Mes adieux à la Scène. Merci Gérard Miller.

Ecrit par
belette



La genèse de mon témoignage

Nous sommes tous amenés un jour ou l’autre à être en représentation théâtrale devant notre entourage, face à la société, et ce bien malgré nous. Aspirés par le dogme de l’intégration et de la normalité, nous devons manœuvrer dans la vie en tenant compte des pressions familiales et sociales. Il nous faut nous ajuster par rapport à nos semblables mais encore devons-nous avoir la connaissance suffisante de nous-mêmes pour trouver l’équilibre entre ce que l’on montre aux autres et ce que l’on est réellement. Et quand bien même. Depuis notre naissance et au moment précis du désir d’enfant de nos géniteurs, notre voie est déjà tracée selon que l’on naît dans une famille favorisée ou non, privilégiée ou non. Si l’on tient compte du poids des gènes qui nous constituent, celui de l’éducation que nous avons reçue et celui de la case sociale où nous sommes nés, la marge de liberté qui nous reste est étroite.
Nous pensons tous être libres, autonomes et indépendants mais c’est un leurre. Nous sommes conditionnés par notre histoire et assujettis, dans une certaine mesure, à la société dans laquelle nous vivons.

Partagée entre l’envie de m’évader dans mes rêves, c’est-à-dire vivre ma vie par procuration, et le désir de prendre mon destin en main, une nouvelle trajectoire s’imposa à moi par une belle soirée de printemps, le 30 avril 2001, à vingt heures sonnantes et trébuchantes.

A partir de ce jour, j’ai entrepris un voyage
singulier, extraordinaire, authentique ne m’offrant ni baume, ni mirage, ni faux-semblant. Seulement une confrontation avec moi-même avec la volonté d’en découdre une fois pour toute avec cette vie faite d’illusions et fardée d’habits empruntés.
L’objectif que je me suis assignée au début de cette aventure, c’est de rejoindre la berge grandie, libre, débarrassée de ces angoisses qui phagocytent mon intime. Tour à tour dissimulée, protégée, ignorée, mon intimité est devenue étrangère à moi. Pourquoi ? Pourquoi suis-je aussi influençable, n’écoutant jamais ce que mon cœur me dicte. Pourquoi mes pensées sont-elles toujours compliquées, contradictoires ? Comment me débarrasser d’un revers de main des années d’étiquettes gentiment cousues dans mon dos ? Comment récupérer les rênes de ma vie ?
Pour tenter de répondre à toutes ces questions, il m’a semblé que la psychanalyse était à même de m’aider à voir plus clair en moi. J’avais l’intuition que cette pratique – sans la connaître - était appropriée à mon malaise, à mon mal être. Je n’avais pas le choix à vrai dire. Mes comportements agressifs, asociaux, destructeurs devenaient si répétitifs qu’une souffrance s’était installée de manière durable et je ne pouvais plus la gérer.
La psychanalyse se propose de repérer ce qui est propre à nous, ce qui nous fixe, ce qui nous constitue afin de nous libérer de nos symptômes. C’est un voyage au pays de l’inconscient, un voyage que l’on fait à deux pour une durée
indéterminée.
Pour m’assister dans cette pérégrination, j’ai choisi un compagnon de route qui m’a aidée tout au long de cette exploration initiatique à franchir les obstacles un à un.
Le choix de mon analyste, le médiatique Gérard Miller, fut une évidence. C’était lui que je voulais et personne d’autre. Pour une expérience aussi exceptionnelle que l’est la cure analytique, il me fallait un psychanalyste d’exception. Non pas dans le sens talentueux du terme – encore que … -, mais dans le sens qui sort de l’ordinaire, qui n’est pas banal. Plutôt que de dire que j’ai choisi mon psy, il est plus judicieux d’affirmer que j’ai investi sur lui.
Pourquoi Gérard Miller ? Parce qu’il me paraissait fondamental de ressentir de la sympathie et de l’admiration pour l’homme que j’allais côtoyer pendant des années. Ecorché vif, bouillonnant à la sensibilité viscéralement ancrée en lui – sa véritable nature - et non maquillée pour l’évènement, Gérard Miller est un homme passionné et passionnant, juste, profondément humain, digne de confiance parce qu’il reste fidèle à ses convictions. Loin d’être indifférente à sa personnalité qui me servira plus tard de référence, j’étais convaincue qu’il serait le compagnon de route idéal. J’ai assumé ce choix en lui glissant un jour à l’oreille que s’il avait été un psychanalyste quelconque, je ne serais jamais venue le voir… et je n’aurais jamais entamé une analyse non plus.

Si vous êtes confortablement installés, je vous propose
d’entrer à présent dans le vif du sujet.
A l’approche de la trentaine, j’avais l’impression de ne pas puiser dans ma vie ce que j’étais en droit d’en espérer. Je subissais un enfermement psychique, affectif, relationnel sans pouvoir m’en défaire. J’avais tout pour être heureuse selon mes proches, mais je ne l’étais pas. Mon mutisme était d’évidence l’expression d’un mal être. Il est des récits de voyage qui ne peuvent se faire l’écho d’aucun partage et j’avais décidé que ce que j’avais au fond de moi ne ferait pas exception. Aucune plainte, aucune larme, aucune émotion ne devait franchir le barrage que me garantissait mon corps. Anesthésiée, je donnais l’apparence de quelqu’un qui ne souffrait pas.
Et pourtant. Doutes, craintes, peurs envahissaient petit à petit mon psychisme. Plongeant à longueur de journée dans mes pensées obsédantes, je luttais contre mes angoisses névrotiques perpétuelles. Je vivais l’inquiétude comme une ivresse ; exaltée d’un côté, déchirée de l’autre et au final, complètement épuisée. J’étais bancale, toujours avec un pied de travers, sans espoir de stabilité. Honteuse de manquer d’assurance et de structure, je me réfugiais derrière des personnages et mes proches n’y voyaient que du feu. C’est mon psychanalyste, non dupe, qui a mis à jour la supercherie dans une séance illustrant parfaitement le titre de mon récit.
Nous sommes dans la première année de ma cure. Après une séparation d’un mois et demi pour les congés d’été – ceux de Gérard
Miller, soyons précis -, j’ai du mal à reprendre le fil de nos entretiens et une envie d’arrêter l’analyse commence à me titiller. A peine allongée sur le divan, j’endosse mes habits de scène et commence la séance ainsi.
- J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer et ça va même vous faire plaisir… Je vous quitte !
Silence.
- Bah, vous n’avez pas encore sorti le champagne ?
Silence.
- De toute façon, vous m’énervez et je perds mon temps ici. Dès que je parle en séance, ça annule l’effet escompté de la parole car je suis étrangère à ce que je dis.
Mon analyste intervient enfin en prenant acte de mes dernières paroles.
- Vous faîtes une description très juste de votre problème.
Je reste sur son intervention, à demi consciente. Etrangère. Tiens, pourquoi ai-je utilisé ce mot ? Puis après quelques secondes de silence, il me donne son avis.
- Depuis le début, vous êtes en représentation, vous contrôlez ce que vous dites dans l’attente de produire chez moi un effet. Le jour où vous sortirez de votre réserve, l’analyse pourra enfin commencer.
Merde ! Je suis toute honteuse d’avoir été démasquée de la sorte. Il est vrai que j’évite depuis le début de l’analyse d’être moi-même pour ne pas le contrarier, lui déplaire. Je rebondis.
- D’accord, je vais être plus sérieuse à l’avenir.
- Je ne vous demande pas d’être plus sérieuse mais d’entendre ce que je vous dis.
- Mais vous savez bien que je n’écoute que vous papa ! Si je ne parle pas davantage,
c’est parce que je ne veux pas verser de larme chez vous et c’est pour cette raison que je contrôle ma parole.
- On est encore loin de la larme qui coule et pour ça, vous devez d’abord vous lâcher.
La séance se termine. Je n’ai pas le sourire, vexée d’avoir pris en pleine figure mes quatre vérités sans aucun ménagement. Pourtant, mon analyste a raison. Si je veux continuer à me jouer la comédie, je resterai toujours sous l’emprise des autres. Mais si je préfère m’engager dans ma vie, je dois être alors à la fois actrice, scénariste et réalisatrice. D’où la nécessité de quitter le devant de la scène en espérant y retourner avec le bon costume.

Le transfert s’installe avant même que l’analyse ne débute

Projetons-n ous quelques années en arrière si vous le voulez bien. La première fois que j’entends parler de Gérard Miller, c’est à l’occasion d’un repas dominical chez mes parents. Avant de le connaître physiquement, je savais déjà tous ses défauts : gauchiste mal luné, donneur de leçons au ton péremptoire, arrogant, imbu de lui-même, j’en passe et des meilleurs. Je demande à mes parents qui est donc cet homme médiatique qu’ils exècrent autant. « Ce n’est pas qu’on le déteste, me répondent-ils, mais c’est un type qui a toujours son mot à dire sur tout et si quelqu’un n’est pas d’accord avec lui, c’est que son débatteur est forcément un imbécile. Il ne supporte pas les points de vue différents des siens de toute façon. Voilà ce qu’on lui reproche mais si tu
veux voir à quoi il ressemble, regarde Michel Drucker ce soir ».
Et bien, cela change des animateurs lisses, consensuels et politiquement corrects. Je zappe donc sur France 2 ce soir là vers 19 heures et j’attends patiemment l’apparition de celui qui deviendra plus tard mon mentor. L’émission « Vivement Dimanche Prochain » commence. L’invité du dimanche soir est Valéry Giscard d’Estaing. Dès le début du programme, le ton est donné. Gérard Miller remercie l’ancien Président de la République de lui avoir permis de passer l’une de ses meilleures soirées de sa vie, à savoir celle du 10 mai 1981, date à laquelle François Mitterrand a été élu par le peuple au sommet de l’Etat. Vraisemblablement déstabilisé par cette déclaration, Valéry Giscard d’Estaing en est resté groggy. Ce qui m’a tout de suite plu chez l’auteur de cette boutade et intrigué, c’est ce culot monstre, cette audace devant un ancien Président de la République. A part peut-être François Mitterrand, jamais personne n’avait osé tenir tête de cette façon à Giscard d’Estaing, en tout cas pas devant des millions de téléspectateurs et qui plus est dans une émission populaire. Je crois que le talent qui m’a le plus fascinée chez sa « Majesté » Miller, c’est sa capacité à rebondir à la moindre remarque avec cet aplomb et cette pertinence qui le caractérisent.
Je commence donc à regarder cette émission régulièrement pour voir si cette insolence est récurrente ou bien juste une occasion de se payer la tête d’un homme
politique de droite. La réponse à cette question ne tarde pas. Oui, cette outrecuidance est bien innée chez lui. Par ailleurs, le chroniqueur Gérard Miller commence à s’attirer les foudres et les antipathies et je m’en réjouis. Autant je n’aime pas que l’on frappe sur les plus faibles, autant je suis friande des joutes verbales auxquelles sont confrontés les esprits brillants.
Cet homme, charismatique à souhait, me plaît mais je ne suis pas conquise à cent pour cent. Je connais son discours mais pas le fond de sa pensée. Méfiante, je le soupçonne d’être comme les autres, un démagogue prêt à travestir ses sentiments tel un opportuniste pour être dans la norme. Quand on se dit proche du peuple, encore faut-il l’être réellement. Les personnalités médiatiques font partie d’un microcosme qu’il est difficile de pénétrer pour une personne lambda comme vous et moi. Elles se disent abordables mais peut-on vraiment les croire ? Pour me faire ma propre opinion, je décide de lui écrire une lettre en janvier 2001, certaine qu’il ne me répondrait pas, trop occupé à courir les plateaux de télévision pour cracher son venin sur les gens qu’il ne sent pas. Ma lettre est provocante pour le faire réagir mais sur le fond, je suis sincère. Mon intention est de le tester mais aussi de me faire remarquer.

Paris, 13 janvier 2001

Monsieur Miller,

Je me décide aujourd’hui à vous écrire car une réponse franche et honnête de votre part répondrait à mes attentes.
Plus je
vois vos interventions à la télévision et plus je suis stupéfaite par votre audace. Vous avez une personnalité qui m’impressionne autant qu’elle m’exaspère.
Depuis quelques mois, je regarde l’émission « Vivement Dimanche Prochain » qui excite ma curiosité. En effet, j’attends avec impatience l’invité(e) qui saura vous « moucher » avec une aisance égale à la votre. C’est un art que vous maîtrisez à la perfection.
N’y voyez de ma part aucune mauvaise intention à votre égard car je vous trouve extrêmement brillant et intelligent. Si vous êtes tolérant, ce dont je doute parfois, vous continuerez à lire ma lettre.
Mes idées politiques sont celles de la droite modérée. Vous connaissant un peu mieux grâce à vos coups de gueule, je comprends et respecte sincèrement votre souffrance intérieure. De même, je n’ai pas de réaction sur votre attachement à la famille maoïste car je suis trop jeune (j’ai 27 ans) pour avoir un avis objectif sur le sujet.
Toutefois, si je peux me permettre de vous faire un reproche, je vous dirais ceci : vous avez un message à transmettre et c’est très bien. Vous avez la possibilité de toucher un large public compte tenu de vos activités et c’est tant mieux. Votre parler est d’une insolente perfection qui doit rendre jaloux vos nombreux détracteurs. Mais votre AGRESSIVITE vous rend hautain, intolérant, irrespectueux. Bref, vous êtes un provocateur qui dérange.
Je n’ai jamais fait d’études en psychologie (je suis inspectrice du Trésor Public)
mais je préfère essayer de vous comprendre plutôt que de vous juger.
Je crois que votre attitude impulsive et parfois haineuse est un moyen d’extérioriser votre chagrin de gosse. Je pense également que vous êtes un homme fragile qui cherche à masquer sa sensibilité et ses complexes. Vos propos incisifs me choquent le plus souvent car ils s’inscrivent dans une mise en scène que je redoute : la manipulation qui consiste à attirer l’attention du public sur soi afin que ce dernier ne retienne qu’un seul message, le votre. Pour cela, vous utilisez votre talent d’orateur : un brin d’ironie, le regard inquisiteur, le ton qui monte et pour finir le dernier mot. Très ingénieux !
Alors ma question est la suivante : êtes-vous un imposteur qui « balance » des idées gratuitement dans une démarche malhonnête, et dans ce cas je suis déçue. Ou bien êtes-vous un père de famille qui profite de son habileté à manier la langue française et de son vécu pour nous faire partager ses peurs et ses angoisses.
Plus je vous écoute et plus je suis confortée dans mes convictions de femme de droite. Mais plus je vous entends et plus je suis intéressée par votre discours. N’est-ce pas paradoxal ? Les empêcheurs de tourner en rond tels que vous forcent le respect car ils sont certainement plus courageux que les autres.
J’espère que mes propos ne vous contrarient pas car mon but n’est pas de faire une critique négative et manichéenne de Monsieur Gérard Miller. Ca serait trop vous ressembler
!
En tout cas et c’est mon dernier mot, vous avez un étonnant pouvoir de séduction qui renforce votre assurance. Mais l’adversaire qui mettra le doigt sur vos faiblesses aura une chance supplémentaire de vous atteindre au plus profond de vous-même.
Je vous remercie pour l’attention que vous avez bien voulu porter à ma lettre et vous prie de croire ma sincère admiration pour votre culture.

I. M.

Une fois la lettre postée, je me dis que la balle est désormais dans son camp, comme si mon correspondant devait faire le deuxième pas. J’ai déjà ce sentiment que nous sommes liés par quelque chose d’impalpable alors qu’il ne me connaît pas, enfin pas encore devrais-je dire.
Trois jours après, je reçois dans ma boîte aux lettres une enveloppe à mon attention. Mes coordonnées sont écrites au feutre bleu. Je retourne l’enveloppe mais aucun nom n’y est inscrit au dos. Bizarrement, j’ai l’intuition que l’expéditeur ne m’est pas inconnu. Bingo ! C’est Gérard Miller qui me répond en ces termes.

Paris, le 16 janvier 2001

Mademoiselle,
J’ai bien reçu votre lettre et je vous en remercie. Téléphonez-moi au 01.43.79.24.89. Je vous dirai quelques mots sur tout ce qui semble donc vous intriguer. Cordialement.

Gérard Miller


Je suis littéralement bluffée. Pourquoi a t’il prit le temps de me répondre et surtout aussi rapidement ? Parce que je lui pose une question ou bien parce que ma lettre l’a fait réagir ? Je ne sais pas
quoi penser mais cela m’importe peu. Cette réponse m’enchante même si je suis prise à mon propre piège. Je n’ai pas du tout réfléchi à cette option et maintenant qu’il me propose une rencontre par téléphone – c’est le numéro de son cabinet -, je déclare forfait. Mais je ne veux pas en rester là pour autant. Il doit savoir que sa lettre m’est bien parvenue. Je prends une nouvelle fois ma plume.

Paris, le 20 janvier 2001

Monsieur Miller,

Décidemmen t, vous n’êtes pas commun. J’ai été agréablement surprise de recevoir un courrier de votre part aussi rapidement. Non seulement vous avez lu ma lettre et en plus, vous avez la gentillesse de me proposer de vous téléphoner pour me répondre « en direct ». Cette politesse vous vaut un point positif de plus.
Mais je ne peux malheureusement pas me résoudre à vous joindre pour trois raisons :
La 1ère et non la moindre est que je suis très timide ce qui m’empêche de communiquer aisément avec les personnes qui m’impressionnent. C’est d’ailleurs pour cela que je me réfugie le plus souvent dans l’écriture pour exprimer mes pensées.
En outre, je n’ai pas la prétention de croire que je pourrais avoir quelque chose de transcendant à dire à un homme qui a autant de culture. Je me dégonfle, certes, mais c’est l’illustration même d’un complexe d’infériorité que vous pouvez mieux que quiconque comprendre.
Enfin, je ne veux pas vous déranger davantage car ce serait abuser de votre patience. Vous devez certainement
répondre à des sollicitations plus légitimes que les miennes.
Je me suis procurée la plupart de vos ouvrages afin d’en savoir un peu plus sur l’auteur. Je reconnais m’être trompée sur un point : rien de ce que vous énoncez n’est gratuit. Vous avez des convictions et vous n’avez jamais retourné votre veste par complaisance, d’où une sincérité dans vos propos.
Mais je continue malgré tout à dire que vous êtes un excellent dialecticien qui s’arrange toujours pour avoir le dernier mot. Votre faculté d’analyse est un avantage pour convaincre car on sent très vite que vous maîtrisez vos sujets.
Alors même si je n’adhère pas à l’ensemble de vos idées, je ne me lasserai jamais de vous écouter, ne serait-ce que pour bénéficier de ces agréables moments au cours desquels la rhétorique est à l’honneur.
Merci encore pour cette disponibilité, qui est de plus en plus rare aujourd’hui.

Cordi alement.

I. M.


Au cours des mois qui suivent cette courte correspondance, je reste là-dessus tout en ne perdant pas de vue l’homme médiatique. Je continue à le regarder et à m’imprégner de toutes ses interventions car j’apprends des choses sur la société mais aussi sur lui. Et plus mon entourage le critique, plus je l’admire. A ce moment là, son métier ne me préoccupe pas du tout. Je dirais même plus, je zappe complètement le fait qu’il soit psychanalyste. A vrai dire, j’englobe psychanalyste, psychologue et psychiatre dans le même panier. Pour moi, c’est un
chroniqueur poil à gratter, c’est tout. J’ai de l’estime pour cet homme et non pour le psychanalyste qu’il est.
Pour autant, suivre passivement sa collaboration dans les médias ne me suffit pas. Quelque chose d’irrésistible m’attire vers lui. Je veux le voir en chair et en os afin de vérifier qu’il est aussi abordable qu’il le prétend volontiers dans les interviews.
En septembre 1995, Gérard Miller rencontre Laurent Ruquier qui lui demande de participer à l’une de ses émissions sur France Inter. Depuis cette date, ils sont devenus amis et complices dans la vie mais aussi à l’antenne. Très bien. Il participe à une émission de radio, désormais sur Europe 1, et je profite donc de cette opportunité pour m’approcher de lui. Je ne me force pas non plus car j’apprécie beaucoup l’humour de Laurent Ruquier et même si je n’arrive pas à adresser la parole à Miller, je passerai certainement un bon moment à la radio.
Le 20 février 2001, donc, je décide d’appeler Europe 1 pour réserver ma place pour l’enregistrement de « on va se gêner » deux jours plus tard, le jour de la Saint Isabelle. Je suis toute excitée à l’idée d’assister à ma première fois dans ce domaine. C’est une expérience que j’aurai l’occasion de renouveler quelques années plus tard, y compris au cours de mon analyse. Et même quand le furibond des plateaux de télévision fait partie des chroniqueurs du jour. Un peu par provocation, je le reconnais bien volontiers.
Le médiatique psychanalyste arrive une dizaine
de minutes avant le début de l’enregistrement et adresse un bonjour amical au public. Il fait son petit tour en bombant le torse tel un coq, demande aux collégiens en quelle classe ils sont, aux adultes de quelle ville ils sont originaires. Il aime se montrer, c’est indéniable et sa médiatisation ne peut que lui plaire. Pour ma part, c’est toujours fascinant de voir d’aussi près une personnalité connue. Ce qui me parait inaccessible devient tout à coup possible.
L’émission du jour est très drôle, l’ambiance est décontractée et je suis contente. Les fous rires se ramassent à la pelle grâce notamment au talent comique d’Isabelle Mergault et de Philippe Geluck. A la fin de l’enregistrement, certaines personnes du public se précipitent vers les chroniqueurs pour solliciter d’eux une dédicace. A tout hasard, j’avais emporté avec moi le dernier livre de Gérard Miller, Ce que je sais sur vous, disent-ils. Il s’agit d’un pamphlet amusant et gentiment provocateur contre l’astrologie. J’attends patiemment mon tour puis je me dirige vers lui, toute intimidée en lui demandant s’il peut me dédicacer son ouvrage. Il me sourit et me dit « bien volontiers, pour qui est cette dédicace ? » Pour Isabelle…
Un sourire, un merci, un regard, un au revoir et la boucle est bouclée. Je repars chez moi ma dédicace entre les mains et des pépites plein les yeux.

Je me couche ce soir là avec un slogan publicitaire crée pour l’occasion : « Gérard Miller ? J’adore, j’adhère !
»


Une rencontre déterminante

Mars 2001 : je suis à l’Ecole Nationale du Trésor depuis six mois, en formation après ma réussite au concours d’Inspecteur du Trésor. La scolarité dure un an et se termine donc fin juin 2001. Au cours de ce cursus, ma phrase fétiche en arrivant en cours est « courage, fuyons ! ». Vous l’avez compris, cette école ne m’a pas laissé un souvenir impérissable.
Parmi les 350 étudiants que nous sommes, je sympathise dès le premier jour avec David. Ce charmant jeune homme est la première personne qui soupçonne que, derrière cette carapace que je me suis forgée, il y a une jeune femme sensible, préoccupée et pas à sa place. Mon côté « clown de service » et mon faux détachement ne le trompent pas. L’autodérision n’est jamais innocente. C’est toujours plus facile et moins douloureux de se moquer de soi plutôt que d’attendre que les autres se gaussent de vous.
Alors que nous sommes assis l’un à côté de l’autre dans l’amphithéâtre Colbert pour suivre l’une de ces conférences qui ne nous stimulent guère, David me parle pour la première fois de sa psychanalyse, de son expérience. J’en suis abasourdie. Ma première réaction est la crainte. David - Davido comme j’aime l’appeler -, est un jeune homme d’une trentaine d’années parfaitement équilibré et bien dans sa peau. En un mot, HEUREUX. Et d’un coup d’un seul, il m’apprend qu’il est resté allongé sur le divan de son psy pendant huit ans et demi. Une éternité. Je suis contrariée. Quelle
intolérance, quelle bêtise mais surtout quelle ignorance de ma part. Je suis prête à penser du mal d’une pratique dont je ne connais ni les tenants et encore moins les aboutissants. Je dois plutôt dire : trop de mensonge et pas assez de vérité. Je l’avoue, j’ai tout de suite assimilé psychanalyse à psychiatrie. David est-il fou ? Si ça se trouve, je suis partie en février dernier en vacances au Cap-Ferret avec un type qui s’est fait soigné pour schizophrénie ou paranoïa. Je choisis ces deux maladies car en général, on dit toujours de quelqu’un qu’il est soit schizo, soit parano, sans vraiment savoir ce qui se cache derrière ces termes. Face à cette révélation, je suis complètement perdue et choquée. Je lui en veux même de m’avoir confiée cette étape dans sa vie.
Quelques heures plus tard et après avoir digéré ma contrariété, je réclame à David quelques détails sur son expérience, comme ça juste par curiosité, juste pour savoir …
Sans éprouver la moindre gêne - car après tout, il n’a pas vécu cette période comme quelque chose de honteux -, il m’expose en quelques phrases sa demande d’analyse et le bénéfice qu’il en a tiré. Je suis soulagée. En l’espace de trois minutes, tous mes préjugés tombent.
Je m’aperçois honteusement que je ne sais pas qui est Freud, le père de la psychanalyse. Je connais bien évidemment son nom mais je suis incapable de faire le lien entre Freud et la psychanalyse. Alors quand David me précise que son psy était lacanien - précision
hautement importante ! -, vous pensez bien que le nom de Jacques Lacan m’est encore plus inconnu. A cet instant précis, je n’imagine pas que, très peu de temps après, Lacan va investir indirectement ma vie. Le soir même, je me précipite sur internet pour effectuer des recherches sur le célèbre psychanalyste et je ne suis pas déçue par mes découvertes. Quel maître, quel esprit brillant … Pour l’anecdote, je ne résiste pas à l’envie de vous indiquer que mon ami David est né un trois juillet comme Gérard Miller. Simple coïncidence ou signe du destin ? Qui sait…
Les semaines suivant cette conversation, je n’aborde pas la psychanalyse avec David. Je suis encore toute gênée de parler de CA car j’ai la fâcheuse manie de croire que la psychanalyse est réservée aux « foldingos ». Qui plus est, je n’arrive vraiment pas à me représenter une personne étendue sur un divan, se confiant à quelqu’un qui ne bronche pas ou si peu.
Et puis, comme toute obsession, la psychanalyse refait surface. Tout en m’excusant d’insister lourdement, je demande à David si la psychanalyse peut être indiquée à tout hasard pour mon cas. Sa réponse ne m’a pas satisfaite à l’époque mais aujourd’hui, elle me parait légitime et sensée. Il insiste sur le fait que c’est une décision que je dois prendre seule, en mon âme et conscience. C’est à moi de sentir si la psychanalyse doit faire partie ou non de ma vie. Avec ça, je suis bien avancée ! Voyant mon embarras, David décide de m’aider un peu à prendre
position sur un sujet aussi important. « Il faut que tu te poses un certain nombre de questions avant d’entamer une analyse. As-tu le sentiment d’être heureuse ? Es-tu prête à t’en prendre plein la tronche ? As-tu réfléchi sur la personne que tu désires avoir comme psychanalyste ? Auras-tu le courage nécessaire pour aller jusqu’au bout de ta cure en sachant qu’une analyse est longue et coûteuse ? »
Il m’est impossible de répondre à toutes ces questions. Néanmoins, je lui rétorque que je suis sûre à 150 % de deux choses : mon quotidien ne me rend pas heureuse et je sais qui sera mon analyste si d’aventure, je m’engage dans cette voie. David, à qui j’ai confié mon admiration pour Gérard Miller, devine à qui je pense et mon petit sourire en coin signifie qu’il n’a pas tort. J’évite d’ailleurs de citer son nom car connaissant le peu d’estime de David pour le personnage, je sais très bien qu’il m’aurait déconseillée d’aller le voir.
Un matin d’avril, je me retrouve assise comme pratiquement chaque semaine à côté de David. Après le « bonjour, tu vas bien » de circonstance, je glisse à l’oreille de mon pote de galère ma décision. Je vais appeler un psychanalyste pour prendre rendez-vous. Il est à la fois ravi et étonné. Ravi car il pense réellement que la psychanalyse peut m’aider et étonné car je passe pour quelqu’un qui change sans cesse d’avis, ne prenant jamais de décision ferme et définitive. Il me demande qui je vais appeler. « Devine ! À ton avis ? » Et là, David me
pose la question qui blesse : « as-tu envie de prendre rendez-vous avec l’homme médiatique ou avec le professionnel ? » Je m’empresse de lui répondre « avec le professionnel bien sûr ! » Cette prompte réponse masque un demi mensonge. Oui je suis prête à m’engager dans cette aventure mais pas avec n’importe qui. J’ai envie de partager cette expérience avec un homme charismatique que j’admire et qui me fascine. Mais surtout, je dois me confronter à quelqu’un de taille, capable de me maîtriser. De toute façon, ma décision est prise et je ne changerai pas d’avis.
Ce mois d’avril est pénible. Les cours sont tous plus barbants les uns que les autres et la pression des « colles » - examens mensuels dont la moyenne annuelle nous donnera notre rang de classement et notre future affectation en tant qu’Inspecteur du Trésor -, me stresse. La possibilité d’être mutée en Guyane ou dans la Creuse ne m’enchante guère. Et puis surtout, cette récurrente envie de contacter Gérard Miller m’obsède. Je reste stationnée à l’état d’envie puisque je n’arrive même pas à décrocher le téléphone pour prendre rendez-vous. J’ai peur tout simplement. Peur qu’il décroche – je raccroche de suite-, peur d’être jugée, peur de faire le premier pas. Et pourtant, je sais que ce n’est certainement pas à lui de venir à ma rencontre mais à moi d’aller vers lui.
Puis un matin, toute excitée, je dis à David : « ce soir, je téléphone ». Mon ami esquisse un sourire et me regarde droit dans les yeux : « parfait
jeune fille, et baisse les yeux insolente quand je te parle ». Nous éclatons de rire.
Le soir même, en rentrant de l’Ecole du Trésor vers 17h30, j’observe pendant au moins une minute le numéro du cabinet de ce fameux psychanalyste. J’y vais, j’y vais pas… Toujours ces inépuisables mais épuisantes hésitations qui me gâchent la vie. Je m’assieds, prends mon téléphone et compose les dix chiffres de son numéro. Je me dis : « si c’est lui qui décroche, je raccroche sur le champ ! »
Une sonnerie, mon cœur s’emballe. Deux sonneries, j’espère que personne ne répondra. J’ai mal à l’estomac, j’angoisse. Au bout de la troisième sonnerie, une femme me dit « bonjour, je vous écoute ». Après quelques balbutiements, je lui indique que j’aimerais prendre rendez-vous avec monsieur Miller. Elle me demande de patienter quelques instants. Je panique toute seule sur mon canapé. Mais que fait-elle ? Pourquoi me laisse-t-elle ? Dix secondes après, elle me signale que monsieur Miller est déjà en ligne et me propose de prendre mes coordonnées et l’heure à partir de laquelle il peut me joindre. En lui donnant mon nom, elle parait étonnée : « vous êtes déjà venue ? » Mais non, quelle drôle de question ! C’est la première fois. L’assistante de Gérard Miller me précise pour finir qu’elle ne sait pas quand ce dernier m’appellera mais qu’il me contactera sans faute. Je raccroche et je me dis aussitôt : « mais dans quelle galère je me suis encore fourrée ». Je regrette déjà mon geste. Mais c’est
trop tard pour annuler. Je ne sais pas encore que ce misérable appel téléphonique représente la décision la plus importante que j’ai été amenée à prendre pour mon avenir.
Le lendemain matin, je m’empresse de raconter ce coup de fil à David qui me félicite. Il n’est pas convaincu par ma motivation mais ce premier pas, si minime soit-il, est déjà une grande victoire.
Tous les soirs à partir de 17h30, je reste assise à côté du téléphone, scrutant minute après minute le combiné. Un regard vers la pendule, un regard vers le combiné. Un regard vers la pendule, un regard vers le combiné. Tic tac ; tic tac. A chaque minute qui passe, c’est la même histoire : le cœur palpite, la main est moite, un regard vers la pendule, un regard vers le combiné. Le téléphone sonne ! Je respire un bon coup et je chuchote un « allo » très bas, limite audible. Fausse alerte, c’est ma sœur. Pourquoi ne m’appelle t’il pas ? A-t-il perdu mon numéro ? Son assistante ne lui a peut être pas transmis mon message. Quelle angoisse !

Lundi 30 avril 2001 au soir, la musique de mon téléphone retentit. J’en ai marre de flipper à chaque sonnerie. De toute façon, ça ne peut pas être lui puisque cette heure est réservée à ma grande sœur Valérie et ce doit être elle qui cherche à me joindre. Sans méfiance et pour délirer, je décroche et dit « Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii » avec une voix de pouffe blonde aux ongles peinturlurés qu’on a tous déjà croisé au moins une fois dans sa vie.
- I. M. ?
- Oui

- Oui, bonsoir c’est Gérard Miller …
Le papier peint se décolle, les murs s’effondrent, le frigidaire se dégivre, le soufflé se ratatine en émettant un petit pet et pour ma part, je me liquéfie sur place. C’est bien lui. Je reconnais sa voix grave, virile, au timbre érotique …
- Ah oui, bonsoir.
- Vous avez joint ma secrétaire la semaine dernière et je vous contacte pour que nous parlions un peu tous les deux.
- Heu … d’accord.
- Pourquoi m’avez-vous appelé ?
J’essaye de me souvenir des réponses que je m’étais entraînée à apprendre dans le cas où justement, cette question me serait posée. Mais entre nous, il exagère un peu quand même. Quand on contacte un plombier, ce n’est pas pour lui conter fleurette mais plutôt parce qu’on a besoin de ses lumières en matière de plomberie.
- Bien parce que je n’assume pas … enfin j’ai quelques soucis … enfin la réalité m’angoisse de plus en plus … enfin voilà.
- Quels genres de soucis ?
Pfft ! Qu’est-ce qu’il est curieux cet homme là ! Ca ne va pas le faire s’il m’emmerde avec ses questions indiscrètes.
- Ben professionnels, sentimentaux, enfin … voilà.
- Que faites vous dans la vie ?
- Je travaille au Ministère des Finances.
- Quelle est votre fonction exactement ?
- Heu… je suis Inspectrice du Trésor.
Il doit confondre avec les Impôts, c’est sûr.
- Pourquoi m’appeler maintenant, je veux dire à ce moment précis ?
- Heu … j’ai l’impression d’avoir gâché plusieurs années de ma vie et
j’aimerais évoluer.
- Quel âge avez-vous ?
- 28 ans.
- Pourquoi maintenant une psychanalyse ?
C’est bizarre, j’ai l’impression qu’il m’a déjà posé cette question. C’est quoi cette arnaque ? Il me teste ou il se fiche de ma tête ?
- Avant, je prenais ça en dérision mais un ami qui a lui-même suivi une analyse m’a dit que ça pouvait m’aider.
- D’accord. Pourquoi m’avoir contacté moi précisément ?
Oup’s ! Cette question, je ne l’ai pas du tout prévue. Je lui dis ce qui me passe par la tête à ce moment là car le principal, c’est de ne surtout pas hésiter car je veux le convaincre que je l’ai choisi lui, et non un psy au hasard dans l’annuaire.
- Heu … votre cabinet est proche de mon domicile et parce que je préfère être jugée par quelqu’un qui m’inspire confiance plutôt que par un inconnu.
- Bien. Avez-vous un numéro professionnel pour vous joindre ?
- Bah non car je ne travaille pas. Je suis encore à l’école.
Silence.
- Excusez-moi je n’ai pas bien compris. Vous êtes toujours à l’école ?
- Oui, à l’école des Inspecteurs du Trésor. - Je réponds sèchement, agacée de devoir me justifier.
- Parfait, je vous propose que nous prenions rendez-vous pour le lundi prochain à 18 heures. Je vous donne mon adresse.

Nous nous sommes dit au revoir en même temps. A cet instant, je prends la décision de ma vie pour rendre ma vie décisive. J’en suis intimement persuadée même si je ne peux pas imaginer dans quelle aventure fantastique je
m’embarque.

