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Le poisson à charnières


Le poisson à charnières est un poisson secret. Si secret que vous avez peu de chance, pour ne pas dire aucune, de croiser sa route un jour, de l’observer nageant dans les eaux profondes, de le voir capturé par un chalut dans le grouillement d’un banc de sardines ou de maquereaux, comme il est tout à fait improbable que vous en découvriez des images sur vos plats écrans à haute résolution.
C’est un poisson rusé qui connaît les pièges de ce monde. C’est donc un vieux poisson. Une espèce née en des temps si reculés, qu’alors, on pouvait traverser les océans à pieds.

Du fait de son âge vénérable bien entendu et aussi de celui qu’il est l’ancêtre commun à toutes les bêtes à squelettes, l’on pourrait l’appeler Grand-père. Celui-ci que je vous présente et dont je commente la danse imparfaite nage au-devant de nous dans une eau verte et trouble. Il se déplace au rythme lent des mouvements ondulants de son corps et se propulse à coups de queue indolents. Il a le temps. Il poursuit en solitaire un chemin tracé en haute mer dont seul lui sait où il mène.

Le poison à charnières est un énorme poisson rond à l’aspect éternellement figé. Il n’en a pas changé depuis le premier jour, la nuit des temps quoi, ou si peu, c’est pourquoi il paraît étrange. Son apparence baroque s’éloigne par tant de détails de celle que nous avons l’habitude d’observer chez les autres animaux à branchies, pourtant si différents déjà les uns des autres, qu’aussitôt, à sa vue, on se sent saisi par l’étonnement. Son corps recouvert de larges plaques osseuses protectrices luit des couleurs de l’arc-en-ciel et semble constitué d’éléments indépendants, comme ceux d’un puzzle en trois dimensions qu’un malhabile amateur de reconstruction aurait assemblé de guingois formant un ensemble qui menacerait de se disloquer à chaque instant. Harmonie n’est pas le mot qui qualifie le mieux le poisson à charnières, loin de là, tant à chaque mouvement on s’attendrait à le voir se désarticuler ; à se retourner sur lui-même tant sa nage lui impose des ballottements de culbutos. Pourtant, il est beau, beau comme l’éclat du jour traversant les eaux.

Suivons donc celui-ci que la providence, peut-être, a placé devant l’étrave de notre embarcation et tentons de découvrir où l’entraîne sa volonté. Là, au plus près du soleil que sa condition de nageur lui permet, sa nageoire dorsale omnicolore fendant la surface de l’eau, il se déplace en direction des îles du bienfait, celles nichées sous le fil de l’équateur où depuis toujours resplendissent les beaux jours. Ici, à quelques brassées du rivage, des poissons innombrables parés de radieuses couleurs jouent au milieu des coraux et des anémones de mer qui ont colonisé les fonds rocailleux. C’est là, dans les eaux turquoise des lagunes, que le poisson à charnières vient se reproduire à ce qui se dit, mais rien n’est certain dans ce domaine, car aucune preuve n’a pu être apportée pour conforter cette assertion. Le poisson à charnières sait garder inviolés les mystères de son existence.

C’est une aubaine si, en ce jour, celui-ci daigne précéder notre proue en dodelinant. Dommage, qu’à bord nous n’ayons en notre possession ni caméra, ni appareil photo, pas même de téléphones mobiles pourtant si fréquents dans notre environnement moderne, pour en rapporter au port des images. Nous aurions été les premiers à le faire, destinés sans nul doute à connaître une extraordinaire renommée. Nous aurions parcouru le monde pour présenter nos clichés en tout point de la terre contre monnaie sonnante et trébuchante et, avant que l’an se termine, nous aurions tous acquis fortune et gloire. Malheureusement, le poisson à charnière jamais ne se dévoile devant un objectif et les rares chanceux qui l’ont rencontré et ont tenté de saisir son portrait ont constaté sa disparition sans avoir eu le temps de presser le bouton de prise de vues. Le poisson à charnières imprégné d’orgueil d’aucune manière ne donne que ce qu’il entend donner, aussi, contentons-nous d’apprécier sa présence comme une largesse de sa part et n’en exigeons pas davantage.

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Nicolas SORANZO