entamé en arrivant sur les rives du fleuve Sénégal, aux premières sonorités du halpular, la langue des Peuls et Toucouleurs.
• - « Le goût du Sénégal » : Recueil de petits textes traitant du Sénégal, historique et contemporain, réunis par Catherine Mazauric. Petit livre très instructif, dépeignant comme un patchwork baye fall les différentes saveurs de Gorée, Saint-Louis, Dakar et autres ambiances du pays de la « teranga ». Beaucoup de mes citations dans la partie Sénégalaise de mon blog en sont extraites.
• - Tierno Monénembo : « Le roi de Kahel ». Prix Renaudot 2008 mérité pour cette biographie romancée de cet aristocrate Lyonnais déjanté parti se tailler un Royaume dans l'État théocratique du Fouta Djalon à la fin du XIXème
• - Ryszard Kapuscinsky : "Ébènes". Un journaliste raconte ses multiples séjours en Afrique dans les années 50-60. Souvent trash, dans le style comme sur le fond.

[Sylvain Tesson] - Petit traité sur l’immensité du monde

(Adrar) « Cul sur la selle, pensées au ciel.»

(Arrêt du temps) « J’ai distingué dans le voyage aventureux un moyen d’endiguer la course des heures sur la peau de ma vie. Le
nomadisme est la meilleure réponse à l’échappée du temps. Mon but n’est pas de le rattraper mais de parvenir à lui être indifférent. En réglant son compte à l’espace, le nomade freine la course des heures. […] Le temps de l’Occident est un courant d’air. Lorsque je cinglais à cheval le désert de Gobi avec la solitude pour compagne, les minutes comptaient pour des heures et les journées des années. Je rentrais avec le sentiment d’avoir vécu une année entière. »

(Tagant) Cette course-poursuite avec le fond de l’horizon. L’effort prolongé procure au cerveau sa dose d’opiacées naturelles à qui les neurologistes donnent des noms savants et que les marcheurs, au bout d’une vingtaine d’heures de progression intense, sentent inonder leur cerveau. Impression sous le crâne d’une injection létale et bienfaisante, un peu engourdissante d’abord puis, soudain, rapicolante comme un coup de knout. La récompense de l’épuisement : une bonne petite dose de drogue douce, légale, gratuite, bienfaisante, solitaire, silencieuse et par surcroît autoproduite.

(Ret our ou Dakar) L’état de légère inanition dans lequel on se trouve à la fin d’une étape forcée colore les rêves de teintes fantastiques.

Mora nd : Ailleurs est un mot plus beau que demain

(Atlas) « Le voyage est cette surface qui est offerte à la pensée pour divaguer en toute liberté. Quand le corps avance, l’esprit a tout le loisir de se pencher sur le parapet des souvenirs, de se livrer à la contemplation, de
réfléchir au monde et de rêver, peut-être. La marche fait affleurer à la surface de la mémoire les strates de souvenirs rangés dans la boîte en os du crâne, cette caisse d’archives, le plus précieux bagage du voyageur. On fouille, on trie ; un éclair soudain et l’on se souvient d’un moment drôle presque oublié et l’on éclate de rire. Un passant nous prendrai pour un fou car il ne saurait pas que rien ne vaut de passer un bon moment avec soi-même, à parcourir les rayonnages de sa bibliothèque intérieure.»

(Legz ira) La gaieté du vagabond est sa meilleure nourriture. Elle n’est pas précisément de la liesse. Elle évoque plutôt un appétit adolescent doublé d’une ironie légère devant la vie. Une expression de félicité. Béatitude.

La capacité d’émerveillement

L a joyeuse violence du divers

Le voyageur se laisse fortifier plus qu’il ne cherche à se soigner. Les embruns du voyage lui vivifient l’âme et lui revigorent le corps.

Valéry : Le temps du monde fini commence
Segalen : Le divers décroît

(Pays Bédik) Un Papou converti au christianisme, c’est un dieu coutumier qui ne sera plus prié, c’est donc un pas de plus vers l’unicité et c’est un drame aussi grave que l’extermination du dodo par les marins Portugais du XVIIème
(Départ vallée du Dadès) Le vagabond rejette les situations conflictuelles. Au moindre nuage menaçant son esthétique de vie, il prend la tangente. N’avoir qu’un bateau et un chapeau à plume permet de tourner les
talons si le climat se gâte.

