Uniquement meublée d’une table, une chaise, mon scénario, et un gobelet de café de chez Pat à Pain. Je n’ai pas petit-déjeuné ce matin. Il est Onze heures, et le déjeuner devra aussi passer. Je n’ai pas besoin de regarder dans une glace pour savoir que mes yeux sont inondés de cernes. Je suis resté tout la nuit dans ce petit studio, à chercher des idées pour l’acte II et III de notre comédie musicale de Quatre heures l’après-midi à Huit heures du matin. L’acte I est fini depuis le début.
Trois ans déjà.
Trois ans, 7 acteurs trouvés dans les auditions les plus difficiles de France, 14 techniciens du son, des lumières, des couleurs, des professeurs de théâtre même, pour cette pauvre Aurélie, l’actrice principale, débutante, une voix et un physique sublime, une trentaine de figurants, une supervision musicale occupée par ma belle-sœur, Anna, qui s’occupe également de la musique originale, une costumière, mon metteur en scène de frère, et moi, le scénariste.
Qui peut tout faire flancher, à cause d’un simple page blanche.
L’écriture, c’est ma vie. Fasciné par le théâtre et le cinéma, j’ai tout étudié. L’écriture d’un scénario, la reconversion en story-board grâce à des amis dessinateurs, les synopsis…
Apparemment, il ne suffit que d’une seule phrase pour décrire l’histoire qu’on a écrite.
Mon Histoire : Le rêve d’une jeune fille qui peut devenir réalité.
Enfin, ça devra être ça, quand le scénario sera intégral.
Je décide de m’accorder une pause. De toute manière, je n’ai plus de motivation.
Je sors de la salle, j’éteins la lumière, et je me balade dans le théâtre qui nous a été confié pour les répétitions. Les acteurs, texte à la main, répètent le premier acte avec Marc.
-Il faut que l’on ressente ta peine Lucie, déclare-t-il d’une voix forte et assurée à une jeune actrice de second rôle. Il faut que tu imagines, que tout s’abat sur toi, les misères du monde, la tristesse… Pense à la chose la plus triste de ta vie.
Il me remarque, il abandonne quelques secondes les acteurs pour venir me parler.
-Eh bien… On dirait Robinson Crusoé… me dit-il avec un visage désolé.
C’est vrai qu’aujourd’hui, nous sommes diamétralement opposés. Il est rasé, ses cheveux sont peignés et il porte des vêtements propres. Notre seul point commun, c’est que nous avons tous les deux de très gros cernes.
Son travail n’est pas de tout repos aussi. Dire qu’il veut fonder un foyer…
Nous passons dans une salle de réunion, ou tous les techniciens sont réunis. Ils font chacun leurs choses. Certains boivent un café, certains consultent les plans de la scène, pour savoir ou installer des trappes, ou orienter les lumières, quelles couleur il fallait choisir. Et tout ça, alors que la pièce n’est même pas achevée.
Nous nous asseyons sur une table avec vue sur Paris, la ville Lumière, la plus belle ville du monde.
-Paul… Est-ce que ça avance ? me demande mon grand frère.
-Le deuxième acte est commencé, mais je peine à continuer…
-… Tu sais qu’il nous reste environ cinq mois avant la première ? Nous n’avons pas de temps à perdre…
-Je sais… Je suis vraiment désolé…
-Moi aussi, je suis désolé… Je vais devoir te remplacer.
Je le regarde.
-Pardon ?
-Ecoute… Je crois que ça vaut mieux… Psychologiquement, je crois que tu ne peux plus tenir le coup. Et surtout, les producteurs s’impatientent. L’argent continue à couler, et on ne sait plus quoi en faire. Non. Trop risqué, tu vas te reposer.
-Ecoute… Les producteurs n’ont pas à « s’inquiéter »…
-Tu es aussi mon frère… Je ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit. Tu es très fragile, et tu le sais.
-Est-ce que tu m’écoutes ? Ça va aller ! D’accord, j’ai pris énormément de retard, mais, c’est pas trop tard ! Je ne suis pas en sucre !
-Calme-toi…
Aussi bizarre que ça puisse paraitre, j’obéis. Je ne veux créer d’histoires devant autant de monde.
-Je te demande de te reposer quelques temps… Prends le temps de réfléchir à l’avenir… Tu as une famille maintenant. Il faut que tu en profites.
-Toi aussi tu es marié, je ne vois pas ce que ça vient faire là-dedans…
-Ma femme, elle, travaille avec moi… Ta femme est décoratrice d’intérieur, et ta fille est encore en primaire. Comprends-là. Peut-être pas ta femme, mais ta fille a besoin, et elle doit souffrir de ne plus te voir souvent. Ça fait deux semaines que tu loges ailleurs que chez toi, Paul… Je suis inquiet… Je t’en prie, rentre chez toi au moins pendant deux semaines. Et reviens me voir, frais et en pleine forme…
Il se lève, et il sort de la pièce me laissant seul.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté tout seul. Jusqu’au soir, je crois, quand le ciel devenait de plus en plus sombre.
C’est la première fois de ma vie que je déteste avoir du congé.

Paris.
La nuit, quand tout est allumé, et quand la neige tombe, c’est le plus beau spectacle du monde.
Après être sorti du théâtre Mogador, je longe la longue rue conduisant à l’Opéra de Paris. Il y a encore beaucoup de monde à cette heure-ci. 21 heures. Encore quelques rues, et j’arrive au Jardin des Tuileries. Ensuite, j’arrive aux bords de Seine. Il y a énormément de ponts à Paris, mais mon préféré, c’est la passerelle de Solferino. C’est le premier endroit ou Emilie et moi nous sommes rencontrés. Je regarde ce fleuve s’allonger très loin, il semble d’étendre à l’infini. Paris est vraiment trop grande.
J’entends quelqu’un approcher. C’est Aurélie. Toute souriante.
-Bonsoir Paul. Tu rentres chez toi ce soir ? J’espère. Tu as beaucoup bossé hier. C’est important de se reposer.
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Nicolas SORANZO