La mise en place du cadre analytique

Sept mai 2001. Je note cette date sur tous les éphémérides, carnets et pense-bêtes muraux que je trouve. Il est hors de question pour moi d’oublier ce rendez-vous primordial. Comment vais-je m’habiller ? Serai-je bien à l’heure ce soir là ? Il faudra peut être que je sèche les cours l’après-midi pour ne pas prendre le risque d’être confrontée à une grève surprise de RER – l’école des Inspecteurs du Trésor se trouve à Noisiel, en Seine et Marne. Bon, ne paniquons pas, il me reste une semaine pour préparer mon entretien.
Le jour J, je descends le boulevard Voltaire sur 300 mètres à partir de la place de la Nation et j’arrive à 17h50 chez celui qui n’est pas encore mon psychanalyste. Ni trop tôt et surtout pas en retard. C’est une chance d’habiter à seulement 15 minutes à pieds de chez lui. Je me suis faite belle, bien pomponnée comme si j’allais à un rendez-vous galant. Je veux faire bonne impression à Gérard Miller et sans doute au fond de moi, le séduire. Je passe la porte cochère d’un immeuble et au fond de la cour, j’aperçois sa maison. Un hôtel particulier avec des géraniums aux balcons et du lierre grimpant sur les murs. A travers l’une des fenêtres du premier étage, je distingue une bibliothèque avec de nombreux livres sur les étagères. Voilà un homme cultivé et amoureux des livres. Ce coup d’œil jeté rapidement me permet d’apprécier d’ores et déjà sa demeure. Je sonne à l’interphone et j’entends des
bruits de pas rapides en direction de la porte d’entrée. Une jeune femme aux cheveux longs m’ouvre et m’invite à gagner la salle d’attente. Son assistante sans doute, celle que j’ai eu la première fois au téléphone. Dans cette petite pièce surchauffée, une femme est déjà assise, captivée par sa lecture. Une patiente ? Une amie ? Une connaissance ? Non, certainement une patiente car logiquement dans une salle d’attente, on ne fait pas attendre ses amis. Je la scrute de la tête aux pieds et j’essaye d’imaginer ce que cette personne vient faire chez un psychanalyste. Est-elle mariée ? Non, elle n’a pas d’alliance. Est-elle déprimée ? Ni plus ni moins que les parisiens le matin dans le métro. En tout cas, elle n’a pas du tout l’air stressée et j’envie sa sérénité. Pour ma part, j’ai du mal à contrôler les tremblements de mon corps et mes brûlures d’estomac me font grimacer de douleur. J’ai la frousse.
Cinq minutes après mon entrée, la porte de la salle d’attente s’ouvre. C’EST LUI !!!!!!!!!!!! Je n’ose pas croiser son regard, de peur qu’il me demande de le suivre. Suis-je bête, je suis ici pour que justement il me demande de le rejoindre. La femme, sa patiente, se lève d’un pas décidé vers une autre pièce de la maison. Ce n’est sans doute pas la première fois qu’elle vient car elle semble bien connaître les lieux. Quel est son souci à elle ? Pfft … Après tout, ce n’est pas mon problème. A priori, elle ne me parait pas anormale et cela me rassure.
Je profite de ce moment
de solitude pour regarder tous les détails de ce lieu de transition. Sur le mur en face de moi est accrochée une affiche sous verre représentant une caricature de Jacques Lacan fumant un cigarillo en forme de vrille, le célèbre Punch Culebras de chez Davidoff. Ce portrait du charismatique psychanalyste m’interpelle. Lacan me regarde avec un air à la fois sérieux et facétieux. J’ai le sentiment qu’il veille sur les patients de son disciple. Je l’imagine en joueur d’inconscient avec la même attitude concentrée qu’un joueur d’échecs. Sur la table ronde placée au centre de cette pièce, une bougie odorante et des magazines d’actualité. Excellent, inutile d’acheter le Nouvel Observateur, Marianne ou encore le journal de Spirou, je peux les lire gratuitement. C’est une petite salle d’attente chaleureusement décorée. Si sa décoration reflète l’âme du maître de maison, je me dis que c’est un homme raffiné et cette qualité que je suppose chez lui m’enthousiasme. Mais après le calme de la contemplation, une tempête nerveuse m’assaille. Et s’il m’avait reconnue ! Je suis allée à Europe 1 il y a seulement quelques mois et avec un peu de chance, il est physionomiste. Il va donc croire que c’est de l’acharnement et qu’une nouvelle dédicace de l’un de ses ouvrages est ma seule motivation aujourd’hui… Et les lettres ! Il va faire le rapprochement et me saquer pour mon insolence envers lui. Mon cœur lâche.
Après un certain nombre de minutes qu’il m’est bien difficile de compter, j’entends
à nouveau des bruits de pas. J’ai tout à coup très envie de partir mais trop tard. Le maître des lieux vient déjà me chercher et m’accompagne jusqu’à son bureau, cette pièce qui deviendra très vite un refuge.
L’entretien dit préliminaire peut enfin commencer. Je suis assise en face d’un homme impénétrable au regard pénétrant. Un homme d’âge mûr au look post-adolescent. Il me fixe droit dans les yeux et j’ai du mal à soutenir son regard. Il me sait impressionnée. Je jette un coup d’œil rapide autour de moi, histoire de vérifier que je ne rêve pas. Oui, je suis bien assise en face de Gérard Miller, et non son sosie – si tant est qu’il en ait un -. C’est lui qui parle le premier, tout en vérifiant ma gestuelle maladroite et ma tête penchée vers le bas, cette tête de petite fille qui a fait une grosse bêtise et que son père va gronder. Quand il me dit « alors ? », j’ouvre une bouche ronde en avançant les lèvres, en écarquillant les yeux mais rien ne sort ; même pas un « heu… ». Puis je reprends mes esprits et une conversation à bâtons rompus s’engage alors, lui me posant des questions sur mon environnement familial, amical, professionnel et moi lui répondant avec beaucoup d’hésitations mais en essayant de maîtriser le plus possible ma parole pour ne pas faire de lapsus. Alors que je lui signifie l’un de mes symptômes, celui de me lasser de tout et de ne jamais rien approfondir, le psychanalyste me pose la question suivante : « dans ce cas, qu’est ce qui fait que vous ne vous
lasserez pas de la psychanalyse ? » Je lui réponds du tac au tac que c’est impossible que je me lasse de l’analyse car il est lui aussi en jeu et que s’il s’investit autant que moi, je n’ai pas le droit de lui faire perdre son temps. C’est un défi que je me lance et il doit me faire confiance, je ne le décevrai pas.
Cette première séance se termine enfin. Je suis délivrée pour le moment mais il souhaite me revoir la semaine d’après afin de continuer à « faire connaissance ». Au moment de le payer, je lui demande combien je lui dois. Il me répond sans hésitation que c’est à moi de lui remettre la somme que j’estime être convenable par rapport à mes revenus. Interloquée par cette attitude, je me plains auprès de lui timidement : « vous êtes un peu méchant quand même de ne pas me dire combien vous voulez ». Il me répond en souriant : « Non je ne suis pas méchant, votre prix sera le mien ». Décidément, tout ce que j’avais pu lire sur la cure psychanalytique n’est en rien similaire à ce que je vis en ce moment. Je pensais que le prix était fixé par le psychanalyste et que le patient n’avait pas son mot à dire. Avec mon cocontractant, c’est l’inverse. Je lui remets donc une certaine somme que je ne dévoile pas par discrétion. A ce sujet, il est important de souligner que les règles de l’analyse ne sont pas toujours figées. En effet, le tarif de la séance peut évoluer dans un sens ou dans l’autre au cours de la cure, pour s’ajuster aux aléas de la vie.
Après ce premier
entretien et une fois rentrée chez moi, je fais un bilan positif de cette séance. A aucun moment Gérard Miller m’a dit qu’il comprenait mon problème, qu’il pouvait m’aider à le résoudre le cas échéant ni même qu’il savait comment me guérir. Ca tombe bien, je ne suis pas malade. Je n’ai aucune assurance quant à sa compétence mais je lui fais confiance. Peut-être est-ce justement parce qu’il ne me promet rien.

Toute psychanalyse débute par des entretiens préliminaires pour cerner la problématique du patient et tester son désir d’entreprendre une analyse. Pour moi, trois entretiens en face à face ont été nécessaires pour que le psychanalyste se fasse une idée précise de mon cas et de la façon dont il va mener et guider mon analyse. Puis il estime enfin que je n’ai plus besoin d’un support visuel, de son regard qui me guide et me rassure.
Au bout de la quatrième séance, je me suis allongée sur son divan, une méridienne en velours rouge grenat…
Avant de continuer, j’ouvre une parenthèse : j’imagine que les plus soupçonneux d’entre vous me suspectent d’avoir eu l’audace de m’inviter sur le divan du psychanalyste le plus convoité de Paris, sans avoir véritablement besoin de m’engager dans une analyse. Une espèce de curiosité malsaine, une envie d’être admirée par les fans de cet homme médiatique qui n’auront jamais le culot de sonner à sa porte. Il est certain que j’ai ressenti beaucoup d’excitation à rencontrer chez elle une personnalité aussi éclectique et que cet
acte correspond à mon désir de faire des choses qui sortent de l’ordinaire. Mais il est impossible de duper le professionnalisme de celui qui m’a accueillie sur son divan. S’il avait senti que ma venue chez lui découlait d’une simple curiosité, il m’aurait gentiment éconduite dès la fin du premier entretien. La cure psychanalytique n’est pas une quête intellectuelle, une activité mondaine et le fait de vouloir mieux se connaître n’est pas suffisant. Lacan lui-même décourageait les gens qui souhaitaient approfondir leur « moi ». Pour pouvoir suivre une analyse pendant des années, régulièrement deux fois par semaine, il faut véritablement éprouver une souffrance qu’il n’est plus possible de gérer seul. On peut jouer la comédie pendant quelque temps mais le dispositif de la cure analytique est tel que, à un moment donné, plus aucun réalisateur ne nous propose de rôle. Nous devons donc accrocher nos habits de scène sur un cintre et enfiler nos guenilles aux poches remplies de souvenirs et d’affects. A partir de la seconde même où je me suis allongée sur le divan, je n’avais plus rendez-vous avec l’homme public mais avec le psychanalyste.
Les premiers temps de mon analyse me déconcertent beaucoup. Je parle de moi, de mon passé, de mon présent mais toujours dans une optique de discussion alors qu’il s’agit la plupart du temps d’un monologue. Je me livre à quelqu’un qui ne dit rien de lui et de ses sentiments. C’est à moi d’imaginer les réactions de mon analyste, de les
interpréter sans savoir au bout du compte si j’ai raison ou tort. Cette « neutralité bienveillante » a pour fonction de me laisser tout supposer. Je prête à mon analyste une palette de réactions qui ne sont autres que les fruits de mon imagination.
Qui plus est, mon psychanalyste ne me pose aucune question pour m’amener vers tel ou tel chemin. Pendant très longtemps, j’ai attendu de sa part une remarque, une approbation ou bien un désaccord. J’émettais des hypothèses pour l’entendre me dire « oui c’est ça » ou « vous avez tort de penser ça » etc. Mais ce n’est pas le rôle d’un psychanalyste. Un psychanalyste est quelqu’un qui prend acte de ce qui arrive à son patient, tel un greffier. Il n’est pas là pour le juger, pour lui dire si ce qu’il fait est bien ou mal et encore moins pour lui donner le moindre conseil. Il n’y a pas de rapport d’affectivité entre l’analyste et l’analysant. Ce n’est ni un ami, ni un parent, ni un confesseur. C’est le témoin d’une mise à nu. Le bureau de l’analyste est un endroit où l’on peut déposer ses valises et les ouvrir en sachant que leur contenu ne sera jamais divulgué, jamais moqué. Les propos tenus en analyse peuvent s’apparenter aux confidences avouées à un homme de foi. La grande différence est que l’analyste, par son écoute et sa neutralité bienveillante, accompagne son patient, le guide et lui assure un cadre respectueux de l’intime. Il n’a pas à absoudre et à réhabiliter l’individu de ses fautes passées. La psychanalyse ne se
place pas dans un ordre moral où les fautes sont à avouer mais elle s’occupe des non-dits qui sont à découvrir. J’ajoute, en outre, que si à l’occasion de la confession, le fidèle dit au religieux tout ce qu’il sait, le patient quant à lui, dit au psychanalyste non seulement tout ce qu’il sait mais aussi tout ce qu’il ne sait pas. Et ce que le patient ne sait pas, l’analyste va le découvrir au travers des lapsus, des rêves, des tics, des répétitions, des silences etc.
Le psychanalyste s’intéresse au langage, certes, mais il n’est pas pour autant un linguiste. L’analyste s’attache beaucoup plus au moment où la parole bute, c’est-à-dire lorsque le patient bégaie, balbutie, hésite.
Le greffier de l’âme repère ce que nous avons de singulier, de plus spécifique en nous. La pratique de la psychanalyse touche un univers, l’inconscient, qui ne cesse de se dérober comme si ce dernier voulait rester libre. Et les lapsus sont là pour nous rappeler que l’on n’échappe pas à son inconscient et que celui-ci réapparaît à notre esprit, souvent par des moyens détournés et toujours à notre insu.
J’ai souvent reproché à mon thérapeute de me laisser toute seule, de ne jamais me parler et j’en concluais donc qu’il ne m’écoutait pas puisqu’il était incapable de me dire ce que je voulais qu’il me dise. Mais pour écouter quelqu’un et l’entendre, il faut savoir se taire et ne pas interférer dans sa parole. Très souvent, on peut remarquer dans une discussion amicale, par exemple, que
l’autre nous coupe très rapidement la parole pour dire des choses comme « oui et moi ceci … et moi cela … ». Qu’est-ce que l’autre a vraiment entendu de notre discours ? Certainement pas grand-chose car trop occupé à se concentrer sur ce qu’il va nous répondre. Etre entendu, être écouté, cela n’a pas de prix et seule l’expérience analytique est à même de le prouver.
Il est vrai que le psychanalyste a la réputation d’être peu bavard. La raréfaction de sa parole est proportionnelle à l’effet attendu de son silence. Ce que dit l’analyste est d’autant plus précieux que c’est rare. De même, la réserve de ce dernier ne retranche en rien de sa présence, et son silence ne l’empêche pas de poser les actes qui lui sont spécifiques. La ponctuation, le soulignage, l’invitation à poursuivre ne nécessitent pas toujours la parole mais témoignent dans tous les cas de son attention constante.
Si la séance d’analyse est la majeure partie du temps un soliloque, le mythe du psy silencieux n’existe que dans nos imaginaires. Mon analyste est un être parlant. Si si je vous assure, il lui arrive d’émettre des sons et j’arrive assez vite à décrypter son dialecte. C’est quelqu’un de très érudit mais paradoxalement, il ne connaît qu’un seul mot de vocabulaire : « oui ». Le reste du temps, il utilise le fameux « hmmm ». L’avantage, c’est que ce petit mouvement de la glotte lui permet de réagir à mes paroles sans ouvrir la bouche. Petit dictionnaire de ces onomatopées : il y a le « hmmm » après
un silence un peu trop long de ma part et qui signifie « oui, je t’écoute ». Il y a le « hmmm » approbateur pour me faire comprendre qu’il acquiesce ce que je viens d’énoncer. Il y a le « hmmm … hmmm… », plus long que les autres qui témoigne de son soutien pendant des séances douloureuses. Enfin, il reste le « hmmm ! » qui me fait beaucoup rire car il sort au moment même où mon psy me remet gentiment à ma place d’analysante. Au lieu de me dire « ma cocotte, tu ne m’auras pas, j’espère que tu as bien compris que c’est moi qui décide comment doit se dérouler une analyse », il m’interpelle par son « hmmm ! ». Mais pour être plus sérieuse, ce son a une signification importante : il me permet de m’interroger sur ce que je viens d’énoncer.
De la même manière, je réussis peu à peu à déchiffrer son sourire quand il me salue en fin de séance. Il y a le sourire de compassion « je suis avec toi, je ne t’abandonne pas », le sourire de satisfaction « c’est très bien, séance fructueuse » et le sourire de défi « tu veux m’affronter mais je ne rentre pas dans ton jeu ». Sur ce point, la séance d’analyse ne diffère pas de la vie courante puisque deux personnes peuvent communiquer entre elles par le simple regard ou un timide mouvement de lèvres. Tiens, en écrivant ces quelques lignes, je me rends compte que pour traduire ses « hmmm », j’utilise le tutoiement. Certainement une manière pour moi de me rapprocher de lui en nous plaçant dans un rapport ami/amie.
Des bruits de toute
nature viennent également s’ajouter aux interventions parlées et m’indiquent que mon analyste est attentif et qu’il souhaite me faire réagir à telle ou telle de mes remarques. Je n’irai pas jusqu’à dire que ce sont des borborygmes, mais ces bruits proviennent des raclements de gorge et des salivations de mon psy quand il boit, soit une infusion de grand-père, soit un verre de lait comme les enfants. Ironique ? Non, juste un tantinet moqueuse.
Un léger toussotement de sa part ou le tapotis du crayon sur son bureau peut également témoigner de sa présence.
Mais mon analyste n’est pas en reste. Il procède de la même manière lorsqu’il m’invite à m’allonger sur le divan. En effet, il capte le moindre signe de ma part et ces indices lui permettent d’avoir une idée sur l’atmosphère de la future séance. Par exemple, si je l’accueille avec un large sourire, il est probable que mon humeur est au beau fixe et que la séance se déroulera dans le calme. A contrario, si je me lève du siège, tête baissée pour éviter son regard, c’est que quelque chose ne va pas. Enfin, il peut aussi m’arriver de passer à côté de lui en lui donnant un petit coup de coude dans son abdomen musclé – rires. Dans ce cas, j’annonce la couleur que je suis ici pour me fritter avec lui. Bien sûr, je joue quelque fois avec cela pour le surprendre et ne jamais être là où il m’attend. Un sourire radieux peut être parfois très mesquin et hypocrite. De même, la lippe boudeuse et la voix frondeuse en début de séance
peuvent rapidement être balayées par un sentiment harmonieux ressenti après un silence. Toute attitude adoptée sur le divan n’est jamais sans enseignement pour le psychanalyste. Il m’a souvent fait ce reproche de jouer au chat et à la souris, d’être un sphinx. Je suis toujours évasive dans ma vie alors je ne vois pas pourquoi je serai différente en séance. En tout cas, je le reste dans les premières années d’analyse jusqu’au moment où je comprends qu’il est toujours préférable de dire franchement les choses plutôt que de contourner la vérité.

Une psychanalyse est encadrée par des règles que nous avons acceptées, mon psy et moi, au début de mon analyse. Ces règles n’ont pas toujours été suivies mais dans tous les cas à mon initiative. La première de ces conventions et non des moindres, c’est de tout dire, sans faire de tri entre ce qui est important et ce qui l’est moins. Je dois donc exposer tout ce qui me passe par la tête en essayant de ne pas me censurer, de ne pas juger les images ou les mots qui sortent de ma bouche. Je me souviens d’une séance au cours de laquelle mon analyste me demande quelles sont les personnes connues que j’admire. Instinctivement, je réponds les politiques car c’est vrai que le destin de nos hommes politiques me fascine depuis mon adolescence. Bien évidemment, et qui connaît un peu les passions du citoyen Miller peut aisément deviner sa question suivante : « qui, comme hommes politiques ? » Je le vois venir à cent à l’heure. Veut-il
connaître ma couleur politique ? Bleue, rose, rouge ? A-t-il réellement oublié la lettre que je lui ai envoyée et dans laquelle je disais être de droite ? Dans le doute, j’évite de me laisser piéger par sa question pour ne pas prendre le risque de me faire mal voir de lui dès nos premiers échanges. Je décide donc de citer deux hommes de droite et deux hommes de gauche pour noyer le poisson. Je précise le nom des hommes que j’admire réellement soit pour leur esprit brillant, soit pour leur détermination. Juppé et Bayrou à droite, Fabius et Delanoë à gauche. Il me répond par un « hmmm » laconique.
A l’occasion d’une autre séance où ce thème fait une nouvelle fois référence à mes préoccupations du moment, je lui indique que j’ai adhéré à un parti politique à 18 ans. Sautant sur l’occasion, il m’interroge sur ce parti en question. Encore une fois, je me méfie et bifurque pour ne pas me sentir obligée de répondre à sa demande. Cela donne quelque chose comme ça.
- Ca ne vous regarde pas et même si je vous le dis, ça ne fera pas avancer le schmilblick.
- Je vous rappelle que le but de l’analyse est de tout dire.
- Peut-être, mais vous m’avez dit aussi que je peux parler de ce que je veux et la conversation est close. Même sous la torture, je ne vous le dirai pas de toute façon.
Il n’insiste pas et lève la séance estimant sans doute que cette résistance cache quelque chose mais que rien ne presse pour la découvrir.

La politique n’est bien sûr pas le seul
sujet que j’aborde au cours des premières séances d’analyse. Je lui parle également de mon contexte familial et social et je ne manque jamais une occasion de me dévaloriser en étant souvent très dure avec moi-même. Je lui annonce qu’il ne doit pas s’attendre à des réflexions abouties de ma part car j’ai le QI d’une truite. Mes dévalorisations sont constantes et elles m’empêchent de m’exposer et de trouver ma place au sein de la société mais aussi sur le divan.
Je me contente donc pendant les deux premières années d’analyse de raconter mon quotidien, mes amis, mes amours, mes emmerdes mais en restant superficielle, ne cherchant pas à établir un lien entre mon passé et mon présent. Je survole mon histoire, je cite les évènements sans vraiment y prendre part, c’est-à-dire sans les revisiter. Je ne franchis jamais la porte de mes émotions. Je suis comme anesthésiée, digne témoignage d’une résistance à l’analyse.
Néanmoins, au fur et à mesure de l’avancement de mon travail analytique, je perçois un timide changement dans le contenu des séances. En effet, plus l’analyse progresse et plus les séances sont construites. Je saute moins du coq à l’âne et lorsque j’énonce une idée, je la développe alors qu’avant je considérais que ma phrase suffisait à elle-même pour éclairer le fond de ma pensée. Cette fois, je laisse une porte ouverte à mes réflexions pour qu’elles puissent vivre et évoluer. Je constate ce changement grâce à mes notes inscrites sur un cahier d’écolier après
chaque entretien. Les premiers temps, une page me suffit pour relater l’ensemble de la séance, les attitudes de mon psy, mes propos, mes colères, mes états d’âme. Puis très vite, deux pages s’avèrent nécessaires pour la couvrir. Le fait de retracer par écrit mes entretiens me permet de prendre du recul par rapport à ce qui s’est dit, à envisager les choses autrement. Même si les séances sont trop courtes à mon goût – quinze minutes en moyenne -, je sais que la scansion, c’est-à-dire la liberté que prend l’analyste d’interrompre la parole du patient en un certain point, est toujours décidée à bon escient. Des séances de courte durée peuvent paraître frustrantes, certes, mais l’avantage, c’est que chaque minute passée sur le divan a du sens.
Il y a une thèse qui dit que le patient ne doit rien savoir de son thérapeute pour laisser le dispositif de la cure analytique, le transfert entre autres, se mettre en place sans interférence. Cette règle, je ne l’ai jamais suivie car si j’ai entamé une analyse avec précisément Gérard Miller, c’est que je savais certaines choses de lui. Ce sont les éléments de sa personnalité qui ont déterminé mon choix. Curieuse de nature avec une âme de détective, tout ce qui se rapporte à mon analyste ne m’échappe pas.
En novembre 2001, il publie chez Stock une fiction autobiographique intitulée Minoritaire. Je m’empresse de l’acheter le soir même de sa parution et je dévore les premières pages d’une traite, amusée par ses diverses anecdotes
enfantines. Je suis stupéfaite par l’estime qu’il a de lui enfant. Ce n’est pas la modestie qui l’étouffe mais au moins, il a conscience de ce qu’il vaut. Puis à la page 125, je m’arrête net. Je ne souris plus et les larmes me montent naturellement aux yeux. Cette phrase, « Depuis le décès de notre mère (j’avais alors quinze ans), il était avec mon père mon principal soutien.» me glace le sang. Je découvre alors qu’il lui est arrivé la chose la plus terrible pour un enfant, perdre son père ou sa mère. Je n’arrive pas à continuer sereinement la lecture de ce livre. Je me projette dans l’enfance de mon analyste et je réalise que son engagement à seize ans dans les Jeunesses communistes est peut-être la solution qu’il a trouvée pour supporter son sentiment d’injustice et sa colère. L’essentiel pour lui à ce moment là est sans doute d’avoir l’esprit, l’âme, le cœur et le corps occupés à combattre les injustices pour ne pas se laisser envahir par sa propre douleur. Et comme la perte d’un parent est un drame inconsolable, ses convictions ne l’ont jamais quitté même s’il est plus calme aujourd’hui qu’à vingt ans. Ce n’est pas la haine qui le guide mais la souffrance. Ses indignations jugées parfois excessives sont à la mesure de sa douleur. Homme sensible, ses combats lui viennent du cœur.
Sa propre analyse confirme mon intuition que c’est un homme capable de recevoir la souffrance de ses patients et je suis rassurée d’apprendre que comme moi, il s’est retrouvé jeune adulte
suspendu en l’air sans perspective d’avenir à moyen ou long terme. C’est une fêlure chez lui qui me touche tout particulièrement et je suis certaine qu’il va pouvoir me comprendre et m’aider à y voir plus clair dans cet océan marécageux dans lequel je navigue depuis toujours. L’analyste n’est pas un sujet neutre, sans problème, sans souffrance, sans faille et même sans sentiment. Je dirais même plus, ce n’est en aucun cas un sujet exemplaire sans fausse note. Ni modèle, ni Dieu, ni maître, le psychanalyste est un être humain.
La séance d’analyse est un lieu coupé du monde. L’espace est restreint, le temps est suspendu, le regard est supprimé, l’action est interdite. Aussi, la situation analytique me pose des problèmes dans la mesure où mes relations avec les autres reposent sur un mode de duel, de jeu. Je provoque l’autre pour obtenir du répondant et ainsi me mesurer à lui. Certainement dominatrice, ma vie est un rapport de force continuel. Quand je réplique à quelqu’un et que je fais du rentre dedans, le but est que cette provocation produise son effet.
En séance, aucun duel n’est possible. Mon analyste me laisse toute seule me dépatouiller avec mes humeurs mais me fait de temps en temps remarquer, toujours à bon escient, que ma mauvaise humeur a toujours un lien avec le présent. Par exemple à l’approche de ses vacances, c’est toujours la même rengaine qui se répète, réglée comme du papier à musique. Je ne viens pas à mes séances et lorsque je fais l’effort de me
déplacer, je boude, je ne parle pas et j’agresse verbalement mon analyste. Il me laisse tomber pendant SES vacances. Très bien, il va payer pour cet abandon. Il me résiste. Parfait, j’aurai le dernier mot quand même. Mon psychanalyste ne pourra jamais faire ce qu’il veut de moi, je me défendrai jusqu’à mon dernier souffle.

Même dans la situation analytique, je ne laisse personne être le maître tout puissant. Telle une forteresse assiégée – dixit mon psy -, je reste vigilante afin de parer à la moindre attaque de sa part. Mais est-ce vraiment judicieux de le considérer comme un ennemi ?

Mon analyse n’est pas de tout repos … surtout pour mon psy

« Tu as un fichu caractère » pestait mon père. « Tu feras ta révolution quand tu auras dix-huit ans » me répétait ma mère. Inutile de vous en dire plus. Aujourd’hui encore, je suis davantage chipie que sage, plus revendicative que résignée, bien plus déterminée que défaitiste. Enfant, quand je ne voulais pas obéir à un ordre que me donnaient mes parents ou écouter leur conseil, je me postais devant eux, les bras croisés bien hauts sur le corps en fronçant les sourcils et je leur disais d’une traite : « laissez-moi vivre ma vie ! » En éructant cela, j’avais tout dit et à l’âge de cinq ans, je voulais déjà décider seule de ce qui était le mieux pour moi. Même si au bout du compte je reconnaissais que mes parents avaient raison de me montrer le bon chemin, j’exigeais que cela vienne de moi. Quelque part, j’avais
dans l’idée que je devais faire confiance à mon intuition et à ma perspicacité, certainement plus développées chez moi que chez les autres.
Habitée par un esprit de contradiction, je considère que l’espace dans lequel j’évolue est une arène et que les gens qui m’entourent sont mes partenaires de jeu ou mes adversaires. Etrangement, les femmes sont toujours mes alliées, mes complices et les hommes mes contradicteurs. C’est plus fort que moi. J’aime provoquer les hommes pour les faire réagir, les tester et par la même occasion me faire remarquer d’eux. J’éprouve même de la jouissance quand il m’arrive de défier un homme qui me résiste. Cela me stimule. En analyse, je n’ai pas changé de comportement quitte parfois à pousser le bouchon un peu loin. Ce n’est pas non plus n’importe quel bonhomme qui se trémousse derrière mon dos. C’est le célèbre Gérard Miller. En l’espace de quinze minutes, il peut me séduire, m’agacer, me ravir, me glacer, m’exaspérer, m’enchanter, me lasser, me faire sourire. Il est à la psychanalyse ce que Rémy Bricka est à la musique : un homme orchestre.
Mon analyste a fait preuve d’un sacré sang froid devant mon insolence. Je pense avoir tout essayé avec lui et sa maîtrise de lui-même n’a jamais cessé de m’étonner. Je ne doute pas néanmoins que ces situations « conflictuelles » l’ont fatigué même si les clashs sont devenus moins systématiques au fur et à mesure des années d’analyse. Il m’a laissé le temps de comprendre toute seule que le bras de fer
que j’organisais en séance en était réduit à chaque fois à un duel entre ma main gauche et ma main droite. A aucun moment il n’est intervenu dans ma provocation. Le seul reproche qu’il m’a fait, c’est de l’envoyer un peu trop souvent « bouler » pendant les séances.
Dans tout jeu, il y a des règles. Dans une cure, c’est la même chose. Mon premier manquement à la règle psychanalytique concerne mon attitude sur le divan. Je n’ai pas le droit de me retourner et j’ai beaucoup de difficulté à garder cette position allongée alors que mon analyste est bien installé dans son fauteuil derrière moi, les pieds posés négligemment sur son bureau. Cette situation me parait tellement incongrue que je n’accepte pas immédiatement et sans mal cette règle. J’ai envie de le regarder, de m’imprégner de son visage et de ses mimiques. Je me retourne donc instinctivement pour vérifier ce qu’il manigance et dès qu’il me fait signe de tourner ma tête dans l’autre sens, je lui rétorque avec mauvaise foi que mon cou est vissé sur un ressort et que je n’arrive pas à rester tranquille. Je suis comme Zébulon du manège enchanté : tournicoti, tournicoton. Mais aussitôt que mon regard croise le sien, j’ai le sentiment qu’il me fait les gros yeux et je reprends aussitôt la position. Dans ces moments là, il me fait penser à mon père dont je craignais, enfant, le regard réprobateur. Mon psy représente alors l’autorité parentale et je ne moufte plus. Puis un jour, alors que je regarde le tableau en face de
moi, je m’aperçois que je vois mon analyste dans le reflet du miroir ornant le tableau. Je suis morte de rire lorsque je lui annonce que désormais, je ne me retournerai plus puisqu’il n’est plus invisible à mes yeux. Il répond par un « hmmm » agacé et me demande de continuer la séance. Je pousse même l’insolence encore plus loin en exigeant de lui qu’il se cale autrement dans son fauteuil afin que sa tête soit bien cadrée dans le miroir. Malheureusement, il ne s’exécute pas.
Je me suis sentie réellement libre, sans épée de Damoclès au-dessus de ma tête le jour où j’ai finalement admit que ne pas voir mon analyste était une condition essentielle de l’analyse. Cela m’a énormément aidée à me confier sans honte et sans avoir besoin de baisser les yeux devant lui. La position allongée a cette vertu qu’elle permet la décontraction du corps et de fait, la libre circulation de la parole et des émotions. Un laisser aller nécessaire pour ne rien maîtriser et lâcher prise.

