L'édition

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Posté par : Nasou, le 25-02-2016 

Il y a quelques temps de ça, je suis tombé sur un blogue d'un écrivain édité et qui racontait un peu les rouages de l'édition, des conseils, des anecdotes, etc. En fouillant un peu sur le site, à mes heures perdues, j'ai trouvé plutôt intéressant et surtout plein de dérision qui raconte en gros les rouages de l'édition. Je vous le partage ici. Bonne lecture :)

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Quand vous avez pondu un joli petit roman dont vous êtes bien fier, vous le convertissez en format manuscrit (ou tapuscrit) afin de le soumettre aux Editeurs de France et de Navarre.

Personnellement, je me lançai dans l’aventure à vingt-trois ans, mal dégrossi et absolument ignorant de toutes les finesses du monde littéraire.

Un manuscrit, c’est un récit en police Time New Roman taille 12, avec un interligne 1,5.

Et vous envoyez tout ça par la poste.

Vous recevez des lettres de refus qui se résument à peu près à ça :

EDITIONS MACHIN

Monsieur Stoni,

Nous vous remercions de nous avoir transmis votre manuscrit Une histoire avec des guns, mais malheureusement il ne correspond pas à notre ligne éditoriale.

Veuillez agréer, blabla,

LE SERVICE MANUSCRITS.

Ce qui en gros signifie : ton manuscrit, tu peux te le foutre au cul !

Seulement, un Grand Editeur remarqua mon manuscrit et le trouva presque à son goût.
Ici débuta un long travail d’adaptation du roman aux exigences de sa collection.

L’auteur est un caca.

Ce que je vais détailler ici, lecteurs que je devine ô combien incrédules ! je ne l’ai pas inventé à partir de ma courte expérience personnelle.

J’ai un ami qui a travaillé très longtemps dans le mirifique univers de l’édition parisienne, et il sut très vite me dépuceler des pratiques du milieu.

La première chose qu’il m’apprit fut donc :
- Stoni, tu es un caca. Je suis désolé de te le dire aussi sèchement, mais c’est important que tu le saches, maintenant que tu vas traiter – ou essayer de traiter – avec un Grand Editeur.

- Pourquoi un caca ? fis-je, estomaqué.

- Car pour l’éditeur, l’auteur est toujours un caca. Tu n’es absolument RIEN pour lui, en tant que personne. La seule chose qui l’intéresse, c’est ton manuscrit. Toi, ma foi, il n’en aura rien à foutre. Ce que je te dévoile s’applique à presque tous les éditeurs, petits ou grands, prestigieux ou pas. Disons que dans la profession, il y a peut-être 5% des éditeurs qui sont des gens bien et humains, qui n’agiront pas avec toi en caca. Sinon…

- Wo putain !

Mon ami me demanda de lui lire une page au hasard de mon livre. Je pris mon manuscrit et lus deux phrases.

- Ok, prends une autre page, bien plus loin dans le livre.

Je m’exécutai. Il m’interrompit au milieu de la deuxième phrase, encore une fois.

- J’ai été éditeur, me dit-il, et c’est ainsi que je procédais quand je recevais des manuscrits. En quatre phrases, je vois le genre que tu fais. Mais ça, c’est en fait le travail du Lecteur. Tu sais ce que c’est, un Lecteur ? Quand le manuscrit arrive dans une maison d’édition, il y a des gens payés pour les lire. Payés au nombre de pages lues. Ce sont les Lecteurs.
Si ton manuscrit est parvenu jusque sur le bureau du Grand Editeur en personne, c’est qu’un Lecteur l’a lu en entier. Il s’est déjà fait du blé sur ton dos, le mec ! Le Grand Editeur n’a aucune idée des manuscrits qui arrivent, par la poste ou par des agents. On lui dit vite fait combien il y en a par an, pour le tenir au courant. Lui, il touche seulement ceux qui ont été sélectionnés. Le Lecteur lui les donne avec une fiche de lecture rédigée par ses petites mains pleines d’humilité. Après, le Grand Editeur décide : s’il rappelle l’auteur, s’il lui envoie un petit mot d’encouragement, s’il lui retourne le manuscrit (signe de qualité !) ou s’il jette son travail à la poubelle. Tu vois, la seule chose importante là-dedans, c’est le manuscrit. Et c’est pour ça que toi, Stoni, personne de chair et de sang, douée d’une conscience et d’une subjectivité, tu es très encombrant pour l’Editeur et qu’il te traitera comme de la merde. Tu es un frein, pour lui. Parce que tu auras des attentes et des exigences de créateur. L’Editeur rêve d’un robot qui enchaînerait des romans conformes à ses attentes. Un robot, ça ne s’énerve pas, ni ne s’impatiente. Et de la patience, il va falloir que tu en fasses un sacré stock pour les années à venir.

- Les années ? échappai-je.

- L’Editeur n’est pas pressé. Un manuscrit peut attendre des dizaines de mois. Un manuscrit ne pense pas. Un manuscrit c’est deux cents pages de papier. Le manuscrit n’attend pas. Quant à l’auteur, tant pis pour sa pomme, puisqu’il est un caca ! Tu commences à saisir la mentalité ?

