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L'Éclair

J'aime cet instant. Lorsque le moteur démarre, que l'hélice ronronne, puis que l'appareil décolle. Se sentir libre comme l'air quand il prend son envol. Ne plus faire qu'un avec la machine, c'est cela qui tantôt me frustre, tantôt me passionne. Car si je suis fait pour ces combats célestes, qu'en sera-t-il à la fin du conflit ? A quoi louerai-je mes services ? Je me le demande encore. Moi, Louis Cornu, dispose de vingt-trois victoires aériennes à mon actif. Mes compagnons de vol me considèrent comme le nouvel as de l'aviation française, aussi je tâche de ne suivre qu'une seule voie : celle de la victoire.

Convoqué par mes supérieurs, j'ai quitté ce matin ma femme enceinte de six mois pour rejoindre le front. Comme à chaque fois que je pars au combat, je l'ai prévenue de ne pas attendre mon retour. Au-dessus de nos yeux se dresse un théâtre incertain. Aujourd'hui, on m'envoie avec mes camarades planer derrière les lignes ennemies, dans l'espoir d'abattre enfin un homme que nous craignons tous : Manfred von Richthofen, le champion allemand qui sème la mort, celui que l'on surnomme le Baron Rouge.

Pourtant, les chances sont de notre côté : à cinq, nous pilotons chacun un engin redoutable : le SPAD S.XIII. Celui-ci possède un puissant moteur, et contrairement à la plupart des avions alliés, il est doté d'une seconde mitrailleuse, augmentant considérablement son efficacité meurtrière. Mieux encore, sa maniabilité est excellente, et il atteint des vitesses jamais égalées, si bien que j'ai surnommé le mien "l'Éclair". J'ai toujours eu l'impression que le progrès n'avait pas de fin, jusqu'à ce que cet avion me convainque de l'extrême talent de son constructeur : on atteignait la perfection.
Notre escadrille se compose sur ma gauche de Henri Lebœuf et Paul Vernier, et sur ma droite de Clément Brachet et Jacques Philibert. Nous portons tous un gilet, un casque de vol et des gants, et assis dans nos biplans, nous guettons l'arrivée d'avions adverses. Ils ne devraient pas tarder puisqu'au sol, des tirailleurs et des artilleurs viennent de nous repérer. Ces derniers se mettent aussitôt à nous tirer dessus, en vain; nos machines sont bien trop rapides pour eux. Nous poursuivons notre trajet dans le ciel et ne voyons toujours pas d'ennemi à l'horizon. Confiant, je sors de ma poche intérieure une photo de mon épouse. Je fonds sous le charme en admirant ses cheveux de jais qui tombent sur sa peau claire. Ses yeux bruns paraissent perdus dans le vide, attendant mon retour comme à l'accoutumée. ‹‹ Mathilde, si mon destin est de mourir en ce jour, alors je te dédie cette bataille ››. Pourvu que je vive assez longtemps pour voir notre fils bientôt naître.

A peine ma réflexion terminée, je perçois au loin un vague point. Nous nous en rapprochons et je constate qu'il s'agit d'un triplan allemand rouge vif, seul. Il y a de fortes chances pour qu'il s'agisse de notre cible principale. Ayant compris depuis plusieurs affronts les tactiques employées par nos ennemis, je fais signe à Clément et à Jacques de prendre l'appareil solitaire en chasse, avant de m'adresser à Henri et Paul en pointant du doigt la position des "invisibles" : nous volons donc en direction de la masse nuageuse. Après quelques instants, sept appareils apparaissent et foncent droit vers nous, mitrailleuses en marche. Mes deux camarades et moi répliquons aussitôt. Les balles fusent mais ne nous touchent pas. Nous les dépassons rapidement, et j'en profite pour observer brièvement la situation en arrière; Clément et Jacques occupent l'avion rouge, le second le prenant en chasse alors que le premier sert visiblement d'appât.
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Nicolas SORANZO