Mon psychanalyste m’attend chaque semaine deux jours à la même heure. Venir à ces deux séances programmées est souvent une corvée. Il est vrai aussi que je ne supporte pas la routine et les choses prévues à l’avance. J’ai le sentiment de n’avoir que des devoirs envers l’analyste et jamais de droits. C’est faux : le seul droit qui m’est offert, - à part celui de tout dire - et non des moindres, c’est d’arrêter l’analyse. Sans en arriver jusqu’à là, j’ai essayé je ne sais combien de tactiques pour éviter
toutes ces contraintes liées à la régularité de la cure, avec à chaque fois une nouvelle pirouette.
- Avant de commencer, je dois vous prévenir que je ne pourrai pas venir à ma séance de vendredi.
- Bon, je regarde quand est-ce qu’on peut se voir un autre jour. Le jeudi par exemple ?
- Ca tombe mal car jeudi, je ne peux pas non plus.
- Hmmm, quel est cet empêchement ?
- Vous n’allez jamais me croire mais aujourd’hui je ne connais pas ce contretemps mais demain je le connaîtrai… bon d’accord, je vous dis la vérité : je n’ai pas envie de venir à ma prochaine séance.
- Bon, expliquez-moi un peu ça.
J’évoque donc ma difficulté de toujours me sentir obligée de parler alors que je préfère garder le silence. Mon analyste m’explique que l’essentiel n’est pas d’avoir un discours élaboré, châtié ni même intéressant en séance. Je dois lui dire tout ce qui me traverse l’esprit sans censure, sans honte, sans gêne. Je comprends sur le coup sa demande et j’accepte cette règle de la périodicité mais pour un temps seulement. Comme dit ma mère, je comprends vite mais il faut m’expliquer longtemps.
Chassez le naturel, il revient au galop. Je ne peux m’empêcher d’inventer des combines pour ne pas respecter le rythme des séances fixé par Môssieur l’analyste en chef ! Quand je décide – unilatéralement - de ne venir qu’une seule fois la semaine d’après, j’ai dans l’idée qu’il acceptera la situation sans rechigner. Je tente mon coup une première fois. Ca ne passe pas. Il
me rappelle que les deux séances sont maintenues et que je ne dois pas commencer à discuter sur tous les points. Ce n’est pas mon style !
A la deuxième séance, je reviens à la charge.
- Comme vous avez beaucoup insisté l’autre jour, je suis d’accord pour vous voir deux fois la semaine prochaine … une fois dans la salle d’attente et une fois dans votre bureau – je suis morte de rire en imaginant sa tête. Non mais c’est parce que j’ai une thèse : trop de séances tuent les séances.
Silence.
- J’étais sûre que vous seriez d’accord.
- Ecoutez, je suis un psy très souple mais les séances existent et ce n’est pas à vous analysante de décider selon vos humeurs.
- Bon, je cède mais on ne se voit pas lundi comme d’habitude.
- Pourquoi ?
- Je serai à Bruxelles.
- Pour le travail ?
- Non, domaine privé !
- Quelles sont pour vous les limites du domaine privé ?
- C’est un domaine sans intérêt pour l’analyste. Aller à Bruxelles ne me pose pas de problème car je n’ai pas le couteau sous la gorge contrairement à d’autres moments comme par exemple lorsque l’on me force à aller à certaines séances !
- Hmmm !
La semaine d’après a été une semaine comme les autres : deux rendez-vous notés dans nos agendas, deux rencontres effectives.
Je n’ai pas simplement mauvais caractère. Je suis un peu moqueuse également. Même si j’aime beaucoup mon psy, une envie de le taquiner me chatouille. Surtout que je sais qu’il a beaucoup de répondant et j’espère
toujours que son rôle de psychanalyste sera mis de côté pendant quelques minutes pour qu’il s’amuse avec moi. Je n’ose pas vraiment faire de l’humour comme raconter des histoires drôles car il n’y a rien de plus humiliant que de rire seule de ses blagues. Alors je balance quelques vacheries comme par exemple : « je ne fais jamais de cauchemar sauf quand je rêve de vous ! »
D’autres vannes suivent : Il me fait répéter un mot qu’il n’a pas entendu et je lui dis du tac au tac que s’il est sourd, il doit brancher son sonotone. S’il me propose un énoncé que je n’ai pas envie d’entendre, je lui demande de parler en français la prochaine fois car je ne capte rien à son dialecte. Bien sûr, j’ai conscience que je suis de mauvaise foi la plupart du temps mais quand il n’y a pas de répondant à mes attaques verbales, ça m’énerve. J’ai souvent eu le dernier mot avec lui en quittant précipitamment son bureau, sans oublier de claquer la porte. Disons que mes sorties éclairs en milieu de séance signifient deux choses. D’une part, je ne supporte pas que mon psy reste lui-même, impassible à mes effets de manche alors que je l’invite à se divertir avec moi. Et d’autre part, en partant précipitamment de la séance, cela m’évite d’aborder des sujets sérieux, douloureux mais au combien nécessaires pour avancer dans l’analyse. Résistance quand tu me tiens !
Les vannes ne fonctionnant pas avec mon analyste, j’essaye autre chose pour que notre relation évolue. En effet, lorsque j’ai su en tout
début d’analyse qu’il n’y avait aucun rapport d’affectivité entre un psychanalyste et son patient, je me suis dit qu’avec moi, ça serait différent. Mon analyste est un homme plutôt séduisant et je ne suis pas insensible à son charisme et à son sourire enjôleur. La drague n’est pas mon truc mais à deux reprises, je lui ai fait comprendre à demi-mot qu’il ne me déplaisait pas.
- Je suis très en colère contre vous, très déçue. Figurez-vous, beau papa, que vous ne m’avez même pas souhaité mon anniversaire aujourd’hui. C’est dingue ! Cela dit, si ça doit vous écorcher le bec de lièvre, surtout ne me dites rien ... Ha je sais ! En fait, vous avez un cadeau pour moi !
Je me retourne et il me fait les gros yeux.
- C’est quoi, c’est quoi ????
- Bon, allez-y maintenant, dîtes moi plutôt ce qui vous préoccupe en ce moment.
- Je sais ! C’est un bisou. C’est trop gentil m’sieur et j’accepte … Quoi ? Plus si affinités ?
Pas de réponse de sa part.
- Allez, entrez dans mon jeu, c’est ma journée aujourd’hui donc rigolez avec moi.
- Qu’y a-t-il de spécial aujourd’hui ?
- Bah ! C’est mon anniversaire. Pfft ...
- Comment ça va se passer ?
- Apéro, entrée, plat, dessert.
- Et à part cela ?
- Le café. J’ai oublié le café… Bon, d’accord, j’ai du mal à être sérieuse aujourd’hui car je viens de me taper un gros délire avec une copine.
- Oui, de quoi avez-vous parlé ?
- Bah, c’était une discussion de jeunes mais vu votre âge, vous ne pouvez pas
comprendre ! Bye bye, je vous laisse.
Je me lève d’un coup.
- Non, vous vous rallongez.
Rien n’y fait, il ne me laisse pas l’embarquer dans mon délire. Une autre fois que je n’arrivais pas à parler sur commande et comme il insistait lourdement en me pressant avec ses hmmm… hmmm…, j’ai pipoté un cauchemar. Pardon monsieur Miller, je vous ai menti mais c’est le seul bobard que je vous ai raconté.
- J’ai fait un cauchemar cette nuit à cause de vous. Mais si je vous le raconte, ça va vous faire de la peine… Ok, je vous le raconte. On était en séance, tout se passait bien et puis tout à coup, vous vous êtes mis à pleurer. Alors inquiète, je me retourne en ne comprenant pas votre réaction car je n’ai rien dit qui aurait pu vous froisser. Puis en vous voyant, j’ai eu une vision d’horreur. Vous vous regardiez dans le miroir et en l’espace de cinq minutes, vous aviez pris 35 ans et donc, vous étiez un vieillard hideux de 90 ans. Le problème, c’est que vous aviez les yeux bleus mais c’était forcément vous car personne n’est entré dans le bureau.
- Que pensez-vous de ce rêve ?
- Mais non, ce n’est pas un rêve, c’est un cauchemar !!! Je suis avec un psy plutôt sexy et bien de sa personne et cinq minutes après, je me retrouve avec un vieillard. Imaginez un peu l’arnaque pour moi ! En plus, j’ai calculé qu’à 90 ans, vous alliez m’abandonner très vite.
Cette dernière phrase dite sur le moment est l’occasion pour lui d’intervenir sur le thème de l’abandon. En fait,
j’étais partie en début de séance pour meubler car je n’avais pas envie de parler de moi et il me renvoie la balle très habilement en soulignant mes propos. Comme quoi, tout ce qui se dit en analyse a son importance et peu importe la vérité des faits. Ce qui compte, c’est le fantasme qui se niche derrière ce faux cauchemar.
Toutes ces séances au cours desquelles je ne souhaite pas prendre mon analyse au sérieux sont tout à fait normales et c’est le principe même de la résistance. On assure au psy qu’on a tout dit mais lui sait qu’on a dit tout ce qu’on veut bien lui dire. Il y a des choses qu’on veut taire par pudeur, par honte, par peur. Un sujet est rarement épuisé et lorsque je le tais, c’est parce que je me trouve au pied d’un obstacle et que j’ai peur de le franchir. Pas à cause de l’effort que ça représente mais à cause de ce qu’il y a derrière. L’analyse, ce n’est pas de dire ce qu’on n’a jamais dit à personne ou ce qu’on sait, mais c’est de dire ce qu’on ne sait pas. C’est quelque chose qui se situe entre les lignes, écrit à l’encre sympathique et qui va se dévoiler petit à petit au contact de phénomènes comme les lapsus, les silences, les actes manqués. La difficulté propre à tous les névrosés, c’est que nos symptômes sont suffisamment handicapants pour que nous souhaitons nous en départir mais suffisamment satisfaisants pour que, dans le même temps, nous en tirions quelques bénéfices auxquels nous ne sommes pas toujours prêts à renoncer. C’est pour cette
raison que le névrosé est sans cesse tiraillé entre l’envie d’aller mieux et le soulagement qu’il a de souffrir. Si je reste également silencieuse, c’est que je m’imagine que mon psy sait tout, qu’il peut deviner ce qui se cache dans les moindres recoins de mon âme, ce qui se joue dans les tréfonds de mon inconscient. Aussi, je me contente de rester évasive. Le psychanalyste entend cette résistance et son rôle est de le faire remarquer quand cette résistance se prolonge et qu’elle empêche l’analyse d’avancer. Surtout lorsque son patient ne se déplace même plus à ses séances, comme ça été mon cas à plusieurs reprises. Au début de l’analyse, ce dernier m’appelait pour me demander ce qui se passait. Puis au fur et à mesure de mes « échappements », il me laissait dans mon coin et attendait que je revienne de moi-même aux séances. Après des hésitations, je lui envoyais un mail pour lui demander si j’avais toujours ma place chez lui et qu’il ne devait pas m’abandonner. Il ne m’a jamais laissée tomber mais a toujours voulu mettre en évidence que c’est moi qui glissait toute seule du divan.
Le bureau de l’analyste est un lieu propice au laisser aller, au laisser dire et même au laisser taire. Mais, ce n’est pas un endroit où le laisser faire est admis. Un jour pourtant, j’ai franchi cette limite en n’imaginant pas frôler de peu l’exclusion.
Quelque temps avant cette séance, mon analyste s’agite sur son fauteuil. Il lit son journal, envoie des textos, s’amuse avec son PALM
PILOTE. Bref, il se comporte comme si je n’existe pas et cela m’agace profondément. Je ne le paye pas pour qu’il utilise le temps de ma séance à sa guise. Je rumine ma colère qui va bientôt éclater. Bien évidemment, sa neutralité bienveillante demeure mais je suis trop énervée pour avoir un jugement sensé. C’est une tactique des psychanalystes lacaniens. Les lacaniens privilégient l’effet de surprise. On ne sait jamais si l’analyste va être ou non de bonne humeur. Il peut rester totalement muet ou se montrer chaleureux. Pour provoquer une réaction de son patient, il fait en sorte de se comporter d’une manière inhabituelle afin que son patient s’interroge : « mais que me veut mon analyste ? » En se questionnant sur le désir de son psy et en émettant des hypothèses, le patient révèle en fait ses propres fantasmes et désirs qui vont alors pouvoir être analysés. Tout cela, je le comprends mieux aujourd’hui et je me suis assagie. Mais dans les premières années de ma thérapie, toute manifestation désagréable de la part de mon psy comme par exemple la lecture d’un magazine pendant ma séance me fait sortir de mes gonds. Asseyez-vous, c’est chaud !
A peine allongée sur le divan, je sors un journal et je le feuillette. Je me tais.
- Oui, j’attends que vous me parliez.
- Cela ne vous dérange pas que je lise ?
- Vous posez votre journal et vous me dites ce qui se passe.
- Alors là, je déteste qu’on me parle sur ce ton, je me tire.
Je me lève, furieuse.
- Vous
regagnez le divan immédiatement.
- Pardon ?
- Vous regagnez le divan tout de suite !
Je me rallonge en croisant les bras en signe de situation bloquée.
- J’ai horreur qu’on me donne un ordre.
- Vous êtes prête à parler maintenant ?
- Et vous vous êtes prêt à m’écouter ?
- Allez-y, dites moi ce qui vous arrive.
- Non, je n’ai rien à dire … et puis si, j’avais quelque chose à vous dire l’autre jour mais vous ne m’avez pas écouté, vous avez loupé le coche avec moi, dommage pour vous. Et puis je ne compte plus me déplacer chez vous. Je vais vous envoyer mes pensées sur cassettes comme ça, vous les écouterez quand vous aurez un moment, en bruit de fond, en prenant votre bain par exemple. Rassurez-vous, vous serez payé car y’a que ça qui vous intéresse chez moi. J’avais un message à vous faire passer, j’espère que vous l’avez reçu. Sur ce, je m’en vais car j’ai mieux à faire.
Il me dit calmement.
- Quand est-ce qu’on peut se revoir cette semaine ?
- On a déjà prévu de se voir demain mais ça aussi vous l’oubliez très vite.
Au moment de le payer, je ne lui glisse pas les billets dans le creux de sa main comme d’habitude. Sans réfléchir, je jette violemment les billets à terre, à ses pieds, en exigeant de lui qu’il les ramasse. Sa main est posée sur la poignée de la porte de son bureau et je lui ordonne de l’enclencher et de me laisser partir. Il souffle, excédé. Je claque la porte en partant pour faire encore un peu plus de bruit.
Le
lendemain, j’arrive à ma séance et je suis très mal à l’aise. Je suis une jeune femme bien élevée et mes parents m’ont éduqué dans le respect et la politesse. Mais en l’espace de dix minutes, j’ai oublié mes bonnes manières en dépassant les bornes. J’appréhende beaucoup de revoir mon psy car je suis consciente d’avoir commis une faute impardonnable. Quand il me fait entrer dans son bureau, je n’ose pas le regarder dans les yeux et je me dirige vers le divan, honteuse.
- Non, ne vous allongez pas. Asseyez-vous en face de moi. Ce que j’ai à vous dire ce soir doit être dit en face à face. Je suis un psy cool et je peux tout entendre. Mais il y a des comportements qui sont inadmissibles et je ne les accepte pas. Hier, vous avez franchi la limite à ne pas dépasser et je n’accepterai aucun autre dérapage de votre part. Si vous voulez me dire ce qui vous arrive, on continue cette séance sur le divan. Si vous ne voulez pas, je vous donne un rendez-vous pour une prochaine fois.
- Non monsieur, je vais vous parler et j’ai envie de m’allonger.
- Bien, alors je vous écoute.
Je me suis excusée en lui disant que ce dérapage de ma part ne se reproduira plus et qu’il a ma parole d’honneur. Les masques sont tombés et je me suis confiée sur ce qui me faisait souffrir dans cette période. La séance s’est bien déroulée, dans le calme et elle a été très productive. Un grand soulagement de ne pas avoir été mise à la porte de son cabinet pour toujours. J’ai agi comme une adolescente en
pleine crise de puberté mais en réparant les dégâts comme une adulte responsable.
Ce simulacre de conseil de discipline n’a pas pour autant calmé mon caractère revendicateur. Lors d’une séance, je ne veux pas continuer à parler d’un sujet difficile à mes yeux. Mon analyste insiste un peu puis lève la séance par cette phrase : « une fois que vous avez dit quelque chose, ça ne vous intéresse plus ». Cette remarque résonne dans ma tête le soir même, puis le lendemain. Je suis vexée car il sous-estime ma difficulté à évoquer des choses douloureuses et je ne supporte pas qu’il mette en doute mon honnêteté.
La fois suivante, un nouveau rapport de force s’installe, surtout qu’il me prend avec trente minutes de retard et même pas un mot d’excuse. Je m’installe sur le divan, les bras croisés en signe de contestation.
- Oui, dites-moi …
- Je fais la grève de la parole, puisqu’il parait que dès que je dis quelque chose ça ne m’intéresse plus !
- Qui vous a dit ça ?
- Non mais vous plaisantez ou quoi ! Vous n’avez aucune mémoire ma parole. C’est quelqu’un de mal intentionné qui m’a dit ça dans le cadre d’une analyse. Non mais sans rire. Ca vous amuse de balancer des phrases sans vous soucier de savoir si je suis capable de les comprendre ? De toute façon, deux ans est le maximum que je peux tenir avec vous et je vous ai surestimé. J’arrête l’analyse et je ne veux plus jamais vous revoir.
- Mais qu’est ce que c’est encore que cette histoire !
- Maintenant que je
l’ai dit, ça ne m’intéresse plus et d’ailleurs, rien ni personne ne m’intéresse. Vous m’avez blessée l’autre jour et ça me bloque.
- Ne vous braquez pas et expliquez moi un peu tout ça.
- Non, comprend qui veut et dans votre cas c’est comprend qui peut. Non mais je rêve ! Depuis quand je dois vous expliquer vos propres phrases ? Mais allez-y, balancez moi d’autres choses car comme c’est la dernière fois qu’on se voit, faut en profiter.
- Ce n’est sûrement pas la dernière fois qu’on se voit.
- Détrompez-vous, vous me verrez uniquement dans vos rêves ou dans vos pires cauchemars.
- On n’est pas dans un conflit salarial alors cessez votre rébellion. Dépassez votre mauvaise humeur et expliquez-moi un peu ce qui vous préoccupe.
- Et depuis quand je dois obéir à vos ordres ?
- Ce n’est pas un ordre.
- Si c’est un ordre. Vous n’avez pas à m’imposer votre loi de chefaillon sur le retour !
Sentant que la situation est bloquée mais propice à la mise en évidence d’un symptôme, mon analyste décide de me parler. Cela a duré une bonne vingtaine de minutes.
- Cette situation de conflit revient souvent et vous ne la reproduisez pas qu’avec moi. Vous devez absolument analyser ce rapport de force. Quand vous montez au créneau, les autres le font à leur tour ce qui vous épuise et vous fait souffrir. Hmmm !
- Oui papa.
- Vous avez souvent des sentiments de haine, de déception à mon égard et je ne doute pas de ces sentiments. On n’est pas dans un tribunal, ce
n’est pas un combat de coqs entre nous.
- Mais peut-être que je ne suis pas capable de continuer…
- Ha mais justement, je n’ai vraiment pas le sentiment que vous ne pouvez pas réussir votre analyse.
- Monsieur, vous savez que j’ai conscience que tout ce que vous me dites n’est pas gratuit.
- Oui, je sais que sur ce sujet, vous avez confiance en moi. Mais vous devez arriver à dépasser ces sentiments à l’égard des autres pour avoir plus de marges de manœuvres dans la vie.
- Vous savez, je n’attends pas de l’analyse qu’elle me rassure ni qu’elle aille dans mon sens.
- C’est très juste de penser cela. Vous avez des périodes où tout coule facilement et des périodes où ça bloque mais comme souvent dans votre vie.
Silence.
La séance est suspendue.
Deux jours après, je le remercie pour ses paroles apaisantes. Je veux qu’il sache que je l’écoute et l’entends, en accordant la même importance et la même attention à l’ensemble de ses paroles qu’elles soient positives ou négatives. Je ne retiens pas uniquement ce qui me fait plaisir. Il acquiesce.

Moins d’un mois après, nouvelle tentative de conflit. Je ne ressens plus l’envie de venir à mes séances car mon psy m’insupporte de plus en plus et je sens que la rivalité ne va pas tarder à arriver. Pour éviter ces joutes verbales qui me fatiguent, je décide de faire une pause pendant quelque temps mais comme il ne s’agit pas d’une période de congés « normale », je dois trouver une idée pour ne pas aller à
mes séances prévues et surtout, ne pas payer les séances manquées. Je branche le contact et mon imagination se met en marche. Nous sommes un jeudi.
- Je vous préviens un peu tard mais je vais m’absenter donc on ne se verra pas pendant quelque temps.
- Que se passe-t-il ?
- Je prends des vacances, quelle question !
- Vous partez quand exactement ?
- Samedi.
- Effectivement, vous me prévenez un peu tard. Pour combien de temps ?
- Rien n’est décidé, j’ai trois semaines de vacances à prendre avant la fin de l’année, donc je vous appellerai à mon retour.
- Attendez ! Vous ne savez pas quand vous revenez ? Et votre administration vous laisse partir comme ça en dehors des périodes de vacances ?!
- Bah oui…
- Dans une analyse, il y a des périodes de vacances définies et vous ne pouvez pas en prendre en dehors, surtout pour une période aussi longue. C’est la règle.
- Je vous signale que je n’ai pas à vous justifier mes congés !
Là, il sent que mon ton change et qu’il ne s’agit plus du tout du même discours. Il comprend que je le bluffe depuis le début.
- Vous êtes en train de vous foutre de ma gueule !
Je rigole et c’est la seule réponse que je lui donne.
- J’ai horreur qu’on me raconte des cracks et je pense être un psy plutôt souple. Vous avez accepté des règles en début d’analyse et vous ne pouvez pas les changer selon vos humeurs.
Là, je ne rigole plus. Je deviens agressive.
- Sincèrement, vous me prenez la tête et je me tire
!
Je me lève d’un bond du divan.
- Vous vous rallongez je vous prie.
- Putain vous êtes trop chiant comme mec !
- Ecoutez. L’analyse se passe bien avec vous et vous ne devez pas partir sur un coup de tête.
- Mais mon discours ne produit aucun effet sur moi !
- Justement. Méditez sur cette phrase. J’espère avoir été convaincant.
- Ouaih ouaih … Je vous appellerai dans quelques jours.
- Certainement pas, je suis sûr d’attendre votre coup de fil qui ne viendra jamais. Je sais que c’est douloureux pour vous de vous dire que j’ai le dessus sur vous, que vous ne pouvez pas me mettre un coup de poignard dans le ventre. Je sais que vous réussissez facilement à me dire merde en claquant la porte et que vous préférez partir avec un coup d’éclat. Je veux que mardi prochain, vous me reparliez de tout ça. Vous m’avez choisi comme analyste donc j’ai une responsabilité vis-à-vis de vous et je ne vous laisserai pas partir de cette façon. Hmmm ?
- Bon d’accord, on se revoit mardi prochain et oui, vous avez été convaincant. Seulement, ça me gonfle que vous ayez toujours le dernier mot.
- Je sais mais je ne suis pas votre patron donc ne le prenez pas comme ça.
- Ce qui est formidable avec vous, c’est que vous avez toujours réponse à tout. Je ne vous ai pas choisi pour rien !
- Bien, restons sur ce compliment.
La séance se termine. Nous exprimons notre contentement par un sourire mais nous nous regardons bien droit dans les yeux. Je ne sais pas à quoi mon
analyste pense à cet instant précis mais mon œil malicieux lui adresse le message suivant : « très bien mon coco, tu m’as eue pour cette fois mais je n’ai pas encore dit mon dernier mot ».

Avec le recul, j’admets que c’est épuisant de se fritter avec mon psy et qu’au bout du compte, ça n’apporte pas grand-chose, sauf des emmerdes pour ma pomme. Je commence même à regretter mes comportements impulsifs et ma mauvaise humeur en sa présence. Je me souviens d’une séance la veille des vacances d’été au cours de laquelle j’ai montré beaucoup d’insolence. Embêté par mon refus de parler, mon analyste arrête la séance et me souhaite de passer de bonnes vacances. Je hausse les épaules et pars sans même un regard.
Prise de remords de retour chez moi, je me précipite sur mon ordinateur et je lui envoie le mail suivant.
Objet : Ne râlez pas !
Message : « Ca me contrarie d’être partie sans vous avoir souhaité de passer de bonnes vacances. Voilà, c’est fait et prenez soin de vous. Au fait, c’est Ok pour le rendez-vous jeudi 1er septembre à 17h45 ».
Il me répond le lendemain par un message très court mais au combien précis : « Bien reçu ! ».
Puis à un moment donné de ma cure, je me suis enfin posée et j’ai lâché du lest. Mon psy n’est pas mon ennemi mais un allié sur qui je dois m’appuyer pour avancer. Par ailleurs, j’essaye moins de lui clouer le bec comme auparavant. Je réalise que plus je deviens calme en séance, plus mes relations avec mon entourage deviennent
agréables. Moins de tension, moins d’agressivité. J’arrondis les angles dès que je le peux. Une envie de m’ouvrir aux autres qui m’accueillent les bras ouverts, estimant que je mérite d’être fréquentée. Je m’enrichis de leurs conversations et de leur quotidien. Je gagne en maturité et mon père, qui n’est pas au courant de mon analyse, ne manque pas de me le faire remarquer : « tu es plus stable, tu réfléchis beaucoup plus et tu boudes moins qu’avant. On peut enfin avoir une discussion d’adulte ». Mon pauvre papa, si tu savais grâce à qui !


Je m’engage à ma façon dans la psychanalyse

Même si aucune analyse ne ressemble à une autre, il y a des similitudes entre les patients. Par exemple, il est très courant que l’on veuille étudier la psychanalyse après quelques mois passés sur le divan. C’est un réflexe. On lit avec avidité, de façon anarchique et incohérente des ouvrages psychanalytiques qui ne sont pas forcément à notre portée et surtout pas les meilleurs. Mais on a absolument besoin d’aller encore plus vite. Ce que l’on n’arrive pas à déceler en séance, on veut pouvoir le déchiffrer grâce aux livres. Les forums de psychologie foisonnant sur internet, j’ai pensé qu’ils pouvaient m’apporter des témoignages de gens qui souffrent comme moi, histoire de me rassurer un peu sur ma propre analyse.
Ma démarche a été de courte durée car je me suis très vite aperçue de la dérive malsaine de ces forums. Certaines personnes mal intentionnées se font passer pour
des professionnels de la psychanalyse et s’octroient la liberté de donner des conseils à des personnes fragilisées qui n’ont pas toujours la maturité psychique pour faire le tri. Sur ces forums, il y a une espèce de banalisation de la souffrance et on peut trouver sur le même site des thèmes comme « votre psy vous touche t’il ? » ou « purée, j’ai chialé aujourd’hui » ou bien encore « que signifie le transfert ? » Toutes ces questions n’ont pas la même importance et ne nécessitent pas le même degré d’implication. Pourtant, les réponses apportées proviennent généralement des mêmes individus qui ont, bizarrement, réponse à tout avec une rapidité déconcertante. Chaque cas est unique et si les psychanalystes ont eu besoin de faire une analyse didactique après leur propre analyse, ce n’est pas pour rien. La pratique psychanalytique est complexe et il faut laisser faire les professionnels et ne surtout pas s’improviser psy.
Abandonnant cette démarche stérile d’apprentissage de la psychanalyse, je me suis reconnectée avec ma propre thérapie, convaincue que la seule personne qui peut m’apporter une lumière est moi-même avec l’aide du professionnel que j’ai choisi. Même si la psychanalyse dispose d’un corpus théorique, elle ne me propose à l’avance aucune clef qui me permet de m’orienter. C’est grâce à ma propre parole que je trouve le moyen de progresser et les conseils qui peuvent m’être délivrés sur ces forums ne sont que des propos généralistes, à mille lieues de mes
préoccupations et surtout de mon fantasme. Il en va de même pour l’analyse des rêves. Si certains livres se proposent de nous apprendre à déchiffrer nos rêves, ils ne nous apprendront rien sur nous. J’ai moi-même raconté quelques uns de mes rêves en séance. Si leur récit a suscité une écoute attentive de la part de mon psy, la façon dont je les ai rapportés l’a bien plus interpellé. En effet, la formulation, le ton, la répétition, les lapsus éventuels lui ont donné plus d’enseignements que le contenu même de mes rêves. Le rêve est un support important, certes, mais pas essentiel à la cure analytique.
La lecture d’ouvrages psychanalytiques est une première étape qui dure quelques mois et certains patients en restent là. Ce qui n’est pas mon cas puisque, galvanisée par l’euphorie ressentie après mes séances constructives, j’ai ressenti le besoin de suivre des cours de psychanalyse. Je fais part à mon analyste, moins d’un an après le début de ma cure, de mon souhait mais il me répond que c’est trop tôt. Alors j’attendrai … Mais pas très longtemps et encore une fois, je ne respecte pas la règle de l’analyse qui est de s’interdire tout rapport extraprofessionnel, de ne rien savoir de la vie de son psy, de garder ses distances au sens propre comme au sens figuré et ce, afin de ne pas interférer dans la cure. Alors être son étudiante – il est professeur de psychanalyse à la faculté de Saint-Denis -, c’est braver tous les interdits d’un seul coup de cuillère ! C’est plus fort
que moi, je saute la barrière en essayant de le prévenir timidement de mon intention au cours d’une séance.
- J’ai une question à vous poser mais comme d’habitude, ma question appelle une réponse et pas une réponse de normand si possible.
- Oui, je vous écoute.
- Est-ce que vous pourriez m’interdire de faire quelque chose ?
- C’est une question très générale !
- OK. Si par exemple je vous dis nanananana…, et ben, me direz-vous : « Si vous faites ça, on arrête l’analyse » ?
- Vous avez décidé d’être énigmatique aujourd’hui. En fonction de ce que vous allez me dire, je verrai si ça remet en cause votre analyse. Si vous ne venez plus aux séances, ça pourrait gêner le déroulement de la cure en effet.
- Donc, vous arrêteriez la cure uniquement si je ne viens plus aux séances.
- C’était juste un exemple. Bon, allez-y maintenant.
En général, cette dernière phrase signifie qu’il ne veut plus répondre à mes questions et que je dois reprendre le fil des mes associations libres.
- Bien. Gardez votre réponse en mémoire car je vous reposerai la question en septembre.
A la fin de cette séance, il me demande ce qui va se passer en septembre. Je rigole en lui disant qu’il le saura bien le moment venu et que toutes les conditions doivent d’abord être réunies pour mettre mon projet en route.
- Ne soyez pas si abstraite.
- De toute façon, même si vous me l’interdisez, je le ferai quand même donc à la limite, je ne sais même pas si je vais vous le
dire.
Je suis contente de mon petit effet. J’espère bien qu’il va se poser mille questions sur ce que je vais faire à partir de septembre. J’en salive d’avance à l’idée de lui en reparler.
C’est ce qui arrive, quelques jours avant la rentrée universitaire 2002/2003.
- Avant de commencer la séance, j’ouvre une parenthèse. Je vais à Paris VIII en octobre ! Voilà, la parenthèse est fermée.
Bien sûr, allongée sur le divan, je ne peux pas voir sa tête des mauvais jours mais à son ton sec, je peux aisément imaginer que tout cela ne lui fait pas très plaisir. Mais quand je lui demande s’il est fâché, il me propose de sa voix douce de continuer à parler.
Un rapide retour en arrière s’impose. Mon inscription à la faculté de Saint-Denis est liée à une rencontre antérieure à la rentrée universitaire. En février 2002, en surfant sur les forums médias d’internet, je sympathise avec une jeune femme de 21 ans prénommée Karima. Nous échangeons quelques « chats » parfois jusqu’à deux heures du matin et très vite, elle m’apprend qu’elle est étudiante en psychologie à Paris VIII. Je suis intriguée. Mais quand elle m’annonce que l’un de ses profs est un psychanalyste très connu, je trouve cela formidablement suspect. Je sais que c’est dingue et difficile à imaginer mais pourtant, c’est la stricte vérité. Parmi les millions d’internautes, il a fallu que nous nous croisions. Méfiante, je ne lui parle pas de moi et attends de voir si cette sympathie derrière l’écran se confirme
dans la réalité. A partir du jour où nous nous sommes vues, je n’ai eu aucun doute sur sa sincérité et sa discrétion. Karima peut connaître mon secret : je suis en analyse avec l’un de ses professeurs. Confidence pour confidence, elle m’avoue qu’elle songe de plus en plus à faire une analyse mais qu’elle a peur de franchir le pas. Sans vouloir lui forcer la main, je l’encourage dans ce sens en n’omettant pas de saluer la qualité professionnelle de mon analyste. Quelque part, j’ai envie de la convaincre d’en parler à son prof. Et c’est ce qu’elle fait en l’interpellant un soir après son cours. Très poliment, il écoute sa demande tout en refusant de la prendre comme patiente. La règle veut que sa future patiente ne soit pas en même temps son étudiante ; je dois être dans ce cas l’exception à la règle et cette petite exclusivité me fait rougir de plaisir … Pour autant, il ne la laisse pas repartir sans lui proposer de soumettre sa demande à un autre psychanalyste tout à fait compétent. Ce psychanalyste est…est… Dominique Miller ! Son ex-épouse avec qui il est resté en très bon terme. Comme vous pouvez le constater, la psychanalyse est avant tout une affaire de famille au sens propre comme au sens figuré.

J’assiste donc à son cours d’initiation à la psychanalyse le mercredi après-midi à Paris VIII et le soir, je ressors pour aller voir mon psy préféré – comme si j’en avais plusieurs. Je fais en sorte de ne rater aucun cours pendant toute l’année universitaire.
J’apprends beaucoup de choses sur la théorie psychanalytique mais aussi sur la vie de mon analyste. Quelques anecdotes par ci, quelques souvenirs par là. Par provocation, je m’installe au premier rang, juste sous son nez et bien sûr avec Karima à mes côtés. Il ne peut donc pas me louper et même s’il évite le plus souvent mon regard, il est obligé de me saluer à la fin des deux heures de son initiation à la psychanalyse. Ma présence en cours est un peu « chaude » pour moi dans la mesure où cette situation non conventionnelle peut déranger mon analyste. En tout cas, pas le moins du monde en ce qui me concerne. Dans la bravade, je me sens plutôt à l’aise.
Un peu avant la fin de l’année 2002, notre professeur informe sa classe qu’il joue actuellement dans une pièce écrite par son ami Laurent Ruquier, « la presse est unanime ». Ce mercredi là, c’est la Générale et il dispose de quelques invitations qu’il serait enchanté d’offrir à ses étudiants. Il nous précise que le nombre de places est limité (une vingtaine environ) et qu’en fonction du nombre de personnes intéressées, il devra procéder à un choix au hasard. Après un rapide sondage à main levée, il s’avère que pas loin de 80 étudiants sont disposés à aller le voir. Vraisemblablement ravi par cet emballement, il nous demande d’inscrire nos noms sur une feuille blanche afin qu’il choisisse avec la plus grande transparence possible les vingt heureux élus. Je donne un coup de coude à Karima en lui glissant dans le creux de
l’oreille que si Miller ne cite pas nos noms, je lui ferai bouffer son dentier à ma prochaine séance. Nos noms sont appelés en premier. Mon psy a eu chaud. Il pourra garder toutes ses dents ! Le soir même, nous assistons donc à cette pièce au Théâtre des Variétés, bluffées par la décontraction des comédiens totalement novices pour la plupart d’entre eux. Lors de ma séance suivante, je félicite mon analyste pour sa prestation. Il me remercie d’un « hmmm hmmm » narcissique.
Même si j’écoute attentivement et sagement son cours, je n’envisage pas un seul instant d’être une étudiante passive. A la fin du premier semestre, les étudiants doivent rendre un devoir pour valider leur unité de valeur. Les auditeurs libres comme moi n’ont pas cette obligation puisqu’ils ne sont pas inscrits aux examens. Mais il n’est pas question que je laisse passer cette chance d’exprimer mes idées sur la psychanalyse. Je prends donc note pendant le cours de ce que notre bien aimé professeur attend comme devoir. On a le droit de choisir n’importe quel livre ou article lié à la psychanalyse. La seule limite à cette carte blanche est le plan du devoir. La première partie doit être une note de lecture sur le texte ou l’ouvrage choisi comme appui et dans une seconde partie, il faut donner son avis personnel sur le sujet. Génial, j’ai déjà trouvé le livre qui me servira de référence pour la seconde partie de mon devoir et mon prof sera très étonné par mon choix. Etonné mais pas vraiment surpris, je
pense, car il commence à bien me connaître. En lui remettant mon devoir en mains propres à la fin de son cours, je vous laisse imaginer sa tête. Aie, aie. Pourvu qu’il le lise même si je sais qu’il ne m’en parlera jamais. La seule chose que j’ai pu savoir, c’est ma note : 13 sur 20, une note diplomatique.
Je réfléchis peu de temps sur le choix du sujet de mon travail. Je décide de prendre l’aphorisme de Jacques Lacan « l’analyste ne s’autorise que de lui-même » comme point de départ. Ma seconde partie, moins théorique et plus personnelle parle d’un livre rédigé par de nombreux psychanalystes sous la direction de Jacques-Alain Miller et qui s’intitule Qui sont vos psychanalystes ? Non non, ce n’est pas un homonyme de mon psychanalyste. C’est son frère aîné et comme j’aime bien le lien fraternel, j’ai pensé que mon analyste serait heureux qu’on parle un peu de son frère beaucoup moins médiatique que lui. Mais pour être plus sérieuse, mon devoir correspond aussi à mon souci de clarifier certaines choses concernant la théorie psychanalytique et rendre à cette dernière ses lettres de noblesse. En effet, il se trouve que la psychanalyse est trop souvent assimilée dans l’imaginaire des gens à des activités opportunistes comme par exemple les thérapies primales ou la gestalt thérapie. Ces pratiques n’ont rien de commun avec la psychanalyse. Il existe malheureusement un grand nombre de charlatans qui exploitent le désarroi de ceux qui viennent les voir, des personnes a priori
déjà fragilisées par leur histoire. Ces psychothérapies dites sauvages ont un effet boomerang. La souffrance s’en va dès les premiers mots de réconfort prononcés mais elle revient très vite en pleine figure à la puissance dix. C’est un mieux éphémère mais un embrigadement de l’esprit durable. Combien de personnes ont été dupées par cette fumisterie marchande, cet ensemble de pratiques fourre-tout ayant pour seul vecteur la suggestion ? Les témoignages des victimes abusées par ces escrocs sont malheureusement trop nombreux. Bien évidemment, toutes les psychothérapies ne sont pas à mettre dans le même panier et certaines d’entre elles ont obtenu de très bons résultats sur des patients. Ce qu’il faut savoir, c’est que le symptôme se présente sous une forme d’inconfort, d’encombrement mais ce n’est pas la face la plus profonde du symptôme. En effet, le symptôme est ce qui échappe à la conscience, à ce qui est évident, à toutes les certitudes. Aussi, les bonimenteurs qui promettent d’éliminer le symptôme en quelques séances sont des tricheurs, ou en tout cas, des manipulateurs.
D’ailleurs, si Jacques-Alain Miller – que j’appellerai JAM par souci de simplification et qui ne m’en voudra pas de le nommer ainsi - s’est senti obligé d’appeler ouvertement et publiquement les psychanalystes à rendre des comptes sur ce qu’ils font afin de ne pas scléroser leur pratique, c’est justement parce que la psychanalyse est continuellement critiquée. Pour avoir lu quelques ouvrages de JAM,
pour avoir entendu ses interventions dans les médias, je peux affirmer que le frère de mon analyste est un homme charismatique, brillant, fidèle à la pensée lacanienne et qu’il a le courage de ses opinions. J’ai entendu ça et là que la contestation de JAM était une colère feinte, un acte opportuniste pour renouer avec un ego trop longtemps resté silencieux. Soit et pourquoi pas. Mais quelle importance après tout. Je rends grâce à l’offensive de Jacques-Alain Miller qui a contraint l’ensemble des obédiences, les divers groupes de psychanalystes à mener un véritable débat sur la pratique psychanalytique. Un esprit brillant a toujours de la légitimité à s’exprimer et la contestation est respectable à partir du moment où elle laisse la possibilité à l’autre de répondre et de se dévoiler.
Quelque mois plus tard, les psychanalystes vont devoir une nouvelle fois débattre mais cette fois-ci, en montant sur le devant de la scène. En effet, la fin de l’année 2003 chahute le monde psychanalytique. Tout commence par un amendement déposé par un député UMP, Monsieur Bernard Accoyer. Cet amendement, visant à réglementer les psychothérapies, a été présenté le 8 octobre 2003 à l’Assemblée Nationale et a obtenu un vote favorable à l’unanimité.
Objet de débats passionnés, l’examen de cette proposition par le Sénat provoque de nombreux remous parmi la profession psy menacée par l’ingérence des pouvoirs publics. De nombreuses personnalités du monde politique et intellectuel apportent de
l’eau au moulin des psychanalystes. Le philosophe Bernard-Henri Lévy est le premier à soutenir la tribu Miller. D’autres comme Philippe Sollers, Edwy Plénel ou encore Jean-Claude Milner le suivent. François Bayrou est l’un des premiers hommes politiques à se sentir concerné. L’enjeu est très important et c’est le moment opportun pour mobiliser les troupes. Jacques-Alain Miller invite tous ceux que cet amendement fait réagir à en débattre. Ces discussions ont lieu au sein des forums des psys qui se déroulent régulièrement le samedi après-midi. Cet amendement m’interpelle comme analysante mais aussi comme citoyenne et je réponds donc à l’invitation du gendre de Lacan.
J’assiste au premier forum des psys organisé le 15 novembre 2003 au Méridien Montparnasse. Un débat entre plusieurs personnes dont JAM et Catherine Clément entre autres, doit être suivi d’une série de questions posées par l’assistance. Je m’installe, très impressionnée de voir autour de la table des personnalités reconnues et intéressantes. Je prends même des notes pour me permettre de me concentrer et surtout, pour montrer à mes voisins de rang que ma place à ce forum est tout à fait légitime. Je sais que la majorité du public est composée de professionnels de la thérapie au sens large mais aussi de journalistes. J’ai toujours ce doute de savoir si j’ai le droit d’assister à ce genre de manifestation alors que personne ne peut me l’interdire puisque c’est « entrée libre avec participation ». Deux heures
après le début de cette longue après-midi, Gérard Miller arrive tout essoufflé, de retour d’un colloque organisé par la ville de Lyon. Au pied levé, il prend la parole donnée bien aimablement par son frère. Je me cache derrière mon bloc. J’ai trop peur qu’il s’aperçoive de ma présence ; peut-être va t’il pensé lui aussi que je n’ai rien à faire dans ce genre d’endroit, que je ne suis pas capable de comprendre les enjeux de ce forum. Tout en s’exprimant, il arpente les allées de la salle. Bon sang ! Il s’amène ! Il se rapproche de moi ! Recroquevillée sur moi-même, la lilliputienne que je suis réussit à ne pas être dans son champ de vision. Ouf.
Très contente de cette après-midi, je décide de poursuivre mon initiation psychanalytique en participant à tous les forums suivants. Je suis enchantée de passer ces moments en compagnie d’intellectuels, cela me donne l’impression d’être plus intelligente. D’un côté, je ne souhaite pas parler à mon psy de mes rendez-vous du samedi après-midi mais de l’autre, je meurs d’envie de lui mettre la puce à l’oreille tout en restant très évasive.
- Monsieur, j’ai quelque chose à vous avouer mais je ne veux pas que vous soyez fâché contre moi.
Silence.
- Alors, vous êtes fâché ?
- Je vous écoute.
- Bah, mon rapport à la psychanalyse ne se limite pas à mon analyse … aïe aïe aïe.
Il veut que je développe ma pensée mais comme d’habitude, je contourne sa question.
- C’est malin ! Vous me faites des gros yeux et donc je
suis obligée de tout vous cacher, comme si j’avais commis une faute.
- Vous faites les demandes et les réponses, arrêtez d’être énigmatique.
- Je suis pourtant très claire et vous faites exprès de ne pas comprendre. Ok, je vais être plus claire. Il y a cinquante façons de s’intéresser à quelque chose. Par exemple, on peut s’y intéresser en jetant juste un coup d’œil mais on peut aussi s’y attacher en y prenant part, en s’impliquant. Moi, j’ai un engagement.
Je sens que son râle est grave, limite en colère et je m’énerve toute seule.
- Bon ben puisque c’est comme ça, je vous cacherai tout à l’avenir et je préfère en rester là.
Silence.
- Mais qu’est-ce que vous faites ?!
- Je vous écoute en essayant de comprendre quelque chose. Bon, restons-en là pour le moment.
Encore une fois, je cherche la difficulté. Par peur, je n’ose pas lui dire que je participe aux forums des psys car je suppose qu’il trouverait ma présence incongrue et non avenue. La vérité, c’est que je ne me fais pas suffisamment confiance et mon analyste n’a rien à voir avec mes doutes. J’interprète toujours ses pensées et dans 98 % des cas, je me trompe.
- Alors, comment allez-vous ?
- Je vous en veux. L’autre jour, je vous ai dis quelque chose qui me tient à cœur, qui est très important pour moi et dès la première phrase, vous vous êtes transformé en un père fouettard suspicieux.
- Oui, c’est comme ça que vous avez interprété la séance précédente.
- Bah, y’avait de la
dureté dans votre voix ou plutôt dans vos grognements, limite des aboiements même. Vous m’avez fait le même coup pour la fac. Mais pourquoi donc êtes-vous si méfiant ?
- Vous pensez qu’il y avait de l’hostilité de ma part ?
- Mais oui ou plutôt, je m’attendais à ce que vous soyez fâché.
- Donc vous avez anticipé en faisant les demandes et les réponses.
- Etant donné que vous ne me donnez jamais de réponse, je suis bien obligée de me répondre à moi-même. Hum !
- Est-ce que le fait que vous anticipiez la réponse de l’autre se reproduit en dehors de l’analyse ?
- Oui car si l’autre formule sa réponse, c’est pire !
- Oui c’est vrai, c’est un risque.
- J’admets, je prends souvent la mouche mais je crains que l’autre n’aille pas dans mon sens.
- Ou pas ! Ou pas ! – il sursaute derrière mon dos.
Je rigole en comprenant en effet que je suis toujours persuadée que l’autre ne sera pas d’accord avec moi alors que je ne sais jamais ce que mon interlocuteur pense réellement. A force d’anticiper les pensées d’autrui, j’empêche tout dialogue et surtout je m’empoisonne la vie. Je lui promets de réfléchir à tout ce qui vient d’être dit au cours de cette séance. Mais je n’ai pas encore le courage de lui parler de ma participation aux forums des psys. Toutefois, il va connaître mon emploi du temps assez vite puisque contre toute attente, nous nous croisons à l’occasion de ces rencontres du samedi après-midi.
La première fois que nous nous retrouvons, c’est le
24 janvier 2004 au CNAM. Je connais ce lieu pour avoir assisté avec Karima à un cours donné par Jacques-Alain Miller dans le cadre de son séminaire sur l’orientation lacanienne. Je dois bien avouer que je n’avais à l’époque rien compris, mais alors rien du tout à la pensée lacanienne que je jugeais très tordue et surtout inaccessible pour mon pauvre petit cerveau. Donc, j’arrive de bonne heure au CNAM et je m’assoie au 4ème rang, juste derrière les places réservées aux personnalités. Les politiques Jack Ralite et Pierre Lellouche, le médiatique urgentiste Patrick Pelloux sont invités à cette réunion. La conférence vient à peine de débuter que je sens le souffle de quelqu’un qui descend l’escalier de l’allée centrale pour s’asseoir au 2ème rang. Je suppose qu’à cet instant précis de votre lecture, vous avez déjà deviné que le propriétaire de ce souffle est le beau, le grand, le magnifique Gérard Miller. Je sais que ce n’est pas très étonnant de le voir dans ce genre de manifestation mais ce qui est le plus formidable, c’est qu’il n’est pas venu tout seul. Il donne le bras à un homme très âgé, élégamment vêtu et coiffé d’un chapeau en feutre ; un homme qui semble être son père. Je le suppose bien sûr mais des indices me confortent dans mon intuition. Une ressemblance physique, surtout dans le regard pénétrant, une chaleureuse proximité teintée de complicité et du brillant dans les yeux d’un père fier de ses deux fils. Je ne peux pas me tromper, c’est sans aucun doute son
père. Cette relation m’émeut énormément. Voir mon analyste se comporter, à son âge, comme un petit garçon soucieux du bien être de son papa me bouleverse. Il m’en faut peu, je sais, mais rien n’est plus beau que l’amour entre un parent et son enfant. Le profond respect qui transcende ces deux hommes me touche.
A ce propos, un souvenir me revient en mémoire. A l’occasion d’un autre forum à la Mutualité, j’avais aperçu Jack Lang tenant par le bras ce même homme. Mon psychanalyste les précédait de quelques pas et ce qui m’avait intriguée, c’était ce petit pincement dans le dos qu’avait reçu le fils de la part de son père, sans doute pour le taquiner. Ce geste confirme mon intuition sur le lien familial unissant ces deux hommes.
Encore une fois, j’ai trop peur qu’il me surprenne mais placée comme je le suis, il m’est difficile de passer inaperçue. Chose inconsciemment souhaitée, chose finalement arrivée. Gérard Miller se retourne pour jeter un coup d’œil sur l’assistance. En balayant la salle de son regard d’aigle, il me voit. N’en croyant vraisemblablement pas ses yeux, il est même obligé de se retourner une seconde fois pour être bien certain que c’est sa chère patiente qui se trouve à quelques places de lui. En se levant, il me dévisage. Je ne peux pas échapper à son regard et je lui rends son sourire. Quand il passe à côté de moi, il pose délicatement sa main sur mon avant-bras tout en me disant bonjour. Je sens qu’il est étonné de me voir à cet endroit mais sans
doute agréablement surpris ; enfin, c’est ce que je veux bien croire. J’espère que les personnes autour de moi ont vu cette accolade. Je ne résiste pas au plaisir de les imaginer en train de se demander comment je connais l’homme médiatique. Peut-être même qu’ils m’envient un peu. De temps en temps, j’aime bien me la « péter », c’est vrai. En tout cas, lorsque mon analyste a pris la parole pour apporter son témoignage, son père s’est retourné pour apprécier et jauger les applaudissements de la salle. Une grande fierté semblait l’envahir.
Mon psychanalyste est en principe présent pour ces journées de mobilisation mais il n’intervient pas systématiquement aux débats. A plusieurs reprises, nous nous croisons au hasard des allées. Pourtant, ces forums réunissent à chaque fois plus d’un millier de sympathisants. Par respect et discrétion, je suis toujours restée distante par rapport à lui en me contentant de lui sourire, rien de plus.

