Présentation du livre

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La jeune fille marche d'un pas pressé en notre direction. Elle est plutôt grande de taille. Je reste figée, bouche bée, fixant son visage si particulier, le teint blafard de sa peau contrastant avec ses iris rougeâtres. Une expression horrifiée vient animer Zac, Réa et Emi. Mes trois amis reculent, l'air choqués.
– Qui y a-t-il ? leur demandé-je.
Zac serre les dents et me souffle d'une voix rauque :
– Recule, Asa ! Cette fille est maudite, recule !
Je fronce les sourcils. À quelques mètres de nous, la fille aux yeux pourpres se rapproche de notre petit groupe. Derrière moi, mes amis se relèvent prestement et brandissent leur bras devant eux, comme pour repousser le danger.
– Mais qu'es-ce que...
– Pars ! hurle Réa. Viens avec nous, vite !
– Mais enfin...
– Vite, fuis ! Insiste Réa. Elle est différente, elle apporte les ennuis ! Les iris rouges, ça porte malheur !
Je dévisage chacun de mes amis tours à tours. La terreur ne serait pas un mot assez fort pour résumer la mine qu'ils affichent. Ils sont presque livide, les yeux écarquillés, les lèvres tremblantes, ils sont complètement tétanisés. Ils continuent de reculer, un pas après l'autre. Je dirige à présent mon regard droit vers cette fille dite maudite. Elle a l'air froide. Elle se rapproche.
Mes amis finissent par détaller à toutes jambes, se réfugiant à l'opposé de la serre. Je suis bien tentée de faire pareil. Je détaille un peu plus cette fille qui n'est plus qu'à deux mètres de moi. Je m'apprête à courir rejoindre Zac, Réa et Emi, mais quelque chose dans le regard de cette fille m'en dissuade. Ses yeux violacés éveillent des sentiments insoupçonnés en moi. Je sens que son être est profond, rien qu'en plongeant mes prunelles dans les siennes.
J'ai beau avoir confiance en mes meilleurs amis à cent pour cent, je n'ai pas envie de les croire. Peu m'importe leurs conseils de fuites, je ne peux plus bouger. Je ne suis pas sûre que ce soit de la simple curiosité. Cette fille si singulière m'intrigue vraiment.
Cette dernière arrive enfin à ma hauteur. Elle est tout juste un peu plus grande que moi. Elle s'assoit en tailleurs sur le sol, sans un mot. Elle me fixe sans un battement de cil, et je crois bien qu'elle fait partie de ces gens qui ont un caractère intimidant, car je ne peux m'empêcher de détourner les yeux de suite.
– Euh... comment tu t’appelles ? Tu aimes la nature ? lui demandé-je en brisant le silence.
Elle me répond tout aussi vite, glaciale :
– Ne me parle pas.
Sa voix est tout à fait magnifique. À la fois douce, mélodieuse et nostalgique, je sens tout de même dans son ton cassant qu'elle déteste mes questions. Mais enfin bon, pourquoi s'est-elle assise près de moi, alors ?
– Moi c'est Asa, j'adore les plantes, je viens tous les jours ici, lui confié-je.
Elle garde le silence, mais je vois son expression se radoucir, ses lèvres dessinent même l'ombre d'un sourire.
– Excuse-moi, dis-je en baissant les yeux sur l'herbe. Mes amis sont de gros idiots, ils ont pensés que tu étais maudite sous prétexte que tes yeux sont rouges et que ta peau et tes cheveux sont pâles. Je t'en prie, ne leur en veux pas, ils ont dû entendre des rumeurs...
Je ne m'attendais pas une telle réaction. La mâchoire de la jeune fille se décroche. Ses yeux s'emplissent de larmes silencieuses, qu'elle s'empresse d'essuyer d'un revers de manche.
– Ça va ? Pourquoi tu pleures ?
– Oublie ça, me répond-t-elle. Je m'appelle Lys.
Je décide de ne pas lui parler plus longtemps de mes amis, sachant que je pourrais la blesser. Je cueille une fleur aux pétales bleus et hume le parfum qui s'en dégage.
– Tu aimes les fleurs ? me demande Lys.
– Oh oui !
– Eh bien la lys est une fleur, m'apprend-t-elle.
– Tu as un prénom de fleur ? sursauté-je.
– Oui, affirme-t-elle.
Je souris jusqu'aux oreilles. Quoiqu'en disent mes amis, j'aime bien cette fille aux iris pourpres.
Je me frappe soudainement le front du plat de la main. J'avais complètement oublié l'heure ! La nuit va bientôt tomber. En effet, la luminosité dans la serre est en train de baisser.
– Je dois rentrer, mes parents m'ont fixés des horaires, dis-je d'une voix désolée à Lys.
Je me relève. Elle aussi. Sans prévenir, elle m'attrape les poignets solidement.
– Merci Asa. Tu es quelqu'un de bien.
Et elle s'enfuit entre les taillis avant que je ne puisse bouger le petit doigt. Je songe un instant à la suivre, mais mes parents sont très strictes sur l'heure. Je dois quitter les lieux.
À contrecœur, je traverse toute la serre, repasse devant les arbustes, les buissons, les bacs pleins de terre et la marre de nénuphars. À l'entrée, je m'approche du mur et me saisit d'un masque à oxygène et d'une veste de survie portant les numéros 27. C'est moi. Asa, répertoriée 27. J'enfile ma veste par dessus une combinaison fluo qui me colle au corps, quasiment fusionnelle avec ma peau. Je m'assure que les bottes tout terrain protectrices sont bien chaussées, puis j'abaisse le masque à oxygène sur ma figure.
Ainsi équipée, je sors de la serre en même temps que deux petits garçons d'environs sept ans, tout aussi bien protégés que moi. Au dehors, la température augmente considérablement. Le climat agréable et tempéré de la serre laisse place à la lourdeur écrasante et à la chaleur suffocante.
Je marche droit devant, évitant de regarder par terre. Si je le faisais, j'aurais trop mal. La terre est brûlée, craquelée sur des kilomètres. Pas une plante, pas un animal. Ça me fais souffrir de voir ce manque de nature. Les Anciens de la première Génération disent qu'avant, il y avait des arbres partout. Ce n'est plus le cas. Maintenant, toute la végétation est entretenue à l'abri, dans la serre. Tous les animaux sont cloîtrés dans un entrepôt spécial. Seul ceux de la première Génération ont la permission de voir les animaux. Tous ceux de mon âge, – tous ceux qui ont moins de cinquante ans –, ont juste l'autorisation de voir les plantes à la serre.
Je passe devant plusieurs maisons bâties avec du matériel protecteur, toutes fondées sur les mêmes plans. Je ne croise personne. À cette heure, tout le monde est chez soi. De toute façon, tout le monde est toujours chez soi. Jour ou nuit, à part la serre, il n'y a rien à faire.
Arrivée chez moi, je pose mon masque à oxygène, ma veste et mes bottes dans l'entrée. Mes parents sont déjà attablés pour le dîner. Je les rejoins, m'installe devant mon assiette et mange. Comme chaque jour, j'avale des petits cubes. Cubes de viandes, cubes de légumes, cubes de poissons... tout est en cube. Tout à un arrière goût chimique. Et tout est conservé, bien entendu.
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Nicolas SORANZO