- Je crains que oui…

- D’autant plus que toi, tu pars mal ! Jeune, pauvre, sans diplôme, sans relations et provincial. Tu es une merde en splendeur, pour les Editeurs ! Alors pourquoi t’accorder un minimum de respect ? Et toute ta vie d’écrivain, tu vas en bouffer. Tu pourrais avoir publié ton quinzième livre et avoir vendu 500 000 exemplaires, tu serais toujours une jolie merde sur un plateau.

- Tu déconnes ? Même publié, même connu et reconnu ?

- Pour eux, c’est encore pire. Tu serais alors un caca avec des prétentions. La seule chose qui compte, qui comptera, c’est ton boulot. Tes romans. Et là encore, sur la qualité de ton travail, tu vas tomber des nues. Je vais te dire une bonne chose : l’Editeur se fout pas mal que ton livre soit bon ou pas. Quant au talent, je ne t’en parle même pas ! L’Editeur cherche des romans qui correspondent aux critères de sa collection, et qu’il pourra vendre. Les coups de foudre littéraires, genre : quand j’ai trouvé Machin je l’ai publié tout de suite, même si je prenais des risques, c’est de la pure connerie. Un Editeur ne prend pas de risques. Un Editeur veut une histoire qui se conforme à sa ligne éditoriale. Point barre. Chasse toute métaphysique de ta petite cervelle impressionnable. Il n’y a pas de métaphysique. Un Editeur n’est pas un métaphysicien. Tu as vingt-quatre ans et tu crois avoir du talent ? Parce que tu travailles pour un Grand Editeur ? Mon cul Stoni ! Le talent, ça n’existe pas. Il s’est trouvé que ton livre pouvait éventuellement s’insérer dans une ligne éditoriale. Le reste ? Narcissisme d’écrivain… Et baratin d’Editeur. Abandonne ces visions dégoulinantes de grandeur. Attèle-toi au réel, mon vieux. Euh, mon jeune, pardon.

- Mais j’en savais rien, quand j’ai écrit l’histoire, si ça collerait ou pas avec telles éditions, et puis je m’en foutais pas mal, j’écrivais, c’est tout…

- Oui, ce que je te dis n’empêche pas le plaisir d’écrire, ni celui de lire. C’est juste une question de pure coïncidence. Il y a des choses éditées pour êtres vendues – tout est édité pour être vendu – qui sont très bonnes. Tu comprends ? Je ne t’accuse pas de vouloir faire du marketing. Ça, c’est le boulot de l’Editeur. Toi, tu fais ton bordel dans ton coin, et après, au petit bonheur la chance ! Est-ce que ça collera ou pas ? La grande question… Il n’y a pas d’écrivain raté. Les gens qui écrivent, et qui n’arrivent pas à être publiés, ne doivent pas penser en terme de : j’ai pas de talent. Le jour où un Editeur se souciera du talent… L’Editeur fournit des livres à son lectorat, qui attend tel type d’histoire. Il peut parfois en sortir du très bon, de ce mécanisme.

- Oui, je vois. Tu n’émets pas un jugement de valeur sur l’édition, mais tu m’exposes froidement son fonctionnement.

- Et heureusement que je le fais. Toi, tu partais la fleur au fusil. La fleur, c’est ton manuscrit et tout ce que tu as dire – écrire – en tant qu’auteur. Le fusil, c’est ton envie de faire ce boulot-là, écrivain. Alors charge-le bien, ton fusil. Astique-le. Démonte et monte-le, tous les soirs. Parce que tu entres en guerre… Tu fais partie des mille conscrits de l’écriture. Les Editeurs Français disposent d’un panel d’un bon millier de guerriers, comme toi, qu’ils ont repérés et qu’ils ont sous la main. Comme dans l’armée, l’Editeur, ton officier, va tout faire pour te casser en tant que personne. Il va te frapper, te molester – psychiquement on s’entend, dans ton amour propre et ton enthousiasme d’écrire. Pourquoi ? Pour que tu sois à sa merci. En bon petit soldat des lettres. Pour que, brisé, tu pondes exactement les bouquins dont il a envie lui (et non pas ceux dont tu as envie toi). Il fera de toi sa chose. A toi de voir si tu tiendras le coup. N’arrête jamais d’écrire. Parce qu’il voudra que tu arrêtes. Il est fondamentalement jaloux de toi.

- Jaloux ?

- Toi tu rêves d’une relation constructive, fertile et littéraire. Lui, il ne te convoite que pour une romance sado-masochiste. Un Editeur est bien souvent quelqu’un qui n’a jamais su écrire. Passionné par son boulot, la littérature, il faut l’espérer pour lui ! Mais un écrivain raté. Il ne sait pas faire. Il n’a pas le pouvoir. Il vit d’une force qu’il ne maîtrise pas. Il est aigri, comme tous les parasites… Le mot est méchant, mais je l’utilise plutôt dans un sens biologique. Il vit de ce qu’il ne produit pas.