Cela fait quelques années déjà que je suis en analyse et comme je ne me passionne pas pour mon métier, je cherche une nouvelle orientation. Très vite, l’idée de devenir à mon tour psychanalyste s’immisce dans mon esprit. J’hésite à en parler à mon thérapeute car je trouve mon envie très prétentieuse. Mais après tout, je suis là pour parler de tout ce qui me préoccupe. Ce désir de passer de l’autre côté du divan m’a abandonné aussi vite qu’il s’est accroché à moi. En effet, la seule raison pour moi de devenir analyste découlait du fait que
j’avais besoin de m’identifier à mon psy, de lui ressembler mais aussi de ne pas le quitter. En travaillant dans le milieu psy, j’étais sûre de continuer à le voir après mon analyse. J’ai pensé que ma démarche était malhonnête car on ne devient pas médecin de l’âme pour de mauvaises raisons et l’identification en est une. Avec le recul, je suis confortée dans ma position. Le psychanalyste qui s’autorise à mener une cure analytique prend un risque pour son patient mais aussi pour lui-même. Etre responsable de la vie de quelqu’un qui demande de l’aide n’est pas une mince affaire. Je suis bien consciente que dans les pires des cas, une analyse peut conduire à anticiper un passage à l’acte tel que le suicide. Aucun psychanalyste, même le plus aguerri n’est à l’abri d’un tel drame. J’ai compris que je n’exercerai jamais cette profession car ce n’est pas mon destin.
Mais quel est-il ce destin ? Je n’arrive toujours pas à être en accord avec mon inspiration. Une grosse déprime m’assaille et je décide d’en parler à mon analyste.
- Je commence à prendre conscience de beaucoup de choses. Je sais pourquoi je me lasse de tout et n’arrive pas à m’engager. J’ai tout simplement peur de vivre ma vie. Je me suis fixée un objectif récemment, c’est de ne plus me comparer aux autres car la véritable indépendance, c’est ça.
- Oui, vous avez tout à fait raison. Je pense effectivement que l’analyse va vous apprendre à ne plus vous comparer car vous ne savez pas ce qui se passe réellement
chez les autres. Il faut mettre en valeur votre singularité.
Le moment est pénible, ma voix sanglote et cette séance me laisse dans le désespoir. Mon analyste semble touché par ma tristesse et arrête l’entretien pour ne pas me fragiliser davantage. Pourtant, je ne veux pas qu’il s’inquiète pour moi et je tente de le rassurer la veille de ses congés d’été.
- Alors, comment va se passer cette dernière séance avant la séparation pour les vacances ?
- Bien. Je vous remercie pour votre délicatesse mardi dernier, c’était très gentil. Mais ne vous en faites pas, même en cas de crise je rebondis toujours. Et puis c’est positif car si ma carapace commence à se rompre, c’est que l’analyse produit un effet sur moi et c’est encourageant. Je sais qu’on va continuer à bien travailler ensemble.
Je me tais. Je ne souhaite pas en dire plus pour ne pas éclater en sanglots.
- Essayez de me parler un peu aujourd’hui.
- Je suis fatiguée et cela me fera du bien de prendre du recul et je compte déjà les jours pour nos retrouvailles. Je crois que ce n’est pas nécessaire que l’on prolonge la séance donc je vous souhaite de passer de bonnes vacances et surtout, prenez soin de vous. Tout ira bien.
Nous nous saluons avec un sourire chaleureux alors que mes yeux brillent de larmes refoulées. Deux minutes après, je mets mes lunettes de soleil pour cacher mon visage sur lequel dégouline un rideau de larmes. Il me manque déjà mais je suis heureuse d’avoir réussi à maîtriser devant lui
mes pleurs. Ma pudeur est sauve et c’est là l’essentiel. Inutile de vous dire que je me trompe royalement. Le plus important, c’est de laisser couler sa souffrance en séance, sans chercher à la retenir. Je le comprendrai et le vivrai quelques mois plus tard.

Les livres deviennent des compagnons inséparables

Je vais être honnête avec vous. Avant d’entreprendre mon analyse, je ne lisais à peine qu’un livre dans l’année. Mes seules lectures étaient celles des magazines faciles d’accès car je n’avais pas envie de me torturer l’esprit. Même pour les bandes dessinées, je me contentais, enfant, de regarder les images sans prendre la peine de déchiffrer ce qui se trouvait à l’intérieur des bulles. La télévision m’offrait tout ce que je voulais : des images rapides et instantanées, de la musique, des sensations fortes, du rêve, des émotions et des sujets de discussion avec mes copines de classe. Une espèce de gratuité confortable pour mes neurones. Cette aversion pour la lecture date de mon enfance. Par opposition à ma sœur qui dévorait plusieurs ouvrages par semaine, je me suis mise à fuir les livres car ils m’empêchaient de m’amuser. Quand ma frangine était plongée dans un roman, je n’existais plus pour elle et je me sentais par conséquent délaissée. J’avais besoin de mouvement comme n’importe quel enfant de mon âge et je considérais la lecture comme un frein à mon épanouissement. C’était une activité trop calme pour moi, pas assez stimulante pour mon imagination.
Paradoxalement, j’étais plutôt en avance à l’école primaire. Grâce à ma mère, je savais lire dès l’entrée au cours préparatoire. J’ai eu la chance d’avoir une maman à la maison qui s’occupait de mes devoirs après la classe. J’ai le souvenir des dictées que nous faisions, mon père, ma sœur, ma grand-mère et moi-même le week-end. J’étais donc plutôt à l’aise en français. A l’école, je n’étais pas très patiente. Mes camarades de classe qui avaient des difficultés pour apprendre à lire m’agaçaient profondément et surtout, je m’ennuyais. Pendant que la maîtresse s’évertuait à apprendre à démêler les mots aux autres enfants, elle me laissait seule dans mon coin avec un livre de classe supérieure. J’avais déjà ce sentiment d’être un cas à part, une enfant décalée. Puisque la lecture est mon ennemie, elle n’intégrera jamais ma sphère, ma bulle.
Je me suis donc sustentée pendant de nombreuses années de télévision. Je regardais tout, enfin ce que mes parents estimaient regardables par rapport à mon âge. Je ne portais aucun jugement sur les programmes. Tout ce qui m’importait, c’est que la télé m’occupe. Une espèce de boulimie télévisuelle envahissait petit à petit mon quotidien.
Aussi, à 28 ans, j’ai sans doute une quinzaine de livres à mon actif. Essentiellement des livres liés à la politique et plus précisément aux hommes politiques. Les biographies m’intéressent beaucoup plus que les romans. J’ai besoin de m’identifier à des personnages mais ces personnages doivent être
réels pour que je puisse les admirer et essayer de leur ressembler.
Je commence donc à lire au début de mon analyse. Non. Je préfère dire que j’ai appris à lire avec l’analyse. Pas seulement des ouvrages mais également la presse quotidienne et hebdomadaire et ce, régulièrement. Je n’ai pas encore au tout début de ma thérapie un goût prononcé pour la lecture mais ça fait toujours bien d’avoir un livre entre les mains. Puis un jour, je me lance en séance, intriguée par l’essai que je lis dans la salle d’attente de mon psy.
- Monsieur, je suis entrain de lire un livre qui m’interpelle. Il s’agit d’un essai de Serge Tchakhotine intitulé le viol des foules par la propagande politique.
- Oui. Pourquoi ce livre ?
- Je me promène régulièrement dans les rayons de mon libraire et je choisis une œuvre souvent en fonction du titre, de la couverture ou du résumé en quatrième de couverture. Cet essai est passionnant. Il traite des dictateurs qui manipulent les foules avec tout un procédé reposant par exemple sur les réflexes de Pavlov. L’auteur nous dit qu’il ne faut pas faire confiance à n’importe qui et rester vigilant. Ce n’est pas un ouvrage à mettre entre toutes les mains car il donne les clefs pour manipuler les foules.
Mon psy m’écoute très attentivement en acquiesçant mes dires par des « hmmm … hmmm ». Il ne me pose aucune question et me laisse associer librement sur la thèse de ce livre. La séance se termine et je me demande si cette dernière est vraiment
productive. J’aurai très bien pu avoir la même démarche avec un proche et en plus, ça ne m’aurait pas coûté un seul kopeck. Mais c’est aussi cela l’analyse : un espace à notre disposition qui nous appartient, un lieu de liberté de parole où chaque pensée peut faire l’objet d’un développement.
Je ne rate jamais une occasion de faire part à mon psy de mes lectures tout en lui avouant ma honte de ne pas avoir davantage lu dans ma vie. J’affectionne tout particulièrement les biographies, les mémoires et les confessions. Certains vécus me marquent plus que d’autres et figurent en bonne place dans mon panthéon. Simone de Beauvoir pour la richesse de son propos offert aux mondes littéraire et intellectuel ; Sigmund Freud pour sa découverte de l’inconscient ; Jacques Lacan, figure de la psychanalyse autant emblématique que contestée ; Robespierre pour son engagement révolutionnaire ; Jean-Jacques Rousseau distingué pour son romantisme et sa mélancolie ; Primo Lévi pour la force de son témoignage, essentiel pour le devoir de mémoire ; François Mitterrand pour sa culture et sa finesse d’esprit. Cette liste n’est bien sûr pas exhaustive et j’entends bien entrer en contact avec beaucoup d’autres vies toutes aussi extraordinaires que celles qui m’ont transportées.
La trilogie de Simone de Beauvoir et notamment le premier épisode mémoires d’une jeune fille rangée a déclenché chez moi une envie irrésistible de réaliser ce destin hors norme tant rêvé. Je profite de ma séance pour
donner mon sentiment sur ma lecture du moment.
- Simone de Beauvoir a eu un destin exceptionnel et depuis mon plus jeune âge, j’ai le désir de m’élever et je ne peux jamais être satisfaite car mon ambition n’est pas palpable, pas mesurable contrairement à une ambition professionnelle. Cette dernière est plus facile car il suffit d’atteindre un niveau codé ou accéder à une catégorie supérieure. Toutes ces vies exceptionnelles que je découvre au fil de mes lectures me font prendre conscience de ma médiocrité mais dans le même temps, je savoure et déguste chaque étape de la destinée de ces êtres talentueux. Lire satisfait mon besoin de nourriture. Vous comprenez ma problématique ?
Mon analyste me confirme qu’il comprend très bien ce que je dis et qu’il trouve tout ça tout à fait sensé. Il poursuit.
- Cela correspond à votre idéal de vie mais le souci est que cet idéal vous tire vers le haut plutôt qu’il ne vous écrase. Soyez sensible au fait que vous avez plus qu’un intérêt pour les livres, la littérature, les biographies et que tout ça est très positif. Parlons un peu de Simone de Beauvoir. Outre son rapport avec Sartre, elle avait un souci de liberté, d’indépendance d’esprit et vous devez arriver à ne pas être dépendante de votre idéal pour qu’il ne vous étouffe pas.
J’acquiesce à ses propos en lui disant que je n’ai pas besoin d’un guide Spirituel dans la vie mais d’un guide intellectuel. La séance terminée, je me dirige vers la sortie mais mon analyste
m’interpelle.
- Vous devriez lire un essai philosophique sur la vie de Simone de Beauvoir intitulé Pyrrhus et Cinéas. Vous avez le temps de le lire mais je pense que ça va pouvoir vous aider.
Je le remercie pour ses conseils et le soir même, je me procure cet ouvrage que je lis d’une traite en prenant des notes. En effet, cette lecture me donne des pistes de réflexions supplémentaires. Cette séance apporte la preuve que le psychanalyste n’est pas toujours quelqu’un de distant avec son patient. Quand il peut apporter une aide ponctuelle pour aider l’analysant à avancer dans sa cure, il le fait.
La lecture d’une autre biographie m’encourage à me confronter à mes nombreux paradoxes. J’aborde le sujet en séance.
- Je pense que mes contradictions sont nécessaires et mes lectures alimentent mes réflexions. En ce moment, je lis une excellente biographie sur François Mitterrand écrite par Frantz Olivier Giesberg. J’ai toujours trouvé Mitterrand très méprisant mais je reconnais en lui une intelligence très fine et subtile. J’ai été surprise d’apprendre les ambivalences et la timidité de Mitterrand qui lui ont sans doute donné le charisme nécessaire pour être Président de la République. Ce que je trouve de remarquable chez lui, c’est son cheminement : il a dessiné les contours de son dessein ; il a colorié les arabesques de son tableau ; il a achevé sa vie en signant de sa plume son destin ; enfin, son empreinte est à jamais gravée dans l’histoire de France et du monde.
Il voulait laisser une trace de son passage dans l’histoire et il a réussi à être à la hauteur de son destin. Il a mis en œuvre sa vie, et c’est ce vers quoi je désire tendre. – Je soupire.
- Oui !
- On a souvent dit de moi que j’étais instable, mais je suis très fidèle à ma ligne de conduite. Je ne dévierai jamais de mon chemin. Je n’ai pas toujours un comportement politiquement correct, une morale religieuse mais j’ai une éthique et c’est très important d’être fidèle à soi-même. Vous êtes d’accord avec moi ?
- Mais oui. Bien, restons-en là pour aujourd’hui. Je trouve que c’est vraiment très bien et que vous faites une vraie analyse.
Quand il m’annonce qu’après plusieurs années passées sur le divan j’accomplis une vraie analyse, je reste toute interloquée. C’est un peu comme si pendant ces années, ma démarche était confortable mais en aucun cas décisive. Pour pouvoir optimiser son analyse, il faut s’impliquer dedans, c’est-à-dire prendre des risques. Oser se confier, assumer ses contradictions, avoir le courage de pleurer, d’exprimer sa rage et sa colère mais aussi et paradoxalement, accepter le bonheur quand il arrive.
Même si les livres sont désormais mes invités privilégiés, le petit écran fait encore partie de mes loisirs quotidiens mais la seule différence désormais, c’est que je choisis mes programmes. Et quand il n’y a rien qui m’intéresse, je prends un livre et je m’instruis au lieu de regarder un navet pour tuer le temps. Comme d’autres se
réjouissent d’avoir une vidéothèque digne de ce nom, je commence de mon côté à me constituer petit à petit une bibliothèque. Je n’arriverai jamais à atteindre le niveau de culture de mon psychanalyste mais j’essaierai toujours de m’en approcher le plus possible. J’ai une façon bien à moi de découvrir la littérature française. Je lis d’abord une biographie sur l’auteur et si ce dernier me touche, m’intrigue ou bien encore me fascine, je me procure ses principaux ouvrages. En effet, je considère que la biographie d’un écrivain est le corollaire de son œuvre et souvent le meilleur commentaire. A ce propos, je mets un point d’honneur à ne jamais lire de biographie ni d’ouvrage de l’antisémite Céline. Sa personnalité ne me donne pas envie de découvrir son œuvre, quel que soit son génie d’écrivain. Un homme capable d’appeler à la haine des Juifs est indigne de recevoir mon admiration pour son talent. Pour illustrer mon ressentiment, je vous cite un conseil donné par Céline dans Bagatelles pour un massacre, dont j’ai eu connaissance en lisant une biographie de Romain Gary écrite par Myriam Anissimov : « Si vous voulez vraiment vous débarrasser des Juifs, alors, pas trente-six mille moyens, trente-six milles grimaces : le racisme !... Racisme ! Et pas un petit peu, du bout des lèvres, mais intégralement ! Absolument ! Inexorablement ! Comme la stérilisation Pasteur parfaite… Qu’ils crèvent tous d’abord, après on verra ». J’en ai la chair de poule rien qu’en l’écrivant. Ce n’est pas
le seul écrivain subversif et je suis pour la liberté d’expression mais chacun de nous doit, en fonction de sa sensibilité et de sa morale, se fixer des limites. Pour moi, l’inacceptable est l’appel à la violence et à la haine. Ma désaffection est la même pour Michel Houellebecq qui n’a pas hésité à faire l’apologie du tourisme sexuel avec tout ce que ça comporte de souffrance et de misère pour les victimes. Lors d’une émission de télévision, Gérard Miller a rappelé à juste titre que « le talent littéraire n’excuse en rien et certainement pas la compromission avec le crime ».
Mais pour éviter de passer à côté de lectures édifiantes, je procède également d’une autre manière. Les écrivains sont une source inépuisable pour animer ma curiosité. En général, ils ont connu au cours de leur vie un bon nombre de personnalités artistiques qui méritent que je m’intéresse à elles. Ainsi, j’ai découvert le procès de Kafka en lisant une biographie sur Primo Levi. Sartre a fréquenté un certain nombre d’intellectuels comme Albert Camus qui reste un auteur incontournable. Une biographie sur la mère de Marcel Proust m’a incité à lire l’œuvre de Proust, auteur qui était resté à la porte de ma chambre d’adolescente. Des personnes de mon entourage peuvent également participer et contribuer au développement de ma culture littéraire. Certaines d’entre elles ont de telles facultés à parler littérature que les rendez-vous livresques auxquels je me rends sont à chaque fois des délices gourmands
et gourmets.
Enfin, les émissions populaires telles que celles animées par Laurent Ruquier, le « patron » de mon bien aimé psychanalyste, ne sont pas uniquement divertissantes. Les livres sont passés en revue, critiqués, auréolés et les chroniqueurs peuvent dans une certaine mesure me donner l’envie de découvrir ces ouvrages. Chaque occasion est bonne à prendre, que ce soit à la télé, à la radio ou dans la presse. Je ne sors jamais sans mon carnet dans lequel je note tout ce qui me vient à l’esprit, des titres de livres, des émissions à regarder, des expositions à visiter. Le salon du livre est bien évidemment un lieu incontournable pour découvrir la richesse littéraire de notre pays mais aussi du monde entier. Malheureusement, il me manque souvent du temps pour assouvir ma passion et moi qui m’ennuyais inexorablement étant plus jeune, je deviens une autodidacte de la culture, sans fausse modestie. Parfois, je rêve que mon psy me donne à la fin de chaque séance une idée de lecture en fonction de ce que j’ai énoncé au cours de celle-ci. Mais mon analyse serait alors une aventure purement intellectuelle et ce n’est pas le but.
La lecture est une activité adaptée à mon tempérament solitaire et imaginatif. Elle témoigne de ma volonté d’en apprendre toujours plus sur moi-même et sur la société dans laquelle je vis. Très souvent au cours d’une lecture, je me surprends les yeux tournés vers le ciel et mon livre posé sur mes genoux. Je visualise la scène que je viens de
découvrir afin de m’en imprégner et apporter une pensée personnelle. Comme le dit très justement Julien Green, auteur notamment du Léviathan, « le livre est une fenêtre par laquelle on s’évade ». Le livre est en quelque sorte l’avion me permettant de voyager au-delà de l’horizon. La télévision, elle, ne nous laisse pas le temps nécessaire de la réflexion. Les images défilent à une telle vitesse que nous ne pouvons faire une pause quand le sujet traité mérite réflexion. C’est la société de consommation qui veut cela et le rythme qu’elle nous impose me donne très souvent le vertige.

Cette phase de l’analyse au cours de laquelle les livres ont éclairé mon esprit est donc une phase propice à des changements importants comme par exemple mon ouverture à l’autre. En juillet 2004, j’intercepte par le plus grand des hasards un mail sur le forum intranet de mon travail. C’est un agent du Trésor qui pose la question suivante : « peut-on avoir une activité artistique parallèlement à son travail dans la fonction publique ? » Cette question, je l’ai souvent lue, comme quoi il y a des artistes en herbe au Trésor public. Intéressée par la question, je me mets à converser avec ce jeune homme que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam. Au fur et à mesure de nos échanges, nous nous apercevons que nous avons des centres d’intérêts communs. Nous sympathisons assez vite. Je profite de son anniversaire pour lui offrir un ouvrage philosophique, matière qu’il apprécie tout
particulièrement.
Parc ourant les allées réservées à la philosophie chez mon libraire, je suis à la recherche d’un coup de cœur. C’est alors que je tombe nez à nez avec André Comte-Sponville. Pas le vrai, seulement son nom inscrit sur l’arrête du livre. Je le prends entre les mains : il s’agit d’un petit ouvrage intitulé amour et solitude. Tiens… tiens …, je parle souvent de ces deux mots au cours de mon analyse et je me souviens avoir acheté il y a plusieurs années de cela, un autre livre de ce philosophe petit traité des grandes vertus. J’ai honte de le dire maintenant mais je crois qu’à l’époque, je l’avais acheté pour faire bien mais je ne l’avais même pas ouvert ou tout juste feuilleté. A l’heure où vous lisez cette phrase, vous devez bien imaginer que je l’ai lu, relu, souligné, surligné, dévoré et digéré.
Bref, c’est décidé, je vais offrir amour et solitude à mon ami. Par curiosité, je le lis d’abord - heu, ça ne se fait pas ? - et là, je suis fascinée. Ce qu’il dit m’interpelle, me fait réfléchir, me rassure et me donne surtout envie d’aller plus loin. Comment ai-je pu passer à côté de ce livre pendant autant d’années.
Deux ou trois jours plus tard, je retourne chez mon libraire, à la rencontre de ce philosophe et je me procure le bonheur désespérément. Entre l’achat de ces deux livres, il me semble important de dire que j’ai un moral d’acier, je pète la forme pour employer une expression commune à ma génération, je ressens les choses intensément avec une
émotion non fardée et bien réelle. En effet depuis peu, j’ai une pèche d’enfer. Ma léthargie qui durait depuis environ un mois s’est totalement désintégrée pour laisser place à une excitation, une curiosité intellectuelle que j’ai peine à dissimuler et surtout à canaliser.
Mais revenons quelques jours en arrière et arrêtons nous ensemble sur ma séance d’analyse, celle du 25 octobre 2004. Depuis quelques semaines, je n’ai envie de rien. J’ai des insomnies, j’ai du mal à me concentrer, une vraie larve. Moi qui rigole tout le temps au travail, qui trouve toujours la sympathique farce à faire, l’ironique réplique à balancer, rien ne vient. Je me traîne, je suis lasse de tout et je n’ai même pas la force de rebondir. Cette déprime me semble être plus sévère que les autres ou en tout cas plus longue.
Dès mon entrée dans son cabinet, mon analyste suppose en effet que quelque chose ne va pas. Je lui en avais fait part au cours des séances précédentes sans pour autant lui dire la vérité. Sans réfléchir, je lui annonce d’une seule traite : « vous savez que je n’aime pas me plaindre mais là, j’ai absolument besoin que vous m’aidiez, ça devient urgent ». J’ai un ton solennel, je deviens tout à coup très sérieuse et pour la première fois, je ne finis pas ma phrase par « mais c’est pas grave, ça va passer ».
Mon analyste me questionne, me demande ce qui ne va pas, à quand remonte cette déprime mais surtout, je perçois dans le son de sa voix, dans ses « hmmm » qu’il me prend au
sérieux et qu’il m’entend, en plus de m’écouter avec bienveillance et attention. Et là, les barrières tombent, je ne contrôle plus ma parole et je me concentre sur mes pensées et uniquement sur mes pensées.
- Vous savez, ce n’est pas l’espoir qui me fait vivre ou qui me maintient en vie, c’est le désir. Dans le désir, il y a la notion de curiosité, d’excitation, d’intensité, de force et de puissance. Et en ce moment, je n’ai plus aucun désir.
- Hmmm !
- Je n’arrive plus, ça ne vient pas, même pour les désirs les plus simples. Par exemple, je mange pratiquement tous les jours des pâtes depuis de nombreuses années. Non pas parce que c’est pratique à faire et que j’aime ça, mais plutôt pour l’excitation que cela me procure à l’idée de manger des pâtes. J’ai des étincelles dans les yeux, mes papilles gustatives sont à l’affût et je m’en réjouis d’avance. Mais depuis quelque temps, je ne retrouve plus ces sensations et ça me désole.
Ce n’est pas la première fois que je suis triste en séance mais d’habitude, je ne parle pas car je préfère l’isolement psychique et physique. Je fais en sorte de cacher aux autres ma détresse.
Il y a au cours de cet entretien un calme qui apaise mes tensions. Mon analyste comprend qu’il doit me parler et ne surtout pas me laisser repartir chez moi dans le même état d’esprit que celui de mon arrivée dans son bureau. C’est aussi à cela que l’on reconnaît un bon analyste. C’est quelqu’un qui repère le moment où il doit intervenir et le
moment où il doit se taire. Sur ce point, je n’ai jamais eu de reproche à lui faire.
- Je vois bien que vous traversez une déprime passagère et c’est justement un moment propice et fécond pour votre analyse. Ce que vous ressentez à cet instant précis est authentique. Vous n’êtes pas dans le jeu, vous ne vous dissimulez pas derrière un personnage. C’est un instant moins fardé. On va essayer de comprendre pourquoi et comment cette déprime est venue et vous devez me dire ce que vous vous dites dans ces moments là. C’est dans cette période que vous pouvez vous laisser aller à l’introspection qui est nécessaire. Y’a-t-il quelque chose qui s’est passé récemment et qui aurait pu vous déstabiliser ?
- Oui.
- Il faut me le dire.
Je tourne la tête de gauche à droite pour exprimer un non car déjà, je rentre en moi-même, dans ma bulle protectrice et pourtant si destructrice paradoxalement. Ma coquille se referme.
- Si, il faut pourtant que vous me le disiez, c’est le moment.
Je refais le même geste car je sais que de la manière dont il est placé derrière moi, il me voit et peut donc intercepter mon mouvement de la tête. A force de retenir mes larmes, j’ai des névralgies au-dessus des paupières.
- Bon restons là-dessus pour le moment et revoyons-nous jeudi prochain.
De retour chez moi, je me sens déjà mieux, quelque part libérée d’un poids énorme car j’ai partagé ma douleur, mes états d’âme. Pas de grande révélation bien sûr mais une reconnaissance et
l’acceptation de ma souffrance. Je retrouve l’envie, qui n’est autre qu’un désir, d’en découdre avec moi-même en faisant en sorte que les rares paroles de mon analyste s’inscrivent en moi. Ce ne sont pas des paroles en l’air car je sais qu’elles sont toujours mesurées, pesées et appropriées à mon ressenti. C’est très difficile pour moi, analysante, de décrire au millimètre près le sentiment éprouvé après une séance. C’est quelque chose qui m’envahit et qui est indescriptible. La bienveillance du psychanalyste et sa présence sont dans tous les cas irremplaçables.
Le soir même, plongée dans mes lectures philosophiques, je suis émerveillée par la réflexion de Spinoza sur le désir. Pour Spinoza, « le désir est l’essence même de l’homme … Se rendre moins dépendant de l’espoir et de la crainte. Ce n’est pas parce qu’une chose est bonne que nous la désirons, c’est parce que nous la désirons que nous la jugeons bonne … Le désir est la force qui existe dans notre vie, c’est une puissance de jouir. Désirer ce qui nous manque est souffrance, désirer ce qui ne nous manque pas est amour ». C’est une réflexion qu’il convient de méditer en essayant de prendre des exemples dans notre vie quotidienne. Et si l’on est honnête, on s’aperçoit qu’en effet, le manque est cruel et qu’il vaut mieux en finir avec cette dépendance à l’autre, cette dépendance aux biens qui nous aliène et nous fait souffrir.
Je n’ai pas la prétention de me référencer comme étant spinoziste. Mais comme le
spinozisme est la philosophie de la minorité contre la majorité, la philosophie de la pensée alternative contre la pensée dominante, alors l’œuvre de Spinoza ne peut que recueillir mon assentiment et me donner des pistes de réflexion pour m’aider à développer ma propre philosophie.
Le lendemain, je me réveille avec un entrain tout particulier, comme si je retrouvais une sensation perdue. A peine levée, je lis d’une traite le bonheur désespérément. C’est une révélation. LA révélation. Toutes les allusions que je fais par rapport au désir depuis le début de mon analyse se concrétisent tout à coup. Cette lecture rend limpides toutes les réflexions que j’ai pu avoir au cours de mon adolescence et de ma vie d’adulte. Moi qui croyais être compliquée, moi qui pensais qu’à force de réfléchir je me torturais le cerveau et imaginais que ce dernier n’était pas très normal, je m’aperçois qu’il n’en est rien. J’en suis convaincue : je suis une philosophe qui s’ignore. Bon d’accord pour le coup, je suis immodeste. Tout devient très clair : désir, espoir, puissance, bonheur, plaisir, souffrance, solitude sont certainement les mots ou expressions que j’ai le plus utilisés au cours de mes séances d’analyse. Ces termes reviennent en force comme une évidence, comme si je ne pouvais pas faire autrement. C’est plus fort que moi. Il y a là quelque chose de rassurant. Non je ne suis pas siphonnée du ciboulot. Non mes réflexions ne sont pas dénuées de sens, d’intérêt. Oui je peux réfléchir à
haute voix en risquant de ne pas être comprise du commun des mortels mais en sachant que les plus grands philosophes ont fait bien avant moi cette expérience.
Trois jours après, je suis dans une forme olympique. J’ai dix idées à la seconde, je me sens même obligée de prendre des notes car mes réflexions arrivent trop vite et j’ai peur qu’elles s’enfuient. Je passe d’un concerto pour piano à une symphonie fantastique. Tous les instruments de mon esprit se mettent à jouer en même temps et je frôle la cacophonie. Il est temps d’ouvrir la soupape de mon cerveau pour laisser filer mes pensées qui brûlent mes neurones. J’ai hâte de revoir mon analyste car je suis très fière de ma découverte et j’ai envie de lui en faire part. Je suis impatiente de lui montrer que d’une part, je vais mieux - ce qu’il préfère je présume - et que d’autre part, ma psychanalyse devient quelque chose d’infiniment logique, rationnelle et fondée.
Lors de ma séance du jeudi, je suis emballée et je ne triche pas. Mon analyste, quoiqu’un peu surpris par mon excitation, s’en réjouit. « J’ai plein de choses à vous dire. J’ai retrouvé le désir, celui de comprendre et d’approfondir mon analyse et ça, c’est génial. J’ai du mal à canaliser mon énergie, mon cerveau est en constante ébullition et il fourmille d’idées. J’ai besoin d’être toujours dans l’action pour aller mieux ».
Je me souviens que mon analyste m’avait fait remarquer une fois que c’était la tension qui me convenait et que je trouvais dans
la tension une satisfaction. J’ai beaucoup parlé pendant cette séance en introduisant des souvenirs de mon adolescence et des réflexions personnelles.
Je sais maintenant pourquoi la psychanalyse me fascine autant et pourquoi ma sensibilité pour cette science humaine est grandissante. Dès que j’ai un intérêt pour quelque chose, je me pose toujours la question de savoir ce qui se cache derrière cet engouement : est-ce authentique ou ai-je été influencée ?
La psychanalyse, tout comme la philosophie d’ailleurs, est une activité de l’esprit à la recherche de la vérité. Si vous m’avez bien suivi, vous devriez repérer le lien avec mon désir. Activité = tension, intensité, puissance, excitation. Esprit = cerveau, psychisme, intellect, réflexion. Tous ces mots ont été maintes et maintes fois repris au cours de mes séances. J’ai donc pour la psychanalyse et aujourd’hui pour la philosophie une curiosité intellectuelle qui va au delà de la simple connaissance. Il s’agit pour moi de renforcer mon désir en prenant comme appui tout ce que je peux apprendre des concepts philosophiques. Epicure disait il y a quelques 23 siècles, « la philosophie est une activité qui, par des discours et des raisonnements, nous procure la vie heureuse ». Je suis moins optimiste qu’Epicure. Je dirais plutôt ne pas espérer le bonheur mais vivre le mieux possible en ayant davantage de marge de manœuvre pour faire face aux difficultés. Philosopher, c’est essayer de penser autrement, c’est-à-dire se
débarrasser de ce qui nous encombre, des habitudes, des idées toutes faites. C’est une interrogation perpétuelle. C’est une pensée libérée d’un poids, d’un non-dit.
La psychanalyse est une expérience de vérité car on apprend ce qu’il y a derrière les valeurs, l’éducation, les sentiments, les émotions. Freud disait que « la psychanalyse est l’archéologie de l’âme ». C’est vrai mais il n’est pas nécessaire de faire des fouilles approfondies pour découvrir des choses. La vérité est sous nos yeux et non en profondeur. Il s’agit de se voir en décalage pour découvrir cette vérité – SA vérité devrais-je dire - et au final, donner à sa vie une orientation qui convient. Ma propre vérité est protéiforme et elle se manifeste toujours là on je ne l’attends pas, ce qui complique sa recherche, certes, mais qui la rend encore plus singulière, plus unique.
La connaissance est la clef de tout. Quand on sait qui on est, on n’a plus peur de soi car je pense que notre principal ennemi est toujours nous même. On peut parfois se faire plus de mal que de bien, inconsciemment.

La lecture contribue à mon enrichissement affectif. En me plongeant dans le destin des personnalités que j’admire et en saisissant leur psychologie, je deviens plus compréhensive et tolérante à l’égard des autres. Par différence, je capte mieux ce qui constitue mon originalité propre et ma complexité particulière. La lecture est pour moi un outil de connaissance et de plaisir.


Une profonde
affection pour mon analyste : un lien hors norme.

