Présentation du livre

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J'ai attendu que le temps passe, que les jours s'effacent et que tout s'arrête. J'ai entendu mon coeur me crier de fuir, d'éviter de m'attacher. Et puis je me suis abandonné moi-même. J'ai arrêté de m'empêcher, j'ai arrêté de me protéger. J'ai fini par accepter tout ça.
- Jim, tu fais quoi ?
Je ramasse une dernière planche de bois, que je mets sous mon bras gauche avec toutes les autres.
- J'arrive, j'arrive. Prends le briquet dans la tente.
Je n'entends pas ce qu'il me répond. Je retourne vers notre petit campement. En arrivant, je trébuche sur une branche et Teddy rigole. Du haut de ses cinq ans, il reste tout petit, sous sa tignasse brune. Il atteint à peine mon ventre. J'ai toujours été un géant, de toute façon. Je connais les moqueries d'usage : mes amis me surnommaient la montagne.
La nuit tombe très vite, dans la région où nous sommes. Ça ne m'empêche pas d'avoir peur. Tout le monde sait qu'ils n'aiment pas le noir, qu'ils en ont peur, mais j'en ai vu se déplacer le soir. Ils avançaient à tâtons, avec leurs longs membres déformés, grinçant et disloqués. Je me suis enfui avant qu'ils ne me sentent.
J'allume un feu. S'il y a bien quelque chose qu'ils craignent, c'est ça, et de toute façon, Teddy et moi grelotterions de froid sans lui. De mon sac, je sors le lapin que j'ai attrapé ce matin, l'embroche et le met à cuir. Je frémis, non pas parce que l'air est frais mais parce que je suis terrifié. J'ai peur, à l'idée que l'un d'entre eux arrive, ou qu'ils arrivent tous. J'ai vu mes parents se faire déchiqueter, et des dizaines, des centaines même, d'hommes être tués pendant que je fuyais la ville.
"La mer" disait la rumeur.
"Il faut aller vers la mer."
Alors, j'y vais. J'ai évité les villes par mesure de sûreté. C'est en traversant un champ, à l'orée d'une forêt, que je suis tombé nez à nez avec Teddy. Lorsque je l'avais vu, recroquevillé contre un arbre, j'avais beaucoup hésité. Vous savez, on pourrait croire que je suis monstrueux : abandonner un enfant à une mort certaine, ça l'est, évidemment. Mais il faut aussi être réaliste : le jour où je les croiserai, s'il fallait courir pour sauver ma vie, je crois que l'attendre scellerait la fin.
- Jim, j'ai froid, me dit-il, avec son regard innocent.
Je le couvre d'un de mes pulls et souffle sur le feu. Les braises s'envolent vers les étoiles. On dirait des lucioles : elles remontent comme dans une cheminée et se dispersent autour de nous. Elles s'échappent, et partent dans un ciel où plus rien n'est à craindre. Le lapin est cuit, maintenant. Je le déchire en deux du mieux que je peux. Teddy le dévore en quelques minutes.
- N'en mets pas partout. Je n'ai plus que deux pulls propres.
Le petit garçon fait semblant de râler, et continue son repas. Je souris. Il y en a au moins un qui n'a pas peur de la réalité et de l'avenir. Quand j'ai fini moi aussi, je me mets sous la couverture. Sous la couette, à la chaleur du feu, je ressens presque de la sécurité. Un instant, je repense à mon père et nos sorties en montagne. Mon regard se perd dans les hauteurs. La voix de Teddy vient briser la paix qui nous entoure.
- C'était comment, avant ?
Je n'aime pas cette question, comme je n'aime aucune des pensées qui me rappellent l'Avant. Je ne veux pas retrouver les images de mon passé. Je ne veux pas penser à mes amis, ma famille, mes voisins, même ceux que je n'aimais. Et ma Caroline, putain. Ma Caroline dont je n'ai plus de nouvelles depuis qu'Ils sont là. Ma Caroline avec ces grands yeux marrons et ses pommettes hautes. Ma Caroline, qu'ils ont surement englouti, dévoré, bouffé, jusqu'à ce que seuls ses os ne demeurent.
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Teddy

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Nicolas SORANZO