- C’est la lutte des classes !

- Tu es communiste, moi aussi, et tu sais de quoi je parle. Voilà, tu comprends très bien. Sur toi, il va assouvir ses pulsions créatrices, qu’il n’a jamais pu concrétiser. Tu seras son nègre. Dans le pire des cas ? Il a repéré que toi tu sais écrire, mais se fout royalement de ton roman.
Alors il te demandera : « ok, tu écris très bien et tout, mais moi ce qui m’intéresserait, c’est un roman sur…. » Et là il va te sortir un sujet qui ne fait pas du tout bander ! Je sais pas… « Sur la Reine Margot ! » Et il va préciser : « Mais dans ce roman, je veux que tu insistes beaucoup sur les chapeaux que la Reine Margot porte. Je veux des descriptions de chacun de ses chapeaux. Moi je trouve ça très intéressant ! Tu peux me l’écrire, Stoni ? »

- J’ai eu de la chance qu’il me laisse mon histoire, alors !

- Tu es un caca assez bien traité, je dois l’avouer ! Dans le cas où, en effet, tu as la chance inestimable que ton histoire lui plaise, il va quand même vouloir y apporter sa patte. Les vrais écrivains ratés, ce ne sont pas les auteurs refusés systématiquement, en fait, ce sont les Editeurs ! Ton histoire, il va la tripatouiller, la triturer… Concrètement ? Il va te demander de reprendre tel chapitre. De rajouter telle scène. De couper tant de pages. D’y insérer ses idées à lui. Un soldat, je te le dis. Et au cas où tu ne serais pas encore lessivé, il va te démoraliser. Il te fera toujours des critiques négatives. Jamais, il ne te dira que ce que tu écris est bon. Ou alors très vite fait en passant. Il va s’attarder sur tous les défauts du manuscrit, au point que tu auras l’impression d’avoir écrit de la merde !

- Mais c’est justement ce qui s’est passé !

- Attends-toi à aller de désillusion en désillusion. Si ton manuscrit est refusé ? Tu seras déçu. Si ton manuscrit est accepté ? Tu auras du mal à me croire, mais je te le garantis : tu seras très déçu aussi. Dans quelle maison tu entres, c’est toi qui le verras. Sûrement une maison fissurée, branlante, et qui finira par s’écrouler. Mais ce n’est pas si grave. N’arrête jamais d’écrire.

- Il faut que j’adopte la bonne attitude, en fait.

- Oui. Adopte, envers l’Editeur, la même attitude qu’il aura envers toi : s’en foutre de lui et chercher ton intérêt dans votre relation. Rien de plus.

- Bordel, et moi qui pleurais de reconnaissance envers l’Editeur.

- Tu débutes. C’est normal. Une dernière chose : un auteur touche à peu près 5% du prix de vente d’un livre. Inutile de préciser qu’ils se feront un fric mortel sur ton dos… En attendant, tu fais partie de l’armée de réserve. Quand t’enverra-t-il au front, et quand te fera-t-il signer un contrat d’édition ? Tu es dans son écurie. Tu es son poulain. Il te sortira de l’écurie quand il l’aura décidé. Dans toute guerre, des gens gardent la perspective de la paix. Bats-toi en pacifiste dans l’âme. Bon courage.


L'adresse du site pour ceux que ça intéresse: http://stoni1983.over-blog.com/

Posté par : citizen, le 26-02-2016 

C'est rassurant et flippant en même temps, malgré le fait que je m’était assurer de déjà savoir tout ça, j'ai l'impression de toujours apprendre à nouveau la triste réalité de l'édition, peut-on blâmer les éditeurs qui veulent simplement vendre? Non puisque de toute manière c'est aussi ce que l'écrivain recherche même s'il s'est persuadé du contraire, enfin je tenterai ma chance comme beaucoup en gardant en mémoire ce post, merci du partage :)

Posté par : Rom, le 26-02-2016 

Je l'avais déjà lu :-)

Posté par : Yion, le 28-02-2016 

C'est inquiétant de voir que l'on ne put presque pas créer avec passion ce que l'on veut faire...On leur met toujours des battons dans les roues. C'est comme tellement de choses. Je pense qu'il faut avoir l'envie de la faire, être brûlant de coucher sur papier ce qui nous anime de l'intérieur.

Posté par : lolocture, le 29-02-2016 

Honnêtement, je ne savais rien du monde de l'édition et moi qui aimerait être publié un jour, c'est... démoralisant. Mais ça ne sert à rien de se faire de fausses allusions, c'est comme tout dans la vie. Sinon, poste sympathique^^

Posté par : Yion, le 03-03-2016 

Il ne faut pas dire cela! Si le feu vous anime, jamais vous ne vous laisserez aller! On a toujours un combat dans la vie. Personnel et collectif! Je te souhaite d'être publié! Bref!
Le Monde est assez cruel on arrive à le dompter encore aujourd'hui, donc je ne sais pas si ce sont de fausses allusions?...

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