Au cours d’une analyse, le patient éprouve à l’égard de son psychanalyste toutes sortes de sentiments. C’est ce qu’on appelle le transfert. Il s’agit d’un lien hors norme qui a pour but de permettre au patient d’attribuer à son psy des sentiments ou des intentions qui, en fait, renvoient à sa propre histoire. On suppose que l’analyste possède les réponses aux questions que l’on se pose dans notre vie. Celui qui a ce savoir, on l’aime. De la même façon, on a de la gratitude envers le médecin qui va nous guérir de notre grippe, on va vénérer notre professeur de philosophie qui va nous éclairer de ses connaissances. Enfin, on va chérir notre mère et notre père qui nous garantissent sécurité et affection. Sans transfert, il n’y a pas d’analyse.
Pour que le transfert s’installe, le psychanalyste se place en position de « sujet supposé savoir ». C’est ce qui inaugure l’entrée en analyse du patient. Mais est-il inconcevable, impertinent de penser qu’il existe également un transfert de l’analyste vers la personne qui se trouve en face de lui ? Il ne s’agit pas, bien sûr, d’un transfert d’amour ou de haine et il ne doit pas se prolonger au-delà des entretiens préliminaires. Ce transfert ne doit pas être perçu par le psychanalyste comme un support. Si l’analyste se pose en « sujet supposé savoir », le futur patient peut-il être vu comme un « sujet supposé réussir » ? Certaines personnes restent à la porte de l’analyse parce
qu’elles sont soit structurellement inanalysables – comme le pensait ironiquement Lacan à propos des Japonais -, soit parce qu’elles ne correspondent pas à certains critères propres à chaque analyste. L’analyste peut être amené à avoir des doutes sur les capacités de son patient, mais aussi sur sa façon de diriger l’analyse. N’oublions pas que la cure est à chaque fois un nouveau travail et qu’elle est réinventée, revisitée à l’occasion de la découverte de l’inconscient. Et c’est tant mieux. Il faut laisser au psychanalyste l’idée qu’il a toujours quelque chose à apprendre.
La cure analytique étant une aventure humaine, il arrive - et c’est inévitable - que le transfert devienne insupportable à vivre. A plusieurs reprises, j’ai eu pour mon analyste de l’amertume, de l’agressivité, parfois de la haine mais en tout cas, des sentiments de rejet. Je lui ai fait les pires reproches. Bien sûr, tous ces sentiments violents n’étaient pas dirigés vers la personne de l’analyste, même si je le désignais à chaque fois comme étant celui qui empêchait le bon déroulement de ma cure. Les chapitres précédents vous ont donné une idée sur l’intensité de ces séances et je n’y reviens pas. Cette fois-ci, j’ai envie de partager avec vous un autre volet de ma relation avec mon analyste.
A diverses périodes de ma cure, je suis tragiquement amoureuse de mon analyste et ces moments là sont très intenses. Je dis tragiquement car ce n’est pas un amour réciproque. Je ne lui trouve que des
qualités – si si, il en a beaucoup -, il devient mon protecteur et je n’ai plus du tout envie de me bagarrer avec lui. C’est classique et j’ai assez de connaissance théorique pour savoir ce qui se trame derrière cet amour. Je ne suis pas dupe. Mon analyste représente toutes les figures qui ont compté pour moi dans la prime enfance et endosse ainsi les habits de ces personnes. Néanmoins, le transfert amoureux, et ceux qui l’ont vécu seront de mon avis, est très pénible. Il ne se passe pas une seule seconde sans que mon psy occupe mes pensées : le jour, la nuit, avant la séance, pendant, après. Je me pose mille questions à son sujet : que fait-il ce week-end ? Qu’est-ce que ses enfants vont lui offrir pour la fête des pères ou son anniversaire ? Quel pays va-t-il visiter cette année ? Quand je pense à mon analyste, ce n’est pas un sourire que j’arbore au coin de mes lèvres mais des larmes au coin des yeux. Plus il occupe mes pensées et plus je souffre de son absence, de sa distance vis-à-vis de moi. Je donnerai n’importe quoi pour faire partie de sa vie, de son quotidien, de ses pensées. J’essaye de me rassurer en me disant qu’en étant son analysante, je fais un peu partie de son univers mais bien sûr, ce n’est pas suffisant. Je lui demande même de m’adopter pour qu’il ne m’abandonne jamais. Heureusement, le transfert amoureux dans sa phase la plus obsédante peut - et doit - de temps à autres s’estomper pour que mes pensées pour lui deviennent plus modérées et surtout plus
normales. Toutefois, par période, le transfert amoureux croise de nouveau mon chemin pour me signifier que s’il n’existait plus, il me serait impossible de continuer l’analyse.
Dans les moments où je me sens bien, calme et sereine, je lui dis que c’est grâce à l’analyse. Le bureau du psy représente pour moi un cocon et toutes les conditions sont réunies pour que je m’y sente à l’aise : l’intérieur est chaud, le son de sa voix est miel, l’air est pur et le silence est d’or. Cela me rappelle ma position enfant blottie tout contre ma mère. La même chaleur protectrice, la même écoute, la même bienveillance. Je n’ai aucune tension intérieure et surtout aucune résistance à parler et à me confier. Le bureau de mon analyste me sert de repère affectif. A chaque fois que je passe la porte, j’ai un rituel auquel je ne déroge pas. Je photographie cette pièce dans les moindres recoins et cela me rassure que tous les objets soient à la même place. L’inconnu me fait peur.
La séance de la cure analytique est à l’âme ce que le soin en institut esthétique est au corps : un bien être immédiat avec cette sensation de légèreté. Je suis débarrassée de mes scories et de mes artifices. En séance, je parle religieusement en caressant les mots pour ne pas les percuter, pour que ces mots soient énoncés en épousant la sensibilité de mon cœur. De la même façon, je bois chaque parole de mon analyste comme du petit lait, sans faire aucun tri car je sais que ses propos sont pesés et dits à bon
escient. Ses paroles m’apaisent, comme le bonbon au miel soulage le mal de gorge.
Quand j’aime une personne, j’ai envie de la protéger car j’ai toujours peur qu’il lui arrive quelque chose. Par exemple à la veille de ses congés, je demande à mon psy de prendre soin de lui en espérant de toutes mes forces qu’il m’écoutera. Je me souviens qu’une fois, je suis venue à l’heure de ma séance et en arrivant devant la maison de mon thérapeute, j’ai trouvé porte close et volets fermés. Je m’inquiète, certaine de ne pas m’être trompée de jour de rendez-vous. Il n’y a pas de mot sur la porte. Peut-être n’a-t-il pas eu le temps de prévenir ses patients de son absence et dans ce cas, c’est qu’il a du partir précipitamment pour une urgence. De retour chez moi, je m’empresse de lui envoyer un mail dans lequel je lui fais part de mes inquiétudes à son sujet. Le soir même, peu après 23 heures, il me téléphone sur mon fixe. Je ne décroche pas. Il indique qu’il vient de prendre connaissance de mon mail à l’instant et dit m’avoir laissé un message dans la journée dont je n’ai pas eu apparemment connaissance. Il appelle également sur mon portable pour me dire la même chose, comme s’il avait senti l’importance à mes yeux d’être rassurée le plus tôt possible. J’ai un peu honte de m’être inquiétée pour rien mais c’est plus fort que moi.
Quand je pense à mon analyste en dehors des séances, je me rends compte que mon affection pour lui dépasse le cadre transférentiel. Je l’admirais bien avant
d’entamer mon analyse et je lui serai fidèle après. Le fait que cette affection ne soit pas partagée me trouble, je l’avoue. Je me console en me disant qu’il m’apprécie à sa manière et le fait qu’il me fasse confiance en tant qu’analysante en est la preuve. Pourtant au fond de moi, je souffre de cette distance qu’il m’impose mais s’il ne le faisait pas, il serait un manipulateur de l’esprit et cela serait impardonnable pour un psychanalyste.
Cette profonde affection, j’ai malheureusement eu l’occasion de l’éprouver, et je dis malheureusement, car j’aurai préféré que ce drame – rendu public - le touche le plus tardivement possible.
Nous sommes le dimanche 29 août 2004. C’est la veille de mes retrouvailles avec mon analyste après une longue séparation d’un mois et demi pour les vacances d’été. Je suis très contente de le revoir et il m’a beaucoup manqué. Vers 18h30, mon portable sonne.
- I. M. ?
- Oui.
- C’est Gérard Miller. Nous avons rendez-vous demain soir à 18h30 mais je reprends mon travail seulement jeudi prochain …
- Bon, très bien.
Silence.
- Oui, je suis en deuil.
Je reste toute idiote au téléphone et je ne sais pas quoi lui dire. Je n’arrive même pas à prononcer la phrase de circonstance comme « je suis désolée » ou « toutes mes condoléances ». Je ne lui pose aucune question et lui dis que je le verrai donc le jeudi à la place du lundi. Après trois secondes de silence interminable, c’est lui qui tient à me préciser de quel deuil il
s’agit.
- Oui, je viens de perdre mon père.
Deuxième coup de massue. Non, ce n’est pas possible, pas son père comme si certaines personnes devaient mourir avant d’autres. Je reçois cette confidence avec violence, elle me fait mal. Je lui propose qu’on se voit plutôt la semaine d’après car je ne veux pas qu’il s’occupe de moi pendant cette période alors que c’est plutôt à moi de le ménager en ne l’embêtant pas avec mes petites misères. Il refuse en me confirmant notre rendez-vous pour le jeudi d’après.
Aussitôt après avoir raccroché, je suis très émue. Je revois son père aux forums des psys donnant le bras à son fils. Son père, médecin et fondateur de l’Institut de Radiologie de Paris, un homme certainement de grande valeur. Toutes mes pensées ce soir là ont été pour lui. Je ne peux pas m’en empêcher. Mon analyste a perdu sa mère alors qu’il n’avait que 15 ans. Aujourd’hui, son père le quitte. A cet instant, je ne suis plus son analysante et il n’est plus mon psychanalyste. Son deuil me touche et je suis sensible à ce qui arrive à cet homme en tant qu’être humain et non en tant que psychanalyste d’I. M.
Quatre jours après l’enterrement de son père, je me présente à ma séance. J’ai peur de le déranger, de l’ennuyer et je considère que je n’ai pas ma place chez lui pendant cette période de deuil. Mais c’est un professionnel. Sa vie privée ne doit pas interférer dans la cure de sa patiente. L’heure de ma séance m’appartient et il fait en sorte de ne pas déroger à
cette règle.
- Oui, allez-y.
- Je suis mal à l’aise car j’ai quelque chose sur le cœur mais je n’ose pas vous le dire.
- Mais si, allez-y.
- Je suis très touchée par ce qui vient de vous arriver.
- Mais oui …
- Je sais que je dois rester une étrangère pour vous, que je dois garder mes distances mais je ne peux pas être indifférente à ce que vous ressentez et … ça m’a fait de la peine de vous savoir malheureux. Je suis très nulle dans ces moments là. Très maladroite. Vous avez en tout cas tout mon soutien.
- Bon. Cela évoque t’il quelque chose pour vous ?
- A titre personnel non, mais j’ai le souvenir de moments chargés d’émotion...
- Hmmm.
- Quand on perd ses parents, on devient orphelin et c’est terrible. L’amour entre enfants, parents et fratrie est pour moi quelque chose de très important. J’espère que vous ne m’en voulez pas de vous en parler mais je ne peux pas faire la séance comme si de rien n’était.
- Mais non, je ne vous en veux certainement pas. N’allons pas plus loin pour ce soir.
Plusieurs années après cet évènement tragique, j’ai eu l’occasion de réfléchir à la notion de deuil lors d’une séance à la fois mortifère et soulageante. Bien entendu, nous souhaitons tous que les êtres humains que nous aimons partent le plus tard possible et dans les conditions les plus dignes. Mais la vie est-elle que dans la plupart des cas, nous subissons la mort de nos proches. Je ne sais pas si c’est une manière de ne pas écorcher ma
sensibilité ou bien une force de caractère mais je ne réduis pas la mort d’une personne à son enterrement. L’absence physique est une chose, l’absence psychique en est une autre. Les souvenirs, les anecdotes, les faits, les gestes, les actes et les paroles d’une personne ne disparaissent pas avec elle. Au contraire, tous ces éléments du passé lui survivent car nous sommes là pour raviver leur présence. C’est sans doute pour cette raison que se recueillir sur la tombe d’un être disparu ne me semble pas nécessaire. C’est une tradition, certes, et en tant que telle, je la respecte mais je n’y suis pas fidèle. Je pense sincèrement qu’à notre mort, nous partons vers le ciel – et non sous terre – et que notre mort a une durée tout comme notre vie. Le jour où nous devrons commencer ce voyage, nous prendrons notre envol avec nos valises déjà bien remplies. Ne croyant pas à la rédemption ni à la réincarnation, je suis persuadée que nous sommes dans la mort ce que nous étions dans la vie, et surtout que nous débutons cette nouvelle aventure au même âge que celui que nous avions à notre mort. Aussi, pour ma part, j’ai tout intérêt à quitter le divan plus forte que je ne l’étais à mon arrivée pour pouvoir vivre cette vie post-mortem avec plus de marges de manœuvres et surtout plus de sérénité. En évoquant mes réflexions spirituelles avec mon analyste, ce dernier me fait remarquer que mon athéisme revendiqué n’est sans doute pas si certain que cela. J’acquiesce car si en effet je ne
conçois pas l’existence d’un Dieu en tant qu’instance suprême, je crois à une vie après la mort qui n’est que la suite de la destinée terrienne. Et c’est soulageant de se dire que les gens disparus trop jeunes auront de belles années devant eux … dans un ailleurs. Une sorte de seconde chance pour celui ou celle que la vie aura abandonné.
Je profite de ce chapitre pour évoquer un point important. Le psychanalyste n’est pas un poisson froid. C’est un être humain qui sait se montrer compatissant quand il le faut. Je remercie mon analyste pour sa disponibilité en acceptant de me recevoir le dimanche et les jours fériés, mais aussi pour l’intérêt qu’il m’a manifestée lorsque je me suis faite opérer des dents de sagesse. Il a insisté pour que je le contacte le soir même de mon opération afin de lui donner de mes nouvelles. Dans un même ordre d’idée, il se trouve que la dernière séance avant ses congés me rend la plupart du temps triste, surtout quand elle correspond à une période où de profonds changements dans ma vision des choses font surface. Je n’ai plus les repères nécessaires pour affronter ces bouleversements en moi. Mon psy le sent et cette période de longue interruption tombe plutôt mal. Ses congés font partie de la cure et des règles à respecter mais il se montre très compréhensif : il me propose de l’appeler pendant ses congés si j’en ressens le besoin et ce, dans un souci de ne pas me laisser en détresse pendant l’interruption de l’été. Il insiste en me disant que
cette proposition n’est pas une politesse mais une possibilité qu’il m’offre sans rien demander en retour. Cette disponibilité est également perceptible en séance. En effet, il arrive que pendant le temps qui m’appartient, son téléphone sonne – monsieur est très demandé. Il ne réserve pas toujours le même sort aux appels. Parfois il y répond mais quand il suppose que ma concentration doit être optimale, il interrompt la sonnerie pour laisser le répondeur se mettre en marche. Je peux ainsi continuer sur ma lancée, certaine que personne ne s’immiscera dans notre intimité limitée au temps de la séance, bien sûr. C’est une forme de respect à laquelle je suis particulièrement sensible.
Tous ces témoignages d’empathie ne me laissent pas indifférente. Je sais que je peux compter sur lui. Même si ma pudeur m’empêche de lui exprimer mes sentiments à son égard, je lui fais comprendre, à demi-mots, que je tiens beaucoup à lui. Comme je ne veux pas qu’il mette cet aveu sur le dos du transfert, je lui fais une promesse qui équivaut pour moi à un engagement moral.
- Monsieur, je suis très fière que vous soyez mon psychanalyste, non seulement pour le professionnel que vous êtes mais aussi pour ce que vous êtes en dehors de ce bureau. Vous avez une place réservée dans mon cœur et dans mon esprit mais cette place n’a pas pour durée de vie le temps de l’analyse. Ca serait trop facile et surtout intéressé. Dans les relations humaines, la qualité est préférable à la quantité. Il vaut
mieux aimer peu de gens mais les aimer avec tout ce que ça suppose de disponibilité, fidélité et engagement. Je garderai toujours de l’affection pour vous et ce n’est pas une parole en l’air. Je m’y engage.
- Bon !
- J’ai des qualités de cœur mais mon côté humaniste a cette limite. Je ne peux pas être comme Sœur Emmanuelle qui aime tout le monde. Il faut choisir son camp car si on aime tout le monde, on dévalorise ceux qui méritent d’être aimés. Le discours religieux ne me convient pas car je ne veux pas que Dieu m’aime comme il aime mon prochain qui peut avoir fait les pires atrocités. On n’est pas tous frères et sœurs à mettre dans le même panier. C’est comme la parole. Je préfère vous avoir attendu car c’est plus important de se confier à une seule personne qui a une écoute attentive et exclusive plutôt qu’à dix personnes qui ont une écoute partielle.
- Ce n’est pas faux. Très bien, restons-en là.

Au cours de mon analyse, j’ai très souvent affirmé mon attachement à mes parents lesquels représentent l’un des piliers de ma vie, un pilier qui ne s’effondrera jamais. La famille est un lien très important qu’il faut sauvegarder. Bien plus qu’une racine, qu’un héritage, la famille est la branche qui me raccroche à l’arbre.
Ces périodes au cours desquelles ma sensibilité se manifeste sont nécessaires. Cela me rend plus humaine et sans aucun doute plus ouverte. C’est en tout cas l’une des remarques de mon psy qui m’a toujours incité à mettre en évidence ma
sensibilité. Manifester son intérêt pour les autres est une jolie façon de se révolter contre les injustices de ce monde. Je médite souvent sur une citation de Georges Bataille qui illustre mon énoncé : « Le cœur est humain dans la mesure où il se révolte ». Ne jamais être étranger vis-à-vis de soi, vis-à-vis des autres.

Si les contours de mon destin se dessinent petit à petit et si je suis beaucoup plus sereine qu’avant, la fin de mon analyse n’est pas encore programmée. J’attends mon heure sans chercher à avancer les aiguilles de ma montre, ni retarder ce moment fatidique. Il me reste tellement de vérités à découvrir, tant d’affects à exploiter et surtout trop de souffrance à avouer … Si je veux coller au plus près de ma nature, je ne peux faire l’impasse sur cette part nébuleuse qui m’habite. Je vais profiter du moment privilégié que m’offrent les séances d’analyse pour mettre à jour mes contradictions, mes paradoxes afin de m’en servir pour grandir.

Le corps sur la terre, l’esprit dans les airs

« L’âme est une terre étrangère ». J’aime cette citation de Schnitzler, médecin et écrivain allemand. Elle correspond parfaitement à mon état d’esprit. En effet, il y a deux personnes en moi ; l’une a les pieds posés sur le sol, marche droit sur la terre ferme. L’autre voyage dans le ciel, au-dessus des nuages. Mon tempérament est aérien. En séance, une moitié de moi est sur le divan, l’autre dans un ailleurs. C’est un peu comme si ma tête n’était pas
accrochée à mon corps. D’ailleurs, mon père ne cessait de me répéter « qu’est-ce que tu peux être tête en l’air ma fille. Tu es toujours dans la lune ! »
Dans mes souvenirs les plus lointains, je me rappelle avoir été une enfant très rêveuse, réservée et surtout solitaire. Je m’enfermais souvent dans une pièce pendant des heures, à l’abri du monde extérieur, le regard dans le vide. Mes pensées n’étaient ni tournées vers l’avant, ni vers l’arrière. Elles étaient suspendues en l’air. Je m’ennuyais profondément et ma tristesse n’avait pas d’autre objet que le vide. Pourtant, je n’ai jamais manqué d’imagination, ce qui aurait pu me permettre de m’échapper de cette paralysie de l’âme. L’ennui, tel que je le vis encore aujourd’hui, est un véritable calvaire car il enlise, englue, engouffre. Mon esprit est totalement envahit d’un brouillard épais et il est très difficile pour moi de me sortir de ce sable mouvant. Mes émotions sont anesthésiées.
Au cours de mon analyse, j’ai pris conscience du danger qui guette le solitaire : la mélancolie ou comme disent les maîtres spirituels, l’acédie. Je m’absente de ce monde qui ne veut pas de moi, qui ne m’offre rien. Je m’enfonce dans le découragement, la tristesse, l’abattement qui rend insupportable l’idée d’être insignifiant. Je me perçois comme n’étant rien.
Dans ces périodes là, mon analyste ne me laisse pas vraiment « planer » estimant que le but de l’analyse est de mettre le pied dans la réalité. Il me demande pourquoi
je me sens obligée de m’extraire de moi-même, de m’écarter de cette réalité du quotidien dont je me sens étrangère. Je lui confie mon envol systématique sur ma planète dès que les choses deviennent pénibles à gérer pour moi. Une contrariété qui m’affecte, une difficulté qui m’empêche d’avancer, une douleur qui m’assaille. Je me déconnecte alors de la réalité puis quand la situation se tasse, je reviens sur terre. J’ai pour habitude d’installer ma caravane au-dessus du ciel, comme certains plantent leur tente dans un pré. Je flotte, je suis en apesanteur. Je regarde depuis ma fenêtre le monde des gens normaux, ce monde qui m’est si étranger, moi l’anormale. Mon psychanalyste me fait remarquer que ma planète n’est ni plus ni moins la planète des morts. Quel mot horrible. Mais non, je suis bien vivante sur ma planète ! Et puis je ne suis pas dans le ciel avec les autres, je suis au-dessus d’eux. Il me soumet son avis : « vous vous enfoncez dans la solitude et il y a un prix à payer ». Sur ce dernier point et pour être sincère, il a raison.
La solitude qui me fait le plus souffrir est la solitude affective. Même s’il est préférable d’être seule que mal accompagnée comme le dit la devise, le manque d’amour est parfois douloureux. Certains projets de vie comme fonder une famille sont difficilement réalisables quand on est seul.
Mon état d’esprit à ce sujet est le suivant : seule, je vis au jour le jour ; accompagnée d’un homme, je penserai au lendemain ; chérissant mes
enfants, je me pencherai sur ce qu’il adviendra après ma mort. Ne pas avoir d’enfant est sans doute la seule chose que je regretterai dans la vie, si la situation reste ainsi. Qu’y a-t-il de plus beau que de vouloir apporter à un enfant ce que mes propres parents m’ont transmis. Sans doute ai-je peur d’aimer et d’être aimée. Pourtant je ne peux me résigner à m’exclure de ce bonheur et c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles je me suis engagée dans une analyse. J’ai envie d’élever des enfants, c’est-à-dire non seulement leur donner une éducation et de la sécurité mais aussi les élever dans le sens les porter vers le haut de manière à ce qu’ils puissent se réaliser en choisissant eux-mêmes la vie qu’ils souhaiteront vivre. Ne jamais dire ces mots simples, ma fille, mon fils ou mon enfant, représente pour moi une déchirure car c’est une douleur qui pénètre dans mon corps sans jamais en sortir. Plus je me rapproche de la fatidique échéance de l’horloge biologique et plus la pointe du couteau pique mon cœur en l’écorchant plus profondément à chaque fois. Apparemment, ce qui est naturel pour les autres, fonder une famille, est compliqué pour moi. Pourtant pour une fois et dans ce domaine précis, je donnerais n’importe quoi pour être comme les autres.
Au moment où j’écris ces lignes, les tentatives de rencontres amoureuses que je peux faire me laissent un goût fade et je suis en partie responsable de ces échecs. J’ai dans l’idée que pour qu’un homme me plaise, il doit
sortir de l’ordinaire. Il me faut d’abord l’admirer pour ce qu’il fait avant de l’aimer pour ce qu’il est. Je ne peux m’empêcher de penser que je vivrai un jour une histoire d’amour, une seule et que cette histoire aura une saveur particulière. Aussi, je me persuade que la prochaine rencontre correspondra encore plus à ce que je recherche et que je dois rester disponible pour un futur amour. Je n’ai qu’une idée en tête, c’est de me dire à propos d’un homme « c’est lui que je veux et personne d’autre », comme lorsque j’ai jeté mon dévolu sur mon psychanalyste, comme une évidence.
Je suis à la recherche d’un homme différent des autres, avec si possible un talent artistique ou une intelligence hors norme afin que je puisse l’admirer. Je ne laisse aucune chance aux autres. Comme je me morfonds avec moi-même, je me dis que je m’ennuierai très vite avec un homme dans la moyenne comme moi. Pourtant, une petite voix me murmure que la seule façon de quitter ce circuit fermé d’une vie par procuration et qui me fait souffrir, est de me réaliser. Etre reconnue pour un talent, pour un acte, pour une création. Que sais-je … En tout cas, je suis déterminée à ne pas passer inaperçue dans la masse humaine.
Je quitte donc très vite ces hommes – ou je fais en sorte qu’ils me quittent - sans aucun regret, remords ou nostalgie puisque je n’y suis pas attachée. Mais à chaque séparation, des angoisses m’envahissent. Le temps perdu ne sera jamais rattrapé et toutes ces années sans amour sont
dangereuses. Le cœur est un muscle qu’il convient de faire fonctionner au risque qu’il se nécrose et finisse par mourir avant d’avoir vécu. Je suis une anorexique de l’amour pourrai-je dire. Non dénuée d’un certain romantisme, je ne crois pourtant pas au prince charmant. Aimer, c’est davantage vivre à côté de l’autre que vivre avec l’autre. C’est être à ses côtés quand il est heureux, quand il est malheureux sans pour autant chercher à le priver de son bonheur et de sa tristesse. Car après tout, que sais-je de lui ? Uniquement ce qu’il veut bien me dire et surtout, uniquement ce qu’il sait de lui. La tristesse peut être essentielle pour certaines personnes et les empêcher de la vivre peut être dangereux pour elles. Laissons à chaque personne, aussi intime soit elle avec nous, sa part mystérieuse sans vouloir se confondre avec elle. La relation fusionnelle n’est pas pour moi. Cette distance que je souhaite avoir avec un compagnon semble être le chemin le plus lumineux pour aimer sans posséder et déposséder, pour apprécier sans s’aliéner. Sans doute est-ce pour cette raison que j’aime mon analyste d’un amour unique et inédit. Je suis en relation avec lui sans le toucher. Je m’immisce dans ses pensées sans qu’il ne me fasse aucune confidence sur les siennes. Je me débarrasse de mes démons chez lui sans emporter les siens. Cet amour platonique et non réciproque n’est-il pas la correspondance d’une peur que je cache au fond de moi. Quel est ce mal qui me ronge de l’intérieur et
qui endort tous mes sens ? Quel est ce mâle qui grignote mon intime ? La clef ne se trouve t’elle pas à cet endroit précis ? Dissocier le mal du mâle. Hmmm. Hmmm. L’analyste me confirme que je suis sur la bonne voie.
Mes difficultés relationnelles avec les hommes, mon absence de projet, mon incapacité à créer s’expriment de plus en plus au cours de la cure analytique. Mais à chaque fois que j’aborde le sujet, je pleure en moi-même. Je reste silencieuse, souffrant d’une constipation verbale. Puis je m’empresse de terminer la séance pour me retrouver seule et ouvrir le robinet de larmes afin de vider mon trop plein d’émotion. Il m’a fallu plusieurs années passées sur le divan pour que ma souffrance se manifeste réellement en présence de mon analyste. Ces séances, très vives émotionnellement, sont difficiles à supporter. Ma pudeur m’empêche d’éclater en sanglots ce qui aurait été pour moi humiliant.
Puis un jour, je ne maîtrise plus rien. Ma voix est chevrotante, mes larmes autrefois clandestines franchissent la barrière de mes paupières, gonflent dans le coin de mes yeux, ruissellent des deux côtés de mon nez en épousant l’ovale de mes joues, et se déversent pour finir sur l’oreiller du divan. Mes larmes sont chaudes ; elles me brûlent la peau. Mon analyste accueille mon émotion avec le plus de tact et de respect possible. Il répète certains de mes propos avec un ton ouaté, comme s’il soupesait mes paroles dans sa paume. Telle une vigie, il est attentif à tous les mots
prononcés et surtout, il écoute toute ouïe ouverte mon silence qui, paradoxalement, signifie autant si ce n’est plus de choses que ma parole. Je suis très sensible à sa présence chaleureuse et je ne regrette pas un seul instant de m’être confiée à lui. J’essaye de ne pas tomber dans le pathos, ni de me plaindre de ma situation. Cela ne sert à rien. Le psychanalyste n’est pas le complice d’une jérémiade et ne rajoute pas sur le préjudice subi afin de ne pas renforcer la victimisation. Ne me sentant donc pas encouragée dans la plainte, j’adopte une toute autre position que la lamentation sans fin. Pour ne pas voir que la face sombre d’un traumatisme, d’un coup dur, d’un malheur, il faut lui donner du sens. Mes difficultés ont façonné ma personnalité. Les frustrations de la vie ont renforcé mes convictions et si tout avait été facile pour moi dès le début, aurai-je eu le même tempérament ? Nul ne peut le dire mais je demeure convaincue qu’une vie sans expérience malheureuse ou douloureuse est une vie fade. Néanmoins et malgré cela, je reconnais que le mal être qui perdure est inacceptable et parfois invivable. En effet, lorsque l’on est submergé par le désespoir, lorsque le monde nous parait totalement injuste, il peut arriver que l’on se pose la question de savoir si rester dans ce monde, rester en vie n’est pas une manière de cautionner l’injustice en se résignant. C’est une pensée à laquelle, je l’avoue, j’ai succombé. Mais très vite, il m’a semblé que ce renoncement à me
battre était contraire au respect et à l’admiration sans borne que je porte à tous les résistants du monde entier qui ont combattu et qui combattent sans relâche les injustices. Leur courage est à ma portée même si mes actes sont bien évidemment plus modestes.
Parallèlement à ces réflexions terre à terre qui sont malheureusement encore trop éloignées de la réalité de mon quotidien, je continue mon petit bonhomme de chemin en essayant de m’arranger avec mes paradoxes comme je peux. C’est comme lorsque le soir au moment du coucher, je cherche la bonne position dans mon lit. Ces acrobaties ne sont pas toujours faciles mais elles sont mon lot. Telle une funambule, je marche sur une terre qui n’est pas ferme et qui se dérobe sous mes pas. Désespérée, j’ai le sentiment de ne rien valoir de bien. Je propose même à mon analyste un peu de poésie pendant ma séance : « Je suis tellement creuse que même les asticots n’auront rien à manger après ma mort ».
Dans ces périodes de vagues à l’âme, je bois la tasse, submergée par les rouleaux de l’océan atlantique alors que j’aimerais tant me reposer en faisant la planche sur la mer méditerranée. Ma sensibilité est accrue et j’absorbe tout sans laisser une goutte ; un véritable buvard je suis. Je souffre tellement du manque d’affection … Lorsque le corps manque de sucre, on ressent une étrange sensation de vertige appelée hypoglycémie. Quand le cœur manque de chaleur, il se contracte laissant transpirer les larmes du désespoir. Je me
dessèche comme un fruit qu’on a laissé pourrir sur l’arbre. Le vase de l’amour est cassé et je peine à garder mon optimisme. Et si je devais rester dans cet état là toute ma vie ? Pourrai-je le supporter ? N’ayant plus le courage de me battre, je plane au-dessus des nuages sans aucun plan de vol, laissant mon imagination m’emmener là où elle le décide.
Quand je suis dans cet état là, mon analyste ne me laisse jamais partir sans me parler, sans m’encourager. Ces périodes douloureuses sont essentielles pour moi car elles m’obligent à l’introspection et surtout à la verbalisation de mon mal être. Même si c’est difficile, je m’accroche tant bien que mal et accepte de lui faire confiance en me soulageant chez lui sans gène, sans honte.
Mes séances d’analyse sont difficiles dans la mesure où je ne retiens plus ma douleur comme avant. Je suis atteinte d’incontinence lacrymale et me rends compte que l’analyse remplit mon vide. Chaque séance est une épreuve mais en me délestant de mes larmes, je libère ma douleur en lui donnant du sens. Je ne suis pas abonnée à la souffrance, comme me le rappelle mon analyste. Cette souffrance ne doit pas être vécue comme une écharde dans le pied mais comme un outil pour grandir et aller plus loin dans mon idéal de vie. Si je n’étais pas en analyse, mon désespoir serait exactement la même mais son issue serait bien différente. Seule, je me serais contentée de pleurer sur mon sort en ne cherchant pas à découvrir quel est l’enjeu, quelle est
la fonction pour moi de ce symptôme. Quelle est cette satisfaction que j’ai à me plonger dans cet état alors que rien de dramatique ne traverse mon quotidien.
Séance après séance, je fais part à mon analyste de cette maladie de l’âme, l’errance, que je ne contrôle pas. L’errance telle que je la vis s’accompagne d’incertitude, de mystère et de peur. L’incertitude du lendemain, le mystère de qui je suis et la peur de ne jamais me poser à un endroit. A la différence de la flânerie ou de la promenade, l’errance n’est jamais un plaisir. C’est une obligation à laquelle je succombe sans savoir pourquoi, jetée hors de moi-même. C’est une souffrance que je ne peux maîtriser et qui revient sans prévenir. L’errant est en quête d’une sorte d’Un. Quelque chose d’unique, de vrai, de pur. Ces moments sont propices aux rêves et celui que je fais une nuit m’interpelle puis je le relate lors de ma séance.
- Monsieur, il faut que je vous parle de quelque chose.
- Oui, dîtes moi.
- Au début, j’avais envie de trouver ma place quelque part et depuis, j’ai compris que ma place est toujours là où je ne suis pas, c’est-à-dire toujours ailleurs … J’ai fait un rêve étrange cette nuit. J’étais enceinte et vers le quatrième mois de grossesse, les médecins m’ont ouvert le ventre – c’est une nouvelle technique, une projection que je fais – et ont sorti mon bébé pour lui donner de l’air. Ce bébé translucide était un chat. Mon souci était de savoir la couleur de ses poils pour lui trouver un
nom adéquat.
- A quoi ce rêve vous fait penser ?
- A rien, je ne rêve jamais de toute façon.
- Si vous rêvez, mais là, vous vous en souvenez. Bon, une fois que le bébé est sorti, que se passe t’il après ?
- Il revient dans mon ventre jusqu’à son terme.
- C’est donc une deuxième naissance. A quoi ça vous fait penser ?
- J’aimerai renaître.
- Oui par exemple, ça peut être cela. Continuez à cogiter sur ce rêve et nous en reparlerons la prochaine fois.
Dans ces moments de vague à l’âme, mes réactions sont parfois extrêmes. J’agis dans un premier temps, je réfléchis dans un second temps. Même si au fond de moi je ne doute pas un seul instant que l’analyse me délivrera de ma prison, il n’empêche que poursuivre mon évolution me fait peur. Par manque de courage, il m’est difficile de m’exposer pendant ces périodes ombragées. J’ai le sentiment que personne ne peut pénétrer dans mon univers et les insistances de mon analyste pour que je m’ouvre à lui m’insupportent de plus en plus. J’ai besoin de prendre du recul, de rester seule quelques jours.
Je n’annonce jamais une fuite précipitée. Plus mon départ est violent et moins il est raisonné et surtout raisonnable.
J’arrive un soir dix minutes avant l’heure de ma séance chez mon analyste. J’ai prémédité mon acte en préparant un mot que je glisse dans une enveloppe et auquel je joins le paiement de ma séance loupée. Je pose l’enveloppe bien en évidence sur l’escalier qui mène aux étages supérieurs de sa
maison. Puis comme une voleuse, je fuis en ayant la lâcheté de ne pas lui expliquer en face mon geste. Mon message dit la chose suivante : DETTE DEFINITIVEMENT REGLEE. DOSSIER TERMINE. A ARCHIVER. J’ai à ce moment là si peu d’estime pour moi que je considère mon « cas » comme un vulgaire dossier. Je n’attends plus rien de l’analyse.
Face à cette échappatoire, mon analyste doit s’imaginer que je tire ma révérence une nouvelle fois et que je reviendrai très vite chez lui. Pourtant, je sèche également la séance suivante. Il me téléphone et me laisse un message. Je ne réponds pas. Il me contacte à nouveau trois jours après. Entre ces deux appels, j’ai le temps de m’apercevoir que l’analyse me manque cruellement et que l’écoute de mon psy me fait le plus grand bien. Je satisfais donc à sa seconde demande en le priant de m’excuser pour ma fuite en avant.
Ce petit jeu des « départs-retours », c'est-à-dire arrêter l’analyse quand bon me semble, n’est pas une situation idéale. Une cure analytique doit s’inscrire dans la durée. Il ne faut jamais oublier que deux personnes construisent une bâtisse et que toutes deux ont besoin l’une de l’autre pour continuer le travail. C’est un engagement mutuel.
J’ai cru que je pouvais être la seule à me désengager de l’analyse. Un incident m’a vite fait comprendre que le psychanalyste a également son mot à dire et qu’il a le droit de donner son avis sur la poursuite de la cure. J’ai brûlé le feu rouge et la sanction est
arrivée.
Après une séance houleuse, je lui envoie un mail le lendemain pour lui dire que j’ai besoin de souffler et que je reprendrai un jour l’analyse. Naïvement, telle l’enfant roi, j’imagine qu’il va me rattraper au vol. Mais rien. Nada. Nothing. Aucun mail ou coup de téléphone de sa part. Je suis très en colère. Il n’en a rien à faire de moi et il ne me prend pas au sérieux. Très bien, puisqu’il a trahi la confiance que je lui porte depuis le début, je ne céderai pas et j’arrête définitivement mon analyse. Je m’en sortirai toute seule et je l’emmerde.
Deux jours après, il m’informe par mail qu’il souhaiterait me voir le lundi d’après. Et puis quoi encore ! Je lui réponds de la manière suivante : « Non. La punition est mon unique destin. La solitude, mon seul refuge ».
Je suis au plus mal, complètement perdue. Je n’aime pas ces situations qui me font souffrir mais pourtant, je les provoque toujours car elles m’apportent une satisfaction inconsciente. J’aime me faire peur, flirter avec les limites puis être soulagée d’être restée du bon côté de la route. Le jeudi d’après, soit trois jours après mon mail laconique, des nouvelles de mon analyste : « Où en êtes-vous ? Dans un peu plus de quinze jours, je m’absenterai pour les vacances de Pâques. Avez-vous dans l’idée de venir me voir avant ? Si ce n’est pas le cas, je devrai considérer que vous avez, de fait, mis un terme à nos entretiens. Tenez-moi au courant ».
Mon cœur s’est arrêté de battre. Je suis allée
trop loin et j’ai tout perdu. Je fonds en larme complètement désespérée de ce qu’il m’arrive – ou plutôt pour être honnête, de ce que j’ai fait. Puis une fois mes larmes séchées, je relis son mail une seconde fois. Mais oui ! Il me laisse une chance de revenir. C’est juste un ultimatum et c’est le moment de lui montrer que j’ai l’intelligence de ne pas tout foutre en l’air. Je me précipite sur la messagerie de mon ordinateur : « Je vais au plus mal. Je m’allongerai lundi 11 avril à 17h45. Ne m’abandonnez pas … ». Bien évidemment, il me confirme notre prochain rendez-vous en n’omettant pas de me faire remarquer que c’est une situation qui se reproduit souvent avec moi. Je n’ai plus jamais déserté l’analyse mais cette nouvelle dérobade me permet d’avancer dans ma cure et de comprendre que c’est un moyen pour moi de vérifier la continuité du lien qui m’unit à mon analyste, mais également la solidité du cadre analytique.
Lors de la séance du 11 avril, je reviens sur mon faux départ et mon vrai retour dans son bureau.
- Je suis contente de ne pas avoir eu le dernier mot l’autre jour. Depuis le début de l’analyse, j’ai le réflexe de prendre des notes régulièrement afin d’acter les séances importantes, de voir les répétitions, les thèmes difficiles à aborder etc. Bien évidemment, j’ai souligné les séances conflictuelles car elles reviennent en force et notamment juste avant une coupure pour congés. En effet, j’ai toujours des doutes pendant ces périodes là et j’ai besoin de
vérifier que votre attention flottante n’est pas du vent et que vous êtes attentif à ce que je ressens. Vous ne pouvez pas imaginer ma douleur quand vous me quittez pour vos vacances. Alors oui j’ai provoqué volontairement une situation de conflit pour obtenir la confirmation que vous aviez également repéré ce symptôme chez moi. Vous m’en voulez ?
- Nous ne sommes pas dans ce rapport. Vous me parliez de ne pas avoir le dernier mot, développez.
- Autant ça m’amuse d’avoir le dernier mot à l’extérieur car je teste ceux qui ont du répondant mais avec vous, j’ai besoin que vous me fixiez des limites, que vous me recadriez. Mon but n’est pas de partir d’ici en claquant la porte car là, je perdrai tout.
- Bien, restons là-dessus.
Depuis cette séance, je ne me comporte plus de la même façon avec lui. Je comprends qu’il est toujours présent et qu’à aucun moment il ne modifie le cadre de l’analyse, même si je fais tout pour le démolir. Ma cure analytique est quelque chose de très solide et je sais que ce que je construis en ce moment sera encore debout dans trente ou quarante ans. Ma béquille, celle qui me fait valser d’un côté puis de l’autre, va devenir une compagne fiable. Mon pneu est souvent à plat, c’est vrai, mais il n’est jamais crevé.
Mon analyse est mon centre de gravité, l’épine dorsale qui me maintient droite. Mao disait : « Si tu veux aider un pauvre, inutile de lui donner du poisson, apprends lui à pêcher ». C’est ce que fait mon analyste. Il ne me donne
pas les clefs pour résoudre mes problèmes mais il m’apprend à découvrir ma solution moi-même pour mon propre compte. Quand j’ai une difficulté dans ma vie, je peux lui en parler tout en sachant qu’il ne me dira pas ce que je dois faire, ni ce qui est le mieux pour moi. Par contre, il m’engage à en parler, à associer dessus. Et je dois bien avouer que mes difficultés sont très souvent le fruit de mon comportement. Je suis responsable, la plupart du temps, de ce qu’il m’arrive et de ce qui se répète sans cesse dans ma vie.
Les séances qui suivent me révèlent également quelque chose d’essentiel et de si soulageant pour moi. La solitude peut être un formidable outil quand on l’apprivoise.
J’ai souvent évoqué cette solitude étouffante que je m’impose si souvent et bien malgré moi. Je me sens comme dépossédée de mes racines, de mes liens sociaux, seule face à l’abîme. La solitude conjugue un paysage et un sentiment. Un paysage de désert et un sentiment d’abandon. Par exemple, lorsque mon analyste s’absente pour ses congés, je vis très mal cette période car je me rends compte que les séances remplissent mon vide et comblent mon ennui. En dehors des séances, je ne suis rien.
C’est justement lorsque la solitude est un état de soi, c’est-à-dire un isolement, que la solitude est dangereuse surtout si cette situation perdure. En effet, l’isolement conduit inévitablement vers la perdition de ce qui fait la richesse d’un être humain, c’est-à-dire recevoir et transmettre aux
autres le plus grand nombre de choses.
A contrario, lorsque la solitude est un état d’esprit, je la trouve merveilleuse et elle est la bienvenue car nécessaire à mon équilibre. Elle me permet de me reposer, de rebondir, de réfléchir et de me stimuler. Cet état d’esprit sert à la contemplation, à l’introspection et à l’autocréation. Cette solitude que j’apprivoise, elle prend la forme d’une étrange douceur, d’une certaine plénitude. Elle me libère du désordre de mes passions et favorise à la fois le retour sur soi-même et l’expérience méditative. Je respire les senteurs d’une esthétique mélancolie et ce ressenti est très agréable. Ma mélancolie est devenue voluptueuse et elle ne me fait plus peur.
Cette solitude assumée me permet d’accepter naturellement que toute relation peut cesser un jour ou l’autre et que ce n’est pas dramatique. Lorsqu’une relation amicale est cassée, je tire le rideau en ne cherchant pas à recoller les morceaux. Même si l’amitié se répare, elle ne retrouvera jamais sa virginité. Je ne me complique donc pas la vie en étant à nouveau disponible pour une autre amitié, différente sans penser qu’elle sera meilleure ou pire que celle qui vient de disparaître. De la même façon, je suis convaincue que la séparation avec l’être aimé n’est pas une catastrophe si on arrive à surmonter la blessure narcissique qu’engendre la perte de sa moitié. Je ne sais pas ce que signifie la nostalgie. Peut-être est-ce une force, c’est possible … Ou bien un voile que je
pose sur mes yeux pour me cacher la réalité … j’en doute cependant.
Il est indispensable d’apprendre à vivre avec soi avant d’apprendre à vivre avec les autres. En effet, il faut bien se rendre à l’évidence que même très entouré, on nage dans la solitude : personne ne peut vivre ou mourir à notre place ; personne ne peut souffrir ni même aimer à notre place. Sans doute ai-je ce défaut de supériorité qui fait que je n’ai pas besoin des autres pour me sentir libre. Dans les choses vues, Victor Hugo dit ceci : « la solitude est bonne aux grands esprits et mauvaise aux petits. La solitude trouble les cerveaux qu’elle n’illumine pas ». Je pense que la seule liberté à laquelle on peut accéder est celle que l’on trouve dans la solitude. C’est sans doute aussi pour cette raison que j’apprécie autant la lecture. C’est une activité solitaire qui éclaire mon cerveau. Ma solitude ne m’empêche pas d’être solidaire, bien au contraire. Il faut parfois réfléchir sur soi pour comprendre son prochain afin de lui apporter une aide. La solitude n’est pas un refus de l’autre : accepter l’autre, c’est l’accepter comme individu à part entière et non comme un appendice, un instrument ou un objet de soi. L’être aimé ne doit en aucun cas être l’instrument de notre propre bonheur.
Mon analyse me convainc d’une chose : je ne souhaite plus me voir dans le regard des autres ni me comparer à mes proches. Je suis différente, ni meilleure, ni pire et je n’oblige personne à m’aimer. Je n’oublie pas
ce que mes proches ont fait pour moi, ont fait de moi mais je ne souhaite plus leur être obligée. Bien sûr, je suis consciente que les concessions sont quasiment obligatoires mais je sais aussi que les efforts que cela nécessite m’emmerdent. Donc, je préfère ne pas me forcer et suivre mon itinéraire coûte que coûte … même si le prix à payer est très élevé. En effet, il faut une sacré force en soi pour ne pas dépendre des autres et une vie équilibrée ne suffit pas à elle seule. Il faut autre chose de plus viscéral et qu’il me reste à découvrir.
En faisant le point sur ce qui me convient, je réalise qu’il y a une interférence en moi, entre ce que je suis réellement et ce que je représente. Mes douces mélancolies naissent du décalage entre mon imperfection et mon désir, entre le réel et l’idéal. Je souffre de n’être pas à la hauteur de mes idéaux, de mes ambitions alors que je sais qu’au fond de moi, j’ai quelque chose qui bouillonne et qui souhaite jaillir. La volonté de créer quelque chose qui m’appartienne commence à se manifester concrètement. Mon analyse s’accélère aussi dans le sens où je ne perds plus de temps avec mes gamineries. Je sens naître en moi une détermination m’obligeant à être à la hauteur de mes exigences et pour que cette volonté puisse dominer mon quotidien, je dois aller jusqu’au bout de mes convictions et de mon engagement.

