À JAMAIS

Je n'arrête plus d'y penser. Le jour, la nuit, au collège, à la maison. Mes parents ont tout essayé pour me faire oublier: des psychologues, des spécialistes et même des gens un peu barges dont je n'ai pas trop compris l'utilité. De toute façon, je m'en fiche bien de ce qu'ils peuvent dire. Je n'oublierai pas. Et quand bien même je le pourrai, alors je ne le ferai pas. Quand on a vécu quelque chose comme celle-là, elle fait partie intégrante de vous.Je n'en parle à personne. Même pas à mes copains. J'ai trop peur de raviver les souvenirs. Et puis, maintenant que mes parents ont prévenu la principale, elle me regarde toujours avec pitié. Je n'ai pas envie que ça arrive avec tout le monde. On ne devrait pas avoir pitié de moi. On devrait avoir pitié de ceux qui sont morts. Pourquoi eux et pas moi? Je ne sais pas. On ne peut pas revenir en arrière, et c'est ce qui est bien avec la vie. J'y ai toujours cru. Progresser, apprendre de ses erreurs. Mais là je n'y arrive pas. Un jour, j'ai lu quelque part que pour se libérer, les gens écrivaient leur expérience sur un papier et allaient l'enterrer. Je ne sais pas si je devrai... Bah, autant essayer ça ne me coûtera rien. Du papier et un stylo. Ça y est, je suis prêt, je m'y mets.

Je m'appelle Lucien Baker et j'ai 14 ans. Il y a deux mois environ, j'ai pris l'avion tout seul pour rendre visite à mon grand-père. J'avais l'habitude de prendre l'avion et je n'en avais plus du tout peur. Jusqu'à ce jour là. Je m'étais installé tranquillement sur mon siège de seconde classe et, comme à mon habitude, avait vite allumé la télé pour regarder un film. L'avion avait décollé sans aucun problème. On était au-dessus de l'Atlantique quand ça arriva.Les hôtesses de l’air étaient en train de passer dans les rangs. Au fond de l’avion, un cri de bébé retentissait. Prémonitoire. La petite icône de ceinture de sécurité vira au rouge. Les hôtesses remballèrent leurs affaires et allèrent s’asseoir dans un petit compartiment derrière un rideau rouge.
J’attachais ma ceinture. Une voix retentit dans le haut-parleur:
-Nous arrivons en zone de turbulence. Veuillez attacher votre ceinture et éteindre tout appareil électronique.Merci.
Le petit “clic” signifiant la fin de la transmission se fit entendre. Les rares personnes à ne pas avoir bouclé leur ceinture le firent. Et on attendit. On attendait quoi exactement? Pas ça. Il y a toujours une zone de turbulence. Mais ce n’était pas une turbulence. Plus que ça. Une tempête, un orage. Par la fenêtre, je pouvais voir les nuages noirs et menaçants. Un éclair zébra le ciel et l’avion monta brusquement. Je sentis mon estomac se soulever. Les feuilles sur lesquelles mon voisin écrivait s'envolèrent, me cachant la vue. Puis l’avion recommença à descendre. Vite, trop vite. Des cris résonnèrent d’un peu partout. Des valises tombaient ici et là, malgré les porte des soutes, blessant certaines personnes. L'une d'elle atterrit sur mon ventre, me coupant le souffle. Je l'enlevais rapidement et respirais profondément. Mon bras me faisait mal à l'endroit où le coin de la valise c'était enfoncé. Mais quelque chose d'aussi futile ne me dérangea pas. Je pensais que j'allais mourir et le reste importait peu. La peur s’insinuait en moi petit à petit. On tombait. Vers la mer. Et je ne pouvais rien y faire. Les enfants qui le pouvaient se réfugiaient dans les bras de leurs parents qui essayaient de les rassurer malgré la peur qui s'emparait d'eux. Certaines personnes pleuraient d'autres étaient sur leurs téléphones, envoyant sûrement des adieux à leurs familles et à leurs amis. L’avion se stabilisa brutalement. Le soulagement gagnait déjà du terrain mais repartit à une vitesse folle lorsque les hôtesses arrivèrent, se tenant aux sièges pour avancer, chacune munie d’un gilet de sauvetage.
-Mettez vos gilets. Ils sont sous les sièges. Si les portes s'ouvrent, veuillez sauter. Vous ne risquerez rien!
Les passagers les assaillaient de questions.
-Va-t-on couler?
-Le problème est-il réglé?
-Se fera-t-on remboursé?
Mais moi, et je ne devais pas être le seul, je savais qu’on ne s’en sortirait pas, et les questions paraissaient bien dérisoires. Par la fenêtre, je voyais l’aile brûler. Un panache de fumée s’élevait dans les airs.
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Nicolas SORANZO