Quelle que soit la direction prise, marcher conduit à l’essentiel.

(Reto ur) Il y a une jouissance à obéir aux contraintes imposées par le voyage et le vagabond est heureux de se soumettre à la discipline de son vagabondage.

(Daka r) Je n’aime pas trop les haltes dans les délices de Capoue, les séjours sédentaires et paresseux dans les villes. Sitôt rassasié de plaisirs, je veux retrouver l’air rapicolant. A fréquenter des stations trop accueillantes, je suis condamné à l’insatisfaction car j’ai le ventre trop vide en y arrivant et trop plein en les quittant.

(Blog) Tous ces bonheurs que le wanderer rafle dans sa course, il les concentre, le soir, sur la page de son cahier. C’est la promesse de ce rendez-vous vespéral avec une page vierge qui l’incite, le jour durant, à mieux faire provision de ce qui l’entoure. L’esprit se réfugie dans l’agréable fouille de la mémoire. En écrivant, le soir, le voyageur continue sa route sur une autre surface. Dans la même solitude, il va sur son terrain d’aventure le jour, et sur son terrain d’écriture le soir.

Voyager à la poursuite des vents qu’a réveillés en soi la musique des toponymes.

(Solitu de) Le vagabond n’a pas besoin de converser. Apprendre à rester seul, pour vivre plus densément. « Être perpétuellement en état de poésie » (Novalis). L’exercice permet de réenchanter le monde qui nous entoure.
L’âpreté de la solitude est plus fertile que les plaisirs de
la rencontre.


L' Alchimiste
Cette légende personnelle est le projet particulier et favorable dont nous sommes tous porteurs et dont l'accomplissement dépend de notre capacité à retrouver nos envies profondes: Si vous écoutez votre cœur, vous savez précisément ce que vous avez à faire sur terre. Enfant, nous avons tous su. Mais parce que nous avons peur d’être désappointé, peur de ne pas réussir à réaliser notre rêve, nous n’écoutons plus notre cœur. Ceci dit, il est normal de nous éloigner à un moment ou à un autre de notre Légende Personnelle. Ce n’est pas grave car, à plusieurs reprises, la vie nous donne la possibilité de recoller à cette trajectoire idéale » 1
Ces citations sont les plus importantes du livre.
• « Quand on veut une chose, tout l'Univers conspire à nous permettre de réaliser notre rêve. » Cette parole fut dite a Santiago par le Roi de Salem, à Tarifa sur un banc.
• « Personne ne peut fuir son coeur. C'est pourquoi il vaut mieux écouter ce qu'il dit. » Cette parole fut dite a Santiago par l'alchimiste, en Egypte.
• « Quand nous avons de grands trésors sous les yeux nous ne nous en apercevons jamais. Pourquoi cela ? Parce que les hommes ne croient pas aux trésors. » Cette parole fut dite a Santiago par l'alchimiste, en Egypte.
• « Les décisions représentent seulement le commencement de quelque chose. »
• « Personne ne doit avoir peur de l'inconnu parce que tout homme est capable de conquérir ce qu'il veut et qui lui
est nécessaire. »
• « Les gens changent, mais le soleil reste toujours le même. Ainsi en sera-t-il de notre vie.Ceci est basé sur une leçon de vie du berger de l'histoire, Santiago. »
• « Si ce sont de bonnes choses, ce sera une surprise agréable. Et si ce sont de mauvaises choses, tu en souffriras bien avant qu'elles n'arrivent. » En parlant des divinations.
• « Tout ce que nous craignons, c'est de perdre ce que nous ne possédons , qu'il s'agisse de notre vie ou de nos cultures. Mais cette crainte cesse lorsque nous comprenons que notre histoire et l'histoire du monde ont été écrites par la même Main. »Cette parole fut dite par le chamelier a Santiago alors qu'il traversait le Sahara.
• « Une quête commence toujours par la Chance du Débutant. Et s'achève toujours par l'Epreuve du Conquérant.
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