Mon analyse va donc se poursuivre avec ses hauts et ses bas qui ne sont que des juxtapositions des éléments de mon
quotidien. En effet, je continue à errer dans des zones d’ombre avec beaucoup de souffrance et de désespoir. Mais plus j’avance, plus j’entrevois à travers la grisaille le soleil éclairer la cime des montagnes.

Je veux être une « plus que tout »

Mon objectif à l’issue de l’analyse est de quitter le divan différente. Pas mieux, surtout pas pire mais dépoussiérée de mes angoisses névrotiques qui me gâchent l’existence. Me délivrer de ma geôle imaginaire est devenu ma profession de foi. Et tant que cette liberté n’est pas à ma portée, je continue l’analyse.
Même si je suis sans cesse phagocytée par des doutes sur mes aptitudes, je suis en revanche sûre d’une chose : femme lambda et ordinaire au début de mon analyse, je serai remarquée d’une manière ou d’une autre à son terme.
J’ai mis beaucoup de temps – plusieurs années – avant de réussir à confier mon ambition à mon analyste. Persuadée qu’il me juge hautaine. Certaine qu’il me trouve ridicule. Bref, à côté de la plaque. Puis un jour, il y a eu le déclic. J’ai bravé les barrières qu’avait dressé devant moi mon complexe d’infériorité et je me suis lancée lors d’une séance.
- En ce moment, je suis dans une période d’introspection et j’aimerais vous en parler.
- Bon ! Allez-y.
Son exclamation m’encourage à poursuivre la séance sans temps mort.
- D’une manière générale, je n’ai pas confiance en moi, je doute de mes capacités et ma timidité m’empoisonne la vie. Mais paradoxalement, je me fais
irrésistiblement confiance. Je sais que c’est bizarre et ce qui me permet d’être aussi optimiste, c’est mon désir.
- Quel est-il ce désir ?
- Je ne peux pas encore l’identifier ni en cerner tous les contours mais je sais qu’il est là, bien installé au fond de moi et qu’il ne me quittera jamais.
- Bon, très bien.
- Et c’est d’autant plus important que j’ai souvent le sentiment que ma vie n’est qu’un château de sable, friable et que tout peut s’effondrer à tout moment. Mais même si ça s’écroule, je sais que je peux compter quoiqu’il arrive sur deux piliers, deux fondamentaux que sont mon désir et l’amour de mes parents.
- Bon. Mais ces deux fondamentaux ne sont pas suffisants pour contrebalancer votre manque de confiance en vous. Ca l’atténue mais ce n’est pas suffisant.
- Oui, c’est ça.
- Pourquoi à votre avis ?
- Je ne sais pas.
- Je vais vous donner une piste mais vous pouvez penser à autre chose. Est-ce que le fait d’avoir été comparée à votre sœur peut être un sous-bassement à votre désir ?
- Oui sans doute …
- Bien, restons là-dessus.
Pour vous aider à mieux comprendre le contenu de cette séance, il me parait important de parler un peu de cette comparaison avec ma grande sœur, mon aînée de quatre ans et demi. Enfant, elle était remarquée pour son intelligence, sa vivacité d’esprit et ses nombreux talents. Elle assimilait tout avec une extraordinaire facilité et sa grande maturité me donnait l’impression d’avoir un troisième parent à
la maison. A côté d’elle, j’étais la petite, pas très dégourdie, plus lente à comprendre, plus boudeuse et surtout plus inaccessible. Personne ne savait ce que j’avais dans la tête et pour me mettre du plomb dans la cervelle, mes parents ne cessaient de me répéter : « prends exemple sur ta grande sœur » ; « écoute ta sœur et fais ce qu’elle te dit ». Bref, je me suis sentie très jeune écrasée par ce contexte de modélisation et tout ce que je faisais n’atteignait jamais le niveau de ma sœur. Je pouvais néanmoins compter sur le soutien de ma mère qui, certainement très protectrice à mon égard, savait qu’un jour je surprendrai tout mon monde. La confiance que je percevais dans son regard m’a encouragée à ne pas la décevoir. A l’adolescence, mes parents se sont inquiétés pour mon avenir professionnel. Affolé par mon niveau exécrable en mathématiques, mon père me sermonnait toujours la même rengaine non sans plaisanter : « si tu continues d’avoir de mauvaises notes en maths, tu vas finir caissière à ED ! ». Paradoxal d’ambitionner pour sa fille une carrière comme caissière alors que j’avais de gros problèmes avec les chiffres et le calcul ! Ma sœur avait de ce côté-là plus de chance. Moins de difficulté en maths mais feignante. Pour ne pas faire de jalousie, mon père avait prédit pour ma frangine une carrière beaucoup plus méritante que la mienne. Elle serait caissière à Carrefour, ce qui est déjà un autre monde ! Sans connaître à cette époque le futur métier de ma sœur –
comptable puis Inspectrice des Impôts -, j’ai vite abandonné l’idée de suivre les mêmes études qu’elle, d’avoir les mêmes centres d’intérêt, les mêmes passions et encore moins les mêmes aptitudes. Mes plaintes ont aiguillé mon analyste sur l’une des causes de mon manque d’assurance. Il a eu à ce sujet une parole importante à mes yeux. Quand il m’a signifié que j’avais autant de valeur que ma sœur, j’ai eu un soulagement immédiat. Je pense que je le savais au fond de moi car mes parents n’ont jamais fait de différence entre nous mais j’avais besoin qu’on me le dise et cette phrase de mon analyste devenait parole d’évangile. Je me rappelle avoir ressenti des frissons d’émotion en l’écoutant. C’est vrai, je ne lui ressemble pas du tout et c’est ce qui fait la richesse de notre famille. Des membres unis par des mêmes valeurs mais habillés de vêtements différents. Les gens envient la complicité et l’amour que nous nous portons ma sœur et moi et aujourd’hui, je ne ressens plus aucune infériorité par rapport à elle. Nous avons chacune notre singularité et c’est là l’essentiel.
Réfléchir sur cette comparaison dont j’ai souffert me permet de faire le lien avec l’un de mes symptômes. Une sensation récurrente d’étouffer, de manquer d’air. J’ai l’impression d’être prisonnière d’un carcan au sein duquel mes mouvements sont empêchés. Je me souviens également qu’enfant, je n’arrivais pas à prononcer la lettre «» à l’intérieur des mots. Ce blocage avec cette lettre de l’alphabet a
duré plusieurs années, sans que personne ne comprenne comment il est venu et pourquoi il a disparu d’un seul coup. Cela reste un mystère pour moi. Tiens c’est marrant … En écrivant ces lignes, je remarque la phonétique du nom de mon psy : « Mill – air » ou bien « 1000 –». Coïncidence ? Et puis, il y a quelque chose que j’ai appris et qui m’amuse beaucoup. Le célèbre Démosthène avait un problème d’élocution et notamment, il n’arrivait pas à prononcer les «». Incroyable mais vrai ! Cette modeste proximité avec ce grand philosophe ne peut que me plaire pour tout vous avouer.
Séance après séance, la mise en évidence de mon désir, cette chose qui m’habite mais que je n’arrive pas à définir se précise.
- Monsieur, j’ai un problème.
- Oui, je vous écoute.
- Je sais après quoi je cours mais j’ai peur de découvrir en fin d’analyse que je n’arriverai jamais à l’atteindre et dans ce cas, mon espoir n’aura été qu’un rêve de gosse.
- Parlez-moi un peu de cet espoir.
- La RECONNAISSANCE. J’ai envie qu’on se souvienne de moi après ma mort.
- Bah, le mieux, c’est de se souvenir de vous de votre vivant. La reconnaissance après la mort, ça concerne plutôt la reconnaissance du public. C’est ça que vous voulez ?
- Oui et non. Enfin c’est assez flou dans mon esprit.
- De qui voulez-vous être reconnue ? De votre père, de votre sœur ?
- Du plus grand nombre. Je veux me démarquer, sortir du lot … Vous savez, déjà enfant j’avais ce besoin d’être remarquée. Mais
complexée par mes insuffisances, je provoquais les autres pour ne pas passer inaperçue. Cette attitude était contraire à mon tempérament réservé et introverti mais je souffrais tellement d’être dans la moyenne, dans la médiocrité. Alors bien sûr, mes provocations n’étaient pas toujours les bienvenues ou adroites mais comme je ne pouvais pas me distinguer pour mon intelligence suprême ou ma beauté fatale, j’étais bien obligée de tout essayer avec le risque que ça passe ou ça casse.
- Hmmm. Mais vous voulez qu’on vous reconnaisse pour un acte, une parole ?
- Peu importe mais en aucun cas pour quelque chose de crapuleux ou de débile.
- Bien, restons-en là. C’est très important de travailler là-dessus. Très important.
Parfait, s’il trouve ce sujet important, je l’écoute et continue sur ce thème lors de la séance suivante.
- Je recherche la reconnaissance d’un milieu. Je ne l’ai pas encore identifié mais il doit correspondre à des critères. Je dois avoir de l’estime et de l’admiration pour les gens qui en font partie. Intégrer l’équipe du Bigdil – un jeu abêtissant animé par Lagaf -, très peu pour moi. De même, il faut que ce soit un milieu connu. Je ne vois aucun intérêt d’adhérer à l’association des gugus verts. J’aime ce qui est exceptionnel. J’aime être surprise, fascinée. Je dois avoir un ego démesuré et c’est très prétentieux, je le reconnais. Mais quand je trouverai ma place quelque part, mon épanouissement fera son chemin.
- Est-ce que vous pensez
avoir votre place en analyse ?
- Oui, j’y ai ma place mais c’est aussi parce que vous m’en offrez une. Je n’ai pas le sentiment de m’imposer.
- Bien, arrêtons là pour aujourd’hui.
Je suis déçue qu’il cesse aussi vite la séance. J’ai encore beaucoup de choses à lui dire et je suis frustrée. Mais c’est son rôle d’arrêter l’entretien lorsque j’énonce un mot, une idée qui éclaire ma problématique. Cette interruption, que je ne préviens pas, me permet aussi de comprendre un élément important de mon discours. Cela donne de la valeur à ce qui s’est dit. Et après tout ce n’est qu’une suspension et il me reste encore de nombreuses séances pour continuer à en parler. Cela me laisse du temps pour cogiter. Très souvent, je me demande pourquoi mon analyste répète parfois le dernier mot que je viens d’énoncer. Dans le jargon psychanalytique, c’est ce qu’on appelle la relance associative. Cette intervention est très importante car, en renforçant telle ou telle idée, elle me permet d’articuler ce propos à une pensée évoquée par exemple au début de la séance. C’est pour cette raison que l’auto-analyse est nécessaire mais insuffisante. La présence physique de l’analyste est indispensable, je pense que vous l’avez compris. De manière imagée, je dirais que l’accompagnement du psychanalyste est fondamental car ses interprétations, transmises avec parcimonie, lui permettent d’insérer dans la serrure la clef transmise par son patient, charge ensuite pour ce dernier d’ouvrir la porte de
son avenir. Le psychanalyste n’est ni un magicien, ni un mentaliste, et encore moins un marabout. Il ne sait rien à l’avance de ce qui va dire son patient. C’est un ignorant qui n’ignore rien paradoxalement. Sa mission, si tant est qu’il l’accepte, c’est d’écouter, d’entendre, de lire, de décoder, de construire les paroles du patient afin de déceler la scène fondamentale de l’enfance autour de laquelle s’acheminent comme aimantés les symptômes.
A la réflexion, si je devais définir ce que représente pour moi le psychanalyste, je dirai sans hésitation que c’est un artisan-artiste. Artisan car il se sert de son propre inconscient (découvert lors de son analyse personnelle) comme de la matière première, et artiste car ce qu’il produit en fin d’analyse est une œuvre unique, plus ou moins achevée ou aboutie selon le choix du patient, mais en tout cas, une œuvre singulière. L’analyste et le patient jouent une partition qu’ils créent ensemble et c’est en cela que la cure analytique a ce côté artistique.
Ce besoin de me faire remarquer coûte que coûte se manifeste également par des attitudes que mon analyste qualifie d’extrêmes. Il y a chez moi une radicalité dans les propos et les actes pour lesquels la modération n’a pas sa place. Par exemple, je suis exclusive dans le sens où je demande aux autres d’être disponibles à 150 % pour moi, ce qui est bien évidemment impossible. Mon psy me fait remarquer à juste titre que mon insatisfaction résulte entre autres de mon incapacité à
être raisonnable. Avec moi, c’est tout ou rien. Ce n’est pas la première fois qu’il m’ouvre les yeux sur ces comportements répétitifs. Je n’attends pas qu’il me mâche le travail et chemin faisant, j’essaye moi aussi de réfléchir et de trouver les causes de mes intempérances. Je livre en séance les résultats de mes investigations.
- En ce moment, je réfléchis tellement que mon cerveau fume ! Concernant mon excessivité, j’ai une hypothèse à vous soumettre mais elle est farfelue. Si elle ne tient pas la route, il faudra me le dire m’sieur… Alors, j’ai trouvé un point commun entre, par exemple, les mots extrême et exclusivité. C’est le préfixe ex et ça veut peut être dire que je cherche à être en dehors de quelque chose.
- Oui ! Par exemple, en dehors du système ? De votre famille ?
- Bah, surtout en dehors du moule. Etre décalée par rapport à la pensée commune me convient bien. Alors dites moi si ça tient la route.
- Votre hypothèse tient la route si vous voulez mon avis. Mais le préfixe ex a également une autre signification …continuez à cogiter sur tout cela.
- Bon. Le préfixe ex peut signifier aussi séparation, éloignement d’un statut pour un autre statut ?... C’est ça ?
Silence. Mon analyste n’intervient pas pour me laisser associer librement. Il ouvre les yeux et les oreilles afin que je puisse mieux me voir et m’entendre.
- J’ai un autre exemple à vous proposer. J’ai une caractéristique physique. Une exostose au genou qui n’est autre qu’une
excroissance. Encore un mot précédé du préfixe ex ! Je vous l’ai déjà dit. Je ne crois pas au hasard.
- Très bien, restons là-dessus.
Cette séance est la dernière avant mon départ en congés. Je suis ravie et excitée à l’idée de reprendre mon analyse là où je l’ai laissée. Malheureusement, les séances se succèdent mais ne se ressemblent pas car mes affres quotidiennes prennent le dessus.
Après une phase de stimulation, je retombe dans le découragement sans pour autant cacher à mon analyste mes tourments.
Mes contradictions de caractère me déroutent. Je suis à la fois timide et culottée. Ce dernier note en effet que chez moi, la timidité et l’audace est un package et que c’est cette dualité qui est handicapante pour moi. Il m’indique qu’en fonction de mes idéaux de destinée hors norme, cette audace ou culot n’est pas appropriée car elle ne me permet pas d’aller de l’avant. Je dois absolument travailler sur ces deux notions en même temps car elles sont liées. Il conclut en me disant que cette séance montre que j’ai décidé de prendre mon analyse en mains car je me pose des questions fondamentales.
Comme à l’accoutumée, mon analyste a raison. Depuis quelques mois déjà, je vais à l’essentiel. Dans la vie, les gens passent leur temps à bavarder. Ils blablatent, ils « tchatchent » et structurent leur vie avec des paroles plutôt vides. En analyse, le temps est compté voire décompté si j’intègre son coût tant en terme d’argent que d’énergie. Mais ce n’est pas du tout
à ce prix là auquel je fais référence. On pense toujours que nous avons tout notre temps pour faire les choses. Mais j’ai dans l’idée que les opportunités ne sont pas légions et que toutes celles que l’on laisse passer à un moment donné ne se reproduiront plus ou en tout cas pas sous la même forme. Très souvent en séance, il m’arrive de penser que j’arriverai à glisser telle ou telle de mes difficultés à l’occasion d’un prochain rendez-vous. Puis les séances se succèdent et je ne dis rien. J’ai pour ainsi dire loupé le coche. Alors bien sûr, il est certain qu’un jour, au détour d’une interrogation, ce propos me reviendra en mémoire et il sera toujours temps d’en faire part à mon analyste. Mais le temps passé ne se rattrape pas et peut être ai-je raté des occasions de joie, de bonheur, de bien être. Michel Foucault disait : « toi, ici, maintenant». Ne jamais trop patienter, c’est ce que j’apprends en analyse.

C’est la séparation pour les vacances de Noël. Je mets à profit cette période pour relire mes notes prises depuis mon entrée en analyse. Au fil de ma lecture, un souffle de vie réanime chaque séance. Je ressens toujours intensément ce qui s’est passé lors de mes entretiens avec mon analyste. Le temps n’efface en rien ces années d’analyse. Au contraire. Je redécouvre avec plaisir les bons moments. Je pleure à nouveau sur l’étalage de mes blessures. Je prends conscience du chemin parcouru et des progrès accomplis. Je m’aperçois que les séances rythment mes
semaines en leur donnant plus de consistance et de relief. En effet, quand je me sens perdue et désarçonnée, j’arrive à supporter mes angoisses car j’ai la perspective de retrouver très vite mon analyste. Je monte trois marches et j’en redescends deux, parfois une. Mais en faisant le calcul, il se trouve que je continue de grimper l’escalier en ayant toujours un palier d’avance, ce qui prouve que l’analyse dans l’ensemble, m’empêche de régresser. Cette alternance entre les séances fécondes et les séances stériles ne m’a jamais amenée à mettre en doute le bien-fondé de ma démarche. Mon psy ne m’influence pas mais il me donne les indices pour comprendre que je me plais dans des situations douloureuses sans oser y remédier. Me dévaloriser sans cesse m’arrange car ça m’évite de prendre un risque, de sortir de cette bulle sécurisante et protectrice. Je réalise que mes plaintes concernant mes insuffisances, mes lacunes, mes défauts ne sont que des régressions qui vont à l’encontre de ma démarche constructive, à l’encontre du travail que je fais en analyse.
Le rôle de mon psychanalyste, c’est de faire parler ce symptôme pour essayer de voir en quoi j’y suis attachée. D’un côté je me plains de ces relations tendues avec les autres car elles m’apportent des emmerdes. Mais paradoxalement, je prends un malin plaisir à détruire la sérénité ainsi que la stabilité d’une relation. Pourquoi ? Cette question reste en suspens. Tout ce que je sais, c’est que la répétition de ce scénario
de rupture est une constante chez moi. Je suis toujours attirée vers les mêmes types d’hommes qui vont me rendre soit malheureuse, soit ne pas me convenir car trop proches du modèle parental dont je souhaite m’émanciper. Le but de l’analyse, c’est de reconnaître les pulsions inconscientes, de les travailler pour qu’elles émergent sous une autre forme. Comme le dit très justement le philosophe Alain dans propos sur le bonheur, « un homme n’a guère d’autres ennemis que lui-même. Il est toujours lui-même son plus grand ennemi, par ses faux jugements, par ses vaines craintes, par son désespoir, par les discours déprimants qu’il se tient à lui-même ». Je suis convaincue que si je souffre, c’est que je le veux bien. Il me reste maintenant à définir les limites du supportable afin que cette souffrance constitue pour moi un moyen de me surpasser.
Chaque séance est un terrain privilégié pour faire une relecture de mon histoire. Cette analyse me promène dans le temps, dans mon temps. Je découvre que mes problèmes ont des racines à des époques très différentes de ma vie, que j’ai été déterminée par mon histoire et que de ce fait, ma liberté d’action est limitée. Le travail effectué en analyse me montre l’écart entre le désir et la réalité et je dois abandonner cette idée que tout doit se passer exactement comme je le veux. Sans m’en rendre compte, je mûris.
Mon ambition m’obsède et je suis obligée d’en faire part à mon analyste. Mais j’essaye toujours de m’excuser d’en parler,
comme si je ne m’autorisais pas à monter dans l’ascenseur pour atteindre les étages supérieurs.
- Alors, dites-moi …
Quand mon analyste prononce cette phrase, c’est qu’il se doute que j’ai des choses à dire mais que je préfère me taire.
- Ca va … ça va pas trop en fait.
- Qu’est-ce qui vous préoccupe en ce moment ?
- Rien de plus que les autres jours.
- Allez, essayez de m’en parler un peu.
L’expression illocutionnaire de mon analyste, c’est-à-dire le son de sa voix suffit à elle seule à me donner le courage nécessaire pour me confier à lui.
- J’ai la prétention ou l’insolence de croire que non seulement j’ai quelque chose à dire mais qu’en plus, mon discours peut intéresser quelqu’un.
- Bah ! Pourquoi est-ce que ça serait de l’insolence ? Vous voulez apporter quelque chose dans le dialogue avec les autres, socialement ?
- Je n’en sais rien en fait. Ce qui me motive, c’est la revanche.
- Mais oui. Et vous croyez que c’est négatif ?
- Je me suis tellement sentie sous-estimée et donc …
- Oui ? Terminez votre phrase.
- Et donc … Non rien. Il n’y a rien derrière.
- Hmmm.
- De toute façon, je préfère rester clandestine.
- Oui ça je sais que vous voulez vous cacher dans le paysage mais qu’en même temps, vous voulez vous faire remarquer.
Qu’est-ce qu’il me connaît bien ! Je me surprends à sourire.
- Bon très bien. Je vais tout vous dire. J’ai pendant longtemps eu le sentiment d’être considérée comme une moins que rien
alors par opposition, je veux être une « plus que tout ». Je ne sais pas si cette expression existe mais elle illustre parfaitement mon ambition. Rassurez-moi, est-ce une forme de folie ou non ?
Pas de réponse. Puis enfin une question de sa part.
- Qui pour vous a un destin exceptionnel ?
- Bien les artistes, les hommes politiques, les intellectuels. Quand je lis une biographie, je suis toujours fascinée par ces parcours individuels.
- Mais oui. Quelle ambition voudriez-vous avoir ?
- Je ne sais pas, ce n’est pas palpable. Quand Sarkozy veut être Président de la République, on ne dit pas que c’est un fou. Il a juste une ambition personnelle. Je ne suis pas mégalomane avec des idées complètement irréalistes. J’ai juste besoin de prendre des risques et une vie sécurisante et sécurisée m’ennuie. C’est trop ordinaire et je ne souhaite pas ressembler toute ma vie à madame tout le monde. Tout cela rejoint mon côté élitiste. Si je veux demeurer exclusivement sur Paris, c’est parce que je place cette ville au dessus de tout.
- Bon très bien. Restons là-dessus.
Nous nous quittons sur ces derniers mots. Cette envie de sans cesse me dépasser m’intrigue de plus en plus et j’essaye de faire des associations d’idées en dehors des séances. A force de me creuser la tête, la lumière jaillit miraculeusement et je ne résiste pas à l’envie de faire état en séance de mes découvertes.
- Vous savez, en ce moment j’ai une imagination débordante. Mais si je vous raconte mes
trouvailles, vous allez me prendre pour une « zarbie »… Ok, je tente. Vous vous souvenez, je vous ai dit un jour que j’étais attirée par la puissance, le pouvoir, par tout ce qui symbolise les choses érigées … Donc j’ai réfléchi à tout ça car je ne crois pas au hasard.
- Oui.
- Vous connaissez bien entendu mon nom. Il commence par la syllabe « mont ». Représentez-vous le mont, la montagne. Le village où mon père est né s’appelle Montsalvy, encore un « mont ». Si j’ai un fils, je l’appellerai Alexandre qui est mon prénom masculin préféré et peut être aussi qu’inconsciemment, je l’ai choisi en référence à Alexandre le Grand, le conquérant puissant bien connu. J’ai tellement envie de m’élever que, atteindre le sommet de la montagne semble être le niveau d’exigence que je me suis fixé.
- C’est très bien de cogiter comme cela. Vous avancez très bien. Restons là-dessus.
Au lieu de continuer à réfléchir sur toutes ces questions comme me l’a demandé mon analyste, je saute du coq à l’âne et passe à autre chose.

Quatre ans après le début de mon analyse, j’ai une idée un peu plus précise de la façon dont j’aimerais terminer ma cure. Loin de moi l’envie d’en finir maintenant – il me reste encore beaucoup de choses à découvrir – mais ce besoin de reconnaissance maintes et maintes fois exprimé au cours des séances refait surface. Comment vais-je pouvoir sortir du lot ? A priori, mon quotidien ne me laisse aucune chance d’attraper au vol un destin particulier. Je
réfléchis longuement et me pose à voix haute les questions suivantes : « pourquoi avoir pris la peine de retranscrire par écrit l’intégralité des séances ? » ; « pourquoi ai-je jeté mon dévolu sur Gérard Miller et non sur un autre psychanalyste certainement tout aussi compétent mais moins médiatique ? » ; « qu’est ce qui fait que je me suis mise à dévorer les livres et surtout les biographies alors que je détestais cette activité des années auparavant ? » ; « pourquoi mes réflexions sur tel ou tel sujet donnent lieu la plupart du temps à la rédaction d’un texte ? ». Petit à petit, toutes ces questions trouvent une réponse appropriée et lorsque j’assemble ces pièces les unes avec les autres, le puzzle de mon destin prend une forme décisive. Ma psychanalyse sera intemporelle, universelle, toujours vivante car j’ouvrirai les portes des coulisses de mon théâtre intérieur. La psychanalyse est une expérience singulière dont les enjeux concernent tout être humain donc chacun de nous. Transmettre mon expérience est devenu mon leitmotiv.
Affalée sur mon canapé, j’ai le sourire aux lèvres. Je la tiens enfin ma revanche et j’irai jusqu’au bout de mon envie. Un immense bonheur m’envahit, une espèce d’orgasme intellectuel. Tout ceci inaugure une nouvelle orientation pour mon analyse. A partir de ce jour, j’ai su que l’écriture ferait partie de ma vie. S’il n’est pas nécessaire d’écrire pour connaître la solitude, je sais que le mouvement qui enclenche l’écriture vient toujours en
prolongement de l’expérience solitaire. Et il me semble que de ce côté-là, j’ai une sacré expérience de la solitude. Je suis convaincue que le vide consécutif à la fin d’analyse doit être comblé par un amour naissant, un projet de vie, quelque chose de plus viscéral qu’un mieux être permanent. La liberté de parole que m’offre l’analyse doit être prolongée dans l’éclosion d’une expression créative qui pour moi est l’écriture. Et si l’écriture est une création, c’est notamment la création d’un univers. Pour Jules Renard, « écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu ». Qu’est-ce que la cure analytique sinon une technique encourageant la liberté de parole. Tout cela me semble couler de source. L’écriture représente pour moi la continuité de mon analyse.
Mais mon cheminement interne a mis du temps à se mettre en place et des étapes ont été nécessaires pour confirmer mes certitudes. C’est aussi pour cette raison qu’une analyse est longue car il peut se passer plusieurs mois entre deux séances ayant trait au même thème.
Une nouvelle phase de mon analyse commence par un souvenir d’enfance.
- Vous savez monsieur, depuis que je suis toute petite, j’ai envie d’écrire un livre. Pas pour ma famille mais pour le publier. Enfant, je commençais toujours l’écriture d’un roman puis au bout du deuxième chapitre, je ressentais le besoin de le faire lire à ma mère. Et dès que j’avais dévoilé mon jardin secret, je n’avais plus envie d’écrire. Mon imagination était éteinte
et surtout, je perdais confiance en moi. C’était sans doute l’effet de surprise qui me plaisait plus que le fait d’écrire. Pourtant un mois après, je recommençais une autre histoire qui n’avait pas de fin. Il y avait toujours quelque chose d’inabouti … Par exemple ce week-end, j’ai rassemblé des notes prises au cours de ces dernières années sur des thèmes qui me tiennent à cœur comme la fonction publique, la télé réalité, la révolte, la politique ... Mais bon, ça ne sert à rien de toute façon …
Je m’arrête de parler comme si cette séance devait également avoir un goût d’inachevé et je ne souhaite pas continuer sur ce terrain glissant. J’ai honte. Mon analyste a lu mon devoir de fac et donc, il s’est bien rendu compte que je n’ai aucun talent pour l’écriture et que ce que j’ai à dire est très pauvre. Ce jugement que je lui prête m’attriste. Je suis navrée de ne pas être à la hauteur de mes ambitions. Hier encore, j’avais une volonté de fer mais le fait d’en avoir parlé annule cette source de dynamisme. Cette séance a un air de déjà vu. Je rentre chez moi triste, déçue et découragée. J’attends plusieurs semaines avant de revenir à la charge.
- Je n’ai pas le moral.
- Oui, racontez-moi ça.
- J’ai une ambition depuis toujours mais je n’arrive pas à l’atteindre. Je dois accomplir quelque chose. Et je sais depuis mon enfance que ça doit passer par l’écriture. Mais je ne sais pas écrire. Vous savez, les textes que j’ai rédigé dormiront toujours dans mon bureau et même
Pif Gadget n’en voudra pas … Pourtant, je n’en démords pas car c’est une difficulté que je me créée et non une difficulté réelle. Je me suis toujours dit qu’un jour, les gens verront de quoi je suis capable. Un jour je sortirai du lot.
- Pourquoi cela est-il si massif pour vous, si évident ?
- J’ai l’impression que vous me trouvez ridicule.
- Mais non mais vous devez travailler sur cette piste, cette part de subjectivité qu’il y a dans ce sentiment d’impuissance.
- Mais ce n’est pas un sentiment, c’est de l’impuissance !
- Justement, pourquoi est-ce que ça vous met dans des états pareils alors que c’est subjectif.
- La prochaine fois, vous me parlerez en français car là, je n’ai rien capté.
- Mais si…
- Mais non !
- Par exemple, si vous vous cassez la jambe, vous ne pouvez pas marcher et c’est une évidence. Mais là, c’est quelque chose d’extérieur à vous qui vous empêche de faire ce dont vous avez envie. Sans changer d’ambition, vous pouvez la déplacer.
- Rien ne peut remplacer mon envie d’écrire.
- Pourquoi voulez-vous la remplacer ?
- J’en ai marre ! Si je voulais être riche, ça serait plus simple mais mon bonheur n’est pas là.
Mon analyste me dit quelque chose mais trop occupée à ruminer mon impuissance, je ne l’écoute pas.
- Voyez, vous me parlez et je n’ai rien retenu.
- Non, vous ne retenez pas quand vous n’avez pas envie d’entendre ce que je dis. Je veux bien admettre que je dis parfois des choses compliquées mais là,
c’est très simple. Bon, restons-en là.
J’imagine qu’il se fiche de moi, qu’il ressent de la pitié pour ce petit bout de femme qui espère l’impossible. Une grande rêveuse frustrée par son incompétence. C’est ce que je pense de moi, ça c’est sûr. Mais je n’ai pas le droit de m’ingérer dans les pensées de mon analyste en l’impliquant dans ma dévalorisation. Je ne connais pas ses sentiments à mon sujet donc inutile de lui reprocher des opinions que mon imagination a créées pour l’occasion. Je dois lui faire confiance, c’est ce qu’il m’a demandé lors de notre premier entretien. Contre toute attente et exceptionnellement, c’est lui-même qui revient sur le sujet profitant d’une baisse de forme de ma part.
- Monsieur, j’ai des doutes : avant d’être en analyse, je ne savais pas de quoi j’étais capable. Au cours de l’analyse, j’ai essayé de faire des choses mais j’ai échoué. Est-ce que l’analyse peut rendre malheureux ?
- Ce n’est pas à espérer mais ça peut en effet arriver … Donnez-moi des exemples car j’ai l’impression plutôt que quand vous réalisez des choses, vous réussissez plutôt bien. Par exemple vos écrits. Même si je ne sais pas le degré d’importance, vous trouvez que c’est un échec car vous les gardez pour vous, vous ne les faites lire à personne donc vous échappez à toute critique. Vous devancez un soi-disant échec alors que c’est plutôt un manque de persévérance. Qu’est-ce qui aurait pu être un échec ?
- J’sais pas.
- Ben voilà.
Reprenant du poil de la
bête, je profite de ces dernières paroles de mon analyste pour le prendre aux mots.
- Etes-vous rancunier monsieur ?
Pas de réponse.
- Je vais faire quelque chose pendant les vacances et vous serez fâché contre moi mais … pendant longtemps ?
Pas de réponse.
- Ne me demandez pas ce que c’est car c’est une surprise ! Vous allez faire la tête mais ça vous passera …
- Bon, restons là-dessus.
Mon analyste a conscience que cette séance sera de toute façon stérile car elle a débuté par un jeu de question/réponse qui ne lui convient pas. La dernière séance avant une séparation pour congés est toujours abordée sous une forme répétitive. Je n’évoque jamais un sujet qui pourrait me laisser angoissée sans avoir la possibilité de me confier à lui dans la foulée. De toute façon, j’étais ce jour là bien trop excitée à l’idée de lui concocter ma petite surprise.
Chose promise, chose due. Quelques jours avant nos retrouvailles, je poste mes textes pour qu’il puisse les lire en rentrant de ses congés. Un petit mot d’accompagnement est joint à mon envoi : Surprise ! C’est moi ! Je sais que vous n’allez pas aimer ma manie de dévier du cadre strict de l’analyse mais vous me connaissez suffisamment bien pour savoir qu’il faut s’attendre à tout avec moi (et surtout au pire). Je n’ai pas pu résister à l’envie de faire lire mes textes à la personne que j’estime le plus. A bientôt (lundi 30/08 à 18h30 … et avec le sourire). I.M.

A son retour de congés, mon analyste
m’indique qu’il a bien reçu mes textes, qu’il les a lus et qu’il m’en dira quelques mots la prochaine fois.
Au début de la séance suivante, je me lance.
- Alors, vous avez lu mes écrits ?
- Mais oui.
- C’était nul ?
- J’ai bien évidemment lu vos textes. Cela témoigne de votre acuité à porter un regard sur les choses, votre facilité à saisir les évènements de manière brève et originale sur beaucoup d’éléments. Ca m’a fait penser dans l’histoire à quelqu’un qui a écrit quelque chose qui ressemble à ce que vous faites. Je pense à Marivaux et notamment à l’une de ses œuvres les journaux de Marivaux et si vous ne l’avez pas lu, vous pouvez vous en inspirer.
- Ah, je ne connais pas Marivaux, sauf de nom bien sûr.
- Comme vous, Marivaux dit ce qu’il pense à l’instant présent. Dans un même ordre d’idée, Victor Hugo a également fait la même chose dans son œuvre les choses vues. Mais votre style ressemble davantage à un style du 17ème, voire 18ème siècle. Vous vous inscrivez dans cette tradition qui est difficilement communicable car marginalisée contrairement au roman ou à l’essai mais vous pouvez essayer de remettre ce style au goût du jour. C’est difficile néanmoins.
- Vous pensez que je dois continuer dans cette voie ?
- Mais oui bien sûr. Je vous conseille d’interrompre vos écrits pour lire Marivaux, vous en inspirer et vous enrichir. Si vous allez dans les librairies à Saint Michel ou Beaubourg, vous le trouverez certainement et comme vous aimez
lire, je vous conseille également les pensées du philosophe Alain dans la série propos.
- Mais je ne suis pas obligée de continuer dans le même style ?
- Non mais c’est à vous de voir. Vous êtes dans un genre littéraire attachant mais qui n’existe plus.
A la fin de la séance, il me dit que j’aurai sans doute du mal à trouver les journaux de Marivaux et il me prête très gentiment son exemplaire en cochant les chapitres que je dois lire en priorité. Je le remercie, touchée par son geste inhabituel pour un psychanalyste et je range soigneusement ce livre dans mon sac pour ne surtout pas l’abîmer. La semaine d’après, je lui rends son livre en le remerciant une nouvelle fois de m’avoir fait découvrir Marivaux que je percevais être un homme profondément humain, honnête et attachant. Ce fut une lecture très agréable.

Je sais qu’un jour, je devrai quitter le divan et je commence déjà à y penser même si mon analyste me dit que j’ai encore du temps devant moi pour terminer ma cure. J’ai entamé mon analyse d’une manière peu ordinaire alors je terminerai celle-ci d’une façon originale. Le saluer en lui disant « merci pour tout » ne me suffit pas. C’est une fin trop médiocre voire bâclée. Et puis en payant chaque séance, je le remercie pour le temps qu’il m’a consacré. Je n’ai ainsi jamais de dette vis-à-vis de lui. Si je décide de ne plus jamais revenir m’allonger, je n’aurai pas le sentiment de l’avoir volé. J’imagine que les analysés qui rendent un hommage public à
leur psychanalyste – en dehors des analysés de Lacan - ne sont pas légion et si je dois être la première patiente à le faire concernant Gérard Miller, je serai celle là.

Je laisserai à mon analyste une trace de mon passage sur son divan

Depuis quelque temps, je vais beaucoup mieux. Je constate concrètement les bénéfices de mon analyse sur mon quotidien. Je n’ai plus aucune difficulté avec ma hiérarchie qui me félicite d’ailleurs pour ma franchise et ma loyauté. Mon travail me donne également satisfaction car il me permet de concilier l’utile à l’agréable. En effet, ma mission m’amène à effectuer des audits comptables et financiers dans les établissements publics. J’ai ainsi la possibilité de me rendre dans des endroits que je n’aurais jamais eu l’occasion de visiter comme les salons de l’Hôtel de Ville, des musées ou les lycées les plus réputés de Paris. Mon côté élitiste ne peut que se satisfaire de cette situation car pénétrer dans ces lycées où les plus grands de ce monde ont posé leurs fesses m’enchante. A ce propos, j’ai bien entendu audité le lycée Janson de Sailly, le plus grand lycée d’Ile de France qui a eu l’honneur de recevoir pour ses études secondaires mon psy préféré. C’était vraiment le pur hasard et je vous jure que je n’ai même pas fait exprès de me rapprocher encore un peu plus de lui. D’accord, vous ne me croyez pas et vous avez raison. Mais bon, on ne se refait pas et ma curiosité était trop forte. Une espèce d’attractivité que je ne
maîtrise pas. L’architecture du lycée Charlemagne m’a laissé rêveuse, de même que la retranscription, dans les locaux de l’agence comptable du lycée Louis le Grand, d’une citation de Voltaire qui me parle : « l’écriture est la peinture de la voix ». .
Pour autant et même si je me sens mieux dans ma peau, il m’arrive encore de pleurer dans mon lit la nuit venue et de ne plus avoir le courage de me battre. Toutefois, et quelque soit l’intensité de mon désespoir, je ne remets pas en cause le travail que j’effectue avec mon analyste depuis déjà cinq ans. Les années d’analyse me permettent de rattraper quelques malfaçons. Sur une base altérée ou détériorée, la construction de ma personnalité est forcément bancale comme c’est le cas pour la plupart d’entre nous. Avec l’analyse, je rétablis les poutrelles droites en agençant mon intérieur d’une façon différente pour ne pas complètement vaciller. Bien sûr, ma personnalité garde des points de faiblesse et des failles mais j’apprends à me débrouiller pour ne pas appuyer dessus. Je n’ai pas changé mais je laisse désormais s’exprimer mes atouts afin qu’ils équilibrent mes nombreux défauts. Ma solitude, par exemple, n’est plus un refuge mais une porte ouverte sur le monde extérieur, sur mon monde intérieur. J’assume désormais mon amitié avec la solitude car elle s’accroche si fort à moi que je ne peux pas être insensible à une telle fidélité. Je peux vous paraître cynique en disant cela mais pourtant, je n’ai jamais été aussi
sérieuse. J’aime la solitude car je l’ai apprivoisée, un point c’est tout.
Souvenez-vous de la régularité des rendez-vous qui était pour moi autrefois quelque chose d’insupportable et à laquelle je ne voulais pas me soumettre. Et bien cette règle devient au bout du compte très rassurante. Je sais que, quoiqu’il m’arrive dans ma vie, mon analyste m’attend deux fois par semaine et qu’il sera disponible pour m’écouter. Ce rituel bihebdomadaire est le principe fondamental de mon itinéraire analytique, une espèce de sauvegarde de mon travail effectué lors des séances.
Je continue le bilan de mes années d’analyse. Avec ma famille, je ressens une plus grande sérénité, moins coincée entre une mère, un père et une sœur charismatiques. Plus je redécouvre mon histoire familiale et plus j’aime mes parents. Non pas que je ne les aimais pas avant mais je les aime différemment. Avant, je considérais que ressentir de l’amour pour ses parents était quelque chose de normal, une évidence. Désormais, c’est un choix que je fais de les avoir dans mon cœur et personne ne m’oblige à cela. L’essentiel, c’est que nous partagions les mêmes valeurs qui constituent pour toujours la tradition familiale.
Ma nature étant un croquis de montagnes russes, ces améliorations n’arrivent pas à soulager mes déprimes récurrentes qui émergent sans véritable raison. C’est une nouvelle occasion pour moi de tenter de déchiffrer mon psychisme.
Mon analyste parle en premier.
- Alors, comment allez-vous
?
- J’ai passé un week-end pluvieux … qui est une manière plus belle de suggérer que j’ai beaucoup pleuré … Monsieur, j’aimerais comprendre pourquoi je vis toujours entre deux mondes.
- Oui, que sont ces deux mondes ?
- Le monde terrien et le monde lunaire.
- Pourquoi l’intitulez-vous le monde lunaire ?
- Car il est en haut et parce que lorsque j’étais enfant, on me faisait souvent le reproche d’être toujours dans la lune. Je n’étais pas vraiment dans la lune, j’étais allongée sur les nuages qui constituaient pour moi des océans de coton accueillant mon corps et mon esprit.
- Est-ce que le monde lunaire est un monde de rêvasserie ?
- Pas toujours mais le monde réel est représenté par le monde terrien.
- Cela vous pèse ou bien ça ne vous dérange pas ?
- Ca me pèse car je ne suis jamais au milieu. Toujours à l’extrémité comme tous mes comportements.
- A quel moment plongez-vous dans le monde lunaire ?
- Quand ça ne va pas dans le monde réel, je m’échappe et quand ça ne va pas non plus dans la lune, je reviens. Mais je ne serai jamais normale.
- Pourquoi ? Vous pensez que le processus ne s’arrêtera jamais ?
Je reste silencieuse pour laisser couler mes larmes sur mes joues. Mon analyste insiste pour que je continue à lui parler mais devant mon refus d’en dire plus, il me laisse partir et me souhaite de passer de joyeuses fêtes de Noël. Pathétiques comme souhaits mais peut-il faire autrement ? Je suis déçue et frustrée de partir ainsi, sur
une question qui n’a pas obtenu de réponse. Pourtant, j’ai conscience que la véritable élaboration du travail se fait surtout dans les intervalles séparant deux séances. Le divan joue le rôle d’un catalyseur. Et je ne compte pas perdre mon temps à déprimer alors que mon désir de création commence de plus en plus à me chatouiller.

Je profite donc de cette période de vacances pour investir mon énergie dans le livre que vous tenez entre les mains. Mon projet avance vite. Il occupe la plupart de mes pensées et étrangement, je ne doute pas vraiment que mon récit aboutisse un jour. En février 2006, j’ai déjà écrit plus de 100 pages et devant le sérieux de mon projet, je me dis que c’est peut être le moment d’en parler à mon analyste, lui-même étant largement concerné par mon histoire. Mais j’hésite …
Je passe seulement la première pour l’avertir mais comme d’habitude, je suis tellement inquiète de sa réaction que je gâche tout et essaye dans un premier temps de parler pour ne rien dire.
- Il fait froid chez vous, vous êtes en panne de chauffage ?
- Allez-y.
- Bon. Vous savez …. Non, vous ne savez pas mais vous allez le savoir. J’arrêterai mon analyse de manière originale. Il y a un risque que vous soyez contre mon idée mais comme vous savez que je n’en fait qu’à ma tête, j’irai jusqu’au bout de mon envie. C’est clair que je ne ferai pas comme vos autres patients. Il me faut quelque chose de plus. Je suis sûre que vous vous imaginez plein de choses mais je vous
en reparlerai de toute façon. Vous ne me posez pas de question ?
- Arrêtez vos énigmes. Ce n’est pas un jeu ici.
Je me fâche.
- De toute façon, vous ne m’écoutez pas car vous faites mumuse avec votre ordinateur. Le sujet est clos et je n’ai plus envie de parler !
- Le but de l’analyse, c’est de parler.
Son portable sonne mais il laisse le répondeur se mettre en marche.
- Vous radotez grave monsieur. Dites moi plutôt quelque chose qui peut me surprendre. Ca changera de d’habitude. Vous vous fichez de ce que je vous dis. Je vous parle de quelque chose d’essentiel et vous êtes tellement sévère que je ne peux même pas vous dire ce dont il s’agit. Et puis vous pouvez écouter votre message laissé sur votre portable, ça vous fera gagner du temps !
- Bon, restons là-dessus, dit-il, manifestement agacé.
Je le quitte en lui lançant un regard noir, furieuse contre moi de ne pas avoir eu le courage de lui dire la vérité. La séance d’après se déroule dans la même ambiance mais cette fois-ci, il me pose un ultimatum.
- Oui, allez-y.
- Je boude.
- Expliquez-moi cela.
- Quand vous ne vous comportez pas comme un psy, je ne me comporte pas comme une patiente. Et puis comme vous êtes plus fort que moi, vous pourrez même me faire un procès. Je n’en ai rien à péter et je saurai me défendre. Au moins, je ne vous prends pas en traître, je vous préviens.
Mon analyste souffle et vraisemblablement, il ne voit pas du tout où je veux en venir. Je le menace et lui
donne l’impression que je vais faire quelque chose de très grave, d’irréparable. Il prend la parole.
- L’analyse est difficile avec vous. Vous jouez au chat et à la souris et je ne vois pas trop ce que je peux en faire. On a passé un contrat et même si vous trouvez que je me répète, vous devez parler sans censure.
- Peut être que je n’ai plus rien à dire.
- L’analyse n’est pas interminable, vous pouvez l’arrêter si vous estimez avoir tout dit … Mais on peut aussi continuer.
Sa phrase résonne comme un électrochoc.
- Très bien, on peut arrêter l’analyse mais vous savez ce que j’en pense. Je n’ai pas fini.
- Pourquoi ne me parlez-vous plus de ce que vous me disiez avant, des choses pour lesquelles vous restiez silencieuse ?
- Peut-être parce que mon projet est aussi important que le reste.
- Quel reste ? Quel reste ?
- Quand je ne peux pas prendre une sortie, j’en prends une autre.
- Vous avez vraiment décidé de jouer au sphinx. Je vous le dis, c’est difficile de continuer dans ces conditions.
Je ne sais plus quoi penser et je panique littéralement. Peut-être n’a-t-il plus envie de me voir, de m’aider, de m’écouter, de me soutenir, de me supporter, de me réveiller. Et dans ce cas, je n’existerai plus et tout va s’écrouler autour de moi. Je dois absolument réagir et ne pas le laisser interrompre la séance sur sa dernière phrase.
- Et bien je vous demande de me remettre dans le droit chemin. Si vous estimez que je pars dans le mauvais sens,
reprenez-moi en main puisque c’est vous qui guidez l’analyse.
- Bon restons là-dessus. Je vous signale que je serai en congés la semaine prochaine.
- Et bien tant mieux, ça me fera des vacances aussi !
Je pars très vite de son bureau, encore toute choquée par cette séance. Je pensais que nos relations s’étaient pacifiées et que je pouvais ainsi me confier à lui sur tout ce qui me préoccupe. J’étais contente de le voir, d’avancer dans mon analyse, d’apprécier mes progrès mais je me rends compte une fois de plus que le déroulement d’une cure ressemble aux giboulées de mars. Aux éclaircies succèdent les averses sans crier gare. Pourtant, je ne renonce pas et prends mon courage à deux mains pour lui dire la « chose » qui occupe toutes mes pensées depuis Noël 2005.
- La dernière fois, vous m’avez posé un ultimatum et je n’ai pas le choix, je vais suivre vos consignes. Je vais vous parler de moi mais ce que j’ai dit à la dernière séance est très important et si j’ai été maladroite, c’est parce que j’ai peur d’échouer. Ce projet est vital à mes yeux et grâce à lui, mon cœur s’anime. Il me permet d’exister, d’envisager l’avenir.
- Quel est ce projet ?
- Je ne peux pas encore vous le dire car ça va me mettre la pression et je ne supporterai pas l’échec. Maintenant, je vais vous parler d’autre chose …
J’évoque des évènements intimes qui resteront dans le secret de l’analyse. La fois d’après et contrairement à son habitude, mon analyste revient sur l’une de mes
phrases dite en séance.
- Parlez-moi de cette fin d’analyse.
- Pourquoi est-ce que ça vous intéresse maintenant ?
Pas de réponse, bien évidemment.
- Je ne sais pas si j’ai le droit de le faire ou non. Alors je vais continuer à travailler dans mon coin et je verrai bien par la suite. Je contourne la difficulté, je sais, mais j’attends le bon moment pour vous dire les choses.
- Bien, restons là-dessus et à bientôt.
Je me lève du divan, rassurée qu’il me redonne un rendez-vous pour la semaine d’après. A son retour de congés, je me décide enfin à franchir le fossé si insurmontable pour moi : lui parler de la fin de mon analyse, non sans lui avoir signifié auparavant que j’étais contente de le retrouver et qu’il m’avait manqué.
- J’ai bien réfléchi aux clashs qui ont eu lieu au cours des séances précédentes. Quand j’ai deux émotions extrêmes qui se heurtent, ça fait des étincelles. D’un côté, j’avais très envie de vous faire part de mon projet et de l’autre, j’avais très peur de votre réaction. Mais comme vous êtes concerné par celui-ci, je ne peux pas faire l’impasse de vous mettre dans la confidence. Je suis entrain d’écrire un livre qui a pour toile de fond mon analyse …. Ça y’est, je suis morte !
Silence.
- Vous n’êtes pas content, c’est ça ?
- Bah, je n’ai pas d’a priori sur le sujet.
- Vous savez, ce n’est pas une blague. J’ai déjà écrit 170 pages.
- Comment ce livre se situe dans votre analyse ?
- Il correspond à ma façon de voir
les choses. Premièrement, j’ai toujours voulu sortir du lot, créer quelque chose et le livre est une création. Et puis deuxièmement, quand on me tend la main, je suis reconnaissante à vie et j’ai envie de rendre hommage à la psychanalyse et bien sûr à mon psychanalyste. Enfin, j’ai des choses à dire et comme je n’ai pas de tribune pour m’exprimer, je m’offre une estrade. Bien entendu, je vous le ferai lire avant de courir les éditeurs et s’il y a des points que vous voulez enlever, on en parlera. La psychanalyse m’a énormément aidée. Je suis arrivée ici en étant fermée, totalement inculte et grâce à cette expérience, je me suis ouverte et j’ai grandie dans tous les sens du terme. Vous n’êtes pas fâché ?
- Je n’ai pas de raison d’être fâché. Il faut simplement que vous fassiez attention à ne pas écrire dans votre livre des choses que vous ne m’avez pas dites en analyse. Etes-vous satisfaite de ce que vous avez déjà écrit ?
- Oh oui ! Monsieur, il faut me faire confiance. Dans ce livre, je ne raconte pas ma vie dans ses moindres détails car ça n’intéresse personne. Je ne fais pas d’amalgame. Mon analyse, je la fais ici sur le divan et avec vous.
- Bon très bien, restons là-dessus pour le moment.
Ouf, le plus dur est derrière moi. Tout compte fait, cette séance a été moins pénible que je ne l’avais imaginée. Encore une fois, j’ai anticipé un refus qui n’a pas eu lieu. Au cours de cette séance, il s’est passé quelque chose d’anecdotique qui m’a remplie de chaleur.
Sa chatte, Scarlett, est venue s’allonger sur moi et a ronronné en pianotant sur mon ventre pendant toute la durée de la séance. C’est bien la première fois en cinq ans que sa compagne féline s’intéresse d’aussi près à moi. Le fait de la caresser – j’adore les chats - ne m’a pas du tout empêchée de me livrer, au contraire je dirais même. Un sentiment de confiance et de bien être auréolait la séance qui a pris un goût de miel. Quelques années plus tard, ses deux adorables chattes, Yoko et Pussycat, viendront me réclamer des câlins en m’inondant en contrepartie, de leurs touffes de poils comme témoignage de leur affection.
Lors de l’entretien suivant, je développe encore un peu plus la finalité de mon projet. « Je ne peux pas partir de votre divan en vous disant seulement « au revoir, merci pour tout ». C’est quelque chose qui me semble bâclé, inabouti. Je veux laisser une trace ». Bien sûr, cette dernière parole interpelle mon psy qui me demande de décrire les fonctions qu’a pour moi l’écriture. Les deux premières fonctions ne sont pas très difficiles à exprimer : rendre un hommage et m’engager dans les propos et les idées que je soutiens. Mais la troisième tarde un peu à se dévoiler. J’ai peur qu’il interprète mal mes dires. L’écriture est un moyen pour moi de ne pas rompre brutalement et définitivement le lien avec un élément moteur de l’analyse. En d’autres termes, je dirais qu’avec ce livre, mon analyste comprendra que même s’il me balaye comme une vulgaire poussière
hors de sa maison en fin d’analyse, il ne pourra pas oublier mon passage sur son divan et prendra conscience que mon affection pour lui n’est pas limitée au temps de la cure. J’imagine déjà que si je lui dis cela, il va en profiter pour me faire une interprétation sur le transfert et je n’y tiens pas. Il doit accepter le fait que c’est lui que j’aime en tant qu’être humain et non pas l’imago qu’il représente le temps de la séance. Je décide donc de continuer à jouer au chat et à la souris avec lui et de ne pas lui dire que je l’aime pour éviter ce qui me fait peur. Je devance sa réaction avant même de lui laisser l’occasion de me la donner. Mon symptôme tarde à disparaître définitivement, j’en conviens.
Quelques mois après cette séance et en parcourant un ouvrage intitulé le petit dictionnaire raisonné de la psychanalyse, mes yeux se portent sur la phrase suivante : « le désir est une trace de la première expérience de satisfaction de l’être humain et c’est pour cette raison que le désir est ce qui fournit l’énergie motrice à l’appareil de l’âme ». Quand je pense que j’ai très souvent utilisé ce terme de trace pour expliquer mon désir de reconnaissance. J’ai donc quelque chose d’essentiel à découvrir. Quelle est cette scène de satisfaction réelle ou fantasmée de l’enfance que je cherche à reproduire dans toutes mes attitudes, mon idéal de vie, mon ambition ? Telle est la question.

L’écritu re de mon récit occupe tous mes temps libres. Je passe des heures et des
heures les soirs en rentrant du travail et les week-ends, à retravailler mes chapitres jusqu’à temps que je sois à peu près satisfaite de moi. Il peut en effet m’arriver de corriger plus de vingt fois la même phrase pour au bout du compte ne changer qu’un seul mot. Mon souci est que ce livre se reflète dans mon miroir afin de donner la plus grande authenticité possible à mon récit. Quand je travaille une phrase, je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre cet ensemble de mots et un appartement. Lors du premier jet d’écriture, la phrase est à l’état brut, dénuée de toute sensibilité. De la même façon, lorsqu’un appartement est nouvellement acquis, il ne possède pas encore l’âme de son propriétaire. Mais lorsque la phrase et l’appartement sont décorés par les bons mots et les jolis ornements, ils deviennent vivants, emprunts d’une sensitivité qui ne demande qu’à être transmise aux lecteurs, aux invités.
Grâce à l’écriture, je ne vois pas le temps passer et c’est bien la première fois de ma vie que je me passionne autant pour une activité sans éprouver la moindre lassitude.
C’est le salon du livre à la Porte de Versailles et je fais part à mon psy de mes pensées du moment.
- Hier, je suis allée au salon du livre. J’ai aimé le cadre feutré où les beaufs sont minoritaires. J’étais tellement bien que je me suis mise à rêvasser … Je me disais qu’un jour, mon livre serait sur l’un des présentoirs mais quand je suis revenue sur terre, j’ai eu du vague à l’âme. Vous
savez, il y a trois catégories de livres : le témoignage d’une personnalité médiatisée, écrit la plupart du temps par un nègre, et dont le récit manque parfois de profondeur si ce n’est d’intérêt. Il y a ensuite les essais rédigés par des gens qui en ont la légitimité comme les philosophes, les économistes, les journalistes, les politiques et qui nous transmettent leurs savoirs. Enfin, il existe une troisième catégorie de livres que je place au dessus de tout. Il s’agit des écrivains qui ont un talent stylistique, des idées originales et qui nous offrent une nouvelle manière de voir les choses … Moi, je ne me situe dans aucune de ces catégories.
- Où vous placez-vous donc dans ce cas ?
- Bah nulle part … Peut-être dans la deuxième catégorie …
Je me tais.
- Ce qui est difficile avec vous, c’est que vous ne dépliez pas complètement vos contradictions et que vous ne me dites pas tout. J’essaye de comprendre votre fonctionnement mais j’ai parfois du mal à vous suivre.
- Si vous voulez monsieur et puisque vous êtes un « moldu », je vous invite dans mon cerveau. Je ne peux quand même pas vous expliquer avec des mots ce qui est imagé dans mon esprit. C’est vous qui êtes compliqué plutôt. Bonjour la mauvaise foi ! Et puis quand je vous pose des questions, vous ne me répondez jamais.
- Il faut que vous arriviez à éviter les impasses, à rester dans l’énigme. Je vous répondrai à certaines de vos questions quand le moment sera venu. Bon, restons là-dessus.
Je
quitte son bureau en bougonnant, mécontente. Mais somme toute, l’analyse avance et toute séance révèle toujours un petit quelque chose qu’il s’agit pour moi de déceler pour pouvoir le décortiquer. Grâce aux interventions de mon analyste, je réalise que l’inconscient parle dans une langue particulière pour chacun de nous et que pour parcourir le dictionnaire de ce langage, il faut parler de tout et de rien, en pure perte. André Breton disait : « Les mots font l’amour ». C’est cela l’association libre, laisser les mots faire l’amour. Et comme dans ce domaine, il arrive que l’on se lasse, comme c’est le cas pour mon analyse.
Je ressens en effet un vide. Bien sûr, je continue à aller à mes séances mais plus rien ne me motive. Je m’ennuie et j’ai même envie à un moment donné d’arrêter. A quoi bon aller jusqu’au bout de cette fichue analyse. De toute façon, je ne ferai jamais rien de ma vie et mon existence après la cure ne sera qu’une coquille vidée de son œuf. Je baisse les bras et mon moral est au plus bas.
Côté sentimental, rien ne va non plus. Il m’arrive de faire des rencontres mais les concrétisations sont malaisées. Il est vrai que je ne fais aucun effort pour ça. Ce que ces hommes me proposent, c’est mon quotidien mais cette fois-ci en duo. Triste programme. Je préfère encore m’ennuyer toute seule plutôt que supporter l’ennui de mon partenaire. Mais plus les années passent et moins il me reste de temps pour avoir des enfants. A 33 ans, je considère que ma vie est
derrière moi et c’est si douloureux. Même la bienveillance de mon analyste glisse sur moi comme la pluie sur les plumes d’un canard. Je lui signifie qu’il ne peut pas me comprendre ni m’aider car j’ai une maladie orpheline. Intrigué par cette maladie, mon analyste me demande de la décrire. Comment lui avouer que je suis une handicapée du cœur, un être humain incapable d’aimer, incapable de se laisser désirer. Une handicapée non reconnue par la société et qui ne pourra jamais obtenir une compensation financière comme une pension d’invalidité. Comme les sans abris, j’ai également mon sigle : SCE signifiant « sans cœur élu ». Je reste donc évasive pendant les séances mais au fond de moi, j’ai envie de crier mon désarroi : « je suis inhumaine car exclue de l’essence de toute existence, l’amour ». Mais rien ne sort, ça reste coincé au fond de ma gorge. Alors je quitte le divan, trahie par mon émotion que je ne peux même plus contenir. Je retombe dans une période triste et mon travers de la comparaison refait surface. Je n’arrive toujours pas à exister pour moi-même.
Mon psy le sent très vite au début d’une séance et m’invite à en parler.
- Qu’est-ce qui vous arrive.
- Bah, j’ai des pensées mais elles n’ont rien à voir avec l’analyse … Ce sont des pensées du moment.
- Justement ! Ces pensées du moment comme vous dites concernent absolument l’analyse. Racontez-moi un peu tout ça.
- Bien…, plus je lis des livres sur Mitterrand et plus il me fascine. C’est
bizarre.
- Pourquoi ça serait bizarre ?
- Je ne sais pas. En matière de destin, Simone de Beauvoir et lui sont mes références et c’est embêtant d’avoir des références inaccessibles.
- C’est-à-dire ?
- Je n’aurai jamais leur carrure.
- Quelles sont les autres personnes qui représentent des références pour vous ?
- Joker … Vous, bien évidemment. J’aime les esprits brillants, les parcours de vie. Si je voulais être sous les feux des projecteurs, je ferai un coup d’éclat pour avoir mon nom dans les journaux. Mais moi, je veux juste être éclairée d’une lumière tamisée afin de sauvegarder ma nature réservée et discrète. C’est comme ça que je vois mon destin … pourquoi est-ce que je ne veux pas être comme tout le monde ?
- Justement, pourquoi à votre avis ?
- Pour ne pas être noyée dans la foule, pour être distinguée ... Mon père, par exemple, est une référence pour moi.
- Oui ! Expliquez-moi ça.
Avec fierté, je lui dis que mon père s’est reconverti professionnellement dans une branche qu’il ne connaissait pas du tout, la comptabilité. Et pour se donner les moyens d’y accéder sans avoir la formation adéquate – fils de paysans cantalous, il a travaillé dans une laiterie à ses débuts -, mon père a suivi pendant dix ans des cours du soir au CNAM afin de rattraper ses collègues issus de grandes écoles de commerce. S’il n’avait pas fait tous ces efforts et surtout si ma mère n’avait pas accepté tous les sacrifices qui en découlent, notre enfance à ma sœur
et à moi aurait été moins confortable. Ce courage, cette volonté de changer est-elle à ma portée ? Mes parents sont très fiers de mon parcours et ma carrière professionnelle leur donne satisfaction. Mais je ne peux m’empêcher de penser que j’étais certainement capable de faire autre chose dans ma vie et que j’ai choisi la facilité dans mes études. La preuve, j’ai réussi tous mes examens scolaires et universitaires du premier coup, sans aller au rattrapage ni même redoubler une seule fois. Mes réussites me paraissent minables comparées à celles des autres, tous ces gens qui ont été scolarisés dans les lycées les plus réputés, qui ont suivi les prépas aux grandes écoles, qui sont allés dans les universités étrangères pour compléter leur cursus. Bien sûr que dans la vie, il faut faire des choix et je ne pouvais pas être une étudiante à vie. Mais quand même, je suis passée à côté de beaucoup de choses d’où ma frustration.
Mon analyste n’intervient pas pour laisser couler ma parole et me permettre d’entendre mes propos. C’est la première fois que je lui parle de mon père dans ces termes, avec fierté. C’est soulageant de pouvoir dire à haute voix tout l’amour que je peux porter à mes proches sans craindre une quelconque réaction de l’autre. Ce livre n’est-il pas d’ailleurs une déclaration d’amour déguisée et cachée derrière des mots ? Clandestine je resterai jusqu’au bout.
Grâce à cette séance, je revis. Je me précipite sur mon ordinateur et dévore d’une traite les 190
pages déjà écrites. Je me surprends même à pleurer sur certains passages tout en m’insultant d’avoir baissé les bras de cette façon. Je me parle à moi-même : si tu aimes Gérard Miller, si tu considères que la psychanalyse est une expérience qui t’a donné la saveur de la vie, si tu penses que ton existence a un goût bien meilleur après cinq ans d’analyse, alors tu ne peux pas abandonner en chemin ton désir d’écrire. C’est grâce au dépassement de tes faiblesses que tu deviendras créatrice en donnant par la même occasion, un autre sens à ta vie.
Cette prise de conscience, elle ne s’est pas faite d’un seul coup en claquant les doigts. C’est sur la continuité que la prise de conscience prend toute son ampleur. Je suis venue en analyse car je rencontrais une énigme, une perplexité. Je me heurtais toujours aux mêmes impasses. Grâce au relâchement de la parole, c’est-à-dire l’association libre, je m’interroge sur ce qui me paraissait autrefois familier et qui devient tout à coup étrange. Toutes les valeurs, les idéaux, le langage commun sont mis entre parenthèses. J’entre en contact avec moi-même en me remettant en question, en m’interrogeant sur mes contradictions.
Je me souviens qu’au détour d’une séance où je faisais état de mon ambition obsédante, être unique, mon analyste m’a demandé ce que je mettais derrière ce mot et si cette expression signifiait que j’aurais désirée être enfant unique, unique aux yeux de mes parents. Je n’ai pas hésité une seule seconde à lui dire
que j’étais très heureuse d’avoir une sœur et que partager l’amour et la disponibilité de mes parents ne me dérangeait pas du tout. Ce qui me parait intéressant dans ces propos, c’est de faire le lien entre cette séance et celles qui ont traité du préfixe ex. Quelle belle contradiction : Je suis à la fois ex et une. Je veux être en dehors de quelque chose, sortit du lot, m’exhiber – car l’écriture autobiographique est une forme d’exhibition –, me faire remarquer. Et de l’autre côté, je suis pudique, introvertie, discrète, désirant être unique. Etre unique ne signifie t’il pas dans ce cas faire corps avec soi ? Désirer être unique n’est-il tout simplement pas le vœu légitime d’être en accord avec soi-même ? Les « hmmm » de mon analyste me confortent dans l’idée que mon approche tient la route.
Les vacances d’été approchent. Cette année, je ne verrai pas mon psy pendant 2 mois et demi. Cette séparation ne m’empêche pas de lui envoyer une petite attention pour son anniversaire. Pour être originale, je choisis une carte sur laquelle est écrite une citation de Jacques Prévert. Cette dernière « ne dites pas non, vous avez souri » correspond parfaitement à notre rapport. Je suppose qu’il va souffler en la recevant car je passe une nouvelle fois outre les règles de l’analyse, mais je sais aussi qu’à la seconde d’après, il sourira. Au dos de cette carte, le message suivant :

C’est moi !
J’ai demandé au vent d’emporter dans son souffle une pensée toute particulière pour
vos 20 printemps. Prenez soin de vous et à bientôt.
Une patiente sans nom mais pas anonyme …

Comme vous pouvez le constater, je fais en sorte de rester dans la clandestinité mais je donne assez d’indications pour qu’il sache que je suis l’expéditrice de cette carte. Le « c’est moi » est ma façon de lui signaler ma présence lorsque je sonne à son interphone. J’ai toujours ce besoin de sortir du cadre strict de l’analyse et de rechercher un statut à part auprès de mon analyste.
Ah ah ! Je vous imagine sourcilleux, entrain de vous dire que je suis tellement sous le charme de mon analyste que j’en ai oublié son âge. Que nenni, je vous rassure. Je sais que cet homme a dépassé la vingtaine depuis quelques années déjà. Seulement, par délicatesse, j’ai préféré mettre l’accent sur l’âge qu’il avait en 1968, année très importante à ses yeux comme il l’aime le rappeler. Un anniversaire, c’est un souvenir que l’on se remémore chaque année car il est important comme la naissance, une rencontre, le mariage et même la mort. Si pour mon analyste, l’année de ses vingt ans est exceptionnelle à ses yeux, pourquoi dans ce cas insister lourdement sur les années qui passent ? Personne n’aime se voir vieillir de toute façon, n’est-ce pas ?
Comme tous les ans, je ne vis pas très bien cette séparation d’avec mon analyste mais cette fois-ci, c’est pire. Je m’ennuie profondément avec une impression de tourner en rond. Nous sommes en juillet 2006 et je suis mélancolique. Mes collègues
Maurice et Régis me parlent de leurs futures vacances à Rome ou Budapest. Je les envie tellement de partir dans ces pays que j’aimerais découvrir. Surtout l’Italie pour diverses raisons. Parmi elles, mon grand-père maternel était d’origine italienne. Sans doute un besoin de me rapprocher de mes origines. Je sais que je peux très bien y aller - j’en ai les moyens financiers et le temps pour cela - mais je suis toujours seule et l’idée de ne pas partager ces moments réfrène mon envie. Le manque d’amour me pèse une fois de plus et je souffre de l’absence de mon analyste. Il ne se passe pas une seule journée sans que je pense à lui. Ah ce satané transfert amoureux, il m’envahit même pendant les vacances.
Ce même mois, c’est le congrès annuel de l’Association Mondiale de Psychanalyse créée par Jacques-Alain Miller. Comme un fait exprès, les psychanalystes membres de cette association se réunissent à Rome. J’imagine que mon analyste s’est rendu à ce congrès. Les yeux tournés vers le ciel, je me vois être son invitée privilégiée et assister aux débats à ses côtés. Très vite, les larmes me montent aux yeux, frustrée d’être recalée. Espèce d’idiote ! Il n’en a rien à faire de toi, tu n’existes pas pour lui, tu ne représentes rien à ses yeux. Tu n’es qu’une personne ordinaire, inintéressante, complexée, effacée et jamais, jamais, jamais tu ne deviendras quelqu’un. Je suis en pleurs. Je me couche et ferme les yeux pour suspendre ma tristesse.
A mon réveil, mes interrogations
reprennent vie. Mais qu’est-ce que je pourrais bien faire pour rendre mon quotidien excitant ? Je continue la lecture de l’œuvre de Simone de Beauvoir, qui est, souvenez-vous, ma référence en matière de parcours de vie, et espère trouver dans celle-ci des pistes pour composer ma destinée. Simone de Beauvoir a toujours su ce qu’elle voulait être et elle s’est donnée les moyens d’y arriver. Mon problème, c’est que je ne sais toujours pas ce que je veux faire. Le monde des médias m’attire énormément mais je ne suis pas du tout dans cette voie. Fonctionnaire aux Finances, je suis à l’opposée de celle-ci. Je désespère de rester jusqu’à ma retraite dans cette administration qui ne laisse pas de place à mon imagination. Je me renseigne donc via internet de manière anarchique sur les écoles de cinéma, les écoles de journalisme, les métiers de l’audiovisuel tout en sachant que ce sont des mondes inaccessibles pour moi. Je n’ai plus l’âge de m’inscrire aux concours, je ne connais aucune langue étrangère, je suis trop timide pour m’inscrire à une école de théâtre et ainsi rencontrer des gens de ce milieu. Enfin, je manque de culot pour changer d’orientation. Et je sais que, si d’aventure, je me risquais à prendre une disponibilité pour essayer une nouvelle carrière, je ne serais pas soutenue par mes proches et je les comprends. J’ai la chance d’avoir la sécurité de l’emploi, un métier qui me nourrit, un cadre de travail agréable. Quelle idée saugrenue de laisser cette sécurité de côté
pour rejoindre mon idéal de vie. Pour autant, ce risque à prendre m’appartient et pourquoi, dans ce cas, ne pas le mesurer en l’encadrant ? Je laisse cette question ouverte.
Je m’emprisonne et ce n’est pas bon pour ma santé psychique. Dix secondes après et le poing fermé, je me rappelle que j’ai un projet, l’écriture de ce livre et peut-être que la publication de ce dernier m’ouvrira des portes. Je m’imagine déjà dans l’émission de Laurent Ruquier « on a tout essayé », - émission disparue depuis -, en train de défendre mon livre. Claude Sarraute a trouvé mon histoire touchante. Pierre Bénichou a salué mon culot fasse au petit Miller. Christophe Alévèque s’est profondément ennuyé. Sophie Garel a apprécié mon style alerte et cette alternance entre les moments joyeux et douloureux. Quant à Christine Bravo, elle a regretté un manque d’implication dans l’écriture. Gérard Miller est présent lors de cette émission. Il me sourit à mon arrivée et son regard me dit que tout se passera bien. Mais il garde toujours ses distances avec moi. Pourtant, je ne suis plus sa patiente ….
Clap ! L’émission est terminée, tout comme mon rêve éveillé d’ailleurs. Pourtant, c’est la seule chose en laquelle je crois et je n’ai pas le droit de me défiler devant la difficulté. J’ai le sentiment de ne plus pouvoir reculer de toute façon. La lecture d’un magazine littéraire me permet de découvrir une réflexion de Daniel Boulanger qui me conforte dans ma détermination : « l’écriture, c’est la
charpente, le squelette, la colonne vertébrale qui me tient ». C’est bien cela en effet. L’écriture, c’est la touche finale à la maison que j’ai construit parallèlement à mes années d’analyse. Sans cette dernière finition, ma demeure ne sera pas indestructible. Ecrire un livre est une fabuleuse aventure dont on ne sort pas indemne car on y abandonne toujours une part de soi. S’il faut souffrir pour être belle, j’accepte de me mettre à nue pour être reconnue. Pour reprendre la distinction opérée par Roland Barthes, je dirai que si un jour mon livre est publié, je ne me considérerai jamais comme une écrivaine mais comme une écrivante ; il y a dans ce terme l’idée de continuité vivante qui me plait.
Cet intermède est excellent pour moi. Il me donne de l’entrain et je retrouve le goût de la lecture que j’avais perdu. C’est bien moi tout craché ça. Je peux très bien interrompre cette activité pendant un mois sans éprouver de manque. Puis d’un coup, d’un seul et sans prévenir, je vais entamer plusieurs livres à la fois et les terminer avec une rapidité qui me laisse perplexe. Ainsi en l’espace d’une dizaine de jours, j’ai avalé le cinquième volume des mémoires de Simone de Beauvoir intitulé tout compte fait. Mais également les deux tomes de son essai le deuxième sexe. Albert Camus n’est pas oublié et j’entreprends le déchiffrage du mythe de Sisyphe en lisant parallèlement et d’une traite l’étranger. Tiens, je ne me souvenais plus avoir acheté un essai écrit par Bernard-Henri
Lévy, Les aventures de la liberté. Je suis prête à le lire désormais. Dans le même temps, je me replonge dans quelques ouvrages ou seulement divers passages d’œuvres psychanalytiques et philosophiques. Il me semble que j’avance bien dans mon auto-analyse et j’ai hâte de faire part de toutes mes réflexions à mon analyste. C’est tellement important pour moi de pouvoir communiquer en toute liberté sans aucune crainte, sans aucune interruption, sans aucune censure.
Pourtant deux jours après, nouvelle déprime. La présence régulière de mon psy me manque cruellement cet été et l’équilibre que l’amour d’un homme peut m’apporter me fait défaut. Je me pose et me fais la réflexion suivante : quand j’aimerai un homme, je n’éprouverai plus le besoin d’aller le voir mon psy car mon amour pour lui se sera déplacé vers un autre. Mais cela signifie aussi que mon analyse s’arrêtera et cette fin me fait très peur. Je pense qu’inconsciemment je retarde ce moment. Cruel dilemme auquel je suis confrontée mais c’est déjà bien de l’avoir mis en évidence. Mon honnêteté envers mes lecteurs – mais aussi envers moi-même -, m’oblige à donner l’autre raison : aucun homme n’arrivera à la cheville de mon psychanalyste. A ma connaissance, il n’existe pas de clone de Gérard Miller et j’entends certains d’entre vous dire « mais encore heureux. Deux comme lui et c’est le désordre mondial ! ». Trêve de plaisanterie. Il parait qu’inconsciemment, la femme recherche dans tout homme son père … ou dans mon cas
son analyste … ou peut être bien les deux … Je ne sais pas. Je dois pourtant bien me rendre à l’évidence que je ne ferai jamais partie de la vie de mon psy et que depuis notre premier entretien téléphonique, les cartes sont jouées. Mon niveau d’exigence me fait terriblement souffrir.
Je suis désespérée et je ne cesse de pleurer toutes les larmes de mon corps jusqu’à en ressentir une indigestion. Mon analyste est de retour de ses congés mais je suis incapable de lui parler de mes angoisses lors de mes séances. Aussi le soir venu, je m’allonge sur mon lit, les mains croisées sur ma poitrine, regardant le plafond et je m’adresse à lui. Tel un condamné à mort qui fait sa dernière prière, je lui demande pourquoi ? Si j’avais commis un crime, j’accepterais d’être condamnée pour le restant de mes jours. Qu’est-ce que j’ai pu faire pour mériter de souffrir autant ? Ma venue au monde était-elle conditionnée à une mission que je devais réussir ? Si je suis née femme, c’est pour mettre au monde des enfants et le fait que j’ai peu d’espoir d’être mère un jour me conforte dans l’idée que je ne suis pas une vraie femme. Ni compagne, ni épouse, ni maîtresse, ni mère … à quoi bon dans ce cas être une femme ? Si je suis un être humain, c’est pour vivre des expériences, ressentir des émotions, donner de l’amour, en recevoir et partager avec les autres êtres humains les moments forts d’une vie. Ma solitude étant quasiment totale, à quoi bon être dans ce cas un être humain ? Toutes ces
questions se bousculent dans mon esprit. Je dois absolument profiter de mes séances pour que ces difficultés ne s’entrechoquent plus mais aboutissent à quelque chose de concret. Je suis en recherche d’amour, ça ne fait aucun doute alors si l’amour ne vient pas à moi, il ne me reste plus qu’à le provoquer. Je reprends le fil de mes séances sans perdre de vue cette quête du Graal.
- Monsieur, une question m’interpelle. Est-ce que l’analyse peut rendre intelligent ?
- La psychanalyse ne s’intéresse pas à cette question. Ce n’est pas son rôle de s’en occuper ni de la mesurer.
Je suis décontenancée. Je pensais sincèrement que l’analyse avait ce pouvoir de rendre intelligent. Dans le même temps, je suis persuadée qu’un con restera toujours un con et que la cure analytique n’a pas pour objectif de changer une personne mais de l’aider à s’accepter telle qu’elle est. Je poursuis mon propos.
- Si l’analyse ne peut pas m’aider à me construire une intelligence remarquée, alors je n’ai plus aucune chance d’accéder à la reconnaissance. Partout où je passe, je ne laisse pas de trace. Bien plus que mortelle, je suis éphémère. J’apparais, je disparais comme un mirage, une illusion, un fantôme.
- Hmmm.
- J’ai toujours ce sentiment que les gens ne se souviennent pas de moi.
- Quel souvenir voulez-vous que les gens aient de vous ? Je n’arrive pas trop à comprendre.
- Je ne sais pas. J’ai envie de laisser une marque. Un jour au lycée, j’ai tenté une expérience. J’ai
parié avec mes camarades de classe que je pouvais sécher le cours de mathématiques sans avoir besoin de justifier mon absence. J’ai attendu que le professeur fasse l’appel et trois minutes après, je lui ai demandé l’autorisation d’aller aux toilettes prétextant des problèmes d’incontinence. Mon professeur a râlé car le cours venait tout juste de débuter mais il a accepté. Je suis donc sortie de la classe et je me suis cachée pendant une heure dans les couloirs du lycée. Lorsque la sonnerie indiquant la fin du cours a retenti, j’ai regagné ma place comme si de rien n’était. Mes camarades m’ont confirmé que le professeur ne s’était pas aperçu de mon absence prolongée. J’étais ravie d’avoir gagné mon pari mais vexée d’avoir été aussi transparente aux yeux de mon professeur.
- Hmmm. Pourquoi voulez-vous laisser une trace ?
- Car je n’ai qu’une vie et parce que je trouve injuste que des gens aient tout alors que d’autres n’ont rien. Il est impensable pour moi de faire partie de cette majorité de gens qui n’ont rien.
- Qu’est-ce ça vous apporterait de laisser une trace ?
- Bah, demander aux personnes qui sont sorties du lot leurs motivations. Vous comprendrez ce que ça apporte de déposer pour toujours son empreinte.
- Je ne veux pas savoir pour les autres mais pour vous seulement.
- Une fois que je serai là-haut, je veux apporter la preuve de mon existence sur terre … Si rien ne me survit après ma mort, qui ou quoi prouvera que j’ai réellement effectué un
passage sur terre … Qui ravivera ma mémoire, ce que j’ai été ? …
Je me tais car j’ai le sentiment que mon analyste ne peut pas comprendre mon angoisse de partir sans laisser d’adresse.
Il lève la séance et me donne rendez-vous pour une prochaine fois.

Désabusée et fatiguée, je me dis que cette prochaine fois sera peut être la dernière. Je me convaincs que cette fois-ci, c’est le bon moment de quitter mon analyste pour tenter l’aventure de la publication de mon livre. Tout se précipite. Je rassemble les chapitres de mon manuscrit pour les lire une nouvelle fois et corriger les quelques approximations de vocabulaire.
Pour moi, le sujet est déjà emballé, prêt à partir vers d’autres horizons. Le timing que j’ai imaginé est le suivant : mon analyste comprend que la publication de mon manuscrit est vitale pour moi et accepte mon départ du divan estimant en effet que je peux désormais voler de mes propres ailes. Il me donne quelques conseils pour peaufiner mon texte et j’apporte les dernières modifications sur la syntaxe, le vocabulaire, la typographie. Pour finir, je tiens compte des éventuelles directives de mon psychanalyste sur tels ou tels de mes propos. Ensuite, je lui fais lire une dernière version et hop, lettres de motivation et manuscrit adressé à une liste d’éditeurs ciblés. Bien sûr, je quitte le divan de façon naturelle, comme ça, très facilement. Attention ! Ceci est une projection et mon scénario imaginé pour l’occasion n’est jamais sorti.


Une avalanche de mots pour une pacification des maux

Le jeudi 4 janvier 2007 est à marquer d’une pierre blanche. Je suis dans un état d’excitation inédit. Une tension bien palpable m’envahit de la tête aux pieds. Et oui, c’est aujourd’hui que je remets en mains propres la première version de mon manuscrit à mon analyste et depuis le matin même, des doutes emparent mon esprit. Aurais-je le courage de le lui donner ce soir ? Ne vais-je pas reculer à la dernière minute ? Mon psy va-t-il se transformer en une cocotte-minute prête à exploser ? Quel va être son verdict ? Pourrai-je encore le regarder dans les yeux s’il n’approuve pas ma démarche ? Va-t-il définitivement mettre un terme à nos entretiens car j’ai dépassé la limite à ne pas dépasser ? Ben voyons, comme si mon psy avait l’habitude de réagir de la sorte alors qu’il a toujours été d’une neutralité exemplaire avec moi.
Bon, assez d’hésitations, je dois faire le choix qui s’impose à moi. De toute façon, il est hors de question d’envoyer mon manuscrit à des éditeurs sans avoir au préalable obtenu le feu vert de mon analyste. Ma cure analytique est une aventure que nous avons vécue ensemble et je n’ai pas le droit de me désolidariser de lui par crainte d’être jugée ou sanctionnée. Si je suis la mère de ce livre, il est en en quelque sorte le père et cette image me plait, vous devez bien vous en douter.
A la fin de cette séance du 4 janvier, donc, je dépose sur son bureau mon travail et je me dépêche
de quitter les lieux pour éviter de le voir jeter un coup d’œil furtif sur le titre du document remis.
Le lundi suivant, j’arrive à ma séance, décontractée car certaine de ne pas recevoir d’écho de sa part. Il n’a sans doute pas eu le temps de parcourir en un week-end, les quelques 250 pages transmises.
Encore une fois, je me suis trompée. En exclusivité, plusieurs extraits significatifs de cette séance fondamentale, celle du verdict, qui a duré plus de trente minutes.
Mon analyste ouvre la porte de la salle d’attente et m’invite à le suivre. A peine ai-je le temps de m’allonger qu’il débute la séance comme suit.
- Bon ! Quel travail vous m’avez remis. Quelle somme !
Je comprends, non sans étonnement, qu’il a lu mon manuscrit.
- C’était trop … ?
- Heu … non … trop non … J’ai réussi à le lire en entier ce week-end mais je ne savais que vous aviez écrit autant. Bon. Vous voulez que je vous donne mon sentiment ?
- Bah … mmm – les lèvres serrées, les joues rouges comme une pivoine.
- Mon sentiment est que c’est un témoignage authentique sur votre analyse, un témoignage manifestement bienveillant à mon égard. Maintenant, je prends ce texte comme un écrit pour l’analyse et donc, je ne peux avoir un regard sur ce texte que dans le cadre de l’analyse. Mais j’ai lu ça avec l’intérêt que vous souhaitiez que j’y trouve. Bon. Lorsque des analystes rapportent des fragments d’analyse avec leurs patients, ils mettent un point d’honneur à ce que
l’anonymat de leurs patients soit bien évidemment préservé et même ces patients eux-mêmes ne se retrouvent pas forcément dans ce qu’ils racontent. Par contre, lorsqu’un analysant rapporte son analyse, ou des fragments de celle-ci, il n’est pas contraint, je dirai, à la même discrétion. Il se trouve que mon nom est prononcé un nombre impressionnant de fois, sans doute beaucoup trop mais je suppose aussi que vous auriez perdu une partie de ce que vous souhaitiez si vous aviez parlé de moi comme de votre analyste sans me nommer, puisque beaucoup de traits de ce que je suis en dehors de l’analyse sont retenus. J’ai pris votre texte comme une lecture qui témoigne de l’originalité, de la singularité, du côté particulier, unique de ce que vous avez fait jusqu’à présent en analyse. Quant au destin de ce texte, ce n’est pas moi qui peut le fixer – il lève le ton. Mais bon, c’est une sacrée somme quand même de remarques, de notes, de réflexions. Tout ça est pris à bras le corps, oui. – Long silence. La question de ce texte, c’est le lien que vous faites avec la trace que vous souhaitez laisser, avec le souvenir que vous voulez laisser. C’est maintenant à vous de me dire, une fois que vous m’avez remis ce texte que vous m’avez annoncé sous des formes diverses et qui étaient au départ très mystérieuses … essayez de me dire un petit peu comment tout ça se situe aujourd’hui en janvier 2007 par rapport à votre propre analyse. Vous dites d’ailleurs dans votre texte que votre analyse n’est
pas terminée.
- Mmm... Mmm. – Je me racle la gorge. Disons que ce texte était nécessaire pour moi. Comme je le dis en effet, je ne suis pas au bout de mon analyse et puis mon but, ce n’est pas de tout reproduire, je ne vois pas l’intérêt.
- Oui, vous l’expliquez bien.
- Et … Vous voulez que ça reste entre nous ?
- Mmm ? – Son ton me signifie qu’il souhaite que je répète ma phrase.
- Vous voulez que ça reste entre nous ?
- Attendez pour l’instant, je ne donnerai pas là-dessus de conseils et encore moins de consignes. Vous êtes en analyse et votre texte est pris dans le circuit des échanges que nous avons là. Après, c’est autre chose. C’est certain qu’à partir du moment où ce texte se situe dans la relation transférentielle … voilà … C’est un objet qui peut avoir plusieurs vocations mais pour le moment, je ne peux le prendre que par rapport à votre analyse, qu’entre nous. Ensuite, c’est un autre domaine, un autre regard et ça vous appartient.
- Vous savez bien que je ne ferai rien qui pourrait vous déranger … C’est pour cela que je voudrais arrêter mon analyse en juin de cette année.
- Pour ?
- Bah justement, pour pouvoir donner à ce livre une vocation autre que celle qu’il a en ce moment. Tout cela ne me perturbe pas mais apparemment, vous si.
- Perturbé, je ne suis pas sûr que ça soit le terme adéquat mais votre idée c’était quoi ? C’était de donner à ce texte ce que vous évoquez évidemment …
Son interphone sonne. Un patient arrive pour sa
séance et je m’apprête déjà à quitter le divan sur un air d’inachevé. Mais il poursuit sa phrase.
- Une possible destinée de livre ?
- Oui.
- Hmmm Hmmm.
- De toute façon, vous n’avez rien à craindre parce qu’il y a une chance sur 1000 pour qu’un inconnu soit édité, alors …
- Pour l’instant, on est dans le registre de l’analyse et non dans le registre de l’image publique que je peux avoir. Le moment venu, on peut en parler, c’est autre chose. Je pense qu’il faut que vous vous arrêtiez un peu sur ce que vous avez fabriqué là. C’est en effet un objet tout à fait singulier qui vous appartient en propre.
- Monsieur, je sais très bien ce que je fais. Tout est très limpide dans ma tête. Vous savez très bien que je n’aurai jamais fait une analyse si ce n’était pas vous. C’est évident. Oui, c’est vrai que c’est une création, que ça vient de moi et que j’ai envie de la partager avec d’autres. J’ai absolument besoin de témoigner de ma reconnaissance d’une façon plus engagée que de vous dire « au revoir et merci ». Concernant l’anonymat, j’y ai pensé au début mais mon livre aurait perdu de son intérêt … Je vous propose quelque chose : j’interromps mon analyse pour envoyer mon manuscrit à des éditeurs et si j’échoue, je reviens vous voir. On fait comme ça ?
- Ce n’est pas comme ça que je vois les choses. Mais ce qui est amusant aussi, c’est que vous avez crée une situation particulière. L’un des principes quand même de l’analyse, c’est ce que vous avez souvent
rappelé à savoir la libre association, parler sans censure etc. Mais un autre de ces principes, c’est de faire en sorte qu’il n’y ait pas à côté de l’analyse, un endroit où se dépose un certain nombre de choses qui doivent être travaillées et dites sur le divan. Quand on parle même, disait Freud, de son analyse en dehors, à des amis, à des parents, c’est autant de choses qu’on ne dit pas en analyse. Et Freud incitait ses patients à ne pas en parler en dehors car c’était une façon de ruser avec la règle fondamentale de tout dire. Vous voyez bien que c’est un paradoxe que vous avez crée et sur lequel on peut justement revenir … Hmmm ?
Je me dis intérieurement, tout en l’écoutant : « Et patati, et patata, je le connais par cœur ton discours mon pote ». Je garde le silence.
- Ecoutez, je n’aurai jamais l’idée de vous interdire quoique ce soit et je ne suis pas le directeur de votre vie. Quand vous aurez terminé votre analyse, vous ferez ce que vous voulez. Le moment venu, je peux vous donner un avis, un conseil, vous dire des choses qui me concernent mais là, ce n’est pas de ça dont il s’agit. Tout ce que vous m’apportez en analyse, et je ne vous inciterai pas à la quitter comme vous dites pour tenter votre chance dans l’édition, c’est à reprendre en analyse. Il n’y a pas d’autre possibilité … Mais c’est intéressant tout ça, il ne faut pas considérer que c’est une décision du style tout ou rien, vraiment pas. Je crois que vous devez cogiter sur tout ça, hmmm ?
- Je
sais que je ne changerai pas d’avis. Je tenterai quand même ma chance et ça ne m’empêchera pas de parler et je suis désolée mais je n’ai même pas écrit un dixième de ce que j’ai pu vous dire sur le divan. Je veux vous montrer qu’il y a un sens à tout ça.
- Bon, continuons donc à parler de ce texte la prochaine fois, hmmm ?
Je me lève, complètement refroidie par la séance. En me raccompagnant, mon analyste voit ma mine décomposée.
- Et ne prenez pas cet air absolument perplexe. – Il rigole. Vous avez crée un objet inédit et il faut bien que nous trouvions une issue à tout ça. Votre grande question était de savoir si je serai furieux, prêt à vous mettre dehors etc. Ce n’est pas dans cette logique que je me situe. Je n’ai vraiment pas une seconde cherché à avoir un jugement de type éditorial sur votre travail. – Il me regarde en souriant. Vous n’êtes pas au bout du chemin mais encore une fois, tout cela ne me semble pas du tout attristant. Bien, à jeudi.
Avant de refermer la porte de son bureau, mon analyste s’assure que la déception qui se lisait trois minutes avant sur mon visage, se transforme en un timide sourire témoignant de ma confiance en lui.
Je ne suis pas sortie indemne de cette séance. Elle m’a littéralement traversée, du cerveau jusqu’aux tripes. Bien sûr que je souhaitais une autre issue pour mon manuscrit, une issue plus rapide mais si mon analyste estime que je dois patienter encore, je ne vois aucune raison de ne pas m’en remettre à lui
puisqu’il ne m’a jamais déçue ni même trahie.
A la séance suivante, je reviens sur cet acte singulier. Je fais part à mon psy de ma détermination à ce que mon livre soit un jour publié. Je le rassure sur ma lucidité par rapport à ce texte en lui affirmant que, si ce livre était une thérapie que je mène en parallèle, je ne l’aurais pas construit de la même façon. Je me serais contentée de dresser la liste de mes symptômes, de déverser ma haine et ma rancœur, de me regarder le nombril, sans jamais ouvrir mes volets sur le monde extérieur.
Cela étant et comme il me l’a demandé, je décide de prendre de la distance par rapport à mon projet de livre en me reconnectant avec mon analyse proprement dite. Distance ne signifie pas éloignement dans la mesure où je ne cesse de peaufiner mon texte, de l’améliorer en tenant compte des indications de mon analyste. Mon manuscrit, c’est comme le bœuf bourguignon : plus il mijote et meilleur il est, dixit ma mère, très bonne cuisinière.
Force est de constater qu’à partir de cet acte majeur, ma cure analytique prend un nouveau virage et la vitesse à laquelle ce tournant est franchi me cloue sur place. Grâce à l’objet d’analyse que j’ai crée, je donne un formidable coup de pieds dans ma fourmilière névrotique. C’est comme si tout les mots retenus dans ma bouche depuis de longues années sortaient d’un seul coup. Mon débit de paroles en séance arrive même à me saouler parfois. Là où la parole jaillit, les maux disparaissent.
En
présence de mon psy, je témoigne de ce changement constaté. Il me répond qu’en effet, entre le début de mon analyse et aujourd’hui, c’est le jour et la nuit. Je prends de la hauteur par rapport à mon analyse et c’est bénéfique. Pourtant, il me prévient que je dois m’attendre à ce que le transfert continue à agir sur mon comportement et que je vais continuer à traverser des périodes où rien ne va, des séances pendant lesquelles la parole ne coule plus. Tout cela me semble bien étrange dans la mesure où, depuis plusieurs mois, ma cascade verbale se déverse sur le divan sans s’interrompre. Quelques semaines plus tard pourtant, je suis bien obligée de reconnaître que mon psy a vu juste. Le transfert, dans sa forme la plus agressive, ne va pas tarder à se manifester et pour la dernière fois j’espère, mon analyste va devoir supporter mon comportement de sale gamine.

Nous sommes en juin 2007 et j’arrive chez lui pour la seconde séance de la semaine. Celle du lundi s’est mal déroulée. Je n’ai pas apprécié son invitation à me déconnecter de mon quotidien afin de me replonger dans mon enfance. Je n’en ai pas envie, un point c’est tout. Je reste silencieuse jusqu’à ce que mon psy intervienne : « Vous avez décidé de garder le silence jusqu’à la fin ? C’est épuisant à la longue … » Non mais pour qui il se prend celui là ! Je fais ce que je veux en séance et si j’ai envie de me taire, ça me regarde. Mais puisque monsieur le psy se plaint de mon mutisme, je vais m’amuser un peu
avec ses nerfs la prochaine fois.
- Monsieur, je vais suivre le conseil que vous m’avez donné la dernière fois, je vais vous parler de mon enfance et vous n’allez pas être déçu du voyage.
- Oui, pourquoi ça ?
- Bah, restez assis car il m’est arrivé quelque chose de pas banal. Figurez-vous qu’entre ma cinquième et ma septième année, j’ai … j’ai … j’ai eu six ans. C’est dingue non !!!
Mon analyste ne bronche pas mais je l’imagine entrain de se dire que je me fiche une nouvelle fois de sa tête.
- Mais ce n’est pas le plus grave m’sieur. Entre ma huitième et ma dixième année, j’ai eu neuf ans … Je sais, vous n’êtes pas content et vous allez encore me dire que l’analyse n’est pas un jeu mais c’est vous qui avez commencé. Dites, au fait, si je vais voir un autre psy, est-ce que vous lui transmettrez mon dossier ?
Silence.
- Bon, pas de réponse, comme d’hab’. Mais oui, suis-je bête. Comme vous n’avez pas de dossier à mon nom puisque je compte pour du beurre ici, vous ne pourrez bien évidemment rien transmettre au nouveau psy que j’ai choisi pour vous remplacer. De toute façon, je vais très bien et je n’ai pas envie de vous parler.
Mon analyste intervient enfin pour ne pas me laisser m’échapper.
- Vous ne me parlez jamais quand ça va mal, comme aujourd’hui. Si vous êtes en analyse, c’est pour me dire ce qui ne va pas.
Il a prononcé la phrase qu’il ne fallait surtout pas. Il ne m’en faut pas davantage pour prendre mes cliques et mes claques et
partir, non sans prévoir une pirouette dont j’ai la recette.

Dès mon retour à la maison, je lui envoie le mail suivant.
« Vous avez raison. Il n’est pas utile de faire une analyse quand tout va bien. Je laisse donc ma place du 23/08 aux personnes qui vont mal, votre message de ce soir étant très clair. N’oubliez pas d’effacer mon nom de votre annuaire, ça vous soulagera l’esprit à l’idée de ne plus revoir une personne qui n’a rien à faire sur le divan. Une fois n’est pas coutume, je suis d’accord avec vous sur ce dernier point et de fait, sur cette dernière séance. IM ».
Deux jours après et sans nouvelle de sa part, je suis prise de remords à l’idée de ne plus jamais le revoir et je rédige un nouveau mail à son attention.
« Très bonne non réaction de votre part, celle qu’il fallait. Je vous souhaite de passer de bonnes vacances et prenez soin de vous. A bientôt. Cordialement. IM ».
Il me confirme quelques jours plus tard notre rendez-vous de la rentrée.
Bon, je sais. Ce n’est pas très malin de ma part de me comporter ainsi après six ans d’analyse. Mais cette séparation pendant les mois d’été m’angoisse tellement… Vous avez raison, j’arrête de trouver une excuse complètement bidon. Je voulais me faire remarquer de lui encore une fois, pour qu’il ne m’oublie pas pendant ses vacances.
L’été passe ainsi, lui en vacances dans le monde entier (Californie, New York, Japon) et moi, dans mon monde restreint (maison, boulot, dodo). Je suis triste de cette
routine qui s’impose à moi. Puis un jour, au moment où je m’y attends le moins, mon cœur s’emballe. Après avoir passé plusieurs années sans nouvelle de la gente masculine – les enfoirés !, je rencontre Arnaud en décembre 2007. Sa gentillesse, sa patience, sa délicatesse, sa compréhension me touchent indubitablement. Nous avons beaucoup de centres d’intérêt en commun comme les voyages, les jeux de lettres et de cartes, le théâtre, la magie, le cinéma. Je mesure ma chance de l’avoir rencontré pour toutes ces raisons. Grâce à lui, j’ai réalisé deux rêves en moins de six mois : visiter Rome et poser mes pieds sur la muraille de Chine. Jusqu’à là, me direz-vous, il existe des milliers d’hommes ressemblant à Arnaud. A l’évidence, ce ne sont pas ses qualités qui me donnent l’envie de poursuivre mon chemin à ses côtés.
Ce qui le différencie des autres hommes, c’est son talent incontestable dans un domaine particulier, le jeu de dames. Huit titres de champion de France, reconnu au plan mondial, participant aux jeux olympiques de Pékin en 2008, qualifié d’office pour le championnat du Monde à Sao Paulo en 2009. Les commentaires dithyrambiques que je peux lire à son sujet sur internet me rendent admirative et fière de son talent. Le plus doué de sa génération, il est une référence dans le milieu de ce sport cérébral. De plus, fort d’un QI supérieur à la moyenne, il possède une rapidité d’esprit qui lui permet de jongler avec les chiffres et les lettres avec une aisance
déconcertante. Parfois, je me demande bien ce que mon compagnon peut me trouver mais mon analyste me précise qu’une histoire se construit avec les particularités de chacun. Pour que deux être se désirent et se séduisent, ils doivent trouver dans l’autre un complément, une image, une sensation, une émotion qui les renvoient à leur propre image, réelle ou désirée. Pour ma part, je vois mon image se refléter dans son esprit brillant et ça va dans le sens de mon idéal.
Pour l’anecdote, il y a autre chose que je ne vous ai pas révélé sur lui : il est né un 26 novembre …. Comme le fils cadet de mon analyste. Je sais, c’est juste une coïncidence mais quand même, quelle coïncidence !
Sur le plan amoureux, c’est un sacré changement n’est-ce pas ? Mais comme je ne peux me contenter de la présence d’un seul représentant du sexe faible – si si, sexe faible, vous avez bien lu, j’ai accueilli dans mon foyer un adorable chaton, tout noir, que j’ai appelé Roméo. Comme cela, si un jour je me retrouve célibataire, je resterai tout de même la Juliette de quelqu’un.
Arnaud, Roméo. Et Gérard Miller, quel est mon sentiment pour lui après autant d’années d’analyse. Inutile de réfléchir longtemps sur cette question. Je ressens toujours autant d’affection et d’admiration pour sa personne. Je ne regrette pas un seul instant ma démarche. Je suis très fière de mon psychanalyste, de ce qu’il est, de ce qu’il fait, de ce qu’il a le courage d’entreprendre, de ce qu’il ose dire sans se soucier du
« qu’en dira t’on ». Grâce à l’inspiration qu’il me souffle, je m’intéresse à beaucoup de choses. Il m’ouvre l’esprit, m’aide à accepter les traits de ma personnalité qui ne changeront jamais. Quand l’occasion se présente, il n’hésite pas à me donner un coup de pouce. Connaissant mieux que quiconque mon désir de témoigner de mon analyse, il m’a invitée à participer dans un documentaire sur la psychanalyse qu’il réalise pour France 3. Honorée par cette marque de confiance, j’ai accepté de tenter cette expérience télévisuelle très enrichissante. Gérard Miller est mon pater, mon analyste ; mon pater-analyste paternaliste.
Mais qui dit bon psychanalyste, dit neutralité affective avec ses patients. Et c’est bien là que le bât blesse. Je sais très bien que le transfert se serait manifesté avec n’importe quel autre analyste mais il se trouve que je connais beaucoup de choses de sa vie privée et familiale alors que je dois rester à la porte, sans espoir d’être un jour considérée autrement que comme un cas pour l’analyse. Je ne peux jamais faire quelque chose qui l’inciterait à porter un regard sur moi autre que celui d’un psychanalyste sur son patient. Et sept ans après le début de ma cure, je n’arrive toujours pas à accepter cette distance, cette non-affection de sa part alors que mon attachement pour lui n’a jamais été ébranlée. Comment imaginer que mon souvenir s’effacera par la force des choses … Loin des yeux, loin du cœur …
J’arrive toutefois à tempérer cette
frustration en suivant de près sa carrière avec beaucoup d’intérêt et en l’encourageant dès que l’occasion se présente, comme c’est le cas en juillet 2008.
Comme chaque année, je lui adresse un petit message à la veille de ses vacances d’été. Je profite d’une occasion inédite, sa présence au festival off d’Avignon en tant que comédien jouant son propre one-man-show pendant un mois. Rien que ça ! En effet, fasciné depuis son plus jeune âge par la magie, l’hypnose, la manipulation, mon analyste a souhaité écrire une conférence pour la présenter publiquement. Juste avant notre séparation estivale, donc, je lui remets une enveloppe avec à l’intérieur, une carte et une tortue miniature décorative. Sur cette carte, je souligne combien il est toujours agréable de connaître des personnes qui, comme lui, concrétisent leurs envies par des actes et je suis convaincue que cette première expérience de la scène en solo le comblera autant qu’elle enchantera son public. Comme j’aime bien les citations, je n’ai pas boudé mon plaisir de citer celle de Jacques Lassale qui dit que « faire du théâtre exige deux aptitudes : à l’admiration et à la révolte ». En relevant cette citation, il m’a semblé en effet qu’elle habillait parfaitement bien le contenu de son spectacle. De la fascination pour le pouvoir hypnotique et de la révolte contre ceux qui utilisent la suggestion pour exercer une domination sur autrui. Quant à la tortue, je sais que c’est son animal fétiche et qu’il apprécie décorer
son bureau d’objets en tout genre, ramenés de ses nombreux voyages. Encore une fois, je sors du cadre de l’analyse mais apparemment, ce geste ne l’a pas mit mal à l’aise. A la première séance de la rentrée, telle ne fut pas ma surprise de voir la petite tortue figurer en bonne place sur l’une des étagères de son bureau. Waouhhhhhhhhh !
Son spectacle, intitulé « Manipulations, mode d’emploi » a recueilli un écho très encourageant au festival d’Avignon. Ce succès, mérité je n’en doute pas, l’a conduit à renouveler cette expérience à Paris. Il va s’en dire que je suis allée l’applaudir pour sa première au Petit théâtre de Paris, une manière pour moi de le soutenir dans un moment important. Il a été vraisemblablement ravi de me voir dans le public et m’a chaleureusement remerciée pour ma présence.
Mon psychanalyste n’est pas un modèle pour moi mais une référence, un parcours de vie à suivre. A ses côtés, je prends conscience que ce que j’idéalisais auparavant, je le sublime désormais. La sublimation, c’est ce qui m’attire vers le haut, c’est ce qui me donne l’énergie, l’audace, le courage, la détermination nécessaire pour réaliser et réussir les choses. C’est ce qui m’évite de me comparer aux autres, de rivaliser avec eux puisqu’il s’agit pour moi de m’insérer dans un univers unique, un univers de création. Tous les artistes subliment, c’est nécessaire à leur talent. Autant l’idéalisation écrase l’être humain, autant la sublimation le porte.
A la lecture du
magnifique livre de Jean-Paul Sartres, les mots, je réfléchis sur ce désir incompressible de laisser une trace sur terre, ce désir qui ne me quitte pas. Je suppose que, tout comme Sartres, je me dois de justifier mon existence par un acte inscrit. Je veux non seulement justifier mon existence mais aussi l’honorer, en être fière. Je ne serai jamais le grain de poussière parmi les autres.
Tout en restant en contact avec ma détermination de créer une œuvre unique, j’invite mon analyse à prendre une nouvelle orientation.
Je m’aperçois avec soulagement que certains de mes symptômes ont été éliminés, transformés ou sont devenus supportables à gérer. Par exemple, mes migraines à répétition ont disparu ou en tout cas, les rechutes sont de plus en plus espacées. J’ai d’ailleurs appris à reconnaître l’origine de mes maux de tête. Très souvent en séance, quand je ne voulais pas parler de quelque chose qui me mettait mal à l’aise, ou bien lorsqu’une parole énoncée me renvoyait à des souvenirs douloureux, une poussée migraineuse m’assaillait alors que cinq minutes avant, j’étais en pleine forme. J’ai vite compris, surtout grâce à la confirmation de mon analyste, que mon corps réagissait quand mon esprit n’était pas serein.
Une relation psychanalytique saine est une relation de dépendance constructive et temporaire. D’ailleurs, Freud considérait que la capacité d’aimer comme celle de travailler sont des critères très honorables de fin d’analyse et que la très grande majorité
des analysants se contentent de ce résultat sans éprouver la nécessité de comprendre les mécanismes névrotiques de ce qui a pu leur arriver.
Comme toujours, fidèle à moi-même, je ne peux me résoudre à m’arrêter sur ce constant positif. Je veux être la patiente minoritaire qui ne se contente pas d’un bien-être permanent, d’une absence de souffrance, d’une capacité à résister aux frustrations. Plus que de venir à bout d’un symptôme, ce qui m’importe c’est d’en comprendre l’enjeu, sa fonction. Je souhaite acquérir un savoir sur les mécanismes et la logique de ce qui m’a déterminée dans l’inconscient. Mon fantasme doit être tiré au clair. Lorsque j’en ai parlé à mon analyste, il a parfaitement compris ma demande et a accepté de m’accompagner jusqu’à cette nouvelle limite que je me suis fixée. Il sait qu’une analyse touche vraiment à sa fin lorsque le fantasme a été dégagé, lorsque cette grande construction inconsciente qui gère ma vie jusqu’à ses moindres détails est interprété. Je ne sais pas combien de temps durera cette nouvelle tranche d’analyse et ce que je vais découvrir. Mais après tout, peu m’importe. Mon inconscient aura toujours le dernier mot et c’est très bien comme cela. J’ai compris que vouloir tout maîtriser n’est pas une fin en soi.

Compte tenu du peu de pages qu’il vous reste à tourner, vous avez compris que c’est ici, chers lecteurs, que nos routes se séparent mais je ne vous abandonne pas pour autant. Je vous laisse désormais naviguer comme bon
vous semble en vous adressant néanmoins un dernier message. Si j’ai pu composer la musique que j’aime avec les notes de mon destin, vous en êtes aussi capable. C’est sur ce commentaire optimiste que je vous dis au revoir.

Epilogue


L’encre de la plume pour libérer l’ancrage. Une page de mon analyse se tourne, une autre commence. Au dos de cette première page, ce n’est pas un vide qui apparaît mais une cascade de souvenirs, d’émotions, de mystères et d’attaches. Je sais qu’à tout moment, je peux puiser dans cette source l’énergie nécessaire pour affronter les difficultés du quotidien. Même si la psychanalyse fournit de nouvelles forces et des protections, elle ne sera jamais une immunisation absolue contre les accidents et les blessures de la vie.
J’accepte que ma vie, souvent ensoleillée de moments de bonheur soit parfois ombragée par les déceptions et les frustrations. J’assume désormais cette alternance de saisons car elle m’équilibre et rend mon quotidien moins routinier. Autrefois passagère régulière du silence, je suis à présent pilote de ma destinée. La mécanique analytique, cette mécanique de comprendre, de savoir, d’identifier, de réagir, est enclenchée jusqu’à ma mort. En comprenant comment marche un processus et ce qu’il a d’inévitable, on cesse de subir à l’aveugle. Spectatrice de ma vie encore hier, j’en suis aujourd’hui l’actrice principale et je m’offre cette formidable opportunité, celle de jouer mon propre rôle pour mon propre compte. La
cure analytique est un parcours de combattant mais contrairement au parcours militaire, l’analyste et l’analysant sont les seuls à l’emprunter, à déjouer les fausses pistes en repassant encore et encore sur les mêmes traces. C’est un sentier semé de doutes, de désespoirs, d’embûches et de résistances mais c’est aussi et surtout, une expédition jalonnée de joies, d’espérances, d’excitations et de fiertés. La particularité de ce chemin, c’est qu’il laisse à celui qui l’a suivi une trace indélébile et gravée à jamais. Mon expérience analytique est la boussole qui guide ma vie, une vie désormais agrémentée de couleurs et de parfums pour lesquels je ne pouvais soupçonner qu’il existe autant de nuances.
Comme le petit poucet, j’ai semé des graines sur le chemin de mon désir pour ne jamais m’en écarter.

Je conclue ce livre en reprenant à mon compte une citation de mon compagnon de route à qui je dédie mon témoignage : « chaque vie a un goût que seul connaît celui qui la vit, et qui